Qui soit sur la terre.
Comme il fleurit joliment, l'arbre miraculeux,
Quand ses fleurettes luisent,
Quand ses fleurettes luisent,
Oui, luisent!
Un matin de gel, où les traîneaux glissaient dans la petite ville, arriva une lettre timbrée de Dresde, où habitaient les parents d'Egon. Le père d'Ilse ne trouvant pas ses lunettes, ce fut elle qui lut la lettre à haute voix. La missive était triste et courte. Le père d'Egon racontait que son fils était devenu fou par amour. Il racontait l'histoire du trésor des Rois Mages que son fils voulait à tout prix, puis ses fureurs qui l'avaient fait interner dans un asile, et que, dans sa folie, il ne cessait de répéter le nom de sa cousine.
À la suite de cette lettre, Ilse commença de dépérir rapidement. Ses joues s'émacièrent, ses lèvres pâlirent, ses yeux prirent plus d'éclat. Elle cessa tous travaux de ménage ou d'aiguille. Elle passait tout son temps au piano ou rêvait. Puis, vers le milieu de février, elle dut s'aliter.
À la même époque, une nouvelle émut tous les habitants de Hildesheim. Le rosier millénaire, témoin miraculeux de la fondation de la ville, se mourait de froid et de vieillesse. Derrière la cathédrale, dans le cimetière clos où il grimpe, son bois antique se desséchait. Tout le monde se désola. La municipalité eut recours aux jardiniers les plus habiles. Tous se déclaraient impuissants à le faire revivre. Enfin, il en vint un, de Hanovre, qui entreprit la cure. Il mit en œuvre les ressources les plus savantes de son art. Et, un matin de commencement de mars, ce fut une grande joie dans Hildesheim. Tout le monde s'abordait en sa félicitant:
—Le rosier est ressuscité. Le jardinier de Hanovre lui a rendu la vie au moyen de sang de bœuf savamment employé.
Ce même matin, les parents d'Ilse pleuraient auprès du cercueil de leur fille morte par amour. Quand on emporta la bière couverte d'un drap blanc, les bonshommes découpés et peints, qui, couverts de neige, grelottaient sur la façade de la vieille maison, semblaient sangloter:
—Ringel, Ringel, Reihe. Adieu, Ilse, pour toujours. Adieu, tes péchés vertueux et tes vertus moins belles que toi. Adieu, pour toujours.
Devant le convoi, un régiment passa. Les tambours et les fifres sonnaient une musique légère et triste. Des femmes disaient, en s'inclinant:
—On a ressuscité le rosier légendaire, mais l'on enterre la Rose de Hildesheim.
LES PÈLERINS PIÉMONTAIS
Les pèlerins débouchaient de tous les chemins. Il en venait d'essoufflés, qui avaient grimpé par la rude côte de la Trinité-Victor. Des paysannes arrivaient de Peille et portaient, posés sur un coussinet au-dessus de leur tête, des paniers pleins d'œufs. Elles marchaient très droites, ne remuant qu'imperceptiblement la tête, pour suivre les oscillations de leur fardeau et le maintenir en équilibre. De leurs mains restées libres, elles tricotaient. Un vieux paysan, rasé, avait au bras un coffin plein de galettes saupoudrées de bonbons à l'anis. Il avait vendu une partie de sa marchandise en route et marchait péniblement en fumant sa pipe. Des paysannes riches étaient assises sur leurs mules au sabot assuré. Des filles se donnaient le bras et égrenaient le rosaire. Elles étaient coiffées de ces chapeaux de paille, presque plats, particuliers aux femmes du comté de Nice et pareils à ceux que portaient les dames grecques, comme on peut voir aux statuettes de Tanagre. Quelques-unes avaient cueilli des branches d'olivier dont elles s'éventaient. D'autres marchaient derrière leur mule qu'elles tenaient par la queue. Elles avaient chargé leurs bêtes de présents pour les moines: paniers de figues, barils d'huile, sang caillé d'agneau.
Des troupes de pèlerins élégants, des demoiselles à robes de foulard, des bandes d'Anglais arrivaient de Monaco. Il y avait aussi des croupiers farauds et des groupes de filles monégasques, minaudières et diaprées. Les simples curieux se dirigeaient d'abord vers une des auberges qui font face au couvent de Laghet pour s'y rafraîchir et commander le repas de midi. Les pèlerins sincères allaient de suite au couvent. Les valets des auberges emmenaient les mules à l'écurie. Les pèlerins, hommes et femmes, entraient dans le cloître et se mêlaient à la foule des premiers arrivés, qui, depuis l'aube, tournaient lentement en psalmodiant le rosaire et en regardant les innombrables ex-voto suspendus dans le cloître.
Galerie riche d'anonymes seulement, ce cloître de Laghet, et mystérieuse.
La gaucherie, émerveillée et minutieuse, de l'art primitif qui règne ici a de quoi toucher ceux même qui n'ont pas la foi. Il y a là des tableaux de tous genres, le portrait seul n'y a point de place. Tous les envois sont exposés à perpétuité. Il suffit que la peinture commémore un miracle dû à l'intervention de Notre-Dame de Laghet.
Tous les accidents possibles, les maladies fatales, les douleurs profondes, toutes les misères humaines y sont dépeintes naïvement, dévotement, ingénument...
La mer déchaînée ballotte une pauvre coque démâtée sur laquelle est agenouillé un homme plus grand que le vaisseau. Tout semble perdu, mais la Vierge de Laghet veille dans un nimbe de clarté, au coin du tableau. Le dévot fut sauvé. Une inscription italienne l'atteste. C'était en 1811...
... Une voiture emportée par des chevaux indociles roule dans un précipice. Les voyageurs périront, fracassés, sur les rochers. Marie veille au coin du tableau dans le nimbe lumineux. Elle mit des broussailles aux flancs du précipice. Les voyageurs s'y accrochèrent et, par la suite, suspendirent ce tableau dans le cloître de Laghet, en reconnaissance. C'était en 1830...
Et toujours: en 1850, en 1860, chaque année, chaque mois, presque chaque jour des aveugles virent, des muets parlèrent, des phtisiques survécurent grâce à la dame de Laghet qui sourit doucement nimbée de jaune au coin des tableaux...
Vers dix heures, on entendit des chants italiens. Les pèlerins piémontais arrivaient, las, mais courageux et fervents.
Leurs pieds nus étaient chaussés de poussière. Les yeux brillaient dans les faces maigres et énergiques. Les femmes avaient attaché des feuilles de figuier sur leur tête pour se garantir du soleil de juillet. Quelques-unes mordaient des morceaux de polenta sur lesquels se posaient les tourbillons de mouches soulevées sur leur passage. Des enfants teigneux grignotaient des caroubes ramassées en route. Les Piémontais arrivaient en bandes compactes et interminables. Comme ils étaient gueux, ils venaient à pied du fond de leurs provinces. Tous, hommes et femmes, portaient au-dessus de leurs vêtements le scapulaire brun du Mont-Carmel. La plupart chantaient. Un gars que la pelade avait rendu chauve comme César, serrait entre ses dents une guimbarde qu'il tenait de la main gauche, tandis que de la droite il faisait vibrer son instrument pour accompagner le cantique.
Ceux qui étaient sains portaient les malades à tour de rôle. Un vieillard marchait courbé sous le poids d'un jeune homme, dont les deux jambes avaient été broyées en quelque accident. Il semblait évident qu'aussi puissante fût-elle, Marie ne lui rendrait pas ses jambes. Mais qu'importe au croyant? La Foi est aveugle.
Une fille d'une beauté non pareille, mais dont le visage très pale était semé de taches de rousseur, était portée sur un brancard par sa mère et son frère.
Des béquillards sautillaient de-ci, de-là.
À la vue du couvent et au son des cloches que les moines mirent en branle à ce moment, les Piémontais sentirent leur courage renaître. Leurs chants devinrent plus ardents. Leurs supplications montèrent plus ferventes vers la Vierge, dont le nom revenait toujours comme une litanie:
Leurs yeux se levaient au ciel, peut-être en l'espoir d'y voir paraître, en haut, à gauche ou à droite, comme au coin des tableaux votifs, la Vierge de Laghet, nimbée de soleil. Mais le ciel latin restait pur.
En arrivant devant l'église, un homme poussa un cri lamentable et s'abattit en vomissant des flots de sang.
Dans le cloître, une femme tomba en une crise d'épilepsie navrante.
Les pèlerins chantaient. Ils firent dix fois le tour du cloître. Lorsque vint l'heure de la grand'messe, ils entrèrent dans l'église éblouissante d'ors et de flammes de cierges. Les pèlerins humaient avec délices l'odeur d'encens et de cire. Ils s'émerveillaient pieusement des balcons dorés, des colonnes à torsardes, de tout le luxe en stuc du style jésuite.
Un enfant, porté dans les bras de sa mère, criait en tendant les mains vers les navires, les béquilles, les cœurs d'or ou d'argent suspendus aux parois de la nef et du chœur. L'enfant prenait ces ex-votos pour des jouets. Tout-à-coup il se mit à crier: «Bambola» en agitant ses petits bras vers la Vierge miraculeuse, qui, engoncée dans une robe raide de velours chargé de pierreries, souriait sur l'autel. L'enfant pleurait et criait «Bambola», c'est-à-dire poupée, car le simulacre prodigieux et honorable n'est pas autre chose.
Le chœur s'emplit de moines. L'un d'eux vêtu d'habits sacerdotaux monta à l'autel. Les pèlerins et les moines chantèrent à l'unisson. L'accent des moines était pareil à celui des pèlerins venus à pied du Piémont, le matin.
Il y avait de vieux Carmes courbés, dont la voix chevrotait pour répondre, lorsque l'officiant disait: Dominous vobiscoum.
Il y en avait de jeunes, qui, certainement, n'avaient pas encore prononcé de vœux perpétuels.
L'un, grand, fort, et qui portait une couronne de cheveux bruns et drus autour du crâne rasé, se tourna un instant face à la nef où la fille qu'on avait portée sur le brancard se dressa soudain, criant:
—Amedeo! Amedeo! puis retomba, épuisée.
Sa mère et son frère s'empressèrent autour d'elle, tandis que des pèlerins chuchotaient:
—Un miracle! un miracle! L'Apollonia qui, depuis trois ans, ne s'est tenue debout vient de se dresser.
Dans le chœur, le moine avait tressailli et brusquement s'était détourné. Les chants avaient cessé. C'était l'instant de l'élévation, tous ceux qui le pouvaient s'étaient agenouillés. Dans le silence, on entendait distinctement le garçon aux jambes coupées implorer un miracle. Sa voix jeune vibrait en paroles ferventes. Les mots piémontais sonnaient fièrement, concis et distincts:
—Je te le demande, Vierge sainte! moi pauvre estropié, moi, le caganido (excrément du nid), guéris-moi! Rends-moi mes deux jambes afin que je puisse gagner ma vie.
Alors la voix devenait dure et impérieuse:
—M'entends-tu? m'entends-tu? guéris-moi!
Et cela continuait en hoquets blasphématoires, en imprécations hurlées:
—Guéris-moi! sacramento! ou je te casserai la gueule!
À ce moment, la clochette qui tinta fit s'incliner les fronts, tandis que le prêtre élevait l'hostie. L'estropié continuait ses prières mêlées de blasphèmes. La clochette sonna pour la troisième fois. Alors on cria de nouveau:
—Amedeo! Amedeo!
Et les pèlerins, relevant vivement la tête, virent l'Apollonia retomber sur son brancard.
Dans le chœur, le moine se dressa. Il ouvrit la grille et s'avança vers la malade, qui murmurait encore:
—Amedeo! Amedeo!
Il lui demanda durement en son dialecte:
—Que veux-tu?
Elle répondit:
—Basmé... (Embrasse-moi)...
Le moine tremblait, les larmes lui vinrent aux paupières. La mère d'Apollonia le regarda craintivement et lui dit en montrant sa fille:
—Elle est malade.
Et elle insistait:
—Malade! malade! Marota! marota!
Apollonia épuisée le regardait et murmurait:
—Basmé Amedeo! Depuis que tu es parti, les jours furent obscurs comme dans la gueule du loup.
Sa mère répéta le dernier membre de phrase:
—... Schïr cmé'n bucca a u luv.
Penché sur la malade, le moine l'embrassa doucement en disant:
—Apollonia...
Tandis qu'elle murmurait:
—Amedeo...
La mère dit:
—Amedeo, tu peux encore quitter le couvent. Reviens avec nous. Elle mourra sans toi.
Il répétait:
—Apollonia...
Puis, se dressant, décidé, il souleva sa cuculle, la fit passer par-dessus la tête et la laissa tomber. Il dénoua sa cordelière, déboutonna le froc, s'en dévêtit et apparut comme un rude ouvrier piémontais, en tricot et pantalon de velours bleu soutenu par la ceinture de laine rouge.
Dans le fond de l'église, on entendait les rires étouffés des filles monégasques, on distinguait les mots de: «Piafou! Piafi!» qui désignent les Piémontais.
L'enfant qui voulait la Vierge pour poupée pleurait. Sa mère le grondait à haute voix parce qu'elle ne voyait plus à son cou le ruban maintenant la main fermée en corail qui protège les enfants contre les sorts.
Le moine regardait les pèlerins. Il se sentait leur frère, vêtu comme eux et parlant leur dialecte. Tous le contemplaient extasiés, chuchotant:
—Le miracle...
Il fit signe au frère d'Apollonia. Les deux hommes se baissèrent pour soulever le brancard.
L'estropié hurlait:
—Sacramento! guéris-moi! canaille! chienne! ou je te crache au visage.
Amédée prononça tout haut:
—Venez, vous autres, retournons en Piémont.
Et portant le brancard, il sortit suivi de la foule des pèlerins qui criaient:
—Miracle.
Dehors, Apollonia, les yeux hagards, se dressant sur le brancard, haleta:
—Basmé! Amedeo!
Il posa le brancard sur le sol et s'agenouilla. Elle prit sa main, et retomba inerte. Il l'embrassa, éperdu, disant de petits mots tendres. Un médecin venu au pèlerinage par curiosité s'approcha, examina la pauvre fille et déclara:
—C'est fini, elle est morte.
Amédée se dressa, livide. Il regarda les Piémontais qui se taisaient consternés. Puis, levant son poing vers le ciel très bleu, il s'écria:
—Frères chrétiens, le monde est mal fait!
Et il rentra dans le cloître, pour toujours...
Les femmes faisaient des signes de croix, les hommes répétaient l'exclamation douloureuse du moine, en hochant la tête:
—Fradei cristiang, ir mund l'é mal fâa.
La mère écartait les mouches qui venaient aux yeux et sur la bouche de la morte. Les mules piaffaient dans les écuries. Des auberges venait le bruit de la vaisselle entrechoquée. Dans le cloître, on chantait toujours la litanie attristante dominée par le nom de la Vierge:
De nouveaux pèlerins arrivaient. D'autres s'en allaient joyeux et ceinturés d'un grand rosaire, à grains gros comme des noix. Dans les futaies, assez loin, un coucou faisait entendre, à intervalles réguliers, sa double note paisible et invariable...
LA DISPARITION D'HONORÉ SUBRAC
En dépit des recherches les plus minutieuses, la police n'est pas arrivée à élucider le mystère de la disparition d'Honoré Subrac.
Il était mon ami, et comme je connaissais la vérité sur son cas, je me fis un devoir de mettre la justice au courant de ce qui s'était passé. Le juge qui recueillit mes déclarations prit avec moi, après avoir écouté mon récit, un ton de politesse si épouvantée que je n'eus aucune peine à comprendre qu'il me prenait pour un fou. Je le lui dis. Il devint plus poli encore, puis, se levant, il me poussa vers la porte, et je vis son greffier, debout, les poings serrés, prêt à sauter sur moi si je faisais le forcené.
