XXXV
28 novembre.
Arif, Osman, yavâch!
Ils rament trop vite. Je ne veux rien perdre de ce Bosphore, sanglant sous le soleil du soir.
... Hier, il pleuvait encore. J'ai longuement erré par Stamboul, cherchant un peu de calme dans les rues plus désertes que jamais. Les minarets fouettés par l'averse semblaient vouloir percer les nuages pour atteindre le ciel bleu.
Aujourd'hui, les nuages sont fondus. Il n'en reste rien que cette brume blonde qui toujours flotte sur Constantinople comme une mousseline de soie jaune. Et j'ai pris mon caïque pour jouir de ce dernier jour d'été, au seuil de l'hiver. Peut-être le Bosphore si doux mettra-t-il en moi sa sérénité....
—Pourquoi, pourquoi, pourquoi a-t-elle fui, avant-hier?
Mes caïkdjis m'ont conduit très loin. Nous suivions la rive d'Europe. Les villages, aux vieilles maisons violettes comme un sous-bois d'automne, ont défilé un à un: Ortakeuy avec sa mosquée svelte, couleur de neige; Couroutchesmé où mouillent les bateaux; Arnaout-keuy bâti sur une pointe; Bébek, au fond d'une baie; Rouméli-Hissar, où le Conquérant planta ses premières tours, toujours debout après cinq siècles—et Boyadjikeuy, et Sténia, et Yénikeuy, où j'ai reconnu l'hospitalière maison des Kolouri....
Plus loin, ç'a été Thérapia. Nous avons dépassé le palais de France, désert à présent. Le vent d'hiver se promène déjà dans le parc. Mais les arbres antiques luttent encore pour conserver leurs splendides toisons rousses de novembre....
... Les femmes ont souvent d'étranges pudeurs. L'idée seule de l'infidélité physique suffit à les épouvanter.... Oui. Mais elle, elle! délaissée depuis si longtemps, répudiée, veuve en quelque sorte! il il n'y a point au monde une créature plus libre de son cœur et de son corps....
Voici que le soleil est tombé derrière les collines. Magie soudaine et presque effrayante: l'ouest s'imprègne en un clin d'œil de ce rouge très sombre qui semble être le sang veineux du couchant, tandis que l'est, par un contraste prodigieux, s'éclaire des nuances blêmes de la nuit—bleu de lune et vert de jade. Au zénith, une frontière émeraude s'allonge comme une arche de pont.
Je vais dîner ici à Yénimahallé ou à Kavak, n'importe où. Il faut que les caïkdjis se reposent. Je trouverai bien toujours une auberge albanaise, et du yohourt, et du kaïmak peut-être, et, qui sait? une don-dourma ... en tout cas, un narghilé à fumer, après le repas, sous les grands platanes du village, parmi les filets accrochés qui sèchent au vent.
Le glouglou du narghilé, et sa fumée presque incolore, qui grise un peu, et met aux tempes une petite sueur froide....
Ah!... Quelle heure est-il?... Je crois que j'ai dormi, après ce narghilé.... La lune n'est plus qu'un croissant rougeâtre, près de disparaître.... Oh! cinq heures à la turque! je ne serai pas rue de Brousse à minuit.... En route, vite!...
Rapide, le caïque file déjà, s'envole sur l'eau sombre. Pour profiter du plus fort courant nous gagnons le milieu de l'eau. Et les deux rives s'enfuient....
Cinq heures à la turque, c'est fantastique! jamais je n'ai couru le Bosphore si tard. Tous les villages sont muets, toutes les lumières sont éteintes. Les alcyons même sont couchés; je n'entends plus le bruissement de leur vol nocturne, rasant la mer.
Canlidja.... Tout à l'heure, quand nous montions le Bosphore, nous avons passé très loin, à ranger l'autre rive. Et puis il faisait jour. A présent, dans cette ombre épaisse, je ne résiste pas au désir de m'approcher.... Je frôlerai d'un bout d'aviron la grille du jardin. Et si la dormeuse du petit pavillon entend, du fond de son rêve, ce frôlement, elle croira que c'est un pêcheur attardé qui hale sa barque.
Oh! les fenêtres du pavillon sont éclairées? et ouvertes?... Si tard? Les veillées sont pourtant courtes, dans cette maison où l'on se hait tant.... N'importe: je vais passer tout près. Mon caïque est invisible autant que silencieux, absolument silencieux et invisible—mes yeux faits à l'obscurité distinguent à peine la silhouette d'Osman, qui rame devant moi.
Doucement ... doucement!... je veux m'arrêter sous les fenêtres lumineuses ... peut-être qu'on est accoudée?
Ah ... ah ... ah!
Deux!... ils sont deux dans la chambre ... elle, et un homme. Oui, un homme: Cernuwicz!...
Cernuwicz ... Lady Falkland et le prince Stanislas Cernuwicz!... Je les vois comme si je les touchais. Ils sont debout, enlacés.... Elle porte un peignoir ouvert, défait. Je vois un sein nu....
... Je ... je ... je me suis cassé un ongle contre le bois du caïque.
... C'est ... oui, parbleu! c'est très drôle.... Renaud de Sévigné Montmoron, cocu.—Cocu avant la lettre!—Avant la lettre, beaucoup plus drôle encore!
Imbécile!... Quarante-six ans ... quarante-six ans! C'est une leçon.... Il a ... quel âge? vingt-cinq ans, Cernuwicz?... C'est une leçon. Dure....
Dure, oui!... Tout mon orgueil saigne ... et autre chose que mon orgueil....
Oh! mais! je dompterai cela. Non, je ne veux pas m'en aller d'ici, pas tout de suite. Je ne risque point d'être aperçu: la nuit est trop noire, et leur alcôve trop claire, trop illuminée ... trois lampes! Et je veux fouetter ma souffrance, jusqu'à ce qu'elle crève.
Maintenant, ils sont désunis. Nonchalante, elle s'est approchée de la fenêtre ouverte, elle regarde vers la nuit, vers moi. Lui, immobile, regarde vers elle. Je les entends parler. Il dit:
—A quoi pensez-vous, ma jolie?
Elle répond, de cette voix pure et songeuse—cette voix qui me disait, avant-hier:—«Faites-moi des souvenirs»—elle répond:
—Je pense que vous ne m'aimez pas beaucoup. Je pense que cela vous est presque égal que je sois à vous.... N'est-ce pas, Sta?... C'était trop facile de me prendre! J'étais une si faible chose, tellement altérée de tendresse!... Ce n'a pas été amusant. Et c'est vite devenu monotone. Il y a trop longtemps.... Même, je pense que cela vous est presque égal d'avoir enfin obtenu cette nuit que vous demandiez avec tant de fièvre, cette nuit passée ici, dans la chambre où je dors chaque soir....
Il répliqua. Je crois qu'il dit des choses douces. Mais je n'entends pas ses paroles à lui; je guette seulement sa voix à elle, à cause du son, du son que j'aimais....
Elle dit encore:
—Je pense que d'autres pourraient être ici, à votre place ... d'autres que j'aurais appelés, aussi bien que vous, si le hasard les avait mis d'abord sur ma route vide ... d'autres qui donneraient leur vie, qui sait? pour une heure comme celle-ci....
Pour Dieu!... non! pas ça ...
Ho! qu'est-ce?... des lumières dans le jardin sombre ... des lumières qui sortent une à une de la grande maison, et qui se glissent entre les arbres, et qui s'avancent, avec des airs traîtres, et qui cernent peu à peu le pavillon....
... Les paroles de Mehmed pacha ... les paroles de Mehmed pacha....
C'est bien cela. La porte du pavillon s'est ouverte, sous une lente poussée qui a brisé, je crois, la serrure. Et sont entrés sir Archibald Falkland et sa cousine, lady Edith. C'est bien cela. Il n'y a d'ailleurs eu ni cri, ni chaise renversée, ni rien. J'ai seulement entendu, d'abord, une sorte de gémissement sourd—le râle de lady Falkland—et ensuite, un petit rire décharné comme un squelette—le ricanement féroce et triomphal de l'autre, de la maîtresse enfin victorieuse.
Rien de plus.
Si: au bout d'une interminable seconde, le claquement d'un revolver qu'on arme. Mais, tout de suite, la voix froide du baronnet prononce:
—Pas la peine! Stanie, remettez cela. Remettez! le jardin est plein de cavas....
Je ne vois plus Cernuwicz, qui a reculé hors du champ de la fenêtre. Mais sans doute obéit-il, car nulle détonation n'intervient.... Dame! le jardin est plein de cavas. Que voulez-vous! On descend de cinq rois, et on se nomme Cernuwicz. Mais on ne se nomme pas Bussy d'Amboise.
Pouah!... pouah!...
Derechef, la voix du baronnet:
—Mary, voulez-vous signer ceci? Je vous tiens dans ma main, vous le sentez. Il est inutile de regimber. Si vous signez, je n'appellerai pas les cavas ni les valets. Tout restera entre nous. Si vous ne signez pas, j'appellerai.... Pardon, demeurez où vous êtes! laissez votre gorge nue, s'il vous plaît!
Et toujours le petit rire décharné qui cliquette. Elle se venge, oh! elle se venge bien, l'autre!
Lady Falkland est debout dans l'embrasure de la fenêtre, adossée au chambranle. Une statue serait moins immobile. Sir Archibald fait un pas. Cernuwicz s'interpose:
—Archie, vous n'allez pas.
—Stanie, taisez-vous, je vous prie. Il est correct que vous vous taisiez.
Il se tait.—Il me semble que d'autres ne se tairaient pas....
—Mary, voulez-vous signer ceci?
Pas un mot, pas un murmure. Elle est changée en pierre. Le petit rire de lady Edith s'interrompt. La vipère mord:
—Mary, signez donc et que ce soit fini. Je m'aperçois que vous n'êtes pas vêtue très chaudement: vous prendrez froid ... et si vous tombez malade, qui soignera votre cher petit baby?
Cette fois, la statue tressaille. Mais la réponse ne vient pas encore.
—Edith, laissez-la. Il faut en finir. Mary, signez. Lisez d'abord, je préfère que vous lisiez. C'est simplement de quoi obtenir le divorce,—votre consentement, et l'aveu de ... de la chose.—Il n'y aura point scandale. Le papier sera vu seulement par l'homme de loi et le consul. Tout sera aplani, parce que vous ne pourrez plus vous défendre. Si vous ne signez pas, j'appelle les valets et je fais constater. Alors il y aura scandale.
Il tend le papier. La main qui serre l'appui de la fenêtre se crispe, et la tête raidie contre le chambranle fait non.
—Non? Comme il vous plaira. Il y aura donc scandale. Ce sera tant pis pour l'enfant; il saura l'espèce de femme qu'était sa mère.
Un silence d'une seconde. La main se détache de la fenêtre, le corps ploie, la tête s'incline. Lady Falkland est à genoux.
—Archibald! je vous supplie! l'enfant ... ne me prenez pas l'enfant....
Haussement d'épaules:
—Cela est hors de la question. Vous auriez pu parler ainsi hier. Mais je vous ai dit: vous êtes maintenant dans ma main. Si vous signez, l'enfant ne saura pas. Si vous ne signez pas, il saura. Choisissez, et ne dites pas de paroles inutiles.
—Archibald ... je vous supplie ... l'enfant....
La voix a baissé d'une octave, et je l'entends à peine, si faible et si grave, lourde d'un tel accablement de souffrance!...
C'est Edith qui répond:
—Archie, appelez donc les valets! Vous voyez bien qu'elle ne comprend pas. Ces Françaises ont beaucoup de sensiblerie, mais peu d'intelligence.
Un piétinement brusque. Lady Falkland s'est relevée, farouche.
—Archibald!—la voix jaillit, saccadée, terrible.—Faites-la taire d'abord. Je suis chez moi, ici, chez moi encore! Archibald, vous êtes bien, bien abject. Nous étions deux étrangers sous ce toit, nous étions libres l'un et l'autre. Combien de fois m'avez-vous dit que j'étais libre, avez-vous voulu que je fusse libre, pour être libre vous-même? Combien de fois aurais-je pu, moi, vous prendre au piège, comme vous me prenez ce soir? Mais je n'ai pas voulu. J'ai été loyale!... Vous, vous êtes traître!... traître!... traître!...
Sous l'injure, je le vois blêmir. Une seconde, il hésite, debout devant elle. Et soudain, comme elle répète une fois de plus: «Traître!...» il lève son poing fermé, l'abat sur l'épaule fragile. Lady Falkland tombe. Cernuwicz n'a pas bougé.
Le mari implacable, ouvre la porte:
—J'appelle?... Un ... deux ...
Je ne vois pas le geste de la martyre, parce qu'elle est par terre, écrasée, vaincue. Mais le bourreau s'arrête et referme la porte. Puis il se baisse, le papier d'une main, la plume de l'autre. Le silence est tel que j'entends la plume grincer.... C'est fait.
—Edith, Stanie. Signez aussi, comme témoins.
Elle signe, et Cernuwicz signe aussi, sans révolte.—C'est fait.—Sir Archibald Falkland plie le papier, soigneusement, et le serre dans son grand portefeuille de cuir écarlate.
—Demain, j'irai à San Stéphano, chez l'homme de loi. Il y a un train à trois heures.... All right!... Stanie, une cigarette?
Ils fument comme une paire d'amis.
Cependant, une ombre, lentement, se hausse jusqu'à la fenêtre et s'accoude. Lady Falkland, d'un effort pesant, s'est redressée. Elle se penche sur la mer.... Oh! elle ne se jettera pas. Elle n'a même plus l'énergie qu'il faudrait pour se jeter. C'est fini. Elle a signé. Elle n'a plus d'enfant. Elle ne veut plus rien. Elle ne cherche plus rien, qu'un peu de fraîcheur humide pour ses tempes.... Elle regarde dans la nuit.—Tout à l'heure, quand ses yeux seront accoutumés au noir, elle verra mon caïque: il faut partir.
Je touche l'épaule d'Osman, qui pèse silencieusement sur ses grands avirons....
Alors, un dernier son parvient à mon oreille, un son déjà entendu, l'autre jour sous les cyprès, et qui soudain, maintenant comme alors, me serre la gorge et me griffe le cœur: un son de sanglots, de sanglots qu'on ne retient plus. Pauvre, pauvre femme! Abattue, désarmée, piétinée,—sans un ami, sans un vengeur, seule, toute seule! ses forces sont à bout. Son orgueil est cassé. Ça lui est égal que l'autre, la rivale, la voleuse, voie et savoure ces larmes qui débordent. Elle pleure ici, comme elle pleurait dans mes bras, sous les cyprès muets et sourds. Ça lui est égal. Tout lui est égal. Elle n'a plus d'enfant, plus d'enfant....
XXXVI
Aujourd'hui, 29 novembre, je suis sorti de bonne heure, pour une promenade à pied qui peut-être sera longue, une promenade dont l'idée m'est venue cette nuit, tandis que mon caïque me ramenait de ... de là-bas.... Midi sonnait, quand j'ai quitté la rue de Brousse. J'ai déjeuné chez le marchand de laitage du quartier Karakeuy. Puis, j'ai traversé la Corne d'Or.
Et me voilà dans Stamboul. Au bout du pont, j'ai pris la première rue à droite,—comme autrefois....
Je marche maintenant sur le pavé herbeux, entre les maisons de bois silencieuses, parmi la solitude ensoleillée de l'immense ville qui a l'air d'un village mort.
Cyprès, figuiers, acacias;—chaumières mêlées aux conaks des beys et des pachas;—tombes éparpillées partout;—et parfois, de très loin en très loin, un passant grave qui croise ma route, sans jamais me donner plus d'un regard....
Je ne vais pas au hasard. J'ai dessein—d'abord, de refaire aujourd'hui pas à pas, ma première promenade dans Stamboul, cette promenade qui est restée au plus profond de ma mémoire, cette promenade de laquelle tant de choses sont nées,—mortes à présent....
La mosquée de Suleïman, pour commencer. Première étape, courte. Voici déjà l'ogive de vieilles pierres par où l'on accède à l'esplanade carrée, vaste comme une plaine. Et voici la mosquée géante, avec son bouillonnement de coupoles pareilles aux dunes de sable que le simoun agglomère en grappes....
Voici les quatre minarets, raides et hautains comme quatre lances, et qui ont l'air de prêcher, du haut de leur triple balcon, les quatre vertus que l'Islam préfère: la fidélité, le courage, l'indulgence pour les faibles, et la haine pour les méchants....
Je veux entrer.... Je veux contempler les colonnes du temple d'Éphèse, celles qui ont déjà vu passer quatre dieux.
... Mais je ne regarderai pas le turbeh de Sultane Roxelane, qui vola ses fils à Sultane Hasséki.
En vérité, ce n'est pas une promenade, c'est un pèlerinage que je fais. Mais c'est qu'aussi j'ai mes raisons de croire que je ne vivrai plus de bien longs jours dans cette Turquie qui m'est devenue, peu à peu, passionnément chère....
Je poursuis maintenant, dans le labyrinthe des petites rues qui vont de la mosquée de Sultan Suleïman à la mosquée de Sultan Sélim.
... Étrange, au même carrefour qu'il y a deux mois, la même pauvresse se tient accroupie, son enfant sur ses genoux ... la même, oui ... je ne me trompe pas. J'hésite une seconde: j'ai tant envie de lui donner un peu d'argent!... mais je sais qu'elle va refuser. Non, peut-être! je me souviens, il faut offrir à son petit.... D'ailleurs, à présent, je parle turc, je ne suis plus tout à fait un Infidèle. Je m'approche, je l'appelle très respectueusement «ma mère», et, vite, je vide ma bourse dans la menotte. Il y a quantité d'argent dans ma bourse: sept, huit piécettes, qui valent au moins cinq francs de France! Un regard étonné m'arrive à travers l'étamine épaisse du tcharchaf, et le merci prend une forme que je n'attendais pas, et qui me trouble: «Soyez heureux par l'amour de celle à qui vous pensez....»
Des rues encore, beaucoup de rues, bordées de maisons ou de tombeaux. Voici mon quartier, Kara-Goumrouk, et je commence à bien m'y reconnaître. Tout à l'heure, l'immense citerne byzantine va me barrer le chemin. Oui. Et voici ma propre maison, où je n'ai dormi qu'une fois. Mais je n'entre pas encore.
Pas encore. Je veux revoir auparavant la cour de cette Sélimié-Djami qui est ma mosquée à moi, maintenant que j'habite ici.... Je veux revoir la cour aux vieux cyprès, sous l'ombre desquels, le jour de la première promenade, nous nous sommes reposés très longtemps, «celle à qui je pense» et moi.
Je me souviens: Nous avons mangé des sucreries achetées par elle chez Hadji-Békir, le confiseur turc à la mode. Cela m'ennuie de ne pas avoir de sucreries à manger ici, aujourd'hui....
Quatre longs regards pour les quatre murs cloîtrés, enluminés de leurs vives faïences, et me voilà de nouveau sur le pas de la porte voûtée. J'hésite maintenant....
J'hésite. Il faudrait d'abord pour bien suivre l'ancien itinéraire, pousser jusqu'à la porte d'Andrinople, et sortir des murs de la ville, et m'asseoir dans le grand cimetière d'Aziyadé.... Mais cela, plus tard.—un peu plus tard. L'heure viendra, d'entrer dans le cimetière farouche.... Pour le moment, c'est au turbeh de Hasséki que je songe. Je voudrais bien y aller, j'aurais besoin d'y aller ... pour y faire une prière ... mais c'est très loin d'ici, à plus d'une lieue. Quelle heure est-il? Deux heures moins cinq, déjà! Oh! je n'ai pas le temps. Même, il faut que je me hâte.
Vite, à la citerne, et à ma maison!... La rue est déserte comme toujours. Certainement pas une âme ne m'a vu ouvrir ma petite porte de bois neuf, et la refermer derrière moi.
Les grillages de lattes croisées, qu'on appelle en turc des kéfès, me protègent contre tout coup d'œil indiscret d'un voisin ou d'un passant.
Une chambre turque est le plus inviolable des sanctuaires.... Celle-ci est jolie: les rideaux en soie de Brousse, achetés l'autre jour, pendent aux fenêtres, le mangal de cuivre luit au milieu du plancher....
Et, drapé sur le mannequin d'osier, voici le costume de hanoum,—de dame turque voilée, mystérieuse, inconnaissable;—et sur une tablette, le petit poignard damasquiné, à manche de jade, à la lame aiguë.
Je ... je crois que je vais dormir.
Oui. Je dors.
Je dors.... Quand on dort, on fait des rêves, n'est-ce pas? des rêves étranges ... des rêves sanglants....
La nuit. La nuit très noire. Je suis ... je suis réveillé ... réveillé du sommeil et du rêve ... et déjà, bien loin de la maison de Kara-Goumrouk: voici le grand pont qui passe la Corne d'Or ...
Il y a des réverbères, sur le pont. Je m'arrête sous la lueur qui danse.... Il me semble que j'oublie quelque chose.... Oui, c'est bien cela. Ce papier ... ce papier.... Je le déplie, je le lis. Je le relis. C'est bien cela: j'oubliais quelque chose. Un papier,—un papier inutile,—cela se déchire évidemment ... comme ceci, deux, quatre, huit, seize, trente-deux, soixante-quatre morceaux, que le vent propice emporte, disperse, noie dans la mer profonde.
Je remonte vers Péra, en prenant par le quartier de Top-Hané.
A main droite, entre deux maisons, voici quelques tombes, des tombes blanches qui luisent faiblement sous les étoiles.... La lune n'est qu'un croissant très mince....
Quelle paix, quelle paix! N'est-ce pas, en somme, une joie, dormir parmi des tombes pareilles, quand on s'est longtemps agité de l'agitation vaine, brutale et malfaisante de la vie?
XXXVII
Jeudi 1er décembre.
Il paraît que sir Archibald Falkland est mort. C'est madame Érizian, rencontrée par hasard ce matin dans Péra, qui m'apprend cette nouvelle, Sir Archibald Falkland est mort. Avant-hier, il était parti, dit-on, pour San Stéphano, où il avait affaire. Mais il n'y est point arrivé.... Et hier on a trouvé son cadavre dans le grand cimetière turc qui est au delà des murs de Stamboul....
Il paraît que sir Archibald Falkland a été assassiné,—poignardé.—Sans doute, par quelqu'un de ces malfaiteurs, qui toujours rôdent, au crépuscule, à l'entour des portes de la ville.
Madame Érizian, debout au coin d'une rue, son parapluie fermé lui servant de canne, me fournit quelques tragiques détails. Visiblement sa tristesse n'est pas très profonde. Toutefois, le sang versé ne laisse pas d'émouvoir ses nerfs arméniens:
—Il est sûr que ce coup de couteau arrive à point: la vie n'était plus tenable pour notre pauvre petite Maria. En outre, ce Falkland.... je n'en veux pas dire de mal à présent qu'il est mort; mais vous l'avez connu, et, entre nous, ce n'est pas grand'chose à regretter. Ce qui n'empêche qu'un meurtre a toujours je ne sais quoi d'horrible!
Elle frissonne. Et je me souviens du proverbe turc: Allah a fait le lièvre....
N'importe. Voilà une vieille femme qui a beaucoup vu,—et beaucoup retenu;—une vieille femme d'une vieille race subtile et déliée entre toutes, sur qui maints préjugés ne mordent pas. Eh bien, cette femme-là sait à merveille l'homme qu'était sir Archibald Falkland: loyalement elle se félicite qu'on l'ait tué. Mais elle se détournerait de l'assassin.
XXXVIII
2 décembre.
La petite mosquée de Mehmed Sokoli brille comme un joyau sous le soleil de midi, et le cimetière qui l'entoure a l'air de la sertir d'un cercle d'émail vert.
Je suis venu à cheval, et j'ai attaché ma bête à la porte de la cour cloîtrée. Le bon iman me reconnaît tout de suite, et nous commençons par échanger nos plus grands salaams. Les petites filles ne sont pas là. Je m'informe d'elles,—c'est licite, puisqu'elles ne sont pas encore femmes,—et l'on me remercie beaucoup de ma courtoisie.
Une visite de la mosquée s'impose. Je me laisse conduire. La nef de marbre blanc, ciselée et dorée, est toujours la même merveille. Mais je crois que, l'autre fois, je n'avais pas senti si voluptueusement la douceur du jour qui tombe des vitraux.... C'est comme une pluie tiède qui descend jusqu'au fond de l'âme, une pluie de paix, d'oubli....
Exprès, je trébuche dans le tapis troué. L'iman, très confus, s'excuse. Mais, justement, c'est pour cela que je suis venu. Voilà, il se trouve que, depuis ma dernière visite, un héritage m'est en quelque sorte tombé du ciel, un héritage auquel, en toute équité, je n'ai pas droit, mais que je n'ai cependant pas pu refuser. Peu de chose, au demeurant: quelques pièces d'or. Mais, en conscience, j'estime que je dois rendre à Allah ce qui est à Allah.... Et justement le tapis neuf n'est pas encore acheté. Alors?...
Alors!... l'iman paraît tout à fait perplexe! Mais j'invoque fort à propos l'autorité de Mehmed pacha. Je déploie mon turc le plus pur, le plus persuasif. Et, finalement, les pièces d'or sont agréées....
Je les tire une à une du portefeuille qui les recèle. Il y en a sept, et deux plus petites. Huit livres turques en tout: un peu plus de neuf louis.
C'est fait. Allons:—Allaha ismarladik!
Adieu....
... Ces pièces d'or, que je ne devais pas garder, j'aurais pu, certes, m'en débarrasser n'importe comment, les jeter n'importe où. Mais c'est mieux ainsi.
XXXIX
J'ai trotté de Mehmed Sokoli jusqu'à la Marmara. Là, j'ai pris le galop. Tout le long de l'ancien mur qui était le front de mer de Byzance passent aujourd'hui la voie ferrée de San Stéphano et une route parallèle à la voie,—une route bonne pour les chevaux. Route et voie ferrée s'en vont jusqu'au bout de Stamboul, jusqu'à la Tour de Marbre, jusqu'à la grande Muraille où commence le cimetière d'Aziyadé.
Une fantaisie: je veux aller là-bas, dans le cimetière, je veux aller voir la place où quelqu'un tua sir Archibald Falkland,—tua pour voler, puisqu'on n'a rien retrouvé dans les vêtements du mort. Cette aventure fait beaucoup de bruit dans Péra, naturellement. Le meurtre d'un directeur de la Dette prend des proportions de crime d'État. Et les journaux n'en parlent qu'avec prudence.
Il y a presque deux lieues, de Mehmed Sokoli à la Tour de Marbre. J'aime cette longue route extérieure à la ville, d'où l'on découvre, à chaque vallée qui s'enfonce entre deux des sept collines, un nouveau quartier de Stamboul, jamais pareil aux autres, quoique toujours ceint et couronné de cyprès noirs et de minarets blancs.
... Koum-Kapou;—Yéni-Kapou;—Ak-Sérail;—Daoud-Pacha;—Psammatia....
Ah! voici Iédi-Koulé; et sa petite gare, la plus proche de la Tour. Je ... ne passerai pas par là. Il y a un autre chemin, plus à droite....
Un peu d'éperon, pour franchir ventre à terre la seule porte qui s'ouvre ici dans la muraille,—la porte des Sept Tours; pour franchir le chemin de ronde, le fossé, le talus....
Et le grand cimetière commence, coupé çà et là de champs, de vergers, de landes. Tout cela, formidablement désert.
L'endroit n'est pas bien loin. Les journaux l'ont indiqué, très clairement. Et j'ai lu tous les journaux. Je puis donc trouver. Je trouverai.
... Ici.
—Bonjour, monsieur le colonel....
J'ai tressailli violemment ... Pourquoi? ce n'est que Mehmed Djaleddin pacha, à cheval, au milieu des cyprès.
—Monsieur le maréchal....
—Ah! la curiosité! Vous venez voir la fameuse place. Vous tombez juste. C'est bien ici, exactement ici....
Il baisse le doigt vers une stèle renversée. L'herbe haute est foulée alentour.
—Mais vous-même, monsieur le maréchal, que faites-vous en ce lieu, sinon, comme moi, satisfaire une curiosité?
—Professionnelle. Sa Majesté Impériale m'a chargé d'instruire spécialement cette affaire. Vous comprenez qu'elle est d'importance; un directeur de la Dette, peste!
—Et vous instruisez ... ici? Tout seul, à cheval, dans le cimetière....
—Oui.... Une idée à moi, monsieur le colonel: j'attends que l'assassin revienne où il a assassiné.
—Ah bah! quelle apparence?
—Ils reviennent tous ainsi.
—Les neurasthéniques, les assassins de notre Occident, pourris de littérature. Mais un voleur vulgaire, quelque Serbe, ou quelque Bulgare, ou quelque Kurde....
—Ah! je vois que vous avez lu les journaux. Mais cette hypothèse-là, c'est l'hypothèse officielle et provisoire. Entre nous, je crois qu'on innocentera les voleurs vulgaires.
—En vérité?
—En vérité.
Je le regarde, marquant mon étonnement.
—Oh! je puis très bien vous mettre dans le secret des dieux. Je sais que vous êtes discret, monsieur le colonel.... Et, ma foi, l'histoire vaut d'être entendue, par quelque bout qu'on la commence....
«Tenez, ceci d'abord: vous savez que sir Archibald Falkland se rendait à San Stéphano, le jour du crime.—Et, soit dit en passant, ce cimetière n'est pas une étape obligatoire entre Stamboul et San Stéphano.—Mais n'importe.—Donc, sir Archibald Falkland se rendait à San Stéphano.—Pour affaires, a-t-on dit. Quelles affaires? Personne n'avait songé à s'en informer. J'ai commencé par là mon enquête. Et bien, sir Archibald Falkland se rendait à San Stéphano pour y entamer la procédure de son divorce, lequel divorce était décidé depuis la veille au soir, à la suite d'une scène de famille, qui n'offre d'intérêt ni pour vous ni pour moi, mais dont j'ai connu le détail.... Les valets arméniens des Falkland sont, comme bien vous pensez, à mes gages.
—Voilà qui est fort curieux. Mais cela ne paraît guère se rapporter au crime?
—Qui sait?—Le crime lui-même présente des particularités tout à fait étranges.
—Par exemple?
-Jugez-en plutôt: sir Archibald Falkland, le 29 novembre, monte à Canlidja dans le chirket haïrié de 9h.17 à la turque. Auparavant, il a une conversation avec cette cousine qui est sa maîtresse, lady Edith. De cette conversation, qui m'a été répétée mot à mot, et du témoignage de lady Edith, que j'ai interrogée hier, pour surcroît de certitude, il résulte que sir Archibald emportait sur lui, dans un grand portefeuille de cuir écarlate, toutes les pièces utiles au divorce. Aucun double de ces pièces n'existait. Voilà donc sir Archibald en route. Il arrive à Stamboul à 10h.19, en avance de plus de vingt minutes sur son train,—le train de 3 heures à la franque. Il n'en va pas moins droit à la gare de Sirkédji, et s'installe dans la salle d'attente. Il n'est donc certes pas en humeur de flâner. L'heure du train sonne. Sir Archibald prend son billet,—pour San Stéphano: nous avons la déposition des employés.—Le train part. Jusque-là, rien que de fort clair.
«Mais à la station d'Iédi-Koulé, sir Archibald descend de wagon. Ce n'est sans doute que pour se dégourdir les jambes: les cavaliers comme vous et moi, monsieur le colonel, savent qu'il est pénible de rester assis trop longtemps. Et fort à propos, l'arrêt d'Iédi-Koulé dure plusieurs minutes. Oui, c'est probablement pour se dégourdir les jambes que sir Archibald Falkland était descendu de wagon. A moins ... qui sait? ... à moins qu'un mystérieux appel.... Car voilà, tout à coup, que sir Archibald ne remonte pas. Au contraire, il sort de la gare. L'employé du contrôle remarque le billet pour San Stéphano. Sir Archibald serre alors ce billet dans son grand portefeuille,—disparu après le crime,—et dit à l'employé: «Je continuerai par le train suivant, qui passe dans une heure.» Singulière fantaisie; le train suivant n'arrive à San Stéphano qu'à la nuit noire.
—Singulière fantaisie, en effet.
—Attention, monsieur le colonel! Sir Archibald ne sort pas seul de la gare d'Iédi-Koulé. Une dame turque en sort devant lui, et sir Archibald semble la suivre. Tous deux, l'un derrière l'autre, franchissent la Porte des Sept Tours. Les soldats de garde s'étonnent de cette dame en tcharchaf, plus élégante qu'on ne l'est d'ordinaire dans le quartier, et s'étonnent aussi de cet Européen à pied, qui marche derrière elle. Le sergent, vaguement soupçonneux, observe le couple. Mais l'homme et la femme n'échangent ni mot, ni geste: rien d'illicite. Ils s'éloignent tranquillement sur la route d'Eyoub, celle qui longe le grand cimetière....
«Il est à ce moment plus de onze heures à la turque. Le coucher du soleil ne tardera guère, et vous savez qu'après le coucher du soleil, une dame turque n'a pas le droit de courir les rues. Où va donc celle-ci? Il n'y a guère de maisons habitées au delà de la muraille. Elle rentrera nécessairement en ville, par quelqu'une des portes; elle rentrera bientôt.... Oui, elle rentre,—par la Porte de Silivri. Les soldats de garde la remarquent encore. Elle rentre seule, et elle disparaît dans les rues. A partir de la Porte de Silivri, sa trace est perdue.... Perdue, monsieur le colonel!... Je suis certes de votre avis, c'est très regrettable. D'autant plus regrettable que cette dame, n'est-ce pas? doit en savoir long sur l'assassinat. Très long. Parce que je vais vous dire une petite chose, monsieur le colonel: cette dame turque ... je ne suis pas bien sûr qu'elle soit turque, ni dame ... mais je suis sûr qu'elle est l'assassin.
—Oh!
—Quel autre? Venez avec moi, monsieur le colonel....
Nous gagnons le bord de la route.
—Écoutez et regardez: ici, à cette brèche du petit mur, Falkland a quitté le chemin pour pénétrer sous les cyprès. La femme marchait devant lui. Je ne vous dirai pas à quels signes j'ai reconstitué tout cela: c'est besogne de policier, et besogne facile.... Ils ont enjambé cette fosse ouverte, là. La femme n'était pas grande: elle a sauté à pieds joints. Ici, Falkland l'a rattrapée, et lui a mis sans doute la main sur l'épaule. Elle s'est retournée soudain, et lui a lancé, de bas en haut, un coup de poignard si bien ajusté que le pauvre diable en est tombé roi de mort. Il n'y a pas eu la moindre lutte. Oh! cette femme-là ne manque ni de force ni de souplesse. Son poignard était un vrai bijou,—long comme le doigt,—mais manié de main de maître. La blessure n'a pas saigné quatre gouttes, quoique la lame, entrée au creux de l'estomac, eût filé jusqu'au cœur.
—Alors, c'était un guet-apens?
—Très bien tricoté. La dame en tcharchaf était évidemment au courant de bien des choses. Elle attendait à Iédi-Koulé l'arrivée du train de trois heures. Elle savait un sûr moyen d'attirer sur ses pas l'homme qu'elle voulait tuer.
—Votre Excellence a un soupçon?
—Maschallah! Il se pourrait.... Voyez-vous, monsieur le colonel, trop de personnes avaient intérêt à ce que sir Archibald n'arrivât pas à San Stéphano.... Trop! sa femme, son meilleur ami.... Vous ne comprenez pas? peu importe.... Et tout justement, ces personnes-là n'ignoraient rien des mœurs un peu spéciales de ce même sir Archibald, et savaient à merveille, notamment, l'attrait irrésistible qu'avaient, pour lui, les cimetières turcs, et certaines femmes, soi-disant musulmanes, qui font métier de s'y promener....
—Comment, monsieur le maréchal! Si je vous comprends bien, lady Falkland, pour qui jadis vous marquiez tant d'estime, serait soupçonnée?
—Pas encore, pas encore! Il n'y a, pour l'instant, de soupçonnée qu'une dame turque, qu'une dame en tcharchaf, dont la trace est perdue. Quand cette trace sera retrouvée, nous soupçonnerons d'autres gens.
XL
5 décembre.
L'enterrement de sir Archibald Falkland, à la chapelle d'Angleterre et au cimetière de Férikeuy. Je n'ai pu me dispenser d'y être, Narcisse Boucher lui-même ayant voulu resserrer ainsi l'entente cordiale.
... Cérémonie parfaitement banale. J'ai d'ailleurs l'imagination très courte, et durant qu'on chante l'office des trépassés, je ne parviens qu'à grand effort de raisonnement et de déductions à me persuader que cette botte vêtue de drap noir enferme ce qui fut Archibald Falkland, mon hôte de Canlidja, mon compagnon du Summer Palace et d'autres lieux....
Lady Falkland, son fils à côté d'elle, prie à genoux derrière le cercueil. Pour la première fois depuis des années, lady Edith se trouve remise à son rang—le troisième. Qui sait! quelques semaines ou quelques mois encore, et peut-être le long crêpe de veuve eût-il été pour elle,—et pour elle le douaire, et pour elle l'enfant à élever. Mais nous sommes sur la terre d'Allah, où veille l'archange Azraël.
On s'en va maintenant, en grande foule, saluer lady Falkland, debout près de la porte, et tenant son fils par la main.
Il est rigoureusement correct que j'y aille, moi aussi. J'y vais. A quelques pas, pourtant, je m'arrête,—je m'efface pour céder le pas à de vieilles gens....
Malgré le voile de deuil, je distingue le visage et les yeux de la veuve. Il y a une grande paix dans ces yeux-là, que j'ai connus si fiévreux et si angoissés.... Lady Falkland presse la menotte de son petit, et le serre tout entier contre elle.... Allons! Contemplons bien tout cela. Gravons-le profond en nous. Et puis, partons. Je ne saluerai pas lady Falkland. Je ne goûterai pas la douceur de son regard ami, tendre peut-être. Ce regard-là n'est pas pour moi. Demi-tour!
Allons dîner au cabaret, allons inviter une quelconque Carline. Je n'ai pas droit à mieux. C'est ma part.
XLI
5 décembre.
Je dîne au cabaret Tokatlian,—seul, je n'ai point trouvé de Carline. Peut-être même n'ai-je pas cherché....
Dans la porte, la haute stature de Mehmed Djaleddin pacha s'encadre. D'un coup d'œil, il inspecte toutes les tables.—Il me voit. Il vient à moi.
—Vous permettez que je dîne avec vous, monsieur le colonel?
—Votre Excellence ne peut pas me faire un plus vif plaisir.
Il s'assied. Je mange d'un pilaf aux abatis. Familièrement il me tend son assiette.
—Eh bien, monsieur le colonel, sir Archibald Falkland est enterré....
—De ce matin. J'y étais.
—Je sais. Moi, je n'y étais pas, naturellement. Mais j'attendais, à Canlidja, le retour de la famille.
—Ah? visite ... professionnelle?
—Oui.
Il regarde alentour. Les tables voisines sont inoccupées. On peut parler à peu près librement à condition de baisser la voix.
—Laide affaire, monsieur le colonel! Tout ce que nous redoutions, et pis.
—Quoi! lady Falkland?...
—Sa cousine l'accuse, formellement.
—L'accuse?... ah bah!... d'avoir tué?...
—D'avoir fait tuer.
—Ça, par exemple!... mais, fait tuer, par qui?
—Par le prince Cernuwicz.
Je me tais, abasourdi.
—Oui, répète Mehmed pacha. Par le prince Cernuwicz. Et voilà bien le ... comment dites-vous en français? le chiendent! Cernuwicz est incontestablement capable de tout; et lady Falkland a fort bien pu l'acheter....
—L'acheter?... Acheter le prince Stanislas Cernuwicz pour qu'il assassinât sir Archibald Falkland, qui était son meilleur ami?...
—Peut-être n'avait-il plus rien à tirer de cette amitié.
—Oh!... mais vous avez au moins interrogé le prince? que dit-il?
—Il nie. Il a même un alibi tout préparé, trop préparé. Je lui ai ri au nez, comme vous pensez bien.
—Pourquoi?
—Un alibi russe, à Constantinople! qu'est-ce que cela vaut? Ces gens-là ont autant de complices que de coreligionnaires, de protégés et de clients.... Ils sont chez eux.... D'ailleurs, je ne tiens pas du tout à ce que Cernuwicz ait tué Falkland de ses mains.... Il lui aura bien plutôt dépêché un gredin à gages: les comitadjis bulgares pullulent à Péra. Enfin tous les alibis de la terre ne prévaudront point contre ceci: que lady Falkland et Cernuwicz se sont vus, seule à seul lundi soir, et qu'ils ont pu s'entendre;—que Cernuwicz a été libre de ses mouvements, toute la journée de mardi;—et que, mardi, au coucher du soleil, Falkland, juste à point, est mort.
Mehmed pacha épie, au fond de mes yeux, l'effet de sa dialectique. Je réfléchis:
—Vous tenez donc beaucoup, monsieur le maréchal, à établir un rapport direct entre le divorce projeté et l'assassinat?
—Donnez-moi une autre hypothèse?
—On a pu tout bonnement tuer Falkland pour le voler.
—Des voleurs n'auraient pas été l'attendre sur le quai d'Iédi-Koulé. Comment prévoir qu'il y passerait? Comment deviner le jour et l'heure? Cernuwicz savait cela; nul autre que lui.
—Pourtant il y a eu vol. Le cadavre a été dépouillé.
—Du portefeuille où étaient les pièces nécessaires au divorce! Oui, je sais, ce portefeuille contenait aussi quelques livres turques. Mais il fallait bien égarer les soupçons.... D'ailleurs, croyez-vous que Cernuwicz, qui doit mille livres à son portier, fasse fi d'un petit bénéfice?
—Oh! monsieur le maréchal! un secrétaire d'ambassade! un gentilhomme!
—De la boue.... Tenez, monsieur le colonel, voilà même, en tout ceci, la seule chose qui m'étonne: que cette pauvre lady Falkland n'ait pas su trouver mieux, pour champion. Il est vrai que les femmes sont toujours aveugles de naissance....
Il se tait une minute, et reporte toute son attention au menu. Je reviens à la charge:
—Ainsi, monsieur le maréchal, vous persistez à voir la volonté de lady Falkland dans ce meurtre?
—Oui.
—Puis-je vous demander, alors, quelles sont vos intentions?
Il me regarde:
—Je n'ai point d'intentions, monsieur le colonel. Je rendrai compte de ma mission à Sa Majesté; rien de plus.
—Mais après?
—Après, nous saisirons les ambassades anglaise et russe. Et nous nous laverons les mains du reste. Que les Infidèles s'assassinent entre eux, c'est leur affaire. Il suffit que l'honneur osmanli soit bien sauf.
—Mais les ambassades acceptent-elles vos conclusions?
—Oh! les présomptions sont déjà lourdes. Bon gré, malgré, l'Angleterre engagera le procès.
—Quel scandale, pourtant!
—Oui, mais la justice anglaise est courageuse. Soyez sûr qu'elle ne reculera pas. D'ailleurs, lady Edith est là, pour pousser à la roue. Allez, lady Falkland est perdue.
—Si elle est innocente, il faudra bien qu'on l'acquitte, faute de preuves.
—A la rigueur. Mais elle sortira du procès déshonorée, et c'est pis qu'une condamnation.
... Oui....
—Monsieur le maréchal, il me semble que vous n'avez pas envisagé toutes les hypothèses. Voyons donc un peu.... Admettez un assassin qui, du lundi soir au mercredi matin n'aurait pas vu, n'aurait pas pu voir, prouverait qu'il n'a pas vu lady Falkland! Eh bien! Lady Falkland, du coup, serait bien innocente, puisque l'assassin, forcément, aurait agi à son insu?
Mehmed pose son couteau et sa fourchette, et oublie le fruit qu'il pelait.
—Admettez, par exemple, monsieur le maréchal, un témoin, un simple témoin de tout ce différend tragique qui était entre lady Falkland et son mari;—oui, un témoin honnête homme, qui ait vu clairement de quel côté était le droit, et de quel côté l'injustice; un témoin brave, qui n'ait pas voulu rester neutre, et qui, délibérément, ait pris parti pour le faible, contre le fort? Eh bien, monsieur le maréchal?
Il garde un long silence. Il se lève enfin:
—C'est à peser.
Il a pris sa bourse pour paver l'addition. Je me lève à mon tour, prompt:
—Monsieur le maréchal, laissez-moi faire.
—Mais....
—Je vous en prie! Votre Excellence va comprendre pourquoi ...
Très lentement, je tire de mon smoking un grand portefeuille écarlate....
—Ah! je me trompe. Ce portefeuille....
(Je le pose sur la table, en évidence, sous les yeux de Mehmed pacha.)
—... Ce n'est pas là qu'est mon argent....
Et je paie avec une livre turque sortie de mon gousset.
Mehmed pacha, debout et muet, regarde le portefeuille écarlate, et me regarde, moi. Ses yeux percent mes yeux.
J'attends sa volonté, une, deux, trois minutes. Alors, je m'incline et je prends congé, en silence. Il me rend mon salut, grave.
—Monsieur le colonel, la protection d'Allah soit sur vous!