Cette atmosphère de sympathie éveillait en Isabelle une sensation de bonheur inconnue jusque-là, et qui se trahissait par la vivacité gracieuse de ses mouvements, par un sourire plus fréquent—ce sourire si rare autrefois sur cette trop grave physionomie et qui donnait cependant au délicat visage de la jeune fille un charme très particulier… Et elle parlait maintenant, la taciturne Isabelle… oui, elle causait presque avec entrain, en tout cas avec une extrême intelligence. L'esprit et le coeur secouaient les cendres amassées sur eux et sortaient de la tombe si bien close.
Régine descendait la terrasse, portant les tartines et une coupe de fruits. Gabriel s'élança vers elle pour l'en débarrasser et ils échangèrent quelques mots rapides en regardant Isabelle, tout à son office d'échanson. Une même joie, plus recueillie chez Régine, rayonnante chez Gabriel, illuminait leurs physionomies… M. Arlys abandonna la coupe de fruits aux mains d'Henriette qui accourait vers lui et alla s'asseoir près de la table du goûter autour de laquelle rôdait Valentine, entièrement éveillée maintenant. Ses petits doigts agiles saisirent tout à coup la robe d'Isabelle qui passait, et elle demanda d'un ton câlin:
—Donne-moi un gâteau, Belle?
La jeune fille se tourna d'un air interrogateur vers Antoinette, mais celle-ci fit un signe négatif.
—As-tu donc oublié, Valentine, que tu as été extrêmement désobéissante ce matin et que je t'ai privée de gâteaux pour la journée?… Ne lui donnez rien, Isabelle, je vous en prie.
Valentine enfonça ses petits poings dans ses yeux et éclata en sanglots convulsifs. Isabelle la regardait, visiblement émue de ce chagrin d'enfant.
—Vous n'intercédez pas pour cette petite coupable, Mademoiselle? dit
Gabriel qui la considérait discrètement.
—Ce n'est certes pas l'envie qui m'en manque! répondit-elle d'un ton de regret. Mais ne serait-ce pas mauvais pour l'enfant? Antoinette se plaint souvent de la nature insoumise de Valentine et… il faut bien la punir, quoi qu'il en coûte, n'est-ce pas?
—Certainement, mais beaucoup de mères et de soeurs n'ont pas ce courage et aiment trop—ou mal—ces petits êtres.
Tandis qu'elle s'éloignait vers le groupe formé par M. Brennier et les enfants, Gabriel la suivit du regard en murmurant:
—Une vraie femme, forte et tendre à la fois… Je ne m'étais pas trompé sur sa valeur.
… En rentrant à Maison-Vieille, Isabelle rencontra dans la cour Mademoiselle Bernardine qui revenait vers la maison, apportant du jardin un panier de prunes qu'elle venait de cueillir. La jeune fille s'en empara et alla le porter dans la salle à manger, puis elle rejoignit sa tante qui avait gagné le vestibule et s'apprêtait à remonter dans sa chambre.
—Tante, j'ai quelque chose à vous demander… Ai-je été baptisée?
Le placide visage de Mademoiselle Bernardine exprima un soudain effarement.
—A quel propos me fais-tu cette question?… Mais oui, tu as été baptisée, malgré la désapprobation de Madame Norand. Ta mère n'y tenait pas non plus, mais mon frère n'a pas cédé. Il ne se souciait guère de religion pour lui-même, mais il savait quel serait le mécontentement de sa mère… puis il y avait là une question de famille. Les d'Effranges ont toujours été chrétiens.
Là s'était trouvée en effet toute la raison de la religion aux yeux des derniers d'Effranges. La longue suite des ancêtres catholiques imposait aux descendants sceptiques et incroyants une sorte de décorum religieux qui faisait pour eux partie intégrante de leur noblesse. Le frivole Jacques d'Effranges n'avait pas songé à se soustraire à cette obligation, et, s'il avait accepté d'épouser une femme sans croyances, s'il avait lui-même vécu sans souci de ses devoirs religieux, il n'aurait jamais manqué, étant à sa terre patrimoniale, d'assister à la messe paroissiale, pas plus qu'il n'eût souffert que sa fille fût soustraite au baptême.
—Mais pourquoi t'inquiètes-tu de cela, Isabelle? répéta Mademoiselle
Bernardine en considérant sa nièce avec surprise.
—Pourquoi, ma tante?… Mais je devrais plutôt demander pourquoi, ayant reçu le baptême, étant chrétienne en un mot, j'ai été élevée sans la moindre notion religieuse! Vous dites que mon père a tenu à ce que je fusse baptisée… C'est donc qu'il tenait à ce que je fusse catholique, et pourtant ses volontés ont été méconnues de telle sorte que jamais… entendez-le, ma tante, jamais un mot de religion n'a été prononcé devant moi… Est-ce là ce qu'il voulait, dites?
—M ais je ne sais trop… peut-être n'y tenait-il pas beaucoup, balbutia Mademoiselle Bernardine, plus abasourdie qu'on ne saurait dire devant l'étrange véhémence de sa nièce, et considérant, sans en croire ses yeux, cette physionomie vivante et animée. Ta grand'mère a agi pour ton bien… C'est une femme très intelligente.
Isabelle jeta sur sa tante un regard d'involontaire pitié. La religion n'avait jeté que de superficielles racines dans cette âme bornée, indifférente à tout ce qui ne regardait pas sa famille. La vicomtesse d'Effranges, sa mère, l'avait soigneusement pénétrée d'un profond respect pour leur nom antique, en même temps qu'elle lui inculquait les principes d'une religion toute de surface, destinée à conserver intact le prestige de la famille. L'étroite cervelle de Mademoiselle Bernardine n'avait rien vu au-delà et elle continuait fidèlement ses quelques pratiques religieuses, sans avoir songé un instant à déplorer l'étrange éducation morale donnée à sa nièce… Et, à mesure que son esprit s'ouvrait sous l'influence des habitants de la Verderaye, Isabelle avait compris que les principes si soigneusement conservés par cette femme paisible et effacée ne demeuraient inébranlables que par la force d'une indéracinable habitude.
—Ma tante, dit-elle avec douceur, je ne conteste en rien l'extrême intelligence de ma grand'mère, mais, comme tous, elle est accessible à l'erreur… et elle y est précisément tombée, parce qu'elle a méconnu Celui qui est l'intelligence incréée.
—Tu crois, Isabelle?
Et, tout en montant l'escalier à la suite de sa nièce, elle répétait:
Tu crois?… tu crois? d'un accent absolument stupéfait.
Au moment où Isabelle se dirigeait vers sa chambre, une porte s'ouvrit, laissant apparaître Madame Norand dont la physionomie trahissait un certain contentement.
—Isabelle, l'hôte sur lequel je comptais arrive demain… Tout est-il prêt?
Tandis que la jeune fille répondait, le regard scrutateur de Madame Norand se posait sur elle, la considérant longuement. Les grands yeux violets ne se baissèrent pas; seulement, la frange dorée qui les cachait naguère si souvent s'abaissait de nouveau, et, sur ce beau visage, un voile impalpable semblait tomber, dérobant toute trace d'émotion et de pensée, enveloppant de mystère cette physionomie de jeune fille. Il n'y avait plus maintenant que la froide Isabelle à l'apparence insensible… mais il était trop tard. La petite flamme rallumée dans ce coeur avait laissé entrevoir sa lueur.
En rentrant dans sa chambre, Madame Norand alla s'asseoir près de la fenêtre et appuya sur sa main son front soucieux.—Elle est jolie… plus que cela, belle, incontestablement belle et charmante. Pourquoi ne l'avais-je jamais remarqué jusqu'à ce soir?… Il y avait quelque chose dans ses yeux… quelque chose que je n'y avais jamais vu autrefois et que je remarque depuis quelque temps. Il faudra que je surveille ses relations avec les Brennier… C'est égal, avec cette finesse et cette grâce aristocratique qu'elle tient de sa famille paternelle, elle fera un étrange effet près de lui…
Sa main tourmenta nerveusement le gland de son fauteuil, et elle songea un instant, les sourcils froncés, la bouche amèrement plissée… Mais elle haussa tout à coup les épaules avec impatience.
—Qu'importe l'apparence! Au fond, elle ne lui est pas supérieure… pas du tout, j'y ai veillé… Mais je voudrais savoir pourquoi elle était si jolie ce soir.
