XII
Oui, certes, j'irai présenter mes hommages à lady Falkland, chez elle. Et je ne tarderai guère. Je suis trop curieux de cette maison, où deux femmes, épouse et maîtresse, rivales implacables, vivent enfermées comme deux reines abeilles dans une seule ruche, et, quand même, doivent obligatoirement maintenir entre elles le semblant d'intimité que crée le cousinage.
Je me suis informé de cette cousine, qui m'intrigue par avance. C'est, m'a-t-on dit, une assez jolie fille de vingt-cinq ans, orpheline de père et de mère, et sœur cadette d'un comte écossais,—earl—parent éloigné des Falkland. Ce frère aîné, riche autant que sa sœur est pauvre, s'était d'abord chargé d'elle, et se proposait de la doter convenablement. Mais, à la suite de je ne sais quelle petite infamie maladroite, dont elle avait, par avance, récompensé ce brave homme, il la jeta littéralement à la rue, et refusa de plus jamais entendre parler d'elle. Lady Falkland, à cette époque, insista auprès de son mari pour qu'il recueillît la proscrite. Charité vraiment bien placée, s'il est réel que cette ingénieuse personne ait formé le projet de supplanter sa bienfaitrice, et de lui souffler mari, fortune, enfant.
En attendant, diversion: depuis hier, je possède un caïque, et depuis ce matin une maison. Cela s'est fait un peu comme d'un coup de baguette. Bien entendu, le magicien s'appelle Mehmed pacha.
L'autre soir, je le remerciais, sans songer à mal, de l'exquise promenade qu'il m'avait fait faire aux Eaux Douces.
—Ah?—me dit-il, l'air content.—Vous aimez nos caïques turcs?
—A tel point, monsieur le maréchal, que je suis décidé à en acheter un, le plus tôt possible.
—Cela se trouve. Laissez-moi faire, je m'en occuperai pour vous.
Je protestai de toutes mes forces; mais il me ferma la bouche:
—Monsieur le colonel, souvenez-vous de la Feuille de Rose!
Je souris et je haussai les épaules. Il les haussa plus haut que moi:
—Songez d'ailleurs à ceci: que bien des choses difficiles ou compliquées pour vous, étranger, sont un simple jeu pour moi, et ne me coûtent ni temps ni peine. D'ailleurs, peu importe: vous êtes, en Turquie, mon hôte; et je vous préviens que je me tiendrai pour offensé, si jamais, dans n'importe quelle affaire, vous avez recours à un autre que moi.
Il avait pris son air le plus maréchal. Or, justement, j'avais une affaire en tête: la semaine dernière, j'ai dû, quatre fois, dîner dans le Haut Bosphore, et coucher par conséquent à l'hôtel, les chirket haïrié ne fonctionnant pas la nuit. Ces coucheries dans un lit étranger m'exaspèrent, et je m'étais informé d'un pied-à-terre quelconque à louer là-bas.
Mehmed pacha m'écouta fort attentivement.
—Avez-vous trouvé selon vos goûts?
—Je n'ai rien trouvé du tout. Il n'y a pas, de Yénikeuy à Buyukdéré, une seule petite villa disponible. Beaucoup sont d'ailleurs tellement laides que je n'en aurais pas voulu: j'aurais craint d'y attraper un cauchemar chronique. Le modern style sévit beaucoup sur cette côte d'Europe, monsieur le maréchal.
—Oui. Mais sur la côte d'Asie?
—D'Asie?
Je m'étonnai: la côte d'Asie, au-dessus de Canlidja, n'est habitée que par des Turcs; il ne s'y trouve pas une seule maison où puisse loger un Européen. Du moins, c'est la croyance officielle de toutes les ambassades.
—Bah!—fit Mehmed en riant,—ne vous troublez pas pour si peu de chose. Une petite bicoque musulmane, trempant ses pilotis dans le Bosphore, cela vous plairait-il? La maison qu'habitait votre Pierre Loti, au temps d'Aziyadé?
—Si cela me plairait.
—Bon. Au revoir. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Et hier, un cavas hérissé de revolvers et de yatagans,—il faut bien obéir à la mode,—m'apportait en cérémonie la lettre que voici:
«Monsieur le colonel,
«Vous avez un caïque. Il vous attend à l'échelle de Top-Hané, la plus proche de votre rue de Brousse. Ayez seulement soin de dire aux caïkdjis, chaque soir, votre volonté pour le lendemain. C'est un caïque à deux paires de rames. Je vous l'ai choisi tel, parce que les caïques à deux paires passent partout sans être remarqués. Les Caïques à trois paires sont rares, et l'on ne peut pas s'en servir discrètement.
«Vos deux caïkdjis, dont l'un s'appelle Osman et l'autre Arif, sont Albanais, comme les miens. En toutes circonstances, tenez-les pour aveugles et sourds. Ils se feraient hacher plutôt que de souffler un mot de vos secrets, même à la police, même à moi. Ayez confiance en eux: tous les Albanais sont fidèles.
«Vous avez aussi une maison. Le caïque pourra vous y mener dès demain. Elle est en Asie, à Béicos, sur le Bosphore, en aval du village, et, par conséquent, juste en face de votre ambassade. Je me suis permis d'y mettre quelques vieux tapis qui encombraient mon conak de Yénimahallé.
«Les caïkdjis sont à vos gages. J'ai loué la maison en votre nom, vingt livres turques pour une année. Quant au caïque, c'est un présent que je vous prie de bien vouloir accepter de ma main, en souvenir de nos Eaux Douces d'Asie.
MEHMED DJALEDDIN PACHA.
Mon caïque est superbe, tout de bois verni, avec un large liséré noir,—pareil exactement au caïque de lady Falkland.—Ma maison fait partie d'une pittoresque rangée de petites cases serrées les unes contre les autres. On y accède par un perron de trois marches, qui descend dans le Bosphore, et aussi par une porte de derrière, qui donne sur un jardinet. Le rez-de-chaussée comprend deux pièces, mignonnes, et l'étage, trois, minuscules. Les tapis de Mehmed pacha les habillent toutes cinq magnifiquement. Entre les pilotis, un caïk-hané permet de loger une ou deux barques. Les fenêtres sont grillées jusqu'à mi-hauteur par de petites lattes de frêne, comme la pudeur musulmane l'exige. Et j'ai pour voisins, à droite et à gauche, deux bons vieux Turcs à grandes barbes blanches, dont l'un est iman de mosquée. Tout cela fait un ensemble accompli, et je prends en grande pitié les pauvres gens qui couchent dans les auberges européennes d'en face, ou dans les épouvantables villas «art nouveau».
XIII
Jeudi, 15 septembre.
Hier soir, j'ai dîné à Buyukdéré, chez l'attaché militaire russe. Et naturellement, j'ai couché dans ma maison de Béicos. Ce matin, m'accoudant à ma fenêtre, et contemplant le Bosphore matinal, frais et lavé comme une aquarelle, je me suis avisé tout à coup que la grande maison aperçue là-bas, derrière un petit parc en bordure sur l'eau n'est autre que le home de sir Archibald Falkland.
«Là-bas,» c'est Canlidja. De Canlidja à Béicos, la côte d'Asie se courbe autour d'un large golfe, limité, en amont et en aval, par deux caps. Ma maison est sur le cap de Béicos, la maison du baronnet sur le cap de Canlidja.
De ma fenêtre, sa façade apparaît lointaine et violette, à demi-cachée par un groupe de grands cèdres. Le jardin trempe sa grille dans l'eau. Au coin de cette grille, un petit pavillon isolé, en forme de rotonde, surplombe, comme un shahnichir, au-dessus du Bosphore....
—Osman! caïk, dokouz saat!
C'est du turc, petit nègre, le seul que je sache ânonner jusqu'ici: «Osman, le caïque pour neuf heures....» (neuf heures à la turque, bien entendu). Mes caïkdjis, les nuits de Béicos, couchent sous mon toit.
Je veux, dès aujourd'hui, aller à Canlidja.
Neuf heures à la turque, cela fait, aujourd'hui, trois heures et demie à la franque. C'est bien tôt pour une visite. Mais bah! à la campagne?
La grille des Falkland est coupée, en son milieu, par une porte grande ouverte. Un perron d'accostage descend dans l'eau. A droite, je reconnais le petit pavillon isolé, qui surplombe comme un shahnichir. Il a l'air fort délabré, ce petit pavillon.
Je traverse le jardin. Ah! voici les grands cèdres qu'on voit de Béicos. La maison a bonne mine. C'est une façon d'ancien palais turc en bois un peu vermoulu; mais ces vieilles demeures, simples et amples, ont vraiment grand air. Par exemple, on y entre comme dans un moulin: ni heurtoir, ni sonnette. Je pousse et le battant cède sans plus de façon.
Tout de même, le moulin est habité. Voici une livrée: le cavas rouge des Eaux Douces, si je ne me trompe.
—Lady Falkland?
Muet, il baisse la tête: c'est oui, selon la mimique du Levant. Il me précède. Me voilà dans un salon plus vaste que ceux de la rue de Brousse; plus beau aussi. Tout le mur du fond est revêtu de tapis d'Yorghès, doux à regarder comme des pastels anciens....
Le salon est vide. J'attends. Les yorghès sont des merveilles. Un surtout, d'une couleur mouvante et floue, dont on ne saurait dire si elle est jaune ou verte;—la couleur du sable qu'on entrevoit au fond d'un bassin, sous l'eau; des taches mauves, pareilles à des iris flottants, complètent la ressemblance....
—Bonjour, monsieur.
Je tressaille et me retourne. Mais ... ce n'est pas lady Falkland!
—Je suis charmée de vous connaître. Mon cousin m'a fort parlé de vous. Je suis lady Edith.
Ah! c'est la cousine. Oui, je me la figurais assez bien telle qu'elle est: longue, mince jusqu'à la maigreur, et blanche comme nacre; les pommettes seules montrent un peu de sang anglais rose cru. Le visage est curieux: les traits précis, presque durs, contrastent avec le teint délicat. Les yeux sont beaux, quoique trop gris pour mon goût; et la bouche parfaitement dessinée, mais sèche et pâle, tombe aux coins. Où ai-je déjà vu ce menton net et ce regard froid, et ces cheveux très blonds lissés en bandeaux? Je me souviens d'un portrait de Selvatico, à Milan....
—C'est tellement aimable à vous d'être venu me voir. Il y a bien loin, de Péra jusqu'ici....
«Me voir?» est-ce dit exprès? Et cette affectation de ne pas souffler mot de sa cousine.... J'ai pourtant demandé lady Falkland! Après tout, je ne sais pas ce qu'a répété le cavas.
J'improvise des formules polies, et réservées. Être aimable tout à fait, non. D'abord, cette usurpation de pouvoirs me déplaît. Et puis, l'usurpatrice elle-même.... Je la trouve un peu moderne pour moi, cette fiancée avant le divorce.
Pas jeune fille pour un sou, d'ailleurs. Comme ça marque, sur une femme, une première chute à plat dos! Je ne saurais pas que celle-ci a un amant que je le devinerais rien qu'à la voir.
—Vous vous plaisez, à Constantinople? Péra n'est pas ennuyeux, n'est-ce pas?... Le Bosphore est un peu monotone; mais nous autres Anglais, aimons la campagne, vous savez. Nous demeurons toute l'année à Canlidja, dans notre cottage.
Oh, mais elle m'agace. «Nous autres Anglais ... notre cottage....» J'ai envie de lui demander des nouvelles de son frère d'Écosse, et du cottage d'où il l'expulsa jadis....
