V
A quelque temps de là, — Marcabrus continuant de vendre du vin de Saint-Georges ou d’Auxerre aux routiers et aux turlupins, non sans tâter avec délices de sa marchandise, et le petit hermite ne cessant point de faire d’aimables miracles dans sa cabane au flanc des Alpines, — on admirait fort, dans toute la contrée provençale, la parfaite courtoisie que montrait en chaque occasion le jeune sire Pierre de Pierrefeu. Personne, en vérité, ne se souvenait des courroux de naguère, tant il abondait en dires complimenteurs, trouvant à propos les paroles qui conviennent pour charmer les dames, les seigneurs, les troubadours. Qui l’eût reconnu, lui jadis si farouche ? Aucun n’était dans les châteaux ou les villes qui ne recherchât sa compagnie. Sachez de Raymond de Miravals et Bérenger de Palasol, et la blonde Élys de Merayges, et la pâle Alaette de Méolhon ne tarissaient point en éloges sur son compte ; même le bel évêque Flodoard, plein de confiance désormais, l’avait recommandé pour serviteur à la dame Eudoxe de Roc-Huant ; et le vénérable Bénignus Spagnuolo, quand il le rencontrait dans quelque religieuse cérémonie, ne manquait pas de lui dire en clignant de l’œil : « Vous étiez fou, je pense, de prendre pour une fillette le petit moine qui m’accompagne ; mais, ne parlons plus de cela, puisque vous reconnûtes la fausseté de votre dire, et que l’on vous fit miséricorde ! »
Cependant, Pierre, bien qu’il fût espéré dans toutes les nobles demeures de la vicomté, ne se mêlait qu’assez rarement aux jeux et aux fêtes ; il préférait rester dans son château de Pierrefeu.
Et pourquoi ?
Parce qu’il y avait auprès de lui, enchantement de sa solitude, la jolie demoiselle Hughette des Perleries, qu’il avait épousée.
Nulle parole ne saurait exprimer les joies qui étaient les leurs, dans le vieil habitacle ; logis peu magnifique, où le vent nocturne entrait par les croisées sans carreaux ; mais quoi ! ils avaient, ces époux, tant d’intimes délices que cela leur importait peu que les vaisseliers fussent vides de vaisselle d’or ou d’argent, et qu’il y eût des courants d’air geignant dans les longs corridors. Ils s’aimaient ! Qu’eussent-ils demandé de plus ? Et c’est ainsi que Pierre de Pierrefeu, après de si fâcheuses traverses, se reposait dans une tendre béatitude, — heureux depuis qu’il mentait. Quelquefois pourtant, lorsque la dame Hughette n’était point là (car, elle présente, rien n’était qui ne le ravît !) il s’abandonnait à des rêveries, tristement, presque à des regrets ; il avait comme un remords de son bonheur, se demandant, — songeant au train du monde, à la vilenie, hélas ! de l’humaine engeance, — s’il n’eût pas été plus digne d’un noble homme tel qu’il l’était, de préférer encore, de préférer toujours, à la paix, à l’estime, à l’amour, l’honnête et rude devoir, même au péril de la vie, de dire la vérité.
FIN