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L'Exilée

Chapter 8: CHAPITRE V
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About This Book

The narrative follows Myrtô, a delicate, musically gifted young woman who shoulders household duties and tenderly cares for her frail mother after the father's death. Facing financial strain and the looming prospect of orphanhood, she balances domestic thrift, religious devotion, and artistic aspiration while maturing beyond her years. The story examines filial sacrifice, the clash between idealism and practical necessity, and the quiet dignity of a young woman navigating loss, social constraints, and personal responsibility.

Quel misanthrope était-il donc, si jeune encore? Une grande douleur, peut-être, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su réagir chrétiennement, il s'enfonçait dans une orgueilleuse mélancolie…

Myrtô, tout en songeant ainsi, commençait à défaire sa malle. Une petite jacinthe tomba tout à coup sur les piles de linge…

—Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien précieusement, puisque je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici.

Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout près du portrait de la chère disparue. Longuement, elle considéra le fin visage aux yeux très beaux, mais sans profondeur…

—Mère chérie, je voudrais tant être encore près de vous, dans notre humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot.

* * * * *

Ce fut Terka qui assuma la tâche de faire visiter le château à Myrtô. Sa froideur n'avait pas l'apparence de fierté presque dédaigneuse que revêtait celle d'Irène; elle semblait faire partie inhérente de son caractère, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se montrer aimable et empressée.

Myrtô vit donc en détail la magnifique demeure, elle admira en artiste, sans l'ombre d'envie, les merveilles qu'elle contenait. Elle contempla les reliures anciennes et sans prix des volumes contenus dans la bibliothèque, les peintures admirables ornant les plafonds des salons meublés avec un luxe inouï, les pièces d'orfèvrerie sans pareilles renfermées dans la salle des banquets, où avaient lieu autrefois de somptueuses agapes, ainsi que Terka l'apprit à Myrtô.

—Maintenant, elle ne sert plus, car le prince prend ses repas dans son appartement, avec son fils.

—C'est un très jeune enfant, n'est-ce pas?

—Oui, il a cinq ans, et il en paraît à peine trois. C'est un pauvre petit être chétif, dont l'intelligence est par contre très développée. Il est l'idole de son père, sa consolation.

—Je n'ai pas compris ce que m'a dit Renat; le jour de notre arrivée… que son frère n'était plus marié, et qu'il l'était tout de même? J'ai supposé qu'il voulait expliquer par là que le prince était veuf…

Terka, qui franchissait en ce moment la porte de la salle, tourna vers
Myrtô un visage assombri.

—Non, il n'est pas veuf, et l'enfant avait raison. Le prince Milcza est divorcé.

—Ah! murmura tristement Myrtô.

—Il a obtenu le divorce en France, où il résidait fréquemment, après je ne sais quelles formalités et des difficultés sans nombre. Elle aussi bien que lui était acharnée à le vouloir pour recouvrer sa liberté… Donc aux yeux de certains gens, il n'est plus marié, et pour nous, il l'est toujours. Mais nous ne parlons jamais de ces tristes choses, que nous n'avons pu empêcher… Oh! malheureusement non! dit Terka avec un soupir.

—Et il a gardé l'enfant?

—Oui! grâce à Dieu! S'il ne l'avait pas obtenu, je ne sais à quelles extrémités il se serait porté!… Pauvre Arpad, la foi est morte en lui! murmura mélancoliquement Terka.

Myrtô secoua la tête.

—La foi meurt-elle jamais complètement, Terka? Il me semble qu'il en reste dans toute âme une étincelle cachée, capable de jaillir un jour.

—Je ne sais… En tout cas, personne ici ne se risquerait à tenter chez lui cette résurrection morale.

—Oh! pourquoi donc? dit Myrtô avec surprise.

Terka ka regarda d'un air stupéfié.

—Pourquoi donc?… Il ne vous a donc pas suffi de le voir, l'autre jour, pour comprendre que jamais il ne supporterait un mot à ce sujet?… non, pas même de la part du Père Joaldy qui lui a pourtant fait faire sa première communion!… Oh! vous ne savez pas encore ce qu'il est, Myrtô, sans cela vous ne m'auriez pas adressé une pareille question!

—C'est que, dit doucement Myrtô, je ne comprends pas que l'on puisse vivre près d'une âme souffrante et séparée de Dieu sans essayer de la guérir et de la ramener à Lui.

—Une autre, peut-être… mais celle du prince Milcza, non! Vous vous en rendrez compte en le connaissant.

La fin de la visite du château ne causa plus à Myrtô le même plaisir. Elle regarda distraitement la salle des Magnats, où se voyait le fauteuil princier surélevé de plusieurs marches, la salle des Fêtes, le jardin d'hiver, toutes merveilles qui la laissaient maintenant singulièrement froide. Elle pensait au maître de ces magnificences, à cet être qui souffrait peut-être douloureusement, et d'autant plus que l'espérance divine avait quitté son coeur. Une pitié immense envahissait le coeur de Myrtô pour ce grand seigneur qui se trouvait ainsi plus pauvre, plus dénué qu'elle, l'humble orpheline obligée de gagner son pain.

A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que royale, cette armée de serviteurs supérieurement dirigée par Vildy, la majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu d'amour divin eussent été un baume infiniment plus doux sur les blessures qu'il avait pu recevoir.

Jusqu'ici, Myrtô ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils complètement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisèle n'exerçait ici aucune autorité en dehors de son service privé, Vildy et Katalia continuaient à tout diriger, et Myrtô remarquait parfois combien la comtesse et ses enfants semblaient gênés et peu chez eux dans cette demeure.

Renat avait commencé ses leçons de violon. Après avoir entendu Myrtô jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagnée par Terka, il avait bien voulu déclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur. Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop à souffrir des écarts de caractère qu'il réservait pour Fraulein Rosa dont les leçons l'horripilaient, prétendait-il.

Myrtô faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse, appréciant le charme exquis de sa voix et d'une diction très pure, en avait fait sa lectrice.

Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades à pied ou en voiture. Irène la chargeait sans façon de tout ce qui la gênait: ombrelle, manteau, sac à ouvrage. Myrtô remplaçait évidemment pour elle une femme de chambre. Renat, peu à peu, imitait sa soeur, si bien que Myrtô revenait parfois du parc très lasse et les bras brisés de fatigue.

La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les autres châtelains de la contrée, elles avaient reçu de nombreuses visites, mais Myrtô demeurait complètement à l'écart, elle restait invisible pour les étrangers reçus à Voraczy.

Les petites épines de sa situation se trouvaient compensées par la possibilité d'assister chaque jour à la messe et par l'appui spirituel qu'elle trouvait dans le Père Joaldy, l'aumônier de Voraczy, prêtre instruit et pieux, âme sereine qui se sanctifiait dans le recueillement et dans la charité apostolique exercée envers les pauvres, très nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1. Intendants.] étaient souvent durs et rapaces.

Une après-midi, les jeunes filles s'attardèrent à travailler dans le parc. Elles se hâtèrent enfin d'arriver pour l'heure du thé… Au passage, Myrtô dit, en désignant une allée du parc:

—Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin doit être beaucoup plus direct.

—Oui, mais il nous conduirait au temple grec près duquel le petit
Karoly passe ses journées.

—Eh bien? dit Myrtô en regardant Irène avec surprise.

—Eh bien! je ne me soucie pas du tout qu'un caprice de l'enfant ou de son père nous immobilise là! Nous n'allons près de Karoly que par ordre… et c'est bien assez, je vous assure!

—Oh! votre neveu, Irène! fit malgré elle Myrtô presque scandalisée.

—Irène, murmurait en même temps Terka en jetant sur elle un regard plein d'effroi.

Irène baissa sa voix en répliquant:

—Ne crains rien, il n'y a personne… Mais vous avez l'air de penser, candide Myrtô, que nous pouvons agir près de Karoly comme le font généralement les tantes près de leur neveu?

Elle regardait sa cousine d'un air mi-moqueur, mi-sérieux.

—Mais je me demande pourquoi?… dit Myrtô.

—Pourquoi? Pourquoi?… Eh bien! parce qu'il est le fils du prince
Milcza!

Elle eut un petit éclat de rire ironique en rencontrant le regard surpris de Myrtô.

—Vous ne comprenez pas?… Je vous expliquerai cela plus tard, maintenant nous n'avons pas le temps. Marchons plus vite.

En peu de temps, elles arrivèrent près de la grande terrasse de marbre sur laquelle donnait le salon où se tenait habituellement la comtesse Zolanyi. Irène, tout en gravissant les degrés, s'écria:

—Mes cheveux sont un peu défaits, mais tant pis, je ne remonte pas!
J'ai soif et je vais vite me servir une tasse de…

Elle s'interrompit brusquement et s'arrêta net. Deux lévriers noirs apparaissaient au seuil du salon et s'élançaient vers elle…

—Ciel! le prince est là! murmura-t-elle d'une voix étouffée. Et justement nous sommes si en retard!… Et mes cheveux!…

—Redescends et cours vite à ta chambre, conseilla tout bas Terka.

—Pour le faire attendre davantage?… D'ailleurs il m'a vue certainement… Eh bien! où allez-vous, Myrtô? Venez, au contraire, vous détournerez peut-être un peu l'orage.

Myrtô entra à la suite de ses cousines… En face de la comtesse, le prince Milcza, vêtu de flanelle blanche et à demi enfoncé dans un fauteuil, feuilletait distraitement une revue. Il tourna vers les arrivantes ce regard sombre qui avait si bien effrayé Myrtô.

—Vos montres retardent par trop, comtesses, dit-il d'un ton glacé.

Il aperçut à ce moment Myrtô qui se dissimulait un peu derrière ses cousines et, se levant, il s'inclina pour la saluer.

La comtesse s'empressa de faire la présentation, dans l'intention, sans doute, de détourner l'orage, comme disait Irène. Le prince adressa quelques mots polis et froids à Myrtô, qui réussit à répondre sans trop se troubler, malgré l'étrange timidité dont elle était tout à coup saisie.

Le prince Milcza tendit la main à ses soeurs et s'assit de nouveau en face de sa mère. Irène s'avança vers la table à thé pour remplir son office accoutumé. Mais la voix brève du prince s'éleva…

—Laissez Terka nous servir le thé et allez vous recoiffer, Irène.
Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en désordre.

La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester… Myrtô s'était assise près de la table à thé, et, voyant que la comtesse travaillait à l'aiguille, elle prit elle-même un ouvrage commencé.

Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de détachement hautain. Il parut à peine s'apercevoir que Renat, entré doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la main.

Myrtô sentait autour d'elle une atmosphère inaccoutumée. Sur la comtesse comme sur ses enfants, une gêne étrange semblait lourdement peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis près de sa mère, aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin méticuleux que Terka apportait toujours à la confection du thé paraissait se doubler aujourd'hui, comme s'il lui eût fallu absolument atteindre à la perfection… Et en rentrant dans le salon, Irène, si frondeuse en paroles, se glissa silencieusement à sa place, voulant sans doute éviter d'attirer sur elle l'attention de son frère.

C'était la présence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet effet singulier… Myrtô l'éprouvait pour sa part. Mais à cela, rien d'étonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'était pour lui qu'une étrangère, comme il l'avait nettement marqué en l'appelant tout à l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne lui avaient pas refusé le titre de cousine.

En le voyant en pleine lumière, Myrtô avait constaté aussitôt l'extrême ressemblance du prince avec le portrait de l'hôtel Milcza. Seulement, il y avait entre eux la différence qui sépare un homme dans tout l'éclat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vécu et souffert. Le beau visage du prince avait une expression dure et altière, encore accentuée par le pli dédaigneux des lèvres, et il fallait convenir que l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brèves de ce fils et de ce frère n'étaient pas faits pour encourager les épanchements de siens.

Les deux lévriers, qui s'étaient couchés aux pieds de leur maître, se dressèrent tout à coup et s'élancèrent vers une des portes-fenêtres. La comtesse, levant les yeux, dit vivement:

—Ah! c'est Karoly!

Une forte femme brune, jeune encore, portant un riche costume national, apparaissait au seuil du salon. Elle tenait entre ses bras un enfant—un frêle petit être vêtu de blanc qui ne semblait pas avoir dépassé trois ans.

La comtesse se leva avec empressement et, s'avançant, prit l'enfant des mains de la servante. Terka, ses soeurs et Renat s'approchèrent, ils effleurèrent d'une caresse les cheveux noirs qui couvraient la tête du petit garçon, en ayant l'air d'accomplir ainsi quelque rite d'indispensable étiquette… Et la comtesse elle-même ne montrait pas plus d'expansion envers son petit-fils.

Karoly tourna vers son père ses yeux noirs trop grands, sa pâle petite figure souffrante et un peu maussade s'éclaira soudain, et il tendit les bras vers le prince… Celui-ci se leva, il vint vers l'enfant et le prit entre ses bras.

Son visage dur et sombre s'était soudain incroyablement adouci, ses yeux superbes s'imprégnaient d'une caressante tendresse en se posant sur le petit être blotti contre sa poitrine… Il ne semblait plus le même homme, il était vraiment bien en cet instant le jeune magnat du portrait vu par Myrtô.

Karoly, la tête penchée sur son épaule, contemplait son père avec une sorte d'adoration. Ses petits doigts maigres caressaient doucement la chevelure sombre, extraordinairement épaisse et bouclée, qui donnait à la physionomie du prince Milcza un caractère un peu étrange.

Le regard de l'enfant tomba tout à coup sur Myrtô qui était demeurée assise et le regardait avec un intérêt compatissant. Il la considéra un instant, puis étendit le doigt vers elle.

—Qui est-ce, papa?

Il avait une toute petite voix douce et chantante, qui s'alliait bien à sa frêle apparence.

—Va le lui demander, mon petit chéri, répondit le prince Milcza.

Il le mit à terre, et l'enfant fit quelques pas vers Myrtô.

Comme il était petit et délicat!… Le coeur de Myrtô se serra de pitié. Elle se leva et, se penchant vers Karoly, le prit entre ses bras.

—Je m'appelle Myrtô Elyanni, et je viens de France, dit-elle en enveloppant l'enfant du doux rayonnement de ses prunelles veloutées.

—Myrtô… Myrtô… répéta Karoly en passant sa petite main sur celle de la jeune fille. C'est joli… et vous resterez ici?

—Mais je le pense.

—Je suis content… Je veux rester avec vous aujourd'hui.

Et, d'un geste confiant, l'enfant passait ses bras autour du cou de
Myrtô.

—Voilà une sympathie spontanée dont Karoly n'est pas coutumier, dit le prince qui suivait cette scène d'un regard énigmatique. Vous devez aimer beaucoup les enfants, Mademoiselle, et celui-ci en aura eu l'intuition?

—En effet, prince, je suis très attachée à ces chers petits êtres, et j'en ai l'habitude, car je m'occupais beaucoup, à Neuilly, d'un patronage voisin de notre logis.

—Vous pouvez vous retirer, Marsa, dit le prince en s'adressant à la servante demeurée près de la porte. Servez-nous promptement le thé, Terka. Vous êtes d'une lenteur désespérante, aujourd'hui.

Il s'assit de nouveau, tandis que Myrtô reprenait sa place en gardant Karoly sur ses genoux. L'enfant se blottissait contre elle et demeurait silencieux, mais son regard ne quittait pas son père dont les yeux, chaque fois qu'ils rencontraient ceux de Karoly, prenaient cette expression de caressante douceur qui contrastait tellement avec leur habituelle dureté, dont la voix si brève, si froidement impérieuse, avait des intonations incroyablement tendres en s'adressant à l'enfant.

Le prince parlait fort peu, d'ailleurs, et le salon de la comtesse Zolanyi avait perdu ce soir sa physionomie accoutumée, alors qu'Irène et Renat l'animaient de leur vivacité et de leur bavardage. La comtesse elle-même, qui aimait fort à causer d'ordinaire, semblait avoir peine à trouver quelques sujets de conversation, bien vite épuisés par le laconisme de son fils.

Le maître d'hôtel apporta pour Karoly du lait dans un petit pot ciselé qui était une pure merveille. L'enfant voulut que Myrtô elle-même le lui versât dans une tasse, et qu'elle soutînt celle-ci tandis qu'il buvait lentement.

—Vous venez d'obtenir un excellent résultat, Mademoiselle, dit le prince d'un ton satisfait. Depuis quelques jours, Karoly ne voulait plus prendre son lait, et je n'osais le forcer, craignant qu'il n'en résultât plus de mal que de bien. Mais ce jeune capricieux se décide aujourd'hui… en votre honneur, probablement.

—Je l'aime bien, papa, dit la petite voix de Karoly.

—Vous pouvez être fière, Myrtô, les sympathies de Karoly ne sont jamais si promptes, d'ordinaire, dit en souriant la comtesse Gisèle.

—Cela n'a pas d'inconvénient maintenant. Je saurai lui apprendre plus tard la défiance, répliqua le prince d'un ton dur qui impressionna singulièrement Myrtô.

Il se leva et sortit sur la terrasse. Ayant allumé un cigare, il se mit à fumer en marchant de long en large.

Irène et Renat osèrent alors remuer un peu et commencèrent à parler d'une voix assourdie. Mais leur mère mit bientôt un doigt sur sa bouche en indiquant Karoly du regard. L'enfant s'endormait dans les bras de Myrtô.

Le prince Milcza rentra doucement, il s'assit et se mit à lire jusqu'au moment où Karoly se réveilla. Il se retira alors, emportant l'enfant un peu ensommeillé encore, et qui répétait en adressant à Myrtô de petits signes de main:

—Je vous aime, Myrtô. Vous viendrez vous amuser avec moi, vous me direz des histoires. J'aime beaucoup les histoires…

Lorsque la porte se fut refermée sur le prince, le silence régna encore un moment dans le salon. Puis Renat se leva, s'étira brusquement et s'élança au dehors en murmurant:

—Je n'en peux plus!

Irène sortit un mouchoir de batiste et l'appuya contre son front en disant d'une voix dolente:

—J'ai une atroce migraine! C'est une chose horriblement fatigante d'avoir à se surveiller ainsi, quand on sait qu'un mot, un simple mouvement peut être l'objet de critiques sévères… et injustes.

—Irène! dit la comtesse avec un coup d'oeil plein d'effroi vers la porte.

—Voyons, maman, vous n'allez pas supposer que le prince Milcza écoute au trou de la serrure! répliqua la jeune fille avec un petit rire ironique.

—Mais un domestique peut entendre, mon enfant!… Et si jamais un mot pareil arrivait à ses oreilles!… Tu ne veilles pas assez sur tes paroles, Irène.

—C'est quelquefois plus fort que moi, maman. J'ai des moments de révolte, voyez-vous… Allons, je vais imiter Renat en faisant un petit tour dans le parc pour me calmer les nerfs… Vous aussi, Myrtô? dit-elle en voyant la jeune fille se lever.

—Non, je vais faire une prière à la chapelle, Irène.

Une petite lueur ironique et quelque peu méchante passa dans le regard d'Irène. Elle sortit en même temps que Myrtô, et, dans le corridor, posa une seconde sa main sur le bras de sa cousine.

—C'est cela, allez prendre des forces, Myrtô, car, ou je me trompe fort, vous aurez sous peu à déployer toute votre patience et votre… comment dirais-je? votre humilité. Karoly vous a en grande faveur… Or, vous saurez ce qu'il en coûte de posséder la faveur de Karoly.

—Que voulez-vous dire, Irène? fit Myrtô en la regardant avec surprise.

—Vous le saurez bientôt… et je souhaite charitablement que votre esclavage ne dure pas plus longtemps que le mien.

Elle se mit à rire d'un air moqueur et s'éloigna, laissant Myrtô stupéfiée et perplexe.

CHAPITRE V

Le lendemain matin, en sortant de la chapelle, Myrtô trouva à la porte Constance, la femme de chambre parisienne de la comtesse Zolanyi, qui l'informa que sa maîtresse désirait lui parler.

Myrtô, un peu surprise, la suivit jusqu'à l'appartement de la comtesse. Celle-ci était encore couchée. Elle tendit la main à la jeune fille en s'écriant:

—Arrivez vite, enfant! Mon fils vient de m'envoyer un mot… Du reste, je m'y attendais, après ce qui s'est passé hier. Il paraît que l'enfant n'a fait que parler de vous toute la soirée, et ce matin encore, à peine éveillé. Le prince demande donc que vous passiez la matinée et l'après-midi près de son fils.

—Si cela peut faire plaisir au pauvre petit, certainement… Mais j'ai ce matin la leçon de Renat…

La comtesse leva les mains au ciel.

—Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut près de lui, le prince Milcza ordonne que nous nous rendions au désir de l'enfant—car le mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa bouche, il faut vous mettre cela dans l'idée, Myrtô. Ni vous, ni moi ne sommes laissées libres de refuser… Allez donc vite rejoindre l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, près du petit temple grec. Par ordonnance médicale, il passe là toutes ses journées dès que le temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous ennuyer… Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez pas une robe noire, il n'aime pas à voir de couleurs sombres près de l'enfant.

—Mais, je ne peux pas… je suis en grand deuil! Murmura Myrtô.

La comtesse eut un geste d'impatience.

—Mettez une robe blanche quand vous irez près de Karoly, vous la quitterez ensuite. Je vous le répète, il n'y a pas à discuter une demande ou un désir du prince Milcza. Dépêchez-vous, l'enfant vous attend avec impatience.

Myrtô regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle portait à Neuilly. Des larmes lui montèrent aux yeux tandis qu'elle s'en revêtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir habillée ainsi. Elle s'était pliée, par affection filiale, à cette exigence puérile et souvent gênante. Aujourd'hui, une autorité étrangère lui imposait la même obligation, et elle venait d'éprouver soudain la très vive sensation de sa position dépendante, en entendant la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer seulement à discuter l'ordre dont elle était l'objet.

Cependant, l'âme fière et énergique de Myrtô ne se serait pas soumise si facilement s'il ne s'était agi d'éviter peut-être une impression désagréable à un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement, elle pouvait faire trêve extérieurement au grand deuil dont son coeur ressentait le douloureux brisement.

Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans le parc. Elle ne connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses évitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrêta-t-elle, charmée, devant la petite merveille qui se dressait tout à coup au fond d'une vaste clairière. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre s'enlevait, tout blanc, d'une pureté de ligne idéale. A droite, entre les arbres, étincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient quelques cygnes.

Au bas des degrés du péristyle, le petit Karoly était étendu sur une chaise longue. A quelques pas de là, Marsa, la servante qui était son ancienne nourrice, travaillait à une broderie. Plus loin, sur un des degrés, était assis un garçonnet d'une dizaine d'années, petit blond à l'air craintif et rêveur, vêtu d'un riche costume hongrois.

Karoly tourna la tête, il aperçut Myrtô et jeta un cri de joie en tendant les bras vers elle.

—Oh! venez vite, Myrtô!… Je suis si content!

Emue de cette joie enfantine, elle s'assit près de lui, et, tendrement, caressa la petite tête qui s'appuyait contre son épaule. Le petit garçon, ravi, répétait:

—Je suis content!… je suis content!… Et vous avez une robe blanche! Je n'aime pas le noir, c'est vilain, c'est triste.

Il fallut que Myrtô lui racontât une histoire. Puis, fatigué, il s'endormit, appuyé contre la jeune fille. Celle-ci, n'osant faire un mouvement de crainte de l'éveiller, demeura inactive, en apparence du moins, car intérieurement, elle priait pour les âmes qui l'entouraient, pour ce pauvre petit être si fidèle dont la faiblesse et l'affection spontanée faisaient vibrer les instincts de tendresse maternelle très développés dans son coeur. Les petits enfants du patronage de Neuilly savaient ce qu'il y avait pour eux de douceur, de dévouement, d'aimable gaîté chez "la chère demoiselle Myrtô", et ce fils de prince, ce petit magnat l'avait deviné aussitôt dans le seul regard de Myrtô.

Karoly s'éveilla au moment où apparaissait le maître d'hôtel suivi de plusieurs domestiques portant une table et les éléments d'un couvert. Lorsque le temps était beau, le prince et son fils prenaient leur repas ici, ainsi que Karoly l'apprit à Myrtô.

—Et vous allez aussi déjeuner avec nous, Myrtô, dit l'enfant en lui prenant la main.

—Oh! mais non, mon chéri, cela ne se peut pas! dit-elle vivement. Je déjeune avec votre grand'mère et vos tantes…

—Si, si, je le veux! et papa le voudra aussi, si je lui demande.

—Voyons, soyez raisonnable, mon petit Karoly, dit doucement Myrtô. Je reviendrai aussitôt après, je vous le promets.

Elle s'éloigna, ne sachant trop si elle avait réussi à persuader l'enfant.

La comtesse et ses enfants se trouvaient déjà à table, lorsqu'elle entra dans la salle à manger. Irène, tout en l'enveloppant du coup d'oeil jaloux qui lui était coutumier envers cette trop jolie cousine, demande ironiquement:

—Vous êtes-vous bien amusée, Myrtô?

—Le devoir est rarement un amusement, répondit Myrtô avec froideur. J'ai été simplement heureuse de donner un peu de contentement à ce pauvre petit malade.

—Ah! si vous avez des instincts de soeur de charité, tant mieux pour vous! dit Irène. Ils ne seront pas de trop en la circonstance.

—Mais, Irène!… mais, Irène! s'écria la comtesse d'un ton mécontent.

—Eh bien! maman, qu'est-ce que je dis de si terrible? riposta la jeune fille. Myrtô ne tardera pas à s'apercevoir de la vérité de mes paroles, et peut-être sa belle sérénité ne durera-t-elle pas longtemps… Je vous crois un peu présomptueuse, Myrtô. Nous verrons si vous aurez même ma résistance…

Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, et, voyant que les domestiques étaient en ce moment éloignés, elle se pencha vers Myrtô.

—…Il y a deux ans, c'était sur moi que l'enfant avait jeté son dévolu. Il ne fallait pas que je le quitte de la journée, je devais me plier à tous ses caprices, rire lorsqu'il le voulait, demeurer à d'autres moments de longues heures inactive et immobile. Quand ma mère se prépara à partir pour passer comme de coutume l'hiver à Vienne, le prince déclara que je resterais à Voraczy, pour tenir compagnie à Karoly. Ce que j'ai pleuré en les voyant tous partir!… Mais il fallait paraître gaie devant l'enfant et devant son père, supporter sans broncher une perpétuelle contrainte, un ennui dévorant. Je tombai malade, le prince dut alors me renvoyer à Vienne. Mais il ne m'a jamais pardonné cela.

—Il est inutile de décourager d'avance Myrtô en lui racontant toutes ces choses, dit la comtesse d'un ton désapprobateur. D'ailleurs, elle est peut-être plus patiente que toi…

L'entrée d'un domestique fit changer la conversation… Myrtô, le déjeuner fini, se dirigea de nouveau vers le temple grec. Karoly l'accueillit avec les mêmes démonstrations de joie, et il fallut commencer aussitôt une grande partie d'une sorte de jeu d'oie qui passionnait l'enfant. Un troisième partenaire se joignit à lui et à Myrtô. C'était Miklos, le petit Hongrois, fils d'un ispan du prince, qui était attaché au service et à l'amusement de Karoly.

Myrtô s'aperçut alors que le petit prince n'était pas toujours l'enfant doux et facile qu'il s'était montré le matin. Fantasque et volontaire, facilement maussade, il était un vrai petit tyran pour Miklos, humble et soumis devant lui. Un moment, sans raison, sa main s'abattit sur le visage du petit serviteur. Myrtô s'écria vivement:

—Oh! Karoly, comme c'est mal, cela! Vous n'êtes pas gentil du tout!

La nourrice interrompit son ouvrage et la regarda avec effarement, le petit Miklos demeura un instant bouche bée, et Karoly ouvrit de grands yeux en s'écriant:

—Mais, Myrtô, il n'y a que papa qui ait le droit de me gronder!… Et vous, vous êtes là pour m'amuser, pour me dire de belles histoires. Racontez-m'en une… Va-t'en, Miklos, je ne veux pas tu entendes!

—Laissez donc ce pauvre petit écouter, au contraire, cela le distraira, dit Myrtô touchée par l'air malheureux du petit garçon qui se levait pour s'éloigner.

—Non, non, je ne veux pas!… Va-t'en, Miklos! dit Karoly avec colère.

Myrtô posa sa main sur celle de l'enfant et le couvrit d'un regard de pénétrant reproche.

—Vous me faites beaucoup de peine, Karoly. C'est mal d'être si dur envers ce pauvre petit qui paraît si doux et qui doit vous être tellement dévoué. Vous offensez ainsi beaucoup ce bon Dieu qui nous a tant ordonné d'être bons les uns pour les autres.

—Le bon Dieu? dit rêveusement Karoly. Papa ne m'en parle jamais. Marsa me fait dire une petite prière, le Père Joaldy vient quelquefois s'asseoir près de moi et me parle du petit Jésus et de la Sainte Vierge. J'aime bien l'entendre… Mais il ne faut pas dire que je vous fais de la peine, Myrtô, fit-il en appuyant câlinement sa joue contre la main de la jeune fille.

—Si, je le dis, parce que c'est la vérité. Voyons, me promettez-vous d'être meilleur pour ce pauvre Miklos, mon petit Karoly?

L'enfant leva vers Myrtô ses grands yeux noirs semblables à ceux de son père et dit gravement:

—Je tâcherai… Et puis, je demanderai à papa s'il permet que vous me grondiez, parce que vous le faites si bien!

Myrtô ne put s'empêcher de rire et se pencha pour embrasser Karoly en signe de réconciliation. Après quoi l'enfant ayant appelé Miklos près de lui, elle commença une merveilleuse histoire.

Au moment le plus pathétique, Marsa se leva vivement en disant:

—Voilà Son Excellence!

—Ah! papa! dit joyeusement Karoly.

Le prince Milcza, suivi de ses lévriers, arrivait en contournant le petit temple. Karoly s'écria gaiement:

—Venez vite vous asseoir, papa, pour que Myrtô continue son histoire!

Le prince s'avança, s'inclina devant Myrtô et prit place sur un fauteuil au pied de la chaise longue en disant avec une hautaine tranquillité:

—Continuez donc, Mademoiselle.

Il ouvrit un livre et parut s'absorber dans sa lecture, au grand contentement de Myrtô. Elle réussit à secouer la gêne que lui avait causée son apparition, et termina l'histoire à l'entière satisfaction de Karoly.

—Oh! que c'est joli, Myrtô!… Et vous racontez si bien… Dites, papa?

—Très bien, répondit distraitement le prince sans lever les yeux de dessus son livre.

—Vous allez m'en dire encore une, Myrtô, continua l'enfant.

—Je crois, mon cher petit, qu'il est plus raisonnable de nous arrêter aujourd'hui. Vous voilà un peu agité, attendons à demain, et je vous raconterai alors quelque chose de très amusant.

—Non, tout de suite, Myrtô!

Le prince interrompit sa lecture et dit froidement:

—Vous pouvez contenter le désir de Karoly, Mademoiselle.

Son ton signifiait clairement: "Je veux que vous le contentiez".

Myrtô commença donc une nouvelle histoire. Puis l'enfant, satisfait, lui laissa un moment de repos, et elle put prendre quelques instants son ouvrage.

A cinq heures, on apporta le café et le lait du petit prince. Le prince
Arpad posa son livre près de lui et dit avec une froide politesse:

—Vous demanderai-je de nous servir, Mademoiselle?

Décidément, la comtesse Zolanyi n'avait pas tort en disant à Myrtô que les mots empruntés au vocabulaire de la courtoisie mondaine prenaient, dans la bouche du prince Milcza, une signification impérieuse des plus marquées, qui ne laissait pas place au refus.

Tandis qu'elle s'approchait de la table, le prince se leva, et, se penchant sur la chaise longue, prit l'enfant entre ses bras. Il se mit à se promener de long en large, tenant pressé contre lui le petit être dont la tête retombait sur son épaule.

—Ah! papa, j'ai quelque chose à vous demander! dit tout à coup
Karoly. Est-ce que vous permettez à Myrtô de me gronder, quelquefois?

—Je ne le permets à personne… Mademoiselle Elyanni n'a à s'occuper que de te distraire et de t'amuser, le reste me regarde.

Ces mots tombèrent, nets et glacés, des lèvres du prince Arpad… Myrtô se détourna légèrement pour dérober la rougeur qui couvrait son visage et saisit la cafetière d'une main un peu frémissante.

—C'est dommage, elle gronde très bien, continua le petit garçon. Il paraît que j'ai été méchant pour Miklos. Vous ne me l'avez jamais dit, papa?

—Ne t'occupe pas de cela, et fais ce que tu voudras de Miklos, dit le prince d'un ton bref.

Il s'assit de nouveau et garda l'enfant sur ses genoux. Myrtô apporta le lait de Karoly, posa silencieusement sur une petite table près du prince un plateau garni, et reprit sa place et son ouvrage.

—Eh bien! vous ne vous êtes pas servie, Mademoiselle? dit-il au bout d'un moment.

—Je n'ai pas l'habitude de prendre de café, prince.

—Quelle idée! fit-il d'un ton désapprobateur, Irène aussi prétendait ne pouvoir le souffrir, mais j'ai réussi à lui en faire prendre un peu l'habitude. Essayez donc aussi, Mademoiselle.

Myrtô, n'ayant pas de raison plausible pour motiver un refus, se leva et alla se verser un peu de café. Mais fallait-il donc penser que le prince Milcza avait la prétention d'imposer à ceux qui l'entouraient jusqu'à ses moindres goûts personnels.

Une fois son café bu, il mit l'enfant à terre et se leva en disant:

—Marche un peu, mon petit Karoly, je retourne au château mais je reviendrai tout à l'heure.

L'enfant, après quelques pas languissants autour de la chaise longue, vint se blottir entre les bras de Myrtô et demeura ainsi, tranquille et silencieux, jusqu'à sept heures, où apparut de nouveau son père.

—Marsa, prenez le prince Karoly… Mademoiselle Elyanni, vous êtes libre. A demain, n'est-ce pas? Karoly vous attendra avec impatience.

Et, sans attendre une réponse qu'il jugeait probablement superflue, le prince salua Myrtô et s'éloigna, suivi de Marsa portant l'enfant.

—A demain, Myrtô, dit Karoly en agitant ses petites mains. Je voulais que vous dîniez avec nous, mais papa ne veut pas.

Myrtô reprit lentement le chemin du château. Elle éprouvait ce soir une impression bizarre. Il lui semblait qu'un étau l'enserrait, ou que des liens impitoyables tentaient de paralyser ses mouvements.

Cette situation singulière était due sans doute à la lassitude qu'elle ressentait. Habituée à une vie active, faisant jusqu'ici chaque jour une promenade avec ses cousines, elle était extrêmement fatiguée par cette journée passée tout entière dans l'immobilité.

Demain, pourtant, ce serait la même chose. Le prince Milcza l'avait dit sans ambages: elle était destinée à amuser Karoly. Tant que l'enfant n'en serait pas las, elle devrait être à sa disposition, se plier à tous ses caprices.

Oui, elle avait compris nettement cela, ce soir, dans les paroles du prince… Et elle savait aussi qu'il lui était interdit de blâmer l'enfant, de lui adresser le moindre reproche.

—Je ne pourrai jamais! murmura-t-telle. Ce sera plus fort que moi…
Tant pis si le prince est mécontent!

Mais elle ne put retenir un petit frisson à la pensée de rencontrer ce sombre regard étincelant de colère.

En approchant du château, elle vit Terka qui longeait une pelouse, d'un pas hâtif. La jeune comtesse s'arrêta près de sa cousine et demanda à voix basse:

—Le prince Milcza est rentré au château, n'est-ce pas?

—Mais oui, je le crois.

—Bien… Je vais faire une exécution, Myrtô. Maman a retrouvé ce matin, au fond d'un chiffonnier, une miniature représentant la mère de Karoly. Tous ses portraits, sur l'ordre du prince, ont été détruits au moment du divorce. Je ne sais comment celui-là est demeuré… Je vais le jeter dans le petit lac, car si jamais il en apercevait un fragment!

—Montrez-le-moi, voulez-vous, Terka?

La jeune fille jeta un coup d'oeil craintif autour d'elle, puis tendit à Myrtô une miniature représentant une jeune femme blonde, d'une sculpturale beauté. Des fleurs ornaient sa chevelure, couvraient sa robe de tulle vert pâle. Les yeux, très beaux, avaient une expression indéfinissable qui impressionna désagréablement Myrtô.

—Elle était habillée ainsi lorsqu'il la vit pour la première fois à un bal costumé de l'ambassade de Russie. Elle était russe, et cousine de l'ambassadeur. Sa famille était très noble, mais appauvrie. Le prince Milcza, qui était cependant fort loin d'être un naïf, se laissa prendre à une habile comédie de simplicité et de douceur. Très intelligente, elle avait compris que, sous des dehors extrêmement mondains, il cachait une âme trop sérieuse pour que la coquetterie et la frivolité eussent chance de réussir près de lui. Elle sut flatter aussi son orgueil, elle se montra une femme instruite, occupée d'art et de littérature, elle ne négligea rien, en un mot, de ce qui pouvait plaire à cet être à la fois brillant et profond, à ce grand seigneur artiste, à ce causeur délicat…

—Lui? dit Myrtô d'un ton incrédule.

—On ne s'en douterait guère aujourd'hui, n'est-ce pas? Il était l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son élégance donnait le ton à la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa fortune, ses qualités physiques et intellectuelles, il pouvait prétendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra Ouloussof, elle devint princesse Milcza…

Et dès lors, tout changea. Elle se révéla affamée de luxe et de plaisirs, coeur sec, dépourvu de la moindre valeur morale. Le prince n'a jamais fait à personne de confidences, mais il nous paraît certain qu'il a dû amèrement souffrir de sa désillusion, car au bout de six mois de mariage il n'était déjà plus le même. Son regard avait un peu de cette dureté qui y est à demeure maintenant, sauf pour son fils.

Il paraît qu'il y eut entre eux plusieurs scènes terribles. Vous avez pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais été homme à se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant à le suivre ici et en la privant de ces distractions mondaines qui étaient sa vie. Elle se révolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble, repentante, mais il se défiait, il la connaissait trop bien.

Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relâcha légèrement de sa sévérité, permit quelques relations avec les domaines voisins. Mais il se refusa absolument à retourner à Vienne ou à Paris.

Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver à Voraczy étaient fort loin de suffire à son âme frivole et avide de briller sur les plus grandes scènes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en oeuvre pour décider son mari, mais elle se heurta à une volonté inébranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait assez du monde, disait-il, et prétendait vivre tranquillement dans ses domaines en s'occupant de l'éducation de son fils.

Alors, quand elle comprit que rien n'était capable d'entamer la résolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre à une fête donnée à Budapest, elle fit une scène effrayante. On ne peut savoir ce qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appelée par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa maîtresse, elle trouva celle-ci seule, en proie à une crise de nerfs, et proférant des menaces contre son mari.

Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly. Il paraît que rien ne peut dépeindre le désespoir et la fureur du prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immédiatement, on fit des recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas très difficile de retrouver la fugitive. Elle s'était réfugiée à Paris, et avoua cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule affection.

Comment le prince, avec sa nature si entière et si ardente, a-t-il pu éviter de se porter envers elle à quelque extrémité terrible, je ne le sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage précipité de sa mère et fut si gravement malade à l'hôtel Milcza qu'il se trouva un instant condamné. Il survécut pourtant, mais il est resté excessivement faible, comme vous avez pu le voir… Et je crois, Myrtô, que le motif de la haine—le mot n'est pas trop fort—du prince Milcza pour cette créature sans coeur et sans âme, se trouve là surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aimé dans cet état, il peut se dire: "C'est sa mère qui en est cause."

—Et c'est alors qu'il a demandé le divorce?

—Oui… le Père Joaldy a essayé de l'en détourner, mais il s'est heurté à une âme révoltée, qui n'avait plus le guide de la foi… Il est bien improbable que lui songe jamais à se remarier, mais pour elle, c'est déjà fait. Elle a épousé un banquier américain et est une des reines de Boston… Vous comprenez donc pourquoi je me hâte d'aller faire disparaître ce dernier vestige de la présence de cette créature néfaste.

—Le dernier?… Non, il restera toujours son fils, dit gravement
Myrtô. Elle n'a jamais cherché à le revoir?

—Jamais! la fibre maternelle n'existait même pas chez elle.

—L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrtô, en tendant la miniature à sa cousine après y avoir jeté un dernier regard.

—Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son père l'aime d'une tendresse passionnée qui m'effraye parfois, car on n'ose songer, vraiment, si un jour…

Elle secoua la tête et s'éloigna vers le parc, tandis que Myrtô continuait dans la direction du château.

Bien que le jour tombât à peine, la superbe résidence était déjà brillamment éclairée. Là-bas, vers la droite, une clarté intense s'échappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette partie du château… Et une immense pitié envahit le coeur de Myrtô en songeant aux souffrances de cette âme meurtrie et révoltée, qui n'avait pas su chercher sa consolation près de l'unique Consolateur et s'attachait avec une passion intense, exclusive, à un seul être, ce pauvre petit Karoly, si frêle, si chétif, dont la vue avait serré le coeur de Myrtô quand il lui était apparu pour la première fois.

CHAPITRE VI

Sans même avoir reçu un simulacre de demande, par la seule volonté du prince Milcza, Myrtô se trouva donc attachée au service de Karoly… Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujétion qui était la sienne près de l'enfant gâté et exigeant. Elle n'avait plus un moment de liberté, toutes ses journées, hors les repas, appartenaient à Karoly.

Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses ce tout petit être. Pour Irène surtout, si vive, si amie de la distraction et de la gaieté, et très peu portée, semblait-il, au dévouement, la pensée d'un tel esclavage devait être insoutenable.

Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer. Aussi, plus encore que sa mère et ses soeurs, voyait-elle avec satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrtô.

—Pendant ce temps, il ne pense pas à nous, disait-elle gaiement. Jamais nous n'avons eu tant de liberté. Il demandait toujours tantôt l'une, tantôt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a passé là-bas des journées dont il se souvient… Et moi donc!… Vous nous sauvez, Myrtô, ajoutait-elle d'un ton moqueur.

Elle ne désarmait pas envers sa cousine et ne négligeait aucune occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante.

Myrtô supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la tâche qui lui était dévolue près de l'enfant, tâche rendue plus douce à mesure que croissait l'affection compatissante inspirée par ce petit être fantasque, mais singulièrement attachant dans sa faiblesse, et qui lui témoignait une tendresse ardente.

Mais cette tendresse n'égalait pas encore l'amour passionné de Karoly pour son père—amour réciproque du reste. Il était exact que le prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volonté—tous, sauf son père.

Car, chose singulière, cet homme qui exigeait que rien ne résistât à un désir de Karoly, savait réserver, vis-à-vis de son fils, sa propre autorité. L'enfant lui obéissait instantanément, il n'insistait jamais lorsque son père avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly."

Ainsi, même vis-à-vis de l'enfant bien-aimé, le prince Milcza conservait cette autorité absolue qui était parfois—il fallait le reconnaître—un véritable despotisme, lequel, passant par tous ceux qui se trouvaient à son service, s'étendait jusqu'à sa mère elle-même.

Myrtô s'était d'abord demandé pourquoi la comtesse et ses enfants se soumettaient bénévolement à toutes les volontés du jeune magnat. Mais peu à peu, par quelques mots de Terka, d'Irène, de Renat, le mystère s'était trouvé éclairci. La comtesse avait été complètement ruinée par son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait libres de jouir de ses installations à Paris et à Vienne. Cette dépendance dorée, si pénible qu'elle fût pendant le séjour à Voraczy, leur paraissait cependant préférable à la vie modeste qui eût été la leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tête sous cette autorité tyrannique, tremblant de déplaire à celui qui leur procurait le luxueux bien-être jugé indispensable.

Myrtô, comme tous, sentait peser sur elle cette volonté impérieuse. C'était elle qui l'enchaînait près du lit de repos de l'enfant, elle encore qui lui interdisait de s'élever contre les caprices ou les actes injustes du petit prince. Cette dernière obligation était la plus dure pour Myrtô, et elle ne pouvait s'empêcher d'y manquer parfois, d'une manière fort discrète, d'ailleurs. Généralement, un simple mot, un regard même suffisait. Karoly semblait lire couramment dans les yeux expressifs de Myrtô, "sa Myrtô", disait-il d'un petit ton à la fois câlin et dominateur.

Mais en présence du prince Arpad, elle devait s'abstenir de l'ombre
même d'un reproche aux exigences les plus déraisonnables de l'enfant.
Il avait une certaine façon de dire: "Je permets cela à Karoly,
Mademoiselle", qui n'invitait pas précisément à la discussion.

Il apparaissait régulièrement chaque jour vers quatre heures, et attendait que Myrtô eût servi le café. Il se montrait aussi froid, aussi laconique que le premier jour, et, lorsqu'il ne s'occupait pas de l'enfant, s'absorbait généralement dans sa lecture. Il ne faisait exception qu'en voyant Myrtô prendre son violon, sur la demande de Karoly que la musique ravissait. Alors, son regard un peu adouci et rêveur se perdant sous les futaies environnantes, il écoutait ce jeu délicat et si profondément expressif. Il était, au dire de ses soeurs, un admirable musicien, il composait, mais pour lui seul, et c'était là une des rares distractions de sa vie solitaire.

—Vous avez un véritable tempérament d'artiste, Mademoiselle, avait-il dit à Myrtô la première fois qu'il l'avait entendue, du ton d'un homme obligé, par politesse, d'adresser un compliment.

Les journées passaient ainsi, toutes semblables, sauf parfois où le prince Milcza amenait son fils chez la comtesse, à l'heure du thé. Deux ou trois fois aussi, il fit faire à l'enfant, dans une voiture légère qu'il conduisait lui-même, une promenade à travers le parc immense. Karoly avait voulu emmener Myrtô, et Terka avait été "invitée" à se joindre à sa cousine. Les promeneurs s'étaient arrêtés dans un coin sauvage du parc, le prince Arpad s'était assis et avait sorti un journal de sa poche, et les jeunes filles s'étaient occupées à amuser Karoly. Puis, sans que le prince eût presque ouvert la bouche, ils avaient tous repris bientôt le chemin du retour.

Mais ces promenades étaient fort rares, car elles agitaient l'enfant trop nerveux. Karoly devait se contenter de longues stations dans le parc, l'air pur vivifié par la saine senteur des sapins qui entouraient le temple.

Myrtô, privé de mouvement, s'anémiait un peu et perdait l'appétit. Sur le conseil du Père Joaldy, elle dut se décider à supprimer parfois l'assistance à la messe quotidienne pour faire une promenade matinale. Celle-ci avait généralement un but charitable, l'aumônier de Voraczy ayant indiqué à la jeune fille quelques pauvres familles à visiter.

Un matin, au retour d'une de ces promenades à travers la campagne couverte de superbes moissons, Myrtô, en atteignant le grand vestibule du premier étage, fut presque renversée par Renat qui s'en allait comme un fou, l'air furieux.

—Eh bien! Renat, que vous arrive-t-il? Vous avez manqué me faire tomber! s'écria-t-elle en reprenant avec peine son équilibre.

—Ah! je m'en moque! dit-il rageusement. Ce stupide Macri a laissé mourir mes bengalis, je vais lui dire son fait!… Pourquoi vous mettiez-vous devant moi, d'abord? Tant pis pour…

Les mots moururent sur ses lèvres. Dans le grand corridor principal qui desservait tous les appartements apparaissait le prince Milcza, en costume de cheval. L'épais tapis qui couvrait le sol avait amorti le bruit de ses pas, de telle sorte que Myrtô ni Renat ne l'avaient entendu.

—Voilà un enfant bien élevé! dit-il froidement.

Renat, très pâle, baissait les yeux sous le regard glacé qui l'enveloppait.

—Etendez vos mains!

L'enfant obéit. Le prince leva sa cravache, celle-ci retomba sur les doigts de Renat, y traçant une marque rouge.

—Oh! non, non, pas cela! s'écria Myrtô en joignant les mains. Assez, je vous en prie!…

Le prince ne parut pas l'entendre, et la cravache cingla une seconde fois les doigts du petit garçon. Renat serra les lèvres pour étouffer un cri de douleur, et les yeux de Myrtô se remplirent de larmes.

—Oh! je vous en prie!… murmura-t-elle encore.

—Je vous fais grâce du reste pour cette fois, dit le prince d'un ton bref. Mais à la récidive, je serai sans pitié… Faites maintenant vos excuses à Mademoiselle Elyanni.

L'enfant s'exécuta d'un air soumis… Le prince s'inclina légèrement devant Myrtô et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier.

Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le visage portait les traces d'une vive émotion.

—Ah! vous avez pleuré! Je comprends alors!… Sans cela, j'aurais eu ma correction jusqu'au bout. Mais il a été si content…

—Pourquoi, content? Interrompit Myrtô avec surprise.

—Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre cousin—il y a plusieurs années de cela, j'avais à peu près six ans —"J'aurais une infinie satisfaction à faire verser les larmes de leur coeur à ces démons que l'on appelle des femmes!"… Alors, en vous voyant pleurer, il a été si content qu'il m'a fait grâce… Et vous n'êtes à ses yeux qu'un démon, Myrtô! conclut triomphalement Renat.

Comme il fallait que cet homme eût souffert pour en arriver à ce degré d'amer dédain, de défiance presque haineuse!… Myrtô avait déjà eu l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui révélaient plus intense, plus farouche.

—Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!… sa femme, c'est-à-dire celle qui aurait dû être la lumière, le charme et la consolation de sa vie! songeait tristement Myrtô en prenant le chemin du petit temple.

Maintenant, elle ne s'étonnait plus à la vue de ces jardins à la parure austère. Autrefois, leur splendeur était renommée dans toute la Hongrie. Mais si le prince Milcza haïssait aujourd'hui les fleurs et les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse Alexandra les aimait avec passion et en était couverte le jour néfaste où il l'avait aperçue pour la première fois.

L'après-midi de ce même jour, des menaces de pluie obligèrent Myrtô et Marsa à ramener précipitamment Karoly au château. Elles l'installèrent dans la grande pièce toute blanche, abondamment aérée, contiguë au cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait là les journées de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle de son père, au premier étage, le prince exerçant lui-même sur l'enfant bien-aimé une surveillance toujours en éveil.

Mitzi était là aujourd'hui, Karoly l'avait réclamée, et la petite fille se prêtait patiemment à un nouveau jeu imaginé par son jeune neveu. Elle avait une nature paisible et fermée, qui semblait un peu froide, mais Myrtô se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur beaucoup plus chaud que celui de ses aînées.

—Voilà papa, avec le Père Joaldy! annonça joyeusement Karoly.

L'aumônier venait parfois s'asseoir près de l'enfant, et lui parlait doucement, se mettant à merveille à la portée de cette intelligence enfantine, et jetant ainsi dans cette petite âme une semence d'éducation chrétienne. Le prince Milcza ne s'opposait pas à cette action du vieux prêtre, pas plus qu'il n'interdisait à Myrtô de mêler à ses récits quelques enseignements religieux.

—Dites-moi une histoire, Père? demanda câlinement Karoly, aussitôt que l'aumônier fut assis près de lui.

Le Père Joaldy savait choisir dans les pages évangéliques ce qui pouvait intéresser et instruire l'enfant. L'histoire du bon Zachée, racontée avec une gaîté fine, parut ravir Karoly.

—Oh! qu'il a dû être content, dites, Père, quand Notre-Seigneur l'a appelé? Si j'avais été là, je serais aussi monté sur un arbre, parce que je suis trop petit… Ou bien papa m'aurait pris dans ses bras et m'aurait jeté bien haut, bien haut, pour que je voie le bon Jésus.

Le prince Milcza, assis à l'écart, suivait distraitement des yeux les mouvements de ses lévriers qui jouaient au dehors, devant la porte ouverte. Avait-il écouté le pieux récit qui devait lui rappeler les enseignements de son enfance?… Aux derniers mots de Karoly, il tourna un peu la tête et enveloppa l'enfant d'un regard de tendresse passionnée, presque douloureuse à force d'intensité.

—Maintenant, Myrtô, vous allez me prendre sur vos genoux, et puis vous raconterez au Père la légende de la petite Hellé, continua Karoly en tendant les bras vers la jeune fille.

Elle prit entre ses bras le pauvre petit corps maigre—de plus en plus maigre, lui semblait-il—et commença le récit demandé. C'était une ravissante légende grecque qui avait fait les délices de son enfance…

Et Myrtô, dont la voix pure donnait plus de charme encore à l'expressive langue magyare, savait redire, avec une pénétrante et exquise émotion, les malheurs, la conversion, la mort angélique d'Hellé, la petite païenne devenue la fiancée du Christ.

—Que c'est joli, n'est-ce pas, Père? dit Karoly avec ravissement.

—Bien joli, en effet, et je comprends que vous soyez heureux d'avoir près de vous Mademoiselle Myrtô, qui sais si bien vous distraire, dit le vieux prêtre en caressant doucement la chevelure noire de l'enfant.

—Je l'aime, murmura Karoly en levant les yeux vers Myrtô qui lui souriait. Je pense qu'Hellé devait lui ressembler, mon Père.

—C'est possible… Mademoiselle Myrtô est aussi une petite Grecque, pour moitié du moins, dit en souriant le Père Joaldy.

—Moi, je suis un Magyar, rien qu'un Magyar! dit Karoly d'un petit ton fier.

Myrtô réprima un tressaillement. L'enfant ignorait qu'un sang étranger coulait dans ses veines, qu'il n'était pas seulement l'héritier de l'antique race magyare des Milcza, mais aussi le fils d'Alexandra Ouloussof, la descendante des boyards moscovites.

La voix du prince Arpad s'éleva, impérieuse comme à l'ordinaire, mais avec des vibrations un peu frémissantes…

—Mitzi, servez-nous le café.

La petite fille se leva et se mit en devoir d'exécuter l'ordre de son frère. Elle avait généralement de jolis mouvements pleins d'adresse, mais sans doute craignait-elle le coup d'oeil sévère du prince Milcza, car elle semblait aujourd'hui tout gauche et empruntée.

Le silence régna quelques instants dans la grande pièce aux tentures blanches, où la robe du Père Joaldy mettait seule une note sombre. Myrtô laissait errer ses grands yeux rayonnants un peu songeurs, vers les jardins attristés par la pluie fine qui commençait à tomber.

—J'aime vos yeux, Myrtô! dit tout à coup la petite voix de Karoly.

Elle abaissa son regard et sourit à l'enfant qui la considérait avec une sorte d'extase.

—Je ne veux pas que vous ma quittiez… jamais, jamais! reprit-il en se pressant contre elle. Je vous aime tant, ma Myrtô!

Une émotion profonde envahit Myrtô. La touchante affection de ce frêle petit être faisait vibrer son âme avide de tendresse et de dévouement, et remplie surtout d'un amour de prédilection pour ceux dont le Maître a dit: "Laissez venir à moi les petits enfants."

Elle se pencha et effleura tendrement de ses lèvres le front de l'enfant… Mais en redressant la tête, elle rencontra un regard qui exprimait une telle irritation, une si orgueilleuse colère qu'elle sentit un frisson lui courir sous la peau.

Instantanément, une pensée surgissait en elle: le prince Milcza, si passionnément attaché à son fils, était jaloux de l'affection trop ardente de l'enfant pour cette étrangère.

Et, tel qu'il était, avec cette nature altière et vindicative que semblaient laisser deviner tous ses actes, il était certain que jamais il ne pardonnerait à Myrtô pareille chose.

Cependant, qu'avait-elle fait pour cela? Lui-même l'avait placée près de son fils, elle avait aimé ce fils de prince comme elle aimait les enfants d'ouvriers dont elle s'occupait naguère, et le coeur de Karoly était venu naturellement à elle parce qu'il avait deviné en l'âme de Myrtô cette compassion tendre et cette abnégation qui n'existaient pas chez se jeunes tantes, ni même chez sa grand'mère.

Marsa, assise dans un coin de la pièce, baissait le nez sur la broderie. Miklos se faisait tout petit. Son Excellence avait sa physionomie des plus mauvais jours, il n'y avait qu'à se demander sur qui tomberait l'orage.

Ce fut la pauvre Mitzi qui en subit les effets. A une observation durement faite par son frère, elle éprouva une si vive émotion que la cafetière bascula un peu entre ses mains et laissa tomber du liquide sur le napperon.

—Quelle maladroite vous faites! Que vous apprend-on donc, pour que vous soyez aussi incapable de rendre le moindre service? dit-il avec ce dédain glacial qui était chez lui pire que la colère.

Mitzi baissait la tête, de grosses larmes montaient à ses yeux… Le
Père Joaldy essaya de s'interposer.

—Ce n'est qu'une bien petite maladresse, prince. Mitzi, je crois, n'en est pas coutumière.

—Coutumière ou non, le fait n'existe pas moins… Vous pouvez vous retirer, Mitzi, Mademoiselle Elyanni voudra bien vous remplacer.

Il n'y avait pas à discuter, le ton était péremptoire, et le Père Joaldy lui-même ne pouvait rien ajouter de plus… Tandis que Mitzi s'éloignait en comprimant ses sanglots, Myrtô se leva pour accomplir l'ordre donné par la voix impérative du prince Milcza. Mais Karoly protesta, il ne voulait pas quitter Myrtô…

—Moi, je le veux! dit son père d'un ton sans réplique. Donnez-le-moi, Mademoiselle, et servez-nous promptement, je vous prie, car Mitzi nous a retardés.

Il prit l'enfant sur ses genoux, l'entoura de ses bras en le couvrant d'un long regard… Et Myrtô pensa qu'il avait saisi la première occasion venue pour enlever son fils à celle qui portait ombrage à sa jalouse tendresse paternelle.