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L'expiation de Saveli

Chapter 8: V.
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About This Book

The narrative follows life on a rural estate dominated by a cold, authoritarian landowner whose remorseless rule reduces villagers to fear and destitution. His wife becomes a broken, silent figure after marriage and loses most of her children; one daughter survives thanks to a peasant wet-nurse. The lord exploits local women, hoards resources, and enforces humiliating controls that drain the commune. A drought and failed harvest deepen the community's misery, leading to tensions and a criminal investigation in which the villagers adhere to a stubborn silence, while one man speaks out about injustice and the outsiders who judge them.



V.

L'instruction de l'affaire fut pas longue. Les paysans inculpés se renfermèrent dans un silence obstiné qui suffit pour établir leur culpabilité. Seul, Ilioucha consentit à desserrer les lèvres.

--Hé bien! quoi? dit il à celui qui l'interrogeait, j'ai voulu tuer le maître? D'abord ce n'est pas votre affaire. Vous autres gens de la ville, vous ne venez chez nous que pour nous lier les pieds et les mains et nous expédier en Sibérie à l'occasion. Est-ce que vous savez ce que nous pensons, et ce que nous faisons et ce que nous souffrons? Vous ne savez rien de nous, sinon que nous sommes des scélérats nés pour mal faire. Alors comment se fait-il qu'il y ait de bons paysans, comme ceux des seigneurs voisins, qui aiment leur maître et le servent fidèlement. Et pourquoi n'avons-nous pas fait depuis longtemps ce que nous avons voulu faire à présent, si ce n'est parce que nous avons autant de patience que des moutons? Nous ne sommes pourtant pas les seuls qui avons voulu tuer notre seigneur pour nous défaire de lui: cela s'est déjà vu dans les temps anciens, et cela se verra encore, tant que le Sauveur n'aura pas pitié de nous autres paysans!

Le fonctionnaire qui conduisait cette affaire était un homme de sens et de coeur; depuis longtemps il rêvait l'émancipation. Il laissa parler l'accusé sans l'interrompre. Quand Ilioucha se tut, le visage plein d'une sombre fureur, les poings fermés au bout de ses bras ballants, il regarda le paysan avec compassion, voulut parler et garda le silence, jugeant que toute parole serait de trop si elle ne parlait de rachat et de liberté.

Les cinq coupables, avec quelques autres dont Bagrianof connaissait l'animosité contre lui, et qu'il dénonça pour se débarrasser de leur présence, furent condamnés chacun à deux cents coups de verges et à la déportation dans les mines de Sibérie, à perpétuité, bien entendu.

Ils écoutèrent leur sentence sans sourciller. Le village retentit tout le jour des plaintes des femmes et des enfants. Ce grand deuil qui frappait plusieurs cabanes s'épancha au dehors en lamentations, comme lorsque la mort visite les familles.

Bagrianof, qui, de sa maison, entendait les plaintes aiguës des femmes accroupies sur le seuil de leurs demeures, commença par se réjouir de cette désolation, qui lui annonçait sa victoire; mais à la longue ses nerfs, peu sensibles pourtant, reçurent un certain ébranlement de ce bruit monotone et douloureux.

Il eut envie de les faire cesser, mais au premier mot qu'il en toucha au stanovoi chargé de l'exécution de la sentence, celui-ci lui répondit assez sèchement:

--C'est l'usage, et je n'ai pas de pouvoirs pour ce que vous demandez.

Restait encore à Bagrianof la joie suprême d'assister à l'exécution. Il ne s'en fit pas faute Sous ses yeux, on découvrit les épaules des misérables qui lui avaient laissé la vie, on les lia sur une sorte de claie, et, en présence du village entier rangé en cercle, les soldats levèrent les terribles baguettes.

Au premier cri des victimes, le sang monta au visage blême de Bagrianof. Une joie féroce brilla dans ses yeux bleus, il regarda autour de lui; sa domesticité, rangée sur le perron, lui faisait une garde d'honneur, mais madame Bagrianof n'était pas là. Il rentra dans la maison et reparut, traînant par le bras sa femme, livide et défaillante, qu'il avait trouvée prosternée devant les images.

--Vous avez, les nerfs trop faibles, ma chère, lui dit-il en la maintenant près de lui par la main droite, qu'il broyait sous ses doigts d'acier, et c'est toujours une bonne chose que de voir châtier des coupables. Songez, ma chère, qu'ils voulaient vous priver de votre mari!

Madame Bagrianof, les yeux fermés, tressaillait à chaque cri. L'exécution continuait, et les gémissements s'étaient changés en une sorte de râle continu. Les lèvres de la malheureuse murmuraient des prières qu'elle ne comprenait plus.

--Cent! dit le stanovoi, qui comptait les coups. Halte!

--Ce n'est donc pas fini? murmura madame Bagrianof, tournant vers son mari son visage décomposé.

--Encore cent, ma colombe.

--Faites-leur grâce, Daniel Loukitch, pour que Dieu vous reçoive un jour en paradis faites-leur grâce!

--Vous voudriez bien qu'ils m'eussent tué, n'est-ce pas? lui dit le seigneur pour toute réponse.

--Grâce, grâce! murmura-t-elle, sans savoir ce qu'elle disait.

--Allez! dit Bagrianof d'une voix ferme en levant la main.

Les verges sifflèrent, un cri déchirant retentit, et madame Bagrianof tomba évanouie.

--Quelle poule mouillée! fit Bagrianof en haussant les épaules, emportez votre maîtresse, dit-il aux domestiques, et brûlez-lui de la plume sous le nez: c'est souverain contre les évanouissements.

Le châtiment continua et s'acheva au milieu du silence. Les femmes, épuisées, ne criaient plus; quelques-unes s'étaient couchées la face contre terre dans un désespoir sans paroles et sans larmes. Les patients étaient les uns évanouis, les autres indifférents à force de souffrance: à peine leurs corps tressaillaient-ils à chaque coup; de grosses gouttes de sueur tombaient de leurs fronts, de grosses gouttes de sang roulaient sur leurs lianes lacérés.

Quand ce fut fini, on les délia et on leur fit boire un peu d'eau de vie, après quoi on les conduisit au greffe communal, qui leur servait de prison. Le stanovoi, moins dur que le seigneur, bien que de tels spectacles lui fussent familiers, peut-être par haine et par mépris de Bagrianof, permit aux pauvres femmes de venir panser leurs maris.

Pareilles aux saintes femmes de l'Evangile, les paysannes se glissèrent sans bruit dans la salle étroite et basse où les malheureux gisaient sur un lit de foin; pendant un moment les douces plaintes de leurs coeurs compatissants se mêlèrent aux gémissements de la douleur. Leurs mains secourables lavèrent les blessures avec de l'eau fraîche. Un bruit de baisers doux comme un bruit d'ailes flotta dans l'air, comme si les anges de la miséricorde planaient au-dessus de cette scène d'horreur, apportant aux martyrs le baume des larmes de la charité. Bagrianof vint aussi,--pas par charité ni pour apporter aucun baume;--mais pour la première fois de sa vie, il trouva de la résistance. Le stanovoi, qui le guettait, lui défendit absolument l'entrée de la prison.

--Je suis ici chez moi, dit-il avec plus de surprise que de colère, tant l'idée de l'opposition de la part de qui que ce fût lui semblait étrange.

--Je suis pour le moment directeur de prison, répondit le brave homme, meilleur que son métier. Je ne permets pas en ce moment que l'on trouble le repos de mes prisonniers.

--Je vous ferai casser, vous pouvez y compter, répliqua Bagrianof sans se troubler, en saluant d'un geste hautain celui qui osait lui tenir tête.

--A votre aise, monsieur, et même vous pouvez postuler pour ma place, dit tranquillement le stanovoi en lui tournant le dos. Cette tragédie avait encore un acte; dès le lendemain, les coupables, bien et dûment garrottés, furent hissés sur des chariots attelés de deux chevaux. La troupe se rangea autour des véhicules, et le stanovoi donna le signal du départ.

Alors de chaque poitrine sortit un gémissement. Le village entier, hommes femmes, pleurait les frères qui mourraient loin de la douce patrie, loin du village, où la vie était si dure, mais où l'on était aimé. Les exilés n'avaient plus de larmes; les uns rongés par la fièvre, les autres assoupis dans l'hébétement des grandes douleurs, ils laissaient pleurer ceux qui restaient.

Au moment où la procession allait s'ébranler, le prêtre sortit de l'église, la tête nue, ses longs cheveux partagés sur ses épaules, la croix à la main. Son visage avait une expression de foi presque prophétique; il s'avança jusqu'à la première charrette:

--Le Seigneur, dit-il, nous a ordonné de prier pour ceux qui voyagent sur la terre et sur la mer. Que sa bénédiction soit sur vous!

La croix d'argent niellé se leva au-dessus des têtes des coupables, et le pardon descendit sur les martyrs.

Bagrianof, les bras croisés, regardait ce spectacle avec un étonnement de plus en plus grand. Son prêtre, son prêtre à lui, nourri de son église, se permettait de parler sans sa permission! Il donnait la bénédiction avec sa croix à des gens qui avaient voulu l'assassiner! Mais le monde était donc renversé! Il se promit de s'expliquer avec ce croquant, frais échappé du séminaire.

Au moment où la charrette s'ébranla, Ilioucha trouva la force de soulever sa tête appesantie:

--Seigneur, cria-t-il, écoute: nous t'avons pardonné, tu nous as trahis; d'autres feront comme nous, mais ceux-là ne te manqueront pas!

Le village tout entier accompagna les condamnés aussi loin que les jambes purent faire leur service. Les tout petits enfants confiés à la garde des vieillards, et les infirmes restaient seuls dans les maisons closes; les chiens, restés sur la place, hurlaient lugubrement. Bagrianof leur jeta quelques pierres et les mit en fuite; après quoi il se retourna, regardant le presbytère Situé en face de l'église; sur le seuil, le prêtre le contemplait d'un air calme.

Les regards des deux hommes se croisèrent, celui du seigneur sec et dur, celui du prêtre inspiré et presque menaçant dans son indignation sacrée. Bagrianof fit un pas en avant.

--Vladimir Andréitch, dit-il, qui êtes-vous?

--Un humble serviteur de Dieu et de son Eglise, dit le prêtre en laissant tomber la main qu'il avait posée sur le loquet de sa porte.

--Vous êtes en outre le serviteur de mon église, je suppose?

--En effet, Votre Seigneurie, je sers Dieu dans l'église que vous lui avez consacrée.

--Savez-vous qu'un bon prêtre ne doit s'occuper que des affaires de l'église, et jamais de celles du seigneur?

--Je le sais, et ne me mêle des affaires de personne.

--Je trouve, moi, que vous vous mêlez trop des miennes. Votre conduite me déplaît, Vladimir Andréitch; je vous conseille de faire vos réflexions. La cure est bonne,--on meurt pas mal ici, ajouta Bagrianof,--on se marie aussi, on baptise suffisamment... Votre femme est enceinte, je crois?

Le prêtre fit un signe affirmatif.

--Je pense que vous ferez bien de rester ici; mais pour cela il faut changer de conduite. Vous avez huit jours pour réfléchir.

Le prêtre s'inclina et rentra chez lui sans répondre. Sa femme, qui le guettait, accourut se jeter à son cou en pleurant... C'était une toute jeune femme de dix-huit ans à peine, blanche et rose, toute frêle, et visiblement fatiguée par sa grossesse avancée.

--Qu'est ce qu'il t'a dit, ce méchant homme? dit-elle à son mari en se serrant contre lui, toute craintive.

--Je crois, Marie, qu'il faut nous préparer à partir.

--Partir! Oh! mon Dieu! Et le petit qui n'est pas né! Et l'hiver qui vient! Si nous partons, où irons-nous?

--Je n'en sais rien, ma chérie, à la grâce de Dieu. Il prend soin des petits oiseaux du ciel. Il aura pitié de l'enfant qui va naître.

--Dis, Valodia, il n'y aurait pas moyen de s'arranger avec lui?... Tu le fâches, tu sais, quand tu vas contre ses volontés... Est-ce que tu ne pourrais pas?...

Le prêtre mit la main droite sur la tête de la jeune femme, presque enfant encore.

--Le devoir du serviteur de Dieu est celui des autres hommes, Marie, lui dit-il, et de plus il doit réprimer l'iniquité. Ne me parle plus jamais d'une chose semblable; c'est un péché. Regarde! ajouta-t-il en conduisant sa femme tout en larmes devant une gravure accrochée au mur, qui représentait la fuite en Egypte: s'il le faut, nous partirons comme eux, et, pas plus que l'enfant-Dieu, notre enfant ne manquera d'abri.

