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L'homme tout nu

Chapter 8: CHAPITRE II PLAIDS
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)

CHAPITRE II
PLAIDS

Or, le dixième jour des kalendes de mai, la Cour d’amour tint séance, entre sexte et vêpres, dans la chambre d’honneur du château de Romanin.


Sous un plafond peint de vermeil et d’azur, si haut et si splendide qu’on l’aurait pu prendre pour le plancher du paradis vu à l’envers, la salle se prolongeait entre deux rangs d’arceaux. L’or, l’argent, le bronze des panoplies chevaleresques accrochées aux piliers, simulaient des bêtes héraldiques, hérissées et luisantes, qui grimperaient à des murs ; et, voilant les baies des arches, des tapisseries racontaient aux yeux les gestes des barons et des clercs de jadis : ici, dans une chambre verte, ouvrée de laine et de soie, Tristan blessé et n’ayant d’autre habit qu’une chemise tachée de sang par des touffes de chanvre rouge, sautait de sa couchette vers le blanc lit de parade où Isolt, se feignant endormie, dessillait néanmoins un œil rond et clair comme un esterlin d’or ; là, en pelisson d’écarlate, Julius César, empereur d’Ongrie et d’Autriche, et de Constantinople aussi, se glissait par un bâillement de roche dans la spélonque de la fée Morge, pour lui engendrer un fils qui, plus tard, étant nain, fut nommé Obéron ; d’autre part, le preux Godefroy voguait vers la cité de Jérusalem dans une nef vermeille, attachée au cou d’un cygne par une chaîne d’or ; et, plus loin, sur le bord de la mer où se plaisent les sirènes, Virgilius, enchanteur de Rome, coiffé d’une mitre d’évêque, faisait s’élever, en jouant de la vielle, un beau pont couleur d’améthyste pour aller rejoindre la fille du Soudan, laquelle, de l’autre côté des flots, sur le sommet d’une tour, déroulait par-dessus les cent toits roses et bleus de la ville égyptiaque, une banderole où il était écrit en lettre de perles :

D’Élys
Hélas !
Le Lys
Est las !

Le long de la bordure inférieure des tapisseries, des écureuils se poursuivaient à travers des cerceaux de verdure, et le sol de la salle, en pierre blanche, agrémentée çà et là de rosaces et de fleurons, était tout jonché d’herbes fraîches.

Au fond, sur une haute estrade, et faisant face à la porte d’entrée, une grande chaire à bras, que surmontait un dais de samit pourpre brodé d’or, était le siège de justice, où la comtesse Phanette, le visage grave sous un chaperon d’hermine, et la taille droite dans une robe en drap d’argent, se tenait assise, immobile et les mains aux genoux. Si jeune et souriant parfois en dépit d’elle-même, elle aurait fait songer qui ne l’eût pas connue à quelque novice se jouant, en l’absence de l’abbesse, à présider le chapitre de l’ordre. Mais c’était, en effet, une personne très docte, très expérimentée malgré sa tendre jeunesse et de qui la compétence, touchant les choses de l’amour, ne fut jamais, ni en aucun lieu, contestée.

Trois dames avaient pris place à sa gauche, sur des carreaux de velours, et leurs cottes bouffaient autour d’elles en plis cassés. C’étaient Laurette de Saint-Laurens, qui opinait par signes, parce qu’elle avait fait vœu de ne point parler tant que serait en Palestine Rafaël de Peguilin (elle portait en signe de deuil une robe de brunette comme en ont les paysannes) ; Élys de Mérargues, qui consentit à dormir trois nuits auprès de Raimond de Miravals, après un tournoi où il avait été vainqueur, à la condition qu’il n’ôterait pas son armure (sa grande chevelure blonde s’échappait d’une couronne de pierreries et lui mettait un manteau d’or sur son manteau de brocart bleu) ; Ursine des Ursières, dame de Montpellier, par qui Giraud de Salignac, un collier de lévrier autour du cou, se fit conduire en laisse dans les rues d’Avignon, de l’église de Sainte-Marthe au palais de Viguier (elle portait une robe de Morisque, toute sonnante de monnaies d’or, que son amant lui avait envoyée de Cordoue en Espagne).

Ces trois dames romançaient bien, aimaient fidèlement, et nul n’avait jamais eu à se plaindre de leurs décisions dans les débats d’amour.

A la droite de la comtesse Phanette siégeait, sur une jonchée de verveine, Cécile de Sabran, fille du comte de Forcalquier, coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, et vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi ; elle avait pour ami Bérenger de Palasol. Un jour qu’il lui présentait la main gauche pour qu’elle s’y appuyât en descendant de haquenée, le cheval tourna la tête, et, d’un seul coup de mâchoire, coupa le poignet du troubadour : il offrit la main droite à sa belle, en s’informant si elle avait fait bonne promenade.

Plus loin, un carreau de velours n’était pas encore occupé ; c’était la place réservée à Clermonde, dame des Iles-d’Or.

Puis s’offrait aux yeux, pâle et triste, en cotte-hardie de lin blanc, que ne décorait aucune broderie, Alaette de Méolhon, les pieds nus à cause d’un vœu qu’elle avait fait. Elle ne voulait point d’ami, et baisait souvent une petite croix épiscopale que lui avait donnée, un jour qu’elle s’était confessée à lui, Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon.

En regard du tribunal, mais à une respectueuse distance, étaient groupées sur des tapis, comme des fleurs par touffes dans un champ, les dames de l’assemblée, et, non loin d’elles, les uns dans la salle même, les autres dans la baie des arceaux, entre les tapisseries écartées, se tenaient debout des troubadours, des chevaliers et des clercs.

Ceux-ci, vêtus de l’aube candide comme s’il eût été l’heure de dire la messe, serpentaient parmi les robes féminines, lents et souples, bénins, ou, plus graves, entouraient Flodoard de Quiquerand qui resplendissait dans sa dalmatique de velours violet. Jamais on ne vit plus magnifique homme d’Église. La riche dame Eudoxe de Roc-Huant — qu’il avait épousée, quoique veuve, par horreur du concubinage auquel s’abandonnaient alors tant de serviteurs de Dieu — ne le quittait pas de l’œil, comme craignant qu’il lui fût dérobé ; mais il ne regardait aucune femme sinon la sienne, bien qu’elle fût peu avenante de visage et fort acariâtre d’humeur ; c’était, en même temps qu’un bel évêque, un très chaste personnage.

Les chevaliers portaient l’armure de parade, à laquelle s’accrochait sur l’épaule quelque manteau de belle étoffe rouge, verte ou bleue, relevé par le bras droit, et retombant en plis jusqu’aux jambards.

Moins guerriers, bien que plus d’un parmi eux fût célèbre pour ses victoires dans les tournois, les troubadours étaient vêtus de velours ou de satin et quand ils se parlaient on voyait remuer les queues de paon ou les ailes de poule faisane qui s’ouvraient sur leurs chaperons. Non loin les jongleurs, reconnaissables à leurs cithares, ou harpes, ou mandores, épiaient les moindres gestes de leurs maîtres, prêts à pincer les cordes, dès que commencerait la récitation des sirventes ou des vers.

Près de la porte d’entrée les maris étaient assemblés, comtes, marquis ou vidames, vieux pour la plupart, renfrognés. On poussait la bienveillance jusqu’à ne pas les exclure de ces cérémonies où nécessairement ils ne pouvaient jouer qu’un assez triste rôle de trouble-fête ; mais il leur était recommandé de rester cois, pareils à de simples spectateurs, et de ne jamais intervenir dans les débats puisque leur état d’époux les rendait impropres à l’amour et par suite à la compréhension des délicates questions de sentiment que l’on daignait traiter en leur présence. Quelques-uns témoignaient, en plissant le front ou en se mordant les lèvres, du déplaisir qu’ils éprouvaient en ces rencontres.

