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L'hôte inconnu

Chapter 11: III
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. )

I
PHANTASMES DES VIVANTS ET DES MORTS

I

Ceci nous mène naturellement aux apparitions et hallucinations véridiques et jusqu’aux maisons hantées. On sait qu’il existe sur les phantasmes des vivants et des morts toute une littérature née de nombreuses et scrupuleuses enquêtes entreprises en Angleterre, en France, en Belgique, en Suisse et aux États-Unis par les soins de la Society for psychical Research. En présence des preuves accumulées, il serait ridicule de s’obstiner à nier la réalité des faits. Il est désormais incontestable qu’une émotion violente ou profonde peut être transmise instantanément d’un esprit à un autre, quelle que soit la distance qui sépare celui qui l’éprouve de celui à qui elle se communique. Elle se traduit le plus souvent par une hallucination visuelle, plus rarement par une hallucination auditive ; et comme l’émotion la plus violente que puisse éprouver l’homme, est celle qui l’étreint et le bouleverse à l’approche ou dans l’instant même de la mort, c’est presque toujours cette émotion suprême qu’il émet, et dirige avec une précision incroyable, pour atteindre à travers l’espace, à travers les mers et les continents s’il le faut, un but invisible et mobile. Au reste, quoique moins fréquemment, un danger, une crise graves peuvent engendrer et envoyer au loin une hallucination analogue. C’est ce que la S. P. R. appelle Phantasms of the living. Quand l’hallucination a lieu plus ou moins longtemps après le décès de celui qu’elle semble évoquer, on la range parmi les phantasmes des morts.

Ces derniers phantasmes sont plus rares. « Si nous pouvions, dit Myers, tracer une courbe exprimant le nombre relatif des apparitions avant et après la mort, nous verrions que ce nombre augmente rapidement pendant les quelques heures qui précèdent, pour diminuer graduellement pendant les premières heures et les premiers jours qui suivent la mort ; après la première année, les apparitions deviennent tout à fait rares et exceptionnelles[1].

[1] Myers, Human Personality.

Pour exceptionnelles qu’elles soient, il y a néanmoins de telles apparitions, et prouvées, autant que peut l’être un fait, par des témoignages nombreux et précis. On en trouvera des exemples dans les Proceedings, notamment T. VI, p. 13 et 65, etc.

Qu’il s’agisse de vivants, de mourants ou de morts, on connaît la forme habituelle de ces hallucinations dont les grandes lignes ne varient guère. Quelqu’un, dans sa chambre, dans la rue, en voyage, n’importe où, voit brusquement surgir le fantôme net et clair d’un parent, d’un ami, auquel il ne pensait nullement, qu’il sait être à mille lieues de l’endroit où il se manifeste, en Amérique, en Asie, en Afrique ; car les distances ne comptent guère. Le plus souvent, le fantôme ne dit rien, sa présence, toujours brève, n’est qu’une sorte d’avertissement silencieux. Parfois, il semble en proie à des préoccupations futiles et vétilleuses. Plus rarement, il parle, pour dire, en somme, fort peu de chose. Plus rarement encore, il révèle un crime, une circonstance, un trésor caché, que nul autre que lui ne pouvait connaître. Mais nous reviendrons sur ces points, après avoir achevé cette énumération sommaire.

II

Le phénomène des maisons hantées ressemble aux phantasmes des morts, à cela près qu’ici le revenant s’attache à la demeure, au logis, à l’immeuble et nullement aux personnes qui l’habitent. Dès la deuxième année de son existence, c’est-à-dire dès 1883-1884, le Committee on Haunted Houses de la S. P. R. a, parmi des centaines d’autres, choisi et analysé 65 cas dont 28 s’appuient de témoignages directs et de premier ordre[2]. Il est tout d’abord remarquable que ces récits authentiques n’ont aucun rapport avec les légendaires et sensationnelles histoires de revenants qui traînent encore, notamment aux approches de Noël, dans nombre de magazines anglais et américains. On n’y trouve jamais de suaires, de catafalques, de squelettes, de cimetières, de flammes infernales, de malédictions, de hurlements lugubres, de chaînes agitées avec un bruit terrible, ni rien de l’appareil traditionnel qui caractérise cette médiocre littérature d’outre-tombe. Au contraire, les scènes qui se déroulent dans les maisons qui semblent véritablement hantées, sont en général très simples, assez insignifiantes, presque bourgeoises. Les spectres n’y ont aucune prétention, ne font pas de frais de mise en scène ni de costumes. Ils sont vêtus comme ils l’étaient quand, il y a parfois bien des années, ils menaient au fond de leur demeure, leur petite vie sans aventures. C’est tantôt une vieille dame, un pauvre châle gris modestement croisé sur la poitrine, qui se penche la nuit sur le sommeil des nouveaux locataires, ou qu’on rencontre fréquemment, muette, discrète, un peu farouche, dans l’antichambre ou l’escalier. Ou bien c’est un monsieur en robe de chambre, à l’œil torve, qui passe dans un corridor violemment éclairé d’une lumière inexplicable ; ailleurs, c’est encore une dame d’un certain âge, vêtue de noir, que l’on trouve assez souvent assise dans le « bow-window » de son salon. Lorsqu’on lui adresse la parole, elle se lève, semble sur le point de répondre, mais ne dit rien. Quand on la poursuit, qu’on l’accule dans un coin, elle élude tout contact et disparaît. On fixe à la glu des fils de soie en travers de l’escalier ; elle passe et les fils ne bougent pas. Ce fantôme, — et il en va de même dans la plupart des cas, — est vu par tous ceux qui vivent dans la maison : parents, amis, domestiques anciens ou nouveaux, etc. S’agit-il de suggestion, d’hallucination collective ? En tous cas, des étrangers, des visiteurs à qui l’on n’a rien dit, l’aperçoivent comme les autres et demandent ingénument : « Quelle est donc cette dame en deuil que j’ai rencontrée dans la salle à manger ? » — S’il y avait suggestion collective, il faudrait donc admettre que c’est une suggestion subconsciente émise à l’insu de tous ceux qui y participent ; ce qui est du reste fort possible.

[2] Proceedings, I, p. 101-115 ; V, p. 137-151 ; VIII, p. 311-332, etc.

Dans un ordre analogue, je ne mentionnerai pas ici les fantaisies de ce que les Allemands appellent le Poltergeist, pierres lancées, sonneries mises en branle, matelas retournés, meubles renversés, etc., toujours suspectes, et qui ne sont, au fond, semble-t-il, que de bizarres espiègleries d’hystériques ou de médiums facétieux. Les manifestations du Poltergeist sont assez fréquentes ; et l’on en trouvera plusieurs exemples dans les Proceedings et surtout dans le journal de la S. P. R.

Quant aux communications d’outre-tombe, je n’ajouterai rien, pour l’instant, à ce que j’en ai dit au chapitre qui leur est consacré dans mon étude sur La Mort. Il est possible que les événements de cette guerre apportent des faits nouveaux et plus irrésistibles que ceux que nous connaissions, et qui brisent enfin, sur ce point, la sphère terrestre où nous sommes captifs.

III

Les hypothèses religieuses écartées[3], que nous n’examinons pas ici, car elles appartiennent à un ordre d’idées différent, pour expliquer la plupart de ces phénomènes, ou du moins pour ne pas garder à leur sujet un silence absolu et décourageant, s’offrent deux théories qui, par des routes plus ou moins divergentes, vont se perdre dans l’inconnu ; c’est à savoir la théorie spirite et la théorie médiumnique. Les spirites, ou plutôt, les néo-spirites ou spirites scientifiques, qu’il ne faut pas confondre avec les disciples un peu trop crédules d’Allan Kardec, soutiennent que les morts ne meurent pas tout entiers, que leur entité spirituelle ou animique ne s’éloigne ni ne se disperse dans l’espace après la dissolution du corps, mais continue autour de nous une existence active encore qu’invisible. On n’a du reste, dans la théorie néo-spirite, sur la vie de ces désincarnés, que des notions assez vagues. Sont-ils plus intelligents que lorsqu’ils habitaient leur chair ? Disposent-ils de connaissances, de facultés plus étendues que les nôtres ? On ne possède pas jusqu’ici les faits incontestables qui permettraient de l’affirmer. Il semble, au contraire, si les désincarnés subsistent réellement, que leur vie soit bornée, débile, précaire, incohérente et surtout assez brève. A quoi l’on objecte qu’elle n’est telle qu’à nos yeux impuissants. Les morts parmi lesquels nous marchons sans nous en douter, s’évertuent à se faire entendre, à se manifester, mais se heurtent au mur impénétrable de nos sens qui, uniquement créés pour percevoir la matière, ignorent irrémédiablement tout le reste qui est sans doute le principal de l’univers. Ce qui survivra en nous, emprisonné dans notre corps, est absolument inaccessible à ce qui survit en eux. Tout au plus réussissent-ils, par moments, à faire pénétrer quelques lueurs de leur existence à travers les fissures de ces organismes singuliers qu’on appelle médiums. Mais ces lueurs errantes, fugaces, hasardeuses, étouffées, déformées, ne peuvent nous donner qu’une idée dérisoire d’une vie qui n’a plus rien de commun avec la vie purement animale, au fond, que nous menons sur cette terre. Il est possible, et l’hypothèse est défendable. Il est en tout cas remarquable que certaines communications, certaines manifestations ont ébranlé les savants les plus froids, les plus hostiles aux influences de l’au-delà. Afin de comprendre un peu leur inquiétude et leurs étonnements, il suffira de lire, pour ne citer qu’un exemple entre mille, le troublant mais inattaquable rapport du professeur Bottazzi, directeur de l’Institut de Physiologie de l’Université de Naples, intitulé[4] : Dans les régions inexplorées de la biologie humaine. Observations et expériences sur Eusapia Paladino. Il y eut rarement dans le domaine médiumnique ou spirite, expériences conduites avec une méfiance plus ombrageuse, une rigueur scientifique plus implacable. Lorsque dans le petit laboratoire de physiologie de l’université napolitaine, aux portes sévèrement cadenassées et scellées, toute possibilité de fraude étant pour ainsi dire mathématiquement exclue, apparurent soudain des membres épars, des mains pâles, diaphanes et intelligentes, qui faisaient fonctionner les appareils destinés à enregistrer leurs attouchements, surtout lorsque s’éleva d’entre les rideaux du cabinet médiumnique le profil d’une tête noire qui demeura visible durant plusieurs secondes et ne se retira qu’épouvantée elle-même, semble-t-il, par les exclamations d’étonnement arrachées à ce groupe de savants qui pourtant s’attendait à tout ; le professeur Bottazzi avoue — ce sont ses propres termes, mesurés comme il sied à la science, mais significatifs — « qu’il éprouva dans tout son corps un frémissement ».

[3] Au même titre, écartons également l’hypothèse théosophique qui, ainsi que les autres, exige d’abord une adhésion, un acte de foi aveugle. Ses applications, souvent ingénieuses, ne sont que des affirmations énergiques mais gratuites et, comme je l’ai dit dans La Mort, ne nous apportent pas l’ombre d’un commencement de preuve.

[4] Annales des Sciences psychiques, août-novembre 1907.

C’est une de ces minutes où un doute qu’on croyait à jamais aboli étreint le plus incrédule. Pour la première fois peut-être, il regarde autour de soi avec incertitude et se demande dans quel monde il se trouve. Quant aux fidèles de l’inconnu qui, depuis longtemps, ont compris qu’il faut se résigner à ne rien comprendre et être prêts à toutes les surprises, il y a là cependant, même pour eux, un mystère d’une autre nature, un mystère qui les déconcerte, le seul vraiment étrange, plus angoissant que tous les autres réunis, parce qu’il effleure des craintes ancestrales et touche le point le plus sensible de notre destinée.

IV

L’argument spirite le plus digne d’attention est celui que fournissent les apparitions des morts et les maisons hantées. Ne tenons pas compte des phantasmes qui précèdent, accompagnent ou suivent de près le décès ; ils s’expliquent par la transmission d’une émotion violente de subconscient à subconscient, et lorsqu’ils ne se manifestent que plusieurs jours après la mort, on peut encore soutenir que ce sont des communications télépathiques retardées. Mais que dire des fantômes qui surgissent plus d’un an, voire plus de dix ans après la disparition du cadavre ? Ils sont assez rares, je le sais, mais enfin il y en a qu’il est bien difficile de nier tant leurs gestes furent soigneusement constatés par des témoignages nombreux, concordants et précis. Il est vrai qu’ici encore, où il s’agit, dans la plupart des cas, d’apparitions à des parents, à des amis, on peut alléguer qu’on se trouve en présence de faits télépathiques ou d’hallucinations de la mémoire. Nous enlevons ainsi aux spirites une province nouvelle et considérable de leur domaine. Néanmoins, il leur reste certains clos réservés où nos explications télépathiques pénètrent moins facilement. Il y eut en effet des revenants qui se montrèrent à des personnes qui n’avaient jamais vu ni connu celui qui revenait. Ils se confondent plus ou moins avec les spectres des maisons hantées auxquels il nous faut un instant revenir.

Comme je l’ai dit plus haut, il est presque impossible de nier de bonne foi l’existence de ces maisons. Ici encore, l’interprétation télépathique s’impose dans la plupart des cas. On peut même lui donner une extension étrange mais justifiée, car on ne connaît guère ses limites. Il arrive assez fréquemment, par exemple, que des revenants viennent troubler un logis où l’on retrouve parfois, sur leurs indications, des ossements cachés dans les murs ou sous les lames des parquets. Il se peut même, comme dans le cas de William Moir, aussi rigoureusement contrôlé qu’une enquête judiciaire[5], que le squelette soit enterré à une assez grande distance de la demeure et remonte à plus de quarante ans. Les restes enlevés et convenablement ensevelis, les apparitions cessent.

[5] Proceedings, t. VI, p. 35-41.

Mais, même dans le cas de William Moir, il n’y a pas, je crois, de raison suffisante pour abandonner l’hypothèse télépathique. Le médium, le sensitif, comme disent les Anglais, « sent » la présence ou la proximité des ossements ; une relation, d’ailleurs profondément mystérieuse, s’établit d’eux à lui, qui lui fait éprouver la dernière émotion du défunt et parfois lui permet d’évoquer l’image et les circonstances du suicide ou du crime, tout comme dans la télépathie entre vivants, le contact d’un objet dans ce qu’on appelle la psychométrie, peut le mettre en rapport direct avec le subconscient du propriétaire de celui-ci. Le chaînon qui rattache la vie à la mort n’est pas entièrement brisé ; et l’on peut dire, à la rigueur, que tout se passe encore dans notre monde.

V

Mais y a-t-il des cas où tout lien, si ténu, si subtil qu’on le suppose, semble décidément rompu ? Qui oserait l’affirmer ? On commence seulement à soupçonner l’élasticité, la ductilité, la complexité de ces fils invisibles qui relient entre eux objets, pensées, vies, émotions, tout ce qui existe sur cette terre, et même ce qui n’est pas encore à ce qui n’est plus. Prenons un exemple de la première série des Proceedings : M. X-Z…, connu de la plupart des membres du Committee on Haunted Houses et dont le témoignage ne saurait être mis en doute, loue une vieille maison, dont il ignore complètement l’histoire. Tout ce qu’il sait, c’est que deux servantes de son ami, M. G…, qui occupe une autre partie de la maison très vaste, l’ont quitté à cause de bruits étranges qu’on entendait la nuit. Un soir, un 22 septembre, M. X-Z…, se disposant à gagner sa chambre à coucher, voit tout le couloir illuminé d’une lumière éblouissante et inexplicable et, dans cette lumière insolite, se dresser un vieillard en robe à fleurs ; après quoi, vieillard et lumière s’évanouissent, le laissant dans une obscurité profonde. Le lendemain, se rappelant l’aventure des deux servantes, il fait une enquête dans le village. D’abord elle ne donne aucun résultat ; mais enfin un vieil homme de loi lui apprend qu’il a entendu dire que le grand-père du propriétaire actuel avait étranglé sa femme et s’était coupé la gorge à l’endroit même où s’était montrée l’apparition. Il ne pouvait plus préciser exactement la date de ce double événement ; mais M. X-Z…, après avoir consulté les registres de la paroisse, constate qu’il avait eu lieu un 22 septembre.

Le 22 septembre de l’année suivante, un ami de M. G… descend chez celui-ci pour y passer quelques jours. Le lendemain, pâle et défait, il annonce son départ à son hôte. Pressé de questions, il finit par avouer qu’il a peur, qu’il n’a pu fermer l’œil, que durant toute la nuit il a entendu des gémissements, des blasphèmes, des cris de désespoir, que sa porte s’est ouverte, etc.

Trois ans après, M. X-Z… va rendre visite, à Londres, au propriétaire de la maison, et remarque, au-dessus de la cheminée, un portrait qui reproduit exactement l’image de l’apparition du couloir. Il le désigne à son ami M. G…, qui l’accompagne, en lui disant : « Voilà l’homme que j’ai vu. »

Interrogé, le propriétaire déclare que c’est le portrait de son grand-père qui, ajoute-t-il, « n’avait pas fait honneur à la famille ».

Évidemment, tout ceci ne prouve nullement l’existence des fantômes ou la survivance de l’homme. Il est fort possible que malgré la bonne foi incontestée de M. X-Z…, l’imagination ait sournoisement, mais énergiquement, collaboré à ces prodiges. Peut-être fut-elle mise en branle par l’histoire des deux servantes, insignifiante et négligée, mais probablement descendue dans les ténèbres fantasques et fécondes de la subconscience. L’image est ensuite transmise par suggestion à l’hôte effrayé d’une nuit sans sommeil ; quant au portrait reconnu, c’est, selon la thèse qu’on défend, le point le plus faible ou le plus frappant de l’aventure.

Il n’en est pas moins certain qu’il y a quelque déloyauté à expliquer de cette façon tous les événements de ce genre. C’est étendre à l’extrême les vertus à tout faire de la très complaisante télépathie. Il est du reste des cas où l’interprétation télépathique est encore plus précaire ; par exemple, celui qu’expose Miss R.-C. Morton, au t. VIII des Proceedings.

L’histoire est trop longue et trop compliquée pour qu’il soit possible de la reproduire ici. Inutile de faire remarquer que par le caractère de Miss Morton, entraînée aux méthodes scientifiques, par la valeur des témoignages qui la corroborent, l’authenticité des faits semble irrécusable. Il s’agit donc d’une maison bâtie en 1860, successivement habitée par un Anglo-Indien, par un vieillard, puis inoccupée durant quatre ans. Quand la famille du capitaine Morton s’y installe en 1882, il n’a jamais, du moins à sa connaissance, été question de revenants. Trois mois après, Miss Morton, se trouvant dans sa chambre et sur le point de se coucher, entend un bruit près de sa porte, croit que c’est sa mère, ouvre, d’abord ne voit rien, fait quelques pas dans le couloir et aperçoit alors, au coin de l’escalier, une femme de haute taille, vêtue de noir. Pour ne pas inquiéter les siens, elle n’en parle à personne qu’à une amie assez éloignée. Mais bientôt la même femme vêtue de noir est rencontrée tour à tour par les autres habitants de la demeure : par une sœur de passage, par le père, par trois autres sœurs, par un petit garçon, par les domestiques, par un voisin, le général A…, qui, la voyant tout en pleurs dans le verger, s’imagine que c’est une des filles Morton qui est malade et envoie prendre de ses nouvelles. Il n’est pas jusqu’aux deux chiens de la maison, qui, plus d’une fois, ne manifestent clairement qu’ils aperçoivent le fantôme.

Ce fantôme est d’ailleurs inoffensif, il ne dit rien, il ne demande rien. Il erre çà et là, sans but apparent, et quand on l’interpelle, il ne répond pas et s’évade. On s’y habitue, il ne gêne personne et n’inspire aucune terreur. Il est immatériel, on ne peut le toucher, mais il intercepte la lumière. Après enquête on parvient à l’identifier ; ce doit être la seconde femme de l’Anglo-Indien. La famille Morton n’a jamais vu cette dame, mais d’après la description qu’on en fait à ceux qui la connurent, il paraît que la ressemblance est certaine. On ignore du reste pourquoi elle revient ainsi hanter une maison où elle n’est pas morte. A partir de 1887, les apparitions deviennent moins fréquentes et plus vagues, et cessent complètement en 1889.

VI

Tenons pour certains et incontestables les faits tels qu’ils sont exposés dans le rapport des Proceedings. Nous avons à peu près le cas idéal, sans suggestion antérieure ou ambiante. Si l’on nie le fantôme, si l’on ne veut pas, à toute force, que les morts se survivent, il faut admettre que l’hallucination naît spontanément dans l’imagination de Miss Morton, médium inconscient, et se transmet ensuite télépathiquement à tous ceux qui l’entourent. A mon avis, quelque arbitraire et draconienne qu’elle soit, c’est l’explication qu’il convient d’accepter, en attendant d’autres preuves. Mais il faut avouer qu’en étendant ainsi notre incrédulité, il devient bien difficile aux morts de faire connaître leur existence.

On compte un certain nombre de cas de ce genre, sérieusement contrôlés, qui ne représentent probablement qu’une part infime de ceux qu’on pourrait recueillir. Est-il possible qu’ils échappent entièrement à l’explication télépathique ? Il serait nécessaire d’en faire une étude spéciale, minutieuse et serrée ; car la question n’est pas dénuée d’intérêt. Si l’existence des revenants était bien établie, ce serait en ce monde, que nous croyons notre monde, l’entrée d’une puissance nouvelle qui expliquerait plus d’une chose que nous ne parvenons pas à comprendre. Si les morts interviennent sur un point, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’interviennent pas sur tous les autres. Nous ne serions plus seuls, entre nous, dans notre sphère hermétiquement close, comme nous nous l’imaginions trop volontiers peut-être. Il faudrait changer plus d’une de nos lois physiques et morales, plus d’une de nos idées ; et ce serait sans doute la révélation la plus importante, la plus extraordinaire que, depuis la disparition des religions positives et dans l’état présent de nos connaissances, nous puissions attendre. Mais nous n’en sommes pas là ; la preuve est encore au berceau, et je ne sais si l’on pourra l’en faire sortir. Il n’en reste pas moins que parmi tout l’inconnu qu’en ce moment nous explorons, ici se trouve le point le plus suspect, la paroi où s’accuse, sur l’autre monde, une fissure assez étrange. Elle est étroite, indécise, et ne s’ouvre que sur des ténèbres ; mais elle n’est pas insignifiante et il est bon de ne pas la perdre de vue.

VII

Remarquons que cette survivance des morts, telle que la conçoivent les néo-spirites, semble bien moins invraisemblable depuis qu’on étudie de plus près les manifestations de l’extraordinaire et incontestable puissance spirituelle qui se cache au fond de nous. Ne dépendant ni de notre pensée, ni de notre conscience, ni de notre volonté, il est fort possible qu’elle ne dépende pas davantage de notre vie. Tandis que nous respirons encore sur cette terre, elle surmonte déjà la plupart des grands obstacles qui limitent et paralysent notre existence. Elle agit au loin et pour ainsi dire sans organes. Elle passe à travers la matière, la désagrège et la reconstitue. Elle semble avoir le don d’ubiquité. Elle ignore le temps et l’espace. Elle échappe aux lois de la pesanteur et soulève des poids qui n’ont parfois aucun rapport avec la force réelle et mensurable du corps dont on croit qu’elle émane. Elle se dégage et s’éloigne de celui-ci ; elle va et vient librement et revêt des substances et des formes qu’elle emprunte autour d’elle ; il n’est donc plus aussi étrange de la voir survivre quelque temps à ce corps auquel elle ne semble pas, comme notre existence consciente, indissolublement liée. Est-il nécessaire d’ajouter que cette survivance d’une partie de nous-mêmes que nous ne connaissons guère et qui paraît d’ailleurs incomplète, incohérente et éphémère, ne préjuge nullement notre sort durant l’éternité des mondes ? Mais c’est là une question que nous n’avons pas à étudier ici.

VIII

On dira peut-être : pourquoi, si tant de faits, — et il s’en accumule chaque jour davantage, — entrent de plus en plus difficilement dans l’hypothèse télépathique, médiumnique ou psychométrique, pourquoi ne pas franchement accepter l’explication spirite qui est la plus simple, répond à tout et ronge peu à peu toutes les autres ? Il est vrai, c’est l’hypothèse la plus simple, elle l’est même trop, et, comme l’hypothèse divine, dispense de tout effort, de toute recherche. Nous n’avons à lui opposer que l’hypothèse médiumnique qui, sans doute, ne rend pas exactement compte de bien des choses, mais qui, du moins, se trouve sur le versant de la vie que nous occupons, et demeure parmi nous, sur notre terre, à portée de nos yeux, de nos mains, de nos pensées et de nos investigations. Autrefois, nous attribuions indistinctement à la colère du ciel la foudre, les épidémies et les tremblements de terre. Aujourd’hui que nous connaissons à peu près les causes des grandes maladies contagieuses, elles ont déserté les mains de la Providence ; et bien que nous ignorions encore la nature de l’électricité et les lois qui régissent les secousses sismiques, nous ne songeons plus, en attendant que nous en apprenions davantage, à en chercher les sources dans la justice ou l’irritation d’un être imaginaire. Agissons de même en cette occurrence.

Il importe avant tout d’éviter les explications qui brûlent les étapes en abandonnant sur la route une foule de choses qui ne semblent inconnues ou inconnaissables que parce qu’on n’a pas encore fait l’effort nécessaire pour les connaître. Au résumé, