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L'hérésiarque et Cie cover

L'hérésiarque et Cie

Chapter 24: IV LA LÈPRE
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About This Book

A sequence of linked prose pieces blends travel sketches, anecdotal encounters, and dreamlike digressions. The narrator moves through urban streets and cafés, meeting eccentric figures whose memories and monologues unfold into fantastical tales merging folklore, religious imagery, and personal recollection. Scenes shift between vivid detail and visionary reflection, often collapsing chronological boundaries and unsettling identity and time. The prose alternates ironic observation with lyrical reverie, assembling varied vignettes into a mosaic that examines how myth, memory, and anecdote together reshape perception and artistic imagination.

Près des pyramides de Malpighi,
La tour d'ivoire se dresse,
Mais penchée comme la tour de Pise.

Puis, me tournant vers le chiffonnier:

—Mon compère, mon compère, voilà où vous ont mené votre vertu et celle de M. Nicolas, votre ancêtre; vous n'êtes qu'un chiffonnier, et pourtant vous descendez d'un empereur.

Pertinax Restif parut froissé, mais il rougit d'orgueil en déclarant:

—Je suis un patriarche.

—Bien! insistai-je, patriarche! père de famille! tu tiens à perpétuer la vertu. Mais vois! Au début de la généalogie, un empereur; à la fin, un chiffonnier content de son sort. Décemment et vertueusement ton fils sera vidangeur. Heureusement pour lui, ce métier n'existe plus guère, et ce sont des machines qui vident les fosses...

Mais le reste d'orgueil de Pertinax Restif l'empêcha de comprendre. Il reprit:

—Oui, je descends d'un empereur, mais je suis un patriarche.


Et, gravement, il alla tirer d'une armoire un vieux coffret ciré, en bois de noyer. Il en tira un vélin roulé à un cylindre de buis. Je reconnus la généalogie établie par le père de Restif de la Bretonne, et transcrite par celui-ci dans l'introduction de Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé. Le chiffonnier déroula le vélin et en lut emphatiquement le début:

«Pierre Pertinax, autrement Restif, descend en ligne directe de l'empereur Pertinax, successeur de Commode, et auquel succéda Didius Julianus, élu empereur parce qu'il fut assez riche pour tenir l'enchère à laquelle les soldats avaient mis le souverain pouvoir.

«Or, l'empereur Helvius Pertinax eut un fils posthume, aussi nommé Helvius Pertinax, dont Caracalla ordonna la mort, uniquement parce qu'il était fils d'un empereur. Mais, un affranchi, qui portait le nom de son maître, s'offrit généreusement aux assassins qu'il trompa...»

Le chiffonnier s'interrompit. L'orgueil étincelait dans ses yeux. Son épouse incestueuse, et les enfants l'admiraient. Le relent de pourriture qui flottait dans la maison devint héroïque comme la puanteur d'un champ de bataille. Je tirai mon mouchoir, me mouchai bruyamment et déclarai péremptoirement:

—Mon compagnon, mon compère, vous m'avez promis de me laisser visiter votre hotte.

Les faces redevinrent honnêtes, les odeurs nauséabondes. Pertinax Restif roula le vélin sur le cylindre de buis. Il alla ranger le coffret dans l'armoire. Ensuite, il porta la hotte dans le terrain vague. Je l'y suivis. Le butin de la matinée fut répandu sur le sol. J'en examinai chaque pièce, que je passais au fur et à mesure à Pertinax Restif qui triait le tout.


Je trouvai: des timbres-poste oblitérés, enveloppes de lettres, des boîtes d'allumettes, des billets de faveur pour divers théâtres, une cuiller de métal, sans valeur, du tulle illusion froissé, des morceaux de balayeuses, des rubans fanés, des mégots de cigares, des fleurs artificielles flétries, un faux-col gauchi, des épluchures de pommes de terre, des écorces d'oranges, des pelures d'oignons, des épingles à cheveux, des cure-dents, de petits écheveaux emmêlés de cheveux, un vieux corset sur lequel s'était collée une tranche de citron, un œil de verre, une lettre froissée que je mis à part. Je la transcris:

!sig «Monsieur et cher maître,

«Excusez mon importunité. Mais, comme vous êtes un peu la cause de mes déboires, j'ai pensé que vous voudriez peut-être m'aider en l'occurrence.

«J'eusse préféré vous parler personnellement et non par lettre, mais je sais que les grands hommes sont difficiles à approcher:

Non licet omnibus adire Corinthum.

«Voici, Monsieur. J'étais élève dans le collège que les Prémontrés tiennent à Saint-Cloud. J'étais bon élève de seconde, plein de ce que l'on nommait l'esprit de la maison. Malheureusement, ou qui sait? heureusement, un externe introduisit un de vos livres dans la boîte. C'était, je m'en souviens, votre célèbre roman, dont le titre est un nom latin francisé à la Corneille: Brute! L'action de ce roman est située, d'ailleurs, dans le faubourg Saint-Germain.

«Ce livre, je l'avoue et vous le savez, est cochon par endroits. Il me perdit, monsieur. J'eus l'envie irrésistible de connaître votre œuvre entière. Par l'externe, je fis acheter: Les Roses qu'on arrose, Les Passions de la Congaye, Le Chien amoureux, et ce livre énorme, Kollioth. J'avais tout cela dans mon casier, au collège. En même temps, j'écrivis, vers et prose. Vos livres et mes écrits furent pigés. Vos livres sont à l'index, vous n'en doutez pas. Mes écrits tournaient en ridicule nombre d'institutions que les Prémontrés ont coutume d'honorer. On en conclut que je n'avais plus l'esprit de la maison. Les préjugés de mes maîtres prévalurent contre les qualités du bon élève que j'étais. On me mit à la porte, on me renvoya, monsieur, malgré les supplications de mes parents qui, dès ce jour, se séparèrent de moi, m'enjoignant de gagner ma vie et me refusant presque toute aide.

«Oui, cher Maître, je suis dans une telle situation, dont un Anglo-Saxon s'accommoderait, mais qui peut gêner un Français de quinze ans.

«Dans cette détresse, j'ai recours à vous, etc., etc.»

Suivaient diverses protestations, le nom et l'adresse.


Je continuai de fouiller les ordures. Je trouvai encore: un peigne édenté, quelques rubans de décorations tenant à des boutons de culotte, un abat-jour déchiré mais charmant, une pipe, quelques flacons à parfumerie, des fioles de pharmacie, une éponge, un paquet de cartes transparentes, non obscènes,—l'acheteur, trompé par un camelot, les avait jetées de dépit—un carnet contenant les comptes faits par une cuisinière au sujet du marché, un éventail brisé, des gants dépareillés, une brosse à dents, du marc de café, des boîtes de conserves éventrées, des os, un de ces œufs de bois que l'on met dans les chaussettes à raccommoder, et enfin une bague étrange que j'achetai au chiffonnier. Cette bague était en or, avec une pierre blanchâtre dont j'ignorais le nom. Je la payai. Puis, comme la hotte était presque vide et ne contenait plus que quelques fragments de miroir et un baromètre brisé d'où coulaient encore quelques gouttes de mercure, je me levai remerciant Pertinax Restif et promettant de revenir le visiter. Mais cet homme hocha la tête en disant:

—Revenez avant six mois, en ce cas. Car, au bout de ce temps, j'espère avoir mis de côté un pécule suffisant pour m'établir dans le sud de la France. Nous gagnerons par étapes Nice ou Monaco, de toute façon, le plus près possible de la Turbie.

—Pourquoi la Turbie? demandai-je.

Il répondit gravement:

—Parce que cette commune est le berceau de notre race, le lieu natal de mon illustre ancêtre, l'empereur romain Pertinax.

Je souris, souhaitai bonne chance et dis adieu à cet homme vertueux. Je négligeai de prendre congé de sa famille, et m'en allai sans tourner la tête.


Rentré chez moi, j'examinai les deux trouvailles qui, jetées dans des boîtes à ordures, en deux endroits de Paris, s'étaient trouvées réunies dans la hotte de Pertinax Restif. Je rangeai la lettre avec différents documents exhilarants ou navrants que je possède, et pris la bague sur moi, dans la poche de mon gilet.


Quelques jours après, je me trouvais en soirée chez de riches bourgeois. On annonça le sénateur X... et son fils. Ce sénateur était de la parenté de la maîtresse de maison, son nom était celui dont était signée la lettre de potache que j'ai donnée. Le sénateur X..., gras, laid, l'air protestant, entra, très digne, poussant devant soi son fils assez gauche, vêtu d'un uniforme de lycéen, et le visage couvert de boutons pointés de noir. Je conçus que la sévérité paternelle s'était apaisée et qu'un lycée avait accueilli le jouvenceau, que les moines avaient rejeté. Au bout de quelques moments, on annonça l'auteur de Brute! et de Kollioth. Je vis le lycéen rougir. Le grand homme entra avec désinvolture. Pendant les présentations, il fut charmant; mais rien dans sa physionomie ne décela qu'il eût quelque connaissance du cas du collégien. Celui-ci me parut du reste enchanté et persuadé que le grand homme n'avait pas tenu sa lettre. L'écrivain entouré, fêté, raconta toutes sortes d'histoires, fit la gazette de la semaine, et ce fut un mélange extraordinaire de calembours, de recettes de cuisine, de conseils pour la toilette, d'aventures personnelles et d'anecdotes de toute sorte, souvent raides et salées. Voici la dernière:

—Une actrice d'un petit théâtre est entretenue par un vieux qui, je crois, est un homme politique. Elle le trompe avec un de mes amis de qui je tiens l'histoire. Le vieillard, amoureux et jaloux à la folie, se croit aimé, comme il est juste. Il dut, il y a quelque temps, subir une opération douloureuse. L'actrice, paraît-il, ne s'enquit jamais de la santé du malade et fit même un voyage à Nice à l'époque de l'opération. Le vieillard fut affecté de cette indifférence. Lorsqu'il revit la dame en question, il lui fit des reproches. L'actrice fit semblant de ne jamais s'être doutée de la gravité du cas, et ajouta qu'ayant elle-même subi diverses opérations, pour ovaires, kyste et appendicite, elle était blasée sur ces incidents et ne craignait jamais pour la vie de quelqu'un, dès qu'elle le savait aux mains des chirurgiens. Le vieillard connut par là que l'indifférence de la belle ne venait pas d'un désamour, mais marquait seulement une confiance illimitée dans la science. L'actrice lui donna nonobstant des preuves d'amour irréfutables, et, comme il se croyait beau garçon, il ne douta pas d'être aimé, puisqu'il était aimable. Cet homme, versé dans diverses sciences sociales fort importantes, et qu'on eût pu croire sérieux, imagina un moyen bizarre, assez dégoûtant, pour commémorer sa guérison. Il invita l'actrice à un souper fort galant, tête à tête, dans un grand restaurant. Sous sa serviette, la dame trouva un étui ravissant, qu'elle ouvrit. L'étui ne contenait qu'une bague fort simple, ornée d'une pierre dont l'actrice ignorait le nom. Elle remercia le vieil amant, qui lui donna ces explications: «Cette bague, ma chère enfant, doit t'être à jamais précieuse. Qu'elle soit à jamais le souvenir de notre amour. Cette bague porte, à l'intérieur, la date gravée du jour où nous nous connûmes, et la pierre qui l'orne, c'est un calcul de ma vessie...»

À ce moment de la narration du grand homme, j'entendis haleter étrangement près de moi. Je compris que c'était le sénateur X... qui soufflait ainsi. Mais personne n'y prit garde, car on était fortement intéressé par le récit. Moi-même, j'étais occupé à tâter dans la poche de mon gilet la bague trouvée dans la botte du vertueux Pertinax Restif. L'écrivain célèbre continuait:

—L'actrice referma l'étui. Cet incident lui avait coupé l'appétit. Et la bague lui répugnait.

Une petite dame s'exclame:

—Elle avait dû en voir bien d'autres, pourtant!

—C'est vrai, repartit le narrateur, mais la nature humaine est ainsi faite. L'actrice était certainement cuirassée à l'égard de choses plus repoussantes. Néanmoins, elle ne put supporter la bague en question. Le soir même, elle la jeta aux ordures...

Un petit cri, la chute d'un corps, interrompirent le narrateur et nous firent sursauter. Le sénateur X... venait de s'abattre près de sa chaise. On s'empressa autour de lui. Il était violet, gonflé et irrémédiablement mort, comme un éléphant, du cœur brisé.

Mentalement, j'honorai cette victime de l'amour. Le lendemain, ne pouvant supporter d'avoir en ma possession la bague devenue relique, j'allai dans une église, la déposer sur un autel.

LA SERVIETTE DES POÈTES

Placé sur la limite de la vie, aux confins de l'art, Justin Prérogue était peintre. Une amie vivait avec lui et des poètes venaient le voir. Tour à tour, l'un d'eux dînait dans l'atelier où la destinée mettait, au plafond, des punaises en guise d'étoiles.

Il y avait quatre convives qui ne se rencontraient jamais à table.

David Picard venait de Sancerre; il descendait d'une famille juive christianisée, comme il y en a tant dans la ville.

Léonard Delaisse, tuberculeux, crachait sa vie d'inspiré, avec des mines à mourir de rire.

Georges Ostréole, les yeux inquiets, méditait, comme autrefois Hercule, entre les entités du carrefour.

Jaime Saint-Félix savait le plus d'histoires; sa tête pouvait tourner sur ses épaules, comme si le cou n'avait été que vissé dans le corps.

Et leurs vers étaient admirables.

Les repas n'en finissaient pas, et la même serviette servait tour à tour aux quatre poètes, mais on ne le leur disait pas.


Cette serviette, petit à petit, devint sale.

Voici du jaune d'œuf près d'une traînée sombre d'épinards. Voila des ronds de bouches vineuses et cinq marques grises laissées par les doigts d'une main au repos. Une arête de poisson a percé la trame du lin comme une lance. Un grain de riz a séché, collé dans un angle. Et de la cendre de tabac assombrit certaines parties plus que les autres.


—David, voilà votre serviette, disait l'amie de Justin Prérogue.

—Il faudra aussi penser à acheter des serviettes, disait Justin Prérogue, marque ça pour quand on aura de l'argent.

—Votre serviette est sale, David, disait l'amie de Justin Prérogue, je vous la changerai la prochaine fois. La blanchisseuse n'est pas venue cette semaine.

—Léonard, prenez votre serviette, disait l'amie de Justin Prérogue. Vous pouvez cracher dans le coffre à charbon. Comme votre serviette est sale! Je vous la changerai dès que la blanchisseuse m'aura rapporté du linge.

—Léonard, il faudra que je fasse ton portrait te représentant en train de cracher, disait Justin Prérogue, et j'ai même envie d'en faire une sculpture.


—Georges, j'ai honte de vous donner toujours la même serviette, disait l'amie de Justin Prérogue, je ne sais pas ce que fait la blanchisseuse. Elle ne me rapporte pas mon linge.

—Commençons à manger, disait Justin Prérogue.


—Jaime Saint-Félix, je suis obligée de vous donner encore la même serviette. Je n'en ai pas d'autre aujourd'hui, disait l'amie de Justin Prérogue.

Et le peintre faisait tourner la tête du poète pendant tout le repas en écoutant beaucoup d'histoires.


Et des saisons passèrent.

Les poètes se servaient tour à tour de la serviette et leurs poèmes étaient admirables.

Léonard Delaisse crachait sa vie plus comiquement encore, et David Picard se mit aussi à cracher.

La serviette vénéneuse infesta tour à tour, après David, Georges Ostréole et Jaime Saint-Félix, mais ils ne le savaient pas.

Semblable à une loque ignoble d'hôpital, la serviette se tacha du sang qui venait aux lèvres des quatre poètes, et les dîners n'en finissaient pas.


Au commencement de l'automne, Léonard Délaisse cracha le reste de sa vie.

Dans différents hôpitaux, secoués par la toux comme des femmes par la volupté, les trois autres poètes moururent à peu de jours d'intervalle. Et tous les quatre laissaient des poèmes si beaux qu'ils semblaient enchantés.

On mit leur mort au compte, non de la nourriture, mais de la malefaim et des veilles lyriques. Car, se peut-il vraiment qu'une seule serviette puisse tuer, en si peu de temps, quatre poètes incomparables?


Les convives morts, la serviette devint inutile.

L'amie de Justin Prérogue voulut la mettre au sale.

Et elle la déplia en pensant: «Elle est vraiment trop sale et elle commence à sentir mauvais.»

Mais, la serviette dépliée, l'amie de Justin Prérogue eut un étonnement et appela son ami qui s'émerveilla:

—C'est un vrai miracle! Cette serviette si sale, que tu étales avec complaisance, présente, grâce à la saleté coagulée et de diverses couleurs, les traits de notre ami défunt, David Picard.

—N'est-ce pas? murmura l'amie de Justin Prérogue.

Tous deux, en silence, regardèrent quelques instants l'image miraculeuse et puis, doucement, firent tourner la serviette.

Mais ils pâlirent aussitôt en voyant apparaître l'épouvantable aspect à mourir de rire de Léonard Délaisse s'efforçant de cracher.

Et les quatre côtés de la serviette offraient le même prodige.

Justin Prérogue et son amie virent Georges Ostréole indécis et Jaime Saint-Félix sur le point de raconter une histoire.

—Laisse cette serviette, dit brusquement Justin Prérogue.

Le linge tomba et s'étala sur le plancher.

Justin Prérogue et son amie tournèrent longtemps comme des astres autour de leur soleil, et cette Sainte-Véronique, de son quadruple regard, leur enjoignait de fuir sur la limite de l'art, aux confins de la vie.

L'AMPHION FAUX MESSIE
OU
HISTOIRES ET AVENTURES DU BARON D'ORMESAN

I
LE GUIDE

Il y avait bien quinze ans que je n'avais pas vu Dormesan, un de mes camarades de collège. Je savais seulement qu'après avoir édifié une fortune assez considérable et l'avoir dissipée, il guidait les étrangers dans Paris.

Je le rencontrai, un jour, devant un des plus grands hôtels des boulevards. Mâchonnant un cigare, il attendait patiemment des clients.

Il me reconnut le premier et m'arrêta au passage. Voyant que son visage ne me rappelait rien, il se fouilla et me tendit ensuite une carte qui portait: Baron Ignace d'Ormesan. Je le serrai dans mes bras, et, sans m'étonner de son anoblissement sans doute récent, je lui demandai si les affaires marchaient, si l'étranger donnait cette année.

—Me prendriez-vous pour un guide, s'écria-t-il indigné, un guide, un simple guide?

—Je croyais, balbutiai-je, on m'avait dit...

—Ta ta ta! Ceux qui vous l'ont dit plaisantaient. Vous me faites l'effet d'un homme qui demanderait à un peintre connu si le bâtiment marche bien. Je suis artiste, cher ami, et, qui plus est, j'ai invente mon art moi-même, et je suis seul à l'exercer.

—Un nouvel art? Peste!

—Ne vous moquez point, dit-il sur un ton sévère, je suis très sérieux.

Je m'excusai et il reprit d'un air modeste:

—Endoctriné dans tous les arts, j'y excelle: mais, toutes les carrières artistiques sont encombrées. Désespérant de me faire un nom comme peintre, je brûlai tous mes tableaux. Renonçant aux lauriers poétiques, je déchirai cent cinquante mille vers environ. Ayant ainsi institué ma liberté dans l'esthétique, j'inventai un nouvel art, fondé sur le péripatétisme d'Aristote. Je nommai cet art: l'amphionie, en souvenir du pouvoir étrange que possédait Amphion sur les moellons et les divers matériaux en quoi consistent les villes.

Au reste, ceux qui feront de l'amphionie seront appelés des amphions.

Comme à un nouvel art il fallait une nouvelle Muse et que, d'autre part, j'étais moi-même le créateur de cet art et par conséquent sa muse, j'adjoignis tout simplement à la troupe des Neuf Sœurs ma personnification féminine, sous le nom de baronne d'Ormesan. Je dois ajouter que je suis célibataire et que j'eus d'autant moins de scrupules à porter à dix le nombre des Muses, que j'étais en cela d'accord avec les lois de mon pays, relatives au système décimal.

Maintenant que voici clairement exposées, je crois, les origines historiques et les données mythologiques de l'amphionie, je veux vous l'expliquer.

L'instrument de cet art et sa matière sont une ville dont il s'agit de parcourir une partie, de façon à exciter dans l'âme de l'amphion ou du dilettante des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc.

Pour conserver les morceaux composés par l'amphion, et pour que l'on puisse les exécuter de nouveau, il les note sur un plan de la ville, par un trait indiquant très exactement le chemin à suivre. Ces morceaux, ces poèmes, ces symphonies amphioniques se nomment des antiopées, à cause d'Antiope, la mère d'Amphion.

Pour ma part, c'est à Paris que je pratique l'amphionie.

Voici une antiopée que j'ai composée ce matin même. Je l'ai intitulée: «Pro Patria». Elle est destinée, comme son titre l'indique, à inspirer l'enthousiasme, les sentiments patriotiques.

On part de la place Saint-Augustin où se trouvent une caserne et la statue de Jeanne d'Arc. On suit ensuite la rue de la Pépinière, la rue Saint-Lazare, la rue de Châteaudun jusqu'à la rue Laffitte, où l'on salue la maison Rothschild. On revient par les grands boulevards jusqu'à la Madeleine. Les grands sentiments s'exaltent à la vue de la Chambre des députés. Le ministère de la Marine, devant lequel on passe, donne une haute idée de la défense nationale, et l'on monte l'avenue des Champs-Élysées. L'émotion est extrême à voir se dresser la masse de l'Arc de Triomphe. À l'aspect du dôme des Invalides, les yeux se mouillent de larmes. On tourne vite dans l'avenue Marigny, pour conserver cet enthousiasme, qui arrive à son comble devant le palais de l'Élysée.

Je ne vous cache point que cette antiopée serait plus lyrique, aurait plus de grandeur si on pouvait la terminer devant le palais d'un roi. Mais, que voulez-vous? Il faut prendre les choses et les villes comme elles sont.

—Mais, dis-je en riant, je fais de l'amphionie tous les jours. Il ne s'agit que de promenade...

—Monsieur Jourdain!... s'écria le baron d'Ormesan, vous dites vrai, vous faisiez de l'amphionie sans le savoir.


À ce moment, une troupe d'étrangers sortit de l'hôtel; le baron se précipita et leur parla dans leur langage. Il m'appela ensuite:

—Vous le voyez, je suis polyglotte. Mais, venez avez nous. Je vais exécuter à ces touristes une antiopée résumée, quelque chose comme un sonnet amphionique. C'est un des morceaux qui me rapportent le plus. Il est intitulé: Lutèce, et, grâce à certaines licences non poétiques mais amphioniques, il me permet de montrer tout Paris en une demi-heure.

Nous montâmes, les touristes, le baron et moi, sur l'impériale de l'omnibus Madeleine-Bastille. En passant devant l'Opéra, le baron d'Ormesan l'annonça à haute voix. Il ajouta, en indiquant la succursale du Comptoir d'Escompte:

—Palais du Luxembourg, le Sénat.

Devant le Napolitain, il dit emphatiquement:

—L'Académie française.

Devant le Crédit Lyonnais, il annonça l'Élysée, et, continuant de cette façon, il avait montré, lorsque nous arrivâmes à la Bastille: nos principaux musées, Notre-Dame, le Panthéon, la Madeleine, les grands magasins, les ministères et les demeures de nos hommes illustres morts et vivants; enfin, tout ce qu'un étranger doit voir à Paris. Nous descendîmes de l'omnibus. Les touristes payèrent largement le baron d'Ormesan. J'étais émerveillé et je le lui dis. Il me remercia modestement et nous nous quittâmes.


Quelque temps après, je reçus une lettre datée de la prison de Fresnes. Elle était signée du baron d'Ormesan:

—Cher ami, m'écrivait cet artiste, j'avais composé une antiopée intitulée: La Toison d'or. Je l'exécutai un mercredi soir. Je partis de Grenelle, où j'habite, sur un bateau-mouche. C'était, comme vous pouvez le voir, une évocation savante de la fable argonautique. Vers minuit, rue de la Paix, je brisai quelques vitrines de bijoutiers. On m'arrêta assez brutalement, et on m'incarcéra sous le prétexte que je m'étais emparé de divers objets d'or qui constituaient la Toison, but de mon antiopée. Le juge d'instruction n'entend rien à l'amphionie, et je vais être condamné si vous n'intervenez pas. Vous savez que je suis un grand artiste. Proclamez-le, et délivrez-moi.

Comme je ne pouvais rien pour le baron d'Ormesan, et que je n'aime pas avoir affaire avec la Justice, je ne lui répondis même pas.

II
UN BEAU FILM

—Qui n'a pas un crime sur la conscience? demanda le baron d'Ormesan. Pour ma part, je ne les compte plus. J'en ai commis quelques-uns qui m'ont rapporté pas mal d'argent. Et si je ne suis pas millionnaire aujourd'hui, il faut accuser mes appétits plutôt que mes scrupules.

En 1901, j'avais fondé avec quelques amis la Cinematographic International Company, que nous appelions plus brièvement la C. I. C. Il s'agissait d'obtenir des films d'un très grand intérêt et de donner ensuite des représentations cinématographiques dans les principales villes d'Europe et d'Amérique. Notre programme était très bien composé. Grâce à l'indiscrétion d'un valet de chambre, nous avions pu obtenir l'intéressante scène représentant le lever du président de la République. Nous avions également cinématographié la naissance du prince d'Albanie. D'autre part, à prix d'or, en corrompant quelques fonctionnaires du Sultan, nous avions fixé à jamais, dans sa mobilité, l'impressionnante tragédie où le grand-vizir Melek-Pacha, après des adieux déchirants à ses femmes et ses enfants, but le mauvais café, par ordre de son maître, sur la terrasse de sa maison de Péra.

