—Oui, je vous promets de ne plus m'en servir pour un pareil motif, dit-il avec émotion. Mais vous prierez un peu pour moi, Myrtô, car je souffre tant!
La main de Myrtô se glissa dans son corsage, elle y prit la petite croix d'argent. Ses grands yeux émus et doux se levèrent vers le prince.
—Je ne sais si je me suis trompée, dit-elle timidement, mais j'ai cru comprendre que vous seriez heureux de garder cette croix en souvenir de votre cher petit. Si vous vouliez l'accepter?
—Oh! non, non! dit-il vivement. Vous êtes admirablement bonne et délicate, mais je refuse ce sacrifice, Myrtô.
—Acceptez, je vous en prie! Je serai si heureuse de penser que vous portez comme une égide ce souvenir de notre rédemption qui a reçu le dernier soupir de ma chère chérie et de votre petit bien-aimé!
Et, doucement, elle lui mettait la croix dans la main.
—Mais vous… vous? dit-il d'une voix étouffée par l'émotion.
—Moi, je penserai avec bonheur que cette croix vous aidera peut-être à trouver la résignation et le repos, répondit-il gravement.
Il entr'ouvrit son vêtement et introduisit la croix dans une poche intérieure.
—Je n'ai pas de paroles pour vous remercier, Myrtô! Mais souvenez-vous que vous pouvez maintenant tout demander à votre cousin.
Il lui présenta de nouveau le bras, et tous deux prirent le chemin du château.
Comme l'avait dit le prince, les jardins étaient complètement déserts, le château encore endormi. Avant d'y atteindre, Myrtô s'arrêta.
—Maintenant, je pourrai rentrer seule. Je vous remercie, prince.
—Prince! dit-il d'un ton de reproche. Ne voulez-vous pas me traiter en cousin, Myrtô? Il est vrai que, jusqu'ici, le triste misanthrope que je suis n'avait pas revendiqué les privilèges de ce lien de parenté. Mais celui-ci se trouve renforcé maintenant par l'admirable dévouement dont vous avez entouré mon enfant… Et vous me montreriez ainsi que vous m'avez bien pardonné cette épouvantable seconde de folie qui sera un des plus douloureux souvenirs de ma vie.
—Oh! n'y songez plus, je vous en prie!… Et je suis si heureuse que Dieu, dans sa miséricorde, m'ait permis d'arriver à ce terrible instant!… Oh! non, rassurez-vous, je ne vous en veux pas, mon cousin!
D'un geste timide, elle lui tendait la main.
—Merci, Myrtô!
Il se courba, effleura de ses lèvres les petits doigts de la jeune fille et s'éloigna lentement, non sans se retourner plusieurs fois pour s'assurer, sans soute, qu'elle n'avait plus besoin de son aide.
Elle regagna assez facilement sa chambre. Mais en y arrivant, elle fut prise d'une défaillance, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur un fauteuil. Ce fut là que Thylda la trouva deux heures plus tard, en venant faire la chambre… Et la jeune servante descendit précipitamment, répandant le bruit que Mademoiselle Myrtô était atteinte de la maladie qui avait emporté le petit prince.
CHAPITRE XI
Les terreurs de Thylda ne se trouvèrent heureusement pas fondées. Le docteur Hedaï ne découvrit aucun symptôme inquiétant, Myrtô n'avait qu'une fièvre nerveuse, due à la fatigue et aux émotions de ces quelques jours.
Katalia arriva aussitôt et apprit à la malade que Son Excellence l'avait fait appeler, et lui avait donné l'ordre d'abandonner toutes occupations afin de s'occuper exclusivement à soigner la jeune fille… Et elle s'y employa aussitôt avec un zèle, un empressement discret et respectueux qui témoignaient de l'étendue et de la sévère précision des instructions princières. Jusqu'ici la femme de charge, bien que toujours correcte, avait paru, de même que toute la domesticité, d'ailleurs, considérer Myrtô comme une quantité assez négligeable. Mais cette brève entrevue avec son maître semblait avoir complètement modifié sur ce point les idées de Katalia.
Pendant les huit jours que Myrtô demeura au lit ou à la chambre, le docteur vint la voir matin et soir. Au bout de trois jours, se sentant légèrement mieux, elle lui dit:
—Vraiment, docteur, il est bien inutile de vous déranger ainsi! Je ne suis pas malade au point que vous veniez deux fois par jour…
—Ordre du prince Milcza, Mademoiselle! répondit le vieux médecin. Et en sortant d'ici, je dois aller chaque fois lui donner de vos nouvelles… Franchement, il ne peut pas faire moins pour celle qui a risqué si gros près de son fils.
—Comme vous exagérez, docteur! dit-elle en prenant un petit air fâché.
—C'est bon, c'est bon, je sais très bien ce que je dis, Mademoiselle Myrtô!… Et, fort heureusement, le prince Milcza n'est pas homme à oublier ce qu'il doit.
La comtesse Zolanyi et Terka, une fois bien certaines qu'il n'y avait rien à craindre de la terrible maladie, montèrent plusieurs fois pour voir Myrtô et passer près d'elle quelques instants. Renat et Mitzi voulurent aussi les accompagner, mais Irène s'en abstint, prétextant qu'elle n'était pas sûre du tout qu'il n'y eût encore de danger de contagion, en réalité peu soucieuse de donner un témoignage de sympathie à cette cousine dont elle jalousait la beauté et le charme irrésistible, et qui venait, par son dévouement au chevet du petit prince, d'acquérir une auréole de plus.
Le Père Joaldy vint aussi visiter la malade. Il lui apporta un jour un écrin de cuir blanc, et, quand il l'eut ouvert, Myrtô vit l'admirable petite statue de la vierge qui se trouvait dans la chambre de Karoly.
—Le prince Milcza voudrait que vous l'acceptiez en souvenir de son fils, expliqua l'aumônier.
—Oh! j'en serai bien heureuse!… Vous remercierez le prince pour moi, mon Père, dit Myrtô avec émotion.
Et maintenant, chaque fois que son regard rencontrait la statue d'ivoire, elle avait un souvenir pour l'enfant et une prière pour le père.
Un peu de résignation était-elle enfin descendue en cette âme déchirée et révoltée?… Myrtô se le demandait avec angoisse. Mais elle ne pouvait être renseignée, la comtesse n'ayant pas revu son fils depuis le jour des funérailles et le Père Joaldy n'ayant pu provoquer la moindre confidence lorsqu'il avait reçu la visite du prince, le jour où celui-ci lui avait remise la statue. Myrtô savait seulement qu'il montrait à tous un visage impassible et glacé, qu'il s'enfermait de longues heures dans son cabinet de travail, mangeait à peine et faisait, dans le parc, de fantastiques et effrayantes courses à cheval.
—Cherchait-il donc encore la mort? pensait Myrtô avec effroi.
Elle attendait avec une secrète impatience le moment où il lui serait permis de reprendre sa vie normale. Peut-être, alors, pourrait-elle le rencontrer et deviner ce qui se passait en cette âme.
Mais son espoir fut déçu. Dans le château, dans les jardins, dans le parc, le prince Milcza demeurait invisible.
—Il va finir par devenir fou! murmurait Terka en secouant la tête.
—Mais enfin, dit un jour Myrtô emportée par sa franchise, ne pourriez-vous pas essayer, bien discrètement, bien doucement, de l'enlever à sa solitude?
Terka et Irène demeurèrent un moment muettes de stupeur.
—Vous dites?… fit enfin l'aînée. Ma pauvre Myrtô, votre cerveau est-il aussi un peu dérangé?… Car je ne puis admettre que vous ne connaissiez pas encore le prince Milcza, et que vous ne sachiez d'avance l'accueil qui serait fait à pareille audace.
—Parce que vous ne l'aimez pas assez… parce qu'il sait bien que vous avez peur de lui, dit résolument Myrtô. Mais si vous osiez… s'il voyait en vous l'ardent désir de le consoler, de l'aider dans sa peine…
—Oh! oh! interrompit Irène avec un léger ricanement, vous faites l'intrépide, parce qu'il lui a plu d'oublier, sur la prière de son fils, les audaces de langage auxquelles vous vous êtes laissée aller certain jour. Mais pareille chose ne se renouvellerait pas impunément, croyez-le… Et nous-mêmes, ses soeurs, serions bien reçues si nous nous avisions de chercher à changer son humeur solitaire!
