WeRead Powered by ReaderPub
L'homme à la moustache verte cover

L'homme à la moustache verte

Chapter 4: LE TALISMAN
Open in WeRead

About This Book

Le petit Alcée est l’unique enfant d’un bon vieux marchand de couleurs alsacien, M. Auguste Aufmerksam. M. et M me Aufmerksam adorent Alcée et, chaque année, au 24 décembre, c’est une joie pour eux de courir les bazars et les librairies, afin de faire revivre, le lendemain matin, la légende du petit Noël, que le petit Alcée écoute encore avec ses yeux ingénus, et une charmante crédulité que n’a pu entamer encore l’impiété commandée des instituteurs primaires. Cette année, durant que M me Aufmerksam gardait le magasin de couleurs, papa avait fait une bonne expédition dans Paris et revenait chargé de colis précieux

LE TALISMAN

I

Quand le voyageur, venant de la place Saint-Augustin débouche de la rue de la Pépinière, il trouve sur sa gauche un imposant monument, qui n’est autre que la gare Saint-Lazare, et qui se trouve précédé, en cet endroit, d’un vaste enclos entouré de grilles, qui a reçu le nom de Cour de Rome.

Ce n’est point là, ainsi que ce nom pourrait le faire croire, que se réunissent les courtisans du roi d’Italie ou les cardinaux du Saint-Siège.

La cour de Rome est surtout occupée en son milieu par des autobus, qui vont de la gare Saint-Lazare au Château-d’Eau, ou à la Pointe-Saint-Eustache. Ces voitures font entendre, quand elles marchent, un bruit épouvantable de vaisselle brisée. Ce bruit est remplacé, quand les encombrements les forcent à s’arrêter sous le frein, par les cris de cinquante-enfants égorgés et d’autant de veaux suppliciés, qui gémissent dans les roues.

Le long des grilles, à l’intérieur, la cour de Rome est ornée de petits « édicules » autour desquels se pressent constamment un grand nombre de voyageurs.

Le vicomte Gaston, descendant du train de Maisons-Laffitte, avait pris son rang dans une file d’hommes de tout âge qui attendaient leur tour, à l’entrée d’un de ces édicules. Il allait y pénétrer, quand il entendit derrière lui les plaintes douces d’un vieillard modestement vêtu. N’écoutant que son bon cœur, le vicomte Gaston lui céda son tour. Et le vieillard, sans avoir le temps de remercier, se précipita dans une stalle vide.

Quelques instants après, le vicomte eut à sa disposition une autre stalle. Il sortit bientôt de la cour de Rome et ne pensait plus à cette banale aventure, où il avait donné une preuve de sa courtoisie, moins pour ce vieillard inconnu que pour sa satisfaction personnelle. Le jour tombait. Gaston avait pris à pas lents la rue de l’Arcade…

Au coin de la rue des Mathurins, dans un petit carrefour à peu près désert, il se trouva en face du vieil homme dont les cheveux gris, sous le feutre un peu usé, brillaient d’une lueur surnaturelle.

— Je suis le bienheureux saint Athanase, dit le vieillard avec un fort accent du Midi. Tu m’as rendu tout à l’heure un grand service, car je souffre d’une maladie de la vessie. Pour récompenser ta piété, je vais te faire un don inestimable. Le premier bossu que tu rencontreras, passe-lui la main trois fois sur sa bosse. Et, durant vingt-quatre heures, la chance te favorisera dans tout ce qu’il te plaira d’entreprendre.

II

Le lendemain, à cinq heures, en descendant du train d’Achères, le vicomte Gaston rencontra dans la cour de Rome un de ces vieux facteurs de la maison Bonnard-Bidault, qui vont distribuant des prospectus chez les concierges.

Le facteur avait une bosse magnifique. Le vicomte, selon les recommandations, lui passa la main trois fois sur sa bosse.

Puis, le soir même, il se rendit au cercle, joua un jeu d’enfer et perdit cinquante-deux mille francs.

III

Le lendemain, il alla aux courses d’Auteuil et perdit soixante-quatorze mille francs.

Après les courses d’Auteuil, il revint dans la cour de Rome et attendit le bienheureux saint Athanase, dans l’intention de lui flanquer une tournée.

IV

Le bienheureux saint Athanase descendit lentement d’un autobus (consacré au bienheureux saint Eustache). Le vicomte Gaston s’approcha, et, avant d’en venir aux voies de fait, il exposa dans un langage violent toutes ses rancunes.

— Voyons, voyons, dit paisiblement saint Athanase. Avez-vous bien, comme je vous l’ai recommandé, caressé la bosse d’un bossu ?

— Absolument, dit le vicomte. Et tenez, c’est celle de ce bossu-là…

Et il lui montra le vieux facteur de Bonnard-Bidault, qui entrait précisément dans la cour de Rome.

Alors le saint éclata de rire…

— Ça, un bossu ? s’écria-t-il. C’est un facteur qui fourre ses paquets d’imprimés dans son dos, sous sa pèlerine, pour les préserver de la pluie…