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L'hérésiarque et Cie cover

L'hérésiarque et Cie

Chapter 27: TABLE DES MATIÈRES
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About This Book

A sequence of linked prose pieces blends travel sketches, anecdotal encounters, and dreamlike digressions. The narrator moves through urban streets and cafés, meeting eccentric figures whose memories and monologues unfold into fantastical tales merging folklore, religious imagery, and personal recollection. Scenes shift between vivid detail and visionary reflection, often collapsing chronological boundaries and unsettling identity and time. The prose alternates ironic observation with lyrical reverie, assembling varied vignettes into a mosaic that examines how myth, memory, and anecdote together reshape perception and artistic imagination.

Les récits miraculeux, les contes populaires, qui accordent à certains personnages le don d'ubiquité, montrent que d'autres hommes avant moi ont agité la question du toucher à distance; toutefois ce n'étaient que rêveries sans importance. Il m'était réservé de résoudre, scientifiquement et pratiquement, le problème.

Bien entendu, je laisse de côté les phénomènes ou prétendus phénomènes médionaux touchant le dédoublement des corps; ces phénomènes, qu'on connaît mal, n'ont rien à voir, d'après ce que j'en sais, avec les recherches que j'ai menées à bien.

Après des nombreuses expériences, je parvins à construire deux appareils dont je gardai l'un, tandis que je plaçais l'autre contre un arbre situé au bord d'une allée du parc Montsouris. Mon expérience réussit pleinement, et, actionnant l'appareil transmetteur qui m'avait coûté tant de soins, et que je porte sans cesse sur moi, je pouvais, sans quitter le lieu où je me trouvais en réalité, apparaître, me trouver en même temps au parc Monsouris; et sinon m'y promener, du moins voir, parler, toucher et être touché dans les deux endroits à la fois. Plus tard, j'installai un autre de mes appareils récepteurs contre un arbre des Champs-Élysées, et je constatai, avec joie, que je pouvais aussi bien me trouver dans trois endroits à la fois. Désormais, le monde était à moi. J'eusse pu tirer des profits immenses de mon invention, mais je préférai la garder uniquement à mon usage. Mes appareils récepteurs sont petits, ont un aspect insignifiant, et il n'est pas encore arrivé qu'on les ait enlevés des endroits où je les ai placés. J'en mis un chez vous, cher ami, il y a deux ans, mais c'est la première fois que je m'en sers, et vous ne l'aviez jamais aperçu.

—C'est vrai, dis-je, je ne l'ai jamais vu.

—Ces appareils, continua-t-il, ont tout simplement l'apparence d'un clou... Je voyageai, pendant près de deux ans, dotant de récepteurs la façade de toutes les synagogues. Car mon dessein étant de devenir roi, du simple baron que je me suis fait, je ne pouvais espérer réussir qu'en fondant de nouveau le royaume de Juda, dont les Juifs espèrent depuis si longtemps la reconstitution.

Je parcourus successivement les cinq parties du Monde, me tenant d'ailleurs toujours, grâce à mon ubiquité, en relations avec ma maison à Paris, avec une maîtresse que j'aime, qui me le rend, et qui, voyageant avec moi, m'aurait gêné.

Mais, voyez le côté pratique de cette invention! Ma maîtresse, une femme charmante et mariée, n'a jamais été au courant de mes voyages. Elle ignore même si j'ai quitté Paris, car chaque semaine, le mercredi, lorsqu'elle vient chez moi avide de caresses, elle me trouve au lit. J'y ai adapté un de mes appareils, et c'est ainsi que, de Chicago, de Jérusalem et de Melbourne, j'ai pu faire à ma maîtresse, à Paris, trois enfants, qui hélas! ne porteront point mon nom.

—Puissiez vous trouvez miséricorde, dis-je, le véritable Messie pardonna à la femme adultère.

Il ne releva point ce que je venais de dire, et ajouta:

—Pour le reste, vous connaissez les événements aussi bien que moi-même.

—Je les connais, répliquai-je, et je vous juge sévèrement. Je ne vous crois pas les qualités d'un fondateur d'empire, encore moins celles d'un bon monarque, votre vie criminelle vous condamne et vos imaginations vous feront un jour mener votre peuple à la ruine. Homme de science, habile dans les arts, vous méritiez, malgré vos crimes, l'indulgence et peut-être même l'admiration des gens instruits et de bon sens. Mais, roi, vous n'avez pas le droit de l'être, vous ne saurez point promulguer de lois justes, et vos sujets ne seront que les jouets de vos caprices. Renoncez à ce rêve insensé d'un trône dont vous êtes indigne. De pauvres gens s'en vont à pied sur les routes, vous croyant un personnage sacré qui relèvera le Temple de Jérusalem. Un grand nombre déjà sont morts en chemin pour le misérable imposteur que vous êtes. Renoncez à vous dire plus longtemps le Messie que vous n'êtes point, ou je vous dénoncerai!

—On vous prendra pour un fou, me dit en ricanant le faux Messie; et me croyez-vous assez sot pour vous avoir donné les lumières suffisantes qui vous permettraient de me faire tort en détruisant mon appareil? Détrompez-vous!...


La colère m'aveuglait, je ne savais plus au juste ce que je faisais. Ayant saisi sur ma table un revolver qui s'y trouve toujours, j'en déchargeai les six balles sur le faux corps apparent et solide du faux Messie, qui s'affaissa en poussant un grand cri. Je me précipitai: le corps était là, je venais de tuer mon ami Dormesan, criminel, mais compagnon si agréable. Je ne savais que faire:

—Il m'a abusé, me dis-je, c'était une farce. Il est bien venu ici à l'improviste, il est entré sans que je l'entendisse, ma porte était certainement ouverte. Il s'est moqué de moi en se faisant passer pour Aldavid, c'était fantastique et charmant. Je m'y suis laissé prendre et l'ai tué... Hélas! que vais-je devenir?

Et je méditai quelque temps devant le corps ensanglanté de mon ami...

Puis, tout à coup, une rumeur extraordinaire me fit sursauter. Encore un tour d'Aldavid, pensai-je, il annonce sans doute son couronnement. Puissé-je l'avoir tué et avoir encore près de moi mon ami Dormesan.

J'ouvris la fenêtre pour connaître quel miracle avait encore accompli le prodigieux thaumaturge, et je vis une nuée de camelots porteurs de journaux divers, qui, malgré les ordonnances de police interdisant l'annonce des informations, criaient tous en courant à toutes jambes:

La mort du Messie, curieux détails sur sa fin subite.

Mon sang se glaça dans mes veines, et je tombai évanoui.


Je me réveillai vers une heure du matin, et frissonnai en touchant près de moi le cadavre. Je me levai aussitôt; puis, je soulevai le corps en rassemblant toutes mes forces et je le jetai par la fenêtre.

Je passai le reste de la nuit à effacer les taches de sang qui s'étalaient sur mon parquet, puis je sortis acheter les journaux, et j'y lus ce que tout le monde sait: la mort subite d'Aldavid dans huit cent quarante villes situées dans les cinq parties du Monde.

Celui qu'on appelait le Messie semblait prier depuis plus d'une heure, quand tout à coup il poussa un grand cri, tandis que six trous, semblables à ceux que font les balles de revolver, apparurent sur lui dans la région du cœur. Partout il s'affaissa aussitôt, et, malgré les soins qui partout lui furent prodigués, partout il était mort.

Cette profusion de corps appartenant à un seul homme—exactement huit cent quarante et un, car par un phénomène singulier on avait trouvé deux de ces corps à Paris—n'étonna pas outre mesure le public, à qui Aldavid avait donné bien d'autres sujets d'étonnement.

Partout, les Juifs lui firent des funérailles imposantes. Ils pouvaient à peine croire à sa mort et affirmaient qu'il ressusciterait. Mais c'est en vain qu'ils attendirent cet événement, et la reconstitution du Royaume de Juda fut remise à d'autres temps.


Je regardai attentivement le mur contre lequel Dormesan m'était apparu. J'y trouvai bien un clou, mais tellement semblable aux autres clous auxquels je le comparai, qu'il me parut impossible que ce fût là un de ses engins.

Au demeurant, ne m'avait-il pas dit lui-même qu'il me cachait les particularités essentielles des appareils qui lui servaient à faire paraître les corps postiches, grâce à sa découverte des lois du toucher à distance?

Aussi, suis-je incapable de donner le moindre renseignement touchant l'invention prodigieuse de ce baron d'Ormesan, dont les aventures, surprenantes ou amusantes, ont fait longtemps mes délices.

1890-1910.

TABLE DES MATIÈRES

E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY