IV
Les léopards et les chiens se ruèrent dans la forêt, avec des clameurs féroces, suivis en tumulte par toute la furieuse foule.
Alors, comme éveillé en sursaut, l’Homme tout nu jaillit des broussailles ! Tout de suite, ayant l’expérience des haines, il comprit que c’était lui qu’on chassait ; et, un instant, il délibéra s’il ne se laisserait point prendre, mordre, déchirer, dévorer, sans fuite ni résistance ; tant, durant de longs jours, dans l’horrible bois solitaire, sa vie avait été plus triste que la plus pitoyable mort. Fuyant les humains de peur de les irriter encore par ses sincères propos, couchant sur les herbes, sous l’abri de quelque roche, brûlé par le soleil, gelé par les froides pluies, mangeant les racines et les écorces, menacé par les bêtes violentes, guetté par les bêtes sournoises, il avait été le vagabond famélique et sans gîte, le disgracié sans réconfort et sans espoir ; et, de fait, comme l’avait dit Ogier-Pompée, lui, naguère si plaisant de visage, si bien fait de corps, si net de peau, il était devenu, — les cheveux longs et la barbe drue, tout embroussaillée de ronces et d’épines, le cuir tanné par le vent et déchiré par les branches, les mains saignantes, les pieds saignants, gémissant parfois comme les animaux blessés, — pareil à ces hommes-bêtes ou à ces bêtes-hommes que forme la méchanceté des sorciers jeteurs de sort, à ces loups-garous qui errent effroyablement dans les clairières nocturnes sous la lune qui a peur !
Mais, parce qu’il y a en tout être l’instinct entêté de vivre, il ne délibéra pas longtemps sur le parti qu’il convenait de prendre ; et les cris des léopards et des chiens se faisant plus proches, il se précipita, les bras en avant, la tête basse, dans la profondeur de la forêt, où il se déroberait peut-être. Ah ! trois mois passés, il avait erré, nu comme il l’était encore, dans une forêt. Mais, si grande que fût alors sa disgrâce, elle était incomparable à celle d’à présent. Ce qu’il fuyait, en cette heure, ce n’était point la curiosité du jour, la rencontre possible d’un passant qui l’eût raillé, non, non, c’était des brutes endentées et griffues, prêtes à le saisir, à lui arracher la peau, à lui ouvrir le ventre, à lui serrer le cou entre d’affreuses mâchoires ! et il entendait aussi, parmi les cris des veneurs, de brusques battements d’ailes ; des oiseaux, comme les chiens et les léopards, le menaçaient, des oiseaux féroces, autours, éperviers, buses, qui se poseraient sur lui, lui déchiqueteraient la chair, lui crèveraient, de leurs becs, les yeux. Il fuyait, éperdu, furieux, sauvage ! sautant les ravines, escaladant les roches ! s’élançant de branche en branche comme font les grands singes des cantons africains ! Mais, toujours plus proche, toujours plus menaçante, — parfois il croyait sentir de chaudes haleines sur ses reins, — l’épouvantable poursuite s’acharnait, et il était las, et bientôt c’en serait fait de lui, et il comprit qu’il lui servait peu d’user ses défaillantes forces en cette vaine fuite ; de sorte qu’enfin il allait — après trois heures de course pantelante — se laisser tomber sur les herbes et les pierres que rougirait son sang, lorsqu’il vit, devant lui, tout près, en un creux de roche, une cabane que voilait à demi un rideau retombant de lierres et de glycines. Il s’élança, en un suprême espoir de salut, dans cette hutte ! mais qu’y trouva-t-il ? eh ! foy-dieu, il y trouva, couchée entre les bras d’un jeune garçon plein d’aise, une femme toute de neige et de roses qui n’avait plus d’autre vêtement, — de vrai, ce jour-là, il faisait très chaud, — que le déroulement ensoleillé de ses longs cheveux clairs.
Et il reconnut, auprès de son frère Aymeril, — qui n’était pas plus allé à Constantinople que Marcabrus n’était allé à Toulouse, — la très chaste dame Clermonde, comtesse des Iles-d’Or !
Alors, l’ayant surprise en cette posture non point déplaisante à voir mais qui laissait peu de doute sur la façon dont Clermonde s’adonnait aux dévotieuses pratiques, une colère, parmi ses angoisses, le secoua tout entier ! Quoi ! c’était là cette irréprochable qui, à cause qu’elle fut dans le bois aux lèvres baisée, l’avait fait condamner, lui, Pierre de Pierrefeu, par le tribunal des Dames, à la plus périlleuse des épreuves ? Par le Nom-Diable ! il ne mourrait point sans avoir tiré vengeance d’une telle hypocrite personne.
— Pensez, dame, s’écria-t-il, que les choses ne termineront point comme vous le pouviez espérer. Tout le monde connaîtra celle que, sous vos adroites feintises, vous êtes en effet, car, avant que m’aient dévoré les bêtes chasseresses, j’aurai le temps de parler dans le tumulte aux hommes et aux femmes qui me poursuivent.
Et, se retournant, il allait ouvrir la porte de la cabane vers laquelle se ruaient en un haineux emportement les léopards, les chiens, les veneurs excités à la curée par les cris des seigneurs et des dames. Mais Clermonde des Iles-d’Or, et l’hermite Aymeril, s’étaient jetés à genoux, le retenant de leurs mains suppliantes !
— Sire ! sire ! geignait la dame, — et, à cause de la peur qu’elle avait, ses jeunes seins frais de neige rose se mouvaient éperdument, — vous n’achèverez point une telle vilenie qui ne serait point le fait, certes, du noble homme que vous êtes né. Non, parce que, une fois, troublée des tendres courtoisies d’un jeune clerc qui se montra trop dévot à ma personne, je fus maladroite à repousser la ferveur de son adoration, vous ne voudrez point que soit abaissée dans l’opinion des troubadours et des châtelaines une haute dame qui chemina si longtemps vêtue, en même temps que de samit et d’hermine, de légitime respect et de bonne renommée.
— Qui ne veut point être dévêtue de respect, elle doit garder sa chemise ! dit Pierre.
Puis, dans un cruel éclat de rire :
— D’ailleurs, même le voulant, je ne vous pourrais obéir. Ne suis-je pas, par la volonté de la Cour d’amour, contraint de dire, en toute occasion, à tous et à toutes, la vérité ? Par le nom Jésus-de-Nazareth, je vais la dire une dernière fois !
— Frère ! suppliait Aymeril.
— Oh ! le bon hermite ! dit Pierre.
Mais la dame reprit, toute pleurante :
— Attendez ! attendez ! il est dit, dans le jugement des Dames, que vous serez tenu de ne point feindre jusqu’au jour où, par bienveillante miséricorde, la comtesse Clermonde, jugera que justice a été suffisamment faite ; eh bien ! c’en est fait, je vous délie du serment que vous jurâtes ; liberté vous est rendue d’être agréable aux gens par de courtois mensonges et de délicates flatteries. Vous ne serez plus exposé aux dommages que vous causa la franche parole ! Vous n’êtes plus Pierre le Véridique ! Et, je ferai mieux encore : me jetant au devant de ceux qui vous menacent, je leur déclarerai que je vous ai fait grâce, que votre épreuve est finie, qu’ils vous doivent absoudre ainsi que je vous absous, oublier leurs griefs comme j’oubliai les miens ! Et sachez qu’il n’est dame ni seigneur dans le pays de Provence qui s’avisât de se rebeller contre la volonté de la comtesse de Clermonde, dame des Iles-d’Or !
Pierre de Pierrefeu hésitait. Renoncer à la vengeance, si heureusement offerte, ne laissait pas que de le mécontenter. Mais il y avait quelque agrément aussi à ne point endurer les griffes et les crocs des bêtes. Puis, ne plus être tenu à dire toujours la vérité, si cruelle aux hommes, ne plus être haï, pouvoir être aimé, quelle délivrance et quelle joie !
— Allez donc, dame, dit-il, allez vers ces furieux poursuivants, — non sans avoir toutefois remis votre pelisson d’hermine sous vos cheveux renoués, — et que la faveur des hommes et des femmes me soit rendue, avec la licence de mentir !