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L'Exilée

Chapter 18: CHAPITRE XV
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About This Book

The narrative follows Myrtô, a delicate, musically gifted young woman who shoulders household duties and tenderly cares for her frail mother after the father's death. Facing financial strain and the looming prospect of orphanhood, she balances domestic thrift, religious devotion, and artistic aspiration while maturing beyond her years. The story examines filial sacrifice, the clash between idealism and practical necessity, and the quiet dignity of a young woman navigating loss, social constraints, and personal responsibility.

CHAPITRE XIII

Un doux soleil printanier chauffait les champs déjà verdoyants, éclairait les sombres frondaisons des forêts, jetait un miroitement sur la rivière qui courait le long de la route, entre les buissons fleuris. Les senteurs champêtres, saines et douces, parfumaient la brise légère qui venait caresser le visage rosé de Myrtô et soulever ses cheveux dorés.

Oh! cet air de Voraczy, combien elle l'aimait! Elle revenait pourtant de Naples, où la comtesse Gisèle, à la suite d'une bronchite dont elle ne pouvait se remettre, avait dû aller finir l'hiver, dans la demeure d'une soeur du défunt comte Zolanyi. Mais la ville admirable, son soleil, toutes les merveilles de ses environs n'avaient pu empêcher Myrtô d'aspirer secrètement au jour où elle reverrait de nouveau Voraczy.

Elle allait y atteindre maintenant. Comme l'année précédente, la voiture suivant celle où la comtesse se trouvait avec ses filles l'emmenait vers le château en compagnie de Fraulein Rosa et de Renat.

Voraczy était encore privé de son maître. Le prince Arpad, après un nouveau voyage, cette fois dans les pays scandinaves, avait regagné Paris. De là, il avait écrit à sa mère en lui demandant quand elle comptait partir pour Voraczy, où lui-même, disait-il, avait l'intention de retourner incessamment. Cette lettre avait fait se hâter quelque peu la comtesse Gisèle, qui se fût volontiers attardée à Vienne à son retour de Naples.

Mais quelques jours avant le départ, en parcourant un journal, elle était tombée sur cet entrefilet:

"Le Bois a failli être, hier, le théâtre d'un grave accident. Le comte de Lorgues et sa fille, la charmante veuve du vicomte de Soliers, le sportsman bien connu, faisaient une promenade à cheval en compagnie du prince Milcza, le jeune magnat hongrois dont toute la haute société parisienne a accueilli avec allégresse la réapparition. Au détour d'une allée, le cheval de Madame de Soliers, qui donnait depuis quelque temps des signes d'agitation, prit peur devant un poteau et s'emporta. Le prince Milcza, dont la merveilleuse adresse de cavalier est bien connue, lança son cheval à sa poursuite. Il réussit à atteindre l'animal emporté et à l'arrêter, au risque d'être lui-même entraîné. Madame de Soliers en a été quitte pour une très vive émotion, mais son sauveur a eu l'épaule gauche violemment froissée dans l'effort fait pour maintenir la bête furieuse."

La comtesse avait immédiatement télégraphié à son fils. Elle en avait reçu cette réponse: "Souffre beaucoup, mais n'ai absolument rien de grave. Compte toujours être à Voraczy à date fixée."

Cependant aujourd'hui, quand la comtesse était arrivée à la petite gare, un domestique lui avait remis une dépêche arrivée le matin, et dans laquelle son fils l'informait qu'il ne serait à Voraczy que le surlendemain.

—Serait-il plus souffrant?… Ce journal n'était peut-être pas bien renseigné, Arpad a pu avoir quelque chose de grave.

Ces craintes de la comtesse, Myrtô les partageait un peu, et elles couvraient d'un voile la satisfaction de ce retour à Voraczy.

Comme l'année précédente, toute la domesticité était groupée sur le grand perron, une partie en costume national, l'autre revêtue de cette élégante livrée blanche à parements couleur d'émeraude qui était celle du prince Milcza.

En franchissant le seuil du vestibule, la comtesse Gisèle s'arrêta en murmurant:

—Voyons, je rêve?… Des fleurs ici!

—Par exemple! murmura la voix stupéfiée d'Irène.

Oui, le vestibule était garni de fleurs… garni avec une profusion inouïe, embaumé de pénétrants parfums. Et parmi ces fleurs venues sans doute du littoral méditerranéen, héliotropes, oeillets énormes, narcisses, anémones, parmi les délicates bruyères roses et blanches, les grandes violettes au parfum léger, les orchidées superbes; dominaient le muguet et les roses… roses nacrées, roses thé, roses pourpres, un ruissellement de corolles odorantes, veloutées ou satinées, aux nuances exquises.

La stupeur de la comtesse Zolanyi était telle qu'elle balbutia cette question pourtant bien inutile:

—Mais, Vildy, c'est Son Excellence qui a donné l'ordre?…

—Oui, Votre Grâce, répondit le majordome, dissimulant, en personnage bien stylé, l'étonnement que devait lui causer pareille question.

La comtesse, réussissant à dominer sa surprise, se dirigea avec ses filles vers l'escalier. Myrtô les suivit, et, au premier étage, s'arrêta pour demander:

—J'occupe toujours la même chambre, n'est-ce pas, ma cousine?

—Mais sans doute… Je pense que Katalia l'a fait préparer…

La femme de charge, qui montait derrière Myrtô, s'avança avers la comtesse Gisèle.

—Son Excellence a donné l'ordre de préparer pour Mademoiselle Elyanni l'appartement des Fleurs.

—Vous dites?… l'appartement des Fleurs? fit la comtesse avec une surprise intense.

—Quelle folie! murmura Irène entre ses dents serrées. L'un des plus beaux appartements du château!… Sa reconnaissance pour cette petite l'égare, positivement!

Myrtô suivit Katalia qui l'introduisit dans un salon aux tentures soyeuses, fond blanc, semées de grandes fleurs brochées aux teintes délicates. Les meubles, d'un dessin exquis, étaient faits d'un bois jaune pâle garni d'incrustations légères, et leur apparente simplicité cachait, aux yeux non exercés, une valeur laissant loin d'elle celle d'une décoration plus somptueuse. Ce luxe sobre, cette élégance raffinée existaient d'ailleurs dans tous les détails de l'ameublement de ce salon et de la chambre voisine, vers laquelle Katalia conduisait Myrtô.

Un délicat parfum remplissait la première pièce. Dans une corbeille de Sèvres s'épanouissaient des fleurs, des roses et des muguets, les préférées de Myrtô.

—Je pense que Votre Grâce se trouvera bien ici, dit la femme de charge d'un ton satisfait. L'appartement est un des mieux exposés du château, et la vue est superbe…

Tout en parlant, elle ouvrait une des fenêtres, et Myrtô s'avança sur le large balcon de pierre.

Une exclamation de surprise s'échappa des lèvres de la jeune fille. Devant elle s'étendaient les jardins, non plus avec leur sévère parure de feuillage, mais maintenant garnis d'une profusion de fleurs admirables… Et, dans les bassins de marbre, l'eau retombait en jets merveilleusement irisés par le soleil.

—En vérité, des fleurs partout! murmura Myrtô.

—Oui, tout est changé maintenant, dit Katalia d'un ton de vif contentement. Les serres aussi ont retrouvé leurs fleurs… Je comprends l'étonnement de Votre Grâce, car nous aussi avons failli tomber de notre haut quand Son Excellence, avant son départ, a donné ses instructions à ce sujet… Et maintenant la tombe du petit prince est toujours couverte de fleurs… les pareilles à celles-ci, ajouta-t-elle en désignant les muguets et les roses. Il faut penser que ce sont les préférées de Son Excellence, car il a télégraphié exprès la semaine dernière pour donner l'ordre d'en mettre partout.

…Le lendemain, après la messe, Myrtô entra dans la sacristie où l'aumônier venait d'enlever ses vêtements sacerdotaux.

—Ah! voilà ma petite brebis! dit-il avec satisfaction. Eh bien! comment allons-nous, mon enfant? comment s'est passé cet hiver? Etes-vous contente de revoir Voraczy?

Myrtô répondit aux questions du vieux prêtre, puis, s'excusant de le déranger, elle lui demanda la clef de la crypte dont l'aumônier gardait un double, l'autre étant toujours entre les mains du prince Milcza.

—Après Dieu, j'ai désiré que ma première visite à Voraczy soit pour le cher petit Karoly, mon Père.

