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L'homme qui assassina: Roman cover

L'homme qui assassina: Roman

Chapter 16: XI
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About This Book

Set in cosmopolitan Istanbul, the narrative follows a Western military attaché who moves between diplomatic ceremonies, bustling streets, and the opaque workings of the palace. Through vivid observation and memory, the narrator recounts formal audiences, chance meetings with powerful courtiers and spies, and shifting loyalties that draw him into a tense conspiracy. The account foregrounds atmospheric detail, cultural contrast, and the moral ambiguities surrounding honor, revenge, and political violence.


VII

Allons, je ne m'ennuierai pas trop ici.

L'autre soir, je rêvais d'une tragédie à l'antique qui se déroulerait, de la protase à la catastrophe, dans ce décor non pareil: Stamboul et le Bosphore. J'ignore si je trouverai jamais les grands premiers rôles indispensables. Mais les utilités et les figurants ne manquent pas, et d'un bout de la scène à l'autre, le pittoresque abonde. Toute cette terre est privilégiée....

Hier, j'ai fait ma première incursion dans la petite bourgeoisie du lieu, la bourgeoisie chrétienne s'entend. J'ai inspecté une maison grecque de Yénikeuy, où m'a présenté l'attaché militaire autrichien, un ancien camarade de Londres. Et j'y ai trouvé de bons éléments comiques.

C'était l'heure des visites; nous nous étions rencontrés dans Thérapia et nous avions marché ensemble le long du Bosphore, sur ce qui contourne la baie de Kalender et passe devant le vieux kiosque impérial où fut signé jadis je ne sais lequel des traités russo-turcs. Un peu plus en aval, des palais arméniens ou grecs s'alignent derrière des grilles imposantes. Hum! Narcisse Boucher parlait de corbeaux engraissés de la curée turque.... Voilà des palais qui ont assez bien l'air d'étayer son dire. Oui, ils sont riches, riches d'une richesse insolente et suspecte tous ces chrétiens d'Orient sur qui l'Europe, bonne fille, s'apitoie candidement depuis bientôt un siècle.

Cent pas plus loin, Yénikeuy commence: un gros bourg populeux, coupé de jardins à grands arbres. La route s'écarte de l'eau pour cheminer entre deux rangées de maisons.

Comme nous arrivions à une façade peinte à la grecque, par tranches horizontales, jaunes et crème (vanille et citron), mon Autrichien salua familièrement d'un signe de tête.

—L'hospitalière demeure des Kolouri, vous connaissez....

—Je ne connais pas.

—Hein!... ah! non, je vous en prie, ne me faites pas monter à l'échelle!...

Tous les Slaves et tous les Allemands d'ici parlent argot beaucoup mieux que moi.

—Je vous affirme que je ne connais pas les gens que vous me dites.

—Vous ne connaissez pas madame Kolouri? Vous ne connaissez pas mesdemoiselles Kolouri? La belle Calliope? La belle Christine? Vrai, vous ne connaissez pas?... Mais alors, mon excellent cher, qu'est-ce que vous fichez, depuis un mois que vous êtes ici!

Et tout de go, le voilà qui m'entraîne dans la porte instantanément ouverte.

Dedans, cela ressemblait à n'importe quelle maison grecque de Smyrne ou de Salonique. Pas l'opulence triomphale des banquiers ou des armateurs ayant pignon sur le Bosphore, mais un demi-luxe voyant auquel le confortable est sacrifié. Une antichambre nue comme un cloître, un escalier de bois, branlant et poudreux; et le salon. Le salon, par exemple, aussi somptueux qu'on a pu, et encombré de bibelots, trois guéridons, cinq tables à thé, quatorze consoles ou étagères, tout ça surchargé de curiosités prétendues artistiques. Mais l'originalité du lieu n'est pas là: les bibelots ne sont rien auprès des paravents.

Les paravents dans le salon Kolouri, constituent l'alpha et l'oméga du mobilier. Ils foisonnent. D'une cloison à l'autre, j'en ai compté huit. Huit paravents, turcs, persans, chinois, japonais, français, même; huit paravents, tous de bonne taille, créant, à l'abri de leurs feuilles en zigzag, huit petits coins supplémentaires, qui s'additionnent aux quatre coins naturels de la pièce pour faire douze cachettes admirablement bien combinées. Si admirablement, qu'en entrant dans ce salon plein de gens en visite, je l'ai cru vide! Impression d'une seconde; les douze cachettes susdites bavardent à qui mieux mieux.

Présentation protocolaire. Au mot «marquis», la maîtresse de maison, d'abord très indolente au fond de sa bergère, se lève automatiquement. Je m'y attendais: nous sommes à Constantinople.

—Calliope! Christine!

Le troisième et le septième paravents s'agitent. Christine et Calliope surgissent.

—Mes filles, monsieur le marquis....

Une surprise: Calliope et Christine se ressemblent si fort que jamais, au grand jamais, je ne pourrai m'y reconnaître et ne pas prendre l'une pour l'autre. Mêmes traits réguliers et fermes—un peu lourds—mêmes beaux yeux noirs longs à n'en plus finir, même teint mat et chaud, mêmes lèvres charnues. Et naturellement, toilettes identiques. Elles ont plus de vingt ans et moins de trente. Absolument impossible de préciser davantage. Jumelles, c'est probable. Mais comment leurs flirts peuvent-ils ne pas s'embrouiller?

Cependant, madame Kolouri m'accapare. La bergère est abandonnée, et nous voilà tous deux assis sur le divan du shahnichir—les shahnichirs sont ces balcons clos et vitrés qu'on trouve à tous les étages de toutes les maisons de l'Orient. Dans le salon Kolouri, le shahnichir forme un treizième coin rembourré, que des plantes vertes, en haie, rendent aussi discret que les douze autres.

Plus de Calliope et plus de Christine: elles ont réintégré l'abri de leurs paravents respectifs. Sans doute, les y attendait-on avec impatience. Le salon derechef, semble désert en dépit du bourdonnement touffu des douze apartés. Derrière nos plantes vertes, madame Kolouri et moi sommes tout à fait seuls.

Madame Kolouri me sourit avec une extrême langueur. Elle s'est tournée vers moi de telle sorte que sa jambe droite touche ma jambe gauche de la cheville au genou, et tandis qu'elle cause, sa main frôle plus souvent mon pantalon que sa robe. Je ne bronche pas; il faut se conformer aux mœurs des pays qu'on traverse. Madame Kolouri n'est d'ailleurs pas vilaine du tout: elle a mieux que de beaux restes, et, vue ainsi à contre-jour, je lui donnerais tout au plus trente-neuf printemps.

Elle parle. Ses paroles sont d'ailleurs moins significatives que ses gestes. Sa voix est bien grecque—rauque à souhait.

—Ainsi, monsieur le marquis, vous arrivez de France? Avez-vous bien passé?

