IX
Lorsqu'elle sortit du cabinet de Bagrianof, aussi blanche que la neige du dehors, elle marchait d'un pas automatique.
--Attends, lui dit Bagrianof qui la reconduisait, je vais te donner un mouchoir.
Il en prit un dans l'armoire, te déplia et le posa sur le bras de la jeune paysanne, toujours muette.
--Adieu, Fédotia! fit-il avec un geste de la main, et il rentra dans son cabinet.
La jeune fille, se voyant seule frémit de la tête aux pieds. Machinalement elle ouvrit la porte, sortit, le mouchoir déplié toujours sur le bras, et prit le chemin du village, toujours absorbée dans une seule pensée. Comme elle arrivait au carrefour, elle rencontra un groupe de jeunes gens qui sortaient de l'isba où l'on avait préparé le lin. Jusque-là elle n'avait rien vu, marchant la tête baissée, les mains jointes; tout à coup elle leva la tête, et elle aperçut son fiancé qui fixait les yeux sur le mouchoir pendant à son bras. Elle poussa un cri et recula de quelques pas en étendant les deux mains comme pour se défendre.
--Qui t'a donné cela? fit Savéli d'une voix tonnante; et il avança la main.
--Ne me touche pas, ne me touche pas! s'écria-t-elle d'une voix désespérée en reculant encore.
--D'où viens-tu? cria le jeune homme, fou de douleur et de rage.
Fédotia le regarda bien en face; les yeux du jeune homme étaient étincelants de colère. Elle prit en courant le chemin de la rivière. Les jeunes gens, Savéli en tête, se lancèrent à sa poursuite.
--Fédotia..... Fédotia.... cria deux ou trois fois Savéli; mais sa voix étouffée par l'ardeur de la course, n'arriva peut-être pas aux oreilles de la jeune fille. Elle continuait à courir, si légère que ses pieds ne laissaient pas d'empreintes sur le chemin;--elle descendit comme une flèche la rampe de la rivière, et sauta dans le petit bassin qu'elle avait regardé le matin. Savéli arriva juste à temps pour frôler le pan de sa robe. Le mouchoir bariolé était resté au bord du trou béant.
Sans hésiter, le jeune homme jeta sa pelisse fourrée et ses lourdes bottes, et sauta dans le bassin. Il plongea sous la glace et reparut un instant, reprit haleine et plongea de nouveau. Ses camarades le croyaient perdu, lorsqu'ils le virent reparaître, violet, défait, mais vivant. Ils le tirèrent sur la glace, et avec lui Fédotia, qu'il tenait serrée; mais les yeux rouges de larmes ne devaient plus pleurer, les joues marbrées ne devaient plus pâlir sous l'outrage.
Savéli, bientôt ranimé, voulut la porter jusqu'à sa demeure. Le funèbre cortège, grossi en chemin par les paysans, arriva à la cabane de Iérémeï.
--Père, dit Savéli en la déposant sur la table, voilà ta fille. Ce n'est pas ma faute! Je n'ai pas pu la défendre; mais je te jure de la venger.
X.
Le village fut bientôt en rumeur. Iérémeï, les yeux secs, le visage farouche, regardait sa fille sans mot dire; les matrones accourues s'empressaient autour de Fédotia; on essaya de la ranimer en lui frappant dans les mains;--les efforts furent de courte durée, car elle était bien morte et déjà roidie. Les hommes sortirent de la cabane pour laisser les ensevelisseuses procéder à leur pieux devoir.
Pas un mot ne fut prononcé au dehors. De tous côtés, les jeunes gens, les enfants accourus se groupèrent autour de Iérémeï; au centre de cette foule muette, le père morne, assis sur le banc de bois qui fait le tour de la maison, le bonnet de fourrure enfoncé sur les yeux, les mains pendantes, semblait absorbé par des pensées de vengeance.
Quelques jeunes gens avaient emmené Savéli pour lui faire changer ses vêtements gelés. Le vieillard le chercha un moment du regard; on lui expliquait motif de l'absence du jeune homme. Iérémeï, d'un signe de tête, indiqua qu'il avait compris, et retomba dans son immobilité.
Le temps s'était couvert, et la nuit descendait rapidement; quelques feux s'allumaient çà et là dans les cabanes; une vieille femme parut au haut de l'escalier et convia les hommes à rentrer. Le père entra le premier. Un à un, la tête découverte, tous passèrent en courbant le front pour ne pas se heurter à la poutre qui formait le dessus de la porte.
Fédotia, revêtue de ses plus beaux habits, était couchée sur la table de sapin au milieu de ta cabane, les pieds à l'orient, pour que la face fût tournée du côté où le soleil se lève, où les Rois Mages ont vu l'étoile les conduire. Ses cheveux ne flottaient plus sur ses épaules, suivant la coutume des vierges; les matrones les avaient cachés sous un mouchoir soigneusement noué autour de la tête. Les mains avaient été jointes, non sans peine; on les avait attachées avec un ruban, et une petite image était posée dessus. Le sol et la table étaient jonchés de branches de sapin coupées en hâte par les enfants dans la forêt voisine. La lampe des images jetait sur tout cela sa clarté tremblotante, Iérémeï contempla sa fille; ses paupières rouges battirent deux ou trois fois, mais ses yeux taris ne laissèrent pas couler une larme.
--Le prêtre!... dit-il.
On s'entre-regarda. Le prêtre va chez les seigneurs dire les prières des morts; mais les paysans ne réclament guère cet office, qu'il faut payer.
--Allez chercher le prêtre!... répéta Iérémeï.
On ne bougeait pas. Il jeta un coup d'oeil sur l'assemblée:
--J'y vais moi-même, dit-il.
Il prit son bâton et sortit
La nuit était tombée. Le ciel, bas et gris, promettait une tempête de neige. Le vent soufflait par rafales.
Le vieillard se dirigea d'un pas ferme, en faisant de grandes enjambées, vers la demeure du prêtre, où brillait une fenêtre éclairée.
Sur la porte, il rencontra Savéli qui allait entrer.
--Que viens tu chercher ici? demanda le vieillard.
--Les prières pour la martyre qui repose, répondit Savéli.
Le vieillard tourna le bouton de la porte et entra sans répondre.
Le prêtre était assis au chevet de sa femme endormie. Une petite face ronge et ridée dormait dans le berceau, auprès du lit. La servante, effarée, entra sur la pointe du pied.
--Mon père, dit elle, voici des paysans qui veulent vous parler.
--Qu'est-ce qu'il y a? répondit Vladimir Alexiévitch en tournant vers la porte son visage fatigué, pâle encore de l'angoisse de la journée.
--Il y a un malheur dans le village, dit la servante.
--Plus bas! fit le prêtre en se levant.
Sa haute taille, courbée par la lassitude, se redressa péniblement.
--Reste ici, près de l'enfant: tâche qu'il ne dérange pas sa mère. Où sont-ils?
--Dans l'antichambre.