Je n'insistai pas. Le cas d'Honoré Subrac est, en effet, si étrange que la vérité paraît incroyable. On a appris par les récits des journaux que Subrac passait pour un original. L'hiver comme l'été, il n'était vêtu que d'une houppelande et n'avait aux pieds que des pantoufles. Il était fort riche, et, comme sa tenue m'étonnait, je lui en demandai un jour la raison:
—C'est pour être plus vite dévêtu, en cas de nécessité, me répondit-il. Au demeurant, on s'accoutume vite à sortir peu vêtu. On se passe fort bien de linge, de bas et de chapeau. Je vis ainsi depuis l'âge de vingt-cinq ans et je n'ai jamais été malade.
Ces paroles, au lieu de m'éclairer, aiguisèrent ma curiosité.
—Pourquoi donc, pensai-je, Honoré Subrac a-t-il besoin de se dévêtir si vite?
Et je faisais un grand nombre de suppositions...
Une nuit que je rentrais chez moi—il pouvait être une heure, une heure un quart—j'entendis mon nom prononcé à voix basse. Il me parut venir de la muraille que je frôlais. Je m'arrêtai désagréablement surpris.
—N'y a-t-il plus personne dans la rue? reprit la voix. C'est moi, Honoré Subrac.
—Où êtes-vous donc? m'écriai-je, en regardant de tous côtés sans parvenir à me faire une idée de l'endroit où mon ami pouvait se cacher.
Je découvris seulement sa fameuse houppelande gisant sur le trottoir, à côté de ses non moins fameuses pantoufles.
—Voilà un cas, pensai-je, où la nécessité a forcé Honoré Subrac à se dévêtir en un clin d'œil. Je vais enfin connaître un beau mystère.
Et je dis à haute voix:
—La rue est déserte, cher ami, vous pouvez apparaître.
Brusquement, Honoré Subrac se détacha en quelque sorte de la muraille contre laquelle je ne l'avais pas aperçu. Il était complètement nu et, avant tout, il s'empara de sa houppelande qu'il endossa et boutonna le plus vite qu'il put. Il se chaussa ensuite et, délibérément, me parla en m'accompagnant jusqu'à ma porte.
—Vous avez été étonné! dit-il, mais vous comprenez maintenant la raison pour laquelle je m'habille avec tant de bizarrerie. Et cependant vous n'avez pas compris comment j'ai pu échapper aussi complètement à vos regards. C'est bien simple. Il ne faut voir là qu'un phénomène de mimétisme... La nature est une bonne mère. Elle a départi à ceux de ses enfants que des dangers menacent, et qui sont trop faibles pour se défendre, le don de se confondre avec ce qui les entoure... Mais, vous connaissez tout cela. Vous savez que les papillons ressemblent aux fleurs, que certains insectes sont semblables à des feuilles, que le caméléon peut prendre la couleur qui le dissimule le mieux, que le lièvre polaire est devenu blanc comme les glaciales contrées où, couard autant que celui de nos guérets, il détale presque invisible.
C'est ainsi que ces faibles animaux échappent à leurs ennemis par une ingéniosité instinctive qui modifie leur aspect.
Et moi, qu'un ennemi poursuit sans cesse, moi, qui suis peureux et qui me sens incapable de me défendre dans une lutte, je suis semblable à ces bêtes: je me confonds à volonté et par terreur avec le milieu ambiant.
J'ai exercé pour la première fois cette faculté instinctive, il y a un certain nombre d'années déjà. J'avais vingt-cinq ans, et, généralement, les femmes me trouvaient avenant et bien fait. L'une d'elles, qui était mariée, me témoigna tant d'amitié que je ne sus point résister. Fatale liaison!... Une nuit, j'étais chez ma maîtresse. Son mari, soi-disant, était parti pour plusieurs jours. Nous étions nus comme des divinités, lorsque la porte s'ouvrit soudain, et le mari apparut un revolver à la main. Ma terreur fut indicible, et je n'eus qu'une envie, lâche que j'étais et que je suis encore: celle de disparaître. M'adossant au mur, je souhaitai me confondre avec lui. Et l'événement imprévu se réalisa aussitôt. Je devins de la couleur du papier de tenture, et mes membres, s'aplatissant dans un étirement volontaire et inconcevable, il me parut que je faisais corps avec le mur et que personne désormais ne me voyait. C'était vrai. Le mari me cherchait pour me faire mourir. Il m'avait vu, et il était impossible que je me fusse enfui. Il devint comme fou, et, tournant sa rage contre sa femme, il la tua sauvagement en lui tirant six coups de revolver dans la tête. Il s'en alla ensuite, pleurant désespérément. Après son départ, instinctivement, mon corps reprit sa forme normale et sa couleur naturelle. Je m'habillai, et parvins a m'en aller avant que personne ne fût venu... Cette bienheureuse faculté, qui ressortit au mimétisme, je l'ai conservée depuis. Le mari, ne m'ayant pas tué, a consacré son existence à l'accomplissement de cette tâche. Il me poursuit depuis longtemps à travers le monde, et je pensais lui avoir échappé en venant habiter à Paris. Mais, j'ai aperçu cet homme, quelques instants avant votre passage. La terreur me faisait claquer des dents. Je n'ai eu que le temps de me dévêtir et de me confondre avec la muraille. Il a passé près de moi, regardant curieusement cette houppelande et ces pantoufles abandonnées sur le trottoir. Vous voyez combien j'ai raison de m'habiller sommairement. Ma faculté mimétique ne pourrait pas s'exercer si j'étais vêtu comme tout le monde. Je ne pourrais pas me déshabiller assez vite pour échapper à mon bourreau, et il importe, avant tout, que je sois nu, afin que mes vêtements, aplatis contre la muraille, ne rendent pas inutile ma disparition défensive.
