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L'espionne

Chapter 6: IV
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About This Book

At the close of the eighteenth century, the narrative locates a busy port city as a crossroads of émigrés, diplomats, couriers, and competing intelligence networks. It follows a woman operating as a spy amid salons, hotels, and cafés where exiles exchange news and schemes, and it traces the interplay of official diplomacy and clandestine activity. Vivid urban description alternates with scenes of surveillance, secret correspondence, and shifting loyalties, exploring themes of exile, political intrigue, and the social rituals that conceal or reveal allegiance while mapping a tightly observed milieu of rumor, risk, and calculated deceit.

IV

Après avoir longtemps parlé sans que rien de leurs paroles arrivât aux oreilles de Marguerite, les deux complices, comme s’ils eussent oublié qu’elle était là, avaient laissé, peu à peu, leur voix s’élever. Leurs propos étaient devenus plus vifs, se succédaient plus rapides en des questions suivies de répliques. On eût dit qu’ils se disputaient.

Marguerite n’écoutait pas ; elle n’avait même pas cherché à entendre. Mais, maintenant, elle entendait, et bien que ce ne fussent parfois que des lambeaux de phrases, ce qu’elle en recueillait suffisait à les lui rendre intelligibles.

— Vous ne me faites que de vagues promesses, mon cher, disait sa tante, à Rivarennes, ce n’est pas suffisant.

— Vous n’avez jamais eu à regretter d’avoir eu confiance, répondait-il. Nous avons toujours donné plus que nous n’avions promis.

— Il n’en est pas moins utile de préciser. Vous m’avez dit que si je parviens à empêcher le duc de Maligny de repartir, je serai payée royalement. Qu’entendez-vous par là ?

— J’entends par là qu’on vous accordera ce que vous demanderez. Exprimez vos désirs.

Mme de Bonneuil ne se hâta pas de les formuler. Marguerite supposa qu’elle se donnait le temps de réfléchir. Elle la savait intéressée, calculatrice et, sans doute, on l’avait mise en droit d’être exigeante. Mais, quel service lui demandait-on ? Ceux qui le lui demandaient devaient y attacher un haut prix, puisque, loin d’en marchander le payement, ils souscrivaient d’avance aux conditions qu’on leur imposerait. De quelle nature était-il donc ? Qu’était ce duc de Maligny qu’ils ne voulaient pas laisser repartir ? Marguerite ne le connaissait ni de nom mi de vue ; elle en entendait parler pour la première fois. Mais sans le connaître, elle devinait qu’on ourdissait contre lui quelque trame abominable. D’instinct, sans rien savoir, elle se mettait de son côté, regrettait de ne pouvoir l’avertir afin qu’il se tînt sur ses gardes.

La voix de sa tante interrompit ses réflexions.

— Je désire que ma nièce soit rayée de la liste des émigrés, reprenait-elle ; elle n’aurait pas dû y figurer, car sa volonté n’a été pour rien dans son émigration ; elle était une enfant quand on l’a conduite à l’étranger. Je souhaite aussi que son patrimoine lui soit restitué, s’il est encore bien de l’État. S’il est aliéné, s’il ne peut lui être rendu, qu’on l’indemnise en lui assurant des moyens d’existence, une dot.

D’un accent de condescendance empressée, Rivarennes consentait, promettait, s’engageait.

— Vos prétentions sont légitimes ; il y sera fait droit. Est-ce tout ? Elles ne concernent que votre nièce. Ne souhaitez-vous rien pour vous-même ?

— Rien pour le moment. Grâce à Rostopchine, je suis comblée. Qu’on dote Margot et je serai satisfaite.

Cette réponse témoignait d’une sollicitude qui toucha Mlle de Morsang. Avait-elle trop sévèrement jugé sa tante ? Elle était bien près de le croire lorsqu’un propos de celle-ci ranima ses défiances ébranlées.

— Il y a si longtemps qu’elle m’est à charge ! ajoutait-elle.

— Bah ! ce que vous faites pour elle, elle vous le rendra plus tard, objecta Rivarennes.

— Détrompez-vous, répliqua Mme de Bonneuil ; je n’ai rien à attendre de cette ingrate. La vie que je mène lui fait horreur ; elle aspire à en changer ; dès qu’elle pourra me quitter, elle me quittera. Ce serait folie de compter sur sa reconnaissance. C’est Cendrillon, cette petite, un pot-au-feu, et je sens bien qu’en tout ce que je fais, elle me blâme.

— Elle ne le blâmera pas toujours. Vienne un galant qui lui dira qu’elle est jolie, elle fera comme vous, comme tant d’autres.

— Erreur, mon cher ; jamais elle ne se résignera à courir les mêmes aventures que moi. Après tout, elle aura peut-être raison, soupira Mme de Bonneuil en finissant.

— Ce serait dommage, car chaque jour ajoute à sa beauté quelque trait nouveau, la rend plus séduisante. Mais, elle vous ressemble trop pour ne pas vous imiter. Aussi suis-je convaincu que vous vous trompez et qu’avant peu, les hommages qu’elle s’attirera rien qu’en se montrant l’auront métamorphosée. Ce qu’elle sera, ses yeux le révèlent déjà.

Cette réflexion de Rivarennes, dont rien ne fut perdu pour Marguerite, fit monter à ses joues un flot de sang. Elle était toute honteuse d’entendre cet homme méprisable et méprisé douter de sa vertu et prédire sa déchéance. Elle dut se faire violence pour ne pas bondir sous l’injure ; elle eût voulu pouvoir lui crier qu’il était un misérable et qu’il mentait.

Une exclamation de sa tante lui rendit son sang-froid, la ramena à son impassibilité coutumière.

— Trêve de prédictions, Rivarennes ! dit Mme de Bonneuil. Vous parlez à tort et à travers sans songer qu’elle peut nous entendre. Tenez, je parie qu’elle nous écoutait.

Marguerite n’eut que le temps de se rejeter sur sa chaise. Elle s’y fit immobile et ferma les yeux, en comprenant qu’on la regardait.

— Vous voyez bien qu’elle dort, murmura Rivarennes.

De nouveau, on parla si doucement qu’elle n’entendit plus.

A l’improviste, un grand bruit au dehors fournit à Marguerite l’occasion de paraître se réveiller. C’était, sur le pavé de la cour, un grondement de roues, un piétinement de chevaux, un claquement de fouet. Elle se redressa, sursautant, comme surprise et tirée d’un sommeil profond. Par la croisée vers laquelle s’étaient précipités sa tante et Rivarennes, elle vit, sous la clarté des réverbères qui brillaient dans la nuit naissante, une chaise de poste toute blanche de neige durcie s’arrêter au seuil de l’hôtel. Un jeune homme à mine à la fois affable et hautaine en descendit. A peine les pieds à terre, il se retourna pour tendre la main à une femme enveloppée dans des fourrures, le visage dissimulé sous une voilette épaisse qu’elle souleva aussitôt et qui découvrit une frimousse chiffonnée, charmante et attirante sous l’éclat des yeux veloutés, caressants et rieurs.

— Le duc de Maligny ! s’écria Rivarennes. Pardieu ! il arrive au bon moment. Il ne s’agit plus pour vous, belle Adèle, que de trouver le moyen de vous le faire présenter. Mais cette femme qui l’accompagne n’est-elle pas la Chevalier, l’actrice française engagée au théâtre Michel ? Par exemple, si je m’attendais à les voir ensemble !…

— C’est elle-même, affirma Mme de Bonneuil, qui venait de reconnaître la comédienne. En toute autre circonstance, j’aurais béni le hasard qui la conduit à Hambourg pendant que j’y suis, puisque nous sommes liées d’amitié, et personne autre qu’elle ne m’eût présenté M. de Maligny, si la présentation n’était devenue inutile.

— Comment, inutile ! protesta Rivarennes.

— Eh ! sans doute. S’ils voyagent en tête-à-tête, c’est qu’ils se plaisent et je ne suis pas femme à me jeter entre eux, à marcher sur les brisées d’une amie.

Le nez de Rivarennes s’allongea. L’arrivée de la Chevalier en compagnie du jeune duc déconcertait ses plans et le prenait au dépourvu.

— Au diable les gentilshommes entreprenants et les femmes faciles ! maugréait-il.

Mme de Bonneuil avait commencé par rire de sa déconvenue. Mais, en se rappelant qu’il était auprès d’elle le dispensateur des faveurs qu’elle désirait obtenir, elle redevint sérieuse et ne songea plus qu’à le rassurer.

