Sur le Golgotha,
De même qu'au ciel
Ils sont en Trinité.»
Ici l'hérésiarque s'arrêta, ému, versa du vin dans nos deux verres, et but, d'un air triste bientôt dissipé, la contenu du sien, sans négliger les frottements de main sur la panse, agitations de visage, exclamations sur le velouté du vieux vin. Il m'obligea à goûter de la cocuzzata et continua ainsi:
—Le refrain divin chanta dans mon âme jusqu'à l'heure où je m'endormis. Mon sommeil fut profond, et le matin, à l'heure des songes véridiques, je vis le ciel ouvert. Parmi les chœurs des hiérarchies d'Assistance, d'Empire et d'Exécution, et plus hauts que le chœur des Séraphins, qui est le plus élevé, trois crucifiés s'offrirent à mon adoration. Ébloui de la lumière qui entourait les crucifiés, je baissai les yeux et vis la troupe sainte des Vierges, des Veuves, des Confesseurs, des Docteurs, des Martyrs adorant les crucifiés. Mon Patron, saint Benoît, vint à ma rencontre, suivi d'un ange, d'un lion, d'un bœuf, tandis qu'un aigle volait au-dessus de lui. Il me dit: «Ami, souviens-toi!» En même temps, il dressa sa main droite vers les crucifiés. Je remarquai que le pouce, l'index et le majeur de cette main étaient étendus, tandis que les deux autres doigts étaient repliés. Au même instant les Chérubins agitèrent leurs encensoirs, et un parfum, plus suave que celui du plus pur des encens minéens, se répandit dans l'air. Je vis alors que l'ange escortant mon saint Patron portait un ciboire d'or, d'un travail admirable. Saint Benoît ouvrit le ciboire, y prit une hostie, qu'il divisa en trois parties, et je communiai triplement d'une seule hostie, dont le goût devait être plus exquis que celui de la manne que savourèrent les Hébreux dans le désert. Une musique ravissante de luths, de harpes et autres instruments célestes, tenus par des Archanges, se fit entendre et le chœur des Saints chanta:
Sur le Golgotha,
De même qu'au ciel
Ils sont en Trinité.
«Je m'éveillai. Je compris que ce rêve était un événement grave dans ma vie et pour les hommes. L'heure à laquelle il s'était produit ne me laissait guère de doute sur la véracité d'un tel songe. Néanmoins, comme il renversait les croyances sur lesquelles repose le christianisme, j'hésitai à en faire part au pape. La nuit suivante, je vis en songe matinal, au milieu de deux femmes, la Très Sainte Vierge, leur disant: «Vous aussi êtes mères de Dieu, mais les hommes ne connaissent pas votre maternité!» Et je m'éveillai, tout en nage. Je n'avais plus aucune hésitation. Je récitai tout haut la doxologie. Je fus dire la messe à Sainte-Marie-Majeure, puis j'allai au Vatican demander une audience au Saint-Père qui me l'accorda. Je lui fis le récit de ce qui s'était passé. Le pape m'écouta en silence et médita un instant après m'avoir entendu. Sa méditation finie, il me dit sévèrement de cesser toute étude théologique, de ne plus songer à des choses ridicules et impossibles qu'un démon avait seul suscitées en moi. Il m'enjoignit de revenir le visiter au bout d'un mois. Je m'en fus peiné et honteux. Je rentrai dans mon couvent désert et pleurai. Le refrain sacré: Ils étaient trois hommes, revint chanter en mon âme. Je le repoussai de toute ma volonté, comme une tentation. Je m'humiliai devant Dieu.
«Pendant un mois, je suivis un jeûne rigoureux et pratiquai les douze mortifications recommandées par le contemplatif Harphius au livre II de sa Théologie mystique. Je me mortifiai surtout selon les cinq dernières: mortification de toute curiosité de l'entendement, mortification de tout scrupule de cœur, mortification de toute impatience inquiète de l'âme, mortification de toute volonté, et pratique de la résignation à supporter, pour l'amour de Dieu, tout abandon. Au bout du mois, après ces pénitences, la conviction qui m'était venue si fortuitement s'était renforcée dans mon âme, et je fus retrouver le Saint-Père qui, très affectueusement, me demanda si j'avais abandonné les chimères que le démon de l'hérésie m'avait inspirées. Pour lui répondre, il ne me vint que ces paroles: Ils étaient trois hommes... «Hélas! s'écria le pape, cet homme est possédé!» Je me mis à genoux alors. Je parlai de mes mortifications et suppliai le pontife de m'exorciser. Les larmes aux yeux, il m'affirma que Dieu me saurait gré de cette humiliation volontaire; puis il m'exorcisa selon les rites. Je partis ensuite, sans insister, car j'étais bien assuré que mes pensées n'étaient pas d'inspiration diabolique mais divine, puisqu'aucun exorcisme n'avait prévalu contre elles.»
L'hérésiarque cessa de parler, fit son manège accoutumé, but son vino santo, médita un moment, les yeux au plafond, et, renversé sur le dossier de son fauteuil, fit tourner, l'un autour de l'autre, ses pouces rapprochés sur son ventre. Il reprit ainsi:
—Le lendemain, j'écrivis au pape, lui faisant part de ma conviction et le priant, puisqu'il était le chef de la religion, de proclamer la vérité que j'avais apprise si miraculeusement. J'ajoutai qu'il n'y avait pas d'infaillibilité qui pût rendre mensonger ce qui était vrai, et que, par conséquent, je me séparerais de l'Église, au cas où il préférerait les anciennes erreurs à l'évidence nouvelle. Pour réponse, on m'excommunia. Alors, ayant abandonné mon Ordre, et riche des biens que je lui avais apportés, je vins me réfugier dans cet asile de paix où, jeté hors du giron de l'Église catholique, je place les fondements de la nouvelle religion. J'inaugurai la véritable communion triple en une hostie renfermant les trois corps humains d'un seul Dieu en Trois Personnes. Car la vérité est celle-ci: la Trinité se fit hommes. Il y eut trois incarnations. Les Trois Personnes du seul Dieu souffrirent, le même jour, la Passion nécessaire pour le rachat de l'Humanité. Le larron de droite était Dieu le père. On le remarque aisément par les paroles de sollicitude qu'il eut sur la Croix pour son Fils bien-aimé. Sa vie fut triste et patiente. Il souffrit injustement d'être pris pour un larron qu'il n'était pas. Étant tout puissant et infiniment majestueux, il ne voulut avoir aucun disciple. Le Christ, qui mourut entre les Larrons divins, était le Verbe et, l'étant, fut le Législateur. Ce sont ses paroles et ses actes qui devaient être transmis au monde pour lui être un enseignement. Il en fut ainsi. Le larron du gauche était le Saint-Esprit, le Paraclet, l'éternel Amour qui, devenu homme, voulut être pareil à l'amour humain qui est infâme. Il fut larron réel et souffrit justement. Voici le mystère en toute sa sainteté: Dieu se fit homme. Dieu le père incarné souffrit pour exercer sur soi sa toute-puissance et s'humilia jusqu'à rester inconnu et sans histoire. Dieu le fils incarné souffrit pour attester la vérité de son enseignement et donner l'exemple du martyre. Il souffrit injustement mais glorieusement pour frapper l'esprit des hommes. Dieu le Saint-Esprit voulut souffrir justement. Il s'incarna dans les pires faiblesses humaines, et s'abandonna à tous les péchés par compassion et amour profond pour l'Humanité. Voici la vérité:
Sur le Golgotha
De même qu'au ciel
Ils sont en Trinité.