«Bien passé?» je traduis au jugé: Avez-vous fait un bon voyage?» Et je réponds oui. Je crois d'ailleurs être tombé juste.

—J'avais su votre arrivée par les gazettes. Et je désirais beaucoup vous connaître. Mais je pensais bien qu'un de nos amis vous amènerait enfin chez moi, et je faisais patience.

«Faire patience?» Allons, on parle ici un français très spécial.

J'en ai sur-le-champ une preuve de plus. Le septième paravent grouille impétueusement. Mademoiselle Calliope ... ou mademoiselle Christine? laquelle? vient de se lever avec de grands éclats de rire:

—Maman! figurez-vous que madame Philomène a divorcé sa vieille robe verte!

—Son mari brûlera, répliqua madame Kolouri en se levant.

Elle se dirige vers le septième paravent; et c'est un échange instantané: mademoiselle Calliope la remplace dans le shahnichir. Calliope et non Christine: j'ai posé la question sans vergogne, et l'on sourit:

—Oui, ma sœur et moi nous nous ressemblons beaucoup ... c'est même amusant quelquefois ... alors, vous arrivez de France; avez-vous bien passé?

Ça recommence. Pour ne pas rire, je regarde la main qui, sans doute par esprit de famille, vient de s'appuyer sur mon genou. C'est une jolie main, soignée, un peu grande; plus grande que ma main à moi; il est vrai que beaucoup de femmes seraient contentes d'avoir ma main à moi.

Mademoiselle Calliope a suivi mon regard:

—Oh! fermez vite les yeux! j'ai une patte affreuse. Mais le bras est assez bien, n'est-ce pas?

Elle me le met sous le nez pour que j'apprécie. Je ne puis guère me dispenser d'y poser ma bouche, discrètement. Elle porte une manche large, qu'elle a relevée jusqu'à l'aisselle.

Un baiser bref. Derrière je ne sais quel paravent le tumulte recommence. A travers la haie de phénix, mademoiselle Calliope voit ce que c'est.

—Oh, pardon! l'émir Chékib s'en va, il faut que je lui dise adieu....

Elle se précipite. Moi qui ne connais pas l'émir Chékib, je me détourne vers le vitrage. Par l'entre-deux des rideaux de toile, je vois un bout de rue, un mur, un jardin....

Déjà, voici revenue ma jeune personne aux bras délectables. Elle se rassied, repose sa main sur mon genou. J'achève le geste, et je reprends l'entretien où nous l'avions laissé,—un peu plus haut que la saignée. On ne résiste point, et on soupire.

—Mademoiselle Calliope....

—Non, pas Calliope ... Christine. Calliope, c'est ma sœur, avec qui vous étiez tantôt....

Fichtre! c'est encore bien plus drôle que je ne croyais.


VIII

30 août.

On commence à me rendre mes visites d'arrivée. Chaque jour, de cinq à sept, c'est un défilé international sous la petite ogive d'ébène sculpté qui réunit mes deux salons.—Je reçois dans le moins énorme des deux, et pour y parvenir il faut traverser l'autre.

Donc, attachés, secrétaires, conseillers et ministres, gens de la Dette, gens de la Banque, gens de la Régie, et financiers, ventres dorés de toutes races,—corbeaux, non, vautours de toutes envergures,—viennent chez moi faire salaam. Mon valet croate, chamarré d'or comme la mode l'exige, leur sert un café turc très luxueux, moins bon que celui qu'on paie dix paras,—un sou,—aux cafédjis des villages du Bosphore.

Eh bien, chaque visite m'apporte une désillusion nouvelle.... Vraiment, oui, je suis tout à fait déçu. Et ma déception ne laisse pas d'être un peu comique.

Voici ce que c'est: en somme, je suis ici dans la capitale d'un pays mis en coupe réglée, d'un pays tondu, raclé jusqu'à l'os, et pressuré, et dépecé. Et je vis au beau milieu du clan des exploiteurs—exploiteur moi-même, puisque fonctionnaire européen. En vertu de quoi j'espérais, naïf, que ces hommes à bec et serres différeraient en quelques points de mes relations parisiennes.... Oh! je n'attendais certes pas des allures ou des costumes à la corsaire. Aujourd'hui du cap Nord au Cap Horn, les hommes, Patagons, Latins ou Scandinaves, sitôt que leur bourse est assez pleine, mettent le soir des fracs identiques et baisent identiquement la main des femmes. Mais sous l'habit et le plastron à perles, je pensais voir transparaître un stigmate de la terrible profession de tous ces gens, préposés par l'Europe à la sucée du sang turc.... Que diable, le bout des tentacules devait passer!

Or, il n'en est rien. Tout au contraire. Mes visiteurs, gens de finance, bourreaux de la Turquie,—gens d'ambassade, chiens de garde des gens de finance,—sont uniformément gentils, bien élevés, bien nés même. Quelques-uns ont de l'esprit, d'autres de l'intelligence, tous de la culture. Leurs femmes sont aimables, et honnêtes quelquefois. Bref, mes vautours crochus et griffus sont sympathiques des pieds à la tête, et font figure d'hommes honorables, voire délicats, en ce siècle d'universelle goujaterie....

Voilà bien ma guigne! Au lieu de pirates, je trouve des gens du monde, pittoresques tout juste autant qu'un trottoir de bitume. C'est terne! Et dans Constantinople,—Stamboul, eau-forte, et le Bosphore, pastel,—et parmi cette foule bigarrée qui grouille sur le grand pont, ce tohu-bohu de quinze races baroques et de vingt religions fanatiques,—cela fait tache, tache blême.


Exceptis exceptionibus, comme disait le casuiste confesseur de ma tante grand....


IX

Dimanche 4 septembre.

Fichtre oui! excepté les exceptions. Je fais amende honorable aux corps diplomatique et financier. Le couple qui sort de chez moi fait peut-être tache dans le décor oriental, mais tache éclatante, comme feraient deux portraits de l'école vénitienne au milieu d'une tapisserie, fût-elle de soie.

Je dis couple, au masculin. Il ne s'agit pourtant pas d'un ménage,—proh pudor! Mais je viens de consulter mon dictionnaire, lequel décrète «couple» du masculin «quand ce mot ajoute à l'idée du nombre deux celle d'une affection réciproque ou d'une communauté d'action». Or, il me semble que c'est le cas.

Le couple donc,—deux hommes,—a sonné tout à l'heure à ma porte, alors que, confiant dans la trêve mondaine du dimanche, j'étais plongé dans la lecture de Baj'azet, tragédie turque de M. Racine.

J'en étais à mon distique le plus aimé,

Ne désespérez point une amante en furie,
S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie!...

quand mon Croate doré sur tranches interposa le plateau à cartes entre M. Racine et moi. Je lus:

SIR ARCHIBALD W. FALKLAND
Directeur anglais de la Dette Ottomane,

PRINCE STANISLAS CERNUWICZ
Deuxième secrétaire à l'ambassade de Russie.

Les deux cartes gravées en caractères identiques, sur deux identiques parchemins. (Très à la mode, ici, le parchemin, pour cartes de visite).

Je m'étonnai un peu: l'Angleterre et la Russie ne sont pas de si bonnes amies, surtout en pays levantin, que leurs principaux fonctionnaires aient coutume de s'associer deux par deux pour leurs corvées de politesse. Mais après tout, cela ne me regardait en rien.

Et je fis entrer.

L'Anglais passa le premier. Du fond de mon grand salon, je le vis venir, et il me parut qu'il venait seul. Sous ma petite ogive d'ébène, il dut se baisser: cet homme est un géant;—mais si justement proportionné et équilibré, qu'on ne s'aperçoit pas d'abord de sa stature: il faut un terme de comparaison,—une porte ou un plafond trop bas.

A quatre pas de moi, il s'arrêta, me salua cérémonieusement et se nomma. Puis, d'un pas de côté, il démasqua son compagnon, jusqu'alors rigoureusement invisible derrière lui. Et je fus tellement ahuri de cette apparition quasi-fantastique, que le prince Cernuwicz eut le temps de me saluer à son tour et de se nommer avant que j'eusse bien recouvré mes esprits.



Je me rendis compte toutefois, dès cet instant même, du trait essentiel qui caractérise ce personnage si habile à s'escamoter lui-même: sa souplesse physique et morale, une souplesse de pantin élastique. Derrière l'autre,—le colosse qui ne passe pas sous les portiques,—lui s'était insinué plus silencieux qu'un traître de mélodrame: je ne l'avais vu qu'après qu'il eût bien voulu se laisser voir. Et alors, sans transition aucune, son salut, sa présentation avaient été pareils, exactement, au salut et à la présentation de l'Anglais: même coup de tête brusque et raide, même pointe d'accent britannique marquée par intervalles. Ça représentait un joli tour de force, pour ce Slave à échine de chat, le calque minutieux de ce Saxon charpenté de fer!

Je leur montrai des sièges. Ils s'assirent, et tout aussitôt, s'excusèrent du négligé de leur tenue.—C'est-à-dire que Cernuwicz présenta les excuses de la communauté, Falkland se bornant à approuver de la tête.—Ils étaient en veston et culotte de cheval: mais c'est qu'ils allaient jouer au polo, à Buyukdéré. Et ils n'avaient cependant pas voulu différer davantage le plaisir de me connaître.

—Nous avons tellement regretté d'avoir manqué votre visite, l'autre jour, à la Dette et à l'ambassade! nous étions allés chasser en Asie.

Sur quoi, silence. La politesse est satisfaite. Tous deux, muets, me dévisagent avec la plus grande attention. Leurs yeux sont à remarquer: ceux de Falkland étonnamment fixes et presque incolores, ceux de Cernuwicz vifs et verts comme des yeux de félin: ils doivent luire la nuit....

Drôles de bonshommes, et qui tranchent singulièrement sur l'élégante grisaille des gens de la Carrière! Rien que leurs vêtements de sport suffisent à les classer à part. Ils ont bien l'air, l'un et l'autre, de messieurs à ne point s'embarrasser outre mesure dans l'étiquette et dans les protocoles. Là s'arrête leur analogie: j'ai rarement vu deux êtres plus dissemblables. Le Falkland peut avoir une quarantaine d'années, et tout en lui concourt à renforcer l'impression de puissance et de dureté qu'on reçoit tout d'abord de sa taille gigantesque. Sa face large comme un mufle s'achève en un menton carré, vigoureux comme une mâchoire de matin. Le fauteuil où je l'ai fait asseoir est trop étroit pour ses reins, et ses deux mains, qui se serrent l'une l'autre, ressemblent à deux étaux. Le Cernuwicz, au contraire, mince comme un fleuret, et ramassé sur sa chaise comme une bête prête à bondir, semble fragile autant que souple. Son visage très jeune, agrémenté d'une longue moustache soyeuse, me fait songer à ces figures de pages qu'on voit dans les tableaux florentins. C'est gracieux, câlin et cynique. Et si j'étais femme, je m'en méfierais comme du feu.

Le silence se prolonge. Mon Dieu, je ne suis guère facile à intimider. Mais ce dogue et ce chat-tigre forment un assemblage si étrange que je ne sais que leur dire. Je me lève, je sonne pour le café turc, je me rassieds. Durant ces trois secondes, et sans que je l'aie vu ni entendu,—ça devient de la prestidigitation,—le page florentin s'est emparé de mon Racine, et le feuillette.

—Ah! Bajazet ... je devinais bien que vous étiez un lettré....

Aïe! Le charme est rompu, et je contiens une furieuse envie de rire. Mais il continue, et, ma foi, ce qu'il dit devient moins bête:

—Il faut être un lettré pour goûter Racine ... et un lettré d'Occident, un homme des vieilles races. Nous, les Polonais, nous sommes les Occidentaux de l'Orient, vous savez.

Ah! il est Polonais. Je m'explique mieux sa souplesse serpentine, et cet air traître et caressant répandu sur tous ses traits:

—Ce Racine, c'est le premier de tous les poètes. C'est le plus insinuant, le plus inquiétant, le plus...

Il complète sa pensée d'un geste en spirales. J'écoute. Si je m'attendais à une conférence sur Racine, par exemple!

—C'est le plus délicieusement immoral, celui qui passe le mieux l'éponge sur toutes les petites horreurs de la vie, sur les adultères, les incestes, les assassinats, les trahisons, les guets-apens ... n'est-ce pas? Tenez, cet excellent Bajazet, si sympathique, c'est, à dire le vrai mot, un ... (Il dit le vrai mot, que je n'ose pas écrire.) Dame! il vit par les femmes, ce monsieur. Sans sa Roxane, il y a belle lurette qu'il serait réduit à pas grand'chose. Ajoutez que, pour comble, c'est un ... (le mot ci-dessus) malpropre: il n'a même pas l'honnêteté de la profession. Il refuse de payer sa ... marmite ... en nature! Bien pis, il ne refuse pas carrément, il se dérobe, hypocrite, derrière les faux prétextes, et il prodigue les bonnes paroles:

Peut-être, avec le temps, j'oserai davantage,
Ne précipitons rien, et daignez commencer
Par me mettre en état de vous remercier ...

«Bref: aboule le pognon, on causera ensuite,—peut-être ...—Hein? la crapule! Bubu de Montparnasse n'aurait jamais fait ça.»

Ma parole, il déclame de mémoire, le livre fermé. Et il déclame bien, d'une voix juste... Attention, le voilà qui s'enthousiasme!

—Racine, Monsieur, c'est un pervers et un raffiné, un homme comme nous, un sang bleu. Vous êtes de bonne noblesse, monsieur de Sévigné, et cela nous fait grand plaisir, à Falkland et à moi, parce que les gens de notre caste sont rares dans ce pays. Bon pays, d'ailleurs, intéressant: beaucoup d'aventuriers, beaucoup de gredins. Mais pas de relations possibles. Moi, je m'appelle Cernuwicz, vous savez; il y a eu cinq rois dans ma famille.

Belle conclusion, et digne de l'exorde. Je gage que Racine, tout le premier, en resterait bleu. Mais j'ai oublié sir Archibald W. Falkland, silencieux dans son fauteuil. Or, aux mots noblesse, caste et roi, voici le muet qui parle:

—Oui, nous nous réjouissons de votre venue. Moi, je ne suis pas comme le prince: la poésie, cela m'est égal. Mais je m'entends aux choses du blason. Au Transvaal, je passais mes soirées de bivouac à relire le livre de votre Nicolas Berey, vous connaissez? Curieux. Vous portez écartelé de sable et d'argent, je sais. Moi, d'argent aux deux léopards de sinople, lampassés de gueules. Je suis des Falkland d'Écosse, du comté de Fife. Les gens d'Oxfordshire ne sont pas nos parents. Treize guerriers de mon sang sont tombés à Homildon, en l'an 1402, et Robert Bruce avait un Falkland pour porter sa bannière, le jour de Bannoc'kburn. En outre, c'est dans notre château qu'est mort le roi Jacques V. Malgré quoi, nous sommes baronnets seulement et non lords.

Il parle en bon français, mais lentement. Il est clair que ce n'est point lui l'orateur de l'association. Mais quand il s'agit d'armoiries, sa langue se délie. Il s'anime et rougit, de cette rougeur anglaise, orgueilleuse et insolente, qui exaspère si facilement nos nerfs de Latins. Il rougit, et les taches de son qui lui criblent tout le visage prennent des tons de brique.

... Ainsi donc, cette puissante brute aux mains d'étrangleur occupe ses loisirs à repasser le Jeu du Blazon, de messire Nicolas Berey, héraut....

—Vous avez vécu au Transvaal, sir Archibald?

—Pas vécu. J'ai seulement suivi le raid Jameson.

A la bonne heure! Voleur de grand chemin, cela le complète. Il achève, très simplement:

—J'aime chasser. Ici, le prince et moi, nous chassons le sanglier et l'ours, sur la terre d'Abraham-pacha et dans la forêt d'Alemdagh.

Il a bien l'air de trouver que cette chasse-ci ne vaut pas l'autre, celle de Jameson, la chasse au Boër. Je soupçonne que sa vocation le portait vers la piraterie. Si je l'interrogeais là-dessus?... Mais il n'est plus temps, ils se lèvent. Le Polonais reprend la parole:

—C'est l'heure du polo. Excusez-nous. A bientôt, cher monsieur: nous reparlerons de Racine.

Deux poignées de mains, l'une rude, l'autre insinuante, quoique vigoureuse aussi. Ce Slave mince, à moustaches de soie, ne manque ni de muscles, ni de nerfs.

Ils s'en vont. Sous l'ogive d'ébène, sir Archibald se baisse, comme tout à l'heure. Derrière lui, Cernuwicz glisse à pas muets.

Partis. Je les ai regardés par la fenêtre. La rue de Brousse me semble moins terne. J'ai envie de sortir, de marcher dans la cohue, de coudoyer les Arméniens à nez crochu, les Juifs pouilleux, les Grecs bavards, et d'admirer les quelques Turcs, égarés dans Péra, qui y promènent leurs hautes mines graves.


X

Vendredi 9 septembre.

Ce matin, j'ai voulu retourner au Sélamlick. Vraiment, cette parade militaire est belle. Les Turcs sont d'admirables soldats, je le savais. Mais trop souvent,—en Thessalie ou en Macédoine, par exemple,—je les avais vus déguenillés, loqueteux, et tellement privés de tout qu'ils faisaient peine à voir, et n'étaient guère plus soldats—en apparence—que par leurs armes toujours nettes et leurs regards toujours fiers. La garde impériale, que je vois ici, montre, avec autant de fond, plus de forme: les souliers ont des semelles et les uniformes n'ont pas de trous. Si bien que c'est presque aussi brillant que chez nous, et plus solide.

Je voulais revoir ces soldats. Et je voulais aussi revoir le plus beau d'entre eux, mon grand Tcherkess brodé d'or, le maréchal Mehmed Djaleddin pacha.

Je l'ai revu. Mehmed pacha, informé de ma présence, est venu, comme le mois dernier, me serrer la main dans le salon des ambassadeurs.

Par les fenêtres ouvertes, le soleil entrait à larges rayons. La mosquée Hamidié, toute de marbre blanc, aveuglait comme un palais de neige. Au loin, le Bosphore, bleu et blond, s'épanouissait entre Skutari et Stamboul.

—Beau temps, monsieur le colonel; l'adieu de l'été, qui finit tout d'un coup, dans notre Turquie. Peut-être sera-ce aujourd'hui le dernier vendredi aux Eaux Douces d'Asie. Vous y êtes allé déjà? non? alors, voulez-vous accepter ce soir la moitié de mon caïque?

J'accepte, enchanté.

Je sais que les Eaux Douces d'Asie sont une petite rivière où se donnent rendez-vous, les vendredis d'été, tous les caïques élégants du Bosphore. Je n'ai pas encore eu le loisir de voir ce défilé. Et ce me sera double plaisir d'y prendre part en compagnie de ce Turc, décidément plus sympathique qu'aucun autre personnage d'ici. Il n'est ni vautour ni corbeau, lui!


Le caïque de Mehmed pacha est un superbe caïque à trois paires de rames, long d'une douzaine de mètres, large juste assez pour qu'on puisse s'y asseoir à deux;—une sorte de grande pirogue, merveilleusement effilée, toute en bois verni, avec sculptures et dorures. Les caïkdjis sont trois Albanais, à nez droit, à rudes moustaches, habillés de mousseline blanche. On s'assied là-dedans, on s'y couche plutôt, sur des tapis de Perse qui recouvrent des coussins moelleux comme un lit. Et cela glisse sur l'eau sans la moindre secousse, avec une vitesse inimaginable. Nous sommes partis de Dolma-Bagtché, l'échelle la plus proche d'Yildiz, à dix heures à la turque (deux heures avant le coucher du soleil).—Et le soleil est encore haut, que déjà nous voici à l'entrée de la petite rivière. Nous avons fait trois lieues en trois quarts d'heure, et le courant était dur contre nous.

Mehmed pacha, assis à ma droite,—dans les caïques, la place d'honneur est à gauche,—n'a point dit trois paroles depuis notre embarquement. La côte d'Europe et la côte d'Asie ont défilé le long de notre route. Il regardait, silencieux. A peine s'il m'a nommé, au passage, les plus beaux palais des deux rives,—Tchéraghan, où mourut le Sultan Mourad V; Beylerbey, où habita l'impératrice Eugénie, qu'aimait le Sultan Abdul Aziz.—Les Turcs contemplatifs. Et celui-ci, volontiers bavard dans le salon diplomatique d'Yildiz, entre la table d'acajou et les rideaux de damas rouge, devient muet devant les belles collines vêtues de grands arbres et de petites maisons. Cependant, voici le cap derrière lequel s'enfoncent les Eaux Douces d'Asie,—une rivière très étroite, qui coule parmi des roseaux. Nous entrons. A droite, une prairie entoure un kiosk de marbre; à gauche, quelques maisonnettes de bois s'adossent à quatre vieilles, vieilles tours enlierrées.

—Anatoli-Hissar, le château d'Asie: Mehmed Fatih....

Bon. J'ai compris. C'est le château fort que le Conquérant planta sur la rive asiatique, avant d'enjamber le Bosphore pour l'assaut de 1453. J'adore les explications courtes.

Un premier caïque nous croise, chargé de trois dames européennes à ombrelles.—La troisième est assise en lapin, peu confortablement. Cela manque d'élégance.—Plusieurs caïques se laissent dépasser, moins rapides que nous. J'aperçois beaucoup de belles Turques, gracieusement voilées du tcharchaf en tulle noir. Je dis qu'elles sont belles, et ce n'est pas seulement sur la foi de leur taille fine et de leurs admirables mains, plus minces et plus diaphanes qu'aucunes mains françaises ou espagnoles: les tcharchafs sont des voiles complaisants, fort analogues à nos voilettes tout à fait transparentes, et je distingue à mon aise d'adorables minois, chiffonnés et spirituels, où luisent de forts grands yeux noirs ou de très doux yeux bleus. Cette beauté turque, délicate et jolie par essence, me change le plus agréablement du monde des Vénus pérotes, style Kolouri, lesquelles sont toujours un peu massives et quasi bestiales. Je ne puis m'empêcher de faire un compliment à Mehined pacha, pensant d'ailleurs flatter son patriotisme. Mais je tombe mal; Mehmed pacha est un Croyant:

—Oui, me réplique-t-il d'un ton bref, nos femmes turques sont belles; mais je les aimerais mieux plus décentes, et moins effrontément dévoilées.

Naturellement, je me le tiens pour dit et ne souffle plus mot.—Mehmed pacha, courtois, irréprochablement, demeure néanmoins très maréchal; et, malgré notre intimité qui croît, la hiérarchie militaire garde entre nous toute sa force.

Une minute de silence. Mehmed pacha parle de nouveau, moins rude.

—J'ai tort, d'ailleurs, d'en vouloir à ces pauvres petites, qui ne sont coupables que d'avoir cédé à la contagion de l'Occident. Oui, monsieur le colonel, ce sont vos femmes chrétiennes qui ont entamé, par leur exemple, la vertu des nôtres. Comment voulez-vous qu'une musulmane revienne de bon cœur au vieux yachmak épais, quand elle coudoie, chaque jour, des dames de Péra, nues des cheveux aux épaules, et qu'elle voit vous et moi leur rendre hommage!

Je risque une objection sceptique:

—Monsieur le maréchal, croyez-vous sincèrement que la vertu des femmes se mesure à l'épaisseur de leurs voilettes ou de leurs voiles?

Il ne sourit pas. Même ses yeux s'attristent.

—La vertu des femmes, monsieur le colonel, ressemble à ces grands plateaux chargés de verreries que les montreurs d'ours tiennent en équilibre sur la pointe d'un sabre. N'importe quel sabre, n'importe quel plateau font l'affaire; mais, une fois le plateau sur le sabre, ne touchez plus à rien, ou gare la casse! Nos femmes vivent voilées, les vôtres, la bouche et les joues nues. En revanche, vos petites filles grandissent ignorantes d'une foule de secrets dont nos petites filles à nous sont instruites dès leurs quatre ans. Quelle importance à cela? Aucune. Mais je crois fortement qu'il serait très dangereux pour vos petites filles d'apprendre, en même temps que leur alphabet, comment elles feront des fils plus tard, et très dangereux pour nos femmes d'aller par les rues sans tcharchaf. Les femmes et les enfants n'ont guère de raison, et pour les guider le long de la vie, il faut sans cesse les amuser de quelque hochet.

Il se tait, et jette alentour son regard prompt et perçant. La rivière sinueuse coule maintenant au creux d'une vallée étroite et ombragée. Une foule d'embarcations grouille entre les deux rives. Les caïques foisonnent, moins nombreux cependant que les barques vulgaires,—économiques, car on y peut asseoir six promeneuses au lieu de deux. Çà et là se faufilent des yoles anglaises, jolies, mais dépaysées dans le cadre asiatique. Des misses rament, bras nus, sous le regard d'envie des dames turques condamnées à l'indolence....

Mehmed pacha, brusquement, pose sa main sur la mienne.

—Regardez! Ces Eaux Douces sont comme un résumé de toute notre ville: ici, les femmes d'Asie et les femmes d'Europe se frôlent, s'examinent, se comparent et se jalousent. Et rien n'est plus malsain pour les unes comme pour les autres. Mutuellement, elles s'enseignent à mal faire. Si bien qu'à Stamboul comme à Péra, le scandale court les rues. Nos dames musulmanes de Brousse ou de Koniah, mieux isolées, observent avec une autre exactitude la loi du Prophète! et je ne doute pas que vos dames chrétiennes ne soient vertueuses aussi dans leur pays. Mais ici ... monsieur le colonel, je suis chef du cabinet politique de Sa Majesté, et vous devinez qu'il n'y a guère de maison turque ou franque où les exigences de ma charge ne m'obligent à donner parfois un coup d'œil. Eh bien, quoique je fasse effort pour ne rien voir de ce qui n'intéresse ni l'Empire, ni l'Islam, trop souvent, voyant malgré moi, j'ai senti mes vieilles joues rougir!

Peste! cette rougeur mahométane ne manquerait probablement pas d'ahurir un préfet de police parisien....

Cependant Mehmed pacha baisse la voix:

—Oui, c'est bien malgré moi que j'ai vu. Tenez au centre de Stamboul, il est un grand quartier qu'on nomme Aboul Véfa. Jadis, ce quartier ressemblait à tous les autres. Aujourd'hui, j'aime mieux ne pas vous dire ce qui s'y passe. Voilà où l'imitation de l'Occident mène la Turquie. Et cependant, monsieur le colonel, si notre Stamboul se corrompt au contact de votre Europe, croyez-en ma parole: vos Européens implantés chez nous font pis que de s'y corrompre; et votre Péra tout entier vaut peut-être encore moins cher que le quartier d'Aboul Véfa.


Nous sommes maintenant au plus bel endroit des Eaux Douces. Les deux rives sont devenues des prairies en pente, toutes plantées d'arbres merveilleux, platanes, cèdres, chênes, saules, cyprès hauts comme des flèches de cathédrales. Et sous ces ombrages plus riches en verts de toutes nuances et de toutes valeurs qu'une toile de Corot, j'aperçois quantité de femmes turques assises par groupes sur l'herbe. Leurs robes de soie unie ou moirée, couleur de rose, de jasmin, de lilas, de mauve, de bluet, de pivoine, de bouton d'or, de jonquille, de violette, de pervenche ou de pensée, sont comme de grandes fleurs éclatantes qui pavoisent les prés. Et c'est tout à fait joli, ces robes-fleurs éparses sous les arbres. Les dames turques campagnardes s'habillent d'une grande pièce de soie qui les enveloppe de la nuque aux chevilles, et leurs cheveux se cachent dans de petits capuchons de la même soie; si bien que toutes ressemblent aux saintes Vierges des images pieuses. Du milieu de la rivière, j'en aperçois une multitude. Elle ne remuent guère, et je ne les entends pas parler. Elles regardent, pensives et recueillies, l'eau brillante, les caïques vernis, les robes claires et les ombrelles, et le lointain velouté des bois.


Notre caïque, cependant, aborde. Mehmed pacha saute à terre et m'offre de l'imiter.

—J'ai une petite affaire à régler, à deux pas d'ici. S'il vous convient de marcher un peu.

Ma foi, non, il ne me convient pas. Je me trouve trop à mon aise dans le grand caïque moelleux, entre la fraîcheur de l'eau courante et le parfum léger de toute cette verdure. Oh! l'indicible douceur des soirs d'été sur le Bosphore....

Il faudra que j'aie mon caïque à moi, sans retard. Il n'y a ni voiture ni traîneau qui vaille un caïque....

Les yoles, les barques de toutes sortes continuent d'aller et de venir. Cela ne fait pas de bruit; cela glisse mollement, voluptueusement. Sous les ombrelles, à travers les tcharchafs diaphanes, je vois de gracieuses figures, d'adorables yeux....

Là-bas, au pied d'un platane, à cent pas de la berge, la tunique bleue de Mehmed pacha me tourne le dos. Face au maréchal, deux soldats sont alignés, raides. Mehmed pacha griffonne un ordre sur un papier qu'il tient dans le creux de sa main gauche, à la mode turque....

Ah! un caïque à deux paires, très élégant, qui remonte la rivière et qui va passer tout près de moi.... Un caïque d'ambassade ou de finance: sur la poupe, un cavas est accroupi, un cavas rouge et or, à bonnet pointu et à grand cimeterre;—livrée anglaise, ou je me trompe fort.—Il approche, ce caïque. Le voici. Une dame est assise dans la chambre d'arrière, une dame que je ne vois pas encore à cause de son ombrelle ouverte. Mais le soleil s'est caché derrière les grands arbres, et, juste à point, l'ombrelle se ferme....

Oh! la délicieuse apparition! Elle est toute jeune, la dame du caïque, et très belle, malgré je ne sais quel voile de mystérieuse mélancolie jeté sur tout son pur visage. Elle tient dans ses bras, serré contre elle, un beau petit garçon à grandes boucles brunes. Je n'ai guère le temps d'en voir davantage. Pourtant, au vol, je saisis le regard de deux yeux bruns, très fiers et très pensifs. Et déjà le caïque a passé.

Une brusque secousse: Mehmed pacha, revenu, saute au milieu des coussins, d'un bond à pieds joints, et se rassied à côté de moi.

—Monsieur le maréchal, vous avez vu ce caïque anglais? qui est-ce, la dame?

—Vous ne connaissez pas? c'est de votre monde, pourtant, monsieur le colonel! Lady Falkland, la femme du directeur anglais de la Dette.

—Ho! j'ouvre la bouche toute ronde.... Comment, il est marié, mon dogue écossais, étrangleur d'ours et de Boërs? Et marié à cela, à cette duchesse de Van Dyck ou du Titien? Non!

Mehmed pacha me regarde avec curiosité. Mais un Turc n'interroge jamais. Tout à mon aise, je puis tourner la tête et m'efforcer de voir le caïque à deux paires, déjà loin en amont. Justement, le voilà qui fait demi-tour. C'est l'heure où l'on quitte les Eaux Douces. Encore un moment, et le soleil se couchera derrière les coteaux d'Europe. Et tout de suite, les soldats et les policiers, gardiens des vertus de l'Islam, forceront les robes-fleurs assises sur l'herbe à réintégrer sans retard leurs barques ou leurs voitures, et leurs harems.

Le caïque à la livrée rouge nous dépasse, car nos caïkdjis rament tout doucement; il range de près la rive; il accoste. Un marchand de sucreries est là, qui s'apprête à refermer sa grande boîte de verre. Lady Falkland appelle d'une jolie voix bien timbrée:

Helvadji!

Le marchand se précipite. Je vois le beau petit garçon à grandes boucles tendre des menottes ravies. Et la mère, avec des mines et des gestes joyeux, emplit ces menottes de gaufrettes au miel, larges et rondes comme des crêpes, et qu'on plie en quatre pour les manger. Ce n'est pas tout. L'homme a déployé son plus grand papier, et, dans ce papier, voilà qu'on met des loukoums aux pistaches, des pâtes d'abricots de Damas et un énorme morceau de helva;—le helva turc est une sorte de crème solide, amalgamée de miel et d'amandes.—Toutes ces excellentes choses prennent place dans le caïque, sur les genoux du grand cavas à bonnet pointu. C'est une maman très tendre que lady Falkland.

Enfin, les emplettes sont payées, et le caïque anglais pousse. Un des caïkdjis déborde la berge, d'une petite gaffe qui plie en arc. Notre caïque à nous continue sa lente retraite. Encore une fois, dans un embarras de barques, lady Falkland passe tout près de nous. Elle sourit à Mehmed pacha, qui l'a saluée à la turque, la main au front.

Quel singulier sourire, enfantin et amer tout ensemble! Elle sourit, la bouche entr'ouverte, comme une petite fille; mais ses traits ne se détendent pas.... Oui, je me figure: ça ne doit pas être drôle tous les jours d'avoir sir Archibald Falkland pour époux.

La rivière s'élargit un peu; les caïkdjis allongent leur nage. A gauche, voici la prairie qui entoure le kiosk impérial; à droite, les tours en ruines d'Anatoli-Hissar, et les maisonnettes de bois qui s'adossent à leur pied. Et le Bosphore s'ouvre.

Maintenant, nous filons à toute vitesse vers Stamboul. Le soleil s'est couché, et l'horizon, d'abord tout barbouillé d'ocre, de pourpre et de vert émeraude, commence de revêtir sa vraie couleur turque, ce carmin sombre qu'on ne voit qu'ici et sur lequel Stamboul profile si fantastiquement sa longue échine bleuâtre, toute hérissée de minarets....

—Monsieur Le maréchal, lady Falkland, quelle femme est-ce?

—Monsieur le colonel, lady Falkland est la femme d'un triste mari. Sir Archibald Falkland, directeur anglais de la Dette Ottomane, est un drôle, qui, non content d'entretenir une maîtresse sous le toit conjugal, se propose d'épouser cette maîtresse en se débarrassant par un divorce de la femme que vous venez de voir, et en lui volant le fils unique qu'elle adore à genoux. En attendant ce dénouement inévitable et proche, lady Falkland vit en étrangère dans sa propre maison, où la maîtresse de son mari, recueillie par charité, commande à sa place et l'abreuve d'humiliations. Je suis maréchal osmanli et prince en Circassie, et je ne salue pas souvent les femmes sans voile, qui ne sont pas de la foi. Mais je salue lady Falkland.


XI

Dimanche 11 septembre.

Hier soir, bal au Summer Palace de Thérapia,—mon premier bal à Constantinople.—Et, péripétie: j'ai été présenté à lady Falkland.

(Le Summer Palace est l'hôtel select du Haut-Bosphore: une très grande bâtisse à cinq étages, laide, mais sans ostentation, à cause d'un bouquet de pins parasols qui lui voile la face. Autre circonstance atténuante: cette bâtisse est pourvue d'une large terrasse, haute juste comme il faut pour que la vue sur le Bosphore en soit très belle).

Chaque samedi d'été, le Summer Palace offre à ses hôtes, ainsi qu'aux personnes de marque des environs, une soirée très peu fermée, mais suffisamment élégante, en raison de la qualité sociale des étrangers en villégiature ici. La diplomatie, d'ailleurs, ne manque pas de s'y rendre au grand complet, et contribue à l'éclat ou du moins à la correction de l'ensemble. Bref, les samedis du Summer Palace sont acceptables et suivis.

Hier, j'y étais. Je vais volontiers au bal,—en pèlerinage mélancolique vers mes souvenirs de jeunesse.—Bien entendu, je ne danse pas: j'ai quarante-six ans. Mais il me plaît de regarder un sein nu, ou une épaule, et d'admirer la belle ligne d'une taille souple qui ploie en valsant. Parfois, d'ailleurs, on consent, sans trop se faire prier, à flirter avec moi dans un coin du balcon.... Oui, je sais que je suis ridicule. Mais il faut bien passer leurs manies aux vieux.

Tenez, hier même, le flirt est venu au-devant de moi! Il est vrai que c'était sous la forme de Christine Kolouri,—ou de Calliope; je n'ai pas osé poser la question, cette fois.—Oui, on m'a pris le bras quasi par force, et entraîné tambour battant vers l'angle le plus noir de la grande terrasse. Faute de paravent, n'est-ce pas?... Entre parenthèses, je n'ose guère me dissimuler,—après mûres réflexions,—que mesdemoiselles Kolouri sont plutôt des demi-vertus que des vertus tout entières: celle d'hier, comme je lui proposais, à la hussarde, de l'enlever sur l'heure dans le premier caïque venu, n'a pas trouvé de plus belle réponse qu'un: «Ne me tentez pas!» qui m'a glacé d'épouvante.

Mais il y avait mieux que mesdemoiselles Kolouri, au bal du Summer.

J'avais remarqué, au milieu de la terrasse, un groupe diplomatique, assis en rond dans des rockings et dans des guérites d'osier. Narcisse Boucher s'y trouvait, et nombre d'autres Excellences; plusieurs femmes aussi, bien emmitouflées d'écharpes et de burnous, car la nuit était fraîche. Quand j'eus décemment ramené à sa mère l'ingénue si tendre à la tentation, je revins sur la terrasse, et m'en fus présenter mes devoirs à mon ambassadeur.

—Bonsoir, colonel! asseyez-vous donc. Tenez, ici; il y a un fauteuil.

Narcisse Boucher déployait toutes ses grâces. En audience privée, je ne vaux pas grand'chose à ses yeux: un soldat, peuh! mais en public, autre guitare: je suis le marquis de Sévigné, et l'on peut faire sonner mon nom en me présentant.

Par malheur, j'avais déjà été présenté à tout le cercle. Il n'y avait guère là que des gens de la Carrière, et deux ou trois hauts barons de la Régie ou de la Banque. Je pris place à côté du vieux duc de Villaviciosa, l'ambassadeur d'Italie, et j'oubliai promptement beaucoup de choses, à savourer la causerie de ce bonhomme, le plus spirituel peut-être et le plus courtois des grands seigneurs d'Europe.

Tout à coup, il fallut élargir le rond: deux nouveaux venus arrivaient: sir Archibald Falkland et le prince Stanislas Cernuwicz. Je les revoyais l'un et l'autre pour la première fois depuis leur visite rue de Brousse. Forcément, ce fut tout à fait cordial. Quand même, le jugement de Mehmed pacha me trottait par la tête, et malgré moi, ma main resta inerte dans la main du baronnet.

Le prince, lui, s'installa entre Villaviciosa et moi, et m'entreprit immédiatement sur Racine.

Je ne crois pas qu'il y ait grand'chose de plus ridicule qu'une controverse littéraire dans un salon où les femmes babillent. Je coupai court. Le vieux duc vint à mon aide en questionnant Cernuwicz sur ses dernières chasses en Asie. Mais déjà la conversation générale entraînait les apartés. Madame Kerloff, cette Russe, liseuse de Bourget, qui se saoule trois fois par semaine, criait du haut de sa tête pour obtenir de chaque personne présente «une définition de l'amour».

—Voyons, monsieur l'ambassadeur de France, vous ne m'avez pas répondu. Qu'est-ce que l'amour?

Narcisse Boucher, goguenard, haussa les épaules:

—Si quelqu'un le sait ici, c'est bien vous, madame!

Boum! Pavé. Les aventures de Kerloff ont souvent manqué de discrétion et personne à Constantinople n'en ignore. Heureusement qu'avec les Russes, on peut pousser l'ironie très loin: ils comprennent malaisément. Madame Kerloff crut à un compliment, et minauda:

—Duc, à votre tour, définissez!

Villaviciosa souriait.

—Madame, je suis bien vieux. L'amour? J'ai peut-être su ce que c'était, il y a trente ans ... mais j'ai oublié.

Elle ne se découragea pas:

—Prince?

Cernuwicz, sarcastique, leva ses yeux de chat.

—L'amour, madame! C'est un malentendu entre une dame et un monsieur, un malentendu qui se prolonge.

—Hein?

—Oui: dès que le malentendu se dissipe, dès que la dame sait à quoi s'en tenir sur le compte du monsieur, et le monsieur sur le compte de la dame, fuitt!

Il parlait encore, quand il y eut un nouveau mouvement de chaises. Cette fois, Narcisse Boucher lui-même se leva pour saluer, et offrit son rocking.

C'était l'ambassadrice d'Angleterre, et, lui donnant le bras, lady Falkland, que je reconnus du premier coup d'œil. L'ambassadrice accepta le rocking; puis, de sa vieille voix cassée:

—Nous avons interrompu le prince Cernuwicz. Voyons, prince?

Cernuwicz n'hésita pas une seconde:

—Madame,—déclara-t-il, aussi suave qu'il avait été acide l'instant d'avant,—la baronne Kerloff nous interrogeait sur l'amour. Et je donnais mon humble avis, à savoir, que l'amour, pour les âmes tant soit peu nobles, sert de revanche contre toutes les tristesses et toutes les laideurs de la vie....

Et allez donc! autres oreilles, autres chansons. Cinq minutes plus tôt, j'aurais bien ri! Mais je n'y songeai même pas. Une idée soudaine m'était venue.

Je me levai, je traversai le cercle, et, debout devant sir Archibald:

—Faites-moi l'honneur de me nommer à lady Falkland, voulez-vous?

J'étais tout sucre et tout miel. Il me regarda, et, ma foi, j'eus une sensation désagréable sous la pression glaciale de ces yeux fixes, qui me scrutaient sans bienveillance. Il n'y avait pas de jalousie dans ce regard; non, il y avait autre chose: de l'étonnement, du soupçon et de la défiance, avec tout un arrière-fond de haine et de férocité que je sentais sourdre....

Cependant, il me présenta,—d'une phrase assez singulière que que je rapporte mot pour mot:

—Mary! le marquis de Sévigné, qui est mon ami.

Son ami?... s'il y tient beaucoup!

D'ailleurs, peu m'importait, et je m'occupai, sans plus de souci, de lady Falkland. Vendredi, aux Eaux Douces, je l'avais vue un peu rapidement. Elle vaut un examen moins bref: c'est une véritable beauté, et si peu anglaise! Une peau mate, dorée par-ci, par-là; des cheveux couleur de nuit; des mains toutes petites; et ces magnifiques yeux sombres qui m'avaient ébloui déjà, l'autre jour: des yeux qui vivent et qui pensent;—pas du tout les simples escarboucles grecques ou syriennes, qui ne savent que briller.

Seulement, une petite chose me déconcerta: aux Eaux Douces, ce qui m'avait d'abord frappé, quand j'avais vu lady Falkland, c'était la lourde mélancolie qui pesait alors sur tout son visage. Et hier, je ne retrouvais rien de semblable. Lady Falkland riait et bavardait aussi franchement que n'importe laquelle des femmes présentes. Elle railla joliment, avec de fines phrases légères, la sentimentale Kerloff, nantie déjà de quatre cocktails, et qui s'entêtait à poursuivre son enquête sur l'amour; elle égaya de son mieux l'ambassadrice anglaise qui est une très vieille femme, à qui la vie a été lourde: elle accepta de bonne humeur les plaisanteries toujours massives de Narcisse Boucher; et, à mes compliments, qu'elle sentit sincères, et que je partageais sournoisement entre elle-même et le beau petit garçon que je rappelais avoir vu dans le caïque, elle sut répondre avec une grâce et un charme dont je fus, ma foi, tout émerveillé. Mais pas une fois je ne la surpris distraite, songeuse ou assombrie. Et j'en arrivais à douter de mon souvenir....

Mais tout à coup,—il était plus de minuit, et les soirées du Summer ne se prolongent guère au delà,—un couple arriva de la salle de danse, et vint faire salaam: le petit Jean Terrail, l'enseigne de vaisseau du stationnaire, et sa femme, cette délicieuse poupée française. Ils ont quarante ans à eux deux, sont mariés depuis six mois, et s'adorent à bouche perdue.

—Tiens!—fit Narcisse Boucher,—on ne tourne donc plus là-bas, que voilà les chevaux de bois revenus?

Jean Terrail sourit, et pressa le bras de sa femme, toute rose et moite.

—On ne danse plus, monsieur l'ambassadeur. C'est fini.

Je remarquai alors que lady Falkland s'était tue, et qu'elle regardait avec une étrange fixité les deux jeunes gens debout, appuyés l'un sur l'autre, presque enlacés.

—Monsieur Terrail, plaisanta le vieux Villaviciosa, si j'avais à moi une aussi jolie femme, je crois bien que je ne lui permettrais pas de danser ainsi, toute une soirée, avec n'importe qui....

—Comment, avec n'importe qui? protesta la petite. Monsieur l'ambassadeur, ce soir, justement, je n'ai dansé qu'avec mon mari!

A cet instant, j'entendis, parmi les rires, un léger bruit de chaise: lady Falkland, discrètement, se levait, s'échappait, et s'allait accouder tout au bout de la terrasse, face à la mer.

Une curiosité me poussa. Il y a là-bas un escalier qui permet de sortir par les jardins. Je saluai promptement tout le monde et je m'en fus de ce côté. La silhouette de lady Falkland, immobile, apparaissait de loin comme un mince fantôme, bleuâtre sous le clair de lune.

Près de la surprendre, j'eus un scrupule, et je fis craquer mes souliers sur les dalles. Mais je crois qu'elle n'entendit pas.

—Madame, dis-je, j'ai l'honneur de prendre congé de vous....

Elle tressaillit, se tourna vers moi. Et je vis, je vis distinctement deux sillons de larmes qui brillaient tout le long de ses joues. Elle ne me répondit pas. Sa gorge crispée, à grand effort, avalait un sanglot.

Devant une femme qui pleure, un homme qui n'est ni son ami, ni son amant, n'a qu'à faire l'aveugle.

—Madame, dis-je, oserai-je vous demander la permission d'aller vous rendre mes hommages chez vous? Vous avez peut-être un jour?

Le sanglot était avalé. La voix fut pourtant un peu rauque, très peu.

—Non, je n'ai pas de jour. Mais je ne sors presque jamais, et je reçois quand j'y suis. Bonsoir, monsieur, et, s'il vous plaît, à bientôt.

J'ai baisé la main, soyeuse à miracle. En m'en allant, j'ai vu Cernuwicz, qui s'approchait à son tour, sans doute par ordre du mari....

Donc, l'insouciance de tout à l'heure, et l'esprit, et la gaieté, et la coquetterie légère,—ce n'est qu'un vêtement, un vêtement autour de l'âme nue, pour que le monde ne voie pas l'âme?

Eh bien! j'aime cela. Le vêtement est beau. Elle s'habille bien, lady Falkland. Courageusement.