Le prêtre sortit et fit entrer les paysans dans la salle à manger, pauvrement meublée d'un buffet, d'une table en bois blanc et de quelques chaises de paille. En reconnaissant Savéli, il eut un pressentiment de la vérité. Les craintes et les fatigues de la journée précédente l'avaient cependant tenu à l'écart de ce qui s'était passé au village,--mais certains malheurs semblent flotter dans l'air sans qu'on ne sache pourquoi.
--Que voulez vous? dit-il.
--Nous voulons tes prières, dit Iérémeï. Ma fille est morte, elle est à la maison; un péché est sur son âme: tes prières l'ôteront.
--Fédotia?
--Oui, Fédotia.
--Quel péché peut-elle avoir commis avant de mourir, ta colombe? dit le prêtre, devinant vaguement la réponse qui allait suivre.
--Elle s'est tuée!...
Iérémeï regarda le prêtre en face:
--Tu ne vas peut-être pas lui refuser tes prières parce qu'elle s'est tuée? Tu es prêtre, mais tu n'es pas méchant: tu ne laisseras pas le péché sur son âme? Eh?
En prononçant ces paroles, Iérémeï regardait le prêtre avec colère. Son bâton tremblait dans sa main, non de faiblesse, mais de fureur.
--Pourquoi et comment s'est-elle tuée? demanda le prêtre sans répondre directement.
--Je ne sais pas. Je sais qu'on me l'a rapportée morte et qu'elle s'est tuée. Si tu veux le savoir, demande le à celui-ci,--Il te le dira.
Savéli approcha d'un pas. La lumière de la mauvaise chandelle éclairait son visage contracté et subitement amaigri.
--Je sortais de chez Procofi, où nous avions préparé le lin; J'étais avec les autres.--Il nomma les paysans qui l'accompagnaient.--Au carrefour, voilà que je vois venir Fédotia sur la route de la maison seigneuriale. Elle marchait comme en dormant, les yeux bien ouverts, sans avoir l'air de rien voir. Tout à coup je m'aperçut qu'elle avait sur son bras un mouchoir bariolé.... vous savez, les mouchoirs que Bagrianof donne aux filles... Je sentis un coup comme si un boeuf m'avait renversé; je dis:--Qu'est-ce que cela?--Fédotia poussa un cri, elle recula comme si elle avait peur, et me dit deux fois:--Ne me touche pas!--Alors moi je criai:--D'où viens-tu?--Elle ne me répondit pas et se mit à courir vers la rivière. Nous l'avons tous suivie sans pouvoir la rattraper, elle a sauté, j'ai sauté après elle, et je l'ai rapportée, mais trop tard. Voilà!
--Qu'est-ce que tu penses de cela? dit le prêtre après un silence.
--Je pense qu'elle sera allée demander ma grâce à Bagrianof, pauvre innocente! Et lui, content de tenir la brebis il l'a mangée, comme un loup qu'il est.
--Eh bien! père, que décides-tu? grommela Iérémeï en frappant le plancher de son bâton; il me faut des prières!
--Ma femme est accouchée ce matin, mais cela ne fait rien, je vais avec vous. Allez devant, je vous rejoint. Je ne prendrai que le temps de passer à l'église.
Les deux paysans sortirent. Au bout de quelques instants, Iérémeï s'arrêta:
--Est-ce toi qui lui avais conseillé d'aller chez le seigneur? dit-il d'une voix sourde.
--Non, père! Devant Dieu, ce n'est pas moi! Elle m'en avait parlé, et je lui avais répondu que jamais Bagrianof ne pardonnait. J'ai même dit que ce serait un miracle s'il pardonnait à quelqu'un.
--Voilà le miracle: je n'ai plus d'enfant! gronda le vieillard qui se remit en marche. Un moment après, il ajouta:
--C'est heureux pour toi que tu ne l'aies pas envoyée, car je t'aurais cassé les os avant de les lui casser, à lui!
Le prêtre entra dans la cabane peu d'instants après ceux qui étaient venus le chercher. Il remit au premier venu l'encensoir et l'encens, qui servent aux prières funèbres, et revêtit l'étole.
Il n'avait pas voulu emmener le diacre, jugeant inutile de l'entraîner dans la disgrâce qui suivrait probablement l'accomplissement de ce devoir.
L'encens fuma bientôt sur les charbons allumées et le prêtre commença les prières. Sa voix graves et mélodieuse scandait lentement les versets lugubres; le paysan qui tenait l'encensoir disait les répons connus de tous dans cette langue slavonne, aussi rapprochée du russe que le français du quinzième siècle l'est du français moderne.
En prononçant les paroles sacrées qui mentionnent l'autre vie et l'accueil qui attend les croyants par delà le tombeau, la voix du prêtre s'éleva plus pore et plus sonore; ses yeux levés au ciel voyaient, au delà du plafond bas traversé par les poutres noircies, le grand ciel bleu sombre parsemé d'étoiles, où l'âme blanche de la martyre s'élevait doucement vers le Sauveur des malheureux. D'une main pieuse il offrit l'encens au cadavre, puis, les prières terminées, il replia l'étole, reprit l'encensoir, noua le tout dans un mouchoir, remit sa pelisse et voulut partir.
--Merci, mon père, lui dit Iérémeï en lui baisant la main.
--Merci, mon père, dit Savéli en s'approchant aussi; quand l'enterrerez-vous?
--Quand vous voudrez, mes enfants.
--Vous n'avez pas peur?
Le prêtre jeta un regard sur la jeune morte, sur l'assemblée où la lueur vacillante des cierges laissait apercevoir confusément de nombreux visages tournés vers lui.
--Non, dit il d'une voix calme, le serviteur de Dieu ne craint ni les pièges du méchant ni les embûches du démon.
--L'enterrerez vous après-demain matin avec une messe? Nous payerons ce qu'il faudra.
--Je n'ai pas besoin d'argent, répondit le prêtre, qui pensa à pendant à part lui combien sa pauvre maison était dénuée de tout, et quel besoin avait la jeune mère de choses fortifiantes: il sera fait comme vous le désirez.
Les paysans se dispersèrent lentement et regagnèrent leurs masures.
Le lendemain, pendant toute la matinée, les paysannes se succédèrent au logis de Vladimir Alexiévitch. Malgré leur pauvreté, elles avaient trouvé moyen d'apporter, qui des oeufs frais, une poule, un peu de miel de l'automne précédent, qui une brassée de laine, un morceau de toile, les plus pauvres une jatte de lait.
Le village remerciait ainsi celui qui venait de risquer ses moyens d'existence pour la justice et le bon droit.
Le surlendemain, vers dix heures, Bagrianof prenait paisiblement son thé en lisant les journaux de la semaine, lorsque le premier coup de cloche lui fit lever la tête. Sa femme pâlit sous le regard de son seigneur et maître. Elle savait ce qui s'était passé, et, depuis la veille, elle tremblait en pensant à ce moment redoutable. Elle fit un signe, et la petite fille disparut sans bruit.
Plus forte en sentant l'enfant à l'abri, madame Bagrianof attendit la question qui ne pouvait manquer. La cloche continuait à tinter pour la messe.
--Est-ce fête aujourd'hui? dit Bagrianof. Quelle date avons-nous?
--Le vingt-deux, répondit-elle. Ce n'est pas fête, Daniel Loukitch.
--Alors, pourquoi dit-on la messe?
--C'est un enterrement, balbutia la pauvre créature, tremblante d'angoisse.
--Le bienheureux trépassé se fait dire la messe? grand bien lui fasse! Ils ne sont pas si pauvres qu'ils veulent bien le dire, mes bons serfs, puisqu'ils se payent des messes! Laquelle de mes âmes est partie pour le céleste séjour?
--Ce n'est pas une âme, Daniel Loukitch, répondit madame Bagrianof, c'est une jeune fille.
On appelait alors âmes, en Russie, les hommes seulement. Les femmes, ne payant pas de redevance personnelle, n'étaient pas comptées dans la population.
--Une jeune fille? fit Bagrianof d'un air mécontent.
Il n'aimait pas à voir mourir les jeunes filles: c'était autant de perdu, puisqu'elles pouvaient se marier et donner de beaux enfants, qui deviendraient des âmes.
--Laquelle? ajouta-t-il par habitude de propriétaire.
--Fédotia Iérémeieva, dit-elle.
Bagrianof posa son journal sur la table et regarda sa femme.
--Vous êtes folle, lui dit-il posément. Cette fille, qui se portail bien avant hier, on l'enterrerait aujourd'hui?... De quoi est-elle morte?
Madame Bagrianof ne répondit pas. Il agita violement la sonnette, et le domestique, Timothée, entra sur la pointe du pied. La cloche tintait toujours seulement le glas avait remplacé la sonnerie de la messe. Le cercueil devait être en vue de l'église.
--Qui enterre-t-on? demanda Bagrianof d'une voix sèche.
--Fédotia Iérémeieva, Votre Honneur, répondit le vieux domestique.
--Celle fille qui était ici avant-hier.
--La même, Votre Honneur.
--De quoi est elle morte. Madame Bagrianof et Timothée s'entre-regardèrent.
--De quoi est elle morte? répéta Bagrianof avec un pli des lèvres, précurseur de l'orage.
--Elle s'est noyée, Votre Honneur.
--Par accident?
Personne ne répondit.
--Exprès?
Le silence se fit une seconde fois. Le balancier de l'horloge donnait un petit coup sec à chaque mouvement; au dehors, le glas tintait toujours. Timothée leva la tête et regarda son maître.
--Exprès, Votre Honneur répondit-il.
Bagrianof se leva et fit quelques pas; sa femme s'était levée aussi, hésitante et glacée de terreur; il la rassit sur son fauteuil, d'un geste violent.
--Tenez-vous donc tranquille, dit il, vous partez à tout moment comme un diable à ressort.
Madame Bagrianof ne bougea plus.
--La sotte! murmura le seigneur entre ses dents serrées.
La cloche de l'église se tut: le corps était entré dans l'église.
Bagrianof fit encore deux ou trois tours dans l'appartement.
--Qu'est-ce qu'on dit dans le village? demanda-t-il au vieux domestique.
--Je ne sais pas, Votre Honneur, je ne vais jamais au village.
--Eh bien, vas-y! dit le seigneur en se rasseyant. Donnez-moi un verre de thé, ma chère, dit-il à sa femme. Bien chaud et bien sucré, s'il vous plaît.
Timothée sortit de la cour seigneuriale, les yeux fixés à terre, suivant machinalement la route où il lui semblait voir Fédotia marcher devant lui, le mouchoir déplié flottant sur le bras. Il arriva sur la place; toutes les maisons étaient vides. Quelques petits enfants, laissés seuls, se mirent à geindre dans leur berceau quand il entr'ouvrit les portes. Il s'arrêta et réfléchit. Retourner à la maîson sans nouvelles, c'était courir un gros risque. Entrer dans l'église était peut-être plus dangereux encore. Qui sait si la population affolée n'allait pas le mettre en morceaux, faute de meilleur gibier!
Il s'arrêta à un moyen terme. Pénétrant à peine sous le parvis, il s'adressa à une vieille femme qui priait activement, faisant de grandes inclinaisons jusqu'à mi-corps et des signes de croix à tour de bras.
--Qu'est-ce qu'on dit dans le village, ma bonne, lui demanda-t-il.
Elle le regarda de travers.
--On dit que c'est grand'pitié qu'une si jolie fille soit morte si jeune. Voilà.
Et elle reprit son oraison. Timothée, satisfait, retourna à la maison et répéta fidèlement ce qu'il avait entendu. Bagrianof faute de mieux, fit mine de s'en contenter. Il s'enferma bientôt dans son cabinet, attendant le glas qui ne pouvait manquer de recommencer d'une minute à l'autre.
Ce n'était pas le remords qui le poursuivait pendant qu'il arpentait le parquet d'un pas régulier comme le balancier lui-même. A quel propos le remords serait-il venu se loger sous le crâne de ce haut et puissant seigneur? Le remords de quoi? D'avoir agi une fois de plus comme il avait agi tant de fois? Est-ce que les autres s'étaient noyées? N'étaient-elles pas, à l'heure qu'il est, mariées et mères de gros gars au ventre proéminent, aux cheveux de lin tombant sur la face; gars dont plusieurs étaient ses fils, sans contredit? mais il n'avait jamais su lesquels, faute de prendre des informations. Pourquoi cette sotte n'avait elle pas fait comme les autres? Elle avait le mari sous la main... Qui pouvait se douter qu'au lieu de se marier honnêtement comme tout le monde, elle allait se noyer exprès! Il lui en voulait de cela, et si elle eût été encore vivante, il l'aurait punie de la bonne manière;... Mais elle échappait à sa vengeance!
Le glas recommença de sonner. Le corps sortait de l'église pour se rendre au cimetière.
Comment se faisait-il qu'on ne lui eût pas parlé de cet événement? C'était intéressant pour lui, au bout du compte! On le lui avait caché, pourquoi? Avait-on cru qu'il lui serait désagréable d'apprendre que cette fille s'était noyée? Mais en quoi cela pouvait-il lui être désagréable? Est-ce que c'était sa faute? Est-ce qu'ils auraient l'aplomb de dire que c'était sa faute? C'est là ce qu'il faudrait voir, par exemple!
Bagrianof s'arrêta devant la porte comme pour sortir. La grosse cloche tintait toujours à coups lents et égaux,--les petites cloches sonnaient de temps en temps ensemble avec un bruit de sanglots... Bagrianof tourna le dos à la porte et se remit à marcher.