IX
La présence de son hôte—lequel n'était autre que M. Marnel—avait dû effacer momentanément dans l'esprit de Madame Norand ses idées de surveillance, car Isabelle put faire des visites presque quotidiennes à la Verderaye. Avec une prestesse inconnue d'elle autrefois, elle accomplissait sa besogne, plus compliquée cependant en ce moment, et courait ensuite vers l'hospitalière demeure où elle était accueillie en soeur. Régine, selon sa promesse, faisait pénétrer les clartés de la foi en cette âme pure et ardente; avec une surnaturelle ivresse, elle montrait à Isabelle la route étroite et sûre où elle-même cheminait. Les lectures judicieusement choisies et faites par Gabriel, les commentaires dont il les accompagnait complétaient cet enseignement tout à la fois religieux, moral et intellectuel.
Et Isabelle en profitait d'une manière si extraordinaire qu'elle jetait ses amis dans une profonde surprise. Cette intelligence comprimée s'ouvrait largement, découvrant des trésors d'observation, de profondeur et de finesse, une mémoire remarquable, des instincts d'artiste et de poète… Mais, plus encore, Régine et Gabriel, ses principaux initiateurs, assistaient émus et ravis à la lente révélation de ce coeur si bien caché… ils le voyaient, ce jeune coeur, tel qu'il avait dû être autrefois, très aimant, brûlant d'ardeur, de désir du bien et du beau, épris de vérité et d'idéal. Avec une charmante simplicité, Isabelle laissait lire en elle, ne songeant pas, devant ces amis dévoués, à dérober ses sentiments et ses désirs.
Mais, à Maison-Vieille, quelqu'un aussi l'étudiait attentivement. Dès le premier repas, elle avait senti se poser sur elle le regard de M. Marnel. Le sachant romancier et particulièrement renommé pour ses fines études de caractères, elle avait pensé qu'il essayait de deviner le sien sous son apparence impassible et taciturne. Elle devait en effet intriguer comme une énigme cet esprit chercheur.
Isabelle se sentait attirée par cette physionomie loyale et bonne, par la franche gaîté qui mettait un peu de vie dans la maison gothique, de telle sorte que Madame Norand elle-même semblait moins sombre et moins rigide… Et, au bout de quelques jours, la jeune fille reconnut que c'était positivement de la sympathie—une sympathie nuancée de compassion—dont témoignait le regard de M. Marnel. Il lui adressait rarement la parole et ne semblait s'apercevoir de sa présence qu'autant que l'exigeait la politesse, mais sans doute, connaissant les idées de Madame Norand, ne voulait-il pas les heurter en accordant à sa petite-fille la plus minime attention.
Une après-midi—il y avait environ quinze jours que M. Marnel était à Maison-Vieille—Isabelle quitta le logis et traversa le jardin d'un pas allègre. Sa grand'mère s'était rendue ce jour-là à Tulle, la ville la plus voisine, et elle se trouvait libre—absolument libre pendant plusieurs heures. Elle se le répétait avec une joie d'enfant et se dirigeait vers le petit pont.
Mais elle recula tout à coup en fronçant légèrement les sourcils. Accoudé à la balustrade rustique enguirlandée de lierre et de clématites, M. Marnel regardait bondir le torrent, et cette contemplation l'absorbait tellement qu'il n'avait pas entendu venir la jeune fille. Celle-ci demeura indécise une seconde, puis avec un mouvement d'épaules très résolu, elle avança… M. Marnel se retourna brusquement et la salua avec son franc sourire habituel.
—Je ne vous ai pas vue à déjeuner, Mademoiselle. Vous n'êtes pas souffrante, j'espère?
—Pas du tout, Monsieur, mais ma grand'mère m'avait donné une besogne très absorbante et j'ai déjeuné assez sommairement aujourd'hui… Vous regardez notre torrent?
—Oui… Il est superbe, et je resterais des heures à le voir bondir, écumer, se rouler comme un monstre en furie. Les dernières pluies l'ont beaucoup gonflé et je crois que ce n'est pas fini…
Il désignait le ciel sombre sur lequel couraient de lourds nuages noirs emportés avec rapidité par le vent. Les châtaigniers s'agitaient désespérément, les jeunes frênes et les bouleaux se tordaient au-dessus de l'abîme. Dans les airs passaient, avec des cris lugubres, de grands oiseaux au plumage foncé. Un souffle de déchaînement et de fureur traversait l'atmosphère frémissante…
—Nous aurons une tempête, dit Isabelle en resserrant autour d'elle son grand manteau brun. Vous verrez comme ce spectacle est beau ici, Monsieur.
—Oui, je ne doute pas que ce doit être magnifique… Vous allez sans doute chez vos voisins, Mademoiselle? C'est là pour vous une précieuse ressource.
—Oh! plus encore que vous ne pouvez le croire! dit-elle avec une ardeur contenue. Ils sont si bons, si nobles!
—Et, sans doute, trouvez-vous là un peu de cette vie intellectuelle et morale dont vous êtes privée ici?
Elle pâlit un peu en regardant anxieusement son interlocuteur, mais celui-ci sourit avec bonté.
—Rassurez-vous, mon enfant, ce n'est pas moi qui en dirai le moindre mot à votre grand'mère. Tout le premier, je déplore le triste système d'éducation qu'elle a imaginé pour vous, et je me réjouis de l'heureux hasard qui vous a fait rencontrer cette famille, car sans cela…
—Oui, sans cela, tout était bientôt fini, dit-elle avec un frémissement. Mais eux, mes chers mais, m'ont appris la bonté, le dévouement, la résignation, ils ont éveillé mon pauvre esprit engourdi… Tenez, Monsieur, nous avons lu hier une de vos oeuvres: Histoire d'Orient. Combien cela est charmant!… Et M. Arlys lit tellement bien que…
—M. Arlys, dites-vous? interrompit l'écrivain. Arlys, l'avocat parisien?
—Lui-même, Monsieur. Le connaissez-vous donc?
—Pour l'avoir vu une fois à une séance de Cour d'assises. Mais j'en ai entendu beaucoup parler depuis mon retour en France. Outre son incontestable talent oratoire, il est excellent écrivain, poète, s'occupe de sociologie et dirige admirablement plusieurs oeuvres catholiques… enfin, un homme vraiment remarquable, paraît-il, autant que sous le rapport du coeur que sous celui de l'intelligence. On m'a dit qu'une grande partie de ses revenus appartient aux pauvres. Son dernier ouvrage, La Misère, a fait beaucoup de bruit et mis son nom en vedette. J'avais l'intention de faire sa connaissance cet hiver… Et que fait-il à la Verderaye?
—Il est chez M. Brennier, son oncle, pour une grande partie des vacances… Puisque vous désirez le connaître, Monsieur, le plus simple serait de m'accompagner. La campagne supprime les cérémonies et nos voisins seront charmés de vous voir.
—Eh! je ne demande pas mieux. Vous voyez que j'agis en toute simplicité, Mademoiselle Isabelle… Cet Arlys est un homme rare, il n'en reste plus guère de cette espèce-là—si tant qu'il y en ait jamais eu beaucoup—et, vu dans un cadre familial, il sera plus "lui" qu'au milieu d'une réunion quelconque.
Isabelle ne songea pas à regretter le mouvement irréfléchi qui lui avait fait faire cette offre à M. Marnel. Elle avait compris que cet inconnu juste et bon désapprouvait entièrement les théories de Madame Norand, et, dès lors, elle sentait instinctivement qu'il était préférable de le mettre à même de défendre, en connaissance de cause, les chères et douces relations certainement destinées à être attaquées quelque jour.
Nul ne se serait douté, en arrivant une heure plus tard sur la terrasse de la Verderaye, qu'un étranger se trouvait mêlé à la réunion de famille. Assis entre M. Brennier et Antoinette, M. Marnel tenait sur ses genoux la petite Valentine, et, tout contre lui, se pressait Michel. Le célèbre écrivain causait joyeusement, avec une cordiale simplicité qui avait dès l'abord conquis ses nouvelles connaissances.
—Des enfants!… Quel bonheur, je les adore! s'était-il écrié en apercevant les bambins réunis sur la terrasse.
Et la réciprocité existait évidemment, car ils s'étaient tous groupés autour de lui, et Valentine, plus audacieuse, s'était triomphalement blottie entre les bras de l'étranger. Immobiles et ravis, laissant échapper parfois des "oh!" d'admiration, ils écoutaient les merveilleuses histoires dont M. Marnel ne manquait pas de faire suivre les descriptions colorées et pleines de verve de ces pays d'Orient récemment visités par lui… Il trouvait sur ce sujet un remarquable interlocuteur en Gabriel Arlys, qui avait précisément parcouru ces contrées quelques années auparavant. Puis, peu à peu, M. Marnel réussit à faire tomber l'entretien sur le terrain social, et, tout naturellement, sans se départir de son habituelle modestie, le jeune avocat parla de ses travaux, de ses idées et de ses rêves. Il laissa voir son grand coeur droit et tendre, son intelligence profonde, immuablement tournée vers le bien, et M. Marnel en apprit ce jour-là davantage sur ce caractère qu'en plusieurs années de fréquentation mondaine, dans les réunions de convenance où ces âmes d'élite se livrent peu ou point.