Grâce à Dieu, voici une diversion. La porte se rouvre, et cette fois, enfin, c'est lady Falkland.
—Oh! monsieur de Sévigné! quelle bonne surprise!
Elle vient droit à moi, prompte. Un sourire de franc plaisir détend l'amertume de sa bouche. Le temps de baiser la main douce, je classe dans ma tête deux théorèmes et un corollaire:—A: Elle est vraiment contente de me revoir.—B: Elle ne savait pas que j'étais là.—B: Ses domestiques la traitent en quantité négligeable, et ne l'informent même pas des gens en visite.—C'est charmant.
Maintenant, les voilà toutes deux assises en face de moi, l'épouse et la maîtresse. Décidément, j'ai fait mon choix: je suis contre celle-ci, et pour celle-là.
Et en avant! je n'aime pas les alliances platoniques.
—Madame, est-il vrai que vous passiez l'hiver ici, comme l'été? Vous devez vous y trouver terriblement seule!
Ses yeux bruns m'examinent deux secondes. Elle a vite fait de sentir un allié.
—Oui, seule. D'autant plus qu'en hiver, le Bosphore est assez sinistre. On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas, à le voir tout bleu et blond, comme à présent? Mais quand souffle le vent de la mer Noire, de vraies tempêtes de grêle et de neige s'abattent sur nous, et vous n'imaginez pas à quel point ces vieilles maisons turques gémissent et tremblent sous les rafales. Oui. Mais cela m'est égal. Même, elles ne me déplaisent pas, ces nuits d'hiver, noires de nuages bas, blanches de flocons, et zébrées d'éclairs....
L'autre hausse ses épaules fuyantes:
—N'exagérez pas, Mary. La maison ne tremble pas tellement. Et si vous n'aviez pas cette étrange manie de dormir dans le pavillon du bord de l'eau....
Je regarde lady Falkland qui sourit:
—Car j'ai bel et bien cette étrange manie, monsieur. J'ai fait ma chambre de ce petit pavillon, parce que cela m'amuse, la nuit d'entendre le Bosphore couler sous ma fenêtre, et d'écouter tous les bruits de l'eau, le sifflement des loutres qui traversent, le battement des rames lointaines, et quelquefois, contre la grille même du jardin, le cliquetis des crochets de fer par lesquels se halent le long des quais les grands caïques-bazars....
Mieux que chambre à part: maison à part! Voilà qui est caractéristique.... N'importe, il me semble que, moi aussi, je goûterais ces nuits suspendues sur l'eau.
Une pensée vient, qui m'est déjà venue plusieurs fois:
—Vous n'êtes pas Anglaise, madame?
—Moi! jamais de la vie. Je suis ... tout ce que vous voudrez, Espagnole, Française, créole: je suis née à la Havane.
—Je me doutais bien que ces yeux-là, et ces cheveux.... Mais vous vous appelez Mary....
—Marie! Maria ... Maria de Grandmorne. Vous voyez si c'est anglais!... Mais jamais sir Archibald n'a su prononcer Maria, à l'espagnole, ou Marie, comme j'aime....
L'Écossaise, qui se sent exclue de notre causerie, fait un effort:
—Vous prendrez du thé, n'est-ce pas, monsieur?
—Non ... miss Edith.
(J'ai dit: miss, résolument. C'est d'une impertinence folle: elle est fille de earl, donc lady. Il faut l'appeler lady Edith. Je ne l'ignore pas, j'ai vécu quinze mois à Londres. Mais elle n'est pas forcée de connaître ma biographie. Et puis, si elle la connaît, tant mieux!...)
Et je me retourne vers lady Falkland.
—J'aime beaucoup le thé, mais seulement le thé de Chine ou de Perse, les trois gorgées d'eau parfumée qu'on boit sans sucre, sans crème, sans cake, sans toast.... Et quant à la dînette anglo-saxonne de five o'clock, je n'ai jamais pu m'y faire. Je suis un bébé trop vieux pour goûter entre mes repas.
Lady Edith plisse sa lèvre mince. Lady Falkland rit.
—Oh! vous trouverez du thé persan dans tous les petits cafés de Stamboul. Et il est délicieux. Mais, en attendant, je veux vous faire essayer quelque chose de turc: une don-dourma. N'ayez pas peur, ce n'est pas exagérément nutritif....
—Mary, vous êtes malade!... vous allez infliger au colonel cette sale mixture que vend le marchand des rues?
J'interviens vigoureusement:
—Le helvadji?... madame, quelle idée charmante! Figurez-vous que j'adore toutes ces petites choses sucrées que les enfants grignotent....
Elle sonne. Une femme de chambre grecque entre, écoute l'ordre de sa maîtresse, et s'en va, non sans un regard interrogateur vers lady Edith. Ah çà? Est-ce qu'il faut que lady Edith ratifie?
La don-dourma ne vient pas tout de suite. Et le helvadji me fait songer aux Eaux Douces.
—Madame, si l'on vous en priait beaucoup, feriez-vous venir le beau petit garçon que j'ai tant admiré l'autre jour, dans votre caïque?
Elle s'épanouit, toute joyeuse:
—Vrai, cela vous fera plaisir? Oh! je veux bien.... Attendez.
Elle est déjà dehors, prompte comme une bergeronnette. Étrange femme! Par moments je ne lui donnerais pas vingt ans; quand elle rit, quand elle court; sa jeunesse alors jaillit de tous ses gestes, et la transfigure. Mais la seconde d'après, le sceau lourd de la mélancolie retombe sur elle et l'écrase; elle apparaît soudain morne, lasse, vieille.... Trente ans? davantage? On ne sait plus.
La voici, poussant l'enfant devant elle. Solennel, gentleman déjà, le petit vient me tendre sa menotte. Il est joli. Sa mère lui a donné ces longues boucles brunes, et ce teint mat, et cette bouche charnue. Mais les yeux gris, déjà fixes et froids, reflètent l'Écosse, et ses lacs, et ses brumes. C'est un Falkland, ce bébé. Et j'ai peur que plus tard, il ne fasse, lui aussi, pleurer les pauvres yeux qui le regardent avec tant de tendresse, tant d'adoration....
La don-dourma, c'est une sorte de glace dont la pulpe feuilletée crisse sous la langue. C'est très bon, et je ne suis pas seul de cet avis: le marmot, apprivoisé, accepte sans façon la moitié de ma soucoupe. Lady Falkland en rit, et lady Edith, une fois de plus, plisse une lèvre mécontente. Ce n'est sans doute pas son opinion de gâter les enfants.
... Il y a bien longtemps que je suis là, et le jour baisse.
—Vous partez déjà? vous savez qu'à la campagne, les longues visites sont de rigueur.
—Sir Archibald rentre souvent de bonne heure ... il sera désolé de vous avoir manqué.
C'est l'Écossaise qui parle ainsi. Tant pis pour elle, je ne retiens pas ma réplique:
—Dites-lui bien, mademoiselle, que j'en suis moi-même tout navré, et que je vous ai chargée, vous personnellement, de mille amitiés pour lui.
Si tu ne comprends pas, ma fille, c'est que tu es bête. A l'autre maintenant.
—Madame, je suis infiniment touché de votre gracieux accueil, et je vous assure que je m'arrache à grand regret de chez vous. Mais Stamboul est loin, et mon caïque n'est qu'à deux paires.
—Vous rentrez à Stamboul?
—A Péra, seulement, hélas; le protocole me condamne à y habiter. Mais je dis Stamboul par euphémisme: c'est tellement caricatural, Péra!
—Oh! comme nous sommes d'accord là-dessus! Et vous aimez Stamboul, naturellement?
—Je me figure que je l'aimerai. Je ne le connais pas encore. Songez à tout ce qu'il m'a fallu faire, en arrivant à Constantinople?
—C'est vrai. Mais, maintenant que vous êtes acclimaté, dépêchez-vous de passer le pont. C'est si beau, Stamboul!
Cette fois, je m'en vais. Lady Edith, digne, demeure au salon. Lady Falkland m'accompagne à travers le jardin. Mon caïque, qui dérivait à cent pas du perron, s'approche à force de rames.
Je regarde tout à coup lady Falkland:
—Madame, on m'a très souvent reproché d'être d'une franchise regrettable. Ça ne vous déplaît pas trop? Alors, je me risque. Vous avez un ... garde du corps ... bien attentif. Est-ce tout à fait impossible de bavarder une heure avec vous, seule?
Elle m'écoute, un peu étonnée, pas mécontente. Ses yeux bruns réfléchissent, indécis, mais confiants. J'insiste.
—Oui, une heure de tête-à-tête? J'aimerais vous questionner à mon aise, sans gêneur, sur cette Turquie que nous aimons tous deux....
Elle prend son parti, bravement:
—Ce n'est pas très commode; mais tout de même.... Voyons, quand irez-vous vous promener dans Stamboul, pour la première fois?
—Je ne sais pas ... lundi, par exemple.
—Lundi? oui, c'est possible. Eh bien, voulez-vous que je vous serve de guide?
—Si je veux!...
—Alors, à lundi.... Où? C'est juste, vous ne connaissez pas la ville turque.... Écoutez: vous passerez le pont, et vous tournerez dans la première rue à droite. Vous m'attendrez là. J'y serai vers ... vers deux heures.
—Merci....
J'appuie ce merci avec ma bouche, sur son poignet. Et je songe, un peu triste, qu'autrefois,—il y a vingt ans,—une jeune femme ne se serait pas si facilement confiée à moi, sans arrière-pensée ...
XIV
Samedi, 17 septembre.
Tout à l'heure, je marchais le long du Bosphore, sur le quai de Thérapia, tout au bord de l'eau....
Le quai de Thérapia, le plus déplorablement select des environs, me plaît pourtant à cause d'un remous de courant qui s'y brise avec de vraies vagues clapotantes et bouillonnantes:—les seules vagues de tout le Bosphore.
... D'ailleurs, pour peu qu'on y marche, comme je fais, à toucher l'eau, on n'est point forcé de voir les villas en bordure, ni la valetaille sur le pas des portes, ni les équipages piaffant: il suffit de détourner la tête.
Donc, je regardais mes vagues, quand tout à coup, dans mon dos, la phrase horripilante:
—Bonjour, monsieur le marquis.
«Monsieur le marquis». Il n'y a pas à lutter: les gens de Péra s'entêtent à se prendre pour mes domestiques.
En l'occurence, c'étaient mesdemoiselles Kolouri,—Calliope et Christine, sans chaperon,—qui promenaient leurs costumes tailleur, un peu ridicules, pas trop.
Tout de suite, je fus submergé de bavardage.
—Comme on vous voit peu!
—Mais oui, vous ne venez jamais à Yénikeuy.
—C'est que sans doute vous vous plaisez davantage ailleurs....
—Est-ce vrai que vous avez pris maison à Béicos, «chez les Turcs»?
—Et puis, on vous a vu l'autre jour à Canlidja.
—Chez la belle madame Falkland.
—Il y a des gens qui prétendent que vous la traitez.... (sic).
—Mais non, Calliope. Le marquis allait voir sir Archibald.
—Vous êtes tout à fait amis, n'est-ce pas?
—Moi, je crois que je deviendrai amoureuse de sir Archibald! C'est un homme tellement intelligent! Je tombe petite devant lui ... (re-sic).
—Intelligent, mintelligent[1] (re-re-sic), il ne me plaît pas, à moi. Je trouve son ami, le prince Cernuwicz, bien plus séduisant.
—Oh, celui-là, il faut toujours qu'il fasse pêle-mêle! (re-re-re-sic). Qu'est-ce qu'il manigance dans cette maison?
—Christine, le marquis ne s'inquiète pas de cela. Dites, monsieur le marquis, vous serez au Summer, ce soir? Peut-être est-ce le dernier bal.
—Nous flirterons avec vous, il faut venir.... Et patati et patata. J'ai filé par la tangente.
Maintenant, je suis dans ma maison de bois. J'y ai dîné tout seul, à la turque. Mon caïkdji Osman m'a servi du pilaf aux pois chiches et du kébad rissolé. Il fait nuit. En me penchant à la fenêtre, j'essaie de distinguer, parmi la rangée lointaine des lumières de Canlidja, la lumière des Falkland.
A droite et à gauche, les maisons turques voisines de la mienne, silencieuses et comme désertes jusqu'au coucher du soleil, s'animent maintenant et babillent. On a relevé les grillages de bois des shahnichirs. Et vaguement, à la clarté des étoiles, j'entrevois des formes blanches accoudées, j'entends des gazouillis et des rires.
J'ai commandé mon caïque pour dix heures, dix heures à la franque. Cela m'ennuie bien de traverser l'eau, d'aller là-bas, dans ce palace qui fait tapage avec son électricité criarde ... tapage, oui: cette illumination crue, dans la douceur nocturne du Bosphore seulement pointillé de lampes et de lanternes pâles comme les étoiles, me blesse les oreilles autant que les yeux.
Oui; mais il faut aller au bal. Lady Falkland y doit être, comme samedi dernier. Et je lui demanderai si ça tient toujours, pour lundi, notre promenade turque.
Dix heures.... Attendons encore un peu.
Deux heures du matin.
Je reviens de là-bas. J'ai la tête lourde et les tempes qui battent....
Je suis arrivé tard à ce bal. On ne dansait plus. La terrasse était vide. La fraîcheur humide de minuit avait chassé les épaules nues.
Beaucoup de femmes étaient parties déjà. Les Kolouri, d'autres.... Mais dans le hall, j'ai trouvé sir Archibald et Cernuwicz qui buvaient, assis à une table, seul à seul. Cernuwicz m'a vu de loin:
—Oh! le marquis!... Admirable!... Marquis, venez boire avec nous.
Je me suis approché pour m'excuser. Mais ils étaient ivres l'un et l'autre, et ils ont insisté si bruyamment que je me suis assis. Quatre bouteilles vides étaient sur la table. Falkland appelait un maître d'hôtel et commandait:
—Heidsieck monopole, rouge.
Cernuwicz protesta.
—Archibald! je vous prie!... votre Heidsieck est une horreur. Le marquis est Français, Archibald. Laissez-moi!... Waiter! Pommery Greno, brut.
Conciliant, l'homme apporta les deux bouteilles. Je dus prendre une coupe de chacune. Ils burent le reste.
Je demandai des nouvelles de lady Falkland,—et de lady Edith. Moins maître de lui qu'à jeun, le baronnet fronça les sourcils sans répondre. Le prince, au contraire, plus prolixe que jamais, m'expliqua qu'une migraine déplorable avait retenu at home la jeune fille et la jeune femme. Mais on ne savait au juste laquelle était souffrante, et laquelle garde-malade. Sur ce point, «le vieil ami» refusait tout renseignement, car il ne croyait pas aux migraines féminines, et les tenait pour de simples comédies, ficelles ou balançoires:
—Il n'est pas nerveux, et il n'entend rien aux femmes. Voilà la vérité. Old Archie, vous n'entendez rien....
—Stanie!...
Les yeux gris lançaient un éclair bref. Le Polonais, souple comme un gant, éclatait de rire et parlait d'autre chose.
Il se jetait dans la chronique scandaleuse. En cinq minutes, je sus avec détails toutes les coucheries illégitimes de la semaine. Usant d'un tact vraiment slave, il n'épargna ni mon ambassade, ni la sienne. S'il eût été dans sa raison, je l'aurais rabroué. Mais que dire à un ivrogne? Je pouvais du moins l'écouter sans scrupule. Et parfois, il devenait drôle:
—Vous avez remarqué, Archie, le nouveau sautoir de madame Nidjni? Non?... Vous l'avez vu, vous, marquis? cet écheveau de petites, petites perles ... joli, n'est-ce pas? Elle vous a dit qui le lui a donné? Non? Vous êtes le seul. Elle répète à tout le monde que c'est le petit Vanescu, le Roumain. Et c'est vrai. Parce qu'elle a ... comment faut-il dire? inauguré Vanescu. Alors, le petit, qui n'a que dix-sept ans, et qui n'est pas bien élevé, lui, a donné les perles, comme vous donneriez à une grue. Mais elle, elle a trouvé que c'était très bien, et elle montre le sautoir partout, en disant que Vanescu lui devait une discrétion. Hein? une discrétion ... indiscrète!
Il rit violemment, enchanté de son mot. Et, sans reprendre haleine:
—Une chose tout à fait comique! Il y a trois jours, Donietz, le Russe, était avec sa femme dans leur villa, à Buyukdéré. Vous savez, ils sont nouveaux mariés, et s'aiment beaucoup. Il était minuit, et ils étaient en pyjama et en chemise. Voilà qu'ils avaient à la maison un nouveau vodka. Ils boivent, et ils deviennent ivres. Madame Donietz, tout à coup, prétend que ce vodka n'est pas du vodka; que c'est du whisky,—irish. Bien entendu, c'était du vodka. Donietz commence par rire. Mais comme elle s'entête, il se fâche. Il prend son fouet pour chiens. Elle se défend, le griffe, lui casse une bouteille sur la figure: il porte la marque. Mais avec le fouet, il est le plus fort. Il la knoute. Elle saute par la fenêtre. Il la poursuit à travers le parc; chasse à courre, tayaut!... Elle hurlait, il y avait des raies de sang sur sa chemise. Enfin, elle trouve la grille ouverte, enfile la route au grand galop, et vient s'abattre dans un petit café où une douzaine de vieilles barbes turques fumaient encore le narghilé, en buvant la dernière tasse de café. Donietz se précipite, empoigne sa femme par les cheveux, la jette par terre et tape. Seulement, vous savez, les Turcs n'aiment pas qu'on tape les femmes. Alors, ils ont sauté sur Donietz, lui ont arraché la pauvre diablesse et l'ont roué de coups, lui. Si bien que, quand la police est venue, Donietz était presque aussi abîmé que sa femme. On les a rapportés chez eux. Mais le plus drôle, c'est que le lendemain, ils ne se souvenaient absolument de rien!
Falkland laisse tomber un éclat de rire bref. Et, tout aussitôt:
—Waiter! Heidsieck monopole, rouge.
—Archibald, c'est une folie entêtée! Waiter, Pommery Greno, brut.
Ils m'obligent à boire. Leurs yeux flambent, leurs gestes deviennent fébriles. Cernuwicz maintenant me regarde fixement, l'air soudain féroce:
—Mais ... vous savez, monsieur le colonel, Donietz est un homme. Il n'est pas Polonais, il ne sait pas monter à cheval; cela, c'est la race, il n'y a rien à dire. Mais à pied, il est terrible. Et bientôt nous le nommerons consul en Macédoine, à Mitrovitza!
Fichtre! si les consuls russes de là-bas sont tous de cette trempe, je ne m'étonne plus que les Albanais, moins patients que les Turcs, leur cassent la tête quelquefois.
Ai-je souri? Je ne crois pas. Ce serait imprudent. Cernuwicz, ivre-furieux, me sauterait certainement à la gorge.... Non, il n'y a plus de danger; l'accès est passé. Voilà mon homme, sans transition, qui rit aux larmes. Il claque la table à tour de bras; les coupes s'écroulent.
—Oh! marquis! Je vous ai vu, ne dites pas non. Vous couchez avec les filles Kolouri. Ne dites pas non!
Je dis non, très net, m'attendant toutefois au pire. Point du tout: il se redresse, solennel, et me tend la main au-dessus de la verrerie en miettes:
—Vous êtes un gentilhomme. Il ne faut pas avouer, jamais. Non pour les filles Kolouri: cela ne compte pas; elles ne sont rien, seulement de petites badanas[2]. Mais pour aucune femme. Ici, trop d'hommes sont des mufles. Tenez, Karipoulo ... vous connaissez Karipoulo? Il prend neuf cents livres turques à la Dette[3]. Eh bien, je le rencontre hier Grand'Rue de Péra, et je lui dis: «Karipoulo, avec qui couchez-vous, cette semaine?» Il sourit, se tortille, fait un grand geste pour que les passants s'arrêtent, et, alors seulement, répond, de toute sa voix: «Prince, on ne peut rien vous cacher. La semaine dernière, c'était avec madame Bariteri; mais je n'avais que les restes des soldats turcs; alors, cette semaine, j'ai choisi madame Papazian. Je les ai toutes.» Voilà ce qu'il dit. Mais savez-vous? Il n'en a aucune. Il se vante. Il est Grec. Waiter! Pommery Greno, brut!
Mais, incident: le maître d'hôtel, le bras tendu vers le cartel du hall, explique qu'après une heure, la cave de l'hôtel est fermée.
—Hein! tu dis?
—Excellence, la cave....
—Fils de chien! porc!
Il l'injurie furieusement, mêlant cinq ou six langues pour d'effroyables invectives. Et soudain, à toute volée, il lui lance une bouteille vide à la figure. La bouteille d'ailleurs manque le but et fracasse deux lampes du lustre.
Cernuwicz, perdant lui-même l'équilibre, retombe assis. Il mâche ses dernières injures:
—Juif! Arménien!
Il se tourne vers moi, calmé:
—Je le connais, ce.... C'est le frère de mon portier. Je lui dois de l'argent, à mon portier: mille livres. Il prête à quatre cents pour cent.
Falkland, qui a tout écouté, impassible, s'émeut soudain:
—Staniel vous, un gentilhomme, vous empruntez à ce valet?
—Eh! Archie! que faire? L'argent, tout l'argent est dans leurs poches. Moi, je ne suis pas un Arménien, je ne sais pas prendre aux Turcs. Et je ne suis pas un Grec, je ne sais pas demander aux femmes[4].
—You are a Pole....
Ils entament en anglais je ne sais quel dialogue rapide. Cernuwicz s'agite et crie. Des mots russes et polonais jaillissent çà et là. Finalement, la dispute s'apaise tout d'un coup. J'en profite pour me lever.
—Bonsoir, messieurs.
Sir Archibald me secoue rudement la main. Cernuwicz, débordant de cordialité, improvise un discours d'adieu:
—Marquis, ce soir nous avons bu....
Oui, ce n'est pas niable.
Cependant, sir Archibald s'apprête à partir aussi. Il vérifie l'addition. Son portefeuille est bien anglais, grand démesurément, et d'un cuir sang de bœuf qui hurle.
Le caïque Falkland attend à l'appontement de l'hôtel, à côté de mon caïque à moi. Nous embarquons. Le prince, qui demeure à Buyukdéré, gesticule sur la berge. Tout à l'heure, son cocher le mettra sans doute de force en voiture,—à la cosaque.
Nous poussons. Mes caïkdjis piquent en amont, pour gagner le courant. L'autre caïque, au contraire, se laisse dériver: Canlidja est loin en aval.
Derrière, la voix de Cernuwicz continue à déclamer vers nous, dans la nuit. Ma parole, il appelle maintenant les bons auteurs à son secours:
—Pour la dernière fois, adieu, seigneurs!
Comme ces nuits du Bosphore sont humides! Il me semble qu'on doit avoir bien froid, à dormir seule, au-dessus de l'eau, dans un pavillon qui surplombe....
[1] En turc, la négation s'exprime par la syllabe me: aimer: sevmek;—ne pas aimer: sev-me-mek. D'où les formules pérotes dont abusent mesdemoiselles Kolouri et leurs compatriotes: «intelligent, mintelligent....» (intelligent ou non). L'auteur saisit cette occasion d'exprimer à ses amis de Constantinople, toute sa reconnaissance pour l'excellent lexique français-pérote qu'il doit à leur collaboration.
[2] Sens obscène intraduisible. Le mot n'existe pas en France. La chose non plus.
[3] Il est employé à la Dette aux appointements de 900 livres (20.790 fr.);—locution pérote, que tout le monde, à Constantinople, emploie par contagion.
[4] Le prince Cernuwicz est ivre, et l'auteur lui laisse l'entière responsabilité des opinions injurieuses et téméraires qu'il a puisées au fond de ses quatre bouteilles d'extra-dry.
XV
J'ai passé le pont. J'ai tourné dans la première rue à droite. Et j'attends, comme il est convenu.
Donc, ceci est Stamboul. Désillusion. Je me figurais que, le pont franchi, Stamboul m'émerveillerait au premier coup d'œil. Il n'en est rien. La place d'Emin-Eunu, que voici, reproduit trait pour trait la place Karakeuy. Et la première rue à droite,—je ne sais pas comment elle s'appelle: pas plus de plaque que de numéros,—est laide. Pittoresque, je ne dis pas non: une sorte de boyau tortueux, magnifiquement, et grouillant d'une cohue bien bigarrée. Mais les ruelles de Galata, voire de Péra, sont pareilles.
Deux heures? Non. Je m'en doutais, je suis en avance. L'exactitude joue de bien vilains tours aux gens à rendez-vous. Je me souviens d'une histoire d'il y a vingt ans, comique: celle d'un petit lieutenant qui avait obtenu d'une personne fort blonde qu'elle passât, par hasard, à deux heures précises, à l'entrée de la passerelle qui relie la gare Saint-Lazare à l'hôtel Terminus. Le pauvre gosse, engrené dans une série noire d'accidents et de catastrophes, fiacre emporté, piétons écrasés, foule ameutée, police, arrestation, commissariat, toute la lyre!—n'arrive au lieu convenu qu'à deux heures vingt. Plus personne. Désespoir. Il s'en va. Et le soir, un petit bleu, l'informait que la dame, arrivée, elle, à trois heures moins dix, et repartie à quatre heures et quart, après quatre-vingt-cinq minutes d'attente chimérique, le tenait pour un goujat doublé d'un imbécile, et le priait de ne jamais reparaître à ses yeux.
... Cette première rue à droite doit héberger, le matin, un marché aux légumes. Je piétine une litière de feuilles de salade, et des parfums de choux flottent çà et là....
On me bouscule beaucoup. Les gens de ce quartier vont plus vite que les morts de la ballade. Ils courent, se coudoient et se heurtent, en criant à pleins poumons. Les harnais (portefaix) pullulent. Évidemment ce Stamboul-ci n'est pas le vrai: je suis trop près du port, trop près du pont, trop près de Galata, de Péra, de l'Europe....
Ah! une ombrelle blanche au bout de la rue, au-dessus du moutonnement des fez et des turbans.... Impossible! Il n'est même pas l'heure exacte; il s'en faut de dix minutes. Et pourtant, si.
—Bonjour! pas trop attendu?
Une poignée de main garçonnière. Lady Falkland tient un sac de papier jaune, dont je m'empare....
«Oui, portez ça. Ce sont de ces petites choses sucrées que vous aimez et que j'aime aussi. Comme mon chirket arrivait de bonne heure, j'ai, d'abord, fait escale chez Hadji-Békir.
—Hadji-Békir?
—Le confiseur turc à la mode. Les belles dames du quartier de Schah-Zadeh n'achètent pas une dragée ailleurs.—Non, pas par là. Tournons à gauche. J'ai horreur de ces rues grecques. Je vais vous mener où c'est joli.
Elle trotte, alerte à se dégager de la foule. Je la regarde relever sa jupe. Elle porte une robe de grosse étamine bise, et de solides petits souliers gris, qui n'ont pas peur de ce pavé pointu, redoutable.
Tiens? sitôt la rue—la première rue à droite,—quittée, voici la paix et le silence. Nous marchons entre deux murs au-dessus desquels se penchent de vieux figuiers. Le sol est raviné; des poules grattent la poussière. Trois maisons de bois, poudreuses, s'espacent parmi les figuiers; leurs shahnichirs, vitrés, grillés et voilés de rideaux blancs bien propres, n'ont pas l'air tout à fait solides, supportés tant bien que mal par de pauvres étais vermoulus, dont les clous cèdent. Un chat nous regarde venir, nullement craintif. Des chiens jaunes dorment au soleil, couchés sur le flanc, comme se couchent les loups. Pas un passant. On se croirait en pleine campagne. Ça, Stamboul, la capitaledu Commandant des Croyants? Jamais de la vie! un village, un hameau....
Lady Falkland se retourne, voit ma stupéfaction, éclate de rire:
—Vous voilà bien étonné, pas? Oui, c'est Stamboul. Je parie que vous pensez à un petit village. C'en est un très grand. Il faut marcher deux lieues pour arriver au bout. Mais tout le long du chemin, cela ressemble à ce que vous voyez ici.
Elle s'arrête. Le chat qui nous attendait se laisse flatter sans la moindre appréhension. Elle m'explique:
—Dans les quartiers turcs, les bêtes sont bien traitées et n'ont pas peur des gens.
Puis, enthousiaste:
—Pas, qu'il est beau, mon grand village? Il y a de l'air, du soleil, du silence et de la liberté partout: regardez les arbres, les maisons, les murs: tout ça pousse comme ça veut, où ça veut. Il n'y a pas de façades, pas d'alignement, rien de régulier, rien qui ennuie et qui donne le spleen. Ici, on est libre, libre....
Elle ne rit plus, et je revois sur son visage l'habituelle mélancolie qui retombe. Muette une minute, elle se baisse pour mieux caresser la bête ronronnante....
—Et puis, il y a des choses, dans mon grand village.... Venez, vous allez voir!
Non, tout de même: Stamboul entier ne ressemble pas à cette venelle campagnarde. Voici déjà qui varie: une vraie rue, bordée de maisons des deux côtés. Par exemple, ce n'est pas du tout une rue solennelle: elle est large comme la main, et toute tracée en sinusoïde, de sorte que le vent n'y souffle pas. Les maisons sont de bois, bien entendu, de beau vieux bois couleur de violette. Et comme nous passons, une porte s'entr'ouvre, laisse sortir une femme voilée, et se referme: La femme traverse, toque à la porte en face, et s'y glisse;—tout cela sans plus de bruit qu'un chat marchant sur la pointe des pattes.
On tourne à droite, on tourne à gauche. Nous arrivons à une petite ogive d'antiques pierres grises barrée d'une chaîne tendue qu'il faut enjamber: le bout du village, évidemment....
Oh!...
Je crois que j'ai crié de saisissement. Et je reste sous l'ogive, bouche bée.
Devant moi s'étend une place carrée, grande comme une plaine; et au centre de la place, une montagne de marbre et de pierre se dresse, sculptée, ciselée comme un colossal bijou. Des murs géants s'étayent de contreforts gothiques, dentelés, ourlés à jour. Des galeries, des cloîtres, des colonnades, des arceaux, des balustres, des perrons innombrables s'y adossent ou s'y accrochent de toutes parts. Au-dessus, un bouillonnement vertigineux de dômes et de coupoles s'élance vers le ciel et l'escalade, pareil à ces dunes de sable, que le simoun agglomère en grappes. Et quatre minarets minces et blancs comme des cierges, jaillissent des angles, et montent, plus hauts que tout.
Lady Falkland, arrêtée comme moi, regarde comme moi, muette, religieuse. Enfin, brusquement, elle saisit mon poignet.
—Dites? Il a quelquefois des airs de capitale, mon Stamboul? même des airs de Mille et une Nuits?...
Nous avançons sur la grande place. Nous contournons l'immense édifice. A son pied, un jardin carré, clos d'une muraille basse percée de fenêtres, enferme par milliers des tombes turques, simples et belles.
—Si j'étais un guide raisonnable et patenté, je ne vous aurais pas mené ici. Je vous aurais infligé la promenade classique pour étrangers: Sainte-Sophie, l'Hippodrome, la Sublime Porte et le Grand Bazar. Vous auriez vu plein d'Anglaises à voile vert, plein d'Allemands à barbe sale; vous auriez acheté la selle authentique du cheval de Tamerlan (fabriquée l'année dernière à Trébizonde), et vous auriez piétiné toute votre journée dans des rues à tramways, plus laides que Péra. Mais moi, je vous montre ceci.
Ceci: la Suleïmanié Djami, la mosquée de Suleïman le Magnifique; «la perle et le diamant», disent les Turcs....
Nous passons sous une porte pointue, taillée à facettes, harmonieuse comme un fragment du Parthénon.
Dedans, c'est une nef de cathédrale, la plus splendide que j'aie jamais vue. Des piliers prodigieux portent des arcs de marbre noir et blanc, qui enjambent d'incroyables vides. Des vitraux couleur de lait ou d'algues tamisent une clarté grave. Point de chapelles, point de niches à saints, point de confessionnaux, rien qui rapetisse. L'autel est un portique de marbre gris, muré, sur le fronton duquel, en lettres d'or, la parole du Prophète est écrite.
Il y a quatre colonnes de granit, énormes. Lady Falkland me les désigne:
—Elles proviennent d'une église de Byzance, disparue. Plus anciennement, elles ont porté le temple de Diane, à Ephèse. Plus anciennement, un autre temple, on ne sait pas où. Elles ont déjà vu quatre dieux. Et combien encore à venir.
... Çà et là, des Musulmans prosternés prient en silence. Deux petites filles, libres et joyeuses, se battent pour rire et se roulent sur les grands tapis. Un iman à longue barbe de neige les considère, indulgent.
Au milieu du jardin carré, où se pressent les tombes, lady Falkland me fait admirer un grand mausolée, en forme de kiosk, qu'entoure une galerie octogonale, d'aspect italien. C'est le turbeh de Suleïman. On peut y entrer. Et je songe qu'en notre Europe, soi-disant tolérante, l'accès des mausolées de papes et d'empereurs n'est pas offert à tout venant.
Dans la salle ronde, aux murs revêtus de faïences de Perse, trois majestueux catafalques, habillés de satins et de brocarts, s'alignent côte à côte, flanqués d'énormes cierges de cire jaune, et couronnés de hauts turbans. Suleïman dort là, entre deux sultanes de sa race. A leurs pieds, plusieurs sultanes dorment aussi, sous de pareils brocarts et de pareils satins. Bien de saisissant comme ces catafalques turcs, qui font en quelque sorte visible et tangible la présence du mort.
Une curiosité me prend:
—Roxelane, la fameuse favorite, est-elle dans ce mausolée?
Lady Falkland hésite trois secondes. Il semble que ma question lui déplaise. Elle répond cependant:
—Non. Venez.
Nous sortons. Dans le jardin, elle étend le bras vers un autre turbeh, proche, semblable, un peu plus petit.
—Roxelane est là.
—Nous visitons?
—Si vous voulez. Mais vous seul. Je n'entrerai pas.
—Ah?...
Elle n'en dit pas plus long, et regarde fort attentivement la pointe de ses souliers. Je n'ai garde d'insister, et je ne regarde pas le tombeau de Roxelane.