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L'homme à la moustache verte

Chapter 5: WILLIAM
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About This Book

Le petit Alcée est l’unique enfant d’un bon vieux marchand de couleurs alsacien, M. Auguste Aufmerksam. M. et M me Aufmerksam adorent Alcée et, chaque année, au 24 décembre, c’est une joie pour eux de courir les bazars et les librairies, afin de faire revivre, le lendemain matin, la légende du petit Noël, que le petit Alcée écoute encore avec ses yeux ingénus, et une charmante crédulité que n’a pu entamer encore l’impiété commandée des instituteurs primaires. Cette année, durant que M me Aufmerksam gardait le magasin de couleurs, papa avait fait une bonne expédition dans Paris et revenait chargé de colis précieux

WILLIAM

— William ?

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu peux entrer… Pourquoi n’entrais-tu pas, imbécile ?

— Je croyais que Robert était encore dans ta chambre.

— Comment ? Robert ? Il est neuf heures. Il vient de partir à Caen en auto. Il fallait qu’il y soit à dix heures. Il voulait m’emmener ; mais j’ai dit que j’étais fatiguée.

— Il revient déjeuner ?

— Oui. Tu sais qu’il doit s’en aller dans deux jours à Biarritz, voir sa femme. On sera un peu tranquille… Embrasse-moi… Qu’est-ce que t’as, gros ?

— Rien, rien.

— T’as quelque chose.

— Qu’est-ce que tu veux ? Je m’embête d’être encore sans le sou, encore et toujours. Voilà un an que je suis, chaque matin, à la veille d’être riche, avec ce sacré brevet d’accumulateur que je vendrai certainement. Je l’ai payé quinze cents francs et je le vendrai… je ne sais pas, moi… un million comme rien du tout… En attendant, je suis obligé de me faire héberger par Robert, que je trompe avec toi… Quelle vie ! Hier soir, je suis revenu du Casino avec quarante sous, que j’ai gardés précieusement pour acheter des journaux ce matin. Je dois même quatorze sous au petit crieur.

— Coco, franchement, voyons, tout ça, ce n’est pas ma faute. Je t’ai prêté cent francs, hier. Pourquoi as-tu été les perdre aux petits chevaux ?

— Je n’ai pas été les perdre aux petits chevaux. Je les ai employés à des choses qui m’étaient indispensables.

— Et puis, tu n’as vraiment pas besoin d’aller dîner dehors et de dépenser de l’argent au restaurant, puisque tu es l’invité d’ici.

— C’est ça. Je suis nourri. Je le sais que je suis nourri. Tu n’as vraiment pas besoin de me le rappeler.

— Méchant ! Ce que j’en dis, c’est parce que je voudrais t’avoir davantage auprès de moi… Oh ! voilà qu’il fait encore la tête !

— Ça m’embête, je te dis, d’être sans le sou. Et ça m’embête de te taper. Je te dois déjà cinq mille sept cents francs.

— Je ne sais pas.

— Moi, je le sais. J’en tiens un compte scrupuleux, tu peux m’en croire. Alors, tu comprends, je trouve que c’est suffisant. Je me suis fait le serment de ne plus rien te demander.

— Je voudrais bien te prêter encore, moi, si j’avais de quoi… Mais je n’ai plus rien. Je n’ai déjà pas payé la note du tapissier avec les trois mille francs que Robert m’avait remis pour ça. Comment cette affaire s’arrangera-t-elle ? Je me le demande !

— Ne te tourmente pas. Je te rembourserai avant peu, peut-être d’ici huit jours, tout ce que je te dois, et tu paieras le tapissier. Mais ma dette ne s’augmentera plus, j’y suis résolu… Donne-moi encore dix louis, et j’arrête le compte.

— Dix louis, Coco ! Mais où est-ce que je les trouverais ? Je n’ai rien, rien. Je ne pourrais même pas te donner un louis.

— Tu vas m’offrir quarante sous tout à l’heure.

— Que tu es méchant !

— L’autre jour, tu m’as offert dix francs. Et j’ai dû les prendre, d’ailleurs ?

— C’est tout ce que j’avais.

— Allons, je m’en vais à pied jusqu’à Villiers ; je déjeunerai chez mon oncle.

— Écoute, Coco. La cuisinière va rentrer du marché. Il doit lui rester une trentaine de francs. C’est tout ce qu’il y a dans la maison. Je te les donnerai quand tu rentreras déjeuner. Comme ça, je serai sûre que tu déjeuneras avec moi !

— C’est ce qui s’appelle tenir les gens.

— Oh ! qu’il est méchant !


— Demandez la « Jornal » !… L’« Atto » !… Demandez… la « Jornal » !

— C’est à cette heure-ci que tu arrives sur la plage ?

— Il n’est pas midi, mon baron.

— Tiens, donne-moi celui-là… et puis celui-là… et puis ces deux-là…

— Ça fait vingt et un sous.

— Et quatorze sous que je te dois d’hier ?

— Je m’en rappelais plus. Vous n’êtes pas carottier, marquis.

— Petit dégoûtant ! Si tu ne mettais pas ta monnaie dans ta bouche ? Je ne veux pas de ces dix sous-là. Ils sont mouillés.

— J’essuie la pièce après mon panetot.

— Il est crasseux, ton panetot. Garde ta pièce, et donne-moi un journal illustré… Sers d’abord monsieur… Tiens ! mais Bonjour, mon capitaine…

— Bonjour… Eh bien ! qu’est-ce que vous devenez ? Vous n’êtes pas venu faire un stage cette année ?

— Ah ! mon capitaine, ce n’est pas l’envie qui m’en a manqué. Mais j’ai été très occupé par des affaires industrielles… importantes…

— Ah ! vous avez gagné des monceaux d’or ?

— Non, mon capitaine ; mais je suis en train d’en gagner.

— Heureux veinard !

— Oh ! vous êtes bien plus heureux que moi, mon capitaine. Quand on a la satisfaction d’être un brillant officier et un cavalier pas ordinaire… Vous ne manquez de rien. Et vous êtes bien plus tranquille que si vous aviez une fortune et des succès. Vous voilà ici pour la saison ?

— Non ; je suis venu faire un tour. Je repars à cinq heures.

— Mon capitaine, vous allez me faire un grand plaisir. Vous allez déjeuner avec moi ?

— Oh ! vous êtes bien gentil. Vous êtes installé ici ?

— Je suis chez des amis. Mais nous déjeunerons ensemble à l’hôtel de Paris.

— Écoutez, si je n’abuse pas, j’accepte avec plaisir.

— A une heure, n’est-ce pas ? Ce n’est pas un peu tard ?

— Non. Parce que j’avais justement l’intention de prendre un bain de mer. A une heure donc…

— A une heure, mon capitaine. Et enchanté de vous avoir.


— Tiens, William. Tu ne viens pas jusqu’à la jetée ?

— Non, monsieur Gaston, je ne viens pas avec toi. Je remonte à la maison. Il faut que je sois à une heure à l’hôtel de Paris, j’ai à déjeuner le capitaine de Riquet de Frestours, l’ancien instructeur de Saumur.

— Dis donc, espèce de cochon, tu pourrais bien m’inviter aussi.

— Une autre fois. Veux-tu lundi ?

— Tu ne me trouves pas assez chic pour ton capitaine ?

— T’es bête. Mais il ne te connaît pas. Vous ne voyez pas le même monde. Et puis, nous avons un tas de souvenirs communs. Tu t’embêterais avec nous…

— Tais-toi. Tu n’es qu’un snob. Tu es fier d’avoir à déjeuner un capitaine de dragons, tu veux l’épater, faire le grand seigneur avec lui, commander un déjeuner chic, et qu’il te considère comme un type galetteux. Au revoir, sale snob ! Ah ! tu me dégoûtes bien.


— Te voilà, Coco. Tu es gentil, mon Billy. Tu n’es pas en retard pour le déjeuner. Figure-toi que Robert n’est pas encore entré. Mais quelle tête fais-tu encore ?

— Oh ! ce n’est rien. Il n’y a pas de quoi se frapper. Aujourd’hui, faute de cinq louis, je manque simplement ma fortune. Voilà tout… Ça n’a aucune importance relative. D’ailleurs, tu te fiches bien de ce que je te dis. Tu ne m’écoutes même pas.

— Mais si, Coco, je t’écoute.

— Oh ! puis, je ne sais pas pourquoi je te raconte ça ! Tout à l’heure, sur la plage, je rencontre, providentiellement, je peux te dire, un monsieur très riche et qui, je le sais, cherche des affaires industrielles pour y placer des capitaux. Il n’est ici que pour quelques heures. Si je pouvais l’avoir avec moi, l’allumer… Mais il faudrait pouvoir lui dire : « Venez donc déjeuner. » Et pour ça, pour cette occasion capitale, je n’ai pas le sou sur moi.

— Tu m’as demandé trente francs, Coco, les voilà.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse de trente francs, mon pauvre petit ? Il faut que je lui paie un déjeuner à la hauteur, à ce monsieur-là, et que je ne sois pas tout le temps préoccupé par l’addition. Je ne suis pas très connu. Et si je disais au maître d’hôtel : « Je paierai en passant », je risquerais d’avoir un affront. Garde tes trente francs, ma petite. Ils te seront plus utiles qu’à moi. Il vaut mieux se résigner. C’est l’indice d’une guigne affolante, vois-tu, que le hasard m’envoie une si belle occasion de faire fortune et que je n’en puisse pas profiter. Ma foi, tant pis ! Je me résigne. Je mourrai dans la peau d’un purotin. J’espère bien que ce sera le plus tôt possible.

— Mais pourquoi ne demandes-tu pas quelque chose à Robert ? Tu sais qu’il t’aime bien.

