ÉPILOGUE
I
Il n’était bruit, en ce temps-là (c’était, selon l’histoire, deux ou trois mois après la matinée où Pierre le Véridique se rua seul à travers bois et champs, poursuivi par Francolin, le bon ours), il n’était bruit, dis-je, dans le domaine de Romanin et dans le pays d’alentour que d’un très dévot hermite, lequel faisait séjour en un creux des Alpines ; sa cabane se cachait derrière un rideau retombant de glycines et de lierres. Bien qu’il fût en son jeune âge, — vous l’auriez pris pour un enfant qui, en manière de jeu, se serait vêtu d’un froc, — il ne laissait pas d’être recommandable par ses austérités et ses pieux discours, et même, à ce qu’on rapportait, il accomplissait des miracles (de menus miracles point effrayants, jolis, comme de faire s’ouvrir des fleurs à des branches flétries ou de faire chanter le rossignol avant le printemps), tout aussi bien que s’il avait eu une grande barbe grise lui descendant du menton jusqu’au ventre. Son nom, la plupart des gens l’ignoraient ; mais on savait qu’il était allé en croisade, d’où il avait rapporté les plus précieuses reliques, qu’il distribuait à ses pénitentes, lorsque celles-ci s’étaient rendues dignes d’une telle faveur. Car il confessait volontiers. Et croyez que l’espoir de remporter dans sa gorgerette ou dans la pochette de sa cotte une dent de sainte Séverine, un cheveu d’Innocent, ou une houppe à étendre le fard, dont se servit Marie-Magdeleine avant sa conversion, était bien de nature à redoubler la ferveur des filles de la contrée. Il n’était jouvencelle bourgeoise qui ne rêvât de s’échapper du logis pour aller dire ses péchés au petit hermite des Alpines ; les bergères de moutons, en paissant leurs troupeaux ; les gardeuses d’oies, en gaulant leurs bêtes le long des venelles ; les servantes en récurant le cuivre des vaisseaux où l’on fait cuire les viandes, ne songeaient à autre chose ; même les damoiselles de toutes les châtellenies voisines, qui n’écoutaient plus que d’une oreille distraite les tensons des troubadours, se sentaient une dévotion inconnue jusqu’à ce jour. Il y avait toujours foule, — une jolie foule de mignonnes pécheresses, estiviaux de samit emperlé ou roses petits pieds nus, — sur la route qui menait à la cabane du jeune saint ; et celles qui avaient été assez heureuses pour être admises auprès de lui, ne tarissaient pas en éloges sur son compte. Qu’il avait eu bonne grâce à dire ceci, à faire cela ! Il n’était pas maussade et rébarbatif comme les autres clercs, mais confit en douceur ; ne menaçait point de l’enfer, parlait plutôt, avec de si suaves paroles et de si tendres regards, du paradis, que l’on était obligée d’y croire. D’ailleurs, il était bien fait de sa personne, avait le visage fraîchement coloré et les lèvres fleuries ; rien qu’à le voir, on se sentait tout de suite pleine de la divine grâce. Pour ce qui était des pénitences qu’il imposait, les plus bavardes femelles ne s’expliquaient pas sur ce point avec toute la clarté désirable ; s’accordant à dire seulement que l’on trouvait de la douceur jusque dans ses sévérités, qu’il valait mieux être condamnée par lui qu’absoute par tout autre.
Telle était la renommée de l’aimable hermite, qu’elle arriva enfin jusqu’à la comté des Iles-d’Or, dans le château où la dame Clermonde faisait son séjour ; et cette prude femme résolut de se rendre sans retard chez celui dont on racontait tant d’honnêtes merveilles.