La jeune mère, à demi consolée, appuya sa tête sur l'épaule de son mari, et se laissa bercer par de douces paroles.



VI.

Bagrianof aurait dû être content; cependant il ne l'était pas. La manière dont les coupables et les innocents, par-dessus le marché, avaient été punis, ne lui paraissait pas suffisante. C'était bien la peine de les avoir fait frapper de verges et déporter en Sibérie, si la compassion générale s'étendait sur eux, au lieu de s'arrêter sur lui! Comment! dans chaque village, les malheureux,--comme on nommait alors en Russie les prisonniers,--allaient trouver de l'eau fraîche, du lait, du kvass, du tabac, du thé chaud, quelques sous, que les paysans pleins de pitié leur apporteraient avec empressement; les soldats allaient tolérer cet abus, de village en village, jusqu'aux confins de la civilisation,--et lui, Bagrianof, serait obligé de supporter les airs de hauteur de quelques misérables fonctionnaires!

Il repassait dans son esprit tous les désagréments que cette affaire lui avait attirés, la remarque désobligeante du général-gouverneur, les rebuffades du stanovoi, son isolement à l'auberge, enfin l'attitude insolente du prêtre qui l'avait bravé en public. Chaque fois que son imagination lui représentait le prêtre, le bras levé, bénissant les misérables condamnés, son irritation ne connaissait plus de bornes.

De tous ceux qui l'avaient offensé, c'était le seul qu'il pût châtier; aussi sa colère se reporta-t-elle sur lui. Depuis qu'il était arrivé au village, cet insolent n'avait-il pas évité la maison seigneuriale en toute occasion? Lorsqu'il était convié à dire les prières et à bénir le logis, avait-on jamais pu regarder à dîner? L'ancien prêtre, vieillard soumis, de peu d'intelligence, de moins d'énergie, avait tout accepté les yeux fermés; le seigneur était le maître, ce qu'il faisait ne regardait pas la cure. Le bonhomme étant mort, on avait envoyé à Bagrianof cet échappé du séminaire, marié depuis un an à peine, ignorant des usages;--ignorant, était-ce bien le mot? N'avait-il pas plutôt feint de tout ignorer? Pouvait on penser qu'il ne sût pas que le prêtre doit être le familier de la maison seigneuriale, heureux d'une invitation, prêt et dispos pour tout ce qui peut plaire au maître, et surtout fait pour prêcher de parole et d'exemple, l'obéissance absolue au seigneur du lieu, représentant de la Providence sur la terre?

Mais, volontaire ou non, cette ignorance en elle-même était un délit. De plus, au lieu de s'efforcer, par un excès de politesse obséquieuse, de faire oublier ses manquements, ce singulier pasteur se mêlait de plaindre ses ouailles, de les bénir in extremis, comme si Dieu pouvait permettre qu'on donnât sa bénédiction à des gens qui avaient voulu tuer leur seigneur!

La certitude de pouvoir se venger de ce prêtre quand il le voudrait lui procura une sorte d'apaisement. Pour mieux jouir de ce plaisir, il résolut de le frapper,--non pas tout de suite, pendant qu'averti par les paroles qu'ils avaient échangées, il était prêt à accepter toutes les éventualités,--mais au moment où l'orage paraîtrait apaisé, où son ressentiment, soigneusement caché, n'aurait plus laissé que le souvenir d'une vague menace. Il écrivit néanmoins sa plainte à l'archevêque, la copia de sa plus belle écriture, la cacheta soigneusement, et la mit dans un tiroir de son bureau, prête à partir à la première inspiration.

Cette affaire réglée, Bagrianof se sentit le coeur plus léger. Restaient encore les paysans qui avaient eu l'audace de s'apitoyer sur les malheureux. Il eut un moment l'idée de faire vendre toutes les jeunes filles en blocs--mais il se dit qu'il ne trouverait pas facilement acquéreur.

Restait la grande consolation: le recrutement. Grâce à la loi bienfaisante qui lui permettait de désigner lui-même les soldats que son coeur généreux offrait à la patrie, il pouvait désoler à volonté telle ou telle famille. Cette pensée occupa son esprit pendant deux mois entiers.

Il choisit à loisir, pour le recrutement, une douzaine des plus beaux gars de ses domaines, parmi les familles de ceux qu'il avait fait nourrir, vêtir et loger pour le reste de leurs jours aux frais du gouvernement.--Je dois bien à l'Etat cette compensation, se disait-il avec un aimable sourire.

Lorsque le dessein de Bagrianof fut connu, la colère du village n'eut plus de bornes. Quoi! il ne s'était pas contenté de trahir son serment, d'insulter le nom du Christ qu'il avait pris à témoin, de livrer des innocents en même temps que des coupables qui l'avaient pourtant épargné!... Il venait encore frapper les mêmes familles, enlever le fils là où il avait déjà pris le père, le jeune frère vigoureux là où l'aîné était déjà parti! Il voulait donc la ruine générale, la mort de tous?

La première fois qu'après la promulgation de son arrêt Bagrianof parut à l'église, il ne put faire autrement que de remarquer l'attitude de ses paysans.

Jusqu'alors, la tête baissée, les yeux fixés à terre, ils s'étaient inclinés profondément devant lui, sans témoigner autre chose qu'une soumission parfaite; ce jour-là, il rencontra des regards qui avaient l'air de l'interroger. Certains mêmes semblaient le braver.

De sa place, voisine du tabernacle et exhaussée d'une marche, il promena ses regards sur la multitude houleuse qui se signait en suivant les prières, et ses yeux féroces virent d'autres yeux soutenir son regard. Ces yeux n'étaient pas irrités, mais plutôt interrogateurs.--Jusqu'à quand, semblaient-ils dire, te joueras tu de l'âme humaine?

--Ils ont besoin d'un exemple, se dit Bagrianof. Ils sentent le mors, ils regimbent. Nous allons leur faire voir qu'ils ne sont pas les plus forts.

Les prières finies, il laissa la foule s'écouler; parcourant l'église avec lenteur, il alla éteindre çà et là de petits cierges piqués sur les lampadaires suspendus devant les images, il redressa par-ci par-là un cierge un peu incliné, et enfin sortit avec le prêtre, qui avait vainement essayé d'éviter cette rencontre.

Du reste, Bagrianof semblait avoir totalement oublié son mécontentement passé. Les trois mois qui s'étaient écoulés paraissaient avoir déposé entre lui et les anciennes injures une couche de neige aussi épaisse que celle dont le sol était recouvert.

Le seigneur demanda au prêtre des nouvelles de sa femme, très-fatiguée et malade; puis il l'interrogea sur les ornements sacerdotaux, dont quelques-uns commençaient à s'user, et en parlant ainsi tout seul, car le prêtre lui répondait par monosyllabes. Il arriva au milieu de la place où les paysans causaient avant de rentrer chez eux.

A son approche, tous se découvrirent. Bagrianof resta un bon moment à les regarder ainsi tête nue, sous le vent du nord qui leur coupait les oreilles.

Le froid était terrible; les grandes gelées de janvier, celles qu'on nomme les gelées de l'Epiphanie, sévissaient dans toute leur rigueur; la neige durcie craquait sous le pied; la fumée blanchâtre s'élevait en tourbillons aussitôt déchiquetés en miettes au-dessus des cabanes de bois noirâtre,--et le seigneur, roulé dans sa chaude pelisse, coiffé de son bonnet de martre zibeline, contemplait sans mot dire les pauvres "âmes" dont la gelée marbrait les joues et les oreilles.

Là aussi il retrouva le regard qui l'avait frappé à l'église: quelques-uns, parmi le bétail découvert devant lui, avaient des yeux humains qui semblaient l'interroger. Il les nota soigneusement dans sa mémoire.

Comme il parcourait de l'oeil son troupeau, il vit un jeune homme se détacher d'un groupe en haussant les épaules et en secouant dédaigneusement la main droite; après avoir fait quelques pas dans la direction de sa maison, le jeune paysan remit son bonnet fourré et continua sa route à grandes enjambées.

--Savéli! Hé! Savéli! cria Bagrianof de sa voix la plus nette.

Le jeune homme continua sans paraître l'entendre.

--Savéli! répéta Bagrianof d'une voix de tonnerre.

--Qu'ordonnez-vous? répondit le jeune homme sur le même ton, sans ôter son chapeau.

--Viens ici, dit le seigneur d'un ton doux et bienveillant.

Le jeune homme revint sur ses pas et s'arrêta devant Bagrianof.

--Pourquoi es-tu parti? lui demanda le maître.

--Parce que j'avais froid! répondit le jeune indiscipliné.

--On n'a pas froid quand je me prépare à parler! répliqua Bagrianof d'un ton de pédagogue.

--Vous ne disiez rien, j'ai pensé que vous ne parleriez pas.

--Que je parle ou non, est-ce que par hasard tu n'es pas bon pour attendre?

--Il parait que si, répondit le jeune homme, puisque j'attends maintenant.

Les yeux de Bagrianof brillèrent entre ses paupières à demi-fermées.

--Soldat! fit-il en levant l'index à la hauteur du visage du rebelle.

Savéli leva la tête, le regarda et lui dit:

--Vous ne ferez pas cela.

Pourquoi donc, monsieur Savéli?

--Parce que c'est une injustice! Mon père est mort, mon frère aîné est déjà soldat, vous avez envoyé le cadet en Sibérie,--il ne resterais, plus que les femmes chez nous;--c'est une injustice!

--Soldat! répéta Bagrianof en abaissant son index, qui coupa comme un couteau l'air glacé.

--Ecoutez, vous tous, continuait-il en se tournant vers le groupe, ou de sourds murmures se faisaient entendre,--ce que je fais de lui, parce qu'il est un insolent et un rebelle, je le ferai de vous tous. Oui, vous partirez tous, jeunes et vieux, si vous osez murmurer. Je n'aurai plus d'âmes dans ce village; cela vaudra mieux que d'avoir de mauvais paysans. Je fais un exemple de celui-ci:--il indiqua du doigt Savéli, resté muet, le regard hautain, le visage impassible;--je ferai un exemple de vous tous, et dans toute la Russie on parlera de Bagrianovka comme d'un village où le seigneur a su punir la rébellion.

Cela dit, il le tourna vers le prêtre, qui l'écoutait sans que rien dans son attitude put dénoncer ses pensées secrètes.

--Venez vous dîner avec nous, mon père? lui dit-il aimablement.

--Non, Votre Seigneurie, je vous remercie: ma femme est malade et m'attend.

--Ah! très-bien. Quand compte-t-elle accoucher, votre femme?

--D'un jour à l'autre, Votre Seigneurie.

--Très bien. Tenez-vous en santé. Mes honnêtetés à votre épouse. Au revoir, enfants.

En laissant tomber cette bienveillante parole sur l'assemblée morne et découverte, il se dirigea vers sa demeure, allègre et dispos.

Quand il eut tourné le coin, les paysans mirent leurs bonnets.

--Ah! frère, dit le starchina à Savéli, tu t'es fait une mauvaise affaire.

--Je ne partirai pas! répondit tranquillement le jeune homme.

--Comment, tu ne partiras pas?

--Je ne partirai pas! répondit-il avec le même calme.

En ce moment, une jolie fille de seize ans à peine, une enfant presque, sortit d'une cabane et courut vers le groupe; d'autres femmes la suivirent, moins vite, et se mêlèrent aux hommes.

--Ne crains rien, Fédotia, dit Savéli à la jolie fille qui le regardait les yeux pleins de larmes; il m'a menacé de me faire soldat, mais sois tranquille..

Fédotia leva les bras au ciel, puis cacha son visage dans ses deux mains, et se mit à pleurer amèrement, en balançant à droite et à gauche le haut de son corps. Ce balancement, qui est, caractéristique des grandes douleurs chez, les paysannes russes, avait chez elle une grâce indicible; son corps jeune et souple ondulait comme un roseau; ses coudes rapprochés de la poitrine semblaient vouloir défendre contre la douleur. Savéli passa un bras autour d'elle.

--Ne crains rien, tu es ma fiancée, tu seras ma femme, qu'il le veuille ou non,--et je ne partirai pas! Le tzar est juste: s'il le faut, j'irai jusqu'au tzar! Il est notre père, il ne permettra pas qu'on offense ses sujets; car enfin vous autres, vous avez beau trembler, le tzar est notre père, peut-être!

--Certainement! dirent les paysans d'une voix contenue.

--Eh bien! nous irons jusqu'à lui: il ne nous abandonnera pas! Ne pleure pas, toi, dit-il à Fédotia, qui s'appuyait sur sa poitrine. Viens chez ma mère. Je te dis que je ne serai pas soldat.

Le groupe se dispersa. Le prêtre regarda les deux fiancés jusqu'au moment où ils disparurent sous la porte basse de la demeure de Savéli, puis il rentra chez lui, le coeur gros. Faudrait-il que sa pauvre femme eût pour surcroît de peine le spectacle d'une révolte au village?



VII.

L'isba de Savéli se remplit bientôt. C'était une cabane spacieuse; les murailles enfumées, fermées de rondins de sapin, étaient garnies de bancs de bois polis par l'usage. Une lampe brûlait devant les images consacrées qui occupaient le coin d'honneur. Assis au-dessous en sa qualité de chef de la famille, Savéli accueillait ses hôtes avec le regard assuré des meilleurs jours: nul ne se fût douté que, par un mot du maître, sa destinée venait de changer du tout au tout.

Les femmes ne partageaient pas son assurance; elles formaient un groupe éploré autour de Fédotia. Celle-ci, fiancée au jeune homme depuis quelques semaines, était à la veille de son mariage; il ne fallait plus que la permission du seigneur, et sur ce chapitre Bagrianof se montrai débonnaire. Il aimait les mariages et les nombreuses nichées d'enfants. A la vérité, son domaine n'y gagnait pas grand'chose, car ses paysans étaient si misérables, qu'ils n'élevaient pas jusqu'à l'âge d'homme un enfant sur quatre; mais le maître n'en contemplait pas moins avec satisfaction chaque nouveau couple qui venait implorer son consentement.

Voici maintenant que tout était changé. Savéli soldat pouvait à la vérité emmener sa femme,--cela n'était pas un obstacle; les femmes de soldats acceptaient volontiers ce genre de vie,--mais à présent que Savéli l'avait irrité, Bagrianof permettrait-il le mariage? c'était au moins douteux, et la pauvre fille se désolait, car elle aimait son fiancé de toute la force de son coeur ignorant et naïf.

Le jeune homme n'avait guère souci de ces craintes: son parti était pris, car depuis l'enfance il haïssait Bagrianof. Il n'avait pu se contenir en le voyant humilier ses frères et lui-même à plaisir sous la bise glacée,--mais sa haine et son mépris étaient aussi vieux que lui.

Depuis la mort de son père, et même auparavant, il avait vu le ressentiment du seigneur provoqué par une cause si futile qu'on ne s'en souvenait plus, s'abattre sur sa maison, et frapper un à un les hommes valides.

Dans une de ses courses à la ville, où il allait plusieurs fois par an, acheter quelques menus objets de ménage, il avait rencontré un colporteur, paysan d'un village voisin. Celui-ci, né sur le territoire de la couronne, était beaucoup plus libre d'opinions et d'allures que les serfs appartenant à un particulier. Depuis longtemps déjà, l'Etat avait laissé une demi-indépendance à ceux qui relevaient directement de ses domaines. Ce paysan avait communiqué ses idées libérales au jeune homme déjà exaspéré par la tyrannie de Bagrianof.

--Quand tu en auras assez, frère, lui dit un jour le colporteur, tu n'as qu'à te sauver, viens me trouver; je te donnerai asile et ne te trahirai pas.

--Oui, répondit Savéli, et puis le lendemain la police me traquera et l'on me prendra chez toi; tu seras ruiné et mis en prison pour m'avoir secouru. Vois-tu d'ici le maître remettant la main sur moi? Ce serait lui faire trop de plaisir vraiment.

--Non, dit tout bas le colporteur. Mon frère, que j'avais emmené dans un voyage à la foire de Nijni-Novgorod, est mort là-bas. Les autorités ont oublié de me redemander son passeport; à quoi bon le passeport d'un homme qui est sous terre? Mais moi, j'ai pensé que cela pouvait servir: j'ai dit chez nous, au village, que nous avions tué chacun de notre côté... On ne s'inquiète pas de nous autres pauvres diables, d'ailleurs nous nous étions rachetés tous les deux, il y a quelque temps de cela. Ce passeport, je l'ai toujours. Quand tu voudras, viens le chercher. Je t'aime, toi, tu es un révolté, et je hais les seigneurs.

Savéli avait pris note de cette confidence. Il savait le colporteur homme de parole, bon pour tromper un juif et vendre un prix fabuleux n'importe quelle marchandise avariée à n'importe quel seigneur assez sot pour la payer, incapable de voler de deux sous un paysan de bonne foi. Lorsqu'il avait dit:--Je ne serai pas soldat,--il pensait au colporteur Antoine Philipitch. Mais Fédotia? devait-elle donc rester à l'attendre jusqu'à ce qu'il plût au ciel de les débarrasser de Bagrianof?

Cependant Savéli était calme. En faisant déborder son âme pleine jusqu'au bord de colère et de mépris, la dernière injustice lui avait apporte un grand sang-froid. Placé dans une situation inextricable, il regardait autour de lui et pesait toutes les circonstances, pour attribuer à chacune d'elles une juste valeur.

Les hommes du village et surtout les nouveaux conscrits s'étaient réunis autour de lui. On le plaignait beaucoup et on le blâmait davantage.

--Tu n'avais pas besoin de le provoquer! disait-on. Maintenant que le loup a montré les dents, qui sait qui de nous il va vouloir manger?

Savéli sentait bien la justesse de ce reproche, mais l'indignation qui l'avait emporté le reprenait au souvenir de la scène du matin.

--Connue vous voudrez, dit-il enfin en se levant: je sais que vous avez raison, mais c'a été plus fort que moi. Ce serait à recommencer, que je recommencerais.

En ce moment, le père de Fédotia entra. C'était un homme de haute taille, encore très-vert et très vigoureux. Il s'appuyait sur un long bâton de noisetier, plutôt par habitude que par besoin. A son entrée, tous les regards se tournèrent vers sa fille.

--Que fais-tu ici? lui dit-il. Rentre chez nous. Tu ne peux pas être la femme d'un soldat. Je ne laisserai pas partir mon dernier enfant. Dis adieu à Savéli: il n'est plus ton fiancé.

Fédotia leva vers son père ses yeux bleus baignés de larmes, et se prosterna devant lui.

--O mon père, lui dit-elle, mon bienfaiteur, ordonne moi de mourir, mais ne m'ordonne pas d'abandonner Savéli!

Le vieillard allait répondre quand Savéli, fendant le groupe, s'avança et se prosterna à côté d'elle.

--Iérémeï Antipof, dit-il, tu me l'as donnée, ne me la reprends pas. J'ai ta bénédiction, tu ne peux plus me la retirer. Bénis encore une fois tes enfants.

La tête des deux fiancés toucha le sol à trois reprises; puis ils se relevèrent ensemble, et se tinrent debout devant le père.

--J'ai donné ma fille à un paysan, je ne l'ai pas donnée à un soldat, répondit le vieillard.

--Je ne serai pas soldat, je te le jure devant Dieu et tous les saints! Donne-moi seulement ta fille.

Le vieillard secoua négativement la tête.

--Eh bien! reprit Savéli devenu très-pâle, attends, pour lui défendre de me parler, que le seigneur m'ait livré. Je te pro mets de renoncer moi-même à elle, si je suis soldat; mais, jusque-là, attends, je t'en prie. Vois comme elle pleure!

La pauvre Fédotia pleurait en effet, le visage dans ses deux mains. La longue tresse de ses cheveux épais réunis, suivant la coutume des jeunes filles, en un seul faisceau lié par un large ruban, frémissait sur ses épaules secouées par les sanglots.

--Soit! dit enfin Iérémeï; mais si tu es soldat, tu ne l'auras pas.

--C'est entendu! répondit Savéli. Père, nous te remercions. Et les deux fiancés, se tenant par la main, se prosternèrent de nouveau, cette fois avec une ombre de joie dans leur coeur endolori.

L'altitude de Savéli avait frappé tout le monde.

--Il est bien sûr de son fait! disait-on.

--Il a peut-être de l'argent pour se racheter!

--Il a peut-être un sortilège! pensaient tout bas quelques-uns.

Ah! le sortilège pour faire mourir le maître, qu'ils l'eussent payé cher au sorcier qui eût voulu le leur vendre!

La nuit tomba, les feux s'éteignirent dans les cabanes, les hommes s'étendirent sur les poêles bien chauffés. Le froid est la seule misère que le paysan russe n'ait jamais connue: si malheureux qu'il ait pu être, dans les villages ou sévit la famine, là même où l'on a trouvé des infortunés morts de faim dans leurs cabanes, le feu n'a ja mais manqué, et le poêle n'a pas cessé de répandre la douceur tiède d'une atmosphère de printemps.

Le village dormait. Savéli ne dormait pas. La tête pleine des choses du jour, il ruminait son projet de voyage, et un autre projet qu'il n'avait communiqué à personne:--celui-ci devint si pressant et prit si bien le dessus sur toutes les autres pensées, que le jeune paysan se leva, mit sa pelisse et son bonnet et sortit à pas de loup. Il arriva bientôt à la maison de Iérémeï, et s'approcha d'une fenêtre peu élevée au-dessus du sol, celle ou Fédotia se tenait tout le jour penchée sur la merveilleuse broderie des essuie-mains qu'elle préparait pour son mariage.

Savéli frappa doucement à la vitre. Au second coup, le petit châssis à guillotine se leva sans bruit, et la jolie tête de Fédotia apparut. Elle ne dormait pas non plus; elle savait bien que personne ne pouvait venir à cette heure, sinon son fiancé, A vrai dire, elle l'attendait.

--Fédotia, dit le jeune homme en se haussant sur la pointe des pieds pour arriver jusqu'aux oreilles de la jeune fille, j'ai quelque chose à te dire.

--Dis-le, mon Savéli.

--Veux-tu partir avec moi? Je t'épouserai, je le jure devant Dieu qui me jugera;--le jeune homme fit le signe de la croix;--mais il faudra peut-être partir avec moi en secret,--la nuit,--pour que je ne sois pas soldat. Dis, veux-tu?

--Oh! Savéli, demande-moi tout, mais pas cela! fit la jeune fille effrayée. Partir ainsi, quitter mon père... Il me refuserai: sa bénédiction à son lit de mort, il dirait que je suis une méchante fille... Non, Savéli, demande-moi de mourir pour toi, mais quitter la maison, je ne le peux pas! je ne le peux pas!... répéta-t-elle avec un sanglot.

--Soit! répondit le jeune homme sans se troubler. Je pensais bien que tu ne voudrais pas; c'était un bon moyen pourtant, et je n'en vois pas d'autre.

--Que ferons nous alors? dit Fédotia, dont le coeur battait d'angoisse. Elle retira vivement la tête et écouta dans la chambre;--tout le monde dormait à qui mieux mieux. La tête blonde, à peine couverte d'un mouchoir, reparut sous le châssis retenu par sa main.

--Je ne sais pas, répondit Savéli en hochant la tête; mais je trouverai un moyen.

--Et si l'on demandait grâce au seigneur? dit timidement Fédotia.

--C'est ça qui serait une peine perdue! fit dédaigneusement Savéli; sois tranquille, il n'a jamais fait grâce à personne. Il faudrait un miracle. Je trouverai autre chose. Bonsoir. Donne-moi un baiser.

La jeune fille avança la tête en dehors, se pencha un peu, et les lèvres des fiancés se rencontrèrent.

--Bonne nuit, répéta Savéli, et il se dirigea vers son isba.

Fédotia le regarda s'éloigner. Sa mâle stature, sa démarche assurée se dessinaient sur la blancheur de la neige. La pauvre fillette sentait son coeur déborder de tendresse pour le bien-aimé si près de lui être ravi.

--Un miracle! se répétait-elle en se recouchant sur le banc de bois, toute frissonnante. Il a dit qu'il faudrait un miracle... O sauveur des malheureux, ô mère de Dieu, protégez-moi, inspirez-moi! Un miracle! Et si Dieu voulait le faire!

Elle s'endormit. Son sommeil agité, quî ressemblait à la veille, lui fit passer devant les yeux cent visions diverses. Vers le matin, il lui sembla entendre une voix qui murmurait à son oreille:--Va trouver Bagrianof. Elle s'éveilla en sursaut et regarda autour d'elle. Tout dormait; la lampe des images pétillait faiblement. Elle se leva et alla se prosterner devant la Vierge. Elle resta ainsi longtemps. Son coeur, mû par un désir invincible, lui répétait:--Va chez Bagrianof.

--C'est une voix du ciel, se dit-elle enfin; ce serait un péché d'y résister. J'irai demander sa grâce au terrible seigneur... Je n'en dirai rien à personne, ils m'en empêcheraient. Et s'il me refuse? pensa-t-elle soudain.--S'il me refuse, ce sera tout juste comme hier, ne dit-elle par manière de consolation; Savéli trouvera quelque chose, puisqu'il l'a promis.

A moitié rassurée par cette grande résolution, elle s'endormit si bien que son père fut obligé de la réveiller au grand jour pour aller chercher l'eau du matin.



VIII

La grande rivière glacée était recouverte de neige: les rives, peu élevées, à peine garnies de maigres buissons, disparaissaient aussi sous le blanc suaire. Le chemin de halage se confondait avec la glace. La prise d'eau pour les besoins domestiques était aussi éloignée que les puits du village voisin; mais l'hiver on aimait mieux venir à la rivière par la route battue que de frayer à tout moment des chemins nouveaux dans la neige toujours plus épaisse.

Lorsque Fédotia, portant sur l'épaule l'arc de bois qui supportait les deux seaux en équilibre, arriva au bord de l'eau, elle vit les paysans occupés à couper au pic de larges blocs de glace.

--Que faites-vous là? demanda-t-elle, étonnée.

--Le seigneur a tant mangé de glaces l'année dernière que sa glacière est vide, répondit un paysan d'un ton bourru, et nous sommes de corvée aujourd'hui par ce froid. Voilà!--Il asséna dans la glace épaisse un coup de pic capable d'assommer un boeuf.

Fédotia, rêveuse, regardait un gros bloc semblable à du cristal, que deux paysans faisaient glisser sur une claie. Un coup de fouet fit partir le cheval qui, d'un vigoureux élan, prit le chemin de la demeure seigneuriale.

A la place que le bloc avait occupée, l'eau bleue remplissait le petit bassin.

Le soleil faisait briller les paillettes de givre sur la rive opposée, qu'il éclairait obliquement.

--Il fait beau! dit involontairement Fédotia.

Son coeur était plein d'espérance: par un si beau soleil, par un ciel si bleu, était-il possible qu'elle ne vit pas exaucer sa prière!

--Beau? oui, pour se tenir à la maison. Rentre ma jolie fille, dit le plus vieux paysan en achevant de détacher un nouveau bloc qui nagea bientôt au milieu du bassin agrandi. Rentre, sans quoi Savéli se plaindra de la gelée qui a mangé les joues de sa fiancée.

Le paysan sourit à Fédotia en clignant de l'oeil. Elle était la joie et l'orgueil du village; toute petite, sa grâce et sa gentillesse l'avaient fait chérir partout; en grandissant, sa beauté l'avait rendue précieuse comme une perle rare. Les chiens féroces la suivaient, heureux de pouvoir poser leur nez mouillé dans ses petites mains brunes. Elle était la gaieté et le rayon de soleil de ce malheureux coin de terre.

La jeune fille rougit, se hâta de puiser de l'eau, et se mit en route d'un pas cadencé, qui faisait à peine jaillir sur le sol quelques gouttes d'eau des seilles pleines jusqu'au bord. Elle allait vite, sentant à peine son fardeau.

En passant le long de la haie du jardin, elle aperçut Bagrianof qui prenait l'air avant de déjeuner pour se donner de l'appétit. Cette rencontre lui parut de bon augure: au lieu de ralentir le pas pour attendre qu'il fût hors de vue, elle continua sa marche gracieuse et pressée, le corps légèrement penché en avant sous le fardeau, la hanche un peu cambrée pour soutenir les reins fléchissants. La lourde camisole ouatée qui l'empaquetait ne pouvait déguiser la grâce extrême de ce corps presque enfantin, et souple comme un liseron des champs.

Au bruit de ses pas sur la neige durcie, Bagrianof se retourna. En passant devant lui elle le salua d'une inclinaison de tête.

--Bonjour, seigneur, dit-elle de sa voix mélodieuse.

Et elle continua sa route, étonnée de sa propre audace; mais ne fallait-il pas se rendre propice le maître dont tout dépendait? Bagrianof la suivit des yeux le long de la haie du jardin.

--La voilà grandelette, se dit-il à lui-même. C'est une jolie fille.

La matinée parut longue à Fédotia. La rencontre du seigneur terminait pour elle une série de présages heureux; il lui tardait d'accomplir le projet qu'elle avait formé pendant la nuit. Enfin le repas de midi terminé, la poterie et les cuillers de bois soigneusement lavées et remises en place, le vieux Iérémeï sortit, et la fillette se trouva libre. Elle retira aussitôt d'une petite boîte son peigne et son mouchoir des dimanches; elle lissa soigneusement ses cheveux, noua son mouchoir sous son menton, croisa sa camisole ouatée sur sa poitrine, mit des souliers à la place des brodequins de tille qu'elle portait habituellement, et sortit, le coeur palpitant comme un oiseau qui vient de prendre sa volée.

--Où vas-tu, Fédotia? lui cria la première paysanne qui la vit passer. Ton Savéli n'est pas par là, il est à l'autre bout du village, chez Procofi, où l'on prépare le lin.

--Je ne cherche pas Savéli, répondit la jeune fille.

--Où vas-tu donc si pimpante?

--A mes affaires! dit triomphalement Fédotia; et elle se mit à courir pour revenir plus vite.

En entrant dans la cour de la maison seigneuriale, elle eut peur. Les chiens vinrent rôder autour d'elle; la grande enfant eut presque envie de s'en retourner...; mais un domestique qui l'avait aperçue l'attendait sur le seuil de la cuisine: elle n'osa pas reculer.

--Peut-on voir le maître? dit-elle au domestique en s'approchant.

C'était un vieillard à l'air chagrin. Né dans la domesticité de la famille, il s'était endurci à bien des choses, et pourtant le joug de Bagrianof lui semblait lourd.--Le défunt seigneur n'était pas bon, disait-il parfois à ses confrères d'infortune, mais il valait mieux que son fils. Je ne connais rien d'aussi méchant que lui, ajoutait-il avec un soupir; il est plus mauvais que le démon!

A la demande ta jeune fille, le vieux Timothée hocha tristement la tête. Bien des jeunes filles étaient venues à la maison seigneuriale, mais jamais sans y avoir été mandées: celle-ci se présentait seule! Les temps changeaient donc? La pudeur des jeunes filles allait elle aussi disparaître?...

--Oui, répondit-il, tu peux entrer.

--Mais il faut le prévenir!

--A quoi bon? Les filles peuvent toujours entrer chez nous. La porte à droite, dans l'antichambre: c'est son cabinet. Vas ma belle.

Fédotia, interdite, regardait le vieux valet de ses yeux bleus tout grands ouverts. L'ingénuité de ses seize ans faisait une question si nette et si embarrassante que Timothée revint instantanément de son erreur.

--Qu'est-ce que tu lui veux, au maître? dit-il d'un ton radouci.

--Je veux lui demander la grâce de Savéli, qu'il veut faire soldat; c'est mon fiancé: nous nous marions à Pâques, avec la permission du seigneur.

--Et tu veux demander sa grâce? Retourne chez toi, ma colombe, va-t'en vite... Va! n'entre pas là-dedans...

--C'est la voix de Dieu qui me l'a ordonné, dit Fédotia tremblante et retenant à peine les larmes dans ses yeux innocents. Cette nuit, mon ange m'a parlé et m'a dit: "Va trouver Bagrianof." Je me suis mise à genoux et j'ai prié les saints, et j'ai entendu la même voix. Que la sainte Vierge me soit en aide!

La fillette fit le signe de la croix et regarda le domestique avec assurance. Celui-ci se sentit ému jusqu'au fond de son vieux coeur bronzé.

--Va-t'en, ma fille, ton ange gardien ne sera pas content de te voir entrer ici, dit-il en lui mettant doucement la main sur l'épaule. Savéli sait-il que tu veux voir le maître?

--Non.

--Eh bien! va lui demander conseil, et s'il te permet de le faire, je te laisserai entrer. Va!

Sa main calleuse poussa doucement la jeune fille du côté du village.

Le coeur gros, les yeux débordant de larmes, Fédotia fit deux pas, puis se retourna indécise du côté de cette maison où la grâce de Savéli était peut-être, où il ne tenait qu'à elle d'essayer de l'obtenir. En ce moment Bagrianof lui-même parut à la fenêtre de son cabinet; il lui faisait signe de la main d'approcher.

--Le seigneur m'appelle, dit-elle avec un élan de joie au vieux domestique: je vais lui parler.

Elle passa en courant devant lui; ses pieds touchaient à peine la terre. Elle franchit en deux bonds les six marches du perron et entra dans la maison. Timothée fit avec la main ce geste russe qui exprime à la fois ou tour à tour le découragement, la lassitude, l'insouciance, et rentra dans la cuisine, tout morose.

--Une si jolie fille, grommelait-il entre ses dents, et si jeune! C'est si bête!

Arrivée dans le vestibule, Fédotia resta interdite. Le parquet ciré, une panoplie avec armes accrochée au mur, une grande glace qui la réfléchissait tout entière et lui donnait l'illusion d'une autre personne placée devant elle à la regarder,--tous ces objets et cet aspect nouveau lui inspiraient une sorte de terreur. Elle avait déjà la main sur le bouton de la porte, prête à s'enfuir, lorsque Bagrianof passa la tête hors de son cabinet.

--Eh bien! dit-il, où vas-tu? Entre donc! Il ouvrit la porte toute grande.

--Tu me voulais quelque chose? Que demandais tu à Timothée?

--Je lui demandais si l'on peut vous parler!

--Tu vois qu'en effet on peut me parler, répondit Bagrianof en souriant. Et que t'a-t-il répondu?

--Il m'a répondu... que je ferais mieux de retourner chez nous.

--L'imbécile! dit Bagrianof en continuant à sourire. Et qu'est-ce que tu me voulais?

--Je voulais... O maître, accordez-moi la grâce de Savéli, et je vous bénirai jusqu'au dernier jour de ma vie! s'écria Fédotia, fondant en larmes. Et se précipitant aux pieds de Bagrianof, elle toucha trois fois la terre du front.

--Savéli? L'insolent qui m'a répondu hier, devant le village, avec tant d'insolence?

--Oui, maître; il ne le fera plus! s'écria Fédotia en pleurant à chaudes larmes. Pardonnez-lui! ne le faites pas soldat, ne l'envoyez pas au loin; je mourrai, maître! Vous ne voulez pas la mort d'une pauvre fille?

--Tu l'aimes donc bien? demanda Bagrianof.

--C'est mon fiancé. Nous voulions obtenir de vous de nous marier à Pâques. Permettez-nous, seigneur, de nous marier, et faites grâce à Savéli!...

--C'est lui qui t'a envoyée? demanda Bagrianof sans rire.

--Non, maître. Il ne sait pas que je suis venue.

--Ah, c'est plus intéressant; mais, dis moi, pourquoi veux-tu que je lui pardonne, à ton fiancé? Je n'ai pas de raisons pour l'aimer, moi.

Fédotia ne put trouver de réponse. Elle chercha un instant puis, faute de mieux, elle revint à sa première idée.

--Nous vous bénirons jusqu'au dernier jour de notre vie! répéta-t-elle, le gosier plein de larmes.

--Je le veux bien lui pardonner, moi, dit Bagrianof, qui ne la quittait pas des yeux; mais il fait froid pour causer. Viens par ici.

Il la fit passer devant lui dans son cabinet. C'était une vaste pièce éclairée par deux fenêtres donnant sur la pelouse. Les meubles de vieil acajou étaient recouverts de cuir vert foncé. Un large divan occupait un angle de la pièce. Le bureau était couvert de journaux; Bagrianof lisait beaucoup et se piquait de libéralisme en ce qui concernait le destin des empires. Il ferma la porte. Fédotia, troublée, se tenait debout au milieu de la pièce.

--Ecoute, lui dit-il en prenant les deux mains, tu tiens beaucoup à ta grâce de ton Savéli?

--Oui, seigneur, plus qu'à tout au monde.

--Eh bien, tu l'auras.

Fédotia, éperdue de joie, se jeta aux pieds de Bagrianof, riant, pleurant, baisant ses vêtements.

--Ne baise pas mes pieds, continua Bagrianof, c'est du bien perdu. Ton Savéli ne sera pas soldat, mais tu vas me dire merci.

--Que le Seigneur vous comble de bénédictions, commença la jeune fille, prête à défiler le long chapelet de bénédictions dont les paysans russes ne sont pas avares.

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends. Allons, sois gentille, ne fais pas de bruit, hein?

Il la saisit par la taille et l'enleva. En perdant pieds, Fédotia poussa un cri percent.

--Si tu cries, je te mets dehors, et Savéli ira en Sibérie! gronda le seigneur. Pas un mot tu m'entends!

Fédotia ne dit plus rien.