A cheval sur l’une des lourdes panoplies suspendues aux piliers, le bouffon de Romanin, en cotte-hardie collante de drap écarlate, la tête couverte jusqu’aux yeux d’un bonnet à deux pointes, où tintinnabulaient des clochettes, bossu d’ailleurs, riait du côté des maris.

Cependant dans la belle salle, toutes les splendeurs éparses de cette foule en fête se fondaient en un harmonieux remûment de couleurs, où saillait çà et là le ton plus vif d’une ceinture de métal ou d’une aigrette de rubis hérissée parmi les plumes d’un fronteau ; et, sur les onduleux va-et-vient d’étoffes, mille chuchotements formaient un vaste et doux murmure que déchirait par instant un bruit dur d’épée contre la pierre, ou, plus vibrant, le cri d’une corde de viole, rompue.

La comtesse Phanette se souleva sur sa chaise, et s’adressant aux dames qui l’avoisinaient :

— Belles-Cousines, dit-elle, il est singulier que Clermonde des Iles-d’Or ne soit pas encore présente. Quel soin peut la retenir ?

Pendant que les dames devisaient sur ce point entre elles, un troubadour que l’on nommait Bertrand d’Alamanon fit un pas en avant ; il portait sur les yeux un bandeau de soie rose, qui était une ceinture de femme, et un petit page guidait cet aveugle volontaire.

— Quoi ! s’écria-t-il, en levant les bras vers le plafond, tandis que ses jongleurs, croyant qu’il allait réciter, plaquaient vivement un accord, quoi ! ma dame n’est point ici ?

Après avoir baisé sa croix épiscopale, comme elle faisait toujours avant de parler, Alaette de Méolhon intervint :

— La comtesse des Iles-d’Or s’en est allée ce matin dans le bois d’oliviers, aux alentours du château. Peut-être elle s’attarde à écouter les chansons des oiselets ou le gémissement des sources.

— Cela est probable, dit Phanette, et sans doute elle ne tardera pas longtemps. Au surplus, le tribunal est en nombre suffisant pour juger. Qu’on introduise les parties.

Un brouhaha se fit parmi l’assemblée : la porte principale, largement ouverte, livra passage à une damoiselle, qui était toute jeune et toute jolie sous un chapel de fleurs des champs, et à un vieux seigneur habillé d’une cotte de cuir fourrée de poils de lièvre, lequel était bossu, ce qui fit rire aux éclats le bouffon sur sa panoplie.

La comtesse Phanette, d’un geste, leur ordonna d’approcher.

— Qui que vous soyez qui venez à nous pour interroger notre sagesse, jurez-vous d’accepter sans murmure la décision de la Cour, et de l’exécuter sans retard, ni omission, ni subterfuge ?

— Par l’œil de griffon que je garde au chaton de ma bague, je le jure ! dit le seigneur.

— Je le jure par le cheveu d’Innocent que j’ai dans ma gorgerette, dit la damoiselle fort troublée.

— Lequel de vous porte plainte ?

— Moi, dit-il.

— Lui, dit-elle.

— Plaiderez-vous sans aides ou si vous choisirez des avocats ?

Le sire dit :

— J’accuserai moi-même.

— Moi-même je me défendrai, dit la damoiselle.

Alors s’établit un grand silence curieux, et le vieux seigneur commença, la main droite sur la poignée de son épée :

— Celui qui me nomme Apollin de Boisgaillard connaît mon nom en effet, et celui qui dit que j’ai soutenu maint combat contre les chevaliers de Bretagne, les meilleurs chevaliers du monde après ceux de Provence, n’est pas ignorant de mon histoire. J’ai une châtellenie sur le Rhône, trois maisons exemptes de redevance dans la ville de Saint-Rémy, deux fermes dans un vallon des Alpines...

— Et une bosse sur le dos, interrompit le bouffon.

Le sire n’entendit pas et poursuivit :

— Or, sept ans déjà passés, un matin de Pâques-fleuries, rencontrant dans un verger la damoiselle ci-présente, je la priai, après trois révérences, de m’octroyer, par bonne grâce, un baiser. Elle m’objecta qu’étant une enfant encore, elle n’avait point l’âge où on peut donner des baisers, mais elle cueillit une fleur de pommier-verglas et me la jeta, disant que, lorsqu’elle serait fille en âge d’amour, elle ne manquerait point de se soumettre à ma volonté, et que je l’aurais pour amie, si je lui rapportais sa fleur. Je retins ses promesses, et, bien des mois écoulés, m’en retournai vers elle, lui rappelant son dire. Mais elle ne fit nul cas de ma requête, et se déroba en riant. Les choses étant ainsi, je m’en réfère, illustres dames, à vos justices, réclamant que ma partie soit tenue par arrêt de la Cour, de remplir ses engagements et de m’accorder le baiser, qui est le corps du délit.

Plusieurs dames sourirent ; dans le fond de la salle, quelques troubadours témoignèrent qu’ils approuvaient.

Phanette de Romanin leva sa droite mignonne et d’un ton très sévère :

— Tous signes d’approbation ou de mécontentement sont interdits par la coutume, et quiconque contreviendrait à cette loi serait exclu de l’assemblée.

Les sourires s’éteignirent, les voix se turent, la comtesse reprit :

— Il importe, avant toutes choses, de connaître l’âge actuel de la damoiselle.

— Elle a quatorze ans, dit le sire de Boisgaillard.

— Ainsi, elle a l’âge où, selon le Code d’amour, les filles cessent d’être impropres aux doux emplois, et ne saurait arguer désormais de sa trop grande jeunesse pour se soustraire aux obligations contractées. Qu’est-ce donc qu’elle objecte ?

La damoiselle fit un pas en avant, et, toute rougissante, commença :

— J’ai nom Perdigonne de Puysaurin ; c’est mon oncle, ce baron que vous voyez près de la porte, et qui a une grande barbe, parce qu’il est allé en Palestine. Il est vrai que, sept ans passés, le sire de Boisgaillard me sollicita d’un baiser et que je le lui promis pour le temps où je serais femme devenue. Mais je supplie la Cour d’avoir en considération que, paroles d’enfant étant paroles légères, ce serait un grand abus de les tenir pour engagements véritables ; que j’ai depuis acquis un bel ami par amour envers qui je commettrais forfaiture en accordant mes lèvres à un autre, et que le seigneur Apollin, pour bon chevalier qu’il soit, n’en est pas moins d’un âge peu congruant au mien, ayant d’ailleurs derrière la tête une grosseur que certains prennent pour une bosse.

Le bouffon, tout joyeux, fit tinter ses clochettes ; peu s’en fallut que l’assistance ne s’éclatât de rire.

Cependant la comtesse Phanette, s’inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, recevait à voix basse les avis de ses voisines. Le cas ne laissait pas que d’être assez ardu et difficultueux. Les Belles-Cousines chuchotèrent longtemps, puis cessèrent d’opiner. La Cour avait pris une résolution.

La dame de Romanin, debout, prononça :

« La Cour suprême d’amour, siégeant au château de Romanin, en Provence :

« Ouïes les deux parties contendantes ; considérant que le pacte consenti par la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, à fin de laisser prendre un baiser au sire Apollin de Boisgaillard, ne saurait passer pour véritablement sérieux, étant tenu compte du jeune âge et état d’enfance où se trouvait, quand elle s’engagea, ladite damoiselle ; et que, d’ailleurs, elle tire légitimement excuse de la vieillesse dudit seigneur et de la rondeur, appelée bosse, qu’il porte entre les deux épaules ;

« Considérant, d’autre part, que la fidélité aux promesses jurées est la seule garantie dans la pratique d’amour ; qu’il importe conséquemment de ne laisser se reproduire aucun relâchement en ce qui concerne leur exécution pleine et entière ;

« Décide :

« Le sire Apollin de Boisgaillard est autorisé à baiser la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, mais le lieu et la qualité du baiser n’ayant point été spécifiés par la promesse, ledit sire baisera ladite damoiselle sur la manche de la cotte et non ailleurs, du bout des lèvres et non autrement.

« Ainsi jugé en notre château de Romanin, avec l’assentiment de toutes les dames séantes en justice, le dixième jour des kalendes de mai, indiction neuvième. »

Cet arrêt fut accueilli par l’approbation générale ; personne ne s’avisa d’en contester l’équité parfaite, non pas même le vieux sire qui, sur l’heure, baisa la manche de la damoiselle, d’un air assez penaud néanmoins.

Puis, la Cour ayant repris séance, ce fut le tour d’autres procès.

D’abord comparurent deux gentilles femmes du pays de Flandre, l’une accusant l’autre de lui avoir dérobé son ami par sourires attirants, signes de paupières, abandonnement des mains et autres manèges illicites. Le tribunal jugea que la demanderesse, ayant eu à sa disposition pour retenir son bien les moyens mis en œuvre pour le lui ravir, devait s’en prendre à elle seule de la perte qu’elle avait éprouvée.

Une damoiselle porta plainte contre un chevalier du Temple, lequel, s’étant avisé de faire un trou à la porte de la chambre où elle se déshabillait pour se mettre en son lit, venait chaque soir y coller l’œil ; et, ce qui aggravait le cas, le vilain artifice n’avait été surpris qu’après un long succès.

— Sans doute la plaignante, demanda l’une des Belles-Cousines, a coutume de garder pour la nuit sa cotte de dessous, ainsi que font la plupart des chastes personnes ?

Mais la plaignante déclara qu’elle était obligée de la retirer, parce que les plis lui faisaient mal à la peau qu’elle avait fort sensible. Là-dessus, le tribunal, très courroucé contre le sacrilège, arrêta que le chevalier serait exilé pendant quatre années de la société des gentilles femmes, et qu’aucune, avant ce temps évolu, ne pourrait l’agréer pour ami.

Un débat plaisant fut celui d’un beau diacre de la clergie de Saint-Rémy, réclamant contre l’épouse d’un vavasseur de la même ville, qui déniait à son amant toute merci ou allégeance, en considération, disait-elle, des vœux qu’il avait prononcés. La Cour estima que l’état de prêtrise ne devait pas toujours être tenu pour un obstacle aux satisfactions amoureuses, et que, lorsqu’un clerc était capable de servir à la fois sa maîtresse et son Dieu sans faire tort ni à l’une ni à l’autre, il pouvait être, sans nul scandale, admis aux faveurs des dames. Toute l’assemblée remarqua l’empressement que fit voir Alaette de Méolhon à soutenir les intérêts du diacre de Saint-Rémy.

L’œil éteint et le front mélancolique, un sénéchal du comte de Toulouse s’avança et réclama justice contre son amie. Celle-ci, un jour qu’ils se parlaient de fort près dans la chambre parée, ainsi qu’il est de coutume entre personnes éprises, et qu’ils s’entre-baisaient, n’ayant d’autre témoin qu’un lévrier blanc couché en rond sur un carreau, s’était égarée au point de prononcer, au lieu du nom de son amant, celui de son époux, et cela avec un ton de tendresse infinie. A cette plainte le tribunal, en dépit de la gravité qu’il lui seyait de garder, eut peine à contenir son indignation ; il fut déclaré, non sans considérants fort dommageables à l’honneur de la dame, que, sa vie durant, elle ne serait servie d’aucun honnête seigneur, mais serait obligée de se tenir à son mari, puisqu’elle nourrissait pour lui d’aussi condamnables sentiments.

Ces menus procès expédiés, un solennel silence régna dans la salle de justice, car le moment était venu où l’on savait que s’ouvrirait l’un des plus graves débats des présentes assises.

L’affaire devant être plaidée non par les parties elles-mêmes, mais par avocats désignés, deux troubadours suivis de leurs jongleurs s’approchèrent du tribunal.

C’étaient Bérenger de Palasol le Manchot, qui avait pour amie, comme il a été dit, Cécile de Sabran, fille du comte Forcalquier, (nul n’était plus habile que ce poète à soutenir une cause, même mauvaise, en beaux couplets ornés de rimes redoublées), et Raimond de Miravals, le serviteur d’Élys de Mérarges à la chevelure d’or. (Il ne romançait pas avec autant d’artifice que son adversaire, mais il lui avait été départi du ciel une naturelle chaleur par laquelle il savait émouvoir les cœurs et faire triompher ses dires).

L’un et l’autre saluèrent d’abord leurs dames, puis la comtesse Phanette de Romanin, et ce fut Bérenger de Palasol qui parla le premier.

— Qu’il plaise à la très illustre Cour de m’accorder une attention favorable ! Avec l’agrément de l’unique pour qui je vis, je porte ici la plainte d’une illustre châtelaine ; mais avant de traiter le point litigieux en sons et tensons ainsi qu’il est d’usage, j’exposerai les faits avec brièveté.

Il reprit haleine, et, Cécile de Sabran lui ayant souri :

— Donc une dame, dit-il, fut longtemps servie avec force tendresse et grande fidélité par un seigneur de haut rang. En vain voulait-elle demeurer avare des dons suprêmes ; elle en vint à être si touchée du patient amour et du beau dévouement de son serviteur, qu’elle se montra peu farouche. Cependant le chevalier reçut et reçoit encore sans témoigner aucune joie les faveurs auxquelles se résout si péniblement une pudique personne. Ce que voyant, la plaignante requiert que son ami soit tenu de se déclarer content ou qu’il plaise à la Cour de lui imposer quelque pénitence, en châtiment d’une telle ingratitude ! J’ai posé mon dire.

Le tribunal fut surpris, non moins que l’assistance. Que pouvait désirer de plus le chevalier nourri de telles douceurs ? Raimond de Miravals prit la parole à son tour :

— La Cour a entendu la vérité, mais il convient d’ajouter quelques paroles. Que la justice des dames nous soit en aide ! Il est véritable que la haute amie du seigneur qui me commet ici lui a fait miséricorde. Elle l’a admis, à l’insu de tous, dans sa chambre et dans son lit. Mais, par excessive pudicité, c’est de nuit seulement qu’elle lui ouvre sa porte, et toutes lumières éteintes. Or, est-ce joie entière de ne point voir la beauté de ce qu’on possède ? Au nom du chevalier pour qui je me porte, je requiers que sa dame soit tenue de laisser dans la chambre quelque lampe allumée, ou qu’il plaise à la Cour lui imposer une pénitence en reproche d’une si cruelle modestie.

Évidemment le cas était des plus intéressants, mais il présentait de grandes difficultés ; car si, d’une part, la réserve de la dame était fort honorable, le désir du chevalier, d’autre part, pouvait passer pour très légitime. L’assemblée attendait avec impatience les raisons qu’allaient fournir pour et contre Bérenger de Palasol et Raimond de Miravals ; quatre jongleurs, ayant accordé leurs instruments, se disposaient à accompagner les voix de leurs maîtres selon le rythme et le ton, et déjà Bérenger, levant des yeux brillants d’enthousiasme, allait commencer d’improviser, lorsque la comtesse Phanette tendit le bras et dit :

— Certes, depuis que furent instituées les Cours d’amour pour maintenir entre amants l’observance des honnêtes coutumes, jamais plus importante question ne fut portée à tribunal de dames, et celui de Romanin recevra un nouveau lustre s’il vient à bout de la résoudre à la satisfaction de tous. Mais comment y pourrait-il réussir, étant privé de la plus sage des conseillères, de celle qui en tout temps excella précisément à défendre les droits de la modestie, de celle que, sans faire tort à aucune, on peut nommer la plus chaste des gentilles-femmes, je veux dire Clermonde, comtesse des Iles-d’Or ?

Il fallait que la renommée de Clermonde des Iles-d’Or fût bien établie, car personne ne réclama contre une si haute louange ; les dames elles-mêmes, inclinant la tête, y consentirent.

Nulle, en effet, n’était plus belle, et nulle n’était aussi vertueuse. Née dans ces îles d’Hyères où mûrissent des fruits d’or, il était étrange — ainsi disait Bertrand d’Alamanon — qu’elle n’eût pas fondu au soleil, car elle semblait de neige à cause de sa blancheur et à cause de sa froideur. Toute jeune damoiselle, elle n’avait montré curiosité ni des tournois qui se font dans les villes ni des chasses que l’on mène par les forêts ; même elle était si pieuse qu’elle s’éloignait rarement de la chapelle, aimait à lire les livres de dévotion, conversait plus volontiers avec les clercs qu’avec les chevaliers ; et peu s’en était fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Clarisse. Pour ce qui est du mariage, on avait essayé en vain de lui en parler ; elle y répugnait comme il est dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches. Sa pudeur avait des effrois tout à fait inattendus, que l’on ne remarque pas chez les dames les plus chastes. Elle ne pouvait considérer, sur quelque branche ou dans une cage, deux oiseaux se becquetant, sans qu’une rougeur lui vînt aux joues. Ce lui était un chagrin quand sa cotte frôlait l’habit d’un homme. On ne voyait pas de serviteurs dans ses chambres, mais des filles servantes, qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux, que des belles aventures, non des saints, mais des saintes. Elle avait pour haquenée une jument de trois ans, n’eût jamais consenti à chevaucher un cheval. Elle ne voulait pas de miroirs dans la chambre où elle se dévêtissait, et, si elle assistait parfois aux plaids d’amour, c’était pour y garantir par sa présence la pudeur des dames, trop souvent offensée par d’imprudentes paroles ; que si un propos trop vif, pendant les débats, échappait à une personne, elle se retirait dans l’oratoire où elle passait le reste du jour en prières. Ainsi faite, et malgré sa beauté, qui était la merveille de Provence, peu d’hommes l’avaient servie. On avait tant de respect que l’on n’osait pas concevoir de l’amour ; on était persuadé que tout aveu lui serait un outrage ; et lorsque, plus tard, Bertrand d’Alamanon lui eut confessé qu’il l’aimait, elle exigea qu’en sa présence il portât désormais un bandeau sur les yeux, car les regards d’un homme épris d’elle lui auraient été une insupportable gêne.

On résolut donc de l’envoyer quérir en quelque lieu qu’elle pût être et deux pages allaient sortir à cet effet, lorsque, la grande porte s’étant ouverte, parut enfin Clermonde des Iles-d’Or.

La dame de Romanin se leva.

— Ah ! Cousine, dit-elle, venez prendre place ici.

Mais Clermonde, la joue vermeille sous l’or épars de ses cheveux, et la poitrine mouvante comme celle d’une femme à qui un grand malheur vient de survenir :

— Ce n’est point comme conseillère que j’accours près de vous. Dames, je porte plainte !

Il y eut alors un grand étonnement. Quoi ! La dame des Iles-d’Or portait plainte ? Il s’était rencontré un homme assez téméraire pour offenser l’immaculée beauté vers qui les plus hardis chevaliers n’osaient tourner la vue ? Mais, peut-être par suite de la sensibilité de sa modestie, avait-elle considéré comme une injure quelque marque permise d’admiration ou de respect ardent ? Plusieurs se disposaient à sourire du récit qu’elle allait faire.

— Belle-Cousine, reprit la comtesse Phanette avec un accent de doute, qui donc s’avisa de vous déplaire et que vous est-il arrivé ?

Mais la dame Clermonde des Iles-d’Or, moins rouge à peine que le velours écarlate de son chaperon :

— J’ai été embrassée dans le bois par un homme tout nu !