XXVIII
Stamboul iok, Osman: Béicos.
Non, je ne veux pas redescendre à Stamboul. Cette petite bataille contre l'Écossaise m'a fouetté le sang, et me voilà précisément dans l'état d'esprit que je souhaitais. Je veux, cette nuit, dormir dans ma maison turque de Béicos. Un caprice....
Un caprice sentimental: ce matin, la vieille Arménienne à mine si correcte et décente m'a apporté, derechef, une lettre sur papier dentelé d'or. Et je sais qu'aujourd'hui, ma petite ingénue turque est seule au logis—toute seule: sa mère à Stamboul, son père je ne sais où....
Bref, deux fantaisies qui s'échangeront.
... On me guettera tout l'après-midi, au shahnichir, et pourvu que mon caïque arrive avant la nuit, pourvu qu'on puisse le reconnaître, tout ira bien, tout sera facile. J'entrerai d'abord dans ma maison à moi; et j'attendrai qu'il fasse bien, bien noir. Après quoi, je sortirai par la porte de derrière, sans bruit; et je n'aurai plus qu'à sauter un mur de jardin, un mur très bas. Rien davantage. Dans le jardin, il y aura quelqu'un....
Quelqu'un. Une petite tille voilée, dont le cœur battra fort.... Qu'attend-elle au juste de moi, cette enfant tentée peut-être par mon dolman bleu ciel et par cet attrait mystérieux que l'Étranger, l'Exotique exerce toujours, irrésistiblement, sur les cerveaux et sur les cœurs de femmes? Ça serait chaste au dernier point, ce rendez-vous, que je n'en serais pas surpris le moins du monde....
Douze heures à la turque. Le soleil vient de disparaître. Mais nous arrivons. Nous serons avant la nuit sous le shahnichir.... Le ciel est d'or rouge, les collines d améthyste; la mer exhale une buée diaphane, qui adoucit chaque contour et irise chaque nuance; l'air pur, à peine moins tiède qu'en été, enivre.... Les caïkdjis rament lentement, à grands coups souples.
Hélas! lady Falkland, prisonnière là-bas, sous la garde haineuse de sa rivale, soupire peut-être vers mon caïque, vers mon caïque libre en plein milieu du large Bosphore.... Et moi, j'aimerais presser en cet instant sa petite main de soie....
... Un bruissement soudain passe au-dessus de l'eau—une troupe d'alcyons qui volent trop vite pour qu'on ait le temps de les entrevoir, dans la brune....
Béicos. Nous arrivons. Le shahnichir est bien voilé de ses rideaux opaques. Guette-t-on, ne guette-t-on pas? Peut-être est-on distraite. Il ne faut qu'une seconde d'inattention.... Mais, sur mon ordre, le vieil Osman entonne une de ces complaintes turques que j'aime, parce qu'elles rient et pleurent à la fois, dans chacune de leurs mesures. Voilà qui peut servir de cor avertisseur....
Ma maison.—Je la retrouve telle que je l'ai quittée. Cinq semaines d'absence, ce n'est guère.... Je m'assieds. Il me semble que je rentre d'une promenade, pas très longue. Je suis chez moi....
Chez moi. Je n'ai pas cette sensation d'être chez moi, rue de Brousse. Dans Péra, je suis un étranger. Oh! il faudra que je loue une maison turque, pareille à celle-ci, dans Stamboul, pour l'hiver....
Les tapis de Mehmed pacha, que, naturellement, j'ai laissés ici—qu'est-ce qu'ils feraient rue de Brousse, dans une maison pérote, ces tapis de pacha et de Croyant?—les tapis de Mehmed pacha sont bien plus beaux que tous ceux que m'a vendus M. Carazoff. Quand j'aurai, dans Stamboul, une maison turque, j'y mettrai les tapis de Mehmed pacha. Et là, ils ne seront pas dépaysés, puisque la maison sera turque....
Une à une, les fenêtres de la rive d'Europe s'éclairent. La nuit s'épaissit.
... Un harem. Tout à l'heure, j'entrerai dans un harem; et l'aventure sera beaucoup moins périlleuse que jamais je n'aurais imaginé.... Tant pis, d'ailleurs!...
L'amour d'une femme turque, quelle impossibilité, s'il fallait en croire tout ce qu'il y a dans Constantinople de diplomates et de financiers!—«Hein, vous dites? un Frank, amant d'une Turque?... Mais, mon cher, à quoi pensez-vous! c'est folie, folie pure et simple.... L'histoire d'Aziyadé? fable, vanterie!... Voyons, réfléchissez: nous, les Européens établis à Constantinople, nous qui ne passons pas, comme vous, nous qui restons! eh bien, avons-nous des Turques pour maîtresses?...» Parbleu! ils fuient Stamboul et l'Asie: ils s'emprisonnent dans leur Péra, ils n'en sortent jamais; ils y vivent entre eux, cloîtrés: et la vraie Turquie leur est plus étrangère qu'elle ne m'était avant mon départ de France. Certes, plus étrangère! J'ai entendu, de cette oreille-ci et de celle-là, un premier drogman d'ambassade, citoyen de Constantinople depuis plus de vingt-cinq ans, m'affirmer avec une entière candeur que, dès le coucher du soleil, nulle maison de Stamboul n'avait le droit d'éclairer une seule de ses fenêtres donnant sur la rue! Il m'affirmait cela à moi, qui, quatre fois par semaine, vais, minuit sonnant, boire mon café parfumé d'ambre, devant la mosquée de Mahmoud pacha, laquelle est au cœur de Stamboul. Il y a là de grands platanes, d'où pendent des lanternes on ne peut plus claires; et quelque deux cents vieux Turcs y fument leurs narghilés, sans nul souci de l'heure tardive.
Bonnes gens de Péra! ouvrez vos longues oreilles! tout à l'heure, moi, simple passant sur votre sol, je serai seul à seule dans son haremlick, avec mieux ou pis qu'une femme turque! avec une jeune fille, fille d'un iman.
Plus qu'un soupçon de crépuscule au-dessus des collines d'Europe....
—Pauvre petite! C'est très mal, ce qu'elle fait là. Dans le haremlick, un Infidèle, un mécréant, un giaour! Mais, est-ce bien sa faute? Elle en a tant vu, des giaours, dans la rue, en caïque, en voiture, partout.... Et elle a vu aussi, partout, leurs femmes—des femmes sans voile, sans pudeur, sans haremlick—honorées quand même, saluées, respectées!—Elle n'y comprend plus rien, elle brouille tous les principes. Où est le bien, où est le mal? On ne sait plus....
O Mehmed pacha I vous m'aviez très bien expliqué ces choses....
Nuit noire. Allons, c'est l'heure dite. Il ne faut pas qu'une petite fille attende trop longtemps dans un jardin nocturne, où, sûrement, rôdent des fantômes....
En avant.... Après tout, l'expédition ne va pas sans quelque risque pour le Frank comme pour la Turque. Un coup de couteau est vite donné, par un valet trop fidèle à la loi du Coran.—Et le danger purifie tout.
Mes caïkdjis dorment déjà. Je sors de la maison sans qu'ils m'entendent.—Mon jardin; ma petite porte—et voici la rue campagnarde, pavée de cailloux à têtes rondes. Pas un chat, cela va bien. Un silence de cimetière. Aucune lueur suspecte, sauf, là-bas, les trois fenêtres lumineuses d'une maison de bois, inconnue; mais nulle ombre inquiétante dans la transparence des rideaux de toile. Personne. Sécurité entière. Et voici le petit mur....
Il ne tient qu'à moi d'enjamber.... Mais non, pas encore. Cette rue musulmane, muette et mystérieuse, cette maison isolée, les hautes têtes des cyprès dressées alentour, et la princesse voilée qui attend dans l'ombre, parmi les roses du jardin, que vienne le chevalier errant au pourpoint d'azur ... c'est une page des Mille et une Nuits que je vis en cette minute et je veux retenir la minute pour savourer la page plus longtemps.
Ho! un bruit de cavalcade au bout de la rue. Est-ce le Khalife abbasside qu'on nomme Haroun, et son vizir l'Altesse Giafour, et l'eunuque nègre qui porte la rondache d'argent, tous trois en ronde nocturne, et veillant au bon ordre de l'Empire? Je rétrograde jusqu'au mur de mon jardin à moi, et j'attends. Le bruit se rapproche. Des sabots choquent le pavé....
Hélas! non; ce n'est ni le Khalife, ni le vizir ... seulement la troupe en goguette des ânes du village, qu'on laisse libres la nuit, et qui vont par les rues, sans bât ni licou. N'importe, c'est joli, cette procession de petites bêtes grises, trottinant à la queue leu leu....
Ils ont passé, tels les djins de la chanson. La rue, derechef, est silencieuse. Et le mur est là, pas beaucoup plus haut que mon front....
Étrange! pas de fièvre du tout:—pas d'impatience, pas de désir. Pourtant, dans une minute, une petite main saisira la mienne, et je suivrai la princesse voilée; dans deux minutes, la princesse ôtera son voile.... Mais il fait trop doux et trop calme au pied de ce mur que je ne me résous pas à sauter.... Voici ce que c'est, je crois: je ne la connais pas assez, la princesse voilée. Je ne l'ai vue qu'une fois, une seconde, à son shahnichir. Et d'autres traits, d'autres yeux sont dans ma mémoire et m'empêchent de bien songer à elle, et me défendent d'imaginer son baiser....
Je vois, au fond de ma pensée, des cheveux couleur de nuit, un regard fier et songeur, une bouche triste qui sourit par-dessus sa tristesse,—qui sourit courageusement.... Dans cette vision, il n'y a pas de shahnichir, il y a, au bout d'une grille, un pavillon très délabré, en surplomb sur le Bosphore....
Alors, alors, qu'est-ce que je fais ici? C'est ailleurs que je veux être, que je dois être.... Et si je sautais le petit mur, je serais déloyal, menteur, puisque....
Oui, je sais bien qu'elle va pleurer, celle qui attend. Mais, ne pleurerait-elle pas plus amèrement si je sautais le mur?
Ma porte; mon jardin; ma maison.
Et, tout de suite:
—Osman, Arif! tchabouk, caïk.... Le caïque, vite! Nous partons.
A grands coups d'avirons, nous fuyons dans le courant, au milieu du Bosphore, vers Stamboul, vers Péra.
A gauche, Canlidja luit encore de ses dernières lumières. Tout va s'éteindre, il est minuit passé.
Ah! les fenêtres du pavillon sont éclairées. Et, cette fois, voici mon pouls qui bat la fièvre. Mais je ne m'arrêterai pas, non!
Arif, Osman! tchabouk....
XXIX
13 novembre.
Ma mosquée de Mehmed Sokoli est une très petite mosquée de quartier, qui s'accroche au flanc de la colline de l'At-Méidan,—l'Hippodrome de Byzance,—du côté de la mer de Marmara. J'ai passé souvent tout auprès, sans rien en remarquer que le minuscule cimetière qui l'entoure, un adorable vieux mezzar pareil à un bois bien touffu, dont les tombes antiques se blottissent sous des flots de lierre et de vigne vierge.—Mais la mosquée de Mehmed Sokoli est peut-être plus belle que son mezzar. Figurez-vous une nef toute de marbre blanc, ciselée et dorée comme un bijou. Le marbre est ancien, ambré par places et diaphane: l'or terni se perd délicatement parmi ces teintes d'ambre. Le mirhab (autel) est de haut en bas revêtu d'antiques faïences persanes, éclatantes comme des fleurs sous le soleil. Et les vitraux, peints ou dépolis, mesurent un jour doux et clair, intime à souhait.
C'est par le plus grand des hasards que j'ai découvert la mosquée de Mehmed Sokoli. Hier, je passais devant, et la porte de la cour était ouverte. On criait dans cette cour. J'entrai.
Deux fillettes, robe jaune et robe verte, deux mignonnes hautes comme une botte, jouaient à se battre,—un jeu très turc,—avec de beaux rires et des cris perçants. La cour, cloîtrée et dallée, leur faisait un champ clos magnifique. Elles se poursuivaient au milieu des vieilles colonnes, s'atteignaient, luttaient comme de petites chèvres folles et finissaient par rouler sur le sol, parmi les grandes herbes poussées dans les fentes du marbre.
Mon entrée, d'un coup, mit la paix. Debout toutes deux et soudain graves, elles me considérèrent. La robe jaune, au bout d'un temps de réflexion, jacassa quelque chose à l'intention de la robe verte. Celle-ci courut vers la porte et s'éclipsa. Celle-là vint à moi et me fit signe d'attendre. J'attendis.
J'attendis quatre minutes. Après quoi, reparut la robe verte, et, derrière elle, arriva l'iman de la mosquée: un vieil Osmanli pur sang, et, certes, la plus longue barbe blanche que j'eusse encore vue en cette sereine Turquie, où les barbes blanches abondent. On m'avait pris pour un visiteur de mosquée, et l'iman, bon homme, apportait les clefs du sanctuaire.
Je visitai, par politesse, imaginant n'importe quelle mesjid, toute banale. Et je m'arrêtai dès le seuil, stupéfait d'admiration. L'iman, fier de ma surprise, souriait.
Je lui fis mes plus grands compliments en un turc pas très correct, qu'il eut la courtoisie de comprendre. Alors il s'empressa et me montra tout, l'alpha et l'oméga, chaque dentelure du marbre et chaque bouquet des faïences. Les deux fillettes, faufilées derrière nous et sérieuses comme des abbesses, nous suivaient pas à pas, écoutant de toutes leurs oreilles.
Quand je me fus extasié partout, et sans flatterie, l'iman, toujours souriant, s'excusa du piètre tapis sur lequel nous marchions: ce tapis n'était guère qu'une loque. Mais les tapis de mosquée coûtent cher, et la paroisse de Mehmed Sokoli n'est point riche.
—Quand Mehmed Sokoli, qui fut un grand vizir du Sultan Suleïman le Magnifique, édifia notre mosquée, il n'épargna rien, et prodigua tout son trésor. Mais il y a quatre cents ans de cela. Et aujourd'hui, nous sommes de pauvres gens. Aussi, le tapis troué reste là....
Naïvement, je crus à une invite, et je tirai discrètement ma bourse. Mais l'iman faillit se fâcher.—Les simples kayims (sacristains) des grandes mosquées, corrompus par la perpétuelle procession des touristes mécréants et de leurs guides, acceptent et réclament au besoin le backchich, cher aux Levantins de toutes castes. Mais les imans sont plus dignes; et celui-ci était un Vieux Turc. Il me refusa, net.
Cependant, il était écrit que j'aurais gain de cause, et que je serais admis à verser mon obole dans la tirelire du futur tapis de mosquée. Comme nous échangions, l'iman, les petites filles et moi, nos salaams d'adieu, un personnage inattendu traversa la cour, et, nous voyant, s'arrêta. C'était le maréchal Mehmed Djaleddin, qui se promenait par là, sans doute entre deux séances à la Sublime Porte, laquelle est voisine....
—Bah, monsieur le colonel, vous ici? êtes-vous devenu si bon Osmanli qu'on ne puisse vous rencontrer qu'au fond de Stamboul, et faisant vos dévotions dans nos mosquées? Il y a plus de quinze jours que je ne vous ai vu.
Mehmed pacha portait sa petite tenue de maréchal, à laquelle il n'y a point à se méprendre. Mais comme l'iman était plus vieux que Mehmed pacha, ce fut Mehmed pacha qui, le premier, salua l'iman.
Ils étaient amis de longue date, d'ailleurs. Mehmed, les compliments ordinaires à peine échangés, attrapa d'une main la robe verte, de l'autre la robe jaune, et fit sauter les deux mignonnes à six pieds de terre. C'étaient les petites-filles de l'iman. Il y eut de grands cris de joie.
—Et maintenant,—fit Mehmed, en reposant son double fardeau,—monsieur le colonel, je suis à vous, s'il vous plaît que nous fassions route ensemble. Vous partiez, je crois?
—J'allais partir, après avoir vainement tenté auprès de notre hôte une démarche pieuse.
—Une démarche?
—Le tapis de la mosquée réclame son successeur, et je voulais participer ... mais il paraît que je suis beaucoup trop mécréant....
Mehmed pacha se prit à rire, et à son tour attaqua l'iman, avec quelques plaisanteries amicales. La résistance ne fut pas bien opiniâtre. Et mon offrande fut agréée.
—C'est un Vieux, Vieux Croyant,—me dit Mehmed pacha, tandis que nous rabotions le pavé pointu des ruelles qui grimpent vers l'At-Méidan;—il exagère parfois un peu; mais c'est un homme excellent, et courtois comme on l'était au temps jadis. Tenez, il y a quelques mois, vint ici, sur un yacht, une de vos compatriotes, madame de Retz. D'Épernon, notre ami d'Épernon, me la recommandait beaucoup. Je la promenai donc, de mon mieux, dans Stamboul. Or, à la porte de cette mosquée, madame de Retz hésita: il s'agissait d'enfiler d'énormes babouches, celles-là mêmes que vous avez pu mettre tout à l'heure, par-dessus vos bottes.... Dame! on n'entre point sans babouches dans une mosquée. Madame de Retz regarda ses pieds et murmura perplexe: «Avec ces machines-là, je tomberai, sûr....» Alors, notre iman se baissa vers les brodequins de chevreau blanc, et les essuya paternellement du pan de sa robe:
«Entrez sans babouches! Zarar yok (ça ne fait rien), les pieds sont si petits....»
Nous arrivions sur l'At-Méidan, et les beaux minarets de l'Achmédié-Djami se haussaient au-dessus des platanes à l'entour.