C'est ainsi que Benedetto Orfei me raconta l'histoire de son hérésie et me développa sa doctrine. Emporté par son récit, il avait oublié de boire. Aussitôt son discours terminé, il allongea la main droite, tout en restant renversé dans son fauteuil, saisit une crêpe de persicata, qu'il roula soigneusement, et en fit une bouchée. Puis, s'étant versé du vino santo, il le but, mais maladroitement, car persicata et vino santo dévièrent dans son gosier. Il avala de travers, et ce fut une explosion par la bouche et le nez. L'hérésiarque, rouge à éclater, toussa cinq bonnes minutes. Il eut besoin de se moucher. Comme il n'usait pas de tabac, au lieu d'un énorme mouchoir de couleur, il sortit un petit mouchoir de batiste blanche, fort peu ecclésiastique. Cette élégance m'étonna. Il reprit haleine en respirant bruyamment, non sans m'indiquer du doigt le cotignac pour m'inviter à en prendre.
Il me confessa ensuite que la religion catholique était pourrie, étant trop vieille, et que le pape craignait d'y toucher de peur que tout ne s'écroulât. Il fut même plus expressif, et, employant son dialecte natal, il ajouta:
—L'è cmè ra merda: pï a s'asmircia, pï ra spissa.
Lorsque je me levai pour prendre congé, l'hérésiarque voulut m'accompagner jusqu'à la porte.
Au moment où il se leva, sa soutane, sorte de robe monacale de bure noire, s'ouvrit et je vis qu'en dessous l'hérésiarque était nu. Son corps velu était sillonné de marques de flagellation. Une ceinture rugueuse, hérissée de piquants de fer, qui devaient déterminer d'insupportables souffrances, entourait sa taille. Je vis encore d'autres choses, mais elles sont de telle nature que je ne peux les décrire. Toute cette nudité, à vrai dire, ne m'apparut qu'un instant. L'hérésiarque referma aussitôt sa soutane dont il noua la cordelière, et, souriant, m'invita à passer dans la pièce voisine qui était la bibliothèque. J'étais stupéfait de voir que cet homme donnait de tels châtiments à sa chair et satisfaisait en même temps sa sensualité gourmande. Je méditai sur ces contrastes en passant dans la bibliothèque, où je vis, convenablement rangés sur des rayons, des livres de toute sorte que l'hérésiarque m'invita à regarder. Il y avait là, mêlés, des volumes précieux ou vulgaires, de théologie, de philosophie, de littérature et de sciences. C'étaient des livres et des manuscrits anciens et modernes sur papier ou parchemin. Je remarquai les œuvres d'Aristote, de Galien, d'Oribase, la Syphilis de Fracastor, la Sagesse de Charron, le livre du jésuite Mariana, les contes de Boccace, de Bandello, du Lasca, Saint Thomas, Vico, Kant, Marcile Ficin, le diadème des Moines de Smaragdus et d'autres. Je quittai ensuite l'hérésiarque, que je n'ai plus revu.
À quelque temps de là, j'appris que venait de paraître: l'Évangile véridique, de Benedetto Orfei, traduit en langue vulgaire, contenant la vie de Dieu le père, premier des deux évangiles parallèles aux évangiles canoniques. Je me procurai le livre, qui était fort court. Il ne contenait rien de précis sur la vie de la première personne de Dieu. On y apprenait que l'on ne savait rien de la naissance de Dieu le père. De sa vie, on ne savait presque rien, sinon qu'il fut juste, obscur et sans amis. Son existence était mêlée à celle de deux autres personnes de la Trinité, et c'est en essayant de détourner Dieu l'Esprit-Saint d'un crime que celui-ci commettait, qu'il fut pris avec lui et condamné injustement. Chacune des paroles qu'il échangea au lieu du supplice avec Jésus et le mauvais larron, faisait l'objet d'un chapitre où elle était commentée. C'était en effet le seul moment bien connu de sa vie, et encore l'hérésiarque en avait-il emprunté le récit aux évangiles synoptiques. Après la mort de Dieu le père, tout redevenait mystérieux. On ne savait plus rien, ni de sa résurrection et ascension, probables, mais inconnues. L'ouvrage avait été, paraît-il, écrit en latin, traduit aussitôt en italien et publié. Le manuscrit latin sur parchemin doit encore exister.
L'année suivante, Benedetto Orfei fit paraître le second évangile parallèle aux évangiles canoniques ou Évangile du Saint-Esprit. Comme celle de Dieu le père, sa vie était peu connue. Mais, tandis que du Père éternel on ne connaissait que sa mort, on savait du Saint-Esprit qu'il viola, un jour, une vierge endormie. Ce stupre avait été l'opération du Saint-Esprit de laquelle était né Jésus. On insistait aussi sur les paroles prononcées sur la croix, puis le mystère se faisait après l'instant où les soldats eurent brisé les jambes des deux larrons. Ce volume, à la vérité fort beau et d'une grande élévation de pensée par certains endroits, contenait des passages d'une telle crudité que les autorités italiennes le firent saisir comme livre obscène; aussi est-il introuvable.