— Tais-toi ! J’aime mieux ne pas parler de ça avec toi, ma pauvre fille. Tu n’as aucun sens moral. Pour rien au monde, je n’emprunterais un sou à Robert. Si tu ne comprends pas ce sentiment-là, tant pis pour toi !

— Oui, tu te gênes avec lui, tu es fier ? Avec moi, tu n’es pas fier… Non, ce n’est pas ça que je veux dire. Je veux dire que ça t’est égal de te montrer à moi aussi pauvre que tu es. Je ne te le reproche pas, Coco. C’est la preuve que tu m’aimes bien.

— Oui, je t’aime bien. Et tu m’aimes bien. C’est entendu. Pourvu que tu m’aies à toi, tu es contente. L’important est que je sois là. Maintenant, que je sois heureux ou malheureux, cruellement malheureux, ça t’est égal.

— Méchant… Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Rien, mon petit Coco. Tu ne peux rien faire… Je n’ai qu’un parti à prendre. C’est de rentrer à Paris demain.

— Oh ! tu me dis ça pour me faire peur !

— Ah ! je te dis ça pour te faire peur ! Eh bien ! tu vas voir ! Ce n’est pas demain que je partirai, c’est ce soir. Et veux-tu que je te dise ? Je ne voulais même pas te prévenir. Et sais-tu d’où je viens ! Du bureau d’omnibus pour faire prendre ma malle, pendant que tu n’y serais pas.

— Oh ! ne dis pas ça, William. Tu me fais mal ! Tâte mes mains. Tu vois ! elles sont toutes froides.

— Tu as tort de te mettre dans des états pareils. Mais, à mon tour, je te dirai : qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

— … Écoute, Coco. La femme de chambre m’a remis, hier, cent vingt-cinq francs à garder, qu’elle doit envoyer à ses parents pour leur terme, avant la fin de la semaine. Tu vois que c’est de l’argent sacré. Elle va me les redemander peut-être dans deux jours.

— Dans deux jours ! Mais, mon petit Coco, je te les rendrai demain matin, s’il le faut. Je te les rendrai ce soir. En cas de besoin, je n’ai qu’à faire un saut jusqu’à Villiers, et à les demander à mon oncle.

— Tu m’as dit, l’autre jour, quand je t’ai donné trois cents francs, que ton oncle ne voulait absolument rien te prêter.

— Dans une circonstance très grave, en le lui demandant d’une certaine façon, je te réponds bien qu’il ne pourra faire autrement.

— Alors, je vais te remettre soixante-dix francs. Ça fera cinq louis avec les trente francs de la cuisinière.

— Non, ces trente francs-là, c’est en dehors.

— Comment ? c’est en dehors ?

— Oui… Il faut que je les envoie à Paris par mandat télégraphique ; sans ça, c’est le protêt. Et, en ce moment, avec mes grandes affaires en train, il ne s’agit pas d’avoir des protêts. Donne-moi les trente francs, et puis les cent vingt-cinq francs. Du moment que c’est un dépôt qu’il faudra rendre intégralement, ça ne te sert à rien de n’avoir pas la somme complète.

— Alors, il ne me reste rien pour moi ?

— Voyons, petit. Je pense bien que tu n’avais pas l’intention de toucher à cet argent de la femme de chambre. Je ne t’en prive donc pas. Mais je ne veux pas que tu sois sans argent ; on ne sait pas ce qui peut arriver ; prends ce beau billet de cinq francs ; tu vois, il est tout neuf. Bonne petite cocotte que tu es ! C’est vrai qu’elle est bonne, cette chérie ! Ce que tu fais là m’a touché aux larmes… Comme c’est bête aussi de t’ennuyer avec mes chagrins… Quand j’ai quelque chose qui me tracasse, je devrais le garder pour moi, je le sais. Mais, qu’est-ce que tu veux ? Je ne veux rien te cacher. Il faut que je t’associe à toutes mes tristesses… Et, sais-tu, Coco, qu’il faut que j’aie en toi une confiance sans limite pour accepter ainsi de toi des services d’argent ? Car, si cela se savait, ça pourrait être très mal interprété… Oui, petite fille, le monde est méchant. On apprendrait que nous sommes bien ensemble, et que, d’autre part, tu me prêtes de l’argent, on dirait tout de suite que tu m’entretiens. Les gens ne sont pas forcés de savoir que les deux choses n’ont aucun rapport, que je suis ton amant parce que je t’aime, et que tu me prêtes de l’argent parce que je suis gêné, et que, d’ailleurs, cet argent, je te le rendrai d’un moment à l’autre. Et même, tu ne seras pas fâchée de retrouver tout à coup quelques billets de mille francs, que tu aurais certainement jetés par la fenêtre… Oh ! petite fille ! Il est une heure moins dix !… Au revoir, bonne cocotte !

— Au revoir, Coco. Bonne chance !

— Bonne chance ?

— Pour ton affaire.

— … Ah ! oui !