Sa faute? En quoi sa faute? Pas pour celle-là au moins!... Elle était venue le trouver, l'effrontée! Elle avait demandé la grâce de son amant,--car enfin qui pouvait se douter que ce n'était pas son amant, mais seulement son fiancé? Il avait cru que c'était son amant, lui: les filles de village ne sont pas, à l'ordinaire, d'une vertu si farouche! Oh! non, ce n'était pas sa faute, à lui. Elle n'avait pas besoin de venir le trouver!... Mais quî donc avait eu l'aplomb de dire que c'était sa faute?...
Il se retourna brusquement, cherchant à dévisager l'audacieux... Il était seul.
Alors il se rappela que c'était Timothée qui lui avait dit: "exprès" comme pour le braver. Elle s'était noyée exprès; c'est Timothée qui l'avait dit, Timothée le payerait sans tarder! Et le prêtre qui faisait un enterrement de seigneur à cette fille!...
Bagrianof s'arrêta. Le glas avait cessé. Le silence et la résolution qu'il venait de prendre de châtier l'insolent lui firent beaucoup de bien.
Il s'assit dans son fauteuil, ouvrit son tiroir, prit la lettre à l'archevêque et la mit bien en évidence; puis il alluma un cigare et se remit à lire. Mais il ne comprit pas un mot de ce qu'il lisait.
Fédotia avait de belles funérailles. Sauf les bambins dont les cris avaient désorienté le vieux domestique, personne n'était resté au logis.
Le père avait voulu la grand'messe avec les chantres, et le prêtre avait consenti à tout, prenant la responsabilité sur lui: il avait fait le sacrifice de sa place. D'ailleurs la jeune mère paraissait plus forte, le petit avait bonne envie de vivre, et, si cruel que fût Bagrianof, il ne pouvait les chasser avant un mois au moins. Dans un mois, il mettrait tous ses trésors sur une pauvre charrette, et il irait où la grâce de Dieu et de ses supérieurs voudrait bien l'envoyer,--en Sibérie, s'il le fallait, enseigner la loi de Dieu aux Toungouses. Ne serait-il pas sûr de la vie, riche de posséder sa femme et son enfant, qu'on ne pouvait lui ravir?
Tendant qu'il récitait les prières sur le cercueil, la foule l'entourait, si pressée, qu'on étouffait dans l'église, non chauffée cependant. Les hommes, concentrés, la tête basse, sentaient vaguement dans l'air une odeur de vengeance monter avec celle des branches de sapin qu'ils foulaient aux pieds. La jeune morte, parée de ses beaux habits, la face découverte, était pour eux un étendard qui les menait au combat. Ce n'est pas seulement pour les vieux Romains que le corps d'une femme a été le symbole de la liberté outragée. La cérémonie funèbre s'acheva sars tumulte. Les paysans enlevèrent le cercueil. Le père et Savéli tenaient la tête. Fédotia sortit de l'église accompagnée par le glas qui avait si fort énervé Bagrianof: le village tout entier la suivit jusqu'au cimetière peu distant, situé dans un bouquet de bois clairsemé, ou les vieilles tombes disparaissaient sous les fleurs sauvages, où les oiseaux nichaient au printemps par centaines.
La neige recouvrait les monticules anciens et nouveaux. La fosse de Fédotia faisait une tache noire sur cette blancheur immaculée. Le cortège, la croix en tête, monta la pente douce, de son pas cadencé; la fosse reçut sa proie; le prêtre jeta une poignée de terre dans le cercueil encore ouvert; on descendit le couvercle, qu'on posa sans fracas;--Iérémeï et Savéli se penchèrent pour voir ce qui restait encore de leur bien-aimée,--et les planches de sapin elles-mêmes disparurent bientôt sous la terre mêlée de neige qui roula en gros blocs jusqu'au fond du trou.
Iérémeï, suivant l'usage, invita les assistants à venir festiner chez lui. On le suivit en silence. Chacun sentait, comme on dit, qu'il allait se passer quelque chose.
XI
Le banquet funèbre commença au milieu d'un profond silence. Invité par Iérémeï, le prêtre s'était excusé, alléguant la maladie de sa femme, mais en réalité parce qu'il sentait aussi l'orage dans l'air. Les paysans attablés mangeaient lentement comme à l'ordinaire les oeufs durs et le riz cuit à l'eau qui sont le fond de ces repas de funérailles. Les femmes mangeaient à part dans une autre cabane. Le gobelet d'eau-de-vie faisait de temps en temps le tour de la table. Peu à peu les conversations s'animèrent, mais sans attendre le degré de bruit qui témoigne d'un vif intérêt. Chacun sentait que ce qu'il disait n'avait d'importance pour personne. On attendait. L'après-midi se passa ainsi. Le ciel s'assombrissait, la nuit n'était plus bien loin, quand le père de Fédotia se leva et prit la parole. Au premier son de sa voix, le silence se fit partout; du tous les coins de l'Isba, les têtes attentives se tournèrent vers le vieillard.
--Frères, dit-il, je n'avais plus qu'une fille, et je l'ai perdue. Nous l'avons mise dans la terre; qu'il nous reste d'elle un souvenir éternel.
Suivant l'usage, l'assemblée psalmodia trois fois en choeur: "un souvenir éternel", et le silence se rétablit.
--Ma Fédotia n'avait jamais offensé personne, reprit le père d'une voix pleine de larmes; elle était donc comme un agneau et pure comme une colombe. Elle était fiancée, vous le savez tous, à ce brave garçon,--il indiqua du doigt Savéli placé à sa droite.--Elle se serait mariée, elle aurait été une bonne femme, comme elle avait été une bonne fille. Elle était jeune, elle était bien portante, et voilà qu'elle est morte tout à coup. Comment cela s'est-il fait?
Il promena son regard sur l'assistance. Tout le monde l'écoutait avec recueillement Quelques yeux animés par l'eau-de-vie suivaient les siens avec la ténacité de l'ivresse commençante.
--Comment se fait-il, reprit Iérémeï, qu'une belle fille, jeune et bien portante, coure tout à coup à la rivière et laisse son vieux père sans une âme pour lui fermer les yeux et le mettre au repos? Est-ce naturel, je vous le demande, qu'une jeune fille préfère la mort aux baisers de son fiancé?
Le vieillard parlait avec ce mélange de simplicité et de langage biblique que les paysans empruntent à leurs longues stations assidues à l'église.
--Est-ce naturel, continua-t-il, qu'une jeune fille regarde son fiancé et se couvre le visage en disant: Ne me touche pas! Est ce naturel, continua-t-il en s'animant, que, pleine de honte, elle coure à la rivière et meure de bon gré plutôt que de regarder un homme en face? Non, ce n'est pas naturel! cria-t-il d'une voix tonnante en frappant rudement le plancher de son bâton. Tous tressaillirent.--Ma fille est morte, reprit-il en regardant tout autour de lui d'un air de défi, parce que notre seigneur, qui n'a pas plus de honte qu'un chien maudit, l'a prise pour ses amusements, la blanche colombe... Et elle n'a plus osé regarder son fiancé, elle n'a pas osé revenir à son vieux père et elle est allée se jeter à la rivière. Et l'on viendra me dire:--Ta fille s'est tuée, c'est un péché! Non, il ment, celui qui dit cela! Ma fille n'a pas péché, ma fille ne s'est pas tuée, c'est Bagrianof qui l'a tuée... Meurtrier' Le grand vieillard leva les bras au ciel, brandit son bâton et le laissa retomber avec fracas sur le plancher. Tous les hommes se levèrent d'un commun mouvement.--Meurtrier! crièrent-ils d'une seule voix.
Ils n'avaient plus peur: ce n'étaient plus des moutons timides prêts à se laisser tondre le grand coup d'aile de la vengeance dans son vol avait purifié l'atmosphère autour d'eux. Ils allaient se venger, ils étaient déjà libres.
--C'est un meurtrier, répéta Iérémeï d'un ton plus calme. Et ce meurtre n'est pas le premier. Il a tué nos frères partis pour la Sibérie, il y a trois mois à peine. Avez-vous oublié les coups de verges qui sifflaient sur leurs épaules? Avez-vous oublié le sang qui coulait de leur dos meurtri? Et les charrettes qui ont emporté nos frères à l'orient, les avez-vous oubliées. Et les femmes que voilà veuves, et les enfants qui se trouvent orphelins, ont-ils oublié leurs époux et leurs pères? Et croyez-vous que sur la route il ne soit pas mort plus d'un de ceux qui sont partis ce jour-là? Et ceux qui ont survécu mourront loin du village, et nous n'en saurons jamais rien, et personne, à leurs funérailles, ne boira la tasse d'eau-de-vie, la "coupe d'amertume" qu'on vide au repas funéraire et que nous buvons ici pour Fédotia en son souvenir éternel!
Le gobelet d'eau-de-vie circula de main en main, chacun y trempa ses lèvres, et le choeur chanta trois fois le funèbre répons: "Souvenir éternel!"
Ceux qui sont morts en route et ceux qui mourront là bas, reprit Iérémeï quand revint le silence, ont été tués par la même main qui a tué ma fille. C'est Bagrianof qui a ruiné notre village: nous ne ressemblons plus à des hommes, et dans les environs on nous appelle des loups; c'est vrai, nous sommes des loups, et nous haïssons tout le monde; tout le monde, répéta-t-il avec rage en grinçant des dents, les seigneurs, et les procureurs, et les soldats, et les scribes, et les gens de justice! Mais il y a des gens de justice partout, et des soldats aussi partout, et tous les paysans ne les haïssent pas!... Nous les haïssons à cause de Bagrianof, parce qu'il est si méchant et si féroce qu'il ferait douter même de la justice de Dieu!... Pardonne-moi, Seigneur, dit-il en s'inclinant devant les saintes images du coin oriental de la cabane, pardonne si ma langue a blasphémé, ce n'est pas mon péché. Que ce péché, avec les autres, comme tous nos maux et toutes nos misères gise lourdement sur l'âme de Bagrianof!
L'assemblée s'agita comme une mer houleuse; un murmure de fureur à demi contenu la parcourut d'un bout à l'autre et revint jusqu'à Iérémeï. Le vieillard avait épuisé ce qu'il avait à dire; Savéli prit la parole.
--Nous avons assez souffert, dit-il de sa voix claire et bien timbrée. D'ailleurs, pour ma part, j'ai promis de venger la défunte. Nos frères n'ont pas su ce qu'il? faisaient quand ils ont laissé la vie à ce chien: il fallait serrer pendant qu'ils tenaient la corde! mais cette fois nous ne le lâcherons pas! N'est-ce pas, vous autres?
Un frémissement de plaisir parcourut l'assemblée: ils croyaient déjà tenir le cou du seigneur entre leurs doigts osseux.
La nuit tombait; des femmes entrèrent pour allumer des esquilles de sapin qui brûlaient vite en se détachant de la griffe de fer où elles étaient fixées. A cette lueur inégale, qui remplissait l'isba d'un acre parfum de résine, les faces terreuses et les yeux irrités des paysans paraissaient plus terribles encore.
Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et un homme se fit place jusqu'à Iérémeï, écartant d'un seul bras tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Au milieu du tumulte, il arriva devant le vieillard, séparé de lui seulement par la table, et se laissa tomber sur le banc avec un long hurlement de douleur. On approcha une bûchette de sapin pour le reconnaître: c'était le vieux Timothée, le valet de Bagrianof.
Un cri d'indignation s'éleva à sa vue.
--Que viens-tu faire ici? chien des chiens qui sont là-bas! s'écrièrent les paysans. Viens-tu nous espionner pour te faire bien venir? Lèche-plat, pourvoyeur!...
Les injures pleuvaient sur le vieux domestique qui continuait à se tordre en gémissant. Comme on le prenait par les épaules pour le jeter dehors, il poussa un rugissement fou.
--Justice! s'écria-t-il en levant son bras gauche vers le ciel. Justice, au nom du Christ, frères, secourez-moi!
On s'aperçut alors que son bras droit pendait inerte à son côté.
--Qu'as-tu? lui dit Iérémeï. Laissez-le, vous autres, cet homme est mon hôte.
Un petit espace libre se fit autour de Timothée. Gémissant, se tordant de douleur, il souleva son bras droit à l'aide de sa main gauche et montra aux paysans saisis d'horreur ce membre tuméfié, où la chair rongée depuis la saignée jusqu'au bout des ongles n'était plus qu'une épouvantable brûlure.
--Qui t'a fait cela? dit Savéli, les yeux étincelants.
--Qui? le monstre, le loup, Bagrianof!
Les exclamations et les injures recommencèrent, cette fois, à l'adresse du maître. Iérémeï fit chercher la sage-femme qui était dans une autre cabane et qui arriva aussitôt. Au village, c'est cette matrone qui se charge ordinairement des pansements; elle posa une première application d'huile et de toile assez convenable. La chair était à nu; la peau, bouillie pour ainsi dire, se détachait en lambeaux; les ongles devaient tomber,--le bras aussi, peut-être; qu'en savait-on? L'amputation serait probablement nécessaire; mais, au village, il n'est pas question d'amputation. Lorsque le bras de Timothée, bandé dans un mouchoir, fut attaché à son cou, Iérémeï mit la sage femme à la porte.
--Raconte-nous comment il t'a fait cela, dit il au malheureux qu'on réconfortait avec de nombreuses gorgées d'eau-de-vie.
--Voilà, dit Timothée: le maître m'en voulait... sais-tu pourquoi? dit-il brusquement en se tournant vers Iérémeï, et toi, sais-tu pourquoi? fit-il à Savéli, qui l'écoutait avidement; parce que j'avais voulu empêcher la défunte Fédotia d'entrer chez lui.
--Tu as fait cela? dit Savéli d'un ton dubitatif.
--Oui!... Quand je l'ai vue venir, si gentille, si mignonne, j'ai eu pitié d'elle. Elle m'a demandé si l'on pouvait voir le maître pour tâcher d'obtenir ta grâce; je lui ai répondu de s'en aller, que le maître n'était pas bon à voir. Elle s'en allait quand le maître, le païen maudit!, il s'est mis à sa fenêtre et il l'a appelée. Tu sais le reste aussi bien que moi; mais il avait vu que je la renvoyais, et il était fâché. Ce matin, il m'a demandé de quoi elle était morte, je le lui ai dit; cela lui a déplu. Il m'a envoyé savoir ce qu'on disait dans le village; je lui ai répété ce qu'on disait: que c'était grand dommage qu'une si jolie fille fût morte si jeune! Cela aussi lui a déplu. Alors le soir, comme je lui servais le samovar pour son thé, à cinq heures juste il est entré et il a prétendu que l'eau ne bouillait plus. Ce n'était pas vrai, mes frères, l'eau bouillait.
Timothée voulu faire le signe de la croix pour renforcer son assertion; ce mouvement instinctif de son bras droit lui arracha un cri de douleur. Il fut un moment sans pouvoir parler.
La foule muette attendit patiemment. Il reprit sa narration.
--Elle bouillait, répéta-t-il, puisque la vapeur sortait à gros nuages de la bouilloire, et qu'il y avait encore des morceaux de charbon allumé dans le tuyau. Enfin, pour le contenter, je remportai le samovar, j'y mis du charbon, et, quand il fut bien allumé,--l'eau jetait de gros bouillons par les trous du couvercle,--je l'apportai sur la table. En entrant, je vis Bagrianof qui me regardait d'un air méchant, en riant, vous savez? Voilà vingt-cinq ans que je le sers, et je n'y suis pas encore accoutumé; quand il me regarde comme ça, je ne sais plus ce que je fais. Alors, moi, j'arrivais avec ma bouilloire, et, comme je regardais le maître, au lieu de tourner le robinet où il faut, en face de la dame, je le mis de côté, à gauche.
--Tu ne sais plus poser un samovar sur une table?--me dit le maître en riant. Ses dents blanches, dans sa ligure blanche, étaient aussi pointues que les dents d'un renard.--Tu causes trop avec les jolies filles, cela te tourne la cervelle.
--Excusez, maître, lui dis je bien doucement, j'ai mal fait.--Je parlais du samovar, vous comprenez.
--Retourne-le, me dit-il, et mets-le comme il faut.
--J'obéis. Si vous saviez comme l'eau bouillait! Elle partit par-dessus le bord et coulait sur le petit plateau. Alors Bagrianof me dit:--Relève ta manche, que je voie ton bras,--Je relevai ma manche sans penser à mal. Ah! si j'avais pris le chemin de la porte! Mais je n'en aurais pas eu le temps. Je n'avais pas plutôt relevé ma manche qu'il me la retroussa jusque par-dessus le coude avec les doigts de fer qu'il a, vous savez; il me prit le bras, le mit sous se robinet et tourna... Ah! mes frères! s'écria le malheureux se tordant sur son banc au souvenir encore présent de la torture,--il l'a fait couler sur mon bras jusqu'à la dernière goutte! J'étais tombé à genoux et je demandais grâce! Il m'a tenu jusqu'au bout. On ne peut pas lui échapper quand il vous tient: c'est un étau! Et puis la douleur était si vive que je n'avait plus seulement la force de crier.
--Et la dame? dit Savéli. Elle était là? Qu'est-ce qu'elle a dit!
--Pauvre âme! Elle s'est jetée aux genoux de son mari, elle lui a dit:--Brûlez-moi et laissez cet homme. Il l'a repoussée, et elle est tombée sans connaissance.
Les poitrines haletantes des paysans se soulevaient lourdement. Ils avaient écouté sans mot dire, et maintenant cet homme, ce valet, méprisé, détesté jusqu'alors, devenait un des leurs par son martyre. Ils s'empressèrent autour de lui, et ces "loups" trouvèrent de douces paroles pour le nouveau frère.
--Eh bien! dit Savéli au bout d'un moment, pourquoi es-tu venu nous dire cela?
--Pour que vous m'aidiez à me venger! gronda Timothée d'une voix sourde. Je ne puis pas me venger seul, niais il faut que je me venge!... Il me sembla que le seigneur vous doit aussi quelque chose, à vous autres!
Le cri de rage jaillit à la fois de toutes les poitrines. On ne s'entendait plus: chacun avait quelque chose à proposer, et tous parlaient à la fois.
--Non! cria Timothée dominant le tumulte. Pas de corde! cela ne réussit pas. S'il peut parler, il vous enjôlera tous, il enjôlerait des pierres avec sa voix tendre et ses yeux de chatte qu'il sait faire doux comme du miel. Le couteau, la hache, c'est sûr, cela!
--Et le sang? jeta une voix dans l'ombre. Et la justice?
Le silence se fit peur écouter la réponse de Timothée.
--On brûle la maison, et c'est un accident, répondit-il d'une voix bien nette. Comme cela, il n'y a pas de sang.
--Que celui qui a péché par le feu périsse par le feu! dit Sentencieusement Iérémeï.
--Quand? dit Savéli, les dents serrées.
--Celte nuit. Oh! il faut que ce soit cette nuit! Je ne dormirai pas qu'il ne soit mort.
--C'est moi qui aurai la hache, dit posément Savéli.
--Nous en aurons chacun une! fit Iérémeï d'une voix contenue. A quelle heure?
--A minuit. Venez tous, nous ne serons pas trop. Et la maison flambera, vous verres! C'est moi qui mettrai le feu.
--Et la dame? fit soudain Iérémeï, et la petite fille?
--On les conduira chez le prêtre, répondit Timothée. Elles ne sont pas méchantes: quand le feu flambera, je les éveillerai.
XII
La maison de Bagrianof dormait; la neige tombait depuis quelques heures, et les chemins, les arbres, les clôtures, tout était blanc. Le ciel, gris et terne, semblait toucher les toits; les flocons s'amoncelaient le long des murailles, comme s'il voulaient ensevelir les maisons. Pas un souffle de vent dans l'air, pas une lueur sur le village; seule, la maison de Bagrianof avait deux fenêtres vaguement éclairées. A travers les stores blancs, la lueur adoucie de la lampe des Images filtrait sur la façade dans le cabinet du maître.
Confiant dans ses bonnes serrures et dans la double garde autour de sa maison, Bagrianof dormait profondément. Les idées factieuses de la matinée s'étaient noyées dans le fleuve d'eau bouillante dont il avait arrosé le bras de son domestique; il s'était vengé, lui aussi, de l'insolence de ce rustre qui avait eu l'audace de lui dire que Fédotia s'était noyée exprès. Le retour de ce mot: "exprès", n'avait pas laissé cependant de lui faire une impression désagréable. Pour la chasser, il s'était mis à faire des patiences,--suprême ressource du désoeuvrement provincial. Les petites patiences, avec un seul jeu de cartes, n'ayant réussi à le distraire qu'à moitié, il s'était embarqué dans une grande patience à deux jeux complets, et il avait trouvé là un dérivatif si puissant, qu'il s'était couché dans l'état d'esprit le plus satisfaisant, après avoir fait huit petits tas de huit couleurs au grand complet.
Les huit tas étalent encore sur le bureau, prêts à lui rappeler sa victoire le lendemain, quand il ouvrirait les yeux, et le vainqueur donnait du sommeil qui suit les grandes batailles, lorsque la porte s'ouvrit doucement; les gonds avaient été soigneusement huilés par Timothée.
Un à un, se succédant en file serrée, les paysans entrèrent sans bruit; leur respiration étouffée s'entendait à peine. Quand la chambre fut pleine, la porte se referma, et Bagrianof se mit brusquement sur son séant.
Souvent, dans ses rêves,--car ses rêves avaient été les vengeurs de ceux qu'il opprimait,--il avait vu sa chambre pleine de têtes hideuses qui le regardaient avec des yeux féroces; il s'était réveillé avec la corde au cou, cette corde qu'Ilioucha avait tenue dans sa main pendant un quart d'heure, et qu'il avait laissée échapper, "l'imbécile!" Mais d'ordinaire un coup d'oeil suffisait à dissiper ses frayeurs. Bagrianof se retournait, faisait le Signe de la croix pour chasser le démon, et se rendormait. Cette fois le rêve avait une si poignante apparence de réalité, qu'il resta les yeux ouverts, la bouche béante, sans oser conjurer la vision à l'aide du signe de croix habituel.
Les ennemis étaient au grand complet: tous ceux qu'il avait frappés ou molestés, ceux dont il avait déshonoré les filles ou les soeurs, ceux dont il avait envoyé les fils ou les frères en Sibérie, tous étaient là, chacun une hache ou un couteau à la main, et plus près de lui, tout contre le lit, le père de Fédotia et le fiancé, qui le regardaient avec des yeux ardents. Un autre, derrière eux, allumait des bougies pour y voir plus clair.
Bagrianof comprit qu'il ne rêvait pas et que le jour était venu.
On le lui avait dit parfois, que ses paysans le tueraient; les paroles d'adieu du général-gouverneur lui passèrent dans le cerveau comme une épée flamboyante; "C'est dommage qu'ils ne vous aient pas tué!"
--Grâce! cria-t-il en étendant les mains pour implorer.
--Grâce? répéta Iérémeï en le regardant tranquillement, ma fille a crié grâce ici même, là où tu dors, chien maudit; as-tu fait grâce?
--J'ai pardonné à Savéli!... balbutia Bagrianof saisi de terreur.
--Je ne te pardonnerai pas, moi! dit Savéli, sans témoigner plus de colère apparente que le vieillard: tu as tué ma fiancée, je l'aimais plus que la vie, tu vas mourir.
--Je te donnerai tout mon argent, laisse-moi seulement la vie, dit Bagrianof, dont la langue épaissie ne pouvait articuler de paroles distinctes.
--Ecoute, seigneur, dit Savéli, nous sommes tous ici, tout le village, entends-tu? Nous allons te tuer, parce que tu es maudit de Dieu.
--Tu as comblé la mesure d'iniquité, reprit Iérémeï: prie Dieu de te recevoir, l'heure de ta mort est venue.
Bagrianof, d'un bond, se mit à genoux sur son lit: deux pistolets chargés étaient sur sa table de nuit, il voulut les atteindre; avant qu'il eût allongé le bras, la hache de Savéli lui faucha l'épaule. Il tomba sur le lit en hurlant.
--Au secours! cria-t-il une seule fois.
Nul ne sait qui lui porta le coup mortel, car dix haches s'abattirent au même instant.
Un grand silence se fit. Les paysans s'entre-regardèrent, Bagrianof ne bougeait plus; un ruisseau de sang coulait le long du drap jusqu'à terre; de larges taches rouges marbraient le linge et la couverture.
--Le feu, vite! cria quelqu'un. Aussitôt, comme si une panique les eût saisis, les assassins entassèrent tel meubles sur le cadavre; les chaises légères, les livres, les journaux, les objets de luxe, les rideaux de mousseline, formèrent bientôt une masse confuse qui montait jusqu'au plafond. Quelqu'un apporta une botte de paille qu'on mit sous le lit.
--Reculez-vous! dit Iérémeï aux paysan;. C'est toi qui l'as frappé, continua-t-il en s'adressant à Savéli, c'était mon droit. Au moins c'est moi qui mettrai le feu.
--Soit! fit Savéli en se dirigeant vers la porte.
Iérémeï prit les deux bougies, les arrangea soigneusement au milieu de la botte de paille, et souffla un instant avec sa bouche, comme s'il s'était agi d'allumer son poêle. La fumée remplit la chambre, puis la flamme parut, pétilla et monta le long des draps; le ruisseau rouge coulait toujours, mais goutte à goutte. Une large mare de sang caillé noircissait le plancher.
--Ouvrez le vasistas! dit Iérémeï toujours debout près du lit.
Un paysan ouvrit les deux carreaux de la double fenêtre, et soudain, à travers la fumée plus épaisse, les langues de flamme, minces et allongées, glissèrent le long des rideaux de mousseline jusqu'à l'amas de meubles.
Les huit petits tas de cartes étaient restés presque intacts sur le bureau: Savéli les ramassa en une poignée et les lança sur le bûcher. Les cartes s'éparpillèrent de tous côtés, aussitôt saisies par le feu, qui gagnait du terrain.
--Ça marchera, dit Savéli. Fermons la porte à clef, mes amis. Adieu, seigneur!
Sur ce mot jeté à Bagrianof avec une gaieté sinistre, Savéli ferma la porte à double tour, s'avança sur le perron et lança la clef au loin dans la neige. Un ne l'entendit pas tomber.
Les paysans étaient tous sortis. Rassemblés dans la cour, ils regardaient l'incendie qui augmentait dans le cabinet de Bagrianof; à travers les stores baissés, on voyait la flamme aller et venir en lueurs inégales, tantôt d'un pourpre noirâtre, tantôt d'un rouge éclatant. Des torrents de fumée sortirent aussi bientôt des fenêtres du sous-sol. Timothée avait bien fait les choses: il avait bourré le dessous de fagots et de menu bois. Le revêtement des murailles, en planches peintes, commençait à s'enflammer.
--Et la dame? dit Iérémeï Est ce qu'on va la laisser brûler?
--Sois tranquille, fit Timothée qui... deux pas de lui, contemplait son ouvrage, tout va bien; de ce côté-là, ça ne brûle pas encore. Il ne faut pas aller la chercher trop tôt non plus: elle voudrait nous faire sauver son mari.
--Va, dit Savéli; la clef est perdue; nous dirons qu'il s'est enfermé en dedans; va vite.
En effet, il n'y avait pas de temps à perdre. Réveillées par l'odeur de la fumée, les femmes de chambre se précipitaient au dehors comme un troupeau île volatiles effarés: pas une n'avait eu l'idée de réveiller la maîtresse. Timothée s'élança dans la maison; mais avec son bras en écharpe il n'était guère adroit. Quand il eut trouvé les pelisses et réveillé madame Bagrianof, il voulut l'emmener dans la cour, avec sa fille dans les bras; mais le plancher de l'antichambre flambait avec une telle intensité qu'il fallut renoncer à la traverser. Un moment, le vieux domestique pensa qu'il resterait dans la maison embrasée, ainsi que les deux femmes qu'il voulait sauver. Par bonheur, Savéli s'était aperçu de leur danger: il monta sur le rebord formé par le soubassement de briques; avec la même hache qui avait frappé Bagrianof il fit voler en éclata la fenêtre de la chambre à coucher, élevée de dix à onze pieds au-dessus du sol, et, s'aidant de ses bras agiles, pénétra dans la maison en flammes. Il était temps, la porte et les rideaux brûlaient déjà. Une première fois, il emporta la petite fille affolée qui se cramponnait à sa mère; une seconde fois, il enleva madame Bagrianof qui avait perdu connaissance en voyant sa fille saine et sauve.
Au moment de grimper une troisième fois pour aider Timothée à échapper aux flammes, il hésita. Etait-ce la peine de risquer sa vie pour ce valet, longtemps ministre des volontés cruelles de Bagrianof? La vue du pauvre vieux au désespoir, qui essayait vainement avec un bras de s'accrocher aux montants de la fenêtre, lui fit braver le péril encore une fois: il remonta, saisit Timothée à bras le corps sans trop le froisser, lui fit prendre pied sur le soubassement, d'où il l'enleva ensuite pour le déposer sur la neige, à côté de madame Bagrianof.
Quelques paysans, saisis de pitié, emmenèrent la malheureuse femme et sa fille, et les conduisirent chez le prêtre. Vladimir Alexiévitch accueillit les pauvres créatures avec toute la commisération de son coeur généreux, et s'efforça de rappeler madame Bagrianof à la vie. En ouvrant les yeux, le premier cri de cette victime du devoir fut: --Sauvez mon mari! Pendant que le prêtre essayait de calmer les terreurs de la veuve, les paysans groupés dans la cour regardaient brûler la maison. Le feu sortait par toutes les fenêtres; le toit, rongé en-dessous, laissait passer par endroits des gerbes d'étincelles, des flammèches s'éparpillaient sur la neige comme un bouquet d'un feu d'artifice; pas une haleine de vent sur ce bûcher qui consumait le cadavre de l'ennemi. La neige, colorée en rose par la réverbération de l'incendie, avait des teintes tendres et joyeuses; le ciel rouge et bas, semblait envelopper le sinistre comme pour empêcher les gens du voisinage d'en avoir connaissance.
Le village était là tout entier: les femmes étaient venues, et personne ne faisait un mouvement pour empêcher le feu d'achever son oeuvre. Les âmes sensibles,--il en restait encore quelques unes dans ce repaire de loups,--s'étaient calmées en apprenant que la dame et la demoiselle étaient en sûreté. Le sentiment général était celui de l'allégement, de la délivrance. Les derniers venus avaient demandé à voix basse si le maître était dedans. A la réponse affirmative, chacun s'était planté sur ses pieds et attendait la fin.
Le toit de planches peintes, à peine attaqué jusque-là, prit feu tout entier, d'un seul coup, comme s'il eût été enduit de résine; il flamba quelques instants, lançant vers le ciel une superbe flamme rouge et jaune, puis s'effondra avec fracas.
La neige se mit à tomber lentement; les flocons énormes, sur le fond rouge vif, avaient l'air de grosses mouches paresseuses: d'autres brillaient comme des paillettes de métal incandescent; puis la neige s'épaissit bientôt au point de former comme une sorte de voile entre les spectateurs et l'incendie mourant.
--Eh bien, enfants, dit une voix, je crois que nous pouvons aller nous coucher.
Les groupes se dispersèrent silencieusement. Les domestiques et les femmes de chambre s'étaient réfugiés dans les communs intacts, et pleuraient la perte de leurs hardes.
--Taisez-vous donc, leur dit Timothée en fermant la porte, vous avez plus gagné cette nuit que vous ne pourriez perdre de chiffons en cent ans.
Cette vérité frappa tout le monde, et le calme se rétablit. La ruine n'était plus qu'une masse rougeâtre, à peine élevée au-dessus du sol par le soubassement intact. Deux traînards se retournèrent une dernière fois pour la regarder.
--Hein! comme ça a brûlé! dit l'un d'eux.
--C'était superbe! répondit le second.
Rentré dans sa maison, Iérémeï, que Savéli n'avait pas quitté, réfléchit un instant.
--Où vas tu? dit-il au jeune homme, muet à son côté.
--A la ville. Le colporteur a un passeport pour moi. Et toi?
--Moi, je reste ici.
--Tu n'as pas peur?
Le vieillard haussa les épaules.
--Peur de quoi? Est-ce que tout le monde ne sait pas que c'est un accident?
Savéli resta silencieux; il regarda attentivement sa hache, et l'essuya une fois de plus avec la peau de sa pelisse.
--Donne-la moi, dit Iérémeï, je vais la nettoyer avec la mienne, et je la reporterai chez toi. Tu fais bien de t'en aller: tu es jeune, va voir du pays; moi je suis vieux, quand même ils me prendraient, qu'importe à présent, je suis seul!
Il se jeta lourdement sur le poêle pour dormir.
--Père..., dit Savéli avec un silence.
--Quoi?
--Donne-moi ta bénédiction. Dans les pays lointains où je m'en vais, elle me portera bonheur.
Iérémeï se leva et vint faire le signe de la croix sur la tête courbée de Savéli. Celui-ci baisa la main du vieillard, la main qui avait mis le feu à la maison du maître.
--Que Dieu t'accompagne! dit le vieux paysan avec un soupir. Nous nous reverrons dans l'autre monde.
Savéli rentra chez lui, prit une paire de bottes, ce qu'il possédait d'argent comptant, attela son petit cheval à un traîneau bas, composé d'une simple claie, et partit.
Quand il fut à deux verstes du village, il se retourna. Le ciel était rouge au dessus de la ruine, qui continuait à jeter, par moments, une faible lueur dans l'air épais. La neige tombait, cachant la trace des sabots du cheval et du léger traîneau.. Tout le favorisait. Il secoua les épaules et continua rapidement sa route. Arrivé à la ville avant le jour, il réveilla son ami le colporteur. L'explication fut courte. Le soir même, Savéli partait pour l'inconnu, sa balle sur les épaules, le coeur plein d'un indicible contentement de se savoir libre.