Les exemplaires du premier évangile, ou Vie de Dieu le père, sont d'ailleurs fort rares eux-mêmes: soucieuse de les détruire, la cour pontificale en avait acheté la plus grande partie.
L'hérésie des Trois-Vies ne se répandit pas. Benedetto Orfei mourut au seuil du siècle. Ses quelques disciples se dispersèrent, et il est probable que l'enseignement de l'hérésiarque aura été vain, qu'il n'en sortira rien, et que nul ne songera à le reprendre.
Un prêtre qui avait beaucoup connu Benedetto Orfei, et qui avait souvent essayé de lui faire abjurer ce que les catholiques appelaient ses erreurs, m'a raconté la fin de l'hérésiarque. Il mourut, à ce qu'il sembla, des suites d'une indigestion, mais son corps fut trouvé tout couvert de plaies résultant des tortures qu'Orfei s'imposait; si bien que les médecins hésitèrent à attribuer son décès à sa gourmandise ou à ses mortifications. La vérité est que l'hérésiarque était pareil à tous les hommes, car tous sont à la fois pécheurs et saints, quand ils ne sont pas criminels et martyrs.
L'INFAILLIBILITÉ
Le 25 juin 1906, le cardinal Porporelli achevait de dîner lorsqu'on lui annonça la visite d'un prêtre français, l'abbé Delhonneau. Il était trois heures de l'après-midi. L'implacable soleil qui exalta la ruse triomphatrice des anciens Romains et qui échauffe avec peine la froide rouerie de ceux de nos temps, s'il laissait tomber des rayons insoutenables sur la place d'Espagne où s'élève le palais cardinalice, respectait l'appartement de Mgr Porporelli. Des persiennes entretenaient une fraîcheur agréable et un demi-jour presque voluptueux.
L'abbé Delhonneau fut introduit dans la salle à manger. C'était un prêtre morvandiau. Son aspect têtu n'allait point sans analogie avec celui des Peaux-Rouges.
Autunois, il aurait dû naître dans l'enceinte celtique de l'ancienne Bibracte, sur le mont Beuvray. Il y a encore à Autun, ville d'origine gallo-romaine, et aux environs, des Gaulois dans les veines desquels il ne coule point de sang latin, et l'abbé Delhonneau était de ce nombre.
Il s'approcha du prince de l'Église et lui baisa l'anneau selon l'usage. Refusant les fruits de Sicile que Mgr Porporelli lui offrait dans une corbeille, il exposa le but de sa démarche.
—Je souhaite, dit-il, avoir une entrevue avec notre Saint-Père le Pape, mais en audience privée.
—Mission secrète gouvernementale? demanda le cardinal en clignant d'un œil.
—Non point, Monseigneur! répondit l'abbé Delhonneau, les raisons qui me font solliciter cette audience n'intéressent pas seulement l'Église de France, mais la Catholicité tout entière.
—Dio mio! s'écria le cardinal en mordant dans une figue sèche, farcie avec une noisette et de l'anis. Est-ce réellement si grave?
—Très grave, Monseigneur, répéta le prêtre français, tandis qu'apercevant quelques taches de bougie sur sa soutane, il s'efforçait de les gratter.
Le prélat gémit:
—Que peut-il encore y avoir? Nous avons déjà assez d'ennuis avec votre loi sur la séparation et les divagations de ce chanoine Bierbaum, de Landshut, en Bavière, qui ne cesse d'écrire contre l'Infaillibilité...
—L'imprudent! interrompit l'abbé Delhonneau.
Mgr Porporelli se mordit les lèvres. Dans sa jeunesse, alors qu'il n'était qu'un prêtre mondain de Florence, il avait combattu l'Infaillibilité, mais il s'était incliné ensuite devant le dogme.
—Vous aurez audience demain, signor abbé, dit-il, vous connaissez le cérémonial?
Il tendit la main; le prêtre s'inclina, y appliqua un baiser sonore, et se retira, marchant à reculons jusqu'à la porte où il s'inclina une seconde fois, tandis que le cardinal, d'un air las, le bénissait de la main droite, pendant que de la gauche il tâtait des pêches dans la corbeille.
Lorsque le lendemain l'abbé Delhonneau fut introduit chez le pape, il se jeta à genoux et baisa la mule du blanc Pontife, puis s'étant relevé délibérément, il le pria en latin de l'entendre seul, comme en confession. Et quelle condescendance! Le Saint-Père accueillit cette requête osée.
Lorsqu'ils furent seuls, l'abbé Delhonneau se mit à parler lentement. Il s'efforçait de prononcer le latin à l'italienne, mais les gallicismes abondaient dans son langage de séminaire; de plus, l'u français y revenait souvent, incompréhensible pour le pape qui interrompait l'orateur et se faisait répéter ce qu'il ne comprenait point.
—Saint-Père, disait l'abbé Delhonneau, à la suite d'études et de réflexions pénibles j'ai acquis la certitude que nos dogmes ne sont pas d'origine divine. J'ai perdu la foi et je suis convaincu que chez aucun homme elle ne peut résister à un examen honnête. Il n'est pas une branche de la science qui ne contredise par des faits irréfutables les soi-disant vérités de la religion. Hélas! Saint-Père, quelle peine pour un prêtre de découvrir ces erreurs et quelle douleur d'oser les avouer!
—Mon enfant, dit le pape, je pense que dans ces conditions vous avez cessé de célébrer la Sainte-Messe. Les doutes qui sont venus vous assaillir, aucun prêtre ne peut se vanter de ne pas les avoir connus; mais une retraite dans cette ville, berceau du catholicisme, vous rendra la foi perdue, et par les mérites de...
—Non! Non! Saint-Père. J'ai fait tout ce qui était possible pour recouvrer une foi qui, d'abord vacillante, s'est effondrée à jamais. Je me suis efforcé de me détourner de pensées qui me torturaient. C'était en vain!... Et vous-même, Saint-Père, vous l'avez déclaré, des doutes vous sont venus. Que dis-je? des doutes? Non! mais des clartés, des illuminations, des certitudes! Avouez-le, le trirègne qui pèse sur votre front est lourd de faussetés sacrées. Et si la politique vous empêche d'affirmer les négations qui roulent dans votre cerveau, elles n'en existent pas moins. Et l'effroi de régner au moyen de mensonges séculaires, voilà le vrai fardeau de la papauté, fardeau qui fait hésiter les élus au sortir du conclave...