— Ne vous désespérez pas, lui dit-elle. Rien n’est perdu. Le rôle que vous m’aviez confié, la Chevalier s’en chargera volontiers ; j’en fais mon affaire ; et soyez sûr qu’elle le jouera mieux que moi. C’est une si grande comédienne ! Éloignez-vous et fiez-vous-en à mon habileté comme à ma volonté de vous servir.

— Mais, que diable vient-elle faire à Hambourg ? insistait Rivarennes.

— Elle y vient sans doute pour voir la princesse d’Holstein. Je me souviens maintenant qu’à mon départ de Russie, il y a quelques mois, elle m’a raconté que la princesse l’avait invitée à la fête qu’elle donne cette nuit à l’occasion de la Noël, ce réveillon auquel ma nièce et moi sommes également invitées comme tout ce qu’il y a de Français dans ce pays.

— Et c’est pour assister à cette fête que la Chevalier n’a pas craint d’affronter en cette saison les fatigues d’un long et pénible voyage ?

— C’est pour être agréable à la princesse, qui est une fervente admiratrice de son talent et qui lui a rendu de grands services, répondit Mme de Bonneuil.

Rivarennes, bien qu’encore intrigué, n’en demanda pas davantage. Il s’écarta discrètement pour laisser à sa complice la liberté d’agir. En gagnant le fond de la salle, où il était résolu à rester en observation, il passa devant Marguerite. La pâleur et la gravité de ce jeune visage ne l’empêchèrent pas de saluer familièrement et de sourire, comme s’il eût voulu gagner une sympathie qui s’était toujours refusée. Mais il en fut pour ses frais. Mlle de Morsang ne se dérida pas. Elle savait maintenant à quoi s’en tenir sur les relations qu’il entretenait depuis si longtemps avec Mme de Bonneuil. Tout ce qu’elle venait de voir et d’entendre l’avait éclairée ; elle maudissait sa présence et son influence ; elle souhaitait n’avoir jamais de rapports avec lui.

L’arrivée des voyageurs avait mis l’hôtel en émoi. Le patron, accouru, se prodiguait en courbettes, suppliait M. le duc et Mme Chevalier d’entrer au salon, en attendant qu’on eût préparé leurs appartements. Que ne s’étaient-ils annoncés à l’avance ? Ils eussent trouvé les chambres prêtes, les feux allumés, une collation servie. Ces choses étaient dites avec emphase, à travers des ordres jetés aux garçons qui couraient de toutes parts, chargés de valises, de manteaux, de couvertures.

La Chevalier calma ce beau zèle.

— Mon cher monsieur, dit-elle en riant — elle riait toujours — je ne fais que toucher barre chez vous, le temps d’y déposer M. le duc dont la voiture va me conduire chez Mme la princesse d’Holstein qui ne tolérerait pas que je logeasse ailleurs que chez elle.

L’aubergiste esquissa un geste solennel de regret qui témoignait du respect que lui inspirait l’illustre artiste française ; puis, il s’empressa auprès du duc. Mais de ce côté il ne fut pas plus heureux, car le brillant gentilhomme lui apprit en peu de mots qu’il n’était à Hambourg que pour quelques heures ; il repartait le lendemain au petit jour ; il n’avait donc pas besoin d’un grand appartement ; un coin suffirait pour lui et pour son vieux domestique ; il était inutile de décharger ses gros bagages ; il demandait seulement qu’on allât sur l’heure à la poste lui retenir des chevaux pour sept heures du matin et aussi qu’on prévînt de son arrivée, sans tarder, son ami, le comte de Thauvenay, avec qui il devait conférer sur-le-champ.

Puis, se tournant vers sa compagne de voyage, il insistait pour qu’elle ne se rendît pas chez la princesse avant de s’être restaurée.

— De grâce, divine Chevalier, encore un instant avant de nous séparer. C’est bien le moins que vous puissiez m’accorder après m’avoir tout refusé, cruelle ! Faites servir du thé, du chocolat, du café, Labrie, ordonna-t-il à son domestique.