Eh ! quoi ! Clermonde des Iles-d’Or avait-elle commis quelque faute, dont elle voulait solliciter le pardon ? Ceux qui la connaissaient n’auraient pu se persuader cela. Elle était toujours celle qui ne montrait aucune curiosité, ni des tournois qui se font dans les villes, ni des chasses qu’on mène dans les forêts ; pieuse au point qu’il s’en était peu fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Bénédictines. Elle n’avait jamais voulu entendre parler de mariage ; elle y répugnait comme on dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches. Demeurée pareille à soi-même, on ne voyait point de serviteurs dans ses chambres mais des filles servantes qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux, que de belles aventures, non de saints, mais de saintes ; elle avait pour haquenée une jument de trois ans, et n’eût jamais consenti à chevaucher un cheval. Ainsi faite, quel besoin avait-elle d’implorer la miséricorde divine ? Nourrissait-elle quelque remords d’avoir fait condamner l’Homme tout nu, pour un baiser dérobé, à la dure peine de ne jamais mentir ? Point du tout ; elle jugeait que le jugement avait été le plus équitable du monde et qu’en requérant sévère justice elle avait fait selon son devoir. Mais, plus on a de vertu, plus on a d’humilité. C’est justement quand on fait très peu de péchés qu’on pense en commettre beaucoup. Clermonde des Iles-d’Or, si parfaite qu’elle fût, ne se jugeait jamais assez parfaite ; et certainement il était indispensable, dans l’intérêt de son salut, qu’elle eût un entretien, plus d’un entretien peut-être, avec le jeune saint revenu de croisade.
Quand elle entra, — ses serviteurs laissés au bas de la côte, — dans la cabane sacrée, elle ne put s’empêcher d’être fort surprise, car ce lieu ressemblait plutôt à l’un de ces frais réduits où les nymphes, au dire des poètes de l’ancien temps, s’endormaient dans les bras des faunes, qu’à une dévote cellule propre à la prière et à la pénitence. Sur le sol sans pavés ni planches poussait une herbe drue, couleur d’émeraude, douce aux pieds comme un tapis qui caresse ; une lampe allumée sous une image en bois peint, — image un peu trop dévêtue pour être celle de la Vierge Marie, — éclairait d’une très douce et très vague lueur les rosiers grimpants dont se fleurissait la paroi, et qui, çà et là s’effeuillaient ; de sorte qu’on eût dit qu’il neigeait des roses ; et le parfum qui rôdait dans la cabane, mêlé à celui des calices épanouis, n’était pas une odeur d’encens comme vous le pourriez croire, mais je ne sais quelle odeur, plus intense, plus rare, et qui troublait, comme dans une chambre tiède et bien close où de jeunes filles, après s’être dévêtues, auraient longtemps dormi.
L’hermite lui-même n’était pas moins surprenant à voir que la chaumière où il faisait séjour.
Pour agréable qu’elle l’eût rêvé d’après les dires de la renommée, Clermonde des Iles-d’Or s’extasia de le voir si gracieusement joli. Ah ! les belles boucles d’or qui caressaient son cou plus frêle et plus blanc qu’un cou de damoiselle ! Les tendres yeux couleur du ciel ! Les tendres lèvres couleur de fraise ! Ses mains longues et fines avaient des ongles polis comme une agate rose et de sa manche levée sortait — pour faire à l’arrivante le geste de l’accueil — un bras fin et neigeux comme le col d’un cygne.
La dame Clermonde, dont la bouche s’ouvrait avec l’air d’une fleur qui s’attend à un papillon, ne pouvait se lasser d’admirer un si extraordinaire spectacle, et, malgré elle, elle se sentait le cœur ravi d’une émotion qu’elle n’avait point prévue, qui n’avait rien de religieux. Mais elle n’était point au bout de ses surprises, car, à peine l’eût-il saluée de la meilleure grâce du monde (un noble homme n’eût pas fait une plus noble révérence), que le jeune hermite s’agenouilla devant elle et, avec une ferveur étrange courbant la tête, lui baisa les petits pieds qu’elle avait nus par humilité dans ses estiviaux de satin. Eh ! de quelle religion était-il donc le servant, où ce sont les confesseurs qui se prosternent devant les pénitentes ? Mais comme elle avait toujours eu beaucoup de respect pour les clercs et leurs pratiques elle le laissa faire sans résistance, convaincue que c’était là un rite nouveau dont le symbole lui serait expliqué et que d’ailleurs un si pieux personnage ne pouvait rien faire qui ne fût utile au salut des âmes.