Il nous manquait la représentation d'un crime. Mais on ne connaît pas d'avance l'heure d'un forfait, et il est rare que les criminels agissent ouvertement.

Désespérant de nous procurer, par des moyens licites, le spectacle d'un attentat, nous décidâmes d'en organiser un dans une villa que nous louâmes à Auteuil. Nous avions d'abord pensé à engager des acteurs pour mimer le crime qui nous manquait, mais, outre que nous eussions trompé nos futurs spectateurs en leur offrant des scènes truquées, habitués que nous étions à ne cinématographier que de la réalité, nous ne pouvions être satisfaits par un simple jeu théâtral, si parfait fût-il. Nous eûmes aussi l'idée de tirer au sort celui qui d'entre nous devait se dévouer et commettre le crime qu'enregistrerait notre appareil. Mais cette perspective ne sourit à personne. Nous étions, en somme, une société d'honnêtes gens, et nul ne se souciait de perdre l'honneur, même dans un but commercial.

Une nuit, nous nous embusquâmes au coin d'une rue déserte, près de la villa que nous avions louée. Nous étions six, tous armés de revolvers. Un couple passa. C'étaient un jeune homme et une jeune femme, dont la mise recherchée nous parut très propre à fournir les éléments intéressants d'un crime sensationnel. Silencieux, nous bondîmes sur le couple, le ligottâmes et le transportâmes dans la villa. Nous l'y laissâmes sous la garde de l'un d'entre nous. Nous nous remîmes en embuscade et un monsieur à favoris blancs, en vêtements de soirée, ayant paru, nous allâmes à sa rencontre et l'entraînâmes dans la villa, malgré sa résistance. L'aspect de nos revolvers eut raison de son courage et de ses cris. Notre photographe disposa son appareil, fit la lumière convenable et se tint prêt à enregistrer le crime. Quatre d'entre nous se placèrent à côté du photographe et braquèrent leurs revolvers sur nos trois captifs. Le jeune homme et la jeune femme s'étaient évanouis. Je les déshabillai avec des attentions touchantes. À la jeune femme j'ôtai sa jupe et son corsage, et je laissai le jeune homme en bras de chemise. Puis, je m'adressai au monsieur en habit:

—Monsieur, lui dis-je, mes amis et moi nous ne vous voulons aucun mal. Mais nous exigeons de vous, et sous peine de mort, que vous assassiniez, avec le poignard que je dépose à vos pieds, cet homme et cette femme. Vous vous efforcerez avant tout de les faire revenir de leur évanouissement. Vous prendrez garde qu'ils ne vous étranglent. Et comme ils sont désarmés, nul doute que vous n'en veniez à bout.

—Monsieur me dit poliment le futur assassin, il faut bien céder à la violence. Vos dispositions sont prises et je ne veux pas tenter de vous faire revenir sur une résolution dont la raison ne m'apparaît pas clairement, mais je vous demande une grâce, une seule: permettez-moi de me masquer.

Nous nous concertâmes et reconnûmes qu'il valait mieux, pour lui aussi bien que pour nous, qu'il fût masqué. Je lui attachai sur le visage un mouchoir auquel je fis des trous à la place des yeux, et le sacripant commença son ouvrage.

Il frappa dans les mains du jeune homme. Notre appareil fonctionnait et enregistrait cette scène lugubre.

L'assassin, de la pointe de son poignard, piqua sa victime au bras. Le jeune homme bondit sur ses pieds et sauta avec une force décuplée par l'effroi sur le dos de son agresseur. Il y eut une courte lutte. La jeune femme revint aussi de son évanouissement et se précipita au secours de son ami. Mais elle tomba la première, frappée au cœur d'un coup de poignard. Puis ce fut le tour du jeune homme. Il s'affaissa, la gorge coupée. L'assassin fit bien les choses. Son mouchoir n'avait pas été dérangé pendant cette lutte. Il le conserva tant que notre appareil fonctionna:

—Êtes-vous contents, messieurs, nous demanda-t-il, et puis-je maintenant faire ma toilette?

Nous le félicitâmes, il se lava les mains, se recoiffa, se brossa.

Ensuite, l'appareil s'arrêta.


L'assassin attendit que nous eussions fait disparaître les traces de notre passage, à cause de la police qui ne manquerait pas de venir le lendemain. Nous sortîmes tous ensemble. L'assassin prit congé de nous en homme du monde. Il retournait en toute hâte à son cercle, car, point de doute qu'il ne gagnât le soir même, après une pareille aventure, des sommes fabuleuses. Nous saluâmes ce joueur, en le remerciant, et fûmes nous coucher.

Nous avions notre crime sensationnel.

Il fit un bruit énorme. Les victimes étaient la femme du ministre d'un petit État des Balkans et son amant, fils du prétendant à la couronne d'une principauté de l'Allemagne du Nord.

Nous avions loué la villa sous un faux nom, et le gérant, pour ne point avoir d'ennuis, déclara reconnaître son locataire dans le jeune prince. La police fut sur les dents pendant deux mois. Les journaux publièrent des éditions spéciales, et, comme nous avions commencé notre tournée, vous pouvez imaginer notre succès. La police ne supposa pas un instant que nous offrions la réalité de l'assassinat du jour. Nous avions cependant soin de l'annoncer en toutes lettres. Mais le public ne s'y trompa point. Il nous fit un accueil enthousiaste et, tant en Europe qu'en Amérique, nous gagnâmes de quoi distribuer aux membres de notre association, au bout de six mois, la somme de trois cent quarante-deux mille francs.

Comme le crime avait fait trop de bruit pour rester impuni, la police finit par arrêter un Levantin, qui ne put fournir d'alibi valable pour la nuit du crime. Malgré ses protestations d'innocence, il fut condamné à mort et exécuté. Nous eûmes encore bien de la chance. Notre photographe put, par un heureux hasard, assister à l'exécution, et nous corsâmes notre spectacle d'une nouvelle scène, bien faite pour attirer la foule.

Lorsqu'au bout de deux ans, pour des raisons sur lesquelles je ne m'étendrai pas, notre association fut dissoute, j'avais touché, pour ma part, plus d'un million, que je reperdis aux courses l'année suivante.

III
LE CIGARE ROMANESQUE

—Il y a de cela quelques années, me dit le baron d'Ormesan, un de mes amis me donna une boîte de havanes, qu'il me recommanda comme étant de la même qualité que ceux dont le défunt roi d'Angleterre ne pouvait se passer.

Le soir, lorsque j'eus soulevé le couvercle, je me réjouis beaucoup de l'arome que répandaient les cigares merveilleux. Je les comparai aux torpilles bien rangées d'un arsenal. Arsenal pacifique! Torpilles que le rêve a inventées pour combattre l'ennui! Puis, ayant pris délicatement un des cigares, je trouvai que ma comparaison avec les torpilles était inexacte. Il ressemblait plutôt à un doigt de nègre, et la bague de papier doré contribuait à augmenter l'illusion que la belle couleur brune m'avait suggérée. Je perçai soigneusement le cigare, l'allumai et commençai à tirer avec béatitude des bouffées parfumées.

Au bout de quelques instants il ne me vint plus dans la bouche qu'une saveur désagréable, et la fumée de mon cigare me parut avoir une odeur de papier brûlé:

—Le roi d'Angleterre me paraît avoir en fait de tabac, me dis-je, des goûts moins raffinés que je n'aurais supposé. Il est possible, après tout, que la fraude si répandue de nos jours n'épargne même plus le palais et la gorge d'Édouard VII. Tout s'en va. Il n'y a plus moyen de fumer un bon cigare.

Et faisant la grimace je cessai de fumer le mien qui, décidément, sentait le carton brûlé. Je l'examinai un instant en pensant:

—Depuis que ces Américains ont la haute main sur Cuba, il se peut que la prospérité de l'île ait progressé, mais les havanes ne sont plus fumables. Ces Yankees ont sans doute appliqué aux plantations de tabac les procédés de la culture moderne, les cigarières ont été certainement remplacées par des machines. Tout cela est peut-être économique et rapide, mais le cigare y perd beaucoup. D'autant plus que celui que j'ai honte de fumer à l'instant me donne tout lieu de croire que les falsificateurs s'en mêlent et que, de vieux journaux, trempés dans de la nicotine, tiennent maintenant lieu de feuilles de tabac chez les manufacturiers havanais.

J'en étais là de mes réflexions, et j'avais défait mon cigare, afin d'examiner les éléments qui le composaient. Je ne fus pas très surpris de découvrir, disposé de telle façon qu'il n'avait pas empêché le cigare de tirer, un rouleau de papier que je m'empressai de dérouler. Il était formé d'une feuille de papier entourant, comme pour la protéger, une petite enveloppe fermée qui portait cette adresse:

Sen. Don José Hurtado y Barral,
Calle de los Angeles,
Habana.

Sur la feuille de papier, dont le bord supérieur était un peu roussi, je lus avec stupéfaction, tracées d'une écriture féminine, en espagnol, quelques lignes dont voici la traduction:

Enfermée contre mon gré dans le couvent de la Merced, je prie le bon chrétien qui aura l'idée de rechercher de quoi se compose ce mauvais cigare, d'envoyer à son adresse la lettre ci-jointe.

Étonné et très ému, je pris mon chapeau et fus mettre la lettre à la poste. Ensuite je revins chez moi et allumai un second cigare. Il était excellent, les autres aussi. Mon ami ne s'était pas trompé. Le roi d'Angleterre se connaissait fort bien en tabacs de la Havane.


Cinq ou six mois après cet incident romanesque je n'y pensais plus, lorsqu'un jour on m'annonça la visite d'un nègre et d'une négresse fort bien mis, qui me priaient instamment de les recevoir, ajoutant que je ne les connaissais pas et que leur nom sans doute ne me dirait rien.

Et c'est très intrigué que j'entrai dans le salon où l'on avait introduit le couple exotique.

Le monsieur nègre se présenta avec aisance, s'expriment dans un français très intelligible:

—Je suis, me dit-il, Don José Hurtado y Barral...

—Quoi! c'est vous? m'écriai-je très étonné, et me rappelant soudain l'histoire du cigare.

Mais, je dois avouer qu'il ne me serait jamais venu à l'idée que le Roméo havanais et sa Juliette pussent être des nègres.

Don José Hurtado y Barral reprit avec courtoisie:

—C'est moi.

Et me présentant sa compagne il ajouta:

—Voici ma femme. Elle l'est devenue grâce à votre obligeance, car des parents impitoyables l'avaient enfermée dans un couvent, où les nonnes, tout le jour, fabriquent des cigares destinés exclusivement à la cour pontificale et à celle d'Angleterre.

Je n'en revenais pas. Hurtado y Barral continua:

—Nous appartenons tous deux à de riches familles noires. Il y en a un certain nombre à Cuba. Mais, le croiriez-vous, le préjugé de la couleur existe aussi bien chez les nègres que chez les blancs.

Les parents de ma Dolorès voulaient à tout prix qu'elle épousât un blanc. Ils souhaitaient surtout pour gendre un Yankee, et, désolés de la résolution bien arrêtée qu'elle avait de m'épouser, ils la firent enfermer dans le plus grand secret au couvent de la Merced.

Ne sachant comment retrouver Dolorès, j'étais désespéré et prêt à me tuer, lorsque la lettre que vous avez eu la bonté de jeter à la poste me rendit le courage. J'enlevai ma fiancée, et depuis elle est devenue ma femme...

Et certes, monsieur, nous eussions été bien ingrats si nous n'avions pris pour but de notre voyage de noces à Paris où nous avions le devoir de venir vous remercier.

Je dirige à cette heure une des plus importantes manufactures de cigares de la Havane, et voulant vous dédommager du mauvais cigare que vous avez fumé par notre faute, je vous adresserai deux fois par an une provision de cigares du premier choix, n'attendant pour faire expédier le premier envoi que d'avoir consulté votre goût.

Don José avait appris le français à la Nouvelle-Orléans, et sa femme le parlait sans accent, car elle avait été élevée en France...


Peu de temps après, les jeunes héros de cette aventure romanesque retournèrent à La Havane. Je dois ajouter qu'ingrat, ou bientôt mécontent de son mariage, je ne sais, Don José Hurtado y Barral ne m'a jamais fait tenir les cigares qu'il m'avait promis...

IV
LA LÈPRE

Comme on venait de constater que la langue italienne n'offre que peu de difficultés, le baron d'Ormesan protesta avec l'assurance d'un homme qui parle une quinzaine d'idiomes européens ou asiatiques:

—Pas difficile, l'italien? Quelle erreur!... Il se peut que ses difficultés soient peu apparentes, mais elles n'en existent pas moins, croyez-moi. J'en ai fait l'expérience. Elles furent cause que je faillis attraper la lèpre, ce mal terrible qui, semblable aux difficultés que présente la langue italienne, se cache, semble avoir disparu, tandis qu'il n'en continue pas moins à étendre ses ravages à travers les cinq parties du monde.

—La lèpre!

—À cause de l'italien?

—Racontez-nous ça!

—Ce doit être affreux!

En écoutant ces exclamations qui prouvaient le succès de sa déclaration paradoxale, le baron d'Ormesan souriait. Je lui tendis la boîte de cigares. Il en choisit un, l'alluma, après en avoir retiré la bague qu'il mit à son auriculaire droit, selon une sotte habitude qui lui venait d'Allemagne. Puis, après avoir lancé quelques bouffées triomphantes sur ceux qui l'entouraient, il commença sur un ton de condescendance assez vaine:

—Il y a près de douze ans, je voyageais en Italie. J'étais à cette époque un linguiste très ignorant. Je parlais fort mal l'anglais et l'allemand. Pour l'italien, je macaronisais, c'est-à-dire que je me servais de mots français auxquels j'ajoutais des terminaisons sonores, j'usais aussi de mots latins; bref, je me faisais comprendre.

Je venais de parcourir à pied une partie importante de la Toscane, lorsque j'arrivai un soir, vers six heures, dans une jolie bourgade où je devais coucher. À l'unique auberge de l'endroit, on m'avertit que toutes les chambres étaient retenues par une troupe d'Anglais.

L'aubergiste me conseilla de demander asile au curé. Il me reçut fort bien et parut charmé de mon langage hybride, qu'il voulut bien, et c'était trop d'honneur, comparer à la langue du Songe de Poliphile. Je lui répondis que je me contentais d'imiter involontairement le Merlin Coccaie. Il rit beaucoup, en me disant que justement il se nommait Folengo, ce qui me parut un hasard assez extraordinaire. Ensuite, il me mena à sa chambre qu'il me montra. Je voulus refuser. Mais rien n'y fit. Ce digne abbé Folengo entendait l'hospitalité d'une façon toscane, sans doute, car il ne manifesta même pas l'intention de changer les draps de son lit. J'y devais coucher, et je ne pus trouver un prétexte pour demander au bon prêtre, et sans le froisser, des draps propres.

Je dînai tête à tête avec le curé Folengo. La chère fut si délicate que j'oubliai les draps malencontreux, dans lesquels je m'étendis vers les dix heures. Je m'endormis aussitôt. Mon sommeil durait depuis une couple d'heures, lorsque je fus éveillé par un bruit de voix qui venait de la pièce voisine. Dom Folengo causait avec sa gouvernante, respectable personne de soixante-dix ans, qui nous avait préparé le succulent repas que je digérais encore. Le curé parlait avec animation. Sa gouvernante lui répondait d'une voix aigre-douce. Un mot, qui revenait à tout propos dans leur conversation me frappa: la lèpre. Je me demandai d'abord quelle raison ils pouvaient avoir de parler de cette terrible maladie: la lèpre.

Puis, je me représentai combien l'abbé Folengo était bouffi. Ses mains étaient épaisses. Continuant, mon raisonnement, je dus convenir que le prêtre toscan était imberbe, malgré son âge assez avancé. C'en était assez. L'effroi s'empara de mon esprit. Certains villages italiens, aussi bien que certaines bourgades françaises, sont des foyers de lèpre. Et j'en étais certain. Dom Folengo était ladre. Je couchais dans le lit d'un lépreux. Les draps n'avaient même pas été changés. À ce moment les bruits de voix cessèrent. La prêtre ronfla bientôt dans la pièce voisine. Et j'entendis craquer les marches d'un escalier de bois. La gouvernante montait se coucher dans les combles. Ma terreur grandissait. Je pensai que les médecins ne sont pas d'accord au sujet de la contagion de la lèpre. Ces pensées n'étaient point faites pour me rassurer. Je me disais que l'abbé m'avait offert son lit en toute charité, puis que dans la nuit il s'était souvenu qu'il pouvait ainsi me communiquer son mal. C'est de cela qu'il parlait avec sa gouvernante, et sans doute avant de s'endormir avait-il prié Dieu pour que son imprudence n'eût pas une malheureuse issue. Couvert d'une sueur froide, je me levai et me mis à la fenêtre.

Minuit sonna à l'horloge de l'église. Bientôt je n'y tins plus. Harassé, je m'assis par terre et m'endormis appuyé contre le mur. La fraîcheur du matin m'éveilla vers quatre heures. J'éternuai une trentaine de fois, et frissonnai en regardant le lit fatal. L'abbé Folengo, que mes éternuements avaient éveillé, entra dans la chambre:

—Que faites-vous assis en chemise, contre la fenêtre? me demanda-t-il. Je pense, mon cher hôte, que vous seriez mieux dans ce lit.

Je regardais le prêtre. Son teint était rose. Il était gras, mais sa santé, je dus me l'avouer, paraissait florissante.

—Monsieur, lui dis-je, savez-vous que le climat de Paris, et celui de l'Ile-de-France en général, sont peu favorables au développement de la lèpre. Ce climat a même la salutaire propriété de faire rétrograder cette maladie. Beaucoup de lépreux asiatiques, ceux de la Colombie, en Amérique, où ce mal est des plus fréquents, donnent comme but à leur existence l'arrondissement d'un pécule suffisant à les faire vivre deux ou trois ans à Paris. Après cette période, leur ladrerie s'étant atténuée, ils retournent dans leur pays amasser un nouveau trésor qui leur permettra un nouveau séjour aux bords de la Seine.

—Où voulez-vous en venir, me demanda l'abbé Folengo, vous parlez, si je ne me trompe pas, de la lèpre, la lebbra, cette terrible maladie qui fit tant de ravages au moyen-âge.

—Elle n'en cause pas moins aujourd'hui, lui répondis-je, en le fixant sévèrement, et quant aux prêtres qui en sont atteints, leur place serait plutôt dans les maladreries d'Honolulu, ou dans d'autres léproseries asiatiques. Ils y pourraient soigner leurs compagnons d'infortune...

—Mais pourquoi me parlez-vous de ces choses horribles d'aussi bonne heure? répliqua l'abbé Folengo. Il n'est pas encore cinq heures. Le soleil paraît à peine à l'horizon. L'aurore qui empourpre le ciel ne me paraît point faite pour inspirer d'aussi funèbres pensées.

—Avouez-le donc, signor abbé, m'écriai-je, vous êtes lépreux, je vous ai entendu cette nuit...

Dom Folengo semblait stupéfait et atterré.

—Monsieur le Français, me dit-il, vous vous trompez, je ne suis pas lépreux, et je me demande comment ces idées désolantes vous sont venues?

—Non, signor abbé, précisai-je, je vous ai entendu cette nuit. Vous parliez de la lèpre avec votre gouvernante, dans la pièce voisine.

L'abbé Folengo partit d'un grand éclat de rire.

—Vous autres Français, dit-il en continuant à rire aux larmes, vous ne pouvez venir en Italie sans qu'il vous arrive une histoire de ce genre, témoin votre Paul-Louis Courier, qui fait un récit à peu près semblable dans une de ses lettres... La lepre signifie le lièvre en italien. La chasse est ouverte. Ces jours derniers, un de mes paroissiens m'a apporté un lièvre superbe; j'en parlais cette nuit avec ma gouvernante, car il me paraît être à point. On nous le servira aujourd'hui même, à midi. Vous vous régalerez, en vous félicitant d'avoir, au prix d'une mauvaise nuit, augmenté votre bagage de connaissances linguistiques.

J'étais tout penaud. Mais le lièvre me parut délicieux. C'est que les pires choses, la lèpre elle-même, peuvent devenir excellentes, lorsqu'on sait les accommoder et s'en accommoder.

V
COX-CITY

Le baron d'Ormesan porta vivement la main à la cicatrice que je venais d'apercevoir, et ramena ses cheveux pour la couvrir.

—Il faut que je sois toujours très bien coiffé, me dit-il. On remarque, sans cela, cette vilaine place nette et livide de mon cuir chevelu, et j'ai l'air d'avoir la pelade... Cette cicatrice n'est pas nouvelle. Elle date d'une époque où j'étais fondateur de cité... Il y a de cela une quinzaine d'années, et c'était dans la Colombie britannique, au Canada... Cox-City!... Une ville de cinq mille âmes... Elle tenait son nom de Cox... Chislam Cox... un gaillard moitié homme de science, moitié aventurier. Il avait provoqué le rush dans cette partie, vierge alors, des Montagnes Rocheuses, où est située aujourd'hui encore Cox-City.

Les mineurs avaient été racolés un peu partout: à Québec, dans le Manitoba, à New-York. C'est dans cette dernière ville que je rencontrai Chislam Cox.

J'y étais depuis six mois environ. Au demeurant, je dois l'avouer, je ne gagnais pas un sou et m'ennuyais à mourir.

Je ne vivais pas seul mais avec une Allemande assez jolie fille, dont les charmes avaient du succès... Nous nous étions connus à Hambourg. J'étais devenu son manager, si j'ose dire...

Elle s'appelait Marie-Sybille ou Marizibill, pour parler comme les gens de Cologne, sa ville natale.

Faut-il ajouter qu'elle m'aimait à la folie?... Pour ma part, je n'en étais point jaloux. Toutefois, cette vie de paresseux me pesait plus que vous ne sauriez croire; je n'ai pas l'âme d'un maquereau. Mais c'est en vain que je cherchais à employer mes talents, à travailler...

Un jour, dans un saloon, je me laissai embobiner par Chislam Cox, qui parlait tout haut, appuyé au bar, et exhortait les consommateurs à le suivre dans la Colombie britannique. Il y connaissait un lieu où l'or abondait.

Il entremêlait dans son discours: Christ, Darwin, la Banque d'Angleterre, et, Dieu me damne si je sais pourquoi, la papesse Jeanne. Ce Chislam Cox était très convainquant. Je m'enrôlai dans sa troupe avec Marizibill, qui ne voulait pas me quitter, et nous partîmes.

Je n'emportais pas d'attirail de mineur, mais tout un matériel de bar et beaucoup d'alcools; whisky, gin, rhum, etc.; des couvertures et des balances de précision.

Notre voyage fut assez pénible, mais aussitôt arrivés là où Chislam Cox voulait nous conduire, nous bâtîmes une ville de bois qui fut baptisée Cox-City, en l'honneur de celui qui nous dirigeait. J'inaugurai mon débit de boissons, qui fut bientôt très fréquenté. L'or, en effet, était abondant, et je faisais moi-même des affaires d'or. Une grande partie des mineurs étaient Français ou Canadiens français. Il y avait là des Allemands et des individus de langue anglaise. Mais l'élément français dominait. Plus tard, il nous vint des métis français du Manitoba et un grand nombre de Piémontais. Des Chinois arrivèrent aussi. Si bien qu'au bout de quelques mois, Cox-City comptait près de cinq mille habitants, qui ne possédaient qu'une dizaine de femmes...

Je m'étais fait une situation enviable dans cette ville cosmopolite. Mon saloon était florissant. Je l'avais baptisé Café de Paris, et ce titre flattait tous les habitants de Cox-City.


Les grands froids se firent sentir. C'était terrible. Cinquante degrés au-dessous de zéro constituent une température déplorable. On s'aperçut avec terreur que Cox-City ne renfermait que des provisions insuffisantes pour passer l'hiver. Il n'y avait plus de communications possibles avec le reste du monde. C'était la mort prochaine en perspective. Bientôt les provisions furent épuisées, et Chislam Cox fit afficher une proclamation émouvante, dans laquelle il nous faisait connaître toute l'horreur de notre situation.

Il nous demandait pardon de nous avoir menés à la mort, et trouvait, nonobstant son désespoir, le moyen de parler de Herbert Spencer et du faux Smerdis. La fin de ce factum était effroyable. Cox invitait la population à se rassembler, le lendemain matin, sur la place qu'on avait eu le soin de laisser au centre de la ville. Tout le monde devait apporter un revolver et se suicider à un signal, pour échapper aux affres du froid et de la faim.

Il n'y eut pas de protestations. La solution fut trouvée généralement élégante, et Marizibill elle-même, au lieu de sangloter, me dit qu'elle serait heureuse de mourir avec moi. Nous distribuâmes tout ce qui nous restait d'alcool. Le lendemain matin, nous nous rendîmes, bras dessus bras dessous, sur la place mortuaire.

Dussé-je vivre cent mille ans, je n'oublierai jamais le spectacle de cette foule de cinq mille personnes couvertes de manteaux, de couvertures. Tout le monde tenait à la main un revolver, et toutes les dents claquaient... claquaient... je vous le jure!...

Chislam Cox nous dominait, monté sur un tonneau. Tout à coup, il se porta le revolver au front. Le coup partit. C'était le signal et, tandis que, mort, Chislam Cox tombait de son tonneau, tous les habitants de Cox-City, y compris moi-même, se faisaient sauter la cervelle... Quel souvenir effroyable!... Quel sujet de méditation que cette unanimité dans le suicide! Mais quel froid terrible il faisait!...

Je n'étais pas mort, mais étourdi, je me relevai bientôt. Une blessure, ou plutôt une enflure qui me faisait violemment souffrir, et dont la cicatrice me marquera jusqu'à la fin de mes jours, me rappelait seule que j'avais tenté de me suicider. Et pourquoi étais-je tout seul?

—Marizibill! m'écriai-je.

Rien ne me répondit. Mais, les yeux écarquillés, grelottant de froid, je demeurai longtemps hébété à regarder ces morts, près de cinq mille qui, tous, portaient au front une blessure volontaire.

Puis, je ressentis une faim terrible qui me torturait l'estomac. Les vivres étaient épuisés. Je ne trouvai rien dans les maisons que je fouillai. Affolé et titubant, je me jetai sur un cadavre et lui dévorai la face. La chair était encore tiède. Je me rassasiai sans aucun remords. Puis je me promenai dans la nécropole en songeant aux moyens d'en sortir. Je m'armai, me couvris soigneusement, me chargeai du plus d'or que je pus emporter. Ensuite, je m'inquiétai de la nourriture. Le corps des femmes est plus grasset, leur chair est plus tendre. J'en cherchai un et lui coupai les deux jambes. Ce travail me prit plus de deux heures. Mais je me trouvai à la tête de deux jambons, qu'au moyen de deux lanières, je suspendis a mon cou. Je m'aperçus alors que j'avais coupé les jambes de Marizibill. Mais mon âme d'anthropophage fut à peine émue. J'avais surtout hâte de partir. Je me mis en marche, et, par miracle, je joignis un campement de bûcherons, justement le jour où mes provisions furent épuisées.

La blessure que je m'étais faite à la tête fut bientôt guérie. Mais une cicatrice que je cache avec soin me rappelle sans cesse Cox-City, la nécropole boréale, et ses habitants glacés, que le froid garde ainsi qu'ils tombèrent, armés et blessés, les yeux ouverts, et les poches pleines de l'or inutile pour lequel ils moururent.

VI
LE TOUCHER À DISTANCE

Les Journaux ont rapporté l'extraordinaire histoire d'Aldavid, qu'un grand nombre de communautés Juives des cinq parties du Monde prirent pour le Messie, et dont la mort survint à la suite de circonstances qui parurent inexplicables.

Ayant été mêlé de la façon la plus tragique à ces événements, je sens la nécessité de me défaire d'un secret qui m'étouffe.


Dépliant le journal, un matin, mes yeux tombèrent sur l'information suivante datée de Cologne:

«Les communautés israélites du la rive droite du Rhin, entre Ehrenbreitstein et Beuel, sont dans une grande effervescence. Le Messie se trouverait au sein de l'une d'elles, à Dollendorf. Il aurait manifesté sa puissance par un grand nombre de miracles.

«Le bruit qui se fait autour de cette affaire ne laisserait pas d'inquiéter le gouvernement provincial, qui, craignant tout de l'exaltation des esprits, aurait pris des mesures pour réprimer les désordres.

«On ne doute point en haut lieu que ce Messie dont le nom supposé est Aldavid ne soit un imposteur. Le Docteur Frohmann, le savant ethnologue danois qui, en ce moment, est l'hôte de l'Université de Bonn, s'est rendu par curiosité à Dollendorf, et il affirme qu'Aldavid n'est pas juif ainsi qu'il prétend l'être, mais plutôt un Français originaire de la Savoie où s'est conservée assez purement la race des Allobroges. Quoi qu'il en soit, l'autorité aurait volontiers expulsé Aldavid si cela avait été possible; mais, celui que les Juifs rhénans appellent maintenant le Sauveur d'Israël, disparaît comme par enchantement lorsqu'il lui plaît. Il se tient ordinairement devant la synagogue de Dollendorf, prêchant la reconstitution du royaume de Juda en termes violents et enflammés, qui ne vont pas sans rappeler la rauque éloquence d'Ézéchiel. Il passe là trois ou quatre heures par jour, et le soir disparaît sans que l'on puisse savoir ce qu'il est devenu. On ne connaît, au demeurant, ni sa demeure, ni le lieu où il prend ses repas. On espère qu'avant peu, ce faux prophète sera démasqué et que ses tours de bateleur n'abuseront plus, ni l'autorité, ni les juifs rhénans. Revenus de leur erreur, ceux-ci demanderont d'eux-mêmes à être débarrassés d'un aventurier, duquel les propos mensongers, leur donnant une arrogance regrettable vis-à-vis du reste de la population, pourraient bien provoquer une explosion d'antisémitisme dont, en ce cas, les gens sensés ne pourraient même pas plaindre les victimes. Ajoutons qu'Aldavid parle parfaitement l'allemand. Il paraît être au courant des usages des juifs et connaît aussi leur jargon.»


Cette information, qui en son temps excita vivement la curiosité du public, m'incita, je ne sais pourquoi, à regretter l'absence du baron d'Ormesan, qui ne m'avait plus donné de ses nouvelles depuis près de deux ans:

«Voilà une affaire propre à exciter l'imagination du baron, me disais-je. Il aurait sans doute bien des histoires de faux Messies à me raconter...»

Et oubliant la synagogue de Dollendorf, je pensai à cet ami disparu, dont l'imagination et les habitudes ne laissaient pas d'être inquiétantes, mais pour qui j'éprouvais malgré tout un vif intérêt. L'affection qui m'avait uni à lui lorsque mon compagnon de classe au collège, il se nommait tout simplement Dormesan; les nombreuses rencontres dans lesquelles il m'avait donné l'occasion d'apprécier son caractère singulier; son manque de scrupules; une certaine érudition désordonnée, et une gentillesse d'esprit fort agréable, étaient cause que j'éprouvais, parfois, comme un désir de le retrouver.


Le lendemain, les journaux contenaient relativement à l'affaire de Dollendorf des informations plus sensationnelles encore que celles qui avaient paru la veille.

Des dépêches, datées de Francfort, de Mayence, de Leipzig, de Strasbourg, de Hambourg et de Berlin, annonçaient simultanément la présence d'Aldavid.

Comme à Dollendorf, il avait apparu devant une synagogue, la principale de chaque ville.

La nouvelle s'était vite répandue, les Juifs avaient accouru, et le Messie avait prêché partout dans des termes identiques, au témoignage des dépêches insérées dans les journaux.

À Berlin, vers cinq heures, la police ayant voulu s'emparer de lui, la foule juive, qui l'entourait, s'y était opposée, poussant des clameurs et des lamentations, se livrant même à des violences qui provoquèrent un grand nombre d'arrestations.

Pendant ce temps, Aldavid avait disparu comme par miracle...

Ces nouvelles m'impressionnèrent, mais pas plus que le public qui se passionna pour Aldavid. Et, dans la journée, les éditions spéciales des journaux se succédèrent pour annoncer l'apparition (on ne disait plus la présence) du Messie à Prague, à Cracovie, à Amsterdam, à Vienne, à Livourne, à Rome même.

Partout l'émotion était à son comble et les gouvernements, comme on s'en souvient, tinrent des conseils dont les décisions furent gardées secrètes, et pour cause, car toutes aboutissaient à cette constatation que, le pouvoir d'Aldavid paraissant d'un ordre surnaturel ou du moins inexplicable par les moyens dont dispose la science, il valait mieux attendre, sans intervenir, des événements auxquels la force publique ne semblait pas pouvoir s'opposer.


Le lendemain, des dépêches diplomatiques échangées de cabinet à cabinet, entre les gouvernements intéressés, eurent pour résultat de faire arrêter les principaux banquiers juifs de chaque nation.

Cette mesure s'imposait. En effet, si comme on le supposait la prédication d'Aldavid avait pour résultat de provoquer l'exode des Juifs vers la Palestine, on pouvait aussi compter sur l'exode des capitaux de tous les pays pour la même destination, et il fallait éviter les désastres financiers qui eussent été la suite de cet événement. Au demeurant, on pensait avec raison que ce Messie, dont l'ubiquité paraissait incontestable, sinon les autres miracles qu'on lui attribuait, pouvait bien par des moyens surnaturels alimenter le budget du nouveau royaume de Juda, quand cela serait nécessaire. Et les banquiers juifs, traités d'ailleurs avec beaucoup d'égards, furent mis en prison, ce qui ne manqua pas de causer un très grand nombre de désastres financiers: paniques dans les Bourses, faillites et suicides.

Pendant ce temps, l'ubiquité d'Aldavid se manifestait en France: à Nîmes, à Avignon, à Bordeaux, à Sancerre, et, le Vendredi saint, celui qu'Israël acclamait comme l'Étoile qui devait sortir de Jacob, et que les chrétiens ne nommaient plus que l'Antéchrist, parut vers trois heures de l'après-midi à Paris, devant la synagogue de la rue de la Victoire.