Sans attendre que la Chevalier lui répondît, il la poussait dans le hall, dont le patron venait d’ouvrir les portes. Elle feignait de ne céder que contrainte ; mais son rire en cascades prouvait qu’elle acceptait de son plein gré les gracieusetés de M. le duc.

— Madame Chevalier à Hambourg ! Vous, ma belle amie ! Quelle surprise !

C’est Mme de Bonneuil qui l’accueillait ainsi.

— Comtesse, chère comtesse ! Quelle heureuse rencontre !

Elles s’embrassèrent dans un échange de tendres et joyeux propos.

— Je retourne en Russie, disait Mme de Bonneuil.

— Moi, j’en arrive, répondait la Chevalier.

— Comme je déplore que nous n’y puissions retourner ensemble ! Je ne me consolerai pas de ne pas vous y retrouver.

— Je vous y suivrai de près, comtesse. Je ne demeure ici que quelques jours. J’y suis venue pour la princesse d’Holstein, pour elle seule ; c’était promis, j’ai voulu tenir ma promesse. Mais, le théâtre Michel me réclame ; on ne voulait pas me laisser partir, je n’ai obtenu qu’un très court congé.

Le duc de Maligny était resté en arrière ; il attendait que ces congratulations eussent pris fin. Son regard allait de Mme de Bonneuil à Marguerite, marquant un peu d’étonnement. Il se demandait qui étaient ces deux femmes, l’une si provocante dans sa grâce artificieuse, mise en valeur par l’art de s’en servir, et dans sa beauté de brune, épanouie comme une fleur ; l’autre plus jeune, plus réservée, plus timide, en qui tout annonçait qu’à peu de temps de là, son charme, fait de naturel, de simplicité, briserait l’enveloppe sous laquelle le contenait sa jeunesse, et, sans qu’elle y fît effort, s’exercerait dans toute sa puissance.

La Chevalier l’interpella.

— Approchez, mon cher duc, je veux vous présenter à ma meilleure amie.

Elle le désigna à la comtesse, en le nommant, la nomma à son tour.

— Je regrette, madame, d’être obligé de repartir demain, dès l’aube, dit-il en saluant ; j’eusse été bien heureux de faire ma cour à une compatriote.

— Êtes-vous donc si pressé ? demanda Mme de Bonneuil en l’enveloppant d’une œillade savante où il put lire une prière de ne pas s’éloigner.

— Très pressé, hélas ! soupira-t-il, et jamais je n’aurai tant regretté de n’être pas maître de mon temps, d’en devoir compte au roi. Mais j’ose espérer que nous nous retrouverons et je serai heureux de vous rendre mes hommages.

— Rien à faire, pensait Mme de Bonneuil ; je l’avais bien dit à Rivarennes.

Elle ne voyait, en ce moment, aucun moyen de retenir Maligny. Ce n’est pas en quelques minutes qu’elle pouvait tenter de le rendre amoureux. Et puis, la présence de la Chevalier l’intimidait, lui semblait rendre inutile l’emploi de ses sortilèges et de ses ruses. Elle croyait qu’à cette heure, la comédienne tenait dans ses chaînes l’aimable Français ; elle ne se sentait pas disposée à rivaliser avec elle. Tout au plus pouvait-elle espérer que celle-ci se prêterait à seconder les vues de la police de Fouché et essayerait, à sa demande, d’empêcher le voyageur de se remettre en chemin. Elle était habile à dissimuler ; sous les jeux de sa physionomie souriante, personne n’eût soupçonné les calculs auxquels elle se livrait.

L’entrée des garçons de l’hôtel portant une table sur laquelle était servie une collation changea le cours de l’entretien. La Chevalier refusait de s’asseoir : elle n’avalerait qu’un peu de chocolat ; elle avait hâte de se rendre chez sa princesse qui s’inquiéterait de ne pas la voir arriver. Elle alléguait aussi la nécessité de prendre un court repos avant de se mettre à sa toilette pour la nuit. La fête qui se préparait lui promettait force fatigue ; elle ne pourrait refuser de chanter, de réciter quelques-uns de ses rôles devant les invités de la princesse d’Holstein, une protectrice des arts et des artistes, toujours si bonne pour elle, si dévouée, si généreuse.

— Non, non, je ne m’assieds pas, répétait-elle, enjouée, minaudière, le visage éclairé par la joie qui brillait dans ses yeux, par la blancheur de ses dents, étincelant comme des perles dans l’écrin de ses lèvres.

Mais le duc insistait en lui avançant une chaise :

— Rien qu’un moment, suppliait-il.

Mme de Bonneuil fit chorus. Elle n’était pas moins désireuse que lui, quoique pour des motifs différents, de retenir la Chevalier, de se ménager promptement un tête-à-tête avec elle, une conversation confidentielle et secrète. Elle sut le lui laisser deviner. Soit curiosité, soit vaincue par les attentions qu’on lui prodiguait, la comédienne céda, prit place à table à côté de sa noble amie.

Le duc allait en faire autant, quand son regard tomba sur Marguerite. Mme de Bonneuil n’avait pas songé à la présenter. D’un geste de déférence et d’invitation, il lui montra une chaise près de la sienne. Elle parut d’abord ne pas comprendre ; elle hésitait.

— Obéis donc, Margot, fit sa tante d’un ton d’impatience, et remercie M. le duc. Et s’adressant à lui, elle continua avec le dédain que comporte l’accomplissement d’une formalité négligeable : — Ma nièce, Mlle Marguerite de Morsang.

Le duc de Maligny salua. Aussi respectueux que la tante avait été dédaigneuse, il dit :

— Si vous êtes, mademoiselle, la fille du comte de Morsang, qui a servi à l’armée de Condé, vous avez le droit de tirer orgueil du nom que vous portez.

— Le comte de Morsang était mon père, répondit Marguerite.

— Un fidèle serviteur du roi, poursuivit Maligny. Son souvenir vous assure la protection de Sa Majesté.

Marguerite, à diverses reprises, quand le nom de son père était prononcé devant elle, avait entendu des louanges pareilles l’accueillir. Mais jamais elle n’en avait mieux senti le prix que dans la bouche de ce jeune gentilhomme, en qui, sous les apparences d’étourderie, de légèreté qui caractérisaient la noblesse émigrée, elle sentait battre un cœur généreux et intrépide. Avec une soudaineté qu’elle n’aurait pu raisonner, puisqu’elle en subissait l’effet pour la première fois, elle était attirée vers lui ; le désir de le mettre en garde contre les intrigues qu’elle avait surprises, sans en pénétrer le mystère et en saisir l’objet, s’emparait de son esprit de nouveau et plus fort qu’au moment où sa tante et Rivarennes avaient, à leur insu, laissé leurs méchants desseins arriver jusqu’à elle.

Cédant aux courtoises instances de Maligny, elle acceptait de ses mains une tasse de chocolat, des pâtisseries, mais y touchait à peine, n’ayant ni faim ni soif, dominée par l’impérieux besoin de le préserver de dangers qu’elle savait exister et ne voyait pas.

Quant à lui, après s’être occupé d’elle, il se prodiguait pour Mme de Bonneuil, pour la Chevalier. Elles faisaient assaut de coquetterie, déployaient toutes leurs grâces, semblaient trouver délicieuse et charmante l’heure présente qui les avait réunies dans une galante intimité. Tout à l’heure si pressée de voler chez sa princesse, la Chevalier paraissait l’avoir oubliée. On était si bien dans ce salon confortable, entre amis, à l’abri du froid qui sévissait au dehors ! Quel repos réparateur ! Quel dédommagement aux fatigues d’une longue route !

De l’autre extrémité du hall, Rivarennes, affectant de rester indifférent au bruit de la conversation et des rires, prêtait l’oreille, s’efforçait d’entendre ce qui se disait, de surprendre les causes de la gaieté du groupe élégant et bruyant où se jouait la partie qu’il avait engagée. De plus en plus, il se rassurait, croyait au succès, confiant dans le savoir-faire de sa complice, attendant sans impatience qu’elle vînt lui communiquer, après que tout le monde serait parti, ses espérances ou ses craintes, appliqué, sans s’être concerté avec elle, à jouer le jeu qu’elle jouait elle-même et qui consistait à paraître ne pas le connaître, ne l’avoir jamais vu.

Tout à coup, il se sentit enveloppé d’une bouffée d’air glacé. La porte venait de s’ouvrir et un homme d’allure élégante entrait, l’air chercheur, empressé. Il le reconnut pour l’avoir vu à plusieurs reprises, lors de ses précédents séjours à Hambourg. C’était le comte de Thauvenay, l’agent secret de Sa Majesté Louis XVIII, prétendu roi de France et de Navarre, dont personne n’ignorait les fonctions, bien que tout le monde feignît de les ignorer. Averti de l’arrivée du duc de Maligny, il accourait pour le voir.

En l’apercevant, Maligny se leva vivement, non sans offrir ses excuses à ses compagnes.

— Voilà quelqu’un que j’attendais et qui me cherche, dit-il. Permettez-moi de vous quitter, mesdames, et daignez m’attendre. Je n’en ai que pour un instant.

Sans leur laisser le temps de lui répondre, il s’élançait au-devant du visiteur et, après un rapide échange de saluts et de paroles, l’entraînait vers le fond de la salle.

Rivarennes n’y était déjà plus. Il venait de déserter la place et de sortir, dans la crainte que son visage, familier aux habitants de Hambourg, bien qu’il eût toujours pris soin de leur cacher le vil métier auquel il se livrait, n’attirât l’attention de l’agent royaliste et ne le mît en défiance.

— J’ai été bien surpris, cher duc, quand on est venu me chercher de votre part, dit alors Thauvenay. J’étais si loin de m’y attendre ! Si j’avais su à l’avance que j’aurais le bonheur de vous voir, vous m’auriez trouvé ici en descendant de votre chaise, et vous n’auriez pas eu la peine de m’envoyer quérir.

— Comment vous aurais-je annoncé le jour et l’heure de mon arrivée, cher comte, quand je les ignorais moi-même ? De Mitau ici, les chemins, en cette saison, sont effroyables. On sait bien quand on part, mais non quand on arrive. Du reste, peu importe, puisque nous voilà réunis.

— Je suis à vos ordres, comme toujours, et j’ose ajouter aux ordres de Sa Majesté, car je suppose que c’est en vue d’une mission urgente que vous êtes à Hambourg.

— Une mission très urgente, en effet, déclara Maligny. Elle m’oblige à repartir demain à l’aube. Il est nécessaire que je sois à Bade avant le 5 janvier.

— Nous sommes le 24 décembre ; vous avez dix jours devant vous. C’est plus de temps qu’il ne vous en faut.

— Comptez-vous pour rien les accidents de la route ? Tant de malheurs résulteraient d’un retard dans l’accomplissement de ma mission que je n’aurai de repos que lorsque je m’en serai acquitté. C’est ce qui m’a décidé à ne m’arrêter ici que quelques heures, bien qu’il m’eût été agréable, à cause de vous, d’y rester plus longtemps.

— Je reconnais bien là votre zèle ardent pour notre maître, observa Thauvenay d’un ton pénétré.

— Je suis votre exemple, mon noble ami ; en fait de zèle, de dévouement, vous ne serez jamais dépassé.

Sensible à l’éloge, Thauvenay se rengorgeait et murmura :

— Ma vie est au roi.

— Comme la mienne, continua Maligny. C’est pour le roi que je vais à Bade et qu’après y avoir fait ce que je dois y faire, je rentrerai en France.

— Au mépris des lois contre les émigrés ? s’écria son interlocuteur avec effroi. Vous jouez votre tête, mon cher duc.

— Non, je ne cours aucun péril. Avec l’assentiment de Sa Majesté, j’ai demandé ma radiation. Je l’ai obtenue par l’intermédiaire d’un mien cousin, ce sacripant d’abbé de Périgord, ex-évêque d’Autun, ministre des Affaires étrangères, et comme vous le pensez bien, c’est pour mieux servir notre cause que j’ai recouru à son crédit. Du reste, voici une lettre de Sa Majesté qui vous explique tout et me dispensera de vous en dire plus long.

Maligny avait tiré de sa poche un portefeuille et du portefeuille un pli à cachet volant qu’il présenta au comte de Thauvenay. Celui-ci le reçut avec respect, ouvrit l’enveloppe et lut des yeux les feuillets qu’elle contenait.

— Vous pouvez disposer de moi, reprit-il en achevant sa lecture. Mais, il est un point sur lequel je crains de ne pouvoir vous donner immédiatement satisfaction.

— Lequel ? interrogea Maligny avec inquiétude.

— Le roi m’ordonne de vous compter vingt mille livres.

— Qui me sont indispensables pour remplir les vues de Sa Majesté. Eh bien ?

— Je n’ai pas cette somme sous la main. Les fonds de Sa Majesté sont déposés chez divers banquiers, et aujourd’hui, veille de Noël, banques, bureaux et caisses ont fermé à midi jusqu’après-demain. Il n’est pas en mon pouvoir de les faire se rouvrir durant les fêtes et je n’ose espérer de pouvoir avant après-demain obéir aux ordres du roi. Il en serait autrement si j’avais été prévenu ; j’aurais pris mes mesures…

— Voilà qui est fâcheux, interrompit Maligny. Pressé comme je le suis, ce retard me contrarie plus que je ne saurais dire.

— Il n’en faut pas exagérer les conséquences. Même en repartant trente-six heures plus tard que vous ne pensiez, vous serez à Bade avant le jour où vous devez y être.

Maligny s’était recueilli, se livrait à des calculs de délais et de dates.

— Il faut bien se résigner à ce qu’on ne peut empêcher, dit-il enfin. Essayez, cher comte, de vous procurer ce soir la somme dont j’ai besoin. Si vous n’y réussissez pas, j’en serai quitte pour payer triples guides. Mais est-il certain que j’aurai ces fonds après-demain ?

— Après-demain, à dix heures du matin, affirma le comte de Thauvenay.

Parallèlement à leur entretien, s’en livrait un autre très différent entre Mme de Bonneuil et la Chevalier. Stupéfaites d’abord du brusque éloignement de Maligny, elles s’étaient bientôt remises, sans se préoccuper du visiteur qui venait, à l’improviste, de le leur enlever.

Marguerite, qui les observait, crut même comprendre que sa tante était satisfaite de se trouver seule avec la comédienne. Elle n’en douta plus quand elle les vit se rapprocher, se pencher l’une vers l’autre, comme si elles eussent eu des secrets à se confier. C’en fut assez pour lui faire sentir qu’elle était de trop et devait se retirer. Mais elle n’osait, de peur de s’attirer quelqu’une de ces remontrances que sa tante ne lui épargnait pas.

Une circonstance inattendue lui vint en aide. Un garçon de l’hôtel vint annoncer le coiffeur qu’avait demandé Mme la comtesse.

— C’est trop tôt ! s’écria celle-ci. Qu’il revienne à huit heures. Cela suffira. La princesse qui est bonne catholique, a prévenu ses invités qu’elle ne les recevrait qu’au sortir de la messe de minuit.

Mais le garçon objecta respectueusement que tout Hambourg devant se rendre chez Son Altesse, le coiffeur ne savait où donner de la tête ; appelé de tous côtés, il avait dû commencer son service de bonne heure. Certaines de ses clientes étaient coiffées depuis midi. Si Mme la comtesse le renvoyait, on pouvait craindre qu’il ne revînt pas.

— Il se sait indispensable et il abuse, le traître, gronda railleusement Mme de Bonneuil ; il faut bien lui obéir. Va te mettre dans ses mains, petite, enjoignit-elle à sa nièce. Quand il en aura fini avec toi, tu me feras appeler.

Marguerite s’empressa d’obéir. Elle bénissait ce coiffeur providentiel dont l’intervention lui fournissait un si bon prétexte pour s’en aller.

Après sa sortie, la conversation se renoua entre sa tante et la Chevalier.

— Oui, ma chère, dit la première, en vous voyant descendre de voiture avec le duc de Maligny, j’ai cru que vous voliez à de nouvelles amours et que le pauvre Koutaïkof était oublié ou trompé.

— Ni trompé ni oublié, déclara la Chevalier. Le duc est charmant, je n’en disconviens pas, mais bon tout au plus pour un caprice sans lendemain. Il faudrait que je fusse folle pour lui sacrifier mon cosaque. Quand une femme comme moi a eu l’heureuse chance de mettre la main sur un comte Koutaïkof, elle le garde, et j’entends bien le garder.

— On peut toujours s’égarer en une fantaisie, et un voyage au pays du Tendre en compagnie de cet aimable duc…

— A ma place, l’eussiez-vous fait, ce voyage, au risque de perdre les bonnes grâces de votre Rostopchine ? demanda la Chevalier. Ce que Rostopchine est pour vous, Koutaïkof l’est pour moi. Que dis-je ? il est bien davantage, car vous, dans l’existence de votre illustre protecteur, vous n’êtes qu’un passe-temps, une distraction ; il ne s’illusionne pas sur le caractère et la durée de vos sentiments ; il vous regarde, soit dit sans vous offenser, comme un bel oiseau au plumage doré, au ramage enchanteur, mais comme un oiseau de passage, et les faveurs qu’il continue à vous accorder ont une limite.

— C’est vrai, avoua Mme de Bonneuil.

— Tout autre est mon cosaque, continua la Chevalier. Cet enfant trouvé, vendu comme esclave au grand-duc Paul, tour à tour valet de chambre de ce prince, son barbier, son confident, qu’en montant sur le trône il a élevé jusqu’aux plus hautes dignités de la cour, est un être à la fois barbare et candide. Capable de me tuer dans un accès de fureur, s’il apprenait que je l’ai trahi, Son Excellence le grand-écuyer, redouté des plus puissants parce qu’il est en possession de la confiance du maître, est devant moi timide et tremblant. Il m’adore, se croit adoré, marche au doigt et à l’œil, subjugué par ce qu’il appelle ma beauté, mon genre d’esprit, mes talents de comédienne dont il tire vanité plus que de tout le reste. Ce que je veux, il le fait ; ce que je demande, il me l’accorde. Grâce à lui, un fleuve d’or coule dans mes mains. Sans parler de ce qu’il me donne, je touche au théâtre un traitement fixe de treize mille roubles. Mes représentations à bénéfice m’en rapportent vingt mille. Par ses soins, mon mari a obtenu une pension ; il l’a fait décorer des ordres impériaux, nommer major honoraire dans la garde, conseiller de collège, chevalier de Malte.

— Chevalier de Malte ! s’écria la comtesse. Je croyais que pour être admis dans cet ordre, il fallait faire vœu de chasteté, ne pas être marié.

— Le tsar peut tout, ma chère, dit gaiement la comédienne, et mon mari a bel et bien reçu son brevet… sans conditions, ce qui vous prouve que protégée par Koutaïkof, je suis devenue une puissance. Je puis tout attendre de mon cosaque, tout espérer. Le caprice d’un Maligny, si flatteur qu’il soit, vaudrait-il, je vous le demande, que je lui sacrifie tant d’avantages ?

— Vous avez cependant voyagé avec le duc.

— Par hasard, comtesse. Partie de Saint-Pétersbourg, je venais de dépasser Mitau où, par parenthèse, je n’ai pu présenter mes hommages au prétendant qui a grossièrement refusé de me recevoir, ce dont je saurai me venger, quand les essieux de ma chaise se sont rompus. Je me suis trouvée sur la route, comme une pauvre âme en peine, avec la douce perspective d’un arrêt de douze ou quinze heures que demandait, pour réparer l’accident, le forgeron du prochain village. J’étais donc fort déconfite, lorsque le duc de Maligny a passé. Il s’est galamment mis à mes ordres, et comme il venait à Hambourg, il m’a offert de me prendre dans sa voiture avec ma camériste et l’essentiel de mes bagages. Comment eussé-je refusé son secours ? Nous ne nous connaissions pas ; mais, en moins d’une heure, nous avons été de bons amis.

— Oh ! de bons amis ! fit la comtesse, en soulignant son interruption d’un sourire d’incrédulité.

— Rien de plus, affirma gravement la Chevalier. Ma camériste est témoin : j’ai eu soin qu’elle ne me quittât pas. Elle pourrait au besoin déposer de ma fidélité devant Koutaïkof et devant mon mari.

— Alors, vous n’êtes pas la maîtresse du duc de Maligny ? interrogea Mme de Bonneuil.

— Et n’ai nulle envie de l’être. La place appartient à qui voudra la prendre et à vous-même…

La comédienne n’acheva pas sa phrase. Maligny, après avoir ramené jusqu’à la porte son visiteur, revenait vers ces dames.

— L’homme propose et Dieu dispose, fit-il en les abordant. J’avais résolu de quitter Hambourg demain matin, et m’y voilà peut-être retenu pour tout un jour de plus.