—Nous avons une conversation bien austère pour ces demoiselles, fit tout à coup observer l'écrivain en jetant un coup d'oeil un peu malin vers Danielle qui n'avait cessé de causer à demi-voix avec Paul des Orelles.
La jeune fille rougit légèrement sans pouvoir retenir un sourire et
Paul s'écria avec gaîté:
—Je vous en prie, n'allez pas taxer irrémédiablement ma fiancée de frivolité et d'ignorance. En temps ordinaire, elle aurait pris à votre entretien un intérêt aussi vif que ses soeurs ou mademoiselle Isabelle qui écoutait de toutes ses oreilles… Mais il faut nous excuser, Monsieur. En temps de fiançailles…
—On vit un peu dans la lune, nous le savons, dit l'écrivain en riant. Ainsi, Mademoiselle Isabelle, vous vous intéressez à nos sérieuses conversations?
—Beaucoup! dit-elle avec vivacité. Je m'étonne parfois de comprendre, malgré mon ignorance, ces choses si longtemps demeurées lettre morte pour moi.
—Allons donc, l'intelligence n'était qu'endormie en vous,
Mademoiselle, et encore!… je crois qu'elle l'était bien peu!…
N'est-ce pas, Monsieur Arlys?
—Oui, nous en avons la preuve, répondit le jeune homme avec un sourire ému. Coeur, intelligence, dévouement, tout existait en Mademoiselle d'Effranges à un très haut degré et les efforts de toute une vie n'auraient peut-être pas été capables de les anéantir.
—Oh! je n'aurais pas attendu pour le savoir… Je souffrais trop, je ne pouvais plus vivre ainsi! murmura-t-elle très bas.
Mais Gabriel, assis non loin d'elle, l'entendit ou du moins la comprit, car elle sentit sur elle ce même regard compatissant et si doux qui lui apportait toujours un réconfort.
Elle se leva pour aider Régine à servir le thé… M. Marnel se pencha vers Gabriel.
—Vous avez tous coopéré à un sauvetage moral. Cette malheureuse enfant était victime d'un épouvantable système, appliqué avec une bonne intention… mais enfin absolument meurtrier. Grâce à vous, je la crois sauvée.
—Oui, mais comment secouera-t-elle le joug pesant sur elle?… D'après ce que j'ai compris du caractère de sa grand'mère, cette femme despotique n'abandonnera pas facilement sa domination sur la conscience de cette enfant… Il faudra donc combattre. Mademoiselle d'Effranges est extrêmement énergique au moral, et sur ce point elle est en état de résister, mais sa santé a été lentement minée par ces luttes continuelles contre tous les mouvements de son coeur, par cette souffrance atroce de se voir refuser tout ce qui donne à la vie sa raison d'être: l'affection, le don de soi-même, la connaissance de ce qui est noble et beau, et surtout la foi. Savez-vous que l'on a eu la cruauté de dire à cette jeune fille que tout… religion, dévouement, amour, tout n'était qu'illusion et folie!… Ainsi dépouillée, murée dans cet égoïsme systématique, elle se laissait aller au courant de la vie et tout ressort moral s'affaiblissait en elle. Aujourd'hui, il est à craindre qu'un choc un peu violent, ou bien une suite d'épreuves, n'aient un contre-coup fatal sur cette organisation affaiblie.
—Oui, vous avez raison. Tenez, le plus simple, à mon avis, serait de la marier. Elle échapperait ainsi à la tyrannie de sa grand'mère…
Gabriel saisit si brusquement la tasse présentée en cet instant par Régine que des gouttes de thé brûlant tombèrent sur sa main. Il les essuya rapidement et rassura sa cousine avec un sourire un peu forcé.
—… Je ne sais trop, par exemple, quel mariage lui fera faire Madame Norand, poursuivit M. Marnel en hochant la tête. D'après quelques mots dits un jour par elle, je crois qu'elle ne consultera pas les goûts de la jeune fille et cherchera là encore à faire triompher ses idées bizarres.
Les brûlures étaient décidément plus douloureuses que ne l'avait assuré tout à l'heure Gabriel, car sa bouche se plissait nerveusement et il agitait sa main avec impatience… Il se leva et alla s'accouder à la balustrade de la terrasse. Le vent impétueux agitait les noyers de l'allée, courbait les arbustes et les rosiers en fleurs, et mêlait son souffle puissant au grondement du torrent. Du ciel assombri, du noir granit des falaises, de la lande rocailleuse et solitaire se dégageait une intense tristesse… et celle-ci semblait voiler également la physionomie soucieuse de M. Arlys.
Cependant, la gaîté des fiancés qui arpentaient une allée voisine ne semblait aucunement troublée par la mélancolie ambiante. Insoucieux du vent brutal qui environnait de mèches folles le visage de Danielle et hérissait comiquement les longs cheveux de Paul, ils causaient et riaient, heureux et sans souci du lendemain… Gabriel, dont le regard s'assombrissait, fit un mouvement pour se retirer, mais il s'aperçut qu'Isabelle était à quelques pas de lui, considérant également les deux jeunes gens. Elle tourna vers lui ses yeux graves, un peu mélancoliques.
—Ils sont gais et heureux, dit-elle en étouffant un soupir. Un seul jour de ce bonheur doit en illuminer bien d'autres et adoucir un peu les épreuves de la vie.
—Oui, pour les âmes courageuses et vraiment aimantes. Vous en ferez sans doute l'expérience, Mademoiselle, répliqua Gabriel d'un ton légèrement tremblant.
Elle se détourna un peu et s'accouda de nouveau à la balustrade. Ainsi posée, M. Arlys ne la voyait que de profil, mais il pouvait remarquer qu'une légère teinte rosée envahissait ce visage si uniformément blanc… Il la considéra pensivement, se demandant peut-être quelle émotion subite et puissante avait eu enfin le pouvoir d'obtenir ce résultat.
Mais soudain, Isabelle pâlit, et sa voix, basse et tremblante, murmura:
—Voici ma grand'mère.
Madame Norand apparaissait là-bas, contournant lentement un massif de bégonias rouges près desquels ressortait, lugubre, sa robe noire. Son regard ne quittait pas un point de la terrasse… là où se tenaient Isabelle et M. Arlys.
Un froid subit semblait descendu sur la réunion. Danielle elle-même cessa de sourire, et ce fut sans beaucoup d'empressement qu'elle suivit Antoinette au-devant de la visiteuse.
—Vous nous faites une aimable surprise, Madame, dit gaiement l'aînée des demoiselles Brennier. Isabelle ne nous avait pas fait prévoir votre visite.
—Isabelle n'en savait rien, répondit Madame Norand d'un ton bref. Mon voyage a été plus court que je ne pensais, et, en ne la voyant pas à Maison-Vieille, je…
Elle s'interrompit en reconnaissant M. Marnel qui s'avançait vers elle.
—Vous ici!… Connaissiez-vous donc nos voisins? demanda-t-elle en essayant de dominer sa surprise.
—Mais non, Sylvie, vous le savez bien… C'est votre petite-fille qui a bien voulu me présenter à ses amis, après que je lui ai eu confié mon désir de connaître M. Arlys.
Il désignait le jeune homme toujours immobile près d'Isabelle. Madame Norand tourna la tête de ce côté… Elle rencontra le regard excessivement pénétrant de deux superbes yeux bruns, et, durant quelques secondes, la grand'mère d'Isabelle et Gabriel Arlys semblèrent se mesurer et se défier…
—Non, merci, répondit-elle froidement à Antoinette qui lui proposait une tasse de thé. Je ne prends jamais de cette boisson qui produit le plus déplorable effet sur mes nerfs. Je suis simplement venue chercher Isabelle… Que je ne vous dérange pas, Marnel…
—Mais il est l'heure du retour pour moi aussi, Sylvie… Nous aurons occasion de nous revoir, ajouta-t-il en se tournant vers M. Brennier.
—Quand vous le voudrez, nous en serons tous charmés, dit cordialement le père de famille. Mademoiselle Isabelle vous a montré le chemin, vous n'aurez qu'à la suivre.
—Venez, Isabelle, dit la voix métallique de Madame Norand.
La jeune fille était demeurée appuyée à la balustrade, le regard toujours fixé sur l'allée devant elle. Sortant de son immobilité, elle se redressa et fit quelques pas… Elle dit d'une voix lente, et si basse que Régine et Gabriel, seuls, l'entendirent:
—Fini… tout est fini!
Puis elle s'avança comme une automate vers le groupe dominé par la taille imposante de sa grand'mère. Sans prononcer une parole, elle serra les mains tendues vers elle, répondant par un geste machinal aux affectueux "au revoir" de tous. Madame Norand, qui semblait décidément pressée, s'éloignait déjà avec M. Marnel… Isabelle fit un mouvement pour la suivre, mais elle vit près d'elle Gabriel Arlys qui s'inclinait, grave et ému. Elle lui tendit une petite main tremblante et balbutia:
—Adieu…
—Pourquoi?… mais pourquoi donc? dit-il d'un ton anxieux, en serrant inconsciemment cette main frêle entre ses doigts vigoureux.
—Vous n'avez pas compris?… C'est fini, je ne reviendrai plus ici…
Je l'ai vu dans ses yeux quand elle est arrivée. C'est fini… fini!
Sa voix se brisait dans un sanglot et Gabriel, atterré, vit pour la première fois quelques larmes sourdre de ses paupières. Elle répéta encore: "Adieu", et gagna l'extrémité du jardin où, déjà, Madame Norand se retournait d'un air impatienté. Régine l'avait accompagnée jusque-là, et, sans souci de son opinion, embrassa tendrement le visage pâli et altéré de son amie.
—A bientôt, chère Isabelle… et n'oubliez pas ce que nous vous avons appris, ajouta-t-elle à son oreille.
Les beaux yeux bleus se posèrent sur elle, graves et solennels, les lèvres d'Isabelle s'entr'ouvrirent pour prononcer une parole, promesse ou protestation… mais un sanglot lui monta à la gorge et, se détournant, elle suivit sa grand'mère.
D'un pas énergique et sûr, Madame Norand s'engageait dans le sentier; elle s'en allait, la tête droite, sans souci des rafales impétueuses qui s'acharnaient sur elle. Autour de sa taille majestueuse, les plis de son manteau flottaient et s'enlevaient, semblables aux sombres ailes d'un oiseau de proie… Et, en reportant les yeux sur la mince et blanche jeune fille qui cheminait lentement derrière cette imposante forme noire, Régine se dit que c'était bien un délicat et charmant oiseau que cet aigle orgueilleux entraînait à sa suite… vers quel sombre destin, Dieu seul le savait.
X
Un demi-crépuscule, résultant du ciel assombri, envahissait la galerie et voilait d'ombre les vieux livres de la bibliothèque, les personnages de la tapisserie et la jeune fille debout près de la porte… Enveloppée dans sa mante brune, cette jeune fille demeurait droite et calme, statue impassible, en face de la maîtresse du logis. Celle-ci, appuyée contre la table de travail, recevait sur sa tête hautaine la mince parcelle de jour qui réussissait à traverser les vitraux, et cette lueur indécise ne diminuait en rien l'apparence de justice inexorable, d'intraitable volonté de cette grande femme au regard impérieux.
—Vous avez sans doute déjà compris ce que j'avais à vous dire, commença-t-elle froidement. Votre raison n'est peut-être pas encore assez complètement ébranlée pour que vous ne sentiez, au moins quelque peu, de quel abus de confiance vous vous êtes rendue coupable.
Isabelle demeurant muette, elle continua, en la couvrant de son regard inquisiteur:
—Je serais curieuse de savoir à quoi vous vous occupiez durant ces après-midi passées à la Verderaye. Je soupçonne ces demoiselles de ne pas s'occuper exclusivement de leurs devoirs domestiques et d'avoir beaucoup trop d'attaches aux mille billevesées qui ont nom art, littérature, religion… N'est-il pas vrai, Isabelle?
—C'est vrai, grand'mère, dit-elle d'un accent très ferme. Mes amies sont pieuses, intelligentes, artistes, et près d'elles j'ai senti mon esprit s'ouvrir enfin.
Une subite rougeur s'étendit sur les joues pâles de Madame Norand, et, dans ses yeux bruns, étincela une flamme irritée.
—Ah! vraiment!… Après tant d'années employées à vous former et à préparer en vous une femme énergique et sensée, voici que la société de quelques jeunes filles vient ébranler cet édifice!… Il y a autre chose encore, Isabelle. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de la présence à la Verderaye du fils aîné de M. Brennier, et aussi de ce M. Arlys dont je ne soupçonnais pas l'existence?
—Vous ne m'avez jamais rien demandé sur les habitants de la Verderaye ni sur l'emploi de mon temps, répondit Isabelle sans s'émouvoir.
Elle ne détournait pas son regard indéchiffrable des yeux perçants qui la sondaient, mais les mains qui retenaient la mante tremblaient légèrement.
—… Je n'ai jamais pensé que la présence de M. Arlys et de M. Alfred Brennier pût changer, à vos yeux, la nature de mes relations avec les demoiselles Brennier, ajouta-t-elle avec simplicité.
Madame Norand se mordit violemment les lèvres. Elle ne pouvait le nier, jamais elle ne s'était informée du genre d'occupations d'Isabelle à la Verderaye. Elle s'était absolument méprise sur ces jeunes filles, il lui fallait le reconnaître aujourd'hui… Mais, véritablement, aurait-elle pu s'en douter en voyant Isabelle toujours la même, ponctuellement occupée de ses devoirs et conservant son calme imperturbable?… Aurait-elle pu concevoir un soupçon jusqu'à ce soir où elle avait, pour la première fois, surpris dans ces grands yeux bleus un rayonnement inaccoutumé qui lui avait enfin donné l'éveil?… Cette jeune fille silencieuse et impénétrable avait admirablement caché son jeu.
—Vous connaissez assez mes idées pour comprendre que je n'aurais jamais toléré vos relations avec des jeunes personnes romanesques et exaltées telles que me paraissent vos soi-disant amies, dit-elle en essayant de dominer l'irritation qui montait visiblement en elle… Vous avez donc agi avec une coupable dissimulation… vous ne pouvez faire autrement que de le reconnaître, car vous avez soigneusement évité d'attirer mon attention sur vos rapports beaucoup trop fréquents avec ces personnes. Vous êtes une créature extrêmement fausse et dissimulée…
—C'est vrai, grand'mère…
Malgré le remarquable empire qu'elle possédait sur elle-même, Madame Norand eut un léger sursaut d'étonnement en entendant cet aveu, fait avec une parfaite tranquillité. Elle se pencha un peu pour essayer de distinguer le visage d'Isabelle… mais la jeune fille s'avança et la lumière grise tombant des verrières éclaira soudain une physionomie grave et fière.
—… Oui, j'ai dissimulé, je vous ai trompée, toujours, continua Isabelle d'une voix lente et posée. En apparence, j'étais ce que vous aviez voulu faire de moi… au fond, vous n'avez rien détruit, grand'mère. Je n'ai jamais plus rêvé qu'en ces jours où vous m'interdisiez le rêve, où vous m'avez crue enfin complètement matérialisée et insensible à toutes choses… Et je vous ai encore trompée tandis que j'apprenais de mes amies les beautés de la religion, de la vertu et du sacrifice… alors que mon intelligence murée par vous s'ouvrait peu à peu à leur contact et que mon coeur se reprenait à croire, à espérer…
Elle s'était insensiblement animée, et maintenant elle se redressait, les yeux étincelants d'ardeur et de défi. Madame Norand tressaillit, et la coloration de son visage se fit plus intense.
—Croire, espérer quoi, folle? dit-elle, les dents serrées, en saisissant le poignet de la jeune fille. On vous a fait croire, peut-être, à la bonté, à l'amour, au dévouement, en vous faisant espérer là le bonheur… Moi je vous répète une fois de plus que rien de tout cela n'existe, que ces illusions sont un danger et une souffrance de tous les instants. Je croyais avoir fait pénétrer profondément ces idées en vous, et je m'aperçois que tout est à refaire… Mais n'ayez crainte, j'y parviendrai.
—Vous ne pouvez rien désormais, dit gravement isabelle. Je suis plus forte que vous, grand'mère.
Un rire ironique résonna dans la galerie.
—Vraiment, voilà une chose que j'ignorais!… Et sur quoi basez-vous cette assertion, créature présomptueuse que je briserais comme un fétu de paille.
—Parce que j'ai la foi… Je crois en Dieu, grand'mère.
Madame Norand lâcha la main d'Isabelle et recula jusqu'à la table. L'irritation qui l'agitait tout à l'heure semblait avoir subitement disparu… mais Isabelle ne s'y trompa pas. Elle savait ce qu'annonçaient ce masque impassible et glacial, ce front profondément barré, ces yeux aux lueurs dures.
—Je vois que votre folie est plus grave que je ne le pensais… Il n'ya qu'un moyen de mettre ordre à cela, et je vais vous le faire connaître sans retard. Aussi bien devais-je le faire un de ces jours…
Elle s'arrêta un instant, sans cesser de regarder Isabelle toujours immobile et calme devant elle.
—… Oui, j'ai résolu de vous marier, Isabelle. Selon les idées que je vous ai données, vous ne verrez là qu'un devoir rigoureux, et non les mille sentimentalités dont tant de jeunes filles entourent cet acte. Elles sont vite détrompées par les désillusions, les malheurs qui fondent sur elles… tandis que vous, armée contre ces surprises du coeur et ces douleurs de la vie, vous ne connaîtrez que la paisible félicité du devoir accompli et de l'ordre régnant autour de vous. Ne désirant rien, ne regrettant rien, vous ne souffrirez pas, Isabelle…
Elle s'interrompit encore, mais Isabelle ne prononça pas une parole, et ses longs cils s'abaissèrent sur ses yeux, les voilant complètement.
—… Oui, vous serez vraiment heureuse, car celui que j'ai choisi est un homme d'énergie et de labeur, ennemi des billevesées qui tourmentent tant d'imaginations, même masculines… En un mot, Isabelle, dit-elle impérieusement, je vous annonce que j'ai accordé votre main à M. Piron.
Isabelle chancela et se retint à un siège. Livide, ses yeux grands ouverts pleins d'une stupeur sans nom et d'une indicible horreur, elle balbutia:
—M. Piron!… Lui!… lui!
—Oui, notre voisin Aristide Piron, dont vous avez pu apprécier les solides qualités, dit Madame Norand d'un ton incisif. Le mariage se fera…
—Jamais! dit une voix incroyablement ferme.
Et Isabelle, surmontant sa défaillance par un énergique effort de volonté, se redressait, une flamme de résolution et de fierté étincelant dans son regard. Mais le tremblement de son corps frêle, l'altération de son visage témoignaient de l'émotion violente qui l'agitait.
—Jamais? répéta Madame Norand d'une voix sifflante. Vous ne me connaissez donc pas encore?… Vous ne savez pas que je supporte aucune résistance et que je vous ferai plier?… Qu'avez-vous donc appris à la Verderaye qui vous rende aujourd'hui tellement récalcitrante et vous fasse mépriser la demande d'un homme honorable, sérieux, et pourvu de la plus belle propriété du pays? Que vous faut-il et qu'avez-vous rêvé dans votre démence? dit-elle brusquement en jetant un regard investigateur sur sa petite-fille.
La teinte rose, pour la seconde fois, apparut sur le blanc visage d'Isabelle. Un rayonnement semblait descendre sur cette physionomie charmante, dans ces belles prunelles bleues… Ce ne fut qu'un éclair, et, en soutenant intrépidement le regard irrité de sa grand'mère, elle répondit avec un calme extrême:
—Autrefois, comme aujourd'hui, je n'aurais pas accepté ce mariage. Je vous l'ai dit, grand'mère, vous vous êtes trompée sur mon compte; je n'étais pas encore au point que vous croyiez… Il vous aurait fallu me conduire au total anéantissement de ma liberté morale pour me faire accepter cet homme grossier, vaniteux et dépourvu de sentiments élevés. Même avant de fréquenter la Verderaye, j'étais encore capable d'observation et je conservais quelque fierté… Je sais fort bien qu'il n'y aurait rien de déshonorant à épouser un homme de condition et d'éducation inférieures, fût-il paysan, mais il est impossible, grand'mère, que vous ne compreniez vous-même la position fausse de l'un et de l'autre en semblable circonstance et les souffrances qui en résultent inévitablement… Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une soudaine animation, celui que vous m'offrez, fût-il le plus noble, le plus riche, le meilleur, je ne l'épouserais jamais, à moins que…
—A moins que?… répéta Madame Norand d'une voix dure.
—A moins que je ne l'aime, acheva Isabelle avec douceur.
Madame Norand se détourna presque violemment. Cette fois, la colère avait raison de sa glaciale impassibilité.
—Ecoutez, Isabelle, et comprenez-moi bien. Je vous défends de songer à ces rêves ridicules qui ont pris possession de votre pauvre cervelle… Demain, M. Piron viendra et vous lui serez officiellement fiancée. Le mariage se fera à l'automne, deux jours après la Toussaint.
—Grand'mère!
Ce cri s'échappa, déchirant, des lèvres d'Isabelle. Ses mains se joignirent dans un geste de supplication passionnée… Mais elle ne rencontra qu'un visage glacé et inexorable.
—Je vous l'ai dit, Isabelle, tout est inutile. Je veux ce mariage… Allez maintenant à votre ouvrage, vous n'avez que trop perdu de temps avec vos ridicules raisonnements.
Elle se détourna et s'assit devant sa table… Isabelle s'éloigna d'un pas chancelant. A la porte, elle se heurta à M. Marnel. L'écrivain recula devant ce visage éclairé par la grande lanterne du vestibule que venait d'allumer Rosalie.
—Etes-vous malade, mon enfant?… Que vous arrive-t-il?
Elle fit un geste vague et s'éloigna rapidement vers l'escalier.
M. Marnel entra dans la galerie. Madame Norand, qui feuilletait un volume, tourna la tête vers lui, et il put constater qu'aucune émotion n'avait laissé sa trace sur cette physionomie accentuée.
—Vous allez me conseiller, Marnel. Je suis embarrassée entre deux citations…
—Très volontiers, Sylvie… mais dites-moi auparavant ce qui arrivé à votre petite-fille. Elle avait une triste figure, la pauvre enfant!
—Rassurez-vous, dit sèchement Madame Norand en levant les épaules avec dédain. Ce sont de folles idées de jeune fille auxquelles je viens de mettre ordre… Et, puisque vous voilà, je puis aussi bien vous annoncer maintenant les fiançailles d'Isabelle avec M. Piron, le voisin que vous avez vu ici il y a quelques jours.
—Avec… M. Piron! s'exclama-t-il d'un ton d'indicible stupeur. Voilà donc la raison de ce visage désespéré!… Et c'est cette enfant charmante et délicate, cette jeune créature au coeur aimant que vous voulez donner à ce rustre égoïste?… Il est impossible que vous méditiez un pareil crime, Sylvie!
—Oh! pas de grands mots, Marnel!… Je vous assure qu'elle sera fort heureuse quand elle aura reconnu l'inanité de ses rêves et la paisible sécurité du sort que je lui prépare. J'ai tout fait pour rendre cette enfant sérieuse et pratique, je n'y ai qu'à moitié réussi… le mariage achèvera le reste. Il est temps, grand temps, je m'en suis enfin aperçue.
—Oui, cette pauvre enfant renaissait à la vie morale, elle voyait enfin que tout n'est pas déception et égoïsme, comme vous aviez voulu le lui persuader… Et en même temps s'éclairait son intelligence, cette belle et vive intelligence que vous avez prétendu abaisser perpétuellement aux travaux matériels, en lui ôtant toutes les joies et toutes les espérances de la terre et du ciel.
—Bien d'autres se contentent d'une semblable existence…
—Peut-être, mais combien sont-elles à plaindre, celles-là!… et certainement elles n'ont pas le caractère d'Isabelle. Ne voyez-vous pas que cette jeune fille est admirablement douée sous le rapport de l'intelligence, qu'elle possède un coeur ardent, délicat, d'une exquise élévation?… qu'il lui est impossible, en un mot, de se contenter des sentiments rétrécis et des aspirations bornées imposées par vous?… Ce ne sont pas la pauvreté, la souffrance, le travail qui pourraient effrayer une telle nature, mais seulement le vide du coeur. En aimant, elle est capable de tout supporter… Et si vous aviez réussi à mener à bien votre système, savez-vous ce qu'elle serait devenue?… Une désespérée! Jamais Isabelle, telle que je l'ai pénétrée, n'aurait pu vivre sans espérance et sans idéal.
—Bah! vous verrez qu'elle vivra parfaitement, dit Madame Norand avec une sécheresse ironique. Loin de ses amies Brennier, elle oubliera toutes ses folies. Ces gens ont vraiment bien manoeuvré, mais j'ai été plus forte qu'eux.
—Quels gens?
—Les Brennier, ces hypocrites, cachant sous leurs mines simples et franches une singulière habileté. C'était là un jeu bien combiné, évidemment… Une jeune fille ignorante, riche à millions, voilà une proie excellente, et dès lors on dresse ses batteries, on met en scène le frère et le cousin. La petite sotte tombe dans le piège, choisit le plus habile, et voilà l'avocat besogneux en passe de devenir l'époux de cette jeune millionnaire… Malheureusement, la grand'mère est là…
—Que racontez-vous donc, Sylvie? Je crois, vraiment, que vous accusez cette excellente famille Brennier et M. Arlys! s'écria M. Marnel avec indignation. Ce jeune homme est cependant l'être le plus noble et le plus désintéressé de la création… et d'ailleurs, je sais de source certaine que sa fortune surpasse celle de Mademoiselle d'Effranges. Il tient si peu à l'argent qu'une grande partie de ses revenus va aux oeuvres de bienfaisance… Quant à se sentir attiré vers votre petite-fille, il n'y a là rien d'extraordinaire, et, en les voyant l'un près de l'autre cette après-midi, j'ai pensé qu'on ne pouvait rêver mieux qu'une union entre ces deux belles âmes. Rien ne les sépare… Soyez donc bonne, Sylvie, et, s'ils s'aiment, faites leur bonheur.
Madame Norand demeura un instant silencieuse, la tête tournée vers la fenêtre, ses mains nerveuses disposant des feuillets devant elle… Elle dit enfin d'un ton froidement paisible, comme si elle continuait une phrase commencée:
—Le mariage se fera à l'automne, ici même. M. Piron se montre pressé, ayant grand besoin d'une ménagère. Serez-vous témoin, Marnel?
—Vous êtes un mauvais coeur! Je ne vous aurais jamais crue ainsi, Sylvie! s'écria M. Marnel exaspéré. Tenez, je m'en vais, car je ne sais ce que je vous dirais… Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prédit, un soir, à Paris… L'étincelle existait, elle devait jaillir un jour sous l'impression d'un sentiment très vif… et ce sentiment, vous ne pouvez l'étouffer, quoi que vous tentiez. Isabelle, j'ai tout lieu de le croire, a compris que son coeur appartenait à cet autre coeur généreux et bon: voilà l'explication de ce changement qui vous irrite tant… Votre obstination pourra la faire mourir, mais, si peu que je la connaisse, je me doute qu'elle n'est pas de celles qui oublient.
XI
Le vent attaquait avec furie la massive porte d'entrée qui gémissait lamentablement. A travers les larges interstices, il pénétrait dans le vestibule et faisait vaciller sans repos la flamme de la lanterne… Sous cette lueur indécise et troublée, une forme enveloppée d'un long manteau passa légèrement. Deux petites mains nerveuses ouvrirent le lourd vantail et l'apparition se trouva dehors, en face de la lande déserte sur laquelle tombait la lueur grise du jour finissant. Elle s'éloigna rapidement dans la direction de Saint-Pierre-du-Torrent.
Un grand capuchon couvrait sa tête, dérobant ainsi complètement ses traits, mais il était impossible de se méprendre à cette allure légère, extrêmement souple et élégante. C'était bien là Isabelle d'Effranges.
Haletante, brisée par une lutte opiniâtre contre la tempête qui tentait de renverser cette frêle et téméraire créature, Isabelle atteignit enfin le promontoire rocheux sur lequel s'élevait la chapelle. Là semblaient s'être donné rendez-vous toutes les puissances infernales. Le vent hurlait dans la lande, sifflait à travers les fenêtres de la chapelle, veuves de leurs vitres, et grondait dans la gorge où il s'engouffrait impétueusement. Le torrent, gonflé par les pluies des jours précédents, se précipitait avec furie, entraînant dans ses remous écumeux des arbustes et des plantes arrachés à la falaise; au pied du promontoire, la cascade s'écroulait avec fracas. Ce concert épouvantablement grandiose paraissait formé de voix démoniaques déchaînées dans ces solitudes.
Isabelle s'assit à sa place favorite, appuya sa tête sur ses mains croisées et demeura immobile, regardant vaguement devant elle.
Elle était venue rarement ici depuis qu'elle connaissait les Brennier. Pour elle, tout besoin de songerie et de solitude avait fui… Chez ces êtres affectueux et charmants, elle avait trouvé de quoi satisfaire ses plus intimes désirs, et, à certains instants, les tristes jours d'autrefois, les misères quotidiennes s'étaient trouvés oubliés. Un charme s'était emparé d'elle pendant ces derniers mois et elle y avait cédé sans résistance, heureuse comme elle ne l'avait jamais été.
Oui, heureuse, elle, Isabelle! N'était-ce pas inconcevable?… Et ce bonheur mystérieux qu'elle ne pouvait analyser avait atteint son apogée cette après-midi même, quelques instants avant que Madame Norand n'apparût à la Verderaye. En une inoubliable et radieuse minute, elle avait compris que son coeur appartenait à Gabriel.
A Gabriel!… Et elle devait être la femme d'Aristide Piron! Oh! plutôt mourir!
Elle se tordit les mains dans un mouvement de douleur. Mourir!… Elle ne le pouvait plus, maintenant qu'elle croyait à un Dieu, à une vie future, à tout ce que croyait Gabriel. Mais alors, comment lutter, comment éviter ce sort odieux devant lequel son jeune être frémissant reculait avec horreur?… Comment?…
Elle se leva brusquement. Sous l'angoisse épouvantable qui l'étreignait, elle eût voulu crier, jeter sa plainte aux échos de la lande sombre. Mais les rafales l'étouffaient, paraissant se rendre complices de l'aïeule implacable qui avait tenté de refouler toutes les aspirations de ce jeune coeur… Eh bien! elle fuirait, elle irait… Mais où donc? Qui aurait pitié d'elle?
Elle s'avança dans le sentier étroit côtoyant le bord de la falaise, sans souci du sol détrempé sur lequel elle glissait. Elle marchait en se répétant qu'elle périrait de fatigue et de faim dans la lande plutôt que d'épouser cet homme… mais elle s'arrêta près de la pierre sculptée où elle s'était assise un jour… ce jour où elle avait vu pour la seconde fois Gabriel Arlys. Pauvre insensée! elle avait fui alors ceux-là dont la séparation produisait aujourd'hui en elle un immense déchirement.
Elle monta sur la pierre et regarda mélancoliquement le torrent écumer à ses pieds. Que tout était sombre et triste aujourd'hui, depuis le ciel noir jusqu'à l'eau grise et terrible qui emportait dans ses flots furieux ses proies végétales pour les jeter au loin, dans quelque gouffre mystérieux!… jusqu'à la chapelle isolée et croulante, enveloppée de sa verdure foncée comme une veuve de ses voiles!… Ou bien était-ce elle-même qui voyait toutes choses à travers le brouillard de ses regrets, de son intime et profonde souffrance?
Dans un geste douloureux, elle leva les mains au ciel en laissant échapper un sanglot… Un cri d'angoisse retentit derrière elle.
—Isabelle!
Elle se retourna en tressaillant au son de cette voix bien connue. Au débouché d'un sentier dévalant vers la lande apparaissait Gabriel… mais Gabriel livide, les traits contractés, une expression d'horreur et d'indicible reproche dans le regard. Son bras se tendait comme pour empêcher un acte criminel… et une soudaine lumière se fit dans l'esprit d'Isabelle.
—Non, non!… Oh! ne croyez pas cela! cria-t-elle en étendant les mains vers lui en un mouvement de protestation ardente. Autrefois… oui, je l'aurais fait certainement, mais maintenant je sais que je dois tout souffrir plutôt que de me donner la mort…
Elle descendit de la pierre et fit quelques pas vers M. Arlys qui demeurait immobile et singulièrement pâle.
—… Non, je n'aurais pas fait cela… Vous avez peu de confiance en moi, Monsieur Arlys, dit-elle d'un ton de reproche timide.
Un tressaillement agita Gabriel. Il s'avança à son tour, et Isabelle remarqua avec une stupeur pleine d'émotion que cet homme si parfaitement maître de lui-même tremblait extrêmement.
—Je suis en effet coupable, dit-il de sa belle voix profonde, un peu frémissante. Mademoiselle, il est vrai que j'ai eu cette pensée, mais vous me pardonnerez peut-être un jour en songeant quel spectacle effrayant vous présentiez, seule au bord de l'abîme, dans cette attitude de désespoir. Je n'ai pas été maître de ma première impression et j'ai eu peur… Il y a peu de temps encore, vous ignoriez tout de Dieu, de ses commandements, de ses défenses, vous paraissiez faire si peu de cas de la vie!… Mademoiselle, je ne puis que vous demander d'essayer de me pardonner plus tard cette crainte d'une seconde, ajouta-t-il en s'inclinant devant elle.
D'un mouvement spontané, elle lui tendit la main.
—Non pas plus tard, mais en ce moment même. Comme vous le dites, il était permis de se méprendre… et, au fait, il doit vous sembler bizarre et peu d'accord avec une tête sensée de me trouver ici à cette heure, et par ce temps. Mais vous ne savez pas…
Elle s'arrêta, suffoquée par la pensée renaissante, effroyable comme un cauchemar, du mariage qui lui était imposé. Mais elle lut dans les yeux de Gabriel une interrogation anxieuse et continua d'un ton bas et brisé:
—… Vous ne vous doutez pas que je fuis ma grand'mère parce que… Mais, Monsieur Arlys, vous pourrez me renseigner sur cela. Suis-je obligée de lui obéir quand elle m'impose une union odieuse?… alors que je préférais être roulée là, sur ces rochers, par ces eaux effrayantes! fit-elle dans un cri de poignante douleur.
M. Arlys eut un brusque mouvement de recul et l'altération de ses traits s'accentua. Il détourna les yeux et parut faire un excessif effort sur lui-même pour répondre avec une apparence de calme à la question posée moins encore par les lèvres d'Isabelle que par le beau regard angoissé qui se tournait vers lui.
—L'obéissance n'est pas exigée en ce cas, très certainement. Si vraiment cette union vous inspire une telle répulsion, si elle ne vous promet que tristesses et regrets, si, surtout, vous craignez d'y perdre le don précieux de la foi qui vient de vous être accordé, il serait affreux d'engager dans cette voie votre jeune vie, et vous avez le droit de résister, respectueusement et fermement… Mais vous souffrirez, Mademoiselle…
—Qu'importe!… oh! qu'importe, pourvu que ce mariage ne s'accomplisse pas! fit-elle dans un élan de joie douloureuse. Je vous ai dit que j'aimerais mieux mourir tout de suite… eh bien! j'userai peut-être mes forces en luttant contre la volonté de ma grand'mère, je mourrai même, qui sait?… mais je ne céderai jamais, puisqu'elle ne peut m'y obliger!
Il la regarda, si frêle et si délicate, mais redressée en cet instant dans un mouvement d'inéluctable décision, une flamme de fermeté virile dans ses belles prunelles violettes qui savaient si bien refléter toutes les émotions et les douceurs féminines… D'un ton pensif, comme en se parlant à lui-même, il murmura:
—Oui, vous saurez souffrir… mais enfin, n'aurez-vous pas aussi un peu de bonheur! Les joies de l'enfance, la tendresse d'une mère, les consolations de la religion vous ont manqué jusqu'ici; il semblerait qu'un rayon de félicité, encouragement divin, doive un jour illuminer votre vie… Mais, Mademoiselle, vous allez être absolument transpercée! Entrons dans la chapelle! s'écria-t-il tout à coup.
De larges gouttes de pluie, d'abord espacées, tombaient depuis un instant sans qu'ils s'en aperçussent. Mais maintenant c'était l'averse torrentielle, projetée avec violence par les rafales qui faisaient rage… Isabelle et Gabriel s'élancèrent vers la chapelle dont le jeune homme ouvrit avec quelque difficulté la porte aux ferrures rouillées.
Un pas précipité se faisait entendre dans le sentier proche de la chapelle, et, au moment où les jeunes gens s'engouffraient dans le petit temple, quelqu'un les rejoignait avec une exclamation de surprise joyeuse… Gabriel se détourna, et lui aussi laissa échapper un cri de stupeur.
—Monsieur Marnel!
—Oui, moi-même! dit l'écrivain en se secouant vigoureusement. Moi-même qui suis à la recherche de cette pauvre fugitive… Je l'ai entendue partir, j'ai soupçonné son dessein, et, le temps de décrocher mon manteau, me voilà parti à travers la lande. Je me suis trompé de sentier, je me suis trouvé retardé… et cependant je tremblais…
—Pourquoi donc? demanda Isabelle en posant sur lui ses grands yeux tristes.
Il ne parut pas avoir entendu et se mit en devoir d'enlever son vêtement ruisselant. Mais Isabelle dit avec une calme mélancolie:
—Vous aviez sans doute la même idée que M. Arlys lorsqu'il m'a vue là-bas, au bord du torrent?… Vous craigniez de ma part un instant de désespoir, Monsieur Marnel?
—Eh bien! oui, je l'avoue, ma chère enfant! dit-il résolument. La secousse a été rude pour vous, et vous êtes une convertie de fraîche date. J'ai eu peur… Pardonnez-moi, men enfant.
Elle lui tendit sa petite main glacée.
—Je vous pardonne comme j'ai pardonné à M. Arlys, dit-elle doucement. Mais je regrette de vous avoir occasionné cette course par ce temps épouvantable.
Il secoua les épaules avec insouciance.
—Bah! peu m'importe!… Sylvie va m'en vouloir à mort, mais tant pis,
je lui ai dit son fait et je le lui répéterai encore… Comprenez-vous,
Arlys, qu'elle veuille faire de cette enfant la femme d'un Aristide
Piron!…
—Quoi! ce serait cet homme! s'exclama sourdement Gabriel.
Il revoyait nettement le personnage rencontré un jour dans une propriété voisine, avec son apparence vulgaire, sa suffisance, son étroit orgueil de paysan enrichi et son manque total de croyances… Et, devant lui, se tenait la délicate et aristocratique jeune fille destinée à ce rustaud pétri de vanité.
Isabelle se laissa tomber sur une marche de l'autel—un bijou de pierre sculptée qui s'effondrait lamentablement. Au-dessus se dressait une grande croix de granit brut à laquelle un bras manquait; mais, dans l'obscurité, elle n'en produisait pas moins un effet saisissant par son aspect rude et écrasant et sa disproportion avec les dimensions exiguës de l'autel et de la chapelle.
Le capuchon de la jeune fille avait glissé, entraînant la torsade de sa chevelure, et les belles ondes argentées s'épandaient sur le manteau de laine grossière, entourant d'un pâle rayonnement ce visage si blanc et si fin. Dans la vague lueur déversée par le jour finissant, au milieu de ces débris gothiques, elle semblait une mystérieuse apparition d'un autre âge, une des nobles châtelaines dont les pierres tombales gisaient, brisées, dans un coin de la chapelle… Mais elle était bien vivante, car elle frissonnait sous le courant d'air formé entre les fenêtres béantes.
—Il n'y a pas moyen de rester ici. Mieux vaudrait encore demeurer sous la pluie, dit Gabriel en s'avançant.
Il était demeuré près de la porte, en discrète contemplation devant le délicieux tableau offert à son regard… En tournant derrière l'autel, il découvrit une petite sacristie dont l'étroite fenêtre gardait intacte sa vitre tapissée de toiles d'araignées. Il y apporta une pierre pour servir de siège à Isabelle, et demeura debout, ainsi que M. Marnel, tous deux appuyés contre ce qui avait été une armoire et ne présentait plus qu'un enfoncement béant où gisaient quelques planches vermoulues.
Gabriel semblait écouter attentivement le bruit de la pluie qui se déversait avec violence… mais, au bout d'un instant, il dit, comme continuant tout haut sa pensée:
—Et vous croyiez, pauvre enfant, agir sagement en fuyant ainsi! Qu'auriez-vous fait?… Que seriez-vous devenue? Votre sagesse, votre courage vous avaient donc complètement abandonnée?
—Oui, je crois que j'étais un peu folle… mais je souffrais tant! dit-elle en froissant ses mains l'une contre l'autre dans un mouvement de douleur. Je ne sais pas encore bien prier, et je me suis sentie soudain faible, pauvre, abandonnée, n'ayant plus qu'une pensée, un désir: fuir cette maison, où je ne trouvais que la souffrance. Sans vous, je serais peut-être à cette heure dans la lande, dit-elle en frissonnant.
—Heureusement, je n'ai pas manqué aujourd'hui, malgré la tempête, ma promenade quotidienne. Le but en est presque toujours cette chapelle que j'ai en grande affection, et j'y venais ce soir dans l'espoir de jouir d'un beau spectacle sur cette petite hauteur.
—Et Mademoiselle Isabelle vous en a empêché? dit M. Marnel.
Gabriel sourit en désignant d'un geste la fenêtre contre laquelle la pluie faisait rage.
—Avouez que la contemplation serait héroïque! J'apprécie beaucoup plus en ce moment cet abri, si peu confortable soit-il… Une chose m'ennuie cependant: l'inquiétude de mon oncle et de mes cousines en me croyant sous ce déluge.
—Oui, ils vont certainement se tourmenter. Mais comment faire?
—Il n'y a qu'à attendre, Mademoiselle. Ces averses sont ordinairement très fortes, mais assez courtes. Dans peu de temps nous pourrons, je crois, revenir vers nos demeures.
—Ah! oui, retourner à Maison-Vieille! dit-elle avec un tressaillement. Vous m'avez dit quelquefois que j'étais courageuse et cependant, voyez, j'ai peur de la lutte… Dans cette maison, je vais retrouver la sérénité glaciale de ma grand'mère, l'affection banale de ma tante, un peu d'attachement égoïste de la part des domestiques dont je suis l'aide et parfois la servante… mais personne qui s'inquiète de ma souffrance, personne pour me dire: Isabelle, quelle est ta peine?… Ne puis-je te consoler?… Ah! dit-elle avec un sanglot, cela a été en tout temps ma peine la plus dure. Enfant, j'ai été confiée à des étrangers sévères par les recommandations de ma grand'mère. Jeune fille, je n'ai connu près d'elle qu'une froideur écrasante, une autorité impérieuse… J'avais autrefois une nature extrêmement enthousiaste, avide de tendresse, passionnée pour le beau. Les difformités physiques m'épouvantaient, et je n'ai véritablement vaincu cette impression que depuis quelque temps… depuis que Régine m'a appris qu'il n'y a d'affreux que le péché. Mais ces penchants de ma nature ont été vigoureusement attaqués… Alors, ne pouvant et ne voulant pas les faire disparaître, je les ai cachés sous un masque de calme, d'impassibilité jamais démentie. Ce que j'ai souffert ne se peut exprimer… Je me comparais à un être plein de vie enfermé dans un sépulcre de glace. Je m'étais ainsi formé, instinctivement, une personnalité extérieure qui a trompé ma grand'mère. Elle m'a crue à point pour son projet… Elle n'avait pas compris que la petite flamme d'idéal allumée en moi par Dieu était demeurée, bien faible, mais indestructible, par une miséricordieuse permission de ce Dieu qu'elle ne connaît pas, et qu'il m'était impossible de devenir l'épouse d'un Piron.
—Il faut en effet que votre aïeule vous connaisse bien peu. Je ne comprends pas cet aveuglement de la part d'une femme intelligente! s'écria M. Marnel.
—Lui imposer ce rustre, alors que tant de nobles et brillants partis pourraient lui être offerts! murmura Gabriel.
Elle tourna vers lui un regard empreint d'une sincère surprise.
—A quoi pensez-vous, Monsieur Arlys?… Un brillant mariage, à moi! Outre que je m'en soucie peu, il est fort improbable que l'on songe jamais à la pauvre créature que je suis, ignorante et sans esprit, inapte à tout ce qui plaît au monde…
—Ignorante et sans esprit! répéta Gabriel sans pouvoir retenir un sourire. Qu'en dites-vous, Monsieur Marnel?
L'écrivain eut un joyeux éclat de rire.
—Oui, Arlys, Mademoiselle d'Effranges est ignorante… mais seulement d'elle-même. Sachez, Mademoiselle, que la moitié des jeunes filles que nous rencontrons dans le monde ne possèdent que des parcelles de savoir dans leur pauvre cervelle et ne sont capables que de jacasser sans trêve sur leurs frivoles occupations… Tandis que vous!…
—Vous êtes tous deux trop indulgents, mais tous ne sont pas ainsi, dit-elle d'une voix un peu tremblante. Il est certain qu'un homme sérieux, savant, épris d'idéal, se souciera peu d'unir sa vie à une femme qu'il devra instruire et former sur tout, à une faible créature ne lui apportant qu'un coeur bien pauvre, un caractère trop accoutumé à la tristesse et par là même bien peu attrayant…
—Mademoiselle Isabelle, ne parlez pas ainsi!… s'écria Gabriel.
Il s'interrompit brusquement. Si l'ombre n'avait pas envahi la chapelle, Isabelle l'eût vu frémir et serrer les lèvres pour retenir les mots qui allaient en jaillir… Mais M. Marnel s'avança et posa sa large main sur l'épaule du jeune avocat.
—Oui, vous avez raison de protester, Arlys, dit-il gravement. Mademoiselle Isabelle ne se connaît pas… et elle ne vous connaît pas, car sans cela, Mademoiselle, vous auriez compris, clair comme le jour, et comme je l'ai compris moi-même cette après-midi en vous voyant l'un près de l'autre… que vous étiez l'épouse rêvée par Gabriel Arlys.
Une exclamation étouffée s'échappa des lèvres d'Isabelle… Gabriel murmura d'une voix sourde:
—Monsieur Marnel, pourquoi lui avez-vous dit cela?… Je ne voulais pas profiter de son découragement, des circonstances un peu singulières dans lesquelles nous nous trouvons, pour lui apprendre que mon rêve était de devenir son soutien, son époux dévoué jusqu'à la mort…
—Eh! je l'ai bien compris, parbleu!… C'est pourquoi j'ai pris les devants, car sachez-le, Arlys, ce que je viens de révéler à Mademoiselle Isabelle sera une aide puissante dans la lutte qu'elle va soutenir contre sa grand'mère. Tôt ou tard, elle vaincra. Sylvie n'est pas mauvaise, au fond… et qui sait même si elle n'aime pas un peu sa petite-fille?
—Etrange manière d'aimer, en tout cas! s'écria Gabriel d'une voix vibrante. Mais peut-être avez-vous raison, Monsieur… Mademoiselle Isabelle, vous avez entendu M. Marnel. En quelques mots, il vous a exprimé mon plus cher désir… M'autorisez-vous à demander votre main à Madame votre grand'mère?
Il avait parlé d'une voix lente et basse, les bras croisés sur sa poitrine, son beau regard grave et doux fixé sur Isabelle qu'il distinguait à peine dans la pénombre… Elle se dressa debout, tremblante d'une indescriptible émotion, et balbutia:
—Moi!… moi! Mais c'est impossible! Que feriez-vous de moi?
—Une femme chrétienne, dans le sens le plus admirable de ce mot, dit doucement Gabriel. Dès le jour où je vous ai vue à la Verderaye, j'ai pressenti les magnifiques qualités mises en germe par Dieu en votre âme, je les ai vues ensuite éclore rapidement au contact de mes pieuses et bonnes cousines… Je crois que vous serez une épouse intelligente et ardemment dévouée, une mère admirable, ferme et tendre… que vous serez pour les pauvres une protectrice, pour votre mari un conseil dans ses travaux austères, pour tous une joie et une consolation. Voilà ce que je ferai de vous, avec l'aide toute-puissante de Dieu… Peut-être suis-je égoïste et présomptueux en osant demander un pareil trésor… mais je n'ai jamais trouvé sur ma route celle qui répondait à mon idéal… jamais, jusqu'au jour où je vous ai rencontrée ici… Mais si vous me trouvez téméraire, Mademoiselle, dites-le-moi, et vous me connaissez assez pour savoir qu'il ne sera plus question de ce sujet.
Elle était demeurée immobile, les yeux un peu baissés, ses petites mains croisées sur son manteau brun. Aux derniers mots de Gabriel, elle leva vers lui son visage rayonnant de bonheur.
—Si ma grand'mère l'autorise, je serai votre femme… Sinon, je serai votre fiancée, toujours.
Il s'inclina et baisa la main qui lui était tendue. Aucun discours ne pouvait égaler pour lui l'accent de cette jeune voix, toute vibrante d'une émotion puissante, le regard limpide de ces grands yeux que les lueurs mourantes du jour lui avaient laissé entrevoir.
—A la bonne heure, voilà un premier pas de fait! murmura M. Marnel en se frottant les mains. Maintenant, à l'assaut de Sylvie!… Hum! ce sera dur… mais cette petite Isabelle, depuis qu'elle se réveille, est réellement charmante, et sa grand'mère finira bien par se laisser gagner. Elle n'est pas de roc, après tout!
Isabelle était retournée s'asseoir. Gabriel demeura près de la fenêtre. Aucune parole ne fut plus échangée entre eux. Ils n'en avaient pas besoin pour se comprendre, et ces deux coeurs battaient à l'unisson, s'irradiaient du même pur bonheur en ces courts instants qui les séparaient des tristesses prévues, des luttes pénibles et peut-être longues.