Je félicitai Honoré Subrac d'une faculté dont j'avais les preuves et que je lui enviais...
Les jours suivants, je ne pensai qu'à cela et je me surprenais, à tout propos, tendant ma volonté dans le but de modifier ma forme et ma couleur. Je tentai de me changer en autobus, en Tour Eiffel, en Académicien, en gagnant du gros lot. Mes efforts furent vains. Je n'y étais pas. Ma volonté n'avait pas assez de force, et puis il me manquait cette sainte terreur, ce formidable danger qui avait réveillé les instincts d'Honoré Subrac...
Je ne l'avais point vu depuis quelque temps, lorsqu'un jour, il arriva affolé:
—Cet homme, mon ennemi, me dit-il, me guette partout. J'ai pu lui échapper trois fois en exerçant ma faculté, mais j'ai peur, j'ai peur, cher ami.
Je vis qu'il avait maigri, mais je me gardai de le lui dire.
—Il ne vous reste qu'une chose à faire, déclarai-je. Pour échapper à un ennemi aussi impitoyable: partez! Cachez-vous dans un village. Laissez-moi le soin de vos affaires et dirigez-vous vers la gare la plus proche.
Il me serra la main en disant:
—Accompagnez-moi, je vous en supplie, j'ai peur!
Dans la rue, nous marchâmes en silence. Honoré Subrac tournait constamment la tête, d'un air inquiet. Tout à coup, il poussa un cri et se mit à fuir en se débarrassant de sa houppelande et de ses pantoufles. Et je vis qu'un homme arrivait derrière nous en courant. J'essayai de l'arrêter. Mais il m'échappa. Il tenait un revolver qu'il braquait dans la direction d'Honoré Subrac. Celui-ci venait d'atteindre un long mur de caserne et disparut comme par enchantement.
L'homme au revolver s'arrêta stupéfait, poussant une exclamation de rage, et, comme pour se venger du mur qui semblait lui avoir ravi sa victime, il déchargea son revolver sur le point où Honoré Subrac avait disparu. Il s'en alla ensuite, en courant...
Des gens se rassemblèrent, des sergents de ville vinrent les disperser. Alors, j'appelai mon ami. Mais il ne me répondit pas.
Je tâtai la muraille, elle était encore tiède, et je remarquai que, des six balles de revolver, trois avaient frappé à la hauteur d'un cœur d'homme, tandis que les autres avaient éraflé le plâtre, plus haut, là où il me sembla distinguer vaguement, vaguement, les contours d'un visage.
LE MATELOT D'AMSTERDAM
Le brick hollandais, l'Alkmaar, revenait de Java, chargé d'épices et d'autres matières précieuses.
Il fit escale à Southampton, et les matelots eurent permission de descendre à terre.
L'un d'eux, Hendrijk Wersteeg, emportait un singe sur l'épaule droite, un perroquet sur l'épaule gauche, et, en bandoulière, un ballot de tissus indiens qu'il avait l'intention de vendre dans la ville ainsi que ses animaux.
On était au commencement du printemps, et la nuit tombait encore de bonne heure. Hendrijk Wersteeg marchait d'un bon pas dans les rues un peu brumeuses que la lumière du gaz n'éclairait qu'à peine. Le matelot pensait à son prochain retour à Amsterdam, à sa mère qu'il n'avait pas vue depuis trois ans, à sa fiancée qui l'attendait à Monikendam. Il supputait l'argent qu'il retirerait de ses animaux et de ses étoffes, et il cherchait la boutique où il pourrait vendre ces marchandises exotiques.
Dans Above Bar Street, un monsieur très correctement mis l'aborda, en lui demandant s'il cherchait un acheteur pour son perroquet:
—Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire. J'ai besoin de quelqu'un qui me parle sans que j'aie à lui répondre, et je vis tout seul.
Comme la plupart des matelots hollandais, Hendrijk Wersteeg parlait l'anglais. Il fit son prix qui convint à l'inconnu.
—Suivez-moi, dit ce dernier. J'habite assez loin. Vous mettrez vous-même le perroquet dans une cage que j'ai chez moi. Vous déballerez vos étoffes, et peut-être en trouverai-je à mon goût.
Tout heureux de l'aubaine, Hendrijk Wersteeg s'en alla avec le gentleman, auquel, dans l'espoir de le lui vendre aussi, il fit, en route, l'éloge de son singe, qui était, disait-il, d'une race fort rare, une de celles dont les individus résistent le mieux au climat de l'Angleterre et qui s'attachent le plus à leur maître.
Mais, bientôt, Hendrijk Wersteeg cessa de parler. Il dépensait ses paroles en pure perte, car l'inconnu ne lui répondait pas et ne semblait même point l'écouter.
Ils continuèrent leur route en silence, l'un à côté de l'autre. Seuls, regrettant leurs forêts natales, aux tropiques, le singe, effrayé dans la brume, poussait parfois un petit cri semblable au vagissement d'un enfant nouveau-né, le perroquet battait des ailes.
Au bout d'une heure de marche, l'inconnu dit brusquement:
—Nous approchons de chez moi.
Ils étaient sortis de la ville. La route était bordée de grands parcs, clos de grilles; de temps en temps brillaient, à travers les arbres, les fenêtres éclairées d'un cottage, et l'on entendait, à intervalles, dans le lointain, le cri sinistre d'une sirène, en mer.
L'inconnu s'arrêta devant une grille, tira de sa poche un trousseau de clefs, et ouvrit la porte qu'il referma après que Hendrijk l'eut franchie.
Le matelot était impressionné, il distinguait à peine, dans le fond d'un jardin, une petite villa d'assez bonne apparence, mais dont les persiennes fermées ne laissaient passer aucune lumière.
L'inconnu silencieux, la maison sans vie, tout cela était assez lugubre. Mais Hendrijk se souvint que l'inconnu habitait seul:
—C'est un original! pensa-t-il, et comme un matelot hollandais n'est pas assez riche pour qu'on l'attire dans le but de le dévaliser, il eut honte de son moment d'anxiété.
—Si vous avez des allumettes, éclairez-moi, dit l'inconnu en introduisant une clef dans la serrure qui fermait la porte du cottage.
Le matelot obéit, et, dès qu'ils furent à l'intérieur de la maison, l'inconnu apporta une lampe, qui éclaira bientôt un salon meublé avec goût.
Hendrijk Wersteeg était complètement rassuré. Il nourrissait déjà l'espoir que son bizarre compagnon lui achèterait une bonne partie de ses étoffes.
L'inconnu, qui était sorti du salon, revint avec une cage:
—Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le placerai sur un perchoir que lorsqu'il sera apprivoisé et saura dire ce que je veux qu'il dise.
Puis, après avoir fermé la cage où l'oiseau s'effarait, il pria le matelot de prendre la lampe et de passer dans la pièce voisine où se trouvait, disait-il, une table commode pour y étaler des étoffes.
Hendrijk Wersteeg obéit et alla dans la chambre qui lui était indiquée. Aussitôt, il entendit la porte se refermer derrière lui, la clef tourna. Il était prisonnier.
Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut se ruer contre la porte pour l'enfoncer. Mais une voix l'arrêta.
—Un pas et vous êtes mort, matelot!
Levant la tête, Hendrijk vit par une lucarne qu'il n'avait pas encore aperçue, le canon d'un revolver braqué sur lui. Terrifié, il s'arrêta.
Il n'y avait pas à lutter, son couteau ne pouvait lui servir dans la circonstance; un revolver même eût été inutile. L'inconnu qui le tenait à sa merci s'abritait derrière le mur, à côté de la lucarne d'où il surveillait le matelot, et où passait seule la main qui braquait le revolver.
—Écoutez-moi bien, dit l'inconnu, et obéissez. Le service forcé que vous allez me rendre sera récompensé. Mais vous n'avez pas le choix. Il faut m'obéir sans hésiter, sinon je vous tuerai comme un chien. Ouvrez le tiroir de la table... Il y a là un revolver à six coups, chargé de cinq balles... Prenez-le.
Le matelot hollandais obéissait presque inconsciemment. Le singe, sur son épaule poussait des cris de terreur et tremblait. L'inconnu continua:
—Il y a un rideau au fond de la chambre. Tirez-le.
Le rideau tiré, Hendrijk vit une alcôve, dans laquelle, sur un lit, pieds et mains liés, bâillonnée, une femme le regardait avec des yeux pleins de désespoir.
—Détachez les liens de cette femme, dit l'inconnu, et ôtez-lui son bâillon.
L'ordre exécuté, la femme, toute jeune et d'une beauté admirable, se jeta à genoux du côté de la lucarne en s'écriant:
—Harry, c'est un guet-apens infâme! Vous m'avez attirée dans cette villa pour m'y assassiner. Vous prétendiez l'avoir louée afin que nous y passions les premiers temps de notre réconciliation. Je croyais vous avoir convaincu. Je pensais que vous étiez finalement certain que je n'ai jamais été coupable!... Harry! Harry! je suis innocente!
—Je ne vous crois pas, dit sèchement l'inconnu.
—Harry, je suis innocente! répéta la jeune dame d'une voix étranglée.
—Ce sont vos dernières paroles, je les enregistre avec soin. On me les répétera toute ma vie. Et la voix de l'inconnu trembla un peu, mais redevint ferme aussitôt: Car je vous aime encore, ajouta-t-il, si je vous aimais moins, je vous tuerais moi-même. Mais cela me serait impossible, car je vous aime...
Maintenant, matelot, si avant que je n'aie compté jusqu'à dix, vous n'avez pas logé une balle dans la tête de cette femme, vous tomberez mort à ses pieds. Un, deux, trois...
Et avant que l'inconnu eût eu le temps de compter jusqu'à quatre, Hendrijk affolé, tira sur la femme qui, toujours à genoux, le regardait fixement. Elle tomba la face contre le sol. La balle l'avait frappée au front. Aussitôt, un coup de feu parti de la lucarne, vint frapper le matelot à la tempe droite. Il s'affaissa contre la table, tandis que le singe, poussant des cris aigus d'épouvante, se cachait dans sa vareuse.
Le lendemain, des passants ayant entendu des cris étranges venus d'un cottage de la banlieue de Southampton, avertirent la police qui arriva bientôt pour enfoncer les portes.
On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot.
Le singe, sorti brusquement de la vareuse de son maître, sauta au nez de l'un des policiers. Il les effraya tous à un tel point, qu'ayant fait quelques pas en arrière, ils l'abattirent à coups de revolver avant d'oser approcher de nouveau.
La justice informa. Il parut clair que le matelot avait tué la dame et s'était suicidé ensuite. Néanmoins, les circonstances du drame paraissaient mystérieuses. Les deux cadavres furent identifiés sans peine, et l'on se demanda comment lady Finngal, femme d'un pair d'Angleterre, s'était trouvée seule, dans une maison de campagne isolée, avec un matelot arrivé la veille à Southampton.
Le propriétaire de la villa ne put donner aucun renseignement propre à éclairer la justice. Le cottage avait été loué, huit jours avant le drame, à un soi-disant Collins, de Manchester, qui d'ailleurs demeura introuvable. Ce Collins portait des lunettes, il avait une longue barbe rousse qui pouvait fort bien être fausse.
Le lord arriva de Londres, en toute hâte. Il adorait sa femme, et sa douleur faisait peine à voir. Comme tout le monde, il ne comprenait rien à cette affaire.
Depuis ces événements, il s'est retiré du monde. Il vit dans sa maison de Kensington, sans autre compagnie qu'un domestique muet et un perroquet qui répète sans cesse:
—Harry, je suis innocente!
HISTOIRE D'UNE FAMILLE VERTUEUSE,
D'UNE HOTTE ET D'UN CALCUL
Un matin, à cinq heures, une insomnie m'avait fait me lever et sortir. C'était la fin de mars. Les rues bleuissaient, froides et désertes. Des porteurs de journaux passaient. Les sous-sols des boulangeries laissaient sortir la chaleur de la dernière fournée, et des gens nus et enfarinés gesticulaient, tachés de lueurs venues du brasier. Je suivis le boulevard de Courcelles et longeai le parc Monceau, à cette heure plein de chants d'oiseaux et du mystère suscité par l'étang que veille la colonnade ruinée, tandis que les arbres élançaient le galbe de leurs fûts et secouaient leur frondaison nouvelle.
Un homme passa, tenant un crochet, une lanterne sourde, et chargé d'une hotte. Je le suivis et le vis s'approcher successivement de plusieurs boîtes à ordures où il fouillait avec son crochet. Après avoir visité quelques boîtes, l'homme, voyant que je ne le quittais pas, se retourna et souleva sa lanterne, qu'il darda sur ma face afin de m'examiner. En même temps il m'apostropha:
—Voudriez-vous, me faire concurrence?
—Dieu garde! m'écriai-je. Je suis seulement curieux et voudrais vous accompagner afin de visiter votre hotte sous votre surveillance, chez vous.
Il dit:
—J'y consens. Mais ne me troublez pas, suivez-moi sans rien dire.
J'obéis. Nous errâmes ainsi jusque vers neuf heures du matin. Vers six heures, nous passâmes aux Halles. Je vis, près de la fontaine des Innocents, un homme vêtu de haillons multicolores comme une mosaïque, agenouillé devant un tas d'ordures, et cherchant des bribes d'aliments putrides qu'il mangeait avidement. Il était nu-tête et ses cheveux pendaient, roux comme ceux d'un Christ. Vers sept heures et demie, nous traversâmes le pont d'Austerlitz et croisâmes un char plein de peaux de moutons dont l'odeur m'épouvanta, bien que j'eusse déjà flairé tant de tas d'ordures depuis l'aube.
La hotte de mon compagnon étant pleine, nous gagnâmes rapidement la place d'Italie, puis nous sortîmes de Paris, car le chiffonnier demeurait au Kremlin-Bicêtre.
Il me fit entrer dans sa bicoque donnant sur un terrain vague. Cette demeure exhalait une odeur nauséabonde. Le chiffonnier me présenta sa famille. C'était d'abord sa femme enceinte, dont le ventre soulevait la jupe presque jusqu'aux genoux. Son mari l'excusa:
—Elle est féconde, monsieur, et belle aussi. Mais les vêtements ne lui sont pas avantageux. Nue, son ventre s'arrondit comme une perle.
Il cria:
—Nicolas! et me dit: C'est mon fils.
Nicolas, gars de treize ans, bien fait, peu vêtu et débraillé comme un Attys, me fit des courbettes. Je dis à son père:
—Belle progéniture, mon compagnon, que la vôtre: Nicolas vous fait honneur. Ses vêtements ouverts montrent sa peau délicate que la crasse orne d'ombres. Il est fait comme le Prince, Charmant et
La tour d'ivoire se dresse
sainement, vertueusement.
Puis, le chiffonnier fit venir une fille de quinze ans, svelte, înelle, coiffée d'une énorme tignasse huileuse. Cette fille s'appelait Geneviève. Je la saluai lyriquement:
—Ses cheveux distillent de l'huile comme l'olive, mais sa peau, au contraire de celle de la Truitonne du conte de fées, n'est pas huileuse. Ses dents sont belles comme des gousses d'ail. Ses yeux sont noirs comme les fruits du micocoulier. Ses lèvres sont comme deux tranches de bigarade et en ont peut-être la saveur amère. Son fichu qui palpite écrase sans raison les arbouses de ses seins. Mon compère, mon compère, d'avoir une si belle famille, vous êtes plus enviable qu'un empereur!
Le chiffonnier sourit et dit glorieusement:
—J'en descends. Je me nomme Pertinax Restif, pour vous servir.
—Quoi! m'écriai-je, descendriez-vous de cet imprimeur trop vertueux, si vertueux qu'il en paraissait abject? On le prit pour un domestique le 21 mars 1756... Le saviez-vous? Il était en gros bergopzom vert, à glands et brandebourgs, avec un gros manchon d'ours, à ceinture de poil... Il se promenait avec une femme, une des seules qu'il eût traitée en sœur. Une dame les appela et leur demanda: «Êtes-vous gens de maison!...» Vous descendez de Restif de La Bretonne et, comme lui, êtes vertueux!
Le chiffonnier prit un air sévère, en disant:
—Plus vertueux que lui!
Je ne le crus pas, et pourtant j'ajoutai sérieusement:
—Votre médiocrité n'a que ce qu'elle mérite. Vous n'êtes que des chiffonniers.
Pertinax Restif gesticula évasivement en souriant narquoisement. Il fit quelques pas de rigaudon, puis dit en me regardant dans le blanc des yeux:
—Cette mode de baller est passée. Soit, mais j'aime cette danse. La vertu n'est plus de mode, soit! mais je l'aime... Je suis un Lyonnais, un gône natif de la Croix-Rousse. Après mon service, j'étais marchand d'habits. J'habitais la montée du Tire-cul, où je revenais las, chaque soir, pour avoir crié: «Marchand de pattes!» depuis le matin, dans tous les quartiers. J'avais une sœur, jolie boyaude qui gagnait trois francs par jour. Nous étions orphelins et vivions ensemble. Que voulez-vous? nous n'étions coureurs ni l'un ni l'autre. La popotte, la famille, un bon chez-soi... nous étions heureux, et le bonheur engendre toute vertu. Le sang vertueux de notre ancêtre nous cria de ne point gâcher ce bonheur, d'être vertueux jusqu'au bout. Nous fîmes l'amour. Les vieux habits, les chapeaux rougis et éraillés ne rapportant pas assez, je devins chiffonnier. Je fouillai les équevilles. Des trouvailles me récompensaient parfois de fouilles souvent infructueuses. Pourtant, nous vînmes ici, au Kremlin-Bicêtre. Je continuai mon métier, chaque matin. À Paris, au lieu d'équevilles, je fouille les ordures: le nom seul a changé. Et je vis heureusement, vertueusement, élevant ces enfants que m'a donnés mon épouse, ma sœur.
J'écoutai avec peine ce récit. Un malaise indéfinissable faisait battre mes tempes, et j'éprouvais un grand dégoût pour cette famille et l'odeur de sa maison. La Thamar de Pertinax Restif écoutait droite et les yeux hagards. Sa face défigurée par le masque de la grossesse s'allongeait comme celle d'une serve mal nourrie. Sa lippe pendait, en signe atavique de bonté, et, un peu de salive s'écoulant sans mousser, dénotait un abrutissement honnête et une vertu de chienne. Ses bras ballaient. À un moment, elle souleva sa main droite pour gratter sa tête peut-être pouilleuse. Je lui vis à l'annulaire une vilaine bague dont le chaton sertissait une opale: pierre de malheur, gemme infâme, mélange immonde de pissat, de crachats, de sperme et d'yeux écrasés. Les enfants, pendant le récit de leur père, s'étaient mis à pleurer. Ils avaient saisi ses mains et les baisaient en les mouillant de leurs larmes. Devant toute cette vertu, mon âme elle-même devint douceâtre, mon cerveau s'emplit des idées les plus médiocres. Des larmes montèrent à mes paupières. Tout devint trouble, opalin, autour de moi. Mais, par bonheur, des sanglots refoulés ayant imprimé un roulis au ventre de la Thamar, je souris, riotai, rigolai, et m'inclinai débonnairement pour baiser la main de cette femme qui, d'émotion, secouait sa panse.
Comme s'il eût craint une parturition soudaine, Pertinax Restif regardait avec une sollicitude inquiète ce ventre agité. Il murmurait seulement:
—Ventre sororal de mon épouse. Ô ma perle... ma perle fine!
Ce fut alors que cette femme sentimentale prononça les seules paroles que j'aie entendues d'elle:
—Les perles meurent.
Cette phrase me fit de nouveau venir la larme à l'œil, tandis que Pertinax Restif déclamait à faux ces vers qu'il avait certainement composés, même le dernier:
En attendant, vivons parmi les équevilles.
Vertu, ce mot sacré n'est peut-être pas vain,
Joignons donc nos vertus, ma sœur, mon fils, ma fille...
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!
Mes larmes se séchèrent instantanément. La nudité du jeune Nicolas s'était apaisée. Je me plus à répéter: