V
Les yeux attachés sur la Chevalier, Maligny ne vit pas le sourire de satisfaction dont s’éclairèrent à cette nouvelle ceux de Mme de Bonneuil. Quand il la regarda, ce sourire s’était évanoui ; la comtesse semblait s’associer à la contrariété qu’il éprouvait.
— Nous tâcherons de vous consoler de ce retard, se contenta-t-elle de lui dire.
— Ah ! que voilà une bonne intention, comtesse : j’ai tant besoin d’être consolé ! soupira-t-il, moitié sérieux, moitié gai ; oh ! non d’un retard que je suis tenté de bénir puisqu’il me fixera plus longtemps auprès de vous, mais du traitement rigoureux auquel j’ai été soumis pendant ce trop court voyage.
— Est-ce un reproche ? Est-il pour moi ? demanda la comédienne sur le même ton.
— En m’interrogeant, madame, vous avouez que vous l’avez mérité.
— Il ne m’offense pas, monsieur le duc, et je vous le prouve en vous désignant une consolatrice.
D’un geste, elle indiqua Mme de Bonneuil.
— Fi donc ! ma chère, protesta celle-ci. Que voilà une sotte plaisanterie !
Mais la protestation n’était qu’à ses lèvres. Intérieurement, elle était ravie de voir la Chevalier servir ses desseins et de se sentir enveloppée du regard de Maligny, regard éloquent, langoureux, qui lui révélait que cet aimable seigneur n’était pas homme à reculer devant l’éventualité d’une galante aventure.
— Vous pourrez donc venir ce soir chez la princesse d’Holstein, ajouta la comédienne. Je vais vous annoncer et la prier de vous envoyer une invitation.
— Ne vous en donnez pas la peine, répondit Maligny. Le comte de Thauvenay, que je quitte, s’est chargé de ce soin. Il a fortement insisté pour que j’aille chez Son Altesse. Elle reçoit beaucoup d’émigrés, paraît-il, et ils seront heureux, m’a-t-il assuré, d’apprendre de ma bouche de toutes fraîches nouvelles de notre roi.
— Oh ! votre roi ! parlons-en, dit la Chevalier. Leur direz-vous qu’il ne sait pas vivre, qu’il manque de courtoisie envers les femmes ?
— Encore ce grief !
— J’aurai bien du mal à le lui pardonner. Ne pas me recevoir, moi, alors que j’ai eu trois fois audience de Sa Majesté l’empereur de toutes les Russies !
— Mon maître l’ignorait, voulut expliquer Maligny.
— Je suis dans le même cas que vous, ma chère, intervint amèrement Mme de Bonneuil. En traversant Mitau, me rappelant que je suis Française, j’ai tenu à l’honneur de me rendre au palais. La porte m’a été refusée, sous prétexte que Sa Majesté ne me connaissait pas.
Maligny présenta la défense du roi. C’était à son insu que sa porte était restée fermée. Il n’en fallait accuser que son entourage, la sévérité de l’étiquette. Tant d’intrigants et d’espions tentaient d’arriver à lui ! Mais si ces dames, en rentrant en Russie, s’arrêtaient à Mitau, elles seraient reçues ; des ordres seraient donnés, des mesures prises pour qu’une avanie nouvelle leur fût épargnée.
— Eh bien ! on verra, dit la Chevalier, d’un accent qui sentait encore la menace ; n’en parlons plus.
Elle se levait pour partir et prit congé de Mme de Bonneuil. Maligny l’accompagna jusqu’à sa voiture qui l’avait attendue pour la conduire chez la princesse d’Holstein. Ils se séparèrent en se disant au revoir.
Rentré dans le hall, l’envoyé du roi voulut reprendre l’entretien avec la comtesse ; il était tout feu, tout flamme, la bouche en cœur, le geste entreprenant. Toujours habile, elle se déroba, prodiguant à monsieur le duc de valables excuses. Son coiffeur l’attendait. Elle ajouta que pour faire plus ample connaissance, ils auraient, chez la princesse d’Holstein, toute une nuit de fête, et, s’il ne partait pas, la journée du lendemain. Ce fut convenu ; Maligny se prêtait à tout ; il commençait à être ensorcelé.
Quelques instants après, la savante magicienne, dans le corridor à peine éclairé qui desservait son appartement, rencontra Rivarennes.
— Que faites-vous là ? lui demanda-t-elle, offensée de le surprendre la surveillant.
— Je vous attendais pour savoir…
— Si j’accepte la mission que vous m’avez offerte. Oui, je l’accepte.
— Bravo ! fit-il joyeusement.
— Rappelez-vous vos promesses. Moi, je tiendrai les miennes ; je crois que ce ne sera pas difficile. Et maintenant, filez. Il n’est pas bon qu’on nous voie plus longtemps ensemble.
Comme il venait de disparaître, la porte d’une chambre s’ouvrit ; le coiffeur en sortait ; il en avait fini avec mademoiselle et allait se mettre aux ordres de Mme la comtesse. Elle le précéda chez elle, sans songer à se demander si sa nièce avait ou non entendu les propos qu’elle venait d’échanger avec Rivarennes.