... Répondez-moi, Saint-Père: Vous savez tout cela. Un pontife romain ne doit pas être moins perspicace qu'un pauvre prêtre du Morvan!
Le pape était assis immobile, grave, et pendant cette dernière partie du discours il n'ouvrit pas la bouche. Devant lui, l'abbé Delhonneau semblait un de ces Gaulois qui pendant le sac de Rome venaient agacer les sénateurs majestueux, pareils à des statues, sur leur chaise curule. Levant lentement les yeux, le pontife demanda:
—Prêtre! où voulez-vous en venir?
—Saint-Père, répondit l'abbé Delhonneau, vous détenez une puissance formidable, vous avez le droit de décréter le Bien et le Mal. Votre Infaillibilité, ce dogme incontestable parce qu'il repose sur une réalité terrestre, vous donne un magistère qui ne souffre point de contradiction. Vous pouvez imposer aux catholiques la vérité ou l'erreur, à votre choix. Soyez bon! Soyez humain! Enseignez ce qui est vrai! Ordonnez ex cathedra que le catholicisme soit dissous! Proclamez que ses pratiques sont superstitieuses! Annoncez que le rôle glorieux et millénaire de l'Église est terminé! Érigez ces vérités en dogme et vous aurez acquis la reconnaissance de l'Humanité. Vous descendrez ensuite dignement d'un trône d'où vous dominiez par l'erreur et que nul ne pourrait désormais légitimement occuper si vous le déclariez vacant à jamais!
Le pape s'était levé. Dédaigneux de tout cérémonial, il sortit de la pièce sans adresser un mot ni un regard au prêtre français qui souriait avec mépris, et qu'un garde-noble vint guider à travers les galeries somptueuses du Vatican, jusqu'à la sortie.
Quelque temps après, la curie romaine créa un nouvel évêché à Fontainebleau et y nomma l'abbé Delhonneau.
Lors de son premier voyage ad limina, cet évêque ayant proposé au Saint-Siège l'érection en dogme de la croyance à la mission divine de la France, le cardinal Porporelli, quand il l'apprit, s'écria:
—Pur gallicanisme! Mais l'administration gallo-romaine, quel bienfait pour les Gaules! Elle est nécessaire pour dompter la turbulence des Français. Et que de peine pour les civiliser!...
TROIS HISTOIRES DE CHÂTIMENTS DIVINS
I
LE GITON
Le nommé Louis Gian, fils d'un petit marchand d'huiles à Nice, ne manifesta jamais la moindre piété au contraire des autres enfants qui, au moins à l'époque de leur première communion, font preuve d'une dévotion touchante.
Le vicaire boiteux de Sainte-Réparate lui avait dit, un jour, pendant le catéchisme, en essuyant ses lunettes avec sa soutane sale:
—Toi, Louis! il t'arrivera malheur, parce que tu es faux. À te voir, on te prendrait pour un ange. La vérité? tu es plat comme une punaise à genoux. Tu te moques de moi. Je le sais, et tu le peux. Mais on ne se rit pas de Dieu. D'ailleurs, tu l'apprendras, trop tôt à ton souhait.
Louis Gian avait écouté, debout et les yeux baissés, l'admonestation du vicaire. Mais, dès que celui-ci eut le dos tourné, l'impie singea sa marche chancelante et chantonna:
—Cinq et trois font huit. Cinq et trois font huit.
Le jeune Nissard ne s'amenda pas. Jusqu'à quatorze ans il fréquenta peu l'école, mais paillarda sous les ponts du Paillon et au Château, d'abord avec les garçons de son âge, ensuite avec les petites filles.
À quatorze ans, il fut placé chez un chemisier et quitta le vieux Nice aux parfums de fruits et d'aromates mêlés aux odeurs de chair crue, de pâte aigre, de morue et de latrines, pour une boutique dans la ville neuve. Dès les premiers jours il fut remarqué par le patron et la patronne qui, en bons Nissards, ne firent chômer l'apprenti ni le jour, ni la nuit.
La patronne était rousse comme une orange, mais le patron sentait le pissala. Louis Gian se fit enlever en temps de carnaval par un Russe quinquagénaire et méticuleux qu'il fallait appeler: «Mon général!» et qui l'appelait: «Ganymède!»
Ayant reconnu que le Russe était exigeant et avare, il le vola et le quitta.
Ensuite il se prodigua à un Turc brutal et gourmand.
Le Turc, s'étant décavé à Monte-Carlo, fut remplacé par un Américain. Louis Gian avait compris que sa condition fructueuse le vouait, comme une mappemonde, à toutes les nationalités.
Pourtant il ne sut pas dans la fortune garder cette sérénité qui est le privilège des vertueux. Il méprisa ses compagnons d'autrefois et passait près d'eux sans paraître les voir. Ceux-ci lui rendirent d'abord mépris pour mépris. Ils ne manquaient pas, lorsqu'ils le rencontraient, de faire le geste qui consiste à placer le bras gauche à la jointure du droit plié et à agiter le poing droit fermé. Ou bien encore, ils mimaient, à son passage, l'obscène lettre Z d'un alphabet muet qu'emploient volontiers les Nissards, les Monégasques, les Turbiasques et les Mentonasques.
À la fin, l'inconduite de Louis Gian fut en horreur au Ciel, comme elle l'était à ses anciens camarades. Celui qui pisse contre le vent se mouille la chemise; il plut à Dieu de punir par la peine du talion les péchés du giton.
Louis Gian insulta un ami d'autrefois qui l'avait apostrophé. Il y eut querelle, bataille et promesse de vengeance.
Quatre jeunes gens, qui ne valaient en somme pas mieux que Louis Gian, l'attendirent un soir qu'il était allé seul au théâtre. Ils se saoulèrent de ce vin de Corse bien tombé de la réputation qu'il eut au XVIe siècle, puis guettèrent en face de la villa où l'encroupé vivait avec un Autrichien morbide.
Lorsque Louis Gian arriva après minuit, ils se précipitèrent sur lui, le bâillonnèrent et, l'ayant hissé sur la grille de la ville, l'empalèrent et se sauvèrent en se donnant des tapes...