—J'y songe, monsieur le colonel: vous êtes, je le sais, lié d'amitié avec lady Falkland, que je vous ai nommée jadis, aux Eaux Douces d'Asie, si j'ai bonne mémoire.... Oui.... Eh bien ... l'avez-vous vue récemment?
—Pas depuis quinze jours, monsieur le maréchal.
—Ah!... la verrez-vous bientôt?
—Je l'ignore. A vous dire vrai, je ne me soucie pas beaucoup de lui rendre visite fréquemment: son mari est d'humeur à mal interpréter les plus simples politesses....
—Oui....
Mehmed pacha réfléchit une minute. Puis, soudain:
—Il me déplaît beaucoup de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et de ce qui ne vous regarde guère. Pourtant, je le ferai aujourd'hui, car, en vérité, ce Falkland est un drôle. Voici. Leur maison est de celles où ma charge m'oblige parfois de jeter les yeux ... cela entre nous, bien entendu. Ce qu'il faut que vous sachiez,—pour le répéter, si le cœur vous en dit,—c'est que, dans cette maison, une laide trahison se machine contre votre amie. Je n'en sais d'ailleurs pas plus long. Au revoir, monsieur le colonel. J'ai affaire ici, à l'École des Arts et Métiers.
XXX
Je n'ai pas menti à Mehmed pacha en lui disant que je n'ai point vu lady Falkland depuis quinze jours;—exactement, depuis la visite que je lui rendis à Canlidja, le 4 de ce mois. Pis que cela, je n'ai pas reçu d'elle la lettre qu'elle m'avait promise, ce même soir,—la lettre qui devait fixer notre prochain rendez-vous à Stamboul. Les paroles de Mehmed pacha sont donc assez inquiétantes. En vérité, j'aurais même dû, connaissant l'entourage de lady Falkland, m'inquiéter plus tôt.
Mais, mais ... voilà: je me suis efforcé, durant ces quinze jours, de songer à lady Falkland le moins que j'ai pu. Question d'égoïsme: dans la petite rue de Béicos, au pied de ce fameux mur que je n'ai pas sauté, j'ai cru m'apercevoir tout d'un coup que lady Falkland occupe, dans ma cervelle, beaucoup de place;—trop de place. Lady Falkland a quelque vingt-six ans, je crois; j'ai donc, moi, vingt ans de plus qu'elle. Toute une catégorie de sentiments, sur laquelle il me serait pénible d'insister, n'est pas de mise entre nous. Et je professe une trop saine horreur du ridicule pour ne point me défier de moi-même en l'occurrence.
N'importe. Il n'y a point de ridicule qui tienne contre un devoir d'amitié. Si je ne reçois pas, d'ici à deux jours la lettre promise, j'irai à Canlidja répéter les paroles de Mehmed.
Ces deux semaines, je les ai employées, comme de juste, à courir Stamboul, tout seul. A qui cherche l'apaisement et l'oubli, Stamboul est miséricordieux. On y trouve tant de soleil et tant de silence, et tant de tombes mêlées aux maisons.
J'ai maintenant ma maison dans Stamboul; ma maison turque toute pareille à celle de Béicos; il n'y manque que le Bosphore. Ma maison de Stamboul est située dans un quartier fort reculé, celui de Kara-Goumrouk. Des fenêtres, je puis apercevoir le dôme et les minarets de cette Sélimié Djami, où lady Falkland m'avait conduit, lors de notre première promenade, pour m'en faire admirer la cour cloîtrée, si jolie et si paisible, avec ses arcades de faïence, ses colonnes de vieux marbre et ses grands cyprès.
... Au fait, je m'en souviens: nous avions, ce jour-là, passé devant ma maison d'aujourd'hui; car elle est au coin de l'immense citerne byzantine qui est devenue un jardin; et c'est l'une de ces maisons nettes, toutes neuves, d'un sapin frais sentant la résine et que j'avais remarquées alors....
Hier, j'y ai dormi la nuit. Ma flânerie solitaire avait été trop longue. Au coucher du soleil, j'aurais eu deux lieues à marcher avant d'être à Péra. J'avais longé toute la Grande Muraille de Stamboul et je m'étais assis à son extrémité, près de la célèbre Tour de Marbre, qui baigne dans la Marmara sa large base rongée d'algues. Le chemin de fer de San Stéphano passe au pied. Et j'entendais parfois le sifflet des trains. Il y a une station très proche, la station d'Iédi-Koulé....
Alors, comme la nuit venait, et que l'or flamboyant des vagues se changeait en acier bleu, j'ai seulement regagné ma maison de Kara-Goumrouk, en vagabondant le long des grands cimetières éparpillés au delà de la Muraille,—les grands cimetières où se cache la stèle d'Aziyadé....
XXXI
20 novembre.
Voici la lettre enfin! Mais je l'aurais souhaitée différente....
«Pardon de ce long silence et de l'anxiété où vous devez être. Je m'en veux d'avoir tant hésité à vous écrire. Mais les femmes sont lâches. Et cette fois, je n'ai pas été la courageuse exception qui vous plaisait, dont vous étiez l'ami. Maintenant, d'ailleurs, que j'ai tardé si longtemps, je ne sais plus comment m'y prendre....
«Mon ami, vous connaissez ma triste histoire: elle est toute banale, et je n'en tire pas vanité. Il n'y a point à se glorifier d'être malheureuse du malheur qui est commun aux trois quarts des femmes. J'en souffre seulement un peu plus que beaucoup d'autres, parce que Dieu m'a fait ridiculement sensitive et nerveuse. En trois mots voici: j'ai été mal mariée. Rien de moins, rien de plus. Cela n'est pas dramatique du tout. Notez que je ne daigne rien reprocher à mon mari, sinon qu'il me hait et que je le hais. Si le cœur vous en dit, vous pouvez être juge entre nous. Vous me donnerez peut-être raison. Mais je liens à ce que vous sachiez que force gens me donnent tort.
«Il n'importe guère d'ailleurs. Ce qui importe, c'est ceci: deux ennemis quasi mortels peuvent très péniblement vivre ensemble;—mais le père et la mère d'un enfant innocent de leur querelle n'ont pas le droit de vivre séparés. Surtout une mère qui aime son fils n'a pas le droit de permettre que ce fils soit arraché d'elle, et jeté en sacrifice à une étrangère qui le déteste et le détestera toujours.
«Mon ami, tout est là-dedans. Moi, je ne compte pas et je me moque de mon sort. Je m'efforce de m'oublier, de faire abstraction de moi. Je marche sur mon orgueil, sur ma dignité même. Et je lutte pour anéantir en moi cette grande soif d'aimer et d'être aimée, qui est l'instinct même de vie et de conservation de toutes les vraies femmes.... Mais il y a mon enfant,—mon petit!
«Mon petit.... je suis seule à l'aimer. Son père ne tient à lui que par égoïsme, par vanité de race. Mon petit ... oh! j'ai peut-être des illusions sur lui, mais enfin, je l'ai fait, j'ai mis mon sang dans ses veines, et mes nerfs sous sa peau. Je sais, je sens qu'il souffre comme moi, autant que moi, des duretés, des violences, du mépris, de tout ce qui fait froid ou mal. Alors, qu'est-ce qu'il deviendra, si je disparais, si je l'abandonne à cet homme qui ignore la pitié,—et à cette femme vile qui continuera de me poursuivre jusque dans la pauvre chair de ma chair! Non, je n'ai pas le droit de disparaître; je n'ai pas le droit de m'en aller, puisqu'ils exigent que je m'en aille seule; je n'ai pas le droit de leur céder, puisque ce n'est pas tant ma fuite qu'ils veulent, que mon abdication, mon renoncement....
«Car jamais, jamais, jamais il ne me donnera mon petit. C'est son fils à lui, le fils des Falkland, l'héritier du nom et du titre, le maître du château d'Écosse, le chef du clan. Mais moi non plus, je ne le lui donnerai pas,—jamais, jamais, jamais! Je me défends, je me bats....
«Seulement, mon ami, j'ai peur d'être vaincue. Hélas! je me bats, mais j'ai de pauvres armes. Et l'autre jour, quand je vous ai vu trembler pour moi, quand j'ai deviné votre pitié, j'ai eu envie de vous crier au secours, de me jeter à vos genoux. J'ai eu envie de me confier à vous sur-le-champ toute entière; de vous dire: «J'ai peur, secourez-moi, sauvez-moi; j'ai peur, voyez le défaut de mon armure; j'ai peur, donnez-moi de votre courage et de votre force....» Mais c'était impossible, là-bas. Et aujourd'hui, je ne sais plus, je n'ose plus. Vous n'êtes plus là; je ne sens plus votre amitié présente; je ne vois plus vos yeux.
«Écoutez: plus que jamais, j'ai le devoir d'être prudente; je ne veux pas vous rencontrer dans Stamboul, parce que je sais qu'une des mendiantes arméniennes du grand port sert d'espionne à mon mari. Pourtant, il faut que je vous voie, il faut que je vous dise.... Eh bien, samedi prochain,—ce sera le 26,—j'aurai un prétexte pour passer la soirée à Péra. Voulez-vous vous trouver, vers cinq heures et demie (à la franque), sur le trottoir qui longe le mur de l'ambassade anglaise, vous comprenez, derrière le petit parc? Cette rue-là,—je ne sais pas son nom, est à peu près déserte. Il fera presque nuit, nous pourrons causer très librement, et sans danger. Je compte que vous m'attendrez, quoique cela ne soit pas bien amusant, d'attendre dans une rue noire une maman qui vient parler de son petit. Mais j'ai appris à vous connaître.
«MARIE.»
Oui, je suis un peu plus inquiet qu'avant.
XXXII
22 novembre.
La seule chose dans Stamboul que je n'aime guère est précisément celle que tous les Européens chérissent, et qui est faite exprès pour eux: je veux dire le Bazar,—Buyuk-Tcherchi, pour parler turc. Je ne trouve pas très agréable ce labyrinthe de petits tunnels voûtés, où s'entassent dix mille échoppes dont aucune n'est vraiment belle ou étrange. On y sent trop l'artifice et le trucage. Cela s'efforce d'être Mille et une Nuits, et ce n'est qu'opéra-comique.
Tout de même, il faut parfois aller au bazar, les jours d'emplettes indispensables. Le Bazar est alors une ressource unique. Nos grands magasins d'Occident contiennent beaucoup moins de marchandises hétéroclites et M. Carazoff lui-même n'est pas aussi bien monté en turqueries.
Hier, j'ai passé deux heures au Bazar; il s'agissait d'acheter de quoi rendre habitable ma maison du quartier de Kara-Goumrouk; des rideaux en soie de Brousse, un paravent de moucharabi, deux lampes de mosquée à cinq mèches et un mangal de cuivre pour y faire du feu; l'hiver est proche, et voilà deux jours qu'il bruine.
Pour le mangal et pour les lampes, je me suis battu contre un Arménien qui, malgré tous mes efforts, m'a écorché vif. Un Juif m'a vendu le paravent, et cela n'a pas été non plus sans difficulté. La soie de Brousse, par contre, appartenait à un vieil Osmanli dont les grands yeux bleus n'avaient point de malice; et notre marché s'est conclu du premier coup, le plus honnêtement du monde.
Ce dernier acte de mes exploits avait pour théâtre le Bézestin, qui est la halle aux enchères du Bazar. Justement, une vente à l'encan commençait. On dispersait toute une collection d'armes kurdes, arabes ou persanes,—des pistolets damasquinés, des yatagans en croissant de lune et de longs mousquets criblés de turquoises et de grains de corail.
Je m'approchai, et, tout de suite, je fus séduit par un adorable petit poignard, qui semblait bien plutôt un bijou qu'une arme. Je l'achetai; et ce me fut une véritable surprise de constater, quand je l'eus en main, que cette mignonne chose à manche de jade, à lame niellée d'or et d'argent, était une dague très sérieuse, aiguë et robuste, parfaitement propre à tuer....
La vente continuait par des lots de vêtements turcs. Je voyais étaler et retourner des cafetans de toutes les couleurs, et aussi des châles, des féridjés, des écharpes, des tcharchafs....
Une fantaisie me passa par la tête. J'avais avec moi mon guide ordinaire. On ne peut guère s'épargner un guide dans le Bazar, à moins d'avoir beaucoup d'heures à perdre. Mon guide à moi s'appelle Astik et il sait économiser les minutes.
—Astik,—dis-je,—je veux acheter un costume de dame turque, un costume complet.
Il ne s'étonna même pas. Les touristes, ses clients habituels, l'ont cuirassé contre l'étonnement. Tout de suite, il se lança dans les enchères.
Un quart d'heure après, c'était chose faite; j'avais mon costume pour quatre livres, deux medjidiés, quinze piastres:—«prix excellent, effendim!»—Un costume pas vilain du tout, et vraiment complet, complet jusqu'à l'ombrelle et jusqu'aux babouches.
Astik alors, toujours imperturbable, me toisa d'un œil de tailleur et m'affirma que c'était «juste ma mesure».
Ce sera mieux encore la mesure d'un mannequin d'osier qui, dûment habillé et voilé en hanoum, me tiendra merveilleusement compagnie, dans ma maison de Kara-Goumrouk.
XXXIII
Jeudi 24 novembre.
Cette fin de semaine se traîne comme une limace....
Grosse émotion ce matin dans Péra: monseigneur Farnese, le cardinal secrétaire d'État, a été assassiné hier au Vatican. Sans doute, l'événement n'est pas local; mais Constantinople, métropole des sectes d'Orient, affecte en toute occurrence le plus vif intérêt pour ce qui est religion. L'assassinat du cardinal fait donc tapage.
Un trait pittoresque est fourni toutefois par la presse: la censure turque n'aimant pas beaucoup les récits d'attentats politiques, pas un journal pérote ne souffle mot du crime. Après tout, je ne sais pas trop si la censure turque est tellement à blâmer: ce n'est pas une bien saine curiosité qui dilate devant le fait-divers du Petit Journal les yeux de tous nos concierges parisiens....
N'importe. Les Pérotes font trêve â leur éternelle rage de potins.
—Car Péra, qui n'est point une ville spécialement dévergondée[1], malgré la cohue des races bâtardes qui s'y heurtent, fait au moins tout ce qu'elle peut pour leur bien paraître, à grand effort de cancans, de menteries et de calomnies.... Mais aujourd'hui le deuil public a ses exigences. Ce cardinal romain, que personne à Péra n'avait jamais vu, il serait indécent de ne point manifester à son propos les sentiments d'une affliction profonde. Le snobisme levantin veut qu'ici, sous l'œil des Turcs, on porte haut l'orgueil d'être chrétien.
J'ai donc eu le plaisir d'entendre divers seigneurs, banquiers, financiers, brasseurs d'affaires,—tous gens que le Christ eût probablement chassés du Temple,—et force dames,—par qui le scandale arriva maintes fois,—pleurer toutes les larmes de Jérémie sur le cardinal Farnese, et vouer son assassin à l'estrapade, à la roue et au bûcher.
Chez l'ambassadrice d'Allemagne, dont c'était le jour, la sentimentale madame Kerloff donna la note suraiguë. (L'assassin, paraît-il, est un anarchiste, de la race vulgaire des tueurs de souverains et de premiers ministres):
—Crime, crime, crime!—gémissait madame Kerloff de sa voix russe pareille à une trompette,—et lâcheté, lâcheté! Jamais ne fut un crime plus lâche....
Narcisse Boucher, qui venait d'entrer affûta son sourire de paysan madré:
—Ah! madame Kerloff, nous allons nous quereller. Moi je trouve que le gredin dont vous parlez est au contraire un hardi gaillard, qui n'a pas froid aux yeux....
—Monsieur l'ambassadeur!
—Qui n'a pas froid aux yeux. Oui, oui, je sais: il a tué un pauvre vieil homme sans défense: Farnese était seul,—pas un laquais,—et le coup de revolver a été tiré par derrière. Je sais tout ça.... Main écoutez un peu: ce n'est pas vrai que Farnese était seul. A côté de lui, autour de lui, il y avait une garde formidable! il y avait la loi, la société, les juges, la guillotine. Et vous croyez que l'assassin n'avait pas d'yeux? Il a tout vu! la cour d'assises, les robes rouges, et le couteau triangulaire. Quand même, il a marché, il a frappé! Hé! hé! je connais beaucoup de fiers duellistes et beaucoup de braves soldats qui se moquent des épées et des balles, mais qui tourneraient casaque devant l'échafaud.
Quelqu'un objecta:
—Les criminels ne songent pas au châtiment. C'est-à-dire qu'ils se flattent toujours d'y échapper.
—Quand on se bat, on se flatte toujours d'être vainqueur. Il n'en faut pas moins être brave pour se battre, riposta Narcisse, goguenard.—Tout bien pesé, je mesure le courage des combattants à la carrure de leurs adversaires. Et le bourreau m'a toujours fait l'effet d'un guerrier diablement large d'épaules.
[1] A l'exemple de mesdemoiselles Kolouri, les dames pérotes vont assez volontiers s'asseoir sur un lit, mais ne s'y couchent guère.
XXXIV
La voix du rossignol aux pointes des cyprès.
H. DE R.
SAMEDI, 26 novembre; cinq heures et demie, à la franque.
La rue qui passe derrière l'ambassade d'Angleterre est une rue grecque, régulière et morne. Des maisons de pierre, laides, s'y alignent, face au grand mur du parc. Peu de passants. Le crépuscule est déjà brun. Il pleut.
J'ai rabattu le capuchon de mon manteau, et je marche le long du mur. J'attends.
Au bout de la rue, Péra, brusquement, finit: le sol manque. Un ravin se creuse là, profond comme un abîme. La pente raide, toute hérissée de cyprès, descend jusqu'à la Corne d'Or, qu'on aperçoit là-bas, léchant le pied de Stamboul;—Stamboul couleur de nuit, dentelé de minarets et de coupoles.
C'est une forêt que ce ravin,—une forêt poussée en pleine ville; un cimetière aussi: les plus antiques des tombes de Constantinople sont là, sous les arbres quatre fois centenaires.
Je m'accoude au parapet, et je regarde longtemps la forêt sombre, et le bras de mer au-dessous de la forêt, et la ville turque au delà du bras de mer. Des corneilles innombrables tournoient parmi les pointes des cyprès, en quête de la branche où dormir. Un craillement ininterrompu monte du ravin. La pluie fine embrume toutes choses.
... Ah! voici venir, du fond de la rue, une robe grise sous un parapluie ... une robe grise dont je reconnais l'allure souple. Je vais au-devant.... Bon! c'est comme un fait exprès: la rue n'est plus déserte; un cafetan vient aussi, derrière la robe, à quelque vingt pas. Mais lady Falkland l'a bien vu. Et me croise sans s'arrêter, me jetant à voix basse très vite:—Suivez-moi de loin.
Je la laisse s'éloigner. Elle longe le parapet du ravin, et tout d'un coup, semble passer à travers. Le cafetan, qui fort probablement ne s'inquiète point de nous, continue tout droit. Il n'y a plus personne dans la rue. Je gagne à mon tour le parapet, où s'ouvre une trouée. Un sentier commence là, et serpente au flanc du ravin, parmi les cyprès. Lady Falkland, presque invisible dans l'ombre des arbres, m'attend. Je la rejoins. Je me penche sur sa petite main, que la pluie fait toute froide, et je pose mes lèvres dans l'ouverture ronde du gant.
D'abord, nous ne disons rien. Lady Falkland a pris mon bras, et nous marchons dans le sentier, gagnant vers le creux du ravin, vers la nuit plus sombre et plus secrète. Les troncs des cyprès alternent avec des buissons opaques: le parapluie, accroché çà et là, devient une gêne, Lady Falkland, brusque, le ferme.
—Vous serez mouillée....
—Ça m'est égal.
—Et vos pieds! vous n'êtes pas chaussée pour patauger dans cette boue ruisselante....
—Ça m'est égal.
Elle parle bref. Je sens sa main crispée sur mon bras.
—Marie....
C'est la première fois que j'ose la nommer ainsi. Mais c'est aussi la première fois que je la tiens serrée contre moi, et qu'il fait nuit autour de nous deux.... Et puis, cette voix nerveuse, cette main qui tremble, ces yeux baissés que je ne parviens pas à voir ... j'ai trop pitié d'elle! Je voudrais soudain l'étreindre, la porter, la bercer, l'endormir, pour qu'elle oublie tout, et calmer contre ma poitrine ce pauvre cœur que j'entends battre.
—Marie....
Elle respire avec effort:
—Écoutez....
Elle quitte mon bras, et s'adosse à un cyprès. Elle relève la tête et me regarde. Les corneilles craillent moins fort au-dessus de nous.
—Mon ami ... ah! ce soir encore, je ne suis pas brave. Voyez-vous, c'est comme une déchéance, ces prétextes, ces mensonges, cette fuite peureuse de tout à l'heure, tout ce qu'il m'a fallu faire pour vous rencontrer ici.... Mais vous avez été trop bon pour moi, vous m'avez aimée d'une amitié trop douce. Quoi qu'il m'arrive plus tard, je ne veux pas être ingrate aujourd'hui ... je veux m'acquitter, je veux vous donner au moins ce que j'ai de plus précieux, ma confiance toute ... et tous mes secrets.
Elle se tait, elle écoute la pluie qui bruit au travers des branches. Les corneilles se sont endormies peu à peu.
—Mon ami ... d'abord, tout va de mal en pis. Ils ont assez de moi, tous les deux. Et ils redoublent leur haine et leurs insultes. Oh! je vois clair dans leur jeu. Ils veulent me pousser à bout, me forcer a un éclat, me faire fuir.... Tenez, cette semaine, j'ai cru qu'ils y réussissaient: une scène atroce ... c'était à propos de mon petit.... Cette misérable est devenue féroce pour lui.... Depuis que vous l'avez cinglée si fort dans son orgueil ... vous vous souvenez?... on dirait qu'elle veut se venger sur cet innocent.... Enfin, il y a quatre jours, elle a osé le frapper. J'étais là, j'ai sauté sur elle. Nous nous sommes presque battues comme des femmes du peuple. J'ai été la plus forte, heureusement! Mon ami, voyez-vous, si j'avais eu le dessous, je crois bien que je jetais le manche après la cognée, que je me sauvais de cet enfer, que je désertais! A quoi bon rester, si je n'étais même plus bonne à défendre mon petit?
Elle s'arrête. Puis elle sourit.... Oh! le pauvre sourire navrant....
—Voyez, mon ami, je ne mens pas, je me suis battue. Voyez les marques!
Elle a relevé sa manche. Une trace de griffe sillonne la peau, la peau de lait et d'ambre. Je regarde. Une goutte de pluie tombe sur le bras nu, qui tressaille, et se recouvre.
Je ... je ne sais plus très bien où j'en suis. Ah! les paroles de Mehmed pacha.... Il faut que je répète les paroles de Mehmed pacha....
Je répète. Toujours adossée contre les cyprès elle m'écoute, pensive:
—Il a dit cela? c'est étrange.... Je ne comprends pas.... Pourtant, je me fierais à Mehmed pacha. Il est loyal,—loyal comme sa race....
Elle se tait encore, longtemps. Enfin:
—Mon ami ... j'ai encore tout à vous dire....
Mais sa voix s'étrangle net. Une terreur soudaine dilate ses yeux. Je me retourne, inquiet moi-même ...
Une forme brune, silencieuse et souple, gravit le sentier—vient vers nous. D'instinct, je cherche dans ma poitrine le poignard a manche de jade acheté, l'autre jour, au bazar.... Mais non, ce n'est qu'une femme turque, enveloppée de la tête aux pieds dans son féridjé....
Elle passe devant nous et s'éloigne. Lady Falkland appuie sur sa bouche son mouchoir, et respire.
—Mais qu'avez-vous donc craint? Ce n'était qu'une femme....
—Oui, une femme ... mais n'avez-vous donc jamais songé combien il est facile à n'importe qui, de se cacher sous un féridjé? Je me sens cernée, je vois des espions partout....
Elle frissonne, secoue les épaules.
—Enfin, cette fois, ce n'était qu'une femme de cimetière!...
—De cimetière?...
—Vous ne savez pas? Ici, la prostitution hante les cimetières.
Les filles très pauvres attendent sous les cyprès le désir des soldats.
Elle lit un étonnement dans mes yeux:
-Comment je sais ces choses? Hélas! croyez-vous que mon mari ait épargné mon orgueil, et m'ait jamais permis d'ignorer ses brutales débauches? Sir Archibald Falkland ne dédaigne pas d'imiter les soldats turcs ou kurdes; il fréquente les cimetières d'ici; il suit les femmes voilées, et résiste rarement, très rarement, à leur séduction....
Un dégoût crispe sa lèvre. Elle bat des cils, comme pour chasser la vision sale.
Encore un long silence. La nuit, maintenant, est noire.
—Mon ami ... c'est l'heure.... Je veux être loyale tout à fait. Je ne veux pas voler votre amitié. Je ne veux pas voler votre estime. Je veux que vous sachiez tout de moi, le mal comme le bien, et mes misères, et mes faiblesses, et mes hontes.... Mais d'abord, ayez beaucoup de pitié! il y a eu tellement, tellement de tristesse dans ma vie! Tout n'a été que tristesse. Songez à l'enfant que j'ai été, autrefois, dans la vieille maison créole où je suis née, de l'autre côté de la mer ... là-bas, personne ne m'apprenait à souffrir.... Songez à la jeune fille ardente, enthousiaste, qui s'épanouissait librement au plein soleil.... Je me souviens encore d'un grand chien rouge qui m'aimait beaucoup, qui posait ses pattes sur mes épaules pour lécher mon visage.... Un jour,—j'avais seize ans,—on est venu, on m'a épousée, on m'a emportée. Un mari, je ne savais même pas ce que ce pouvait être. Ç'a été un maître et un geôlier; le mariage, une prison. On m'a cassé les ailes, on a fait de moi cet être brisé, flétri que je suis ... flétri, oui, flétri, flétri! Ah ... Ah! il y avait pourtant en moi de la noblesse, de l'orgueil, de la flamme ... je vous le jure!—et de l'amour, de l'amour qui débordait, qui ruisselait, qui s'épanchait partout comme un torrent d'or fondu....
Brusquement, elle jette ses deux mains sur son visage, et sanglote.
J'entends sa poitrine secouée d'atroces hoquets, je vois les larmes couler à travers ses doigts qui se tordent....
Je l'ai prise dans mes bras, je la porte et je la berce. Ma bouche éperdue cherche son front, ses yeux, ses tempes.... Elle est presque évanouie. La surprise de mon étreinte a succédé trop violemment à sa crise de souffrance. Elle pleure toujours, et, vaincue, écrasée de douleur, elle se blottit comme une toute petite qui a mal....
Tout d'un coup, elle s'arrache et pousse un cri.
—Ha! que faites-vous!
Mon baiser a touché ses lèvres.
—Que faites-vous? mon Dieu, mon Dieu!
Je suis à genoux devant elle, dans la boue et dans l'eau, et je baise maintenant ses poignets nus mouillés de pluie.
—Ce que je fais? je vous aime!
—Oh! pardon! ne croyez pas que j'aie choisi cette minute, ne croyez pas que j'abuse du lieu, de la nuit, de votre défaillance. Je ne savais pas, je vous jure que je ne savais pas! Je me figurais que c'était la pitié qui me poussait vers vous, et soudain, je comprends que c'est l'amour! Ah! pardonnez-moi. Je suis presque un vieillard, je n'ai rien pour émouvoir votre jeune cœur brûlant. Je suis sceptique, blasé, glacé, vieux, vieux! Mais je vous aime et je suis à vous. A vous!... Disposez de moi, commandez! Voici ma fortune, mon nom, ma force d'homme et de soldat, tout ce que je suis....
Elle écoute et elle n'entend pas. La caresse des mots tendres seule emplit son oreille. Et c'est si nouveau pour elle, si imprévu.... Elle a fermé les yeux. Une puissance inconnue la domine. Elle s'abandonne. J'entends enfin sa voix, lente, molle, sans volonté:
—Dites ... dites encore....
Et plus tard, après un long souffle oppressé:
—Dites encore ... faites-moi des souvenirs....
La pluie coule sur son cou, traverse son corsage, glace ses épaules.
Elle frissonne soudain et se redresse, égarée, heurtant de sa nuque le tronc du cyprès:
—Dieu, Dieu! c'est moi, c'est vous? Dieu! quelle honte!... Et j'étais venue pour vous dire....
Elle n'achève pas. Elle est plaquée contre l'arbre, les bras en arrière; une horreur indicible blêmit sa face et raidit ses membres.
—Marie....
J'essaie de prendre sa main qui, d'une saccade s'échappe:
—Qu'avez-vous? pourquoi?...
Mais elle ne répond rien. Elle répète toujours, accablée:
—Quelle honte!... quelle honte!...
Elle est comme une bête traquée. Elle n'ose plus lever les yeux. Elle jette à droite et à gauche de brefs regards furtifs, comme prête à fuir. Et, tout à coup, elle fuit.
Elle court. Elle remonte le sentier, piétinant dans les flaques qui giclent. Elle court. Et je reste stupéfait, n'osant la poursuivre.
Elle a disparu parmi les cyprès....