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L'espionne

Chapter 9: VII
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About This Book

At the close of the eighteenth century, the narrative locates a busy port city as a crossroads of émigrés, diplomats, couriers, and competing intelligence networks. It follows a woman operating as a spy amid salons, hotels, and cafés where exiles exchange news and schemes, and it traces the interplay of official diplomacy and clandestine activity. Vivid urban description alternates with scenes of surveillance, secret correspondence, and shifting loyalties, exploring themes of exile, political intrigue, and the social rituals that conceal or reveal allegiance while mapping a tightly observed milieu of rumor, risk, and calculated deceit.

VII

La mise à table des invités de la princesse d’Holstein ne s’opéra pas sans confusion. En dehors d’un petit nombre de favorisés à qui elle avait voulu faire honneur en marquant d’avance leur place, chacun restait libre de se caser à sa guise. Durant quelques instants, ce ne fut que cris et appels de gens qui se cherchaient afin de se donner le plaisir de réveillonner ensemble, dans le voisinage les uns des autres. Des majordomes à la livrée de la princesse, ses dames de compagnie, chargées de rendre son hospitalité agréable, couraient le long des tables, désignaient les places demeurées vides à ceux qui n’en trouvaient pas.

Lorsque les tables furent pleines, on s’aperçut qu’elles étaient insuffisantes pour tout ce monde ; plusieurs invités n’avaient pu s’y asseoir. Le cas était prévu. De droite et de gauche, dans tous les coins de la salle, surgirent des guéridons de deux ou trois couverts. Il fallut encore un moment avant que la princesse qui, debout au centre de la table principale, attendait que tous ses convives fussent assis, pût s’asseoir à son tour et donner l’ordre de servir.

On ne s’étonnera pas que, dans cette poussée tumultueuse, Marguerite eût évité de se faufiler parmi les plus pressés et fût restée au dernier rang. Lorsqu’elle eut enfin pénétré dans la salle du réveillon, elle ne sut où se mettre. Assourdie par le bruit, éblouie par les lumières, par un spectacle si nouveau pour elle, c’est à peine si elle put se rendre compte que l’une des tables était présidée par la princesse, ayant à son côté le ministre de la République française, l’autre par la Chevalier, et la troisième par sa tante, dont le duc de Maligny était le voisin.

D’un regard où se lisait son embarras, elle cherchait vainement un coin pour sa petite personne, lorsqu’une jeune femme, passant près d’elle, l’interrogea d’un ton de sollicitude :

— Que faites-vous là, ma chère enfant ?

— Je cherche une place, répondit timidement Marguerite.

— Venez, nous allons vous en trouver une.

Sans savoir que cette obligeante invitée était une des demoiselles d’honneur de la princesse, mais comprenant qu’elle exerçait quelque autorité dans la maison, Marguerite la suivit jusqu’à l’extrémité de la table que présidait la Chevalier. Une vieille dame au visage grave et doux, dont la toilette, quoique défraîchie, attestait d’anciennes habitudes d’élégance et de luxe, venait de s’asseoir là.

C’est à elle que s’adressa la demoiselle d’honneur :

— Voulez-vous me permettre, madame la marquise, lui dit-elle, de vous donner une aimable petite voisine ?

Un domestique passait. Il reçut des ordres, apporta une chaise, un couvert. Marguerite, toute confuse du dérangement qu’elle occasionnait, prit place en balbutiant des remerciements, tandis que très bonne, très affectueuse, presque maternelle, la vieille dame répétait :

— Je suis charmée, tout à fait charmée. Mettez-vous à l’aise, mon enfant. Je regrette bien de ne pouvoir donner pour compagnon à votre beau printemps que mon triste hiver. Mais je suis bonne femme, vous verrez, et j’aime la jeunesse.

Touchée de tant de grâce, Marguerite se confondit en excuses, en paroles de reconnaissance. Bientôt, sa voisine ayant repris avec un convive placé de l’autre côté la conversation que l’incident avait interrompue, elle retomba dans son silence. Tout en touchant à peine aux mets qu’on lui servait, elle promenait autour d’elle ses regards. D’abord, dans cette vaste et scintillante confusion de feux, de bijoux, de dorures, d’argenterie, de plantes vertes, de figures souriantes, de plumes blanches plantées dans la chevelure poudrée des femmes, elle n’avait rien pu distinguer. Mais, peu à peu, ses yeux s’accoutumant à ce spectacle, les objets se détachaient, se précisaient, s’offraient à son observation de jeune fille précocement mûrie au contact de la vie et à qui rien n’échappait.

Sous certains de ces visages qu’une joie passagère éclairait, elle devinait d’insondables tristesses habilement dissimulées, les cruelles préoccupations qu’engendre la misère, la sourde irritation qu’entretenait chez les émigrés l’incessant renouvellement d’épreuves affreuses et imméritées. Son cœur s’emplissait de pitié pour ses infortunés compatriotes, reconnaissables, les hommes à l’usure de leurs habits de gala qu’ils avaient si rarement l’occasion de revêtir, les femmes au caractère suranné de leurs robes traînantes, contemporaines des splendeurs de Versailles et révélatrices dans leurs plis blanchis par le temps qui les avait rendus ineffaçables de l’immense détresse dont elles auraient pu rendre témoignage.

Par contre sur d’autres visages — visages de Russes, d’Anglais, de diplomates de France ou d’ailleurs — elle lisait la satisfaction vaniteuse du rang conquis, de la fortune possédée, l’arrogance que donne aux âmes vulgaires la certitude de pouvoir réaliser les espoirs qu’elles ont conçus en vue d’assouvir leurs convoitises.

Ces pensées glissaient à travers son esprit sans s’y fixer. Elle en subissait accidentellement l’influence, mais non au point de perdre de vue ce qui, depuis quelques heures, la préoccupait et l’obsédait avec la vivacité d’un devoir qui s’impose et auquel la conscience défend de se dérober, quelque difficulté que présente son accomplissement. Un moment détournée de cette préoccupation, elle en fut ressaisie en apercevant en face d’elle sa tante et le duc de Maligny, absorbés par un entretien dont les jeux de leur physionomie ne lui décelaient que trop le caractère et qui semblait les rendre indifférents à ce qu’on disait autour d’eux.

Désigné aux entreprises des femmes par son nom, son rang, son esprit, sa jeunesse, le duc de Maligny ne pouvait plus se méprendre aux intentions de Mme de Bonneuil. Marguerite, en les observant tous les deux, en s’assurant que l’une jouait visiblement pour l’autre le rôle des grandes coquettes, fut bientôt convaincue qu’il ne s’y méprenait pas. Si cette tante extraordinairement savante en l’art de tromper, de faire des dupes n’avait voulu, comme on disait alors, que couronner la flamme de cet adorateur de rencontre, ou seulement égayer la monotonie de son voyage en se faisant faire la cour, sa nièce, accoutumée à la voir jouer d’autres comédies pareilles, aurait pu, une fois de plus, en être effarouchée, sans ressentir toutefois l’indignation dont elle était saisie depuis qu’elle ne pouvait plus se dissimuler le but de ce déchaînement de galanterie. Cette indignation maintenant redoublait en elle, et ce qui l’affligeait autant qu’elle était indignée, c’était de voir ce jeune homme se prêter avec complaisance à un manège dont sa faiblesse devant ces odieuses tentatives de séduction rendait le danger plus pressant.

Sans doute, il n’y avait en tout cela pour lui que le charme d’une aventure bonne à courir, à laquelle il n’attachait probablement pas plus d’importance qu’à celle qu’il avait ébauchée avec la Chevalier, parce qu’il ne supposait pas qu’elle pût avoir un lendemain. Ce n’en était pas moins, sinon la perte de sa vie, sûrement celle de son honneur qui devait être le résultat de sa docilité. Le malheureux ! De quel air de fatuité souriante il répondait aux agaceries de sa voisine, se jetait tête baissée dans le piège, se laissait engluer ! Marguerite le perçait de ses yeux, le poursuivait de ses regards, regrettait qu’il ne les vît pas, qu’ils fussent sans paroles.

Elle se fût cependant rassurée si, dans son ignorance, elle avait pu comprendre qu’en dépit des encouragements qu’on lui prodiguait le jeune duc ne perdait pas le sang-froid, que, malgré les apparences, il ne se livrait pas, ramené sans cesse à une défiance instinctive par le souvenir des avertissements de Thauvenay. Mais comment eût-elle cru à sa prudence quand tout en lui trahissait la défaite prochaine ? Elle ne voyait que le piège tendu, la victime prête à y tomber. Clouée à sa place par sa timidité, par les convenances, elle se demandait avec angoisse si elle pourrait parler à temps pour le retenir.

Brusquement, son attention fut attirée par sa voisine et par l’opération à laquelle elle se livrait. Ne se croyant pas observée, la vieille dame avait étalé son mouchoir sur ses genoux et y faisait tomber d’un coup de fourchette sec et dissimulé les mets dont elle avait empli son assiette. Successivement disparurent ainsi sous la table une aile de volaille, deux saucisses de Francfort, des petits pains, des gâteaux, des fruits qui de la serviette passèrent promptement dans des poches profondes ménagées sous les jupes.