L'empalé mourut, avec volupté peut-être. Il était beau comme Attys. Les lucioles luisaient autour de lui...
II
LA DANSEUSE
J'ai lu, jadis, dans un vieil auteur, ce récit authentique ou légendaire de la mort de Salomé. Je n'ai point orné le conte de mots hébreux, de descriptions exactes de costumes et de palais; sophisteries qui eussent donné au récit cette couleur locale tant cherchée aujourd'hui. À la vérité, mon ignorance m'eût empêché de le faire, et j'ai même conservé à mes personnages les noms qu'ils portent dans nos évangiles.
Ceux qui avaient fait mourir saint Jean-Baptiste furent châtiés. Hérodiade avait été férue de la maigreur ragoutante du pénitent qui invitait les hommes à prendre des bains. Bien qu'ayant agi comme Joseph chez Putiphar, le mangeur de sauterelles avait sans doute éprouvé des désirs charnels, tôt réprimés, pour celle qui le voulait. Lorsqu'Hérodiade, incestueuse selon la loi des Juifs, eut épousé son beau-frère Hérode Antipas, il se mêla un peu de jalousie aux reproches faits par le Baptiste. Salomé, enjolivée, attifée, diaprée, fardée, dansa devant le roi et, excitant un vouloir doublement incestueux, obtint la tête du Saint refusée à sa mère.
Hérodiade reçut dans un vaisseau d'or la tête chevelue à face barbue. Sa passion se réveillant soudain, elle baisa ardemment les lèvres violâtres du Baptiste décollé. Mais son ressentiment fut plus fort. Elle le satisfit en perçant à coups d'épingle la langue, les yeux et toutes les parties du chef sanglant. Le sacrilège cessa par la mort d'Hérodiade, qui, jouant encore avec la tête précieuse, succomba suivant toute vraisemblance à une rupture d'anévrisme.
Cette femme orgueilleuse ne demeura point en enfer. Elle fait partie de ces hordes d'esprits qui peuplent les airs, et que, lorsqu'ils sont bons, j'aime fort à appeler des dieux. Bien entendu, j'entends par dieu ce sur quoi l'homme n'a nul pouvoir, et non pas cette âme du monde que Speusippe d'Athènes a le premier cru gouverner sans entendement l'univers. Les nuits d'orage, Hérodiade, annoncée par les ululements des hiboux et l'effroi des animaux, mène une chasse fantastique qui passe au-dessus de la cime de nos forêts.
Hérode Antipas, roi de Judée, dont le pouvoir équivalait à celui du bey de Tunis de nos jours, fut exilé par Tibère et mourut malheureux à Lyon.
Salomé, dont la belle danse avait sillé les yeux du roi, périt en dansant; mort étrange qu'envieront les ballerines.
Cette dame dansa une fois pendant une fête sur la terrasse de marbre incrusté de serpentine d'un proconsul, et celui-ci l'emmena, lorsqu'il quitta la Judée pour une province barbare au bord du Danube.
Il arriva que, s'étant un jour d'hiver égarée seule au bord du fleuve gelé, elle fut séduite par la glace bleuâtre et s'élança dessus en dansant. Elle était comme toujours richement accoutrée et dorée de ces chaînes à mailles minuscules pareilles à celles que firent depuis les joailliers vénitiens, que ce travail rendait aveugles vers l'âge de trente ans. Elle dansa longtemps, mimant l'amour, la mort et la folie. Et, de vrai, il paraissait qu'il y eût un peu de foleur dans sa grâce et sa joliesse. Selon les attitudes de son corps înel, ses mains gesticulaient en chironomie. Nostalgiquement, elle mima encore les mouvements lents des oliveuses de Judée gantées et accroupies, quand choient les olives mûres.
Puis, les yeux mi-clos, elle essaya des pas presque oubliés: cette danse damnable qui lui avait valu jadis la tête du Baptiste. Soudain, la glace se brisa sous elle qui s'enfonça dans le Danube, mais de telle façon que, le corps étant baigné, la tête resta au-dessus des glaces rapprochées et ressoudées. Quelques cris terribles effrayèrent de grands oiseaux au vol lourd, et, lorsque la malheureuse se tut, sa tête semblait tranchée et posée sur un plat d'argent.
La nuit vint, claire et froide. Les constellations luisaient. Des bêtes sauvages venaient flairer la mourante qui les regardait encore avec terreur. Enfin, en un dernier effort, elle détourna ses yeux des ourses de la terre pour les reporter vers les ourses du ciel, et expira.
Comme une gemme terne, la tête demeura longtemps au-dessus des glaces lisses autour d'elle. Les oiseaux rapaces et les bêtes sauvages la respectèrent. Et l'hiver passa. Puis, au soleil de Pâques, ce fut la débâcle et le corps paré, incrusté de joyaux, jeté sur une rive pour les pourritures fatales.
Certains rabbins pensent que l'âme d'Adam anima aussi Moïse et David. Je ne suis pas éloigné de croire que celle de Salomé avait empli la fille de Jephté, et que, n'ayant jamais chômé depuis, elle survit en Espagne, en Turquie, ou peut-être aux provinces danubiennes, dans le corps d'une danseuse de kolo,—cette ronde obscène qu'on peut appeler: la danse de la croupe.
III
D'UN MONSTRE À LYON OU L'ENVIE
Il y eut une fois, à Lyon, un soyeux nommé Gorène auquel ses parents, fort pieux, avaient donné le prénom de Gaétan parce qu'il était né le jour de la fuite du pape à Gaète.
Gaétan Gorène était devenu un bon catholique. Il hérita de la grande fortune de son père, et, lui ayant succédé, il prit pour femme une fille de sa condition.
Ses biens s'augmentaient; il était heureux en ménage, mais sa félicité n'était pas complète. Après trois ans de mariage, il n'avait pas encore d'enfant.
Dans l'espoir d'en obtenir un, il fit suivre à sa femme les prescriptions des plus grands médecins. Il la mena en vain aux sources réputées merveilleuses contre la stérilité.
Enfin, connaissant que les ressorts humains étaient impuissants, d'accord avec sa femme, il eut recours à la religion. Il écouta les conseils du confesseur de son épouse. Mais la vertu des pèlerinages les plus fameux fut trouvée en défaut, et les prières les plus ferventes furent dites inutilement.