Tout le monde attendait cet événement, et, depuis plusieurs jours les Juifs croyants de Paris se tenaient dans la synagogue, dans la rue de la Victoire et jusque dans les rues avoisinantes. Les fenêtres des immeubles proches de la synagogue avaient été louées à prix d'or par les Israélites qui voulaient voir le Messie.

Lorsqu'il parut, la clameur fut immense. On l'entendit des hauteurs de Montmartre et de la place de l'Étoile. Je me trouvais à cet instant sur les Boulevards, et, avec tout le monde, je me précipitai vers la chaussée d'Antin, mais il me fut impossible d'aller au-delà du carrefour de la rue Lafayette, où des barrages d'agents et de gardes à cheval avaient été établis.

Je n'appris que le soir, par les journaux, l'événement imprévu qui s'était produit durant cette apparition.

Depuis qu'il ne se prodiguait plus seulement dans des pays de langue allemande, Aldavid parlait moins. Ses nouvelles apparitions duraient toujours autant que celles des premiers temps, mais il se taisait fréquemment, priant à voix basse, puis reprenant sa prédication toujours dans la langue du peuple parmi lequel il se trouvait. Et ce don des langues, qui faisait de sa vie une Pentecôte quotidienne, n'était pas moins surprenant que son don d'ubiquité et que la faculté qui le laissait disparaître à son gré.

Pendant un des instants où, se taisant, le Messie semblait prier à voix basse devant les Juifs prosternés et silencieux, une voix puissante venue d'une des fenêtres qui fait face à la synagogue se fit entendre. Levant la tête, les assistants virent un moine au visage calme et inspiré. De la main gauche étendue, il présentait à Aldavid un crucifix, tandis que de la main droite il agitait un aspersoir dont des gouttes d'eau bénite atteignirent l'homme prodigieux. En même temps le moine prononçait la formule catholique de l'exorcisme, mais l'effet fut nul, et Aldavid ne leva même pas les yeux vers l'exorciseur qui, tombant à genoux, les yeux au ciel, baisa le crucifix et demeura longtemps en prière, face à face avec celui dont le démon Légion n'était pas sorti, et qui, s'il était l'Antéchrist, paraissait tellement sûr de soi, qu'un exorcisme même n'avait pu troubler son oraison.

L'effet de cette scène fut immense et, triomphant dédaigneusement, les Juifs qui y avaient assisté s'étaient gardé de toute injure, de toute moquerie à l'égard du moine. Leurs yeux ardents regardaient le Messie, leurs cœurs exultaient, et tous, se prenant par la main, femmes, enfants et vieillards, en rangs pressés, se mirent à danser comme autrefois David devant l'arche en chantant «Hosannah!» et des hymnes d'allégresse.


Le Samedi saint, Aldavid apparut encore, rue de la Victoire, et dans les autres villes où il s'était montré. On annonça sa présence dans plusieurs grandes villes d'Amérique, en Australie, à Tunis, à Alger, à Constantinople, à Salonique et à Jérusalem, la Ville sainte. On signalait également l'activité du très grand nombre de juifs qui précipitaient leur départ afin de se rendre en Palestine. L'émotion était partout à son comble. Les esprits les plus sceptiques se rendaient à l'évidence, avouant qu'Aldavid était bien ce Messie que les prophéties ont promis aux juifs. Les catholiques attendaient avec anxiété que Rome se prononçât sur ces événements, mais le Vatican semblait ignorer ce qui se passait, et le pape lui-même, dans l'encyclique Misericordium sur les armements, qu'il publia à cette époque, ne fit même pas allusion au Messie qui se manifestait chaque jour, à Rome aussi bien qu'ailleurs...


Le jour de Pâques, j'étais assis devant mon bureau, et je lisais avec attention les télégrammes qui relataient les événements de la veille, les paroles d'Aldavid, l'exode des juifs, dont les plus pauvres s'en allaient par troupes à pied vers la Palestine.

Tout à coup, mon nom prononcé à voix haute me fit lever la tête, et je vis devant moi le baron d'Ormesan lui-même.

—Vous voilà, m'écriai-je, je n'espérais plus vous revoir... Vous avez été absent au moins pendant deux ans... Mais comment êtes-vous entré? Sans doute, ai-je laissé ma porte ouverte!

Je me levai, allai vers le baron et lui serrai la main.

—Asseyez-vous, lui dis-je, et racontez-moi vos aventures, car je ne doute point qu'il ne vous soit arrivé des choses extraordinaires depuis que je ne vous ai vu.

—Je vais satisfaire votre curiosité, me dit-il. Souffrez que je reste ainsi debout, appuyé contre la muraille, je n'ai pas envie de m'asseoir.

—Comme vous voudrez, repris-je, mais avant tout, dites-moi d'où vous venez, revenant!

Il me répondit en souriant:

—Vous feriez peut-être mieux de me demander où je suis.

—Mais chez moi, parbleu, répliquai-je d'un ton impatienté; vous n'avez point changé... toujours aussi mystérieux!... Au fait, cela fait sans doute partie de votre récit. Eh bien! où êtes-vous?

—Je suis, me répondit-il, depuis près de trois mois, en Australie, dans une petite localité du Queensland, et je m'y trouve fort bien; toutefois, je ne tarderai pas à m'embarquer pour le vieux Monde, où m'appellent des affaires importantes.

Je le regardai un peu effrayé.

—Vous m'étonnez, lui dis-je, cependant vous m'avez habitué à tant de bizarreries, que je veux bien croire ce que vous me dites, mais je vous supplie de me l'expliquer. Vous êtes chez moi et vous prétendez être dans le Queensland en Australie; avouez que j'ai lieu de ne pas comprendre.

Il sourit encore et continua:

—Certes, je suis en Australie, ce qui ne vous empêche point de me voir chez vous, de même qu'on me voit en cet instant à Rome, à Berlin, à Livourne, à Prague, et dans un si grand nombre de villes que l'énumération en serait fastid...

—Vous! m'écriai-je, en l'interrompant, vous seriez Aldavid?

—Lui-même, répliqua le baron d'Ormesan, et j'espère qu'à présent vous ne douterez plus de mes paroles.

J'allai à lui, je le tâtai, le regardai, il était bien là, appuyé devant moi à la muraille, aucun doute n'était possible. Je m'assis dans un fauteuil et contemplai avidement cet homme surprenant qui, plusieurs fois condamné pour vol, auteur impuni d'assassinats retentissants, était aussi, et de manière indéniable, le plus miraculeux des mortels. Je n'osai rien dire et il rompit enfin le silence.

—Oui, dit-il, je suis cet Aldavid, le Messie des prophéties, le prochain roi de Juda.

—Vous m'affolez, protestai-je, expliquez-moi comment vous avez pu accomplir les prodiges qui tiennent en suspens l'attention de l'univers?

Il hésita un instant, puis, se décidant:

—La science, dit-il, est la cause des prétendus miracles que j'accomplis. Vous êtes le seul à qui je puisse m'ouvrir, car je vous connais depuis longtemps, et je sais que vous ne me trahirez point, aussi bien ai-je besoin d'un confident... Vous savez mon nom véritable, Dormesan, et vous connaissez quelques uns des crimes artistiques qui font la joie de ma vie. J'ai une culture scientifique aussi vaste que ma culture littéraire, et ce n'est pas peu dire, puisque, connaissant à fond un grand nombre de langues, je suis au courant de toutes les grandes littératures anciennes et modernes. Tout cela m'a servi. J'ai eu des hauts et des bas, c'est vrai, mais une seule des fortunes que j'ai amassées et dissipées, soit au jeu, soit en prodigalités de toutes sortes, formerait une somme respectable, même en Amérique...

Quoiqu'il en soit, un petit héritage, d'environ deux cent mille francs, m'étant pour ainsi dire tombé du ciel il y a quatre ans, je consacrai cet argent à des expériences scientifiques, et me vouai à des recherches ayant trait à la télégraphie et la téléphonie sans fil, à la transmission des images photographiques, à la photographie en couleurs et en relief, au cinématographe, au phonographe, etc... Ces travaux m'amenèrent à m'inquiéter d'un point négligé par tous les savants qui se sont occupés de ces problèmes passionnants: je veux parler du toucher à distance. Et je finis par découvrir les principes de cette science nouvelle.

De même que la voix peut se transporter d'un point à un autre très éloigné, de même l'apparence d'un corps, et les propriétés de résistance par lesquelles les aveugles en acquièrent la notion, peuvent se transmettre, sans qu'il soit nécessaire que rien relie l'ubiquiste aux corps qu'il projette. J'ajoute que le nouveau corps conserve la plénitude des facultés humaines, dans la limite où elles sont exercées à l'appareil par le véritable corps.