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L'homme tout nu cover

L'homme tout nu

Chapter 28: II
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)

II

— Par le Nom-Bacchus que magnifiaient les buveurs Olympiens et les terrestres ivrognes, je pense que je vendrai en ce jour plus de lots de Saint-Georges qu’il n’y a de graines d’étoiles dans la voie lactée. Ça, Roberte, grouille des jambes et des bras, belle fille, ma servante ! allume les fourneaux, mets tous les brocs, pleins jusqu’au bord, sur les tables. Car voici que dévale vers nous une telle foule de chasseurs et de chasseresses que jamais on n’en vit de si nombreuse ni de si magnifique ; et ces gens-là, ou je me trompe fort, ont dû gagner soif sous l’aride soleil.

Celui qui parlait de la sorte n’était point, comme vous le pourriez croire, Auberons, tavernier de Saint-Rémy ; vu que celui-ci vendit son auberge, maison, tables, chaises, futailles et filles servantes, — hors Mariotte, qu’on n’avait point revue — à un voyageur appelé Marcabrus de Pierrefeu. Quoi ! donc ce jeune seigneur, trogne déjà vermeille, n’était point allé jusqu’à Toulouse, où il devait être élu, par spéciales protections, pourvoyeur de la cave comtale ? eh ! non ; remarquant, au bas d’un vignoble en pente, la belle taverne joyeuse d’Auberons, il avait songé qu’il serait bien là pour boire et pour regarder boire ; et il s’y était tenu, employant en cette seule affaire les cent florins d’or de l’héritage paternel. Maintenant il s’épanouissait dans la béate satisfaction de sa destinée accomplie, entre la cave et les cuisines, parmi l’attablement des goinfres assoiffés, humant les brocs qu’il servait, flairant les cuissots de daims ou les gelinottes qu’il mettait à rôtir, ne voyant, ne touchant, n’aspirant que ce qu’on boit et mange, et le soir, — saoul de partout, — admirant avec gratitude sa panse glorieusement enflée de boisson et de victuailles.

Cependant la foule des chasseurs et des chasseresses passait devant la taverne de Saint-Rémy, se dirigeant vers la sauvage montagne et les noirs bois, là-haut !

Assise en une litière de samit écarlate, qu’on avait posée sur quatre roues, et que traînaient, tout vêtus de drap vermeil, trois fiers chevaux en file, la comtesse Phanette, de la maison de Gantelme, apparaissait la première, la tête haute sous un chapeau d’hermine et la taille droite dans une robe de drap d’argent. Mais vous auriez en vain cherché sur ses lèvres l’aimable sourire où naguères riaient toutes ses petites dents. Non, elle avait l’air courroucé de Thalestris ou de Penthésilée, autant qu’une fauvette des buissons peut ressembler à un aigle en colère. Sur son poing, ganté de cuir, s’érigeait un émerillon capuchonné d’or ; et vingt pages de vénerie, autour d’elle, tenaient en laisse des léopards bavant de la gueule, que, selon la coutume de ce temps, on avait dressés à chasser l’ours, le loup et les sangliers. Puis venait, chevauchant un étalon de guerre (à son côté se tenait sur une haquenée blanche la dame Eudoxe de Roc-Huant), le bel évêque Flodoard qui portait une cotte de bataille par-dessus sa dalmatique en velours violet ; une meute aboyait furieusement derrière cet homme d’église. Ensuite s’avançaient, à cheval ou en voiture de chasse, l’oiseau sur le gant, Élys de Mérargues qu’accompagnait Raymond de Miravals, et Cécile de Sabran, suivie, non de loin, par Bérenger de Palasol, le chevalier manchot, et beaucoup d’autres seigneurs, et beaucoup d’autres dames, parmi lesquelles, mais comme à l’écart et seule, Alaette de Méolhon, en cotte de lin blanc que ne décorait aucune broderie, et les pieds nus à cause d’un vœu qu’elle avait fait. Pistoletta, le bouffon de Romanin, était là aussi, faisant sonner d’un bruit terrible ses sonnettes, et, avec lui, Francolin, gueule ouverte et dents féroces ; l’ours était coiffé d’un armet de cuivre, surmonté d’une lame bisaiguë, qu’il remuait avec un air de menace. Mais le cortège n’était point formé seulement de nobles hommes et de gentilles femmes avec leurs pages et servants ; car, en habit de bataille, parurent le vénérable abbé Bénignus Spagnuolo avec cent camaldules, et le vavasseur, mari de la dame Azalaïs, et les quatre compères, et la dame Azalaïs elle-même, moins plaisante que le soir où sans chemise elle mettait le genou sur le rebord du lit, puisqu’elle était vêtue, hélas ! Or, seigneurs, belles-cousines, évêque, bouffon, et l’ours même, moines, vavasseur, bourgeois, bourgeoise, n’avaient point cet air riant que l’on montre lorsque l’on va vers quelque fête ; tous ils faisaient voir un visage farouche, où clignaient des yeux courroucés ; et l’aboiement des meutes, les grincements des roues, les heurts des harnais de métal et des armes sonores, le cri déchirant des léopards, enveloppaient cette troupe d’un tumulte de menace et de haine.

— Par le roussin de Silène, qui se saoulait dans les vignes ! s’écria Marcabrus debout sur le pas de sa porte, je ne vis jamais des gens s’en aller en chasse avec un tel appareil terrible et de si formidables mines. Quelle bête vont-ils combattre ? un loup qui causa de grands ravages ? ou quelque ours monstrueux ? ou quelque lynx d’Afrique errant dans les Alpines par la magie d’un mauvais enchanteur ?

— Non point une bête ! clama Ogier-Pompée, qui avec ses Mauvais-Garçons et Mariotte la fille servante marchait au dernier rang ; mais un homme plus méchant et plus détestable que tous les animaux sauvages !

— Eh ! quel homme, je te prie, noble sire ?

— Pierre le Véridique ! Longtemps on ignora en quel lieu de la terre il s’était réfugié. Mais on apprit enfin qu’il vaguait par les grands bois sombres de cette montagne, hideux, furieux, effrayant, pareil aux millegrous qu’on voit la nuit dans les clairières ; et alors tous ceux qu’il outragea par ses libres paroles, les illustres et les humbles, tous se sont unis dans le dessein d’en tirer vengeance ; et nous partons en chasse avec les léopards et les chiens, avec les piques et les dards ; et nous ferons avant le crépuscule, — arrachant des dents et des ongles chacun un morceau de sa chair, — la curée de l’Homme tout nu !