Le fabricant lyonnais gagna un nombre incalculable de jours d'indulgence, mais son épouse resta bréhaigne comme avant. Il blasphéma contre le ciel, douta des vérités religieuses et finalement perdit la foi de ses pères. Cet homme présomptueux ne pouvait supporter que la Divinité n'eût point fait de miracle en sa faveur. Il ne se confessa plus, ne communia plus, n'alla plus aux offices religieux et cessa de donner aux œuvres pieuses qu'il avait soutenues jusque-là.
Il relut l'histoire de Napoléon, et délibéra même de répudier une épouse stérile, demeurée pieuse malgré son mari. Il se trouva alors un médecin sans renom, mais de haute science, qui, ayant appris la détresse du riche soyeux, entreprit la cure, et, de façon ou d'autre, rendit propre à être ensemencée la terre inféconde.
Gaétan Gorène pensa étouffer de joie lorsque sa femme lui annonça un jour que, par divers signes irrécusables, elle avait reconnu être enceinte et qu'elle espérait même ne pas demeurer primipare si cette grossesse avait une heureuse issue. Le fabricant fut ainsi confirmé dans son impiété et s'ouvrit sur ce sujet à sa femme pour la détourner des pratiques dévotieuses.
La dame en bonne chrétienne ne manqua pas de tout raconter à son confesseur.
Celui-ci était un prêtre robuste, dans la force de l'âge, têtu dans la foi, pensant que tout est permis pour que le règne de Dieu arrive. Il avait appris avec douleur le scandale causé par l'irréligion du fabricant, et voyant le résultat obtenu par ceux qui avaient suivi ses conseils sincères, il en éprouva du dépit. Comprenant qu'à cause de la grossesse de la dame, Satan avait été le plus fort, le prêtre entreprit de ramener au bercail la brebis égarée.
Vraiment, le ciel tira une éclatante vengeance de l'impiété de Gaétan Gorène. Une nuit de prières inspira au religieux un tour qui réussit pleinement.
Un jour d'été, sachant que le mari était à Lyon pour ses affaires et la femme à la campagne, le prêtre, abandonnant la soutane, se vêtit du plus mal qu'il put, simulant un vagabond, colporteur, gueux, mendiant, bélître, fainéant ou chemineau, comme on en voit sur toutes les routes.
Ainsi accoutré, il alla à la ville où la dame enceinte, s'ennuyant seule, regardait par la fenêtre. C'était un jour violent d'été, à l'heure de midi dont Pan, caché dans les moissons, symbolise le rut effrayant. Le faux vagabond s'approcha de la muraille, sous la fenêtre de la dame qui s'ennuyait. Il accomplit un acte naturel qu'il est inutile de nommer et exposait un pilon à mortier, un bâton pastoral, une flûte à Robin, et mieux, un rossignol tel que beaucoup de dames l'eussent voulu entendre chanter Kyrie eleison. Celle-ci, malgré sa dévotion, ne fut pas indifférente et eut envie d'être le mortier du pilon, la cage du rossignol. Mais, étant honnête, elle ne pouvait satisfaire son vouloir. Néanmoins, il est certain qu'éprouvant des démangeaisons, elle se gratta.
Bien que les phénomènes relatifs aux envies des femmes grosses soient contestés par plusieurs savants, il me paraît certain aussi que la dame était enceinte d'une fille. Car, quelques mois après, elle accoucha, et, lorsque le mari, haletant d'émotion, voulut savoir de quel sexe était l'enfant, la sage-femme leva les bras au ciel en disant: «C'est un monstre!», et le médecin qui l'assistait dit: «C'est un hermaphrodite!»
À la suite de ce monstrueux événement, le riche soyeux faillit devenir fou de douleur. Reconnaissant que tout arrive par la main de Dieu, il se résigna, devint dévot, donna de grandes sommes aux œuvres, et édifia tout le monde par sa piété.
Le prêtre, apprenant ce qui était arrivé, rit à éclater, se roula, sauta, toussa, et finalement alla à confesse. Mais le curé lui refusa l'absolution et il dut l'implorer chez l'archevêque.
L'androgyne mourut bientôt. Gaétan, redevenu pieux, vécut heureux avec sa femme et ils eurent beaucoup d'enfants.
SIMON MAGE
... Et tandis que la foule rendait gloire à celui dont les disciples accomplissaient tant de prodiges, un homme aux cheveux noirs et frisés, à la barbe rousse et fine, à la face fardée, s'approcha du diacre Philippe et lui dit:
—Devin! veuille, en retour de ta science que je désire apprendre, te laisser inculquer la mienne qui comprend avant tout les dix degrés démoniaques. Depuis longtemps, mon entendement a franchi les trois degrés ténébreux et je connais à présent les sept parvis de l'enfer proprement dit.
—Arrière! cria le diacre Philippe, il n'y a rien de commun, sorcier, entre toi et moi. Je suis le disciple de Celui qui dans sa bonté livra tes maîtres maudits à toutes les douleurs. Je suis de son Église, et, selon son vouloir, les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle.
Mais l'homme sourit, et, assujetissant sur sa tête, de la main droite, la tiare couleur de safran où, comme le Méandre au soleil, brillait un serpent fait d'opales, il reprit:
—Je commande durement aux légions de démons et communique avec les myriades d'anges. En leur suavité consiste ma force, et, le plus riche, le plus savant de Samarie, je veux me soumettre à celui dont les suppôts accomplissent tant de prodiges. Comment se nomme ton maître?
—C'est, répondit le diacre, Jésus de Nazareth, le Messie, Fils de Dieu.
Puis il l'endoctrina, et voyant qu'humble et soumis il reconnaissait la vérité, il lui demanda son nom, et l'homme saisit dans chaque main un anneau d'or de ses oreilles. À ses doigts, des pierres opaques, serties dans des bagues d'or, portaient gravés des signes divers. Dans cette position, le haut du corps, les bras et la tête figuraient un triangle isocèle. De longues paupières violettes voilèrent l'éclat des yeux noirs, et la bouche peinte prononça:
—Simon.
Le diacre se souvint de ce nom qui avait été celui du chef des apôtres, puis il baptisa l'homme, l'appelant Pierre, et ajoutant:
—Simon, désormais tu es Pierre, comme l'est le Vicaire de Dieu sur la terre.
À ce moment, le peuple ayant crié: «Place», en s'écartant, Philippe vit venir Pierre lui-même, les yeux troublés par les larmes, qui ne tarissaient plus depuis que, par trois fois, il avait renié son divin Maître. Près de l'ancien pêcheur du lac de Tibériade marchait Jean, le disciple bien-aimé.
Et le diacre dit:
—Voici que Pierre vient en pleurant. À côté de lui, marche, jeune et grave, Jean le préféré. Homme que le baptême a renouvelé, demande-leur de te conférer le Saint-Esprit.
Le peuple s'était dispersé. Il ne restait plus sur la place, avec le diacre Philippe et Jean, que le nouveau baptisé. Il ramena par devant les plis de sa robe traînante, dont l'étoffe jaune était tramée de dessins violets figurant des bêtes fantastiques, et découvrit ainsi des sandales de cuir azuré, ornées au cou-de-pied d'un quadruple triangle d'or. Et Pierre, se penchant vers Philippe, demanda:
—Quel est cet homme à l'attitude orgueilleuse? Il ne paraît avoir la véritable humilité du cœur.
Et le diacre Philippe répondit:
—C'est un magicien. À son dire, il commandait durement aux légions de démons et s'accordait avec les myriades d'anges. Il s'est soumis, lui, sa science et ses suppôts surnaturels à la divine autorité du Christ, notre Maître, et il a été baptisé.
Une longue théorie de femmes gantées, portant une cruche sur la tête, traversa la place. Elles s'approchèrent des apôtres, et l'une d'elles, gracieuse et forte, ayant déposé sa cruche, s'agenouilla devant Pierre en disant:
—Maître, on assure que vous parlez au nom de Jésus de Nazareth. Un jour, il s'entretint avec moi. J'étais assise, à peu de distance de la ville, sur la margelle du puits où nous allons. Maître, parlez-nous de Jésus.
Et le sorcier se mit devant elle, disant:
—Maître, ne lui répondez pas, c'est une prostituée.
Mais, Pierre répliqua:
—Mage écarte-toi!
Et souriant, tout en pleurs, il dit à la Samaritaine:
—Femme qui avez la foi, allez jusqu'au puits avec vos compagnes quérir l'eau de votre baptême, et revenez vers moi.
Et la Samaritaine, après s'être relevée, se dirigea, suivie des autres femmes, vers la porte de la ville.
Le sorcier, s'étant de nouveau approché de Pierre, lui dit:
—Je suis venu vers Philippe ton disciple, qui accomplit ici, avant ta venue, des prodiges admirables. Je te prie de me conférer le Saint-Esprit et le pouvoir de le conférer à mon tour.
Et Pierre demanda:
—Mage, pourquoi désires-tu le pouvoir de conférer le Saint-Esprit?
Et le sorcier répondit:
—À cause de la gloire que j'en acquerrai. Elle me mettra au-dessus des autres hommes, et un jour, si tu mourais avant moi, je serais digne de prendre ta place, ô Maître!
Et Pierre répliqua:
—Celui qui souhaite une autre gloire que celle du Très-Haut est indigne de conférer le Saint-Esprit. Va-t'en, mage, avec ta magie.
Mais le sorcier s'inclinant reprit:
—Maître, vous êtes pauvre et je suis riche: vendez-moi la science dont ma magie n'est que l'erreur!
Pierre se détourna de lui, et demanda à Philippe:
—Comment s'appelait cet homme?
—Simon! répondit le diacre.
Et Pierre, tombant à genoux, s'écria:
—Ô mon nom de pécheur! Que Simons soient tous ceux qui voudraient acheter les dons sacrés. Que ce péché exécrable soit en horreur au ciel et à la terre!
Le magicien s'était baissé, et, tandis que les manches lourdes et pendantes de sa robe soulevaient la poussière, il traça sur le sol les mots ABLANATANALBA et ONORARONO qui peuvent se lire indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite, et, lorsqu'il se releva, les disciples virent devant eux la vivante image de Pierre, le chef des Apôtres, mais qui ne pleurait pas et disait:
—Simon-Pierre, je ne suis nul autre que celui que tu es, et nos noms sont les mêmes. Je vivrai aussi longtemps que l'Église où tu commandes. J'en deviens pour toujours le mauvais chef, tandis que tu en es le bon pasteur. Et là où tu représenteras la bonté céleste, je serai l'infernale méchanceté qui met en branle, quand il me plaît, les légions de démons et les myriades d'anges.
Alors, il disparut, et les apôtres le cherchaient en vain des yeux sur la place, où revenait, par la porte de la ville, la théorie des Samaritaines, qui, les bras levés, maintenaient sur leur tête balancée le vase empli de leur eau baptismale.
... Et voyant s'avancer deux vieillards d'une ressemblance parfaite, Néron demanda:
—Lequel d'entre vous est ce Galiléen dont les miracles étonnent la ville?
Mais l'un des hommes leva les yeux au ciel sans rien répondre, tandis que son compagnon s'écriait:
—Cet autre qui me ressemble n'est qu'un imposteur. Et, dans ce jardin où tu nous accueilles, ô César, je veux m'élever devant toi comme un oiseau prenant son vol. Mon art me donne le moyen de confondre ainsi ce silencieux.
L'empereur éclata de rire:
—Étrangers, dit-il, je vous ai pris d'abord pour Castor et Pollux, mais ils s'aiment et vivent alternativement. Votre inimitié excite mon imagination. Enchanteurs, faites des prodiges. Ma musique accompagnera vos gestes. Ensuite, je célébrerai votre lutte en strophes alcaïques.
Il vit alors que le visage du vieillard qui avait parlé était calme et rusé, tandis que sur les joues du silencieux, des larmes, qui ne cessaient de couler, avaient creusé deux sillons. Prenant un luth accordé, Néron le fit sonner, et l'homme qui ne pleurait pas s'écria:
—Pierre, voici le moment où je te confondrai. Mon art détruira tous les enchantements de ton ignorance. Mes alliés veillent dans le Ciel et dans l'Enfer.
Il traça sur le sol le nom d'Anatana, qui se lit de droite à gauche et réciproquement. Une nuée sombre s'étant élevée, le magicien lui dit:
—Anatana, prince de l'Enfer, si mon ennemi m'attaque au moment où venant de quitter la terre, j'aurai peine à me défendre, tu feras la nuit et combattras cet homme dans l'obscurité.
