III
Mais une ne s’était pas jointe au redoutable cortège, ne connaissait même pas les noirs desseins que l’on avait formés ; c’était la damoiselle Hughette des Perleries. Et elle se désolait, pleurant toute seule, la pauvre, dans sa chambre du château de Romanin. Trop douce pour que le chagrin qu’on lui causa se muât en cruelle haine, elle était triste, certes, du tort que lui fit Pierre le Véridique, mais elle n’avait point imaginé d’en tirer vengeance. Ah ! qu’il avait été méchant pour elle ! Quoi donc, c’était vrai, il avait tenu entre ses bras une femme par hasard rencontrée ? il l’avait aimée ? sans doute il l’aimait encore ? Des larmes, à cette pensée, rendaient ressemblants les bleus yeux d’Hughette à deux bluets trop pleins de rosées. Mais elle n’avait point de colère ! L’innocence qu’on a fait qu’on est indulgente pour les fautes des autres ; et l’on est encline à pardonner quand soi-même jamais on n’eut besoin de pardon. A travers sa douleur lui venaient des regrets tendres et des songes, comme le jour traversait le vélin brouillé des fenêtres. Elle se recordait les espérances de naguère, après qu’il l’eut reconnue femme, sur la lisière du bois, parmi la fraîche matinée ; elle rêvait au château de Pierrefeu, où ils auraient habité, une fois époux ! Pauvres, oui, obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes des bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre champ ; mais ils n’auraient jamais eu de tristesse, tant ils auraient eu d’amour. Oh ! la chapelle où un bon religieux aurait célébré leurs noces ! Et il ne fallait pas croire qu’elle eût laissé son mari garder pour lui seul tous les travaux en leur chétive existence ; qui a sa part dans la joie doit prendre sa part dans la peine. Elle se remémorait les doux propos échangés. « Eh ! que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme vous voilà ? — Tandis que vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à votre retour, que le printemps, passant par la route, nous a demandé l’hospitalité avec toutes ses couleurs et toutes ses odeurs ! » Hélas ! c’en était fait. Il fallait écarter ces beaux songes, elle ne reverrait jamais plus (où était-il ? qu’advenait-il de lui, délaissé, solitaire ?) le beau chevalier infidèle dont elle fit la quête, et jamais un bon religieux, dans la chapelle, ne célébrerait les chères noces, jamais le printemps, dont elle eût été la plus heureuse rose, ne serait, avec toutes ses odeurs et toutes ses couleurs, l’hôte ravi du château nuptial...