—Franchement, Myrtô, à notre place, l'essayeriez-vous? demanda Terka.
—Oui, oh! oui! Il me serait impossible de sentir mon frère souffrir tout près de moi sans essayer de le consoler, de le guérir… oui, même au risque de l'irriter et de lui déplaire!
Irène jeta un coup d'oeil malveillant sur le beau visage rayonnant d'une secrète et charitable ardeur, et dit d'un ton railleur en levant légèrement les épaules:
—Vous êtres vraiment tout à fait enfant, Myrtô, et vous avez des idées très exaltées. Pour un peu, vous nous demanderiez de convertir le prince Milcza!
—Mais ce ne serait que votre devoir de l'essayer, répliqua froidement
Myrtô.
Et laissant sa cousine à la stupeur occasionnée par cette parole, elle sortit du salon où avait lieu cette conversation.
Cette après-midi-là, elle voulait aller voir un petit enfant malade aux environs de Voraczy. L'épidémie était en complète décroissance, la comtesse et ses enfants reprenaient peu à peu leurs relations, et Myrtô ses visites de charité. Le Père Joaldy lui indiquait seulement les demeures où le fléau n'avait pas passé, afin qu'elle ne risquât pas de rapporter au château quelque germe funeste.
Après avoir porté ses consolations, ses conseils et une aumône, bien légère, hélas! dans le misérable logis, elle revint lentement à travers le parc. Bientôt, un peu lasse, car ses forces n'étaient pas complètement revenues, elle s'assit près d'un petit étang, devant lequel d'énormes hêtres, récemment abattus, formaient comme une haute barricade.
En cherchant son mouchoir pour essuyer quelques gouttes de sueur que la chaleur faisait perler à ses tempes, elle rencontra sous sa main un porte-monnaie de cuir souple… Depuis quelque temps, elle l'emportait toujours, dans l'espoir de pouvoir s'expliquer enfin à ce sujet avec le prince Milcza. L'incident relatif à Miklos et plus tard le pénible événement dont Voraczy avait été le théâtre, étaient venus retarder cette explication qui était cependant indispensable.
Mais quand le reverrait-elle, puisqu'il semblait s'enfoncer plus que jamais dans sa solitude farouche?
Pensive, elle laissait son regard errer sur le petit étang moiré par le soleil de grandes plaques étincelantes. Nul bruit, dans cette partie reculée du parc, que des gazouillis d'oiseaux ou le plongeon d'une grenouille.
Si, cependant, voici qu'un galop de cheval se faisait entendre… Un cavalier apparut hors des futaies qui entouraient l'étang. Avant que Myrtô eût pu seulement faire un mouvement le cheval s'enlevait d'un bond superbe au-dessus de l'étang et des arbres renversés et retombait, les jambes raidies et frémissantes, à quelques pas de la jeune fille.
Elle se dressa debout avec un cri d'effroi. Le cavalier eut une exclamation, et, sautant légèrement à terre, s'avança vivement vers elle.
—Myrtô, je vous ai fait peur?… Je ne vous avais pas vue, vous étiez cachée par ces arbres…
Il se penchait en attachant sur elle son regard inquiet.
—C'est tellement effrayant ce que vous faites là! dit-elle en essayant de comprimer le tremblement de sa voix. On croirait vraiment que… que vous cherchez un accident, acheva-t-elle dans un murmure.
Il lui saisit la main.
—Myrtô, qu'avez-vous pensé là?… Oh! non, non! J'ai toujours aimé et pratiqué ce genre d'exercices, en vrai Magyar que je suis. Maintenant, j'essaye de tromper ainsi les regrets qui me torturent, je me grise d'air et de vitesse… Mais je suis désolé de vous avoir effrayée!
—Oh! vous le voyez, c'est passé! dit-elle avec un léger sourire.
Elle étendit la main et caressa les naseaux de l'alezan qui avançait sa belle tête fine.
—Abdul vous demande pardon, comme son maître, Myrtô… Mais dites-moi donc comment vous vous trouvez, maintenant? J'ai bien eu de vos nouvelles régulières par le docteur, mais je ne suis pas fâché de juger par moi-même… Vous me direz que j'aurais pu le faire plus tôt? Je dois vous avouer que j'ai été en proie à une forte crise de misanthropie.
Il passa la main sur son front où se creusaient des plis profonds.
Myrtô murmura avec émotion:
—Il ne fallait pas y céder… il fallait venir près de votre mère, de vos soeurs…
—Oui, je l'aurais dû… Mais j'ai parfois de si terribles moments que mon énergie morale s'en trouve considérablement ébranlée. Cependant, j'avais l'intention de me rendre un de ces jours chez ma mère, à l'heure du thé.
—Aujourd'hui? dit timidement Myrtô.
Il eut une sorte de vague sourire, qu'elle lui avait vu parfois vis-à-vis de Karoly.
—Aujourd'hui, soit… Mais êtes-vous donc comme moi, Myrtô, aimez-vous les promenades solitaires? Comment ne vous trouvez-vous pas avec mes soeurs?
—J'ai été voir une pauvre famille, à l'entré du village de Selzi.
—Et Terka ou Irène ne vous accompagnent jamais dans ces visites charitables, naturellement? dit-il avec ironie.
—Mais elles ont leurs pauvres à qui elles distribuent des aumônes chaque semaine! protesta vivement Myrtô.
Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.
—Oui, quelques pauvres choisis, de ceux dont la misère n'offense pas trop les regards… Oh! je connais la charité mondaine! Je l'ai vue de près, j'ai pu l'étudier… L'autre, la vraie, ce doit être la vôtre… Vous êtes certainement très aimée des malheureux, Myrtô?
—Mais je pense qu'ils ne me détestent pas, répondit-elle avec un sourire. Quant à moi, je les ai en grande affection, et mon seul regret est de ne pouvoir soulager toutes leurs misères, si affreuses parfois.
—Oui, vous êtes pour eux un rayon de lumière… pour tous les malheureux, murmura-t-il d'un ton indéfinissable.
Il se détourna légèrement, jeta un coup d'oeil sur le soleil qui s'abaissait à l'horizon et demanda:
—Retournez-vous maintenant au château, Myrtô?
—Oui, il est grand temps, je crois.
—Voulez-vous accepter ma compagnie et celle d'Abdul?
—Volontiers… d'autant plus que j'ai à vous parler.
—Je suis à votre disposition, dit-il en prenant la bride de son cheval.
Ils s'engagèrent dans le large chemin ménagé à travers les futaies magnifiques de cette partie du parc. Au bout de quelques instants, le prince demanda:
—De quoi s'agit-il, Myrtô?
Elle s'expliqua alors, en quelques phrases claires, elle lui répéta ce qu'elle avait dit autrefois à la comtesse Zolanyi…
Il s'arrêta brusquement, les traits contractés, et saisit le porte-monnaie que lui tendait la main de la jeune fille.
—Oh! pardon! dit-il d'une voix un peu étouffée. De l'argent, à vous!… à vous qui avez prodigué à mon fils votre affection votre dévouement inappréciable!… Myrtô, pardonnez-moi! Je vous ai péniblement froissée, n'est-ce pas?
—Un peu, sur le moment, dit-elle avec franchise. Mais j'ai réfléchi ensuite que vous ne pouviez avoir l'intention de me blesser.
Il détourna un peu la tête et se remit en marche. Un long moment, ils s'avancèrent ainsi en silence… Le prince dit enfin, d'un ton bas où passait une intonation de prière:
—Me pardonnerez-vous, Myrtô?
—Oh! n'en doutez pas, je vous en prie! répondit-elle vivement.
—Merci, Myrtô… Et si je vous demandais de distribuer cet argent à vos pauvres, l'accepteriez-vous?
—Pour eux, oui, avec bonheur! Je le leur donnerai en votre nom, mon cousin, et ils prieront pour vous! dit-elle, les yeux brillants de joie.
De nouveau, ils se remirent en marche, en silence. Le regard du prince, moins sombre qu'à l'ordinaire, se perdait dans la profondeur des futaies, rayées de lumière par les rayons de soleil qui réussissaient à percer l'épaisse voûte de feuillage.
Près du château, il appela un domestique et lui remit son cheval. Puis il s'inclina devant Myrtô en disant:
—Je vais changer de vêtements, et je me rendrai chez ma mère. Vous pouvez l'en prévenir, Myrtô.
La jeune fille, après avoir quitté sa robe de promenade, descendit chez la comtesse. Quand elle eut annoncé la visite du prince, elle vit soudain les mines s'allonger, Renat abandonna la partie qu'il faisait sur le tapis avec le petit chien de sa mère, Terka s'empressa de vérifier la parfaite correction de la table à thé, et Irène, sur une observation de la comtesse, essaya d'atténuer l'excentricité assez marquée de sa coiffure.
—C'est encore heureux qu'il ne nous tombe pas sur le dos, comme il en a coutume, fit-elle observer. Heureusement que vous l'avez rencontré, et qu'il a daigné vous communiquer son intention.
—Alors vous êtes revenue avec lui, Myrtô? dit la comtesse. Et il ne paraissait pas trop sombre, trop renfermé?
—Non, réellement, ma cousine. Mais comme on sent en lui une souffrance immense!
—Eh bien, c'était le moment de tenter cet apostolat que vous nous prêchez si bien! dit ironiquement Irène. Puisque vous le plaignez tant, vous…
Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu… Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit à peine la bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa vivacité habituelle et son allure décidée. Irène, la plus frondeuse de la famille, se montrait vis-à-vis de son frère aîné la plus souple, la plus humblement déférente… Et Myrtô se demandait si c'était pour ce motif que le prince Milcza semblait lui témoigner une sorte d'antipathie.
A partir de ce jour, il vint presque chaque après-midi chez sa mère, à l'heure du thé. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort apprécier la lecture que sa cousine faisait généralement à la comtesse. La voix pure, si profondément harmonieuse de Myrtô, sa diction remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune fille.
—Je vous écouterais jusqu'à ce soir, Myrtô, dit-il un jour. Mais je crains que nous abusions de vous. Désormais, vous ne lirez plus si longtemps.
Elle sentait en lui un changement indéfinissable. Froid et taciturne toujours, indifférent pour ses soeurs et pour Renat au point de paraître parfois ignorer leur présence, simplement correct vis-à-vis de Myrtô, il mettait cependant, en s'adressant à elle, un peu de douceur dans son regard et dans sa voix… Et elle avait à certains moments l'impression d'être de sa part l'objet d'un intérêt particulier, d'une sorte de grave sollicitude, qui était peut-être chez lui une marque de reconnaissance qu'il lui gardait.
Chez la comtesse et ses enfants, l'inquiétude grandissait chaque jour en voyant l'approche de l'hiver. Le prince Milcza ne faisait pas allusion au séjour habituel de sa mère à Vienne. Il semblait s'accoutumer définitivement à cette visite de l'après-midi dans le salon de la comtesse, et celle-ci, aussi bien que ses filles, voyait avec effroi la perspective d'un hiver à Voraczy.
En les entendant se lamenter sur ce sujet, Myrtô avait peine à retenir les paroles indignées qui lui montaient aux lèvres. N'auraient-elles pas dû se trouver assez heureuses de le voir peu à peu se reprendre à la vie? N'auraient-elles pas dû êtres prêtes à sacrifier leurs plaisirs futiles à cet être si cruellement frappé, qu'un peu d'affection discrète eût peut-être touché peu à peu?
—Moi, j'aimerais mieux demeurer à Voraczy, disait Renat. Nous y resterons tous les deux, voulez-vous, Myrtô?
—Tous les trois, ajoutait Mitzi en appuyant sa tête blonde sur le bras de sa cousine.
Le charme de Myrtô agissait sur les deux enfants, ils s'attachaient de plus en plus à elle, et l'impétueux Renat lui obéissait mieux qu'à tout autre.
Une après-midi que la comtesse et ses filles aînées s'étaient rendues dans un domaine voisin, Myrtô emmena les enfants assez loin, dans la campagne, laissant Fraulein Rosa à sa correspondance. La jeune fille et ses petits compagnons, après avoir marché quelque temps, s'arrêtèrent au bord d'une petite rivière. Les gardes du prince Milcza n'avaient pas passé par ici, les berges étaient couvertes de fleurs d'arrière-saison… Tandis que Myrtô s'asseyait sur un tronc d'arbre couché à terre et prenait son ouvrage, les enfants s'occupèrent à faire une ample cueillette qu'ils vinrent déposer aux pieds de leur cousine.
—A quoi vous serviront toutes ces pauvres fleurs, mes petits? fit-elle observer. Il ne peut être question de les rapporter au château…
—Oh! non! dit Mitzi avec effroi. Le prince Milcza s'est tellement fâché contre Terka, il y a deux ans, un jour quelle avait oublié à son corsage une rose donnée chez les Boldy!
—C'est dommage, elles sont si belles! dit Renat d'un ton de regret.
Tiens, une idée, Mitzi, nous allons en faire une parure pour Myrtô!
Elle sera la fée aux fleurs.
Mitzi battit des mains, et Myrtô se prêta complaisamment à la fantaisie des enfants… Bientôt, elle se trouva littéralement couverte de fleurs.
—J'ai vu dans le bois à côté de grandes clochettes roses très jolies, dit Renat. Viens, nous allons en chercher, Mitzi.
—Ne vous éloignez pas, recommanda Myrtô, et revenez aussitôt que je vous appellerai.
Ils partirent en courant, et Myrtô se remit à son travail interrompu par les enfants.
Un pâle soleil de fin d'automne enveloppait la jeune fille. A travers les fleurs légères qui les parsemaient, ses cheveux prenaient des reflets d'or foncé. Une frange de fleurettes aux tons mauves tombait sur son front, jetant un peu d'ombre sur ses prunelles baissées, voilées de leurs longs cils dorés.
Son aiguillée étant terminée, elle leva la tête pour chercher son fil que les enfants avaient sans doute fait tomber dans l'herbe. Mais une exclamation d'effroi s'étouffa dans sa gorge…
Presque en face d'elle, appuyé au tronc d'un des arbres du petit bois, se tenait le prince Milcza. Il était très pâle—presque aussi pâle que Myrtô l'avait vu au moment de l'agonie de son fils—et ses traits se crispaient un peu…
Myrtô, d'un geste presque inconscient, porta la main à sa chevelure pour enlever les fleurs, pour les jeter à terre… Mais il étendit la main en disant d'une voix étrangement changée:
—Non, laissez cela, je vous en prie!
En quelques pas, il se trouvait près d'elle. Elle balbutia en baissant les yeux:
—Pardonnez-moi… les enfants se sont amusés…
—Mais que voulez-vous que je vous pardonne, ma pauvre Myrtô? Vous n'avez rien fait de mal, c'est moi qui ai été jusqu'ici un affreux égoïste… car je me doute que vous aimez les fleurs?
—Oui, beaucoup. Je tiens ce goût de ma mère, qui ne pouvait vivre sans en être entourée.
—En ce cas, vous en avez été bien privée ici… Moi aussi, je les aimais passionnément, autrefois…
Il passa la main sur son front et murmura avec une amertume qui fit un peu tressaillir Myrtô:
—Mon tort a été de les envelopper toutes dans la même réprobation. Je n'ai pas voulu réfléchir que s'il existe des fleurs mauvaises, empoisonnées, d'autres sont bonnes, très bonnes, et quelques-unes exquises. Je l'ai compris enfin un jour… et bien qu'il me soit interdit de cueillir celle dont le délicat parfum m'a fait enfin revenir sur mon injuste prévention, je ne vous empêche pas de vous en parer, Myrtô, car les fleurs sont l'ornement naturel des jeunes filles.
Il essayait de parler avec calme, mais Myrtô, surprise, sentait vibrer en lui une émotion intense—un peu douloureuse, semblait-il.
Il se pencha pour ramasser l'ouvrage que la jeune fille, dans son saisissement, avait laissé glisser à terre, et s'éloigna avec une sorte de hâte.
Quand les enfants revinrent, ils trouvèrent Myrtô inactive, non encore remise de son émotion.
Elle rangea son ouvrage, et reprit aussitôt avec eux le chemin du château.
Le prince Milcza arriva fort en retard pour le thé. Il s'excusa d'un air distrait, et, à peine assis près de la comtesse, demanda tranquillement, comme s'il eût continué une conversation commencée le matin:
—Je crois, ma mère, que vous devez songer à votre habituel séjour à
Vienne?
La comtesse, un instant saisie, balbutia enfin:
—Oui, nous y pensions… mais à cause de vous, Arpad… si notre présence ici vous est agréable…
—Vous n'en doutez pas, je l'espère? dit-il avec une froide courtoisie. Mais je ne prétends rien changer à vos habitudes ni vous imposer un hiver à Voraczy.
—Nous le ferons volontiers pour vous, Arpad! dit-elle avec un élan sincère.
—Je vous remercie, répondit-il avec la même froideur, mais je n'accepte pas ce sacrifice. Je suis d'ailleurs destiné à la solitude, elle est et elle restera le lot de ma vie.
Sous sa tranquillité hautaine, Myrtô crut sentir une amertume immense, une sorte de désespérance.
Le coeur serré, elle songea qu'il allait retomber dans sa misanthropie farouche, et une indignation monta en elle à la vue de l'éclair joyeux qui passait dans les yeux d'Irène, de la satisfaction contenue dont témoignait la physionomie de Terka… Oh! non, elle n'eût pas agi ainsi envers son frère, quand même celui-ci aurait été aussi froid, aussi peu affectueux que le prince Milcza. Elle lui aurait dit: "Vous souffrez, les regrets vous accablent… je ne vous quitterai pas, Arpad. Que m'importent les fêtes, les distractions mondaines, pourvu que je puisse, ne fût-ce que quelques instants chaque jour, écarter les nuages de votre front!"
Mais, hélas! elle n'était pas sa soeur, et les jeunes comtesses ne tiendraient jamais ce langage au prince Milcza!
Myrtô ne s'était probablement pas trompée en croyant deviner en lui une recrudescence de souffrance morale, car il sembla, à dater de ce jour, repris de son amour de complète solitude. Il ne reparut plus chez sa mère, on ne le rencontra plus dans le parc. En revanche, il s'adonnait passionnément à la musique, et Myrtô, en traversant les jardins, entendait parfois les sons du piano ou de l'orgue.
Les préparatifs du départ se faisaient lentement, la comtesse ne voulant pas montrer trop de hâte de s'éloigner de son fils. D'ailleurs, nonobstant son désir de retrouver sa vie mondaine des hivers précédents, elle ne témoignait de ce départ qu'une satisfaction modérée, ainsi qu'elle le confia un jour à Myrtô.
—Je suis inquiète pour Arpad, je crains qu'il ne tourne tout à fait aux idées noires.
—Que ne restez-vous, ma cousine? répondit simplement Myrtô.
—Rester?… après qu'il m'a fait comprendre son désir d'être seul!…
—Oh! pensez-vous qu'il ait voulu dire cela?
—Je n'en ai aucun doute. Par courtoisie, il n'a pu me le dire explicitement, mais je le connais assez pour comprendre ce qui se cache sous ses paroles correctes.
La veille du jour fixé pour le départ, Myrtô, malgré le temps brumeux et froid, s'en alla jusqu'à la demeure de l'ispan Buhocz, pour dire adieu à Miklos. Elle venait parfois le voir, et c'était un rayon de lumière dans la vie de l'enfant, peu heureux au logis familial, son père ne lui ayant pas pardonné d'avoir été chassé, et ses frères plus âgés en faisant leur souffre-douleur.
Myrtô le trouva en pleurs, et la nouvelle du départ de la jeune fille augmenta encore son chagrin.
—Maintenant, je serai malheureux toujours, puisque vous ne serez plus là pour me consoler quelquefois! dit-il en sanglotant. Oh! Mademoiselle Myrtô, si je pouvais avoir seulement une petite place au château!… Mon père ne dirait plus alors que je ne suis qu'un bon à rien, il ne me reprocherait plus le pain que je mange!
Une place?… A qui la demander? Si Myrtô avait pu voir le prince Arpad, elle aurait tenté de l'intéresser au sort de Miklos. Ne lui avait-il pas dit qu'elle pouvait tout lui demander?… Mais il demeurait invisible, elle ne le verrait évidemment pas avant le départ. Il ne lui restait que la ressource de prier le Père Joaldy d'intercéder pour Miklos.
Ayant embrassé l'enfant en lui demandant de lui écrire, elle s'éloigna, le coeur serré à la pensée de quitter ces êtres à qui elle s'était intéressée de toute l'ardeur de son âme charitable, et ce Voraczy qui lui était devenu, depuis ces quelques mois, singulièrement cher.
Comme tout était triste, aujourd'hui! Ce ciel embrumé, ce parc dépouillé de son feuillage, ces jardins préparés pour l'hiver… oui, tout parlait de mélancolie, de regret, de souffrance…
Myrtô, la courageuse Myrtô ressentait aujourd'hui les effets de cette tristesse ambiante, car des larmes, peu à peu, remplissaient ses grands yeux.
Elle gravit lentement les degrés du perron, et entra dans le vestibule. Elle s'arrêta une seconde sur le seuil. Le prince Milcza se tenait debout, les bras croisés, devant une des magnifiques tapisseries qui ornaient les murailles. Près de lui, un homme correctement vêtu de noir parlait d'un ton bas, plein de déférence.
Myrtô s'avança de son pas léger, dans l'intention de passer sans déranger le prince. Mais il se détourna et l'aperçut.
—Bonjour, Myrtô… Vous me voyez occupé à examiner cette tapisserie qui a subi, je ne sais comment, une petite détérioration…
Tout en parlant, il posait son regard à la fois triste et froid sur la physionomie de Myrtô. Vit-il les larmes encore brillantes dans les yeux de la jeune fille? Toujours est-il qu'une émotion brève mais intense traversa son regard.
—Je vous ferai savoir tout à l'heure ma décision au sujet de cet arrangement, dit-il en s'adressant au personnage vêtu de noir, qui s'inclina profondément et disparut.
Le prince fit quelques pas vers l'escalier, puis s'arrêta tout à coup en demandant d'une voix légèrement frémissante:
—Pourquoi avez-vous pleuré, Myrtô?
Elle inclina un peu la tête en répondant:
—Je pense que c'est la tristesse de ce jour gris… et aussi la pensée de quitter Voraczy.
—Vous aimez ce domaine?
—Oui, beaucoup!… Et il y a tant de bien à faire partout!
Il détourna la tête, et elle ne vit pas la lueur douloureuse de son regard.
—A ce propos, mon cousin, j'aurais quelque chose à vous demander…
—Quoi donc? dit-il vivement.
—Il s'agit de Miklos. Depuis que vous l'avez renvoyé, l'enfant est maltraité chez lui, je l'ai encore trouvé tout en larmes tout à l'heure… S'il y avait une petite place pour lui ici, ne voudriez-vous pas la lui donner?
—Quand il n'y en a pas, on en crée, Myrtô. Oui, je penserai à votre protégé, je vous le promets.
—Je vous remercie! dit-elle d'un ton joyeux. Vous êtes très bon, mon cousin.
—Moi? dit-il d'un ton amer. Près d'un coeur élevé et véritablement chrétien, j'aurais pu le devenir. Mais je me suis heurté à la perversité, à la vanité misérable, et je me suis fait un rempart inaccessible à la pitié.
—Mais vous voyez que non, puisque vous voulez bien vous occuper de
Miklos! dit-elle d'un ton de protestation émue.
Il murmura avec une sorte de ferveur:
—C'est vous qui êtes bonne… si bonne que les plus impitoyables sont vaincus par votre charité… Myrtô, soyez bénie pour le bien que vous m'avez fait et… priez pour moi.
Il se détourna brusquement et s'éloigna d'un pas rapide, laissant Myrtô toute saisie.
Elle ne le revit pas avant le départ. Ce même soir, il avait été faire ses adieux à sa mère et à ses soeurs dans l'appartement de la comtesse, et il ne parut pas le lendemain matin lorsque les voyageurs quittèrent Voraczy.
De la voiture qui l'emportait vers la gare, Myrtô put, quelque temps, apercevoir la magnifique résidence, entourée de ses futaies séculaires, surmontée de la bannière blanche et verte qui annonçait la présence du maître… Et une tristesse profonde descendit dans son âme, à la pensée de cette autre âme qu'elle avait devinée élevée et ardente, et qui allait demeurer seule avec ses regrets, et ses douloureux souvenirs, sans la réconfortante lumière de la foi.
—Mon Dieu, donnez-moi de souffrir, s'il le faut, afin que vous lui accordiez ce don sans lequel il ne peut être sauvé! dit-elle intérieurement, dans un élan de tout son jeune coeur fervent.
CHAPITRE XII
Les bûches du foyer flambaient joyeusement, les grandes lampes voilées de vert pâle répandaient leur lueur atténuée sur une partie du vaste salon aux tentures sombres, aux meubles somptueux et sévères. Cette douce clarté enveloppait aussi, près de la cheminée, le paisible visage, les bandeaux blond cendré de Fraulein Rosa; elle découpait, sur la tenture de la tapisserie foncée, le pur profil de Myrtô et donnait à sa lourde chevelure une délicate teinte d'or pâle.
L'institutrice lisait… ou plus exactement était censée lire. En réalité, elle sommeillait, et Myrtô avait parfois un léger sourire en la voyant sursauter, reprendre son livre, puis, un instant après, le laisser retomber.
La jeune fille, elle, était tout à fait éveillée, elle travaillait activement à une petite jupe de chaud lainage, qui irait, demain, réjouir une enfant pauvre pour son jour de Noël. Elle devait se hâter, la veillée s'avançait, bientôt arriverait le moment de s'apprêter pour la messe de minuit.
Tout en travaillant, elle repassait dans son esprit les mois écoulés. Ils lui avaient apporté bien des petites amertumes… Tout d'abord de la part d'Irène, dont la jalousie et la malveillance s'étaient accrues à dater d'un jour où Myrtô, rentrant d'une cérémonie à la cathédrale, s'était trouvée en face d'un groupe élégant sortant du salon de la comtesse. Celle-ci, devant la surprise de ses hôtes, avait pris le parti de présenter Myrtô. Or, il y avait là un jeune officier qui portait le nom de Gisza. En entendant la comtesse Zolanyi dire: "Mademoiselle Elyanni, la fille de ma pauvre cousine Hedwige Gisza", il s'était écrié:
—Mais alors, nous sommes cousins, Mademoiselle?… J'en suis absolument charmé, et j'ose espérer avoir de nouveau le plaisir de vous présenter mes hommages.
Lorsque Myrtô s'était éloignée, on avait fort complimenté la comtesse sur la beauté, la grâce patricienne et l'aisance si naturelle de sa jeune parente. Le comte Mathias Gisza ne s'était pas montré le moins enthousiaste, et Irène avait reporté sur Myrtô la colère inspirée par l'admiration de son cousin pour cette "étrangère", ainsi qu'elle la traitait intérieurement.
Terka, jusque-là plus bienveillante à l'égard de Myrtô, avait peu à peu changé en s'apercevant que Mitzi, sa préférée et son inséparable, s'attachait ardemment à sa cousine. Elle aussi, pour un autre motif, devenait jalouse de la jeune fille et lui témoignait une grande froideur, presque aussi pénible que les mots piquants ou acerbes de sa cadette.
La comtesse Gisèle demeurait heureusement toujours la même, mais elle ne s'apercevait pas—ou ne voulait pas s'apercevoir—de l'hostilité de ses filles envers Myrtô. Sa nature un peu molle et indifférente ne se préoccupait pas que la jeune fille en souffrît, et d'ailleurs sa faiblesse pour ses enfants lui interdisait envers eux le moindre blâme.
Certaines compensations étaient réservées à Myrtô dans l'existence presque austère, privée de distractions, qui était la sienne au palais Milcza, côte à côte avec la vie mondaine de ses cousines. Outre l'affection de Mitzi, elle possédait celle de Renat, sur lequel elle prenait décidément une réelle influence. De plus, elle avait acquis la sympathie de Fraulein Rosa, excellente et placide personne, avec laquelle elle perfectionnait son allemand et causait fréquemment de littérature, sujet cher à la Bavaroise qui avait fait de très fortes études.
Depuis quatre jours, la famille Zolanyi s'était transportée à Budapesth, ainsi qu'elle en avait coutume chaque année pour les fêtes de Noël. Elle s'était installée dans le vieux palais que le prince Milcza y possédait, et qu'il laissait à leur disposition, comme ses demeures de Paris et de Vienne. Ce matin, la comtesse et ses enfants étaient partis pour passer la veillée et le jour de Noël au château de Selzy, à quelques kilomètres de Budapesth. Il n'avait pas été un instant question d'emmener Myrtô, bien que les châtelains de Selzy fussent des parents des Gisza… Et la jeune fille restait seule pour cette fête de Noël avec Fraulein Rosa, dans le grand vieux palais austère où flottait le souvenir des ancêtres du prince Arpad.
Sa pensée, maintenant, s'en allait vers Voraczy. Que serait pour "lui" cette fête si douce, si infiniment consolante pour les coeurs chrétiens? Son âme était-elle encore révoltée, ou bien s'apaisait-elle peu à peu?
Les nouvelles de Voraczy étaient fort rares et fort succinctes. La comtesse avait écrit plusieurs fois à son fils, il lui avait répondu par des billets très brefs ne donnant aucun détail sur lui-même. C'était une lettre de Katalia à Thylda, sa nièce et filleule, que les Zolanyi et Myrtô avaient appris les rapports plus fréquents du prince Milcza avec le Père Joaldy, les excursions du jeune magnat à travers son domaine de Voraczy, les instructions données aux ispans pour améliorer le sort de ceux qui y vivaient. La femme de charge, étant fort discrète par nature, et connaissant d'ailleurs la haine du prince Milcza pour les racontars, s'étendait fort peu sur ces nouvelles. Mais, telles qu'elles étaient, elles avaient mis au coeur de Myrtô une joie et un espoir. Si le prince sortait de lui-même, s'occupait d'autrui, des humbles et des petits dont il était responsable devant Dieu, il était à peu près certainement sauvé.
Miklos, selon sa promesse, avait écrit à Myrtô, en lui apprenant que le prince Milcza l'avait pris à son service particulier et qu'il se trouvait maintenant heureux, si heureux! Son maître était très bon pour lui, il ne lui témoignait plus jamais la dureté d'autrefois.
"Et je vous remercie de tout mon coeur, Mademoiselle Myrtô, achevait l'enfant. Je prie tous les jours pour que le bon Dieu vous rende heureuse, et que Son Excellence devienne moins triste."
Triste, il l'était sans doute plus encore en ces jours de fêtes familiales, le pauvre prince, seul dans sa demeure magnifique. Le souvenir de son petit Karoly devait lui revenir plus intense, plus poignant…
Myrtô prêta tout à coup l'oreille. La porte qui faisait communiquer ce salon avec la pièce voisine était ouverte, et, du vestibule, un bruit de voix arrivait jusqu'à elle.
—Fraulein, écoutez!… On croirait presque… oui, vraiment, on croirait la voix du prince Milcza!
L'institutrice, enlevée à sa douce somnolence, sursauta un peu et écouta un moment.
—Mais je ne sais… Ce serait pourtant si invraisemblable!
Myrtô se leva vivement, elle traversa la pièce voisine et ouvrit la porte donnant sur le vestibule…
Oui, il était là, la physionomie irritée, écoutant les explications embarrassées que lui donnait un domestique courbé devant lui, tandis que, derrière celui-ci, se tenaient d'autres serviteurs, le mine humble et inquiète.
Mais son visage s'éclaira subitement, il s'avança vers Myrtô, la main tendue…
—Myrtô, vous êtes là, au moins!… Macri était en train de m'apprendre que ma mère et mes soeurs ne se trouvaient pas ici, et j'allais lui demander si vous les aviez suivies… Mais vous êtes là! dit-il d'un ton d'allégresse contenue en se penchant pour lui baiser la main.
—Quelle surprise! murmura-t-elle avec une émotion qu'elle ne parvenait pas à réprimer. Je pensais justement combien ce jour de fête serait triste pour vous, là-bas…
—Oui, il l'aurait été terriblement, si, hier, une révélation de l'excellent Père Joaldy n'était venue m'enlever le poids oppressant qui me retenait captif. J'ai immédiatement décidé ce voyage dans l'intention de passer en famille cette fête de Noël. Mais en arrivant, je trouve un vestibule mal éclairé, à peine chauffé, pas de domestiques!… Je sonne, personne ne vient, je resonne de belle façon, ces individus se décident enfin à apparaître…
Et, d'un geste dédaigneux, il désignait les serviteurs dont la contenance n'était rien moins que rassurée.
—Il paraît qu'en l'absence de ma mère, ils se croient permis des négligences et un laisser-aller incroyables…
—Il faut être indulgent, aujourd'hui, mon cousin, c'est la veillée de
Noël, dit doucement Myrtô.
—Soit, je pardonnerai pour cette fois… Serestely, allez préparer mon appartement, ajouta-t-il en s'adressant à son valet de chambre qui se tenait derrière lui, une valise à la main.
Il enleva sa pelisse fourrée, la tendit à un domestique et se tournant vers Myrtô:
—Mais vous a-t-on laissée seule ici?
—Non, Fraulein Rosa est restée aussi.
Il fronça les sourcils et dit d'un ton mécontent:
—Ma mère aurait dû vous éviter cette presque solitude pour ce jour de fête… surtout cette première année après votre pénible deuil… Mais d'ailleurs, si elle est à Selzy, pourquoi ne vous a-t-elle pas emmenée? Les Gisza sont vos parents…
—Sans doute ne veulent-ils pas me reconnaître comme telle, dit pensivement Myrtô. Du reste, je préfère qu'il en soit ainsi, à cause de mon deuil. Il y aura peut-être de grandes réunions à Selzy, ma place n'y était réellement pas.
—Toujours la sagesse même, Myrtô… Mais soyez sans crainte, les
Gisza n'auront bientôt qu'amitiés et sourires pour leur jeune cousine.
—Oh! j'en doute fort!
—Et moi j'en suis certain! dit-il d'un ton péremptoire.
Il s'avança pour saluer Fraulein Rosa qui apparaissait, visiblement stupéfiée par cette arrivée inattendue. Puis il entra avec l'institutrice et Myrtô dans le salon, et dit en jetant un coup d'oeil charmé autour de lui:
—Vous avez su, toutes deux, rendre hospitalière et délicieusement accueillante cette grande vieille pièce trop majestueuse… Avez-vous l'intention de vous rendre à la messe de minuit, Myrtô?
—Oui, Fraulein et moi comptions y assister dans la petite chapelle voisine.
—Je serais heureux de vous y accompagner, si vous me le permettiez?
—Volontiers! dit-elle, une joie soudaine remplissant son âme.
Depuis des années, le prince Milcza n'avait plus assisté à la messe. Si cette fête de Noël pouvait être le point de départ d'une rénovation en lui!
—Alors, je finis la veillée avec vous? dit-il en attirant à lui un fauteuil. Mais restez donc, Fraulein! ajouta-t-il en voyant que l'institutrice prenait son livre et faisait un mouvement pour s'éloigner. Continuez votre lecture… Et Myrtô travaillait à quelque ouvrage charitable, sans doute?
Il prit le petit jupon qu'elle avait jeté sur la table pour s'élancer vers le vestibule, et dit avec émotion:
—Toujours la même, Myrtô!… Les pauvres, les malheureux de corps ou d'âme sont demeurés vos préférés?… Et vous continuez à Vienne vos visites charitables?
—Oh! bien peu, malheureusement! Là-bas, je ne puis les faire seule, Thylda est bien jeune aussi, et d'ailleurs très occupée. Fraulein Rosa m'accompagne parfois, lorsqu'elle a un peu de temps libre… Nous nous entendons très bien, ajouta-t-elle avec un sourire à l'adresse de l'institutrice.
—Qui donc ne s'entendrait avec vous, Fraulein Myrtô! répliqua la
Bavaroise avec une vivacité peu coutumière à sa tranquille nature.
—Bien parlé, Fraulein! dit le prince Milcza avec un léger sourire. Allons, ne rougissez pas, Myrtô, nous n'allons pas chanter vos louanges devant vous. Donnez-moi des nouvelles de ma mère et de mes soeurs… et des vôtres, naturellement. Je ne vous trouve pas une mine bien brillante… N'est-il pas vrai, Fraulein?
—Oh! je me porte très bien! protesta Myrtô. Mais le séjour en ville pâlit toujours un peu.
—C'est évident… mais je crains que vous ne travailliez trop.
Racontez-moi ce que vous faites, parlez-moi de vos occupations…
Un intérêt profond se lisait dans son regard, dans l'accent de sa voix qui s'adoucissait en s'adressant à sa cousine. Non, ce n'étaient pas chez lui banales phrases de courtoisie. Myrtô sentait qu'il désirait réellement savoir quelle avait été sa vie depuis ces deux mois.
Et elle constatait aussi, avec une joie très douce, qu'il n'était plus tout à fait le même. Certes son beau visage pâli portait toujours les traces des souffrances morales endurées, ses lèvres retrouvaient, par instant, leur habituel pli d'amertume, mais on ne pouvait nier qu'il n'y eût en lui une détente, quelque chose que Myrtô ne savait expliquer, et qui ressemblait peut-être à l'allégresse contenue d'un captif dont les liens sont tombés, et qui n'ose croire tout à fait encore à son bonheur.
Très simplement, elle lui narrait son existence à Vienne, existence bien simple, presque sévère. Chez cette jeune créature si belle, il n'existait pas un regret pour la vie mondaine dont les échos arrivaient jusqu'à elle.
—Réellement, Myrtô, vous n'enviez pas mes soeurs? demanda le prince Milcza en se penchant un peu vers elle comme pour mieux scruter sa physionomie.
Elle posa sur lui ses grands yeux graves, rayonnants de sincérité:
—Oh! non, je vous l'assure! Cette existence me paraît si vide, si absolument inutile!
—Mais la vôtre est bien sérieuse?
—Oui, assez, dit-elle avec un sourire. Mais je la préfère mille fois à celle de mes cousines.
Il appuya son menton sur sa main et murmura:
—Il est vraiment dommage que mes soeurs aient ces goûts frivoles.
Elles ne peuvent être d'agréables compagnes pour vous, Myrtô.
La jeune fille baissa la tête et s'absorba dans son ouvrage. Le sujet devenait brûlant, le prince Milcza pouvant avoir l'idée de questionner sa cousine sur les rapports qu'elle avait avec ses soeurs.
Mais il se contenta de demander:
—Donnez-vous toujours des leçons à Renat?… Fait-il la mauvaise tête?
—Mais pas du tout! Il est même généralement fort gentil pour moi.
—Que disions-nous tout à l'heure? Rien ne peut vous résister! dit-il avec une émotion nuancée de malice. Mais ces leçons ne vous ennuient ni ne vous fatiguent?
—Aucunement… et du reste, s'il en était autrement, ce serait tout comme, puisque ce sont les leçons qui devront m'aider plus tard à vivre lorsque j'aurai acquis quelques années de plus… lorsque j'aurai l'air un peu moins enfant, ainsi que le dit Irène, ajoura Myrtô d'un air mi-souriant, mi-sérieux.
—Oui nous verrons cela… plus tard, comme vous le dites, fit-il en souriant lui aussi, avec une lueur émue et un peu railleuse au fond de ses prunelles noires.
Fraulein Rosa, qui venait de jeter un coup d'oeil sur la pendule, annonça qu'il était temps de partir. Myrtô et elle montèrent se coiffer de leurs chapeaux et se revêtirent de longs manteaux épais. En redescendant, elles trouvèrent dans le vestibule, cette fois brillamment éclairé, le prince Milcza, tout prêt lui aussi.
La chapelle, toute proche, faisait partie d'un couvent fondé par un ancêtre du prince Arpad. Pour ce motif, les princes Milcza avaient toujours eu leur stalle particulière dans le choeur, près de celle des prêtres. Mais, depuis des années, cette stalle était demeurée inoccupée…
Et voici que ce soir, les fidèles habitués de la petite chapelle voyaient se dresser, à cette place toujours vide, une haute et svelte silhouette. Dans la vive clarté projetée par les bougies de l'autel, apparaissait une belle tête hautaine, un profil pâle et sérieux.
Myrtô, agenouillée aux places réservées à la comtesse et à ses enfants, s'abîmait dans une prière ardente, dans une brûlante action de grâces. N'était-ce pas là un premier pas pour cette âme autrefois meurtrie et révoltée?… Quelle douceur de le voir là, l'attitude grave et recueillie! Tous les souvenirs d'autrefois, les pieux souvenirs de son enfance et de son adolescence devaient affluer en lui, et, sous leur influence bénie, l'indifférent d'hier retrouvait peut-être les douces prières de jadis.
Quand les fidèles s'approchèrent de la Sainte Table, le prince Arpad tourna la tête de ce côté. Une émotion profonde, difficilement contenue, se lisait sur sa physionomie. Son regard se posa quelques secondes sur Myrtô. Les yeux levés vers l'hostie présentée par le prêtre, elle semblait transfigurée sous l'impression d'une ferveur évangélique.
L'émotion s'accentua dans le regard du prince où s'exprimait un regret profond, une tristesse immense mais sans amertume, en même temps qu'une joie religieuse et un espoir. Il regarda dans la foule s'éloigner la délicate silhouette de Myrtô retournant à sa place, et ses lèvres murmurèrent, comme si elle eût pu l'entendre:
—Priez pour moi, Myrtô, vous qui avez le bonheur de posséder votre
Dieu!
A la sortie, près du bénitier, Myrtô et Fraulein Rosa retrouvèrent le prince Milcza. Il leur tendit l'eau bénite et aida sa cousine à s'envelopper dans son grand manteau, avec des gestes très doux, presque religieux, un air de grave et intense respect, comme l'eût fait un croyant pour un objet consacré.
Au dehors, près de la porte, un pitoyable vieillard, les pieds dans la neige, grelottant sous son vêtement troué, implorait la charité, entouré de quatre petits êtres non moins minables. Myrtô murmura avec compassion:
—Je le reconnais, c'est un pauvre vieux à qui le concierge du palais donne toutes les semaines un peu de pain. Il paraît que c'est la misère noire, chez eux…
Tout en parlant, elle cherchait à atteindre sa poche.
Mais la main de son cousin se posa sur son bras.
—Laissez, ceci me regarde.
Il mit une pièce d'or dans la main de chacun des enfants et s'éloigna avec Myrtô et l'institutrice, après avoir jeté ces mots au bonhomme stupéfait:
—Vous trouverez toutes les semaines un secours au palais Milcza.
—Merci pour eux, mon cousin! murmura la voix de Myrtô, frémissante d'émotion.
—C'est moi qui vous remercie, pour m'avoir appris la douceur du bien fait à autrui! répliqua-t-il gravement.
Dans le vestibule, où les domestiques s'empressaient cette fois, le prince Milcza débarrassa lui-même sa cousine de son vêtement, tout en demandant:
—Avez-vous pensé à votre réveillon, Myrtô?
—Certainement… et si j'osais vous demander de le partager, dans toute sa simplicité?
—Osez, osez, Myrtô! dit-il en souriant. J'accepte avec reconnaissance, d'autant plus que je me sens quelque peu affamé, ayant dîné de bonne heure et fort légèrement.
Dans le grand salon tiède et bien éclairé, il se tint debout près de la cheminée et regarda Myrtô aller et venir, tout occupée de la préparation de son thé, pour lequel elle savait le prince Arpad particulièrement difficile. La lumière tamisée de vert éclairait doucement son profil délicat et sa superbe chevelure relevée avec une simplicité qui eût paru chez tout autre de la coquetterie, tant elle faisait valoir la forme parfaire de cette tête de jeune Grecque. Sa taille élégante, ses mouvements d'un naturel et d'une grâce infinis, l'expression délicieusement sérieuse et attentive de son visage tandis qu'elle accomplissait avec des soins minutieux sa tâche de ménagère, tout, en elle, formait un ensemble si délicatement harmonieux que Fraulein Rosa elle-même oubliait de s'asseoir en la contemplant.
—Myrtô, si j'en crois les soins que vous prenez, je suppose que ce thé sera parfait, dit le prince en souriant.
—Mais je le souhaite!… sans oser l'espérer, toutefois. Terka le fait si bien!… Et pourtant vous n'en étiez pas toujours satisfait, mon cousin.
—Voilà une constatation qui ressemble un peu à un reproche, n'est-il
pas vrai? Allons, je vous promets d'être moins difficile désormais…
Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas ce "mon cousin" bien cérémonieux?
Si vous m'appeliez Arpad comme mes soeurs?
—Mais… je ne sais… dit-elle d'un air perplexe.
—Mais si, ce sera mieux, je vous assure. Voyons, nous allons goûter ce thé qui vous a donné tant de peine, Myrtô! ajouta-t-il gaiement en voyant la jeune fille saisir la théière.
Parmi tous les réveillons qui se célébraient cette nuit-là dans la ville de Budapesth, il n'y en eut probablement pas un aussi calme, ni aussi intimement heureux que celui-là. Sur la demande de son cousin, Myrtô parla de ses Noëls d'autrefois, près de sa mère, de sa vie si occupée à Neuilly, de ses consolations et de ses tristesses, de l'aide affectueuse qu'elle avait trouvée près des excellentes dames Millon. Elle lui racontait tout avec une simplicité et une confiance absolues, et lui, non moins simplement, la voix un peu altérée par l'émotion douloureuse, rappelait à son tour les fêtes de Noël de son petit Karoly, disait des traits de sa courte vie…
—Vous êtes la seule, Myrtô, devant qui je puisse évoquer, sans trop de douleur, et même avec une sorte de consolation, le souvenir de mon petit ange. C'est que je sens que vous l'avez réellement, profondément aimé, c'est que lui, mon Karoly, vous chérissait tant!… presque autant que son père, Myrtô.
—Vous en avez bien été un peu jaloux, n'est-ce pas?
Ses lèvres se crispèrent légèrement et il murmura:
—Pardonnez-moi, Myrtô… J'ai été si froid pour vous!… même dur parfois… et vous avez été si bonne de l'oublier ensuite! Mais nous reparlerons de cela plus tard, je vous expliquerai bien des choses…
Il demeura quelque temps silencieux, les yeux fixés sur le foyer où s'écroulaient les bûches incandescentes. Myrtô, ses petites mains croisées sur sa jupe noire, regardait vaguement Fraulein Rosa, discrètement assise à l'écart, plongée en apparence dans sa lecture, en réalité sommeillant doucement, bercée par les accents de la langue magyare qu'elle ne comprenait pas assez couramment pour suivre la conversation du prince Arpad et de Myrtô.
La pendule, sonnant deux heures, fit sursauter le jeune magnat.
—Oh! Myrtô, comme je retarde votre repos!… Et cette pauvre Fraulein qui s'est endormie!
Réveillée subitement par l'exclamation du prince, l'institutrice se redressa en ouvrant très grand ses yeux embrumés de sommeil.
—Pardon, prince… Je crois… oui, vraiment, je crois que je dormais un peu! dit-elle d'un air confus.
—C'est ma faute, Fraulein, je vous ai retardée… Allez vite vous reposer, Myrtô. Pourrai-je vous voir demain matin avant mon départ?
—Comment, vous partez demain? dit-elle d'un ton stupéfié.
—Oui, je suis venu seulement pour la messe de minuit… Je parais vous étonner fortement? Que voulez-vous, j'ai la réputation d'avoir des idées très fantasques, parfois, dit-il avec un sourire teinté d'ironie.
—Mais vous n'avez pas vu votre mère, ni vos soeurs?
—Oh! croyez-vous qu'elles en soient si fâchées! fit-il avec une lueur railleuse dans le regard. Ma présence leur aurait gâté leur fête de Noël…
—Oh! Arpad!
Il lui prit la main et dit en souriant:
—Vous êtes très aimable de protester, Myrtô. Mais vous constaterez que j'ai bien deviné, à la façon dont mes soeurs, tout au moins, accueilleront la nouvelle que vous leur annoncerez… Vous allez peut-être me dire que j'ai fait ce qu'il fallait pour cela? Non, vous n'osez pas? Mais vous le pensez, je le sais… Certes, je n'ai pas été un frère aimable. Mais si j'avais senti chez elles l'énergie, la vaillance à la fois si intrépide et si douce de certaine petite âme que je connais, au lieu de les voir plier servilement sous mes volontés les plus injustes, croyez, Myrtô, que mon estime et mon affection pour elles auraient été fort augmentées, et que je les verrais d'un oeil beaucoup plus bienveillant, beaucoup plus fraternel.
L'allusion de son cousin avait couvert le visage de Myrtô d'une légère teinte rose, et mis dans son regard un peu de confusion. Elle dit pour changer de sujet:
—Ainsi, vous êtes absolument décidé pour demain matin?
—Absolument… J'ai de grands projets, Myrtô, je suis seulement venu chercher ici un peu de lumière, et j'en emporte plein le coeur. J'ai eu encore là-bas de terribles crises morales, j'aurais sombré, si je n'avais senti autour de moi comme un doux rayonnement, et une ambiance de prières, celles du Père Joaldy, et les vôtres, Myrtô… Maintenant, j'emporte de la lumière! répéta-t-il d'un ton d'allégresse contenue.
* * * * *
Lorsque, deux jours plus tard, la comtesse Zolanyi et ses filles revinrent à Budapesth, elles manquèrent tomber de leur haut en apprenant la singulière apparition du prince Milcza dans la vieille demeure où il n'avait pas mis les pieds depuis des années.
—Voilà qui est bien de lui! s'écria la comtesse en levant les bras au plafond. Tomber sur les gens, les surprendre, pour avoir le plaisir de leur confusion!… Et qu'a-t-il dit en ne nous trouvant pas là, Myrtô? Etait-il très mécontent?
—Mais vraiment non, ma cousine. Il ne pouvait l'être, raisonnablement… Lui seul était fautif en ne vous prévenant pas de son arrivée.
—Oh! si vous croyez qu'il se donnerait la peine!… dit Irène. Et, fautif ou non, ce n'est jamais lui qui a tort.
—Mais enfin, quelle singulière idée lui a pris là! dit la comtesse qui semblait réellement abasourdie. Lui, qui n'a pas quitté Voraczy depuis si longtemps!… Et venir passer seulement quelques heures ici!
—Pour aller à la messe de minuit, lui qui avait déserté l'église! ajouta Terka. C'est presque invraisemblable, ce que vous racontez, Myrtô, et si Fraulein Rosa ne s'était trouvée là, j'aurais pensé que vous aviez été le jouet d'un rêve.
—Est-il toujours sombre? Vous a-t-il paru remis un peu de sa grande douleur? interrogea la comtesse.
—Oui, vraiment, ma cousine. On sent fort bien qu'il souffre profondément toujours, mais il réagit et sa physionomie n'est plus tout à fait comme autrefois… Fraulein Rosa l'a remarqué aussi.
—Oui, c'est exact, confirma l'institutrice.
—Et il a accepté de réveillonner avec vous? dit Irène d'un ton de profonde stupéfaction. Allez-vous m'apprendre aussi qu'il s'est montré causant et aimable?
—Mais parfaitement, vous tombez juste, répliqua l'institutrice avec calme.
La jeune fille laissa glisser ses bras le long de son corps.
—Non, Fraulein, c'est inouï!… quelle fée l'a donc transformé d'un coup de baguette?
—Mais enfin, vous a-t-il donné une explication plausible sur ce voyage impromptu? interrogea la comtesse.
—Il m'a dit qu'il lui était venu tout à coup l'idée de passer en famille cette nuit de Noël, répondit Myrtô.
—Mais en cas, il aurait dû être très désappointé, très mécontent?… Je crois plutôt qu'il n'a pas eu le courage de rester à Voraczy pour cette fête de Noël, qui lui rappelait peut-être plus cruellement le souvenir de son fils. L'enfant avait ce jour-là la permission de prolonger un peu la soirée, son père le prenait sur ses genoux, au coin de la cheminée bien garnie de bûches, et le Père Joaldy venait lui raconter des légendes de Noël.
—Oui, vous devez avoir trouvé, maman, dit Terka. Il est évident que notre absence lui importait bien peu. Et il faut convenir que… notre veillée de Noël n'aurait pas été si agréable que là-bas.
—C'est donc Myrtô et Fraulein qui auront eu tout l'honneur et le plaisir de la rapide visite du prince Milcza, ajouta ironiquement Irène. Elles n'en paraissent pas plus émues que cela!… Pourtant, de le voir seulement un peu causant, il y avait de quoi être renversée, réellement!
—J'en ai été simplement satisfaite pour lui, répondit Myrtô avec froideur.
Elle se sentait vivement irritée du persiflage d'Irène, et peut-être plus encore de la satisfaction à peine déguisée dont témoignait la physionomie de ses cousines… Et cependant tout ce luxueux bien-être, tous ces plaisirs qui leur étaient indispensables se trouvaient dus à la générosité du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait été dur et autoritaire… Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour par lui à Myrtô, il eût peut-être agi autrement s'il avait trouvé en elles des caractères sérieux et fermes, avec le désir d'adoucir par leur affection sa triste existence, et il était certain qu'il ne leur savait aucun gré de leur extrême souplesse à son égard.
* * * * *
L'ère des étonnements n'était pas close pour la comtesse Zolanyi et ses filles. Le prince Milcza, décidément, aimait les décisions soudaines et mystérieuses… Une lettre de Katalia à sa filleule vint apprendre au palais Milcza cette stupéfiante nouvelle: le prince avait quitté Voraczy, accompagné de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager, croyait-on.
Un mois plus tard, la comtesse reçut de son fils un billet, laconique toujours, et timbré de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en Algérie, le prince Arpad s'était installé dans l'hôtel depuis si longtemps délaissé par lui.
Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent bientôt qu'il avait fait sa réapparition dans les salons aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littéraires autrefois fréquentés par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus flatteur empressement.
—C'est inouï! s'écria la comtesse Gisèle en apprenant cette nouvelle. Aurais-je jamais pensé pareille chose!… On croirait positivement que c'est la mort de son fils qui l'a enlevé à sa misanthropie!… Et pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'était cela, me semble-t-il. Quand je songe comme il était encore sombre et étrange à notre départ de Voraczy!
—Oui, il est réellement incompréhensible! déclara Irène. Je le croyais désespéré… pas du tout, c'est une résurrection! On viendrait maintenant me dire qu'il songe à un second mariage que je n'en serais pas étonnée.
Ces mots furent prononcés avec une sorte d'irritation contenue, dont Myrtô ne s'expliqua pas la raison, mais qui eût été comprise de quiconque aurait pensé à ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait pour héritiers naturels son frère et ses soeurs. En admettant que ses domaines patronymiques retournassent à sa famille paternelle, il lui restait encore de quoi combler les rêves les plus ambitieux de Terka et d'Irène… Et cet éblouissant mirage s'évanouirait devant la perspective d'une seconde union.