Il s'accroupit pour renouer les cordons de sa sandale droite, ornée au cou de pied d'un quadruple triangle d'or, et se releva en appelant:
—Eloah Quanah, Dieu jaloux, préposé aux portes de la demeure céleste, à l'ouest, écarte-toi en ouvrant pour laisser passer ceux qui me servent!
Alors il cria:
—Kokhabiel!
Et ce fut une rumeur argentine d'armes célestes, tandis que s'avançaient Kokhabiel et les trois cent soixante-cinq mille Anges qu'il commande. Le magicien jeta un regard triomphant sur Pierre qui, tombé à genoux, priait maintenant les bras en croix.
L'enchanteur appela:
—Quemuel!
Et avec un bruit semblable au chant de milliers d'oiseaux s'avancèrent Quemuel et les douze mille Esprits qui sont sous ses ordres.
Le mage commanda:
—Ange Dumiel, portier de l'enfer, laisse passer ceux qui me servent.
Et, silencieux, comme le vol des chauves-souris, s'avancèrent à califourchon sur des zèbres, des hémiones, des onagres, ou debout sur des éléphants portant de belles citadelles, ou bien assis sur des panthères, ou encore à pied, menant des ours, des onces enchaînés, les quatre-vingt dix mille Démons présents à l'exode d'Égypte.
Et le magicien dit à ceux qui lui obéissaient:
—Vous qui êtes à la fois mes maîtres et mes serviteurs, voici que je m'élèverai devant César comme l'oiseau prend son vol. Défendez-moi tandis que je serai dans l'air, afin que mon ennemi demeure sur la terre, impuissant et confondu.
Il s'approcha de Pierre et lui parla:
—Les puissances du Ciel et de l'Enfer m'obéissent. Dieu lui-même va paraître devant toi pour te confondre en attestant ma science et ton ignorance.
Il appela:
—Sidra!
Et l'Ordre qui est la Bouche de Dieu parut au firmament où, à la parole du mage, se manifestèrent Tathmahinta, qui est le Coude gauche au Corps de Dieu, Adramat, qui est un Doigt majestueux au Pied droit du Corps de Dieu, Auhez, qui est un Doigt préhensif au Pied gauche du corps de Dieu, auprès d'Hatoumah, qui, l'Intégrité même, est aussi un Orteil au Pied gauche du Corps de Dieu.
Et quelle immense Majesté emplissait le ciel, à mesure qu'apparaissaient les célestes Puissances, qui sont des Membres au Corps de Dieu!
Dagoul We Adom s'inscrivit en une distincte rubrique sur le Corps de Dieu. Alors, Kokhabiel et ses trois cent soixante-cinq mille Anges, Quemuel et ses douze mille Esprits, Anatana l'obscur, et les quatre-vingt-dix mille Démons présents à l'exode d'Égypte, les légions de démons et les myriades d'anges de toutes hiérarchies s'inclinèrent, et le fulgurant Ohaztah parut qui est le Prince de la Face divine.
Prompts et inouïs, entourant, supportant le Corps adorable se manifestèrent Afapé, Elohémancith, Tamani, Ouriel et les autres Faces d'aigles, de lions ou de chérubins qui ornent le Char céleste.
Les Ofanim, classe d'anges multicolores, qui sont les roues de ce Char plus rapide que l'esprit humain ne saurait le concevoir, tournèrent dans le ciel en jetant un éclat insupportable, et, prenant tous les tons, depuis les blancheurs totales et infiniment variées des plus pures régions étoilées jusqu'aux dernières nuances qui flamboient dans les abîmes, tandis que, sombre et terrible, comme une annonciation de tempête, dominait au zénith la profondeur violette d'Humasion, l'Améthyste, qui est une appellation de la Divinité.
Et Pierre, le front contre terre, suppliait le Très-Haut de confondre le magicien, qui s'écria:
—César! je vais maintenant m'élever devant toi, à la face de Dieu.
Il appela:
—Isda! Auhabiel! Auferethel!
Et Isda, qui est l'ange de la nourriture, s'avança, et lui donna les forces nécessaires à l'accomplissement de son faux miracle; ensuite, Auhabiel, l'ange aimé de Dieu et préposé à l'amour, étendit ses ailes, et, prenant le mage par les cheveux, l'emporta vers les régions supérieures, tandis qu'Auferethel, qui est l'ange du plomb, retenait Simon, afin qu'il ne montât pas trop vite et ne perdît point connaissance.
Mais, soudain, s'étant levé, Pierre rompit le charme d'un seul geste, et, dans un silence auguste, s'écroula l'angélique et rayonnante majesté du Corps divin, pendant qu'avec un bruit d'argent et de soie, disparaissaient les myriades d'anges, pendant qu'avec la rumeur d'un grouillement de cloaque, s'enfonçaient dans l'abîme les légions démoniaques.
... Et crucifié la tête en bas, par respect pour l'adorable position de son Maître, Pierre aux yeux brûlés par les larmes, Pierre sur le point de mourir, regardait un homme qui lui ressemblait s'avancer vers le bourreau, auquel il demandait:
—Combien me vendrais-tu le corps de ce supplicié?
Et le bourreau répondait:
—Étranger, ce martyr qui te ressemble est sans doute ton frère... Moi aussi, je suis chrétien, car j'ai été baptisé. J'exerce mon métier, et, faisant cela, j'accomplis la volonté divine. Mais, le corps d'un martyr est un don sacré de Dieu à ses fidèles, et il est interdit de vendre les dons sacrés. Quand cet homme sera mort, tu emporteras le cadavre, afin que les croyants puissent l'honorer... En attendant, pour passer le temps, jouons aux dés mon silence contre tes sandales azurées, qu'orne, au cou de pied, un quadruple triangle d'or.
L'OTMIKA
Sur le pré, proche les vergers aux pruniers fleuris qui entourent le village bosniaque, le kolo tournait, ronde échevelée et chantante. Les croupes s'agitaient en cadence: celles des garçons sautaient, nerveuses et étroites; celles des filles roulaient, lourdes et bulbeuses, et tendaient le jupon court. Les chansons s'envolaient, lyriques, satiriques ou gaillardes, et en ce cas les filles faisaient semblant de ne pas comprendre. On chantait: