VI
Veuve d’un prince allié à la maison royale de Danemark, la princesse d’Holstein résidait à Altona, dans le duché dont elle portait le nom et sur lequel avaient régné les ancêtres de son mari. Elle y possédait de grands biens et y faisait de sa fortune un usage qui l’avait rendue populaire. Dans son opulente résidence, les malheureux étaient assurés de trouver des secours, les artistes, écrivains, musiciens, peintres, comédiens d’y recevoir des encouragements, car elle aimait les lettres, les arts, et s’en faisait gloire.
Elle s’inquiétait peu des opinions politiques des gens qui, en passant par Hambourg, demandaient à lui être présentés. Il suffisait que, par leurs travaux, ils eussent conquis quelque réputation dans leur pays ou que leurs débuts eussent donné des espérances et révélé des promesses, pour que son salon leur fût ouvert. Oubliant volontiers qu’elle était de race royale, foulant aux pieds ses préjugés de naissance, elle mettait son orgueil à n’accorder son estime qu’au mérite, ou même à le découvrir, à le mettre en valeur.
Au cours des événements issus de la Révolution française, c’est surtout au profit des Français que s’était exercée sa naturelle bienveillance. Maintes fois, elle avait secouru la misère des émigrés et prouvé qu’elle estimait à son prix leur fidélité aux Bourbons. Elle les recevait, les protégeait, donnait pour eux des dîners, des fêtes, sans se croire cependant obligée de fermer sa porte aux partisans de la République, que par leur caractère, leurs fonctions, leurs talent, elle jugeait dignes de son intérêt.
Tenue par sa situation de frayer avec le corps diplomatique, elle recevait les membres de la légation républicaine de France au même titre que ceux des légations monarchiques accréditées à Hambourg. Ils aimaient à y venir et y venaient assidûment comme à une source d’informations précieuses, sans cesse alimentée par la présence des émigrés dont il était toujours important pour eux de connaître les intentions et les dires.
Émigrés et républicains se rencontraient donc chez elle, après avoir laissé à la porte ou feint d’y laisser leurs passions et leurs ressentiments, uniquement soucieux, semblait-il, de ne pas affliger du spectacle de leurs divisions la charmante princesse dont l’activité, la bonne grâce, le visage encore jeune sous les cheveux grisonnants rendaient invraisemblables les cinquante ans que, bien éloignée de vouloir les dissimuler, elle avouait en toute occasion.
Obligée de s’arrêter à Hambourg en retournant en Russie, Mme de Bonneuil, toujours empressée à se créer des relations nouvelles, surtout lorsqu’elle espérait en tirer parti, n’était pas femme à négliger l’occasion de connaître une personne universellement aimée, dont on vantait la richesse, l’influence sociale et la générosité. Elle était allée s’inscrire chez la princesse comme émigrée, en se recommandant du comte Rostopchine. A cette formalité courtoise, la princesse avait répondu en lui envoyant pour elle et pour sa nièce une invitation à ce réveillon de Noël qui, tous les ans, réunissait dans son hospitalière maison les Français de marque résidant à Hambourg et dans le voisinage.
Ce que lui vaudrait sa présence à cette fête, elle l’ignorait au moment où l’invitation lui était parvenue. Peut-être n’en attendait-elle que le plaisir des yeux, une distraction de quelques heures, la satisfaction de se voir mêlée à une société élégante, triée sur le volet. Mais maintenant qu’elle était assurée d’y être annoncée par la Chevalier, à qui la princesse ne savait rien refuser, et d’y paraître au bras d’un gentilhomme français aussi qualifié que le duc de Maligny, elle se réjouissait d’avoir reçu une invitation.
La princesse, avertie, la traiterait autrement qu’une inconnue, qu’une invitée qui passe et qui ne reviendra pas. L’accueil qui lui serait fait se ressentirait du double patronage sous lequel elle se présentait ; quelque chose de l’auguste et profitable protection que seulement pour avoir su plaire s’était attirée la Chevalier, rejaillirait sur elle. Du même coup, l’exécution de ses projets sur Maligny serait facilitée. Elle avait promis de le rendre prisonnier de ses charmes ! Pour y réussir, tenir la promesse faite à Rivarennes, mériter la reconnaissance du ministre Fouché, celle peut-être du Premier Consul, quelle occasion meilleure que cette nuit de fête, durant laquelle elle pourrait briller aux yeux du jeune duc dans tout l’éclat de son esprit et de sa beauté !
Une telle perspective maintenant lui souriait bien davantage qu’au moment où, sans le connaître, elle s’était laissé arracher de mauvaise grâce et sans confiance la promesse d’essayer de l’enchaîner. Ce n’est plus uniquement, comme tout à l’heure, l’intérêt qui la guidait. Elle cédait aussi à cette disposition commune à beaucoup de femmes au delà de la trentaine et qui les rend plus sensibles qu’en leur première jeunesse à l’admiration qu’elles inspirent, aux hommages qu’elles recueillent. L’attention de Maligny l’avait trop flattée pour qu’elle hésitât à le trouver charmant, très digne d’être écouté… et peut-être exaucé.
Cette disposition, tout en elle la trahissait lorsque, dans la nuit, vers une heure, deux chaises à porteurs les déposèrent, elle et sa nièce, au seuil du palais de la princesse où elle devait le retrouver.
C’était le moment où de toutes les églises de Hambourg sortaient les fidèles qui avaient assisté à la messe de minuit, où dans toutes les maisons allaient commencer les agapes familiales, le réveillon dont une tradition séculaire, perpétuée jusqu’à nos jours, embellit joyeusement la fête de Noël.
Par les rues de la ville, on ne rencontrait que gens endimanchés. A peine hors des temples, leur recueillement religieux se dissipait dans une gaieté bruyante. Les porteurs de chaises, les carrosses de louage circulaient à travers la foule des piétons, d’où montait la rumeur ininterrompue des entretiens décousus et des rires désordonnés.
Dans Altona, aux environs de la résidence princière, l’affluence était plus grande que partout ailleurs. De toutes les extrémités des deux villes, les invités accouraient, descendaient de leur voiture ou de leur chaise devant l’entrée illuminée, entre une double haie de curieux massés là pour admirer les toilettes des belles dames.
Lorsque, sur les degrés du perron, se dressa la silhouette de la comtesse de Bonneuil, bien qu’un ample manteau l’enveloppât tout entière, il y eut dans ces groupes un murmure de flatteuse curiosité et de longue admiration. C’est que le manteau ne cachait pas la figure un peu hautaine de l’élégante personne que nul, dans cette foule, ne connaissait, mais en qui chacun se plaisait à deviner une émigrée, une Française. Elle rayonnait, cette figure, et par sa grâce affinée contrastait à son avantage avec la lourdeur des traits qui caractérise la beauté des Allemandes du Nord.
La coiffure, un chef-d’œuvre, faisait honneur à l’artiste qui l’avait édifiée et plus encore à la comtesse qui l’avait guidé dans ses conseils de Parisienne savante en l’art de plaire. Sur les cheveux poudrés, relevés autour de la tête en une sorte de pyramide où des perles fines étincelaient dans un féerique éparpillement, il avait posé une étroite toque jaune en brocard, surmontée d’une aigrette argentée qui sortait d’un flot de vaporeuses plumes blanches, aussi légères d’aspect que si elles eussent été encore attachées aux ailes de l’oiseau qu’on en avait dépouillé. Jamais front altier de souveraine n’avait plus noblement porté pareille parure.
Après avoir joui de l’admiration qu’elle provoquait, la comtesse s’y déroba en entrant sous le porche du palais. Les hommages du dehors l’y auraient suivie si les adorateurs qui venaient de les lui rendre avaient pu y pénétrer avec elles et la voir telle qu’elle apparut au moment où les valets lui enlevaient son manteau.
La blancheur de la poitrine largement découverte et des bras nus jusqu’au coude resplendissait dans un nuage de dentelles, avivait la chatoyante couleur d’or de la robe dans les plis de laquelle les diamants qui y étaient fixés allumaient une multitude de feux. Une mouche au coin des lèvres, une pointe de rouge sur les joues, une ligne de noir sous les yeux achevaient de donner à son visage une physionomie conquérante. La volonté de subjuguer tous les cœurs et la certitude d’y réussir la transfiguraient.
Pauvre petite étoile perdue dans le sillage lumineux de cet astre éblouissant, Marguerite suivait sa tante comme une timide demoiselle d’honneur sa reine. Sa robe rose en linon, sans ornements, au corsage à peine échancré à la naissance de la poitrine, moulait de juvéniles appas. Le ruban qui courait dans ses cheveux blonds représentait le seul sacrifice qu’elle eût fait à la mode, sacrifice bien inutile, car cette parure d’emprunt n’ajoutait rien à leur beauté naturelle résultant de leur abondance soyeuse où se jouait la lumière. Virginalement jolie, elle eût symbolisé pour un peintre l’innocence, l’intelligence et la grâce fondues dans un même visage et dans l’éclat radieux de ses seize ans en fleur. En la voyant, Greuze eût regretté de ne l’avoir pas eue pour modèle lorsqu’il avait peint sa « Jeune fille à la cruche cassée », déjà populaire à cette époque, grâce aux reproductions en gravure qui en existaient.
A l’entrée des salons, la tante et la nièce trouvèrent la princesse d’Holstein. La Chevalier, qui se tenait à côté de sa noble amie, les ayant présentées, elles furent accueillies avec une affabilité souriante. C’était le mérite de la princesse de donner à chacun de ses invités l’illusion d’être l’objet de ses préférences. Elle les traitait, dès leur arrivée chez elle, comme si elle les eût toujours connus. Elle aimait le luxe, l’élégance ; elle savait gré aux gens de se parer pour la venir voir ; une riche toilette mise à son intention lui semblait un hommage qui lui était rendu. Il y eut de la reconnaissance dans les louanges que les atours et la beauté de Mme de Bonneuil lui suggérèrent. N’était-ce pas pour sa fête un embellissement, un régal pour les yeux de ses invités ?
Elle en appela quelques-uns, familiers de sa maison, émigrés pour la plupart, compatriotes par conséquent de la belle Française, et la leur confia en les chargeant de l’intéresser, de la distraire, de lui faire les honneurs de ses salons, des richesses d’art, tableaux, statues, miniatures, bibelots précieux qui s’étalaient sous le feu des lustres, dans un cadre verdoyant de plantes exotiques.
Mme de Bonneuil eut donc autour d’elle, à peine entrée, une cour de gentilshommes empressés à lui plaire. Dans la détresse de leur exil, c’était une aubaine inespérée d’avoir été présentés à cette captivante inconnue dont la grâce, l’esprit, la parure faisaient revivre à leurs yeux les galantes héroïnes de Versailles. Grâce à elle, dans le cadre où elle leur apparaissait, ils pouvaient se croire revenus aux jours lointains, aux jours heureux où ils goûtaient allègrement les délices d’une existence dorée ; ils oubliaient les douloureux soucis, leur foyer sans feu, leur bourse vide, les incessantes humiliations qui naissaient sous leurs pas, dans la recherche si souvent vaine du pain quotidien.
Jusqu’au lever du jour qui mettrait fin à leur enchantement passager, ils perdraient le souvenir du maigre emploi auquel ils avaient dû s’astreindre pour ne pas mourir de faim et qu’il faudrait reprendre en sortant de chez la princesse : celui-ci maître de français, celui-là, commis dans un dépôt de denrées ; tel autre, vigoureux, solide et, quoique titré, ignorant comme un écolier à ses débuts, portefaix sur le port, lamentables suites d’une misère indescriptible qui, durant ces jours d’épreuves, n’épargna pas même les femmes, transforma des patriciennes en couturières, ravaudeuses, fleuristes, marchandes de frivolités et, parmi celles qui, dans leur malheur, avaient perdu le respect d’elles-mêmes, réduisit les plus jolies à se faire marchandes de plaisir au profit des riches étrangers qui promenaient à travers ces infortunes leur insolente oisiveté.
Si chacun des invités de la princesse avait osé parler avec sincérité, quels aveux n’eût-on pas entendus ! Mais ces angoisses, ces alarmes, les sombres nuages qui voilaient l’avenir se dissipaient aux accords d’un orchestre que dissimulaient des tentures ; ils s’évanouissaient dans la chaleur, dans la lumière, dans les parfums, dans la rumeur des voix joyeuses et surtout sous le sourire de cette Française dont la présence faisait révolution, qui, d’un regard jeté autour d’elle, allumait des convoitises, déchaînait des espoirs, attachait à son char des admirateurs dont un mot d’elle eût fait des esclaves et qui ne demandaient qu’à le devenir.
Grisée par son foudroyant triomphe, pas assez cependant pour perdre de vue le but qu’elle s’était proposé, Mme de Bonneuil, attachée à guetter l’arrivée du duc de Maligny, eut promptement oublié sa nièce. Après l’avoir laissée dans un groupe de jeunes filles, où l’obligeance de la princesse lui avait assuré un aimable accueil, elle n’y songea plus. Marguerite se trouva donc seule parmi des adolescentes de son âge, qui ne demandaient qu’à se familiariser. Mais naturellement timide, et rendue plus craintive par la situation de sa tante, dont elle n’en était plus à soupçonner les hontes, elle opposa aux attentions dont elle était l’objet de la part de cette jeunesse plus de froideur qu’elle ne mit d’empressement à s’y montrer sensible. Il en résulta qu’on cessa bientôt de s’occuper d’elle. Peu à peu, elle se vit délaissée et, dans cette foule, ne trouva que l’isolement.
Peut-être préférait-elle qu’il en fût ainsi et n’être pas détournée de ses pensées dont, en cet instant, le duc de Maligny était l’objet. Elle avait hâte de le voir. Assurée qu’il viendrait chez la princesse, elle guettait, elle aussi, comme sa tante, quoique pour des motifs différents, l’occasion de le rencontrer, résolue à le mettre en garde contre le danger mystérieux qu’elle avait deviné, sans pouvoir en préciser l’étendue.
Ce désir, que la réflexion rendait de minute en minute plus impérieux, l’avait fixée dans le salon d’entrée. Elle serait mieux placée là pour aborder le duc quand il paraîtrait. Elle y demeura longtemps, assise à l’écart, assistant, sans que personne la remarquât, au défilé des arrivants qui s’inclinaient devant la princesse avant de se mêler aux invités qui les avaient précédés.
Tout à coup, elle aperçut celui qu’elle attendait. Vêtu d’une redingote en velours noir à pèlerine, dont un peu de poudre tombée de sa coiffure blanchissait le collet et dont les basques flottaient sur sa culotte, de la même couleur gris-perle que ses bas de soie, il venait d’entrer, son tricorne sous le bras, portant haut la tête, montrant en toute sa personne une assurance, une dignité révélatrices de sa naissance, de son éducation, de ses habitudes seigneuriales. Venu seul, mais présenté aussitôt par la Chevalier qui n’avait pas quitté la princesse, il se courba devant celle-ci en un profond salut. Comme si elle ne fût restée si longtemps à la porte que pour le recevoir, elle appuya sa main sur la sienne et le conduisit, à travers les groupes, jusqu’à celui qui, dans le salon suivant, s’était formé autour de Mme de Bonneuil.
Dans cette promenade, il passa non loin de Marguerite et la vit. Elle comprit que son regard tombait sur elle. Elle surprit même un mouvement qui lui fit croire qu’il voulait la saluer. Mais entraîné par la princesse, il n’y put donner suite. Marguerite n’en fut pas offensée. Dans ses yeux arrêtés sur les siens, la durée d’un éclair, elle avait lu un intérêt affectueux. Sûre de pouvoir causer avec lui, cela suffisait pour qu’elle s’armât de patience.
Maintenant, la princesse le jetait à l’improviste dans le groupe où Mme de Bonneuil tenait joyeusement tête à l’assaut d’esprit et de galanterie qui lui était livré.
Marguerite, qui s’était rapprochée, entendit sa tante s’écrier :
— Le duc de Maligny, messieurs. Il vous apporte des nouvelles de Sa Majesté.
Il s’inclina pour baiser la main qu’on lui tendait. En se redressant, il fut entouré. On le saluait, on l’interrogeait.
— Parlez-nous du roi, monsieur le duc ?
— Que fait-il ? Qu’espère-t-il ?
— Viendra-t-il bientôt se mettre à notre tête pour nous conduire à la conquête de sa couronne ?
— Peut-on compter sur Buonaparte pour la lui rendre ?
— Est-il résolu à exterminer les acquéreurs de nos biens, les assassins de son frère ?
— On a dit qu’il songeait à leur faire grâce. Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas, monsieur le duc ?
— Sa Majesté ne peut vouloir pardonner aux bourreaux de sa famille.
Les questions se croisaient, se multipliaient, pressantes, affectant dans les bouches affamées des formes impérieuses, comme s’il n’y pouvait être donné que des réponses affirmatives. C’est en vain que Maligny cherchait à arrêter cette avalanche ; on ne lui laissait pas le temps de placer un mot.
La comtesse vint à son secours.
— Eh ! messieurs, dit-elle, comment vous faire entendre si vous parlez tous à la fois ? Permettez à M. le duc de se ressaisir.
Il y eut un répit. Maligny très habilement en profita pour calmer les esprits surexcités et verser un peu de baume sur les plaies saignantes.
— Je vous apporte, messieurs, dit-il, les encouragements de Sa Majesté — car jamais ses affaires ne furent en meilleurs voie — et les louanges reconnaissantes qu’Elle doit à la noblesse de France pour sa fidélité. Les malheurs dont nous souffrons tous ne déchirent pas moins le cœur du roi que son impuissance à les soulager. Mais il croit que nous touchons au terme de nos épreuves. Soyez certains, il vous en donne pour gage sa parole royale, qu’au jour du triomphe, il n’oubliera pas les services qu’il a reçus. Le rétablissement de l’antique Constitution du royaume lui permettra de les récompenser tous.
— Plus un mot ! fit vivement un des gentilshommes qui écoutaient ce discours. Voilà des figures suspectes.
— Le sieur de Bourgoing, le ministre de la République à Copenhague ! fit un autre.
C’était en effet ce diplomate qu’une mission temporaire retenait à Hambourg. Invité par la princesse, il s’avançait, la bonne humeur sur les lèvres, s’éventait avec son chapeau décoré de la cocarde tricolore et arrondissait son large dos de quinquagénaire pour parler à la Chevalier à laquelle il avait offert son bras. Les minauderies de la comédienne devaient faire croire qu’il lui débitait des madrigaux. Mais elles dissimulaient le véritable objet de leur entretien, car c’est d’un service qu’à sa sollicitation, elle avait rendu au Premier Consul que le diplomate la remerciait.
Quelques mois avant, chargé de faire parvenir au tsar Paul Ier une lettre du général Bonaparte contenant des propositions de paix, et les représentants de la Russie à Hambourg et à Copenhague refusant de la recevoir, il l’avait expédiée à la Chevalier, sur le conseil d’un Français fixé à Saint-Pétersbourg, en priant cette femme au nom du gouvernement français, d’user de son crédit pour que l’auguste destinataire de cette lettre en prît connaissance. Par l’entreprise de son amant, le comte Koutaïkof, la comédienne s’était acquitté de ce message, qui avait eu pour conséquences un rapprochement entre le tsar et le Premier Consul et des négociations engagées aussitôt en vue de la paix. Lorsque Bourgoing avait demandé ce service à la Chevalier, il ne connaissait d’elle que son renom de comédienne ; l’ayant rencontrée chez la princesse d’Holstein, il était donc naturel qu’il saisît cette occasion pour lui exprimer sa reconnaissance.
Très fière de recevoir ses éloges, la Chevalier les écoutait la bouche en cœur, regrettant d’être seule à les entendre et, liée par la promesse qu’elle avait faite de ne parler à personne des circonstances qui les lui méritaient, de ne pouvoir publiquement s’en faire gloire. C’était cependant beaucoup qu’on la vît au bras du ministre de la République. Nulle preuve de sa faveur ne pouvait lui causer plus vif plaisir ni exciter au même degré sa vanité.
Elle en était là quand elle aperçut Maligny. Saisie d’une idée subite, elle alla vers lui en entraînant Bourgoing et, les mettant en présence, elle dit :
— Puisque vous êtes rayé de la liste des émigrés, mon cher duc, et que les républicains ne sont plus pour vous des ennemis, vous me saurez gré de vous mettre en rapports avec le représentant de votre pays où vous allez rentrer.
— La coquine ! pensa Maligny ; elle se moque de moi.
Il la remercia cependant, salua M. le baron de Bourgoing, gentilhomme comme lui, et, après un court échange de paroles banales, s’écarta pour faire place à Mme de Bonneuil. Celle-ci, toujours à l’affût des relations qui pouvaient servir, venait vers la Chevalier pour l’obliger à lui présenter Bourgoing. La présentation eut lieu au grand scandale des émigrés qui tout à l’heure s’empressaient autour de la belle Française, la croyant dévouée au roi.
Leur mécontentement se fût transformé en indignation s’ils avaient entendu les propos qu’au même moment, elle tenait à demi-voix au diplomate républicain. Elle lui faisait part de son admiration pour le général Bonaparte.
— Je l’ai toujours admiré, disait-elle avec feu ; j’avais pressenti sa gloire. Aussi, dès le lendemain de Brumaire, comprenant que la France avait enfin un sauveur, un libérateur, j’ai demandé ma radiation et celle de ma nièce, à qui je sers de mère. J’attends avec impatience qu’il soit fait droit à ma requête, et si vous voulez l’appuyer, monsieur l’ambassadeur… J’ai hâte de revoir ma patrie, de vivre sous les lois du héros qui la gouverne…
Elle s’interrompit, cherchant des yeux Marguerite. L’ayant découverte à l’autre extrémité du salon, elle lui fit signe d’approcher ; elle voulait la présenter.
— Ma nièce, Mlle de Morsang, dit-elle en lui prenant la main, victime innocente des opinions de ses parents qu’elle a perdus ; élevée par moi dans le culte des miennes. Remercie M. l’ambassadeur, Margot ; il nous viendra en aide et t’aidera à recouvrer tes biens injustement confisqués.
Le visage de Marguerite exprima plus de surprise que de gratitude. Elle fit une révérence silencieuse et s’effaça lentement, déjà oubliée par sa tante qui continuait à se prodiguer en belles phrases, afin d’enguirlander Bourgoing.
Quoique un peu ahuri par tant de volubilité, Bourgoing n’en laissait rien paraître. Cette scène l’amusait. Les prières dont il était assailli tombaient d’une bouche souriante. Un regard langoureux en augmentait l’éloquence, et la Chevalier plaidait avec chaleur la cause de son amie. Il n’est pas de diplomate, si gourmé qu’il soit, qui puisse résister à deux jolies femmes coalisées pour avoir raison de lui ; Bourgoing promit tout ce qu’on voulut.
En se livrant à cette démarche, Mme de Bonneuil avait cessé de s’occuper de Maligny. Elle ne put donc voir que, tandis qu’elle abordait Bourgoing, le duc était arrêté par un nouveau venu qui s’approchait avec un empressement affectueux. C’était le comte de Thauvenay qui l’interpellait.
— J’ai à vous parler, cher duc. Et l’amenant à l’écart, il ajouta : — Mon zèle pour le service du roi m’a heureusement inspiré. Vous sembliez si pressé de repartir que j’ai voulu m’épargner le remords de n’avoir pas tout fait pour conjurer un retard qui vous contrariait. J’ai tenté auprès du banquier de Sa Majesté une démarche qui a réussi. Il a pu, sans recourir à ses bureaux, me donner une traite de vingt mille livres sur son correspondant de Francfort. La voici sous enveloppe. Vous pourrez donc partir quand vous voudrez.
Maligny prit le pli en remerciant et le glissa dans une de ses poches. Mais il ne parut qu’à demi reconnaissant du trait de zèle dont se vantait Thauvenay.
— Je m’étais résigné à ne partir qu’après-demain, fit-il, comme désappointé. Nous avions calculé ensemble que je le pouvais sans dommage pour les ordres de Sa Majesté et que je serais à Bade avant l’expiration du délai qui m’est prescrit. Je ne vois vraiment pas quel avantage je trouverais à me priver du plaisir de conférer un peu longuement avec les partisans de notre cause. Aussi, mon cher comte, tout en étant sensible à votre procédé dont je rendrai compte au roi, je crois devoir rester à Hambourg durant les trente-six heures que je m’étais accordées, faute de pouvoir faire mieux.
Bien loin de soupçonner le motif déterminant de la décision de Maligny, l’honnête Thauvenay approuva. Il considérait comme essentiel que le représentant du roi entretînt divers personnages qui se rapprochaient à cette heure des royalistes, le général Dumouriez, notamment.
— J’espérais vous faire rencontrer ici, dit-il, mais je suis averti qu’il ne viendra pas. Nous pourrons donc l’aller voir demain. De cette entrevue ne peut résulter que le plus grand bien, et cela seul suffirait à justifier la prolongation de votre séjour parmi nous.
Enchanté qu’on lui fournît un aussi bon prétexte pour rester, Maligny, pressé de rejoindre Mme de Bonneuil, coula de son côté un regard d’impatience, dont l’expression s’accusa quand il eut constaté qu’elle causait toujours avec Bourgoing.
— Elle n’en finira donc pas ? murmura-t-il.
Thauvenay entendit cette réflexion et sur-le-champ, il y répondit comme si elle lui eût été adressée.
— Un petit avertissement, mon cher duc ; je le dois à votre jeunesse, et vous le pardonnerez à mon âge. Lorsque, à votre arrivée, je suis allé vous trouver à votre hôtel, vous étiez en tête-à-tête avec Mme de Bonneuil et son amie la comédienne Chevalier.
— Des femmes charmantes !
— Dont vous ne sauriez assez vous défier. J’ai pris mes renseignements. On ne sait trop d’où sort cette comtesse de Bonneuil. Quant à la Chevalier…
Maligny l’arrêta en riant :
— N’oubliez pas que nous sommes ici chez sa protectrice.
— Cette pauvre princesse, aussi crédule qu’elle est bonne femme, a toujours eu un faible pour les histrions. Mais elle apprendra quelque jour à ses dépens que la Chevalier ne mérite pas l’amitié dont elle l’honore. C’est une intrigante, et je crains bien que Mme de Bonneuil ne mérite la même qualification.
— Est-ce pour cela que Sa Majesté a refusé de les recevoir quand elles ont passé par Mitau ?
— J’avais cru de mon devoir de faire part au roi des mauvais bruits qui courent sur elles, déclara Thauvenay.
— Alors, mon cher comte, vous pouvez vous vanter d’avoir suscité à notre maître deux terribles ennemies.
— Mieux vaut des ennemies avouées que des ennemies qui se cachent sous les apparences du dévouement.
— Et moi qui leur ai promis de leur obtenir une audience du roi ! observa Maligny.
Thauvenay protesta :
— Hâtez-vous de retirer votre promesse, cher duc. En voulant la tenir, vous vous exposeriez à devenir à votre insu complice de quelque trahison. Mais voilà Mme de Bonneuil ; je vous laisse avec elle. Je vous supplie seulement de ne lui pas sacrifier les grands intérêts qu’a mis dans vos mains une confiance auguste.
Mme de Bonneuil revenait vers Maligny, tandis que Bourgoing s’éloignait avec la Chevalier.
— Elle est cependant bien jolie, pensa Maligny. Ne serait-ce pas fâcheux de ne pas aller jusqu’au bout d’une aventure que le hasard a si bien nouée ? Qui le saura et, le sût-on, qui pourrait m’en vouloir ?
Sa jeunesse l’emportait, et il s’avança vers Mme de Bonneuil. Pour le rejoindre, elle dut traverser le groupe des émigrés qu’avait surpris et presque irrités son entretien avec Bourgoing. Ils lui faisaient déjà grise mine. Mais elle les désarma par son sourire et par cette phrase qu’elle leur jeta au passage :
— Ces diplomates de la République ne sont pas incorruptibles, et en voilà un, ajouta-t-elle en désignant Bourgoing, que je me charge de ramener au roi. Il est déjà en bon chemin.
Ces paroles ne furent pas perdues pour Maligny. Elles expliquaient ce qu’il y avait de louche dans l’attitude de cette mystérieuse créature, et peut-être, démontraient-elles l’injustice des soupçons de Thauvenay.
Pour elle, heureuse de pouvoir enfin, dans le tête-à-tête qu’elle souhaitait, exercer sur l’envoyé du roi de Mitau la magie de ses ensorcellements, elle y préludait en le faisant asseoir à ses côtés, lorsqu’à l’improviste, un grand tumulte attira leur attention. La foule se précipitait vers le fond du salon où des portes qu’on ouvrait à deux battants laissaient voir dans un vaste jardin d’hiver, chauffé par des poêles en faïence, trois immenses tables dressées pour cent cinquante convives. Le linge damassé et armorié, l’argenterie, les cristaux étincelaient sous la lumière ruisselant des candélabres symétriquement espacés parmi les fleurs, les viandes froides, les charcuteries allemandes, les pyramides de fruits, de gâteaux, de confiseries.
C’était le réveillon de Noël.
— Nous ne nous quittons pas, cher duc, dit vivement Mme de Bonneuil. La princesse m’a fait l’honneur de me donner la présidence d’une de ses tables et a bien voulu consentir à ce que vous y fussiez mon voisin de droite.
— J’en remercierai Son Altesse, répliqua galamment Maligny.
— Elle voulait vous placer près d’elle ; mais j’ai tenu bon et je vous garde. Et d’une voix caressante, elle soupira : — M’en voulez-vous ?
Triomphante, elle l’emmenait. Il semblait si docile qu’intérieurement, elle le comparait à une victime qui eût tendu au sacrificateur son front couronné de roses.