—C'est une pensée digne de votre coeur, ma chère enfant. Voici cette clef… Combien de fois notre pauvre prince y est-il descendu, cet hiver! Il faut pense que des âmes angéliques intercédaient pour lui, dans cette nuit où se débattait son coeur… Mais maintenant vous trouverez des fleurs sur la tombe de Karoly, mademoiselle Myrtô.

—Oui, je le sais… Il est donc bien changé, mon Père?

Un imperceptible sourire entr'ouvrit les lèvres du vieillard.

—Je ne l'ai pas vu depuis le mois de janvier… Mais enfin, tout donne à penser qu'il y a, en effet, une grande transformation en lui.

En revenant de sa visite à la crypte funéraire des Milcza, Myrtô trouva sur son bureau une lettre que Thylda avait apportée pendant son absence. A première vue, elle reconnut la large écriture de Madame Millon. L'excellente dame et sa fille lui avaient écrit plusieurs fois, et elle avait pu se convaincre quelle n'était pas oubliée de ses voisines.

La jeune fille s'assit près d'une fenêtre ouverte et décacheta rapidement l'enveloppe d'un violet vif, qui était la couleur préférée de Madame Millon, car elle l'arborait fréquemment sur ses chapeaux.

"Chère Mademoiselle Myrtô,

"Voilà plus de huit jours que je voulais vous écrire, mais Albertine a été prise tout d'un coup d'une mauvais fièvre, et nous avons eu tant d'inquiétudes et de tracas que je ne savais plus trop où en était ma pauvre tête. Mais ma chère fille va, aujourd'hui, le mieux possible, et je viens maintenant vous raconter la visite que nous avons reçue, voilà une douzaine de jours—celle du prince Milcza, votre cousin, mademoiselle Myrtô.

"Vous pensez si nous en avons été abasourdies, tout d'abord! Ah! quel bel homme!… et comme on comprend bien, en le voyant, ce que c'est qu'un vrai grand seigneur! Mais il s'est montré si aimable, si simple, que notre embarras est bientôt parti. Il nous a dit qu'étant venu sur la tombe de Madame Elyanni avant son départ pour la Hongrie, il avait pensé à monter jusque chez nous afin de pouvoir donner de nos nouvelles à sa cousine, qui nous avait en grande affection. Dame, nous avons causé de vous, mademoiselle Myrtô! Les oreilles ont dû vous en tinter, là-bas. Je lui ai montré l'ancienne chambre de votre pauvre maman, il est resté un instant, tout rêveur, sur le petit balcon vitré où il y a toujours vos roses, Mademoiselle, et où, en souvenir de vous, je cultive, dans une petite caisse, de ce muguet que vous aimiez tant. J'ai raconté tout cela à votre cousin, et aussi comme vous travailliez ferme et comme vous étiez dévouée à votre chère maman. Il paraissait très intéressé, et j'ai bien compris qu'il appréciait sa cousine à sa juste valeur…

"Au premier moment, la vue de notre cher petit Jean a paru lui être pénible. J'ai bien vu qu'il pensait à son pauvre ange, et j'ai voulu faire sortir l'enfant. Mais il l'a pris sur ses genoux et l'a fait causer avec beaucoup de bonté. Le petit est fou de "mon prince", comme il dit, il ne parle plus que de lui, et j'ai dû lui promettre solennellement de faire un voyage en Hongrie… quand nous aurions gagné le gros lot!

"C'est qu'il sait s'y prendre pour ensorceler son monde, ce prince Milcza! Figurez-vous que mon gendre—un terrible démocrate en paroles,—m'a déclaré après sa visite:

"—Si tous les gens de la haute étaient comme celui-là, à la bonne heure! Ce qu'il est aimable, ce prince-là, malgré son chic et son grand air!"

"Et il n'a rien eu de plus pressé que d'aller colporter dans tout le quartier qu'il avait reçu la visite d'un prince hongrois, si riche qu'il ne connaissait même pas tous ses revenus. Mais il fallait le voir racontant ça en se rengorgeant! Ah! les farceurs que ces démocrates!

"Le lendemain, nous avons vu arriver un beau jouet pour l'enfant, accompagné d'une carte du prince Milcza. Comme Albertine se sentait déjà souffrante, mon gendre est allé seul avec le petit à l'hôtel Milcza, d'où il est revenu très enthousiasmé par l'accueil cordial qu'il avait reçu.

"Une voisine, qui a été ces jours-ci au cimetière, m'a dit que la tombe de vos pauvres parents était couverte de fleurs magnifiques. C'est lui sans doute qui l'a fait orner ainsi."

Myrtô s'arrêta de lire, car les larmes emplissaient ses yeux… Comme il était bon et délicat! Comme il savait trouver tout ce qui pouvait toucher le plus profondément le coeur de Myrtô!

Etait-ce vraiment ce même homme si glacial, si indifférent, qui n'avait même pas daigné, l'année précédente, l'accueillir du nom de cousine, qui lui avait imposé près de Karoly cette sorte d'esclavage que l'abnégation chrétienne de Myrtô, sa compassion et son affection grandissante pour l'enfant avaient seules rendu supportable, et bientôt même plein de douceur?

Etait-ce cet être dédaigneux de tout et de tous, ce misanthrope, ce despote qui courbait les volontés autour de lui et n'avait pas un regard de pitié pour les souffrances des humbles?

—Oh! mon Dieu, soyez béni! dit-elle dans un élan d'ardente reconnaissance. Soyez béni pour l'avoir enlevé à ses ténèbres, et faites luire en son âme votre pleine lumière, Seigneur!

* * * * *

Cette fois, le prince Milcza arrivait à la date fixée. Une dépêche, parvenue au château le matin même, en informait la comtesse Zolanyi.

—Ne vous attardez pas, Myrtô, dit Terka en voyant sa cousine sortir vers deux heures, son chapeau sur la tête. Le prince sera ici avant cinq heures.

—Mais je suppose que la présence de Myrtô n'est pas indispensable à son arrivée! répliqua ironiquement Irène.

—Oh! évidemment non! dit l'aînée en reprenant sa lecture.

Myrtô sortit du château, où s'agitaient les laquais en livrée de gala, elle se dirigea vers le village d'un pas un peu pressé. Quoi qu'en pensassent ses cousines, elle tenait à ce que le prince Milcza, à son arrivée, la trouvât avec sa famille. Il lui avait trop bien témoigné qu'elle en faisait partie, il s'était montré trop délicatement attentionné à son égard pour qu'elle ne se crût pas tenue à cette preuve de déférence.

Au village de Lohacz, elle revit ses chers pauvres de l'année précédente, qui l'accueillirent avec une joie visible. Elle put constater que déjà le sort de beaucoup s'était amélioré, et que le nom du prince Milcza n'était plus prononcé avec tant de crainte que l'année précédente.

—Son Excellence a renvoyé plusieurs ispans qu'on lui avait signalés comme trop durs, dit-on à Myrtô, de sorte que les autres sont devenus beaucoup moins exigeants… Et il paraît que le prince a dans l'idée beaucoup de réformes et d'améliorations.

En dernier lieu, Myrtô entra dans une misérable demeure où végétaient une jeune veuve, toujours malade; et ses deux petites filles. Le médecin était là, occupé à admonester l'aînée qui se refusait absolument à se laisser faire une indispensable petite opération à son doigt malade. Elle se roulait en criant sur le sol de terre battue, et sa mère, désolée et fatiguée après de vaines instances, était tombée épuisée sur une chaise.

—Que voulez-vous, je reviendrai demain! dit le médecin. Mais il sera peut-être trop tard.

Myrtô tenta à son tour de décider la petite furie. Sa voix à la fois sévère et douce calma peu à peu l'enfant, mais celle-ci ne voulut consentir à l'opération que si Myrtô la tenait sur ses genoux.

La jeune fille n'hésita pas un instant à demeurer là, bien qu'elle sût qu'il lui restait à peine le temps indispensable pour regagner Voraczy et changer de vêtements. Quand l'enfant fut pansée et tout à fait rassurée, elle s'éloigna seulement, en hâtant le pas.

Mais comme elle approchait, elle leva les yeux et vit la bannière princière qui s'élevait lentement au-dessus du château. Le prince Milcza arrivait à Voraczy.

Myrtô ralentit le pas. Maintenant, il ne lui servait à rien de se presser, elle ne pouvait se présenter dans cette tenue de promenade, quelque peu poussiéreuse, devant lui qui tenait tant au décorum le plus strict.

Elle entra par une porte de service, et gagna son appartement… Un quart d'heure plus tard, on frappa chez elle, et elle vit apparaître la comtesse Zolanyi.

—Eh bien! que vous est-il arrivé, Myrtô? Mon fils s'est montré très surpris et mécontent de ne pas vous voir avec nous…

—Je suis désolée, ma cousine! Mais je me suis trouvée retardée…

—Enfin, vous vous en expliquerez avec lui! Il a d'ailleurs dit aussitôt: "Myrtô n'a pu être retenue que par un devoir… à moins qu'elle ne se soit trouvée souffrante!" C'est pour m'assurer de la non-existence de ce dernier motif que je suis entée chez vous en passant… Vous me voyez encore toute stupéfiée, Myrtô! Il est tellement changé! Le voilà redevenu le prince Milcza d'autrefois—le prince charmeur, comme on l'appelait à Paris et à Vienne. Il semble plus jeune, il a dépouillé cette apparence glacée qui nous semblait si pénible, il s'est montré vraiment aimable pour tous. Je crois qu'Irène doit avoir bien deviné… que l'idée d'un second mariage n'est pas étrangère à cette transformation. Peut-être la vicomtesse de Soliers… Elle est fort bien, et surtout très intelligente, douée d'un esprit piquant… Enfin, nous verrons. Pour le moment il nous suffit de noter les changements dont nous allons être les témoins… enchantés, du reste. Mon fils m'a informée que désormais le dîner, auquel il prendra part, aura lieu dans la salle des Banquets, comme autrefois, mais sans la tenue du soir lorsque nous ne serons qu'entre nous, car il tient, m'a-t-il dit, à conserver à ce repas un caractère intime. Vous pourrez donc, Myrtô, vous habiller comme à l'ordinaire.

L'avis était superflu, Myrtô n'ayant qu'une seule robe tant soit peu élégante, qu'elle mettait chaque jour pour le dîner et qui aurait fait pauvre figure près des robes ouvertes de ses cousines, si le prince Milcza avait voulu maintenir le grand apparat qui présidait jadis à ce repas du soir.

Elle descendit quelque temps avant le dîner, dans l'intention de ranger son ouvrage qu'elle se rappelait avoir laissé dans le salon où se tenaient la comtesse et ses enfants. La pièce n'était, ce soir, que faiblement éclairée. En revanche, le salon voisin—le salon des Princesses, comme on le désignait—se trouvait brillamment illuminé.

Comme Myrtô achevait d'enfermer sa broderie dans un sac à ouvrage, le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans ce salon la fit se retourner un peu… C'était le prince Milcza qui entrait.

Non pas le prince Milcza jusque-là connu de Myrtô, mais celui du portrait vu par elle à Paris. Sa mère avait raison, il semblait rajeuni. Cette impression était-elle due à la coupe élégante de sa coiffure autrefois un peu étrange, à la recherche discrète de sa tenue, jadis simplement correcte et tout à fait éloignée de la mode, à son allure plus vive, plus décidée?… ou bien à l'expression adoucie de sa physionomie et à l'absence de ce pli amer des lèvres, de cette sombre tristesse du regard que Myrtô avait encore remarqués, bien qu'atténués et intermittents, pendant la veillée de Noël?

Elle pouvait l'observer à son aise, car il s'était arrêté au milieu du salon, en jetant un coup d'oeil autour de lui…. Et voici qu'elle n'osait avancer, saisie d'une gêne étrange devant le prince Milcza si différent de l'être souffrant et révolté qui avait si profondément ému son âme charitable.

Mais il vit tout à coup la mince silhouette vêtue de noir qui se dessinait au milieu de la pièce voisine, dans la clarté atténuée. Il eut une exclamation joyeuse et s'avança vivement, les mains tendues…

—Enfin, Myrtô! Savez-vous que j'ai fort envie de vous adresser des reproches?

Tout en parlant ainsi d'un ton de bonheur contenu, il s'inclinait et portait à ses lèvres la main de la jeune fille.

—…Mais je vous laisse prononcer votre défense, ma petite cousine, je me suis refusé à vous condamner avant de vous entendre.

Il souriait doucement en la regardant… Et elle retrouvait dans ce regard, mais plus intense encore, le rayonnement qui l'avait frappée dans le portrait de l'hôtel Milcza.

Dominant l'émotion profonde qui l'étreignait, elle raconta alors le fait qui avait motivé son retard.

—Je me doutais qu'il devait exister un motif de ce genre, petite sainte Elisabeth. Dès lors, je n'ose plus me plaindre de ma déception de tout à l'heure.

—Mais vous, Arpad?… votre épaule?

—Elle va maintenant aussi bien que possible. J'en ai extrêmement souffert ces jours derniers, c'est pourquoi j'ai dû remettre de quarante-huit heures mon retour… Voyons, venez un peu en pleine lumière, Myrtô, que je voie si votre mine est meilleure qu'à Noël… Mais oui, je crois que ce séjour à Naples a été bon pour vous… à moins que ce ne soit déjà l'air de Voraczy qui ait produit son effet?

—Peut-être, dit-elle en souriant. J'ai éprouvé tant de contentement en m'y retrouvant!

—Moi aussi, Myrtô. J'avais hâte de quitter Paris, de revenir dans cette demeure… malgré les souvenirs poignants que j'y retrouve.

Sa voix s'altéra un peu, et une lueur douloureuse traversa son regard.

Les grands yeux de Myrtô exprimaient aussi une émotion profonde à cette évocation du passé si proche encore, à la vue de cette douleur paternelle, adoucie et résignée maintenant, qui existait bien toujours dans le coeur du prince Milcza.

Mais la physionomie assombrie du jeune magnat se détendit aussitôt devant ce regard lumineux. Il dit, en serrant la petite main de sa cousine qu'il tenait toujours entre les siennes:

—Vous me faites du bien, Myrtô! Dans mes heures de découragement, de noire tristesse, je pensais à ma petite cousine si vaillante, si doucement gaie malgré les douloureuses épreuves qui ont assombri sa jeunesse. Dieu vous a accordé un grand don. Il a fait de vous une de ces fées bienfaisantes qui répandent autour d'elles la lumière—la douce et rayonnante lumière de leur âme pure. Les pauvres coeurs souffrants en sont tout éclairés… Et c'est pourquoi tous les malheureux vous aiment tant, Myrtô.

Elle murmura en rougissant:

—Vous dites des folies, Arpad!

Il eut un sourire ému en répliquant:

—Soit, admettons! Maintenant, il faut que j'accomplisse les commissions dont je suis chargé. Les dames Millon vous ont peut-être écrit que j'avais été les voir?

—Oui… Oh! combien vous avez été bon, Arpad! dit-elle avec un regard rayonnant de reconnaissance. Mes chers parents!… vous avez pensé à leur tombe!

—Mais c'était, il me semble, la moindre des choses!… Et j'ai eu grand plaisir à connaître cette demeure où vous avez vécu tant d'années, ces excellentes personnes qui vous ont été dévouées… qui le sont toujours, du reste. Elles ont une admiration enthousiaste pour Mademoiselle Myrtô, et je suis chargé de mille souvenirs affectueux. Le petit Jean m'a dit qu'il viendrait vous voir. C'est un gentil enfant, un peu fluet, un peu pâlot… Il m'a fait penser à mon pauvre chéri qui aurait presque son âge cette année.

De nouveau, l'ombre douloureuse voilait les prunelles du prince Milcza.

Avec une délicate adresse, Myrtô sut éloigner la pensée pénible qui ouvrait la blessure à peine fermée. Quand la comtesse et ses filles entrèrent, elles trouvèrent le prince Arpad appuyé à la cheminée, écoutant avec un intérêt amusé le récit que Myrtô, assise en face de lui, faisait des enthousiasmes "démocratiques" du gendre de Madame Millon.

Myrtô put constater aussitôt, comme le lui avait dit la comtesse Gisèle, le changement du prince vis-à-vis de sa famille. Pour Irène seule, il conservait quelque chose de sa hautaine froideur d'autrefois. Non qu'il fût affectueux, les rapports cérémonieux ayant existé jusqu'ici enter lui et le siens n'ayant pas été propices à l'éclosion de ce sentiment, mais il ne montrait plus la glaciale indifférence de jadis, il leur témoignait même un intérêt aimable… Renat, surtout, fut de sa part l'objet d'une attention particulière. Appelant près de lui le petit garçon, il dit en posant sa main sur son épaule:

—Je m'occuperai maintenant de toi, Renat. Je veux que tu deviennes un homme sérieux, digne du nom que tu portes.

Renat baissa le nez d'un air craintif, et la comtesse Gisèle, dont la physionomie exprimait une sorte d'effroi, balbutia:

—Mais, Arpad, je crains… Ce sera un grand ennui pour vous… Et vraiment je crois qu'à l'âge de Renat je puis encore…

Le prince eut un sourire teinté d'ironie.

—Rassurez votre tendresse maternelle, ma mère. Je ne renouvellerai pas pour Renat les corrections d'autrefois… à moins qu'il ne m'y oblige dans des cas graves. Autrement, je suis tout disposé à la traiter avec douceur et à m'attirer son affection… As-tu vraiment peur de moi, Renat? ajouta-t-il en remarquant la mine craintive du petit garçon.

—Oui… un peu, balbutia Renat.

—Quel petit sot tu fais! dit le prince avec une tape amicale sur la joue de son frère. Je suis sûr, au contraire, que nous nous entendrons très bien… Qu'en pensez-vous, Myrtô?

—Mais je crois aussi, répondit la jeune fille avec un sourire encourageant à l'adresse de Renat.

La comtesse Gisèle ne paraissait aucunement persuadée, mais elle n'osa protester. Cependant, comme le maître d'hôtel venait d'annoncer le dîner, elle murmura, tout en posant sa main sur le bras que lui présentait son fils aîné:

—Vous ne le mettrez pas en pension, Arpad?

—Mais non, ma mère, il n'est aucunement question de cela? Je vous en prie, ne vous inquiétez pas à ce sujet. Je trouve seulement qu'il est bon, pour une nature difficile comme celle de Renat, d'être dirigée par une main masculine. Mais je ne me permettrais jamais de prendre à son égard une mesure tant soit peu sérieuse sans votre complet assentiment.

La physionomie de la comtesse se rasséréna à cette déclaration qu'elle n'aurait osé attendre de son fils, étant donné son froid despotisme d'autrefois.

La salle des Banquets était magnifiquement éclairée, des fleurs couvraient la table garnie de merveilleuse porcelaine de Sèvres, de cristaux désespérément fragiles, d'argenterie ciselée avec un art admirable.

Myrtô allait se glisser modestement vers le bas de la table, près de Fraulein Rosa et des enfants, comme elle en avait coutume chez la comtesse Zolanyi. Mais le maître d'hôtel l'arrêta d'un geste respectueux…

—La place de Votre Grâce est ici…

Et il désignait la chaise placée à la droite du prince Milcza.

Myrtô eut une seconde d'hésitation. Ne se trompait-il pas? Qui donc avait donné cet ordre? Et la comtesse Gisèle ne serait-elle pas froissée de voir à la place d'honneur la jeune parente toujours un peu traitée en subalterne?

Mais Terka s'asseyait à la gauche de son frère et Irène, les lèvres un peu pincées, à la droite de sa mère. Myrtô prit donc place près de son cousin, et sa simplicité, sa naturelle aisance eurent vite raison de ce petit moment de confusion causé par l'attention dont le prince Milcza honorait la jeune parente pauvre qui vivait sous son toit.

Combien il était changé! Il causait maintenant, et avec quel charme! Il racontait les impressions de ses voyages, il parlait de son séjour à Paris, des relations renouées, des livres lus, des concerts ou des pièces de théâtre entendus… Myrtô l'écoutait avec un plaisir infini, bien qu'elle ignorât la plupart des gens et des faits dont il parlait. Mais il s'en apercevait aussitôt et la mettait au courant en quelques mots. Il n'entendait pas, évidemment, que sa cousine demeurât tant soit peu en dehors de la conversation.

On vint à parler de la vicomtesse de Soliers, que le prince avait à peu près certainement sauvée d'un accident. Il dit avec un léger mouvement d'épaules:

—Ces jeunes femmes ne doutent de rien? La vicomtesse avait choisi un cheval difficile, par pose, probablement. Ce sont là des imprudences qui peuvent entraîner les plus graves conséquences, non seulement pour soi-même, mais encore pour autrui.

—Madame de Soliers est cependant une femme fort intelligente, dit la comtesse Gisèle.

—Oui, assez, je crois. Elle a surtout l'esprit vif et piquant, elle cause bien. Avec cela, très musicienne, douée d'une jolie voix, assez expressive. C'est une personne agréable… pour ceux qui apprécient les femmes mondaines. Nous aurons sans doute sa visite et celle de son père, cet été. Ils doivent faire un voyage en Autriche et pousser jusqu'ici… pour me remercier encore, disent-ils. Ils m'ont déjà accablé de témoignages de reconnaissance dont je suis réellement confus.

Mais ce n'était rien moins que de la confusion qui s'exprimait dans son regard. Un observateur y eut découvert une forte dose d'amusement railleur… Et il accueillit par un sourire énigmatique cette réflexion de Terka:

—Ils vous doivent bien cette reconnaissance, Arpad, après l'immense service que vous leur avez rendu, et je crois qu'ils ne peuvent faire trop pour vous la prouver.

—En effet, la reconnaissance est une grande vertu, et ce n'est pas moi qui voudrais en détourner qui que ce soit, car mon âme en est profondément pénétrée, dit-il avec une soudaine gravité.

En prononçant ces mots, il regardait sa cousine. Une teinte rose couvrit le teint si blanc, si délicatement satiné de Myrtô, ses longs cils s'abaissèrent, voilant son regard confus. Elle ne vit pas le coup d'oeil malveillant que lui lançait Irène… Mais quelqu'un l'intercepta. Le prince Milcza devait être maintenant au courant des sentiments de sa soeur pour sa cousine Myrtô.

Les sourcils soudain froncés, il demeura quelques instants silencieux, et lorsqu'il lui arriva, dans la soirée, d'adresser la parole à Irène, sa voix reprit pour elle la dureté, son regard, la glaciale froideur d'autrefois.

CHAPITRE XIV

La cadette des jeunes comtesses devait se trouver bientôt, dans tout Voraczy, la seule qui ne cédât pas au charme de Myrtô—ceci, grâce à un incident qui eût pu avoir les suites les plus graves.

Quelques jours après l'arrivée du prince Milcza, Terka, sa cousine et Mitzi revenaient d'une promenade dans le parc, lorsque, d'un sentier transversal, surgit un homme hirsute et en haillons qui s'élança sur Terka, un couteau à la main. C'était un fou furieux qui avait réussi à déjouer la surveillance des gardes de Voraczy et s'était glissé dans le parc.

Mais avant qu'il eût pu toucher Terka, Myrtô était devant sa cousine, et ce fut elle qui reçut la lame dans le bras.

Un garde, qui se trouvait à la poursuite du malheureux, arriva heureusement à cet instant et le blessa d'un coup de revolver. Myrtô, soutenue par Terka et par lui, put rentrer au château, mais, dans le vestibule, elle s'évanouit d'émotion et de faiblesse.

Le prince et sa mère accoururent immédiatement, le docteur Hedaï fut appelé… Heureusement, la blessure n'avait pas de gravité. La physionomie angoissée du prince Arpad se détendit un peu à cette déclaration du médecin, et il baisa la main de sa cousine en murmurant:

—Vous voulez donc, Myrtô, que nous vous soyons tous redevables?

La comtesse Gisèle avait ardemment remercié sa jeune parente, et Terka, dont le coeur était bon et très capable d'affection, n'avait su de quelle façon lui témoigner sa reconnaissance.

Myrtô devenait de plus en plus, à Voraczy, une personne d'importance, sans que sa simplicité, sa ravissante modestie en fussent altérées. Il n'était plus question pour elle de remplacer Fraulein Rosa, la prince Arpad s'était catégoriquement prononcé sur ce sujet, un jour qu'elle se trouvait seule avec sa mère et lui.

—J'autorise encore, pour vous faire plaisir, les leçons de violon, et aussi, si vous le voulez, la lecture à ma mère. Mais quant au reste, je m'y refuse absolument, et ma mère s'est trouvée tout à fait de mon avis.

—Oui, mon enfant, j'ai résolu de vous considérer comme une quatrième fille, ajouta la comtesse en pressant affectueusement les mains de Myrtô.

—Vous êtres trop bonne! dit la jeune fille avec émotion. Mais comment accepter de tout vous devoir ainsi?…

—Vous êtes une petite orgueilleuse, Myrtô, dit le prince avec une douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la famille, que vous nous êtes très chère, et que nous vous sommes infiniment redevables… Allons, laissons ce sujet. Voici Terka déjà toute prête, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous avons à causer ainsi au lieu d'aller revêtir notre tenue de cheval.

Car Myrtô apprenait l'équitation, avec son cousin comme professeur. Très souple, très adroite, elle avait fait de rapides progrès, et maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs promenades.

Elle était la plus délicieuse amazone qui se pût rêver, et lorsqu'elle paraissait sur le perron du château, sa taille admirable dessinée par la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit chapeau à longue plume posé sur sa chevelure aux reflets superbes, Irène avait peine à éteindre la lueur furieuse de son regard. Mais il lui fallait se contenir en présence de son frère, car ayant surpris deux ou trois fois la manière acerbe et malveillante dont elle usait envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si cinglante dureté, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure d'amour-propre. Son animosité envers Myrtô s'en était accrue d'autant, mais elle la dissimulait—ou du moins croyait le faire, car, pour le pénétrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas inaperçues.

Les domaines des environs se peuplaient peu à peu, et, cette fois, le prince Milcza consentait à renouer des relations. Il y avait, à Voraczy, quelques réunions, des promenades étaient organisées… Rien de très mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement déclaré à sa mère qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une place dans sa vie.

Myrtô était de toutes les réunions, elle avait été présentée partout, et l'admiration dont elle était l'objet aurait grisé une âme moins fermement chrétienne que la sienne. Mais à ces succès flatteurs, elle préférait cent fois ses séances de musique avec Terka et le prince Arpad, ou les promenades à pied, à cheval et en voiture, au long desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se rencontrant dans les mêmes pensées très hautes, vibrant aux mêmes admirations tout toutes les beautés. Le prince Milcza paraissait apprécier infiniment l'esprit délicat de Myrtô, la finesse et la sûreté de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accepté avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demandé un jour avec sa charmante modestie accoutumée.

—Je suis très ignorante de beaucoup de choses, vous avez dû vous en apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous fît honte.

—Si je ne vous connaissais si bien, Myrtô, je penserais que vous cherchez un compliment, avait-il répliqué en souriant. Je me mets à votre entière disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez bien me témoigner.

Cette confiance en lui, Myrtô l'avait absolue. Elle connaissait maintenant l'élévation de son âme, la délicatesse de son coeur, quelque temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale… Elle savait aussi que cette parole prononcée jadis par lui, en ce jour dont le souvenir la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander à votre cousin", n'avait rien d'exagéré.

Tout, même le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apporté la mort au petit Karoly. La malheureuse, chassée avec les siens de la demeure due à la générosité du prince Milcza, errait en proie à la misère. Elle était venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effrayée, n'avait même pas voulu l'écouter et l'avait fait renvoyer en disant:

—Si mon fils la voit, il est capable de faire quelque malheur!

Marsa avait rencontré Myrtô, elle s'était jetée à ses pieds, et la jeune fille, émue, avait promis de parler pour elle. Ce n'était pas cependant sans quelque appréhension qu'elle avait rempli sa promesse. Elle allait réveiller de douloureux souvenirs, se heurter sans doute à un violent ressentiment… Et, de fait, le prince, très pâle, le regard dur, l'avait interrompue aux premiers mots.

—Je ne vous refuserai rien, Myrtô, sauf cela!… Sans cette misérable, mon bien-aimé serait encore en vie.

—Mais un chrétien doit pardonner, Arpad!… Et songez à la situation de cette pauvre femme, qui se trouvait sans nouvelles de sa mère et de son enfant malade!

—Pas cela, Myrtô, pas cela, je vous en prie!… Ne comprenez-vous pas que vous me faites mal? avait-il répliqué d'un ton altéré.

Elle n'avait pas insisté et s'était contentée de prier… Le lendemain matin, après l'avoir aidée à se mettre en selle pour la promenade à cheval presque quotidienne, il lui avait dit en retenant sa petite main entre les siennes:

—J'ai donné des ordres pour que la famille de Marsa réintègre le logis d'autrefois. Vous voilà contente, Myrtô?

—Oh! Arpad!

Son regard le remerciait mieux que toute les paroles de reconnaissance, et le pli profond que la lutte contre son ressentiment avait creusé au front du prince, s'effaça aussitôt devant la radieuse lumière de ces prunelles veloutées.

Au cours des promenades où il accompagnait ses soeurs et sa cousine, le prince Milcza s'arrêtait parfois à la porte de quelque pauvre demeure. Les enfants s'enfuyaient, effarés, mais revenaient vite à la voix de Myrtô, bien connue de tous. Les plus grands gardaient les chevaux, tandis que les promeneurs pénétraient dans le triste logis. Le prince interrogeait les habitants sur leurs besoins, sur leurs aptitudes, il caressait les petits enfants et montrait une si grande bonté que la crainte excitée par son apparition se dissipait peu à peu, grâce aussi, il faut le dire, à la présence de Myrtô que tous ces malheureux appelaient "notre ange".

Elle se montrait très confuse des témoignages de gratitude dont elle était l'objet, mais, en revanche, le prince Milcza paraissait prendre plaisir à entendre louer sa cousine. Il y contribuait du reste lui-même en faisant passer une partie de ses aumônes par les mains de Myrtô.

—Tenez, Myrtô, vous remettrez ceci à tel, disait-il en entrant dans le salon de sa mère. Si ce n'est pas assez, dites-le-moi… Et j'ai pensé que l'on pourrait donner la petite maison du bord du lac à ce vieillard, qui a l'air si honnête et si résigné. Qu'en dies-vous?

Rien n'était fait sans son avis, elle avait voix prépondérante sur les décisions de son cousin. Avec le Père Joaldy, et parfois Terka dont l'indifférence se fondait peu à peu au contact de Myrtô, ils discutaient sur la fondation d'écoles ménagères, d'ouvroirs, d'asiles pour les vieillards et les infirmes. Le prince avait tracé lui-même le plan d'un établissement destiné à recueillir les petits enfants abandonnés et qui porterait le nom de son fils.

Le Père Joaldy multipliait les actions de grâces, son regard rayonnait chaque fois qu'en entrant, le dimanche, dans la chapelle pour dire sa messe, il voyait occupé le fauteuil princier si longtemps vide… Et le château tout entier sortait, avec une sorte d'allégresse, de la torpeur où l'avait plongé la misanthropie de son seigneur.

Avec l'été, les réunions se multipliaient. Le prince Milcza avait accepté d'avoir à Voraczy quelques hôtes, entre autres son cousin Mathias Gisza. Le jeune comte était très empressé près de Myrtô, au violent dépit d'Irène, que les malicieuses remarques de ses amies exaspéraient encore.

—C'est ridicule de traiter comme l'une de nous cette jeune fille qui est destinée à l'existence la plus modeste, maman! dit-elle un jour en voyant Myrtô plus jolie que jamais dans une toilette blanche très simple que lui avait offerte la comtesse Gisèle.

Celle-ci regarda sa fille avec surprise.

—Comme l'une de nous?… Tu sais qu'elle-même m'a priée de ne rien lui donner de luxueux et ce n'est pas ma faute si sa beauté pare la plus modeste des toilettes. Quant à une future existence modeste… Irène, je crois qu'elle fera un brillant mariage.

Les lèvres d'Irène se serrèrent nerveusement.

—Elle en est capable! dit-elle entre se dents serrées. Mathias… ou
Arpad, peut-être!

—Oui, Arpad… murmura la comtesse. Il faut que ce soit elle, cette irrésistible petite charmeuse, pour avoir détruit aussi promptement sa farouche défiance. Il serait heureux avec elle…

Irène bondit.

—Comment, vous accepteriez cela, tout simplement? Cette jeune fille sans le sou, cette enfant d'un artiste raté…

—Tu es ridicule, Irène, dit la comtesse d'un ton fâché. Cette jeune fille est une Gisza, son père était de noble race, un peu déchue seulement. Elle est admirablement distinguée, exquise au moral et au physique. Je n'aurai pas une pensée de blâme pour Arpad s'il veut me la donner pour belle-fille.

—Tous en admiration devant elle! dit rageusement Irène. Ah! elle savait ce qu'elle faisait, l'intrigante, avec ses mines pieuses et modestes, son affectation de dévouement! Malgré sa précédente expérience, le prince Milcza s'y est laissé prendre encore…

—Irène, tu ne dois pas parler ainsi! s'écria la comtesse d'un ton sévère, bien rare chez elle, Myrtô a préservé la vie de ta soeur au péril de la sienne, elle est pour nous tous dévouée et affectueuse…

Un bruit de pas au dehors l'interrompit. Le prince Milcza entra avec son cousin et demanda en s'asseyant près de sa mère:

—Myrtô n'est pas encore descendue?

—Si, elle est dans le salon de musique avec Terka… Les voici.

—Arrivez, Mesdemoiselles! dit gaiement le comte Gisza en faisant quelques pas au-devant des jeunes filles. Le prince Milcza va vous annoncer deux importantes nouvelles…

—Oh! importantes! dit le prince avec un léger mouvement d'épaules.

—Voyez ce dédaigneux! Que vous fait-il donc, mon cher?

—Bien d'autres choses, je vous assure!… Voyons, je ne veux pas faire languir les curiosités que vous venez d'éveiller, Mathias. Voici les nouvelles… Tout d'abord l'archiduc François-Charles, qui m'honorait autrefois de son amitié et que j'ai retrouvé cet hiver, à Paris, m'informe qu'en gagnant son domaine de Sehancz, dans une quinzaine de jours, il s'arrêtera une journée ici…

—Vraiment, Son Altesse veut bien! s'écria la comtesse Gisèle d'un air ravi.

—Seconde nouvelle, continua le prince avec la même tranquillité. Le comte de Lorgues et sa fille seront ici la semaine prochaine.

—Ah! vraiment, dit Irène d'un ton de vive satisfaction. Tout cela va amener du mouvement à Voraczy, vous serez obligé de donner des fêtes, Arpad…

—Ne vous réjouissez pas, Irène, interrompit le prince d'un ton railleur. Je donnerai une grande réception en l'honneur de Son Altesse, ceci est à peu près obligatoire, mais ce sera tout, mettez-vous bien cette idée dans la tête. M. de Lorgues trouvera de quoi réjouir son âme d'érudit dans la bibliothèque de Voraczy, Madame de Soliers se contentera de simples petites réunions et de promenades. Je n'ai jamais eu l'idée de rien changer pour eux à nos habitudes.

—Vous désolez cette pauvre Irène, Arpad! dit le comte Mathias avec un sourire malicieux. Il est certain que, dans cet admirable cadre de Voraczy, les grandes fêtes semblent tout indiquées… Qu'en dites-vous, ma cousine?

Et attirant une chaise à lui, il s'asseyait près de Myrtô.

Les sourcils du prince Milcza eurent un bref froncement, et, avant que la jeune fille eût pu répondre, il dit avec une sorte de sécheresse impérieuse:

—Myrtô n'est pas une mondaine, heureusement, elle ne désire que la tranquillité… Du reste, son deuil n'est pas terminé, elle ne pourrait participer à ces grandes réunions que vous paraissez désirer autant qu'Irène, Mathias.

—Oh! pas tant que cela, dit le jeune officier sans s'apercevoir de l'ironie contenue dans le ton de son cousin. Je me trouve fort bien ainsi, du moment où cela vous plaît à tous. Avec ou sans fêtes, Voraczy est pour moi un Eden.

Les lèvres du prince Arpad frémirent un peu, il se détourna pour adresser une observation impatiente à Renat qui entrait… Et, les autres hôtes de Voraczy arrivant pour le thé, la conversation changea de sujet.

On demanda à Myrtô un peu de musique. Le prince Milcza se leva aussitôt en disant qu'il accompagnerait sa cousine. Ils s'éloignèrent vers le salon de musique, et Myrtô ouvrait une petite armoire ancienne pour y choisir un morceau…

—Que jouons-nous, Arpad?

—Ce que vous voudrez, Myrtô. Nous avons les mêmes goûts, vous le savez…

Il s'interrompit, ses traits eurent une crispation douloureuse. Un morceau de musique venait de glisser à terre, et c'était celui qu'avait préféré le petit Karoly, celui qu'il demandait toujours avant tout autre.

—Mon petit chéri… mon petit aimé! murmura-t-il.

Le doux regard de Myrtô enveloppa sa physionomie altérée, la petite main de la jeune fille saisit la sienne… Mais il la repoussa en disant d'un ton sourd et irrité:

—Vous me plaignez… oui, c'est cela seulement, de la compassion…

Toute saisie, un peu pâle elle le regardait sans comprendre… Il lui prit tout à coup les mains en murmurant:

—Pardonnez-moi, Myrtô, je souffre!… Je suis un ingrat, car, quoi qu'il arrive, vous aurez été pour moi une bienfaisante lumière…

Il s'interrompit, Terka et la comtesse Gisza entraient. Au hasard, Myrtô prit un morceau et se dirigea vers le piano, l'âme émue et un peu angoissée.

CHAPITRE XV

Madame de Soliers et son père se trouvaient depuis huit jours les hôtes du prince Milcza. Tous deux étaient tombés en admiration devant les merveilles de Voraczy. Lui, avait peine à s'arracher de la bibliothèque et de la galerie qui contenait d'inappréciables collections; elle, parcourait les pièces de réception, se grisant de ce luxe artistique, déplorant, avec Irène et quelques autres mondaines, que l'on ne pût décider le prince Arpad à donner quelques-unes de ces merveilleuses fêtes qui avaient réuni ici, du temps de la princesse Alexandra, la noblesse hongroise et autrichienne.

—Il parle maintenant de n'en pas offrir même à l'occasion de la visite de l'archiduc! disait Irène. Il paraît s'assombrir, depuis quelque temps.

—Et il est impossible de vaincre sa volonté, ajouta la vicomtesse d'un ton vexé. J'ai bien essayé d'insinuer que je serais charmée de voir une de ces fêtes, mais il m'a répondu très froidement qu'il n'avait plus le goût des grandes réunions mondaines. Je n'ai pas osé insister, car, franchement, comtesse, votre frère est très intimidant quand il prend cet air-là!

—A qui le dites-vous! murmura Irène avec une sourde colère.

—C'est vrai, ma chère comtesse, vous ne paraissez pas être dans ses bonnes grâces. Il n'est pas précisément aimable pour vous, je l'ai remarqué.

—Oui… et à cause de cette Myrtô! dit Irène avec une sorte de rage.

—Comment cela? interrogea la vicomtesse avec un empressement curieux.

—J'ai monté trop franchement mon peu de sympathie pour elle, cela a sufi pour que je sois bonne à pendre aux yeux du prince, qui ne voit plus au monde que sa cousine. Elle a pris sur lui l'influence que possédait le petit Karoly, mais une influence bien augmentée, car il résistait à l'enfant et lui imposait à l'occasion sa volonté, tandis qu'il ne refuse rien à Myrtô. Ah! elle n'aurait qu'un mot à dire, elle, pour obtenir toutes les fêtes qu'elle voudrait! Mais elle s'en garderait bien, parce qu'elle sait que c'est son affectation de simplicité, de sérieux et de piété qui a pris au piège le prince Milcza.

La jeune veuve secoua la tête.

—Affectation est de trop, comtesse. Malheureusement pour vous, Mademoiselle Elyanni est sincère, admirablement sincère, et c'est ce qui fait sa force et son charme irrésistible. Voyez-vous, il n'y a guère à espérer que le prince Milcza change d'avis, je m'étonne seulement que leurs fiançailles ne soient pas déjà chose accomplie.

—Il ne s'agit peut-être, après tout, de la part du prince, que de témoignages de reconnaissance exagérés pour ce qu'il croit devoir à Myrtô.

Madame de Soliers eut un sourire ironique.

—Ne cherchez pas à vous bercer d'illusions, comtesse. La reconnaissance n'a que fort peu à voir dans les sentiments de votre frère à l'égard de sa cousine. Vous avez certainement aussi bien que moi la transformation de son regard lorsqu'il se pose sur elle, l'intonation particulière de sa voix lorsqu'il s'adresse à elle? Hier, je ne sais à quel propos, une ombre était tombée sur sa physionomie, un pli barrait son front. Sa cousine entre, elle le regarde.—Quels yeux admirables elle a, si profonds, et si pleins de lumière!—Aussitôt, plus d'ombre, un visage soudain éclairé… Autre symptôme: il s'assombrit chaque fois qu'il voit s'empresser près d'elle le comte Gisza ou Miheli Donacz, votre jeune et déjà célèbre poète national, qui a chanté Mlle Myrtô en des vers délicieux. Enfin, maints détails m'ont révélé, depuis ces huit jours, ce que vous savez aussi bien que moi: l'amour profond, souverain du prince Milcza pour sa cousine.

En remontant dans son appartement après cette conversation avec Irène, la vicomtesse songeait, un sourire moqueur aux lèvres:

—Hum! la petite comtesse est furieusement jalouse de sa cousine!…
Elle a de la chance, cette jolie Myrtô! Elle aura vraisemblablement à
choisir entre le poète, le comte Gisza et le prince Milcza.
Naturellement, ce sera ce dernier…

Les lèvres de Madame de Soliers eurent un pli d'amertume tandis quelle murmurait:

—Il est si bien, et si parfaitement grand seigneur!… Princesse Milcza… et une fortune fabuleuse… Mais il est inutile de lutter contre elle, je l'ai compris dès le premier jour, en voyant cette créature ravissante de corps et d'âme. J'attendrai la visite de l'archiduc, puis nous quitterons aussitôt cette demeure, car il me sera dur… très dur de rester ici sans espoir.

* * * * *

Myrtô, assise devant son petit bureau, venait d'achever d'écrire aux dames Millon… Et maintenant, un peu renversée sur sa chaise, elle laissait son regard se perdre dans la profondeur bleue de l'horizon qui lui apparaissait par la fenêtre ouverte.

Elle éprouvait depuis quelque temps un peu de lassitude, morale surtout. Malgré tout, une atmosphère de mondanité régnait à Voraczy, et elle y avait été jusqu'ici si peu accoutumée qu'elle en ressentait, à certains instants, une sorte de fatigue. Elle réussissait à la dissimuler—sauf peut-être au coup d'oeil perspicace et toujours en éveil du prince Milcza—mais ici, elle laissait ses nerfs se détendre et son esprit se reposer dans une songerie paisible.

Elle pensait à ses chers pauvres, au vieux Casimir qui allait mourir, à la petite Marcra dont la frêle santé serait bientôt remise, grâce à la générosité du prince Arpad… Et une ombre voilait ses yeux tandis qu'elle songeait au pli soucieux remarqué depuis quelque temps sur le front de son cousin, à sa visible préoccupation, à une sorte d'angoisse traversant parfois son regard. Il souffrait toujours, il luttait sans doute contre ses déchirants souvenirs…

Un coup léger, frappé à la porte, la fit un peu tressaillir… C'était la comtesse Zolanyi, l'air ému et ravi.

—J'ai à vous parler, ma chère enfant, dit-elle en se laissant tomber sur un fauteuil après avoir fait signe à Myrtô de ne pas se déranger. Je viens ici en ambassadrice… ou plus exactement, je remplace votre mère. Il s'agit, en effet, de deux demandes en mariage.

Myrtô eut un vif mouvement de surprise et son teint s'empourpra un peu.

—Des demandes en mariage? pour moi? dit-elle d'un ton incrédule.

—Mais oui, pour vous? Pourquoi semblez-vous si étonnée?

—C'est que je suis sans dot, ma cousine, et je croyais…

—Il y a encore des gens désintéressés, qui apprécient la beauté morale et physique au-dessus de l'argent. Le prince Milcza a reçu la confidence de Miheli Donacz, et il m'a chargée de vous présenter la demande de ce jeune poète, déjà une de nos gloires nationales et qui souhaite ardemment vous faire partager les honneurs qui l'attendent. C'est un noble caractère, vous avez pu le juger, du reste. Déjà riche, il appartient, en outre, à une vieille et honorable famille, et il est excellent chrétien.

—Oui, je le sais, et j'estime profondément ses grandes qualités, murmura Myrtô.

Pourquoi, soudain, une tristesse étrange, une mystérieuse angoisse l'envahissaient-elles?

—L'autre demande m'a été faite par le comte Gisza. Vous avez pu, lui aussi, l'étudier et le juger. C'est un charmant garçon, riche, suffisamment sérieux, très estimé comme officier. Il vous admire et vous aime, Myrtô, et son oncle, qui lui a servi de père, lui donne son consentement, après m'avoir écrit à ce sujet.

Myrtô, un peu pâle maintenant, baissait les yeux, en froissant d'un mouvement inconscient ses petites mains sur sa jupe blanche.

—Je ne vous demande pas une réponse immédiate, mon enfant, vous réfléchirez tant qu'il vous plaira, continua la comtesse. Vous choisirez en toute indépendance, et je crois que l'un ou l'autre de ces deux partis eût été pleinement approuvé par votre mère.

Myrtô leva les yeux, elle dit d'un ton calme et résolu:

—Je crois, ma cousine, qu'il est inutile de laisser M. Donacz et le comte Gisza dans l'incertitude, du moment où je suis certaine, demain comme aujourd'hui, de leur répondre par un refus.

—Myrtô!… est-ce possible! balbutia la comtesse. Il faut absolument réfléchir, mon enfant… Que leur reprochez-vous, voyons?

—Rien, oh! rien! J'admire leur désintéressement, vous le leur direz en les remerciant… mais je dois vous avouer, ma cousine, que mon coeur est complètement froid à leur égard.

—Petite ingrate!… eux qui vous aiment tant! Ce pauvre Mathias!…
Vous voulez donc le désoler, Myrtô?

—J'en suis au regret… Mais il se consolera, ma cousine… Et il est plus loyal de lui enlever dès maintenant tout espoir.

—Je n'ose insister, mon enfant… Du moment où votre coeur ne parle pas, je comprends… Mais je suis peinée du chagrin que je vais lui causer.

—Moi aussi, dit Myrtô avec émotion. Mais cependant il m'est impossible d'agir autrement… Pardonnez-moi, ma bonne cousine, l'ennui dont je suis cause pour vous!

—Je n'ai rien à vous pardonner, ma pauvre petite! Je regrette seulement que vous ne puissiez trouver votre bonheur dans l'un de ces excellents partis… Allons, mignonne, embrassez-moi, et n'en parlons plus. Mathias partira ce soir, vous n'aurez pas ainsi l'embarras de le revoir.

Elle baisa le front de la jeune fille et s'éloigna.

Quelques instants, Myrtô demeura immobile et songeuse… La bizarre angoisse ressentie tout à l'heure ne s'évanouissait pas. Pourquoi la communication de la comtesse Gisèle lui produisait-elle cet effet, puisque la demande de ces deux jeunes gens, si flatteuse qu'elle fût pour une jeune fille sans fortune, la laissait entièrement froide?

Myrtô se leva d'un mouvement résolu. Elle était accoutumée à réagir contre les impressions vagues, à ne pas s'engourdir dans d'inutiles rêveries… Ayant jeté un coup d'oeil sur sa coiffure, elle descendit, car l'heure du thé approchait.

Au lieu de gagner directement le salon des Princesses, où se réunissaient à cette heure les hôtes du château, elle entra dans le salon de musique pour chercher une Berceuse, oeuvre du prince Milcza, qu'elle avait jouée la veille avec lui pour la première fois, et qu'elle souhaitait revoir seule tout à son aise pour en mieux détailler les délicates beautés et la pénétrante expression.

Près d'une des portes-fenêtres ouvrant sur la terrasse, Irène se tenait debout, les traits durcis et le regard sombre. Elle enveloppa sa cousine d'un noir coup d'oeil et dit d'un ton sifflant:

—Eh bien! il paraît que vous faites la dédaigneuse, mademoiselle Elyanni? Un Miheli Donacz, un comte Gisza ne vous suffisent pas! Vous rêver sans doute mieux que cela?

—Je ne rêve rien du tout, répliqua froidement Myrtô. Je n'ai jusqu'ici jamais beaucoup pensé au mariage, étant si jeune encore et sachant que mon manque de dot pourrait être un obstacle… mais ce que je sais, c'est que M. Donacz et le comte Gisza, malgré leurs très réelles qualités et l'estime dans laquelle je les tiens, me sont trop indifférents pour que j'aie eu un seul instant d'hésitation.

Irène eut un petit rire bref et sardonique.

—C'était bien la peine, vraiment, qu'il vous entourent de tant d'hommages, que Miheli Donacz chante la jeune Grecque et ses yeux de lumière, que le comte Mathias délaisse pour vous le château de son oncle, où l'on donne des fêtes si exquises? Vous êtes un coeur de marbre, Myrtô!

Elle rit de nouveau et s'avança lentement vers le milieu du salon, tandis que Myrtô, dominant l'impatience irritée qui la gagnait, se penchait vers un casier à musique.

—Enfin, à défaut de votre mariage, je crois que nous en aurons un autre, continua tranquillement Irène. J'ai idée que le prince Milcza… Il vient de s'en aller du côté des serres avec Mme de Soliers, soi-disant pour lui montrer je ne sais quelle plante qu'elle désirait connaître. Mais il semblait très ému, très anxieux… Je pense, Myrtô, qu'il y aura ce soir une fiancée à Voraczy.

Myrtô se redressa brusquement, aussi blanche soudain que sa robe, ses yeux un peu dilatés se posèrent sur Irène…

—Elle! Oh! vous croyez? dit-elle d'une voix étouffée.

—Mais, certainement! Pourquoi semblez-vous si étonnée? Ne fera-t-elle pas une charmante princesse? Elle est fort gracieuse, et si intelligente! Je m'explique maintenant le séjour du prince à Paris, et sa transformation si complète.

—Mais pourtant, il ne paraissait pas… il est plutôt froid avec elle… Et elle est très mondaine… dit Myrtô.

Sa voix lui paraissait étrange, comme très lointaine, une sorte de brouillard passait devant ses yeux…

—Oh! il saura l'habituer à ses goûts, et comme elle en est fort éprise, elle se pliera volontiers à ce qu'il voudra. Je pense qu'il sera très heureux, et nous aurons une aimable belle-soeur qui égayera tout à fait cette demeure.

Myrtô se pencha de nouveau vers le casier et attira à elle au hasard quelques morceaux de musique. Irène l'enveloppait d'un regard de satisfaction méchante, elle semblait noter la pâleur de ce teint admirable, le frémissement des petites mains dont la forme idéale et la finesse avaient si souvent fait son envie.

Mais un appel de sa mère lui fit quitter le salon… Myrtô remit alors en place les morceaux qu'elle feuilletait machinalement, ne se souvenant même plus de ce qu'elle cherchait. Elle sortit sur la terrasse, descendit les degrés et, toujours machinalement, se dirigea vers le parc.

Les paroles d'Irène bourdonnaient singulièrement dans son cerveau. "Je crois, Myrtô, qu'il y aura ce soir une fiancée à Voraczy."… Jamais elle n'aurait pensé… non, jamais!

Pourquoi donc cette supposition d'Irène l'avait-elle si profondément surprise et troublée? Il n'y avait cependant rien d'étonnant à ce que le prince Milcza, guéri de sa longue crise morale, cherchât à se refaire un intérieur… Seulement, il semblait bizarre qu'il eût choisi cette jeune femme très mondaine.

Il avait été séduit sans doute par son intelligence, par la vivacité de sa physionomie et le piquant de son esprit, par les délicates flatteries qu'elle ne lui ménageait pas…

Cependant, il se montrait simplement pour elle, comme pour tous les hôtes féminins de Voraczy, un maître de maison très courtois, sans rien de plus. Aucun empressement, aucune sympathie même…

Mais il n'aimait peut-être pas laisser voir ses sentiments, il les ferait connaître seulement à l'élue…

Myrtô s'en allait comme en un rêve, les pensées s'entrechoquaient dans son cerveau… Elle se trouva tout à coup devant le temple grec, elle gravit les degrés et s'arrêta sur le péristyle.

Elle se trouvait près de la colonne où il était appuyé au moment où allait se consommer son crime… Et la pensée de cette scène, de l'émotion poignante de ces instants saisit Myrtô, l'envahit, la pénétra de douceur et d'amertume immense…

Elle ouvrit la porte du temple… Une aïeule du prince Arpad avait fait de l'intérieur un sanctuaire dédié aux saints patrons de la Hongrie. Leur effigie était là, taillée dans le marbre… Entre tous, Myrtô vénérait la sainte duchesse de Thuringe, et ce fut devant elle qu'elle alla s'agenouiller, ce fut vers son doux visage qu'elle leva ses yeux suppliants.

Que demandait-elle ainsi? Elle ne le savait pas exactement… elle souffrait et elle implorait le secours.

Peu à peu, quelque apaisement descendit en elle. Le compatissant regard de sainte Elisabeth versait un réconfort sur son coeur bouleversé par un mystérieux émoi. Elle joignit les mains en murmurant avec ferveur:

—Ma chère sainte, priez pour lui!… Qu'il soit heureux, que sa chère âme, surtout, soit sauvée… Son bonheur est mon bonheur, je sens que je l'achèterais avec joie par une grande souffrance.

Elle se releva et sortit du petit temple. L'heure s'avançait, on devait s'étonner là-bas de son absence…

Mais elle s'arrêta encore sur le péristyle. De nouveau, le souvenir de ce qui s'était passé là l'étreignait, à la fois douloureux et si doux…

Combien, depuis lors, il avait su délicatement lui témoigner sa reconnaissance!… Car elle avait compris qu'il ne la remerciait pas seulement de son dévouement pour son fils, mais plus encore, peut-être, de son intervention en cette minute tragique qui allait décider de son éternité. C'était par reconnaissance qu'il l'entourait d'attentions chevaleresques, par reconnaissance qu'il se montrait si empressé à prévenir tous ses désirs charitables, par reconnaissance encore qu'il mettait tant de charme pénétrant dans son regard et dans sa voix, qu'il les adoucissait si bien pour elle comme autrefois pour Karoly.

Elle lui avait fait du bien, il le lui avait dit plusieurs fois. Ne devait-elle pas remercier Dieu d'avoir été choisie comme l'instrument, bien humble et bien imparfait, dont il s'était servi pour donner un peu de paix à cette âme révoltée?… Maintenant, une autre continuerait la tâche. L'épouse aimée pourrait beaucoup si elle savait comprendre cette âme vibrante sous son apparence altière et froide, ce coeur qui avait, unies à une virile énergie, des délicatesses presque féminines, et d'immenses ressources d'affection, comme l'avait prouvé son ardent amour paternel.

Devant l'esprit de Myrtô se dessina la mince silhouette de Mme de Soliers, son fin visage souriant et spirituel, au regard mobile, souvent moqueur…

—Le comprendra-t-elle? Le rendra-t-elle heureux?

Un étonnement lui demeurait que le prince eût choisi cette jeune femme… Et pourtant, Irène avait raison, ceci expliquait son séjour à Paris, et le changement qui avait fait du père désespéré un homme jeune et charmeur comme autrefois.

Elle le revoyait là, assis au bas de ces degrés, près de la chaise longue de son fils. Combien il était sombre et froid! Et cette volonté tyrannique dont Myrtô, comme les autres, avait senti souvent le poids… Et cette scène à propos de Miklos…

Tous les souvenirs de ces dix-huit mois lui revenaient, tour à tour poignants et doux, tandis que les larmes montaient lentement à ses yeux… Et de nouveau elle oubliait l'heure, elle laissait s'écouler les minutes dans ce retour vers le passé.

Le soleil, déjà bas sur l'horizon, enveloppait d'une clarté rose la jeune fille vêtue de blanc qui s'appuyait à la colonne de marbre, évoquant, dans sa pure beauté grecque, la pensée d'une jeune prêtresse de Minerve Athénée. Dans les grandes prunelles noires flottait une souffrance profonde, mais aussi une calme résignation. Un cerne léger s'était formé sous les yeux de Myrtô, et sa tête charmante se penchait un peu, comme si elle avait peine à supporter la lourde chevelure teintée d'or fauve par les rayons du soleil…

Aux alentours, le sol était couvert d'un épais gazon qui étouffait le bruit des pas… Comme Myrtô l'avait fait un jour, quelqu'un apparaissait inopinément au tournant du temps. Mais cette fois c'était "lui"…

Elle eut un brusque mouvement et pâlit encore davantage… Déjà, il escaladait les degrés et s'avançait vers elle…