XLII
Vendredi 16 décembre.
La gare de Sirkédji. L'Orient-Express, prêt à partir.
Je quitte Stamboul et la Turquie, pour n'y jamais revenir. J'ai sollicité mon congé annuel, en attendant qu'un successeur me soit nommé à l'ambassade. Je rentre dans le rang, et j'ambitionne pour tout potage de commander un régiment, dans un trou de province française;—sur la frontière de l'Est, s'il se peut.
J'ai serré beaucoup de mains, sur le quai de la gare. Maintenant, c'est fini. Les fâcheux m'ont laissé. Je suis seul dans la petite cabine capitonnée,—ma prison pour trois jours.
Cette Turquie d'où je m'exile, elle tient à mon cœur comme ma chair tient à mes os. Je pars pourtant.... Je ne puis, n'est-ce pas? je ne puis rester là où sir Archibald Falkland est mort ... là où sa veuve va vivre désormais, libre....
J'ai attendu quinze jours pour ... pour être bien assuré que toute accusation fût abandonnée contre elle. C'est fait. Tout est donc bien.—Très bien.
Ah! le coup de sifflet. C'est comme un arrachement de tous mes nerfs....
Hors de la gare.—A gauche, voici la Marmara, ruisselante de soleil. A droite, le Vieux Sérail, et ses kiosks de marbre épars dans le bois de cyprès, et sa muraille rousse dont les créneaux s'effritent.
Et Stamboul immense....
—Monsieur le colonel, j'ai le plaisir d'être votre compagnon de voyage.
Mehmed Djaleddin pacha, debout dans le couloir du wagon, me salue.
—Ah bah! monsieur le maréchal, quelle surprise! Vous dans l'Orient-Express?
—Oui. Mission officielle: Sa Majesté Impériale m'envoie à Berlin, négocier l'achat d'artillerie.
—L'achat d'artillerie! Oh!... mes félicitations!... Voilà une brillante faveur.... Mais vous êtes obligé de remettre le cabinet politique?
—Non. Sa Majesté m'a comblé: même absent, je conserve le cabinet. Mon premier secrétaire fait l'intérim.
—Mes félicitations encore!... Et vous partez sur un coup d'éclat. Je n'ai pas encore eu l'honneur de complimenter Votre Excellence à propos de l'affaire Falkland. L'innocence de cette pauvre femme a été bien promptement établie.
—Oui, mais je n'y suis pour rien. Tout a été fait par le Sultan lui-même.
—Comment?
—J'ai simplement transmis les pièces à Sa Majesté. En même temps, j'ai sollicité la grâce d'une audience immédiate, qui m'a été accordée.
—Alors?
—Alors, j'ai exposé à Sa Majesté tout ce que je savais. Plusieurs certitudes, que j'avais acquises au cours de l'enquête, ne figuraient point dans les rapports écrits. Je m'en expliquai. Et, loyalement, je nommai celui que je croyais l'assassin. Le Sultan,—personne en Europe ne connaît le Sultan, monsieur le colonel, personne! Vous-même, qui lui avez été présenté un vendredi, après le Sélamlick, et qui avez mangé l'iftar au Palais, un soir de Ramazan, vous ne soupçonnez pas l'homme qu'il est....—le Sultan m'écouta en silence, puis pria. Et Allah l'éclaira de sa lumière. J'étais à genoux.
«—Relève-toi et va, me fut-il dit. Tu t'es trompé. L'homme qui assassina n'est pas celui que tu as nommé, lequel est un juste. L'homme qui assassina est un brigand que nos soldats ont arrêté hier, près de la muraille, et qui s'appelle Ismaïl ben Tahir....» Or, monsieur le colonel, en vérité, cet Ismaïl était le coupable: car il avoua.
—Il avoua?
—Oui. En ma présence. Le Sultan voulut l'interroger lui-même. Ismaïl ben Tahir fut amené, et se prosterna devant Sa Majesté. Le Sultan dit: «Tu as péché, et la géhenne t'attend. Mais Allah permet que tu puisses encore racheter ton âme noire. Parle: c'est toi qui, tel jour, à telle heure, as tué le Frank qui profanait le cimetière au delà de la muraille? Avoue que c'est toi, et je te le dis en vérité, et je te le promets au nom de Dieu,—moi le padischah,—l'aveu te sera compté au Jour du Jugement.» Ismaïl ben Tahir toucha la terre de son front et avoua.
—Mais cet homme sera condamné à mort?
—Et exécuté. C'est un brigand qui a commis plus de meurtres qu'il n'a vécu de saisons. Soyez tranquille, monsieur le colonel: pour faire tomber cette tête, il n'était pas besoin du cadavre de sir Archibald Falkland.
Mehmed pacha se tait, et regarde par la portière, les maisons de bois et les mosquées de marbre qui défilent. Je me penche aussi.
—Ah! monsieur le colonel! qui a bu l'eau de Béicos revient tôt ou tard au Bosphore. Je n'ai jamais quitté Stamboul sans pleurer.
—Je le quitte douloureusement, monsieur le maréchal. Mais je ferai mentir le proverbe. J'ai bu l'eau de Béicos, et je ne reviendrai pas.—Jamais.
Il se redresse, et me regarde aux yeux:
—Jamais? des gens vous regretteront? pourtant, ici?
—Jamais.
—Ah!—Bien.
Un sourire satisfait passe sur son visage.
—«Au fait, je sais que vous ne reviendrez pas. Si vous reveniez, vous ne seriez plus vous.»
... Stamboul s'en va. Koum-Kapou, Yéni-Kapou, la plaine de Vlanga-Bostan, tout s'enfuit derrière le train qui accélère son allure. Voici les petites maisons de Psammatia, voici la gare d'Iédi-Koulé.
... Et la muraille, et le cimetière au delà de la muraille. Les cyprès géants....
Je regarde le cimetière, Mehmed pacha, prompt, se penche au-dessus de moi, et détourne mes yeux vers les créneaux grandioses qui ceignent la ville fuyante.
—Voyez, voyez là-bas, monsieur le colonel. Et songez à tout le sang qu'il a fallu, pour cimenter ces hautes pierres. En cette vie, nous ne faisons rien de grand sans rougir nos mains.
Une seconde, il me force à ne voir que la muraille sanglante. Puis il prononce, grave:
—Nous tous ne sommes rien que les doigts de la main d'Allah. Qu'importe, si l'un de ces doigts est armé d'un ongle de fer? Sur les pages du Livre, tout est écrit.
Méditerranée, an 1324 de l'hégire.