Que de besoins cachés trahissait ce jeu lamentable ! Des larmes montèrent aux yeux de Marguerite ; à travers le voile qu’elles y mettaient, elle eut le temps de constater que la robe de sa voisine, qui avait été belle autrefois, était à présent toute fripée, que les dentelles du corsage étaient reprisées, les plumes de la coiffure défrisées et jaunies. La misère qui avait passé en tempête sur la noblesse de France émigrée tachait de ses stigmates ces riches atours. Mais le témoignage en était encore plus lamentable, plus humiliant en la forme sous laquelle Marguerite venait de le surprendre. Elle se reprochait de l’avoir surpris.

Elle regarda d’un autre côté pour ne pas gêner sa respectable compagne. Mais celle-ci, comme si elle se fût sentie observée et eût tenu à se justifier, dit avec un accent de simplicité qui rendait plus poignant son aveu :

— C’est pour ma route ; quelques provisions qui pendant deux ou trois jours m’épargneront les dépenses d’auberge.

— Vous allez en voyage, madame ? demanda Marguerite en évitant de faire allusion à cette étrange manière de s’approvisionner.

— Je rentre en France ; j’ai obtenu ma radiation et je pars tout à l’heure.

— Que vous êtes heureuse ! Et comme je voudrais partir, moi aussi !

La spontanéité de ce cri en attestait si clairement la sincérité que la vieille dame, saisie de pitié, eut un mouvement comme pour exprimer à sa jolie voisine le regret de ne pouvoir l’emmener. Mais, elle se contint et se contenta de répondre :

— Oui, je suis bien heureuse ! Et cependant que de changements, que de vides je vais trouver là-bas ! Mon mari et mon fils ont été guillotinés ; ma bru est morte de douleur en laissant son enfant aux mains de nos fermiers. Ces événements m’ont ruinée. Mon hôtel de Paris, mon château du Morvan sont sous séquestre. Tout cela est affreux et je n’aurais pas songé à rentrer en France si mon petit-fils ne me réclamait. Je n’ai plus rien que lui ; c’est pour lui que je rentre et ce sera un grand bonheur de le revoir. Mais je sens bien que je ne suis pas à la fin de mes maux.

— Les maux sont moins cruels dans la patrie que dans l’exil, objecta Marguerite.

— Oui, c’est vrai, poursuivit son interlocutrice, l’exil est le pire de tous. Tout ce que j’ai souffert dans cette Allemagne maudite eût été allégé si je l’eusse souffert dans ma patrie. Donner pour vivre des leçons de piano, comme je l’ai fait, user ses yeux la nuit à raccommoder des dentelles pour accroître un peu ses ressources, se coucher parfois sans souper, se réveiller en hiver dans une mansarde sans feu, ne voir autour de soi que privations et que larmes, tout cela n’est rien quand on a le ciel natal au-dessus de soi et quand on peut, à son gré, aller prier sur la tombe des êtres chéris qu’on a perdus. Mais je vous attriste, chère mignonne. Pardonnez-moi de vous dire ces choses à vous qui ne m’êtes rien et qui ne me connaissez même pas.

— Oh ! madame, s’écria Marguerite, pourquoi vous excuser ? Je suis si fière d’être jugée digne de recevoir vos confidences, si touchée de votre bonté ! Ne voulez-vous pas me dire votre nom ? Je le prononcerai dans mes prières.

— Je suis la veuve du lieutenant général marquis de Prégilbert. Et vous, chère enfant, ne saurai-je pas qui vous êtes ? Vous ne résidez pas à Hambourg, sans doute ; je ne vous avais jamais vue. Vos parents sont-ils ici ?

— J’ai perdu ma mère en venant au monde, confessa Marguerite. Mon père était le comte de Morsang, mort au service du roi, à la suite d’une blessure reçue en combattant dans les rangs de l’armée de Condé.

— Mademoiselle de Morsang ! s’écria la marquise. Mais alors, c’est vous la nièce de la belle personne que je vois là-bas avec notre cher duc de Maligny. Il ne paraît pas regretter d’avoir été placé à son côté, ajouta-t-elle avec une pointe de malice.

Un peu honteuse de cette remarque, Marguerite dit avec mélancolie :

— La comtesse de Bonneuil est la sœur de ma mère. Elle m’a recueillie, il y a quelques années, quand la mort de mon père me fit orpheline.

— Ah ! vous êtes la fille du comte de Morsang, continua la marquise dont l’intérêt parut redoubler.

— On vous avait déjà parlé de moi, madame ?

— Oui, et aussi de votre tante. Sa beauté, sa toilette ont fait sensation. Une émigrée ayant conservé sa fortune, c’est si rare ! Car on la dit très riche, votre tante. Quelqu’un racontait qu’elle est veuve, que vous êtes son unique héritière. Par exemple, j’ai été très surprise en entendant prononcer son nom. J’ai bien connu avant la Révolution une comtesse de Bonneuil, mais ce n’était pas celle-ci et je ne savais pas qu’il en existât deux.

Ce bavardage mettait Marguerite au supplice. Il touchait à ce qui toujours était resté pour elle un mystère, les motifs pour lesquels la femme qui se vantait en toute occasion d’être de la famille de Bonneuil s’en était arrogé le droit et avait substitué ce nom au nom de la sienne ; pourquoi, n’ayant jamais été mariée — Marguerite le tenait de son père — elle se prétendait veuve. Mais ce n’était pas le moment de s’attarder à ces questions. Sous peine de paraître complice des viles intrigues qu’elle n’était que trop fondée à soupçonner, Marguerite devait ne rien laisser percer de ses soupçons, appuyer les dires de sa tante et d’en fournir une explication qui les justifiât.

— Mon oncle de Bonneuil, observa-t-elle, était le dernier rejeton d’une branche cadette.

Loin d’y contredire, la marquise reprit :

— C’est ce que j’ai pensé. Du reste, branche cadette ou branche aînée, les Bonneuil sont d’assez bonne maison, de même les Morsang, pour prétendre aux plus hautes alliances. Puisque l’héritage de la comtesse doit vous revenir, vous êtes un brillant parti et je n’en reviens pas que vous ayez été si peu entourée ici.

— J’en bénis le ciel, madame, puisque cela me vaut de vous connaître.

— Vous êtes charmante, mademoiselle. N’empêche que nos jeunes seigneurs sont d’ordinaire plus empressés autour des héritières, même quand elles ne sont pas aussi jolies que vous.

Marguerite devint toute rouge. Jolie, elle ! Personne ne le lui avait encore dit, si ce n’est sa tante, et encore n’était-ce que pour lui reprocher de ne pas savoir tirer parti de ses avantages personnels.

— Mais, je n’ai que seize ans, madame, fit-elle.

— Je n’en avais pas quinze quand on m’a mariée.

— Et puis, je n’accepterais pas le premier venu.

A ces mots, qui lui échappèrent presque malgré soi, la marquise lui répondit par un sourire doucement railleur et en accentua la signification en disant :

— J’étais pareille à vous, ma petite. Le premier venu, comme vous dites, m’eût fait horreur ; j’ai dû cependant l’accepter quand il s’est présenté, et il a fait le bonheur de ma vie, un bonheur que je ne cesserai de regretter.

Sa vieille figure s’était assombrie ; des pleurs sillonnèrent ses rides et elle parut plier sous le fardeau de ses souvenirs.

— Comment l’en détourner ? se demandait Marguerite, attristée d’être la cause volontaire de cet émoi. Elle en eut bientôt trouvé le moyen.

— Vous allez donc partir, madame ? interrogea-t-elle.

— Dans quelques instants, à sept heures, en sortant d’ici, où je ne serais pas venue si je n’avais eu à cœur de remercier la princesse de ses bontés et de faire mes adieux à quelques amis, compagnons de mon exil. J’ai assisté à la messe de minuit ; ma malle est prête ; le temps de changer de robe et je serai en route. Le voyage m’effraye bien un peu ; il sera long et fatigant ; car je dois le faire en compagnie d’un brave homme de roulier qui m’a offert de me prendre avec son chargement. Il le conduit à Francfort et moi avec, à petites journées. J’espère trouver là les moyens d’arriver jusqu’à Paris.

Marguerite, stupéfaite, se récria :

— En charrette, vous ! Une grande dame et à votre âge !

— Eh bien ! quoi, je ne serai pas la première. Comment faire d’ailleurs ? Je n’aurais pas eu assez d’argent pour payer la poste ou même une place en diligence. Il a bien fallu me résigner à la charrette. En y montant, je songerai à mon mari, à mon fils. Ils y sont montés, eux aussi, et c’était pour aller à la mort ! Mais c’est trop vous affliger, mon enfant. Parlons de vous. Madame votre tante ne songe-t-elle pas à rentrer aussi ? La France doit l’attirer comme elle nous attire tous.

— Hélas ! madame, nous n’en prenons pas le chemin : nous retournons en Russie.

— Mais, vous reviendrez bientôt à Paris. Vous avez de la famille, je crois. Votre père, si je ne me trompe, a perdu un frère dont la veuve n’a pas émigré. Elle sera heureuse de vous revoir.

— Je la connais à peine et pas davantage les autres membres de ma famille paternelle, déclara Marguerite. Leur orgueil n’a pas pardonné à mon père son mariage, une mésalliance, disaient-ils. Sa mort n’a pas désarmé leur rigueur. Je suis pour eux comme une étrangère et n’ai rien à en attendre.

— C’est qu’ils ne vous connaissent pas. Mais quand ils vous auront vue si jolie, si spirituelle et si gracieuse, si digne en un mot du nom que vous portez, ils vous reviendront, je vous l’affirme, et, pour moi, je considérerais comme une bonne action de vous rendre leur tendresse. Quand vous serez à Paris, venez me voir ; je vous aiderai, je vous conseillerai… Ne croyez pas que ce soient là de vaines paroles ; l’engagement que je prends, je le tiendrai si vous me fournissez l’occasion de le tenir, car vous m’avez conquise.

Le cœur de Marguerite se fondait dans un sentiment d’inexprimable confiance. Jamais elle ne s’était sentie l’objet de tant de tendre sollicitude. Ce qu’elle éprouvait, elle fut impuissante à le cacher. Dans un élan irréfléchi, elle se livra tout entière.

— Ah ! madame, soupira-t-elle, je voudrais partir avec vous !

— Et moi, je voudrais bien vous emmener. Mais madame votre tante consentirait-elle ?…

— Son consentement n’est pas nécessaire, interrompit Marguerite en se redressant. Je suis maîtresse de ma vie comme elle est maîtresse de la sienne. D’ailleurs, si je partais, ce serait à son insu. Je possède quelques petites économies ; elles suffiraient à payer mon voyage, et une fois à Paris, en me voyant sous votre protection, peut-être ma famille me recevrait-elle.

Marguerite s’était laissée aller à toute la violence d’une inspiration impétueuse, révélant ainsi les dégoûts, les humiliations, les rancœurs de l’existence à laquelle elle était condamnée. L’affirmation soudaine de sa volonté d’en changer trahissait une si grande détresse d’âme que Mme de Prégilbert, subitement éclairée, ne put que murmurer :

— Ah ! ma pauvre enfant ! Ma pauvre enfant !

Mais déjà Marguerite se ressaisissait, s’apaisait. Comme honteuse de s’être ainsi abandonnée, elle reprit :

— Peut-être me trouvez-vous un peu folle, madame. Daignez me pardonner, je suis si malheureuse !

Elle ne put continuer ; on sortait de table. Dans le tumulte dont les voix joyeuses et le bruit des chaises emplissaient la salle, elle venait de voir le duc de Maligny, séparé de Mme de Bonneuil par la foule, s’avancer de son côté. Leurs regards se croisèrent et se comprirent. C’en fut assez pour dissiper les angoisses et les alarmes de Marguerite. Maintenant, elle était sûre que Maligny cherchait à la rejoindre, à lui parler.

Depuis quelques heures, elle avait en vain voulu l’arrêter au passage, et voilà qu’il venait au-devant d’elle ! Bien qu’elle ne pût encore prévoir quelles seraient les suites de l’entretien qu’elle avait tant souhaité, il lui suffit de constater que cet entretien Maligny ne le désirait pas moins qu’elle-même pour la disposer à considérer comme l’instrument de sa propre délivrance et de son propre salut ce jeune homme qu’elle s’était promis de sauver.

Son cœur fut alors pénétré d’une joie intense qui la transfigura. Mais ce n’est pas cette joie, dissimulée au prix d’un effort prodigieux, qui tout à coup la clouait à sa place. Non, c’était une idée neuve, imprévue, véritable inspiration du ciel, qui subitement s’emparait de son esprit et la faisait se trouver ridicule de ne l’avoir pas conçue plus tôt. Elle demeura un moment comme éblouie. Puis, pareille à l’oiseau qui, d’un vigoureux coup d’aile, s’arrache à des marais fétides et s’élance vers l’azur, elle se tourna radieuse vers la marquise de Prégilbert.

— De grâce, madame, supplia-t-elle, ne quittez pas cette maison sans avoir reçu mes adieux. Je ne vous ferai pas attendre, je reviens, et ce sera pour vous annoncer, je l’espère, que vous ne partirez pas seule et que vous n’irez pas à Paris en charrette.

Sans attendre que la marquise eût dominé l’étonnement que devait lui causer ce langage énigmatique, elle se glissa parmi les groupes pour se rapprocher du duc de Maligny, non sans avoir jeté une fois de plus à sa nouvelle amie :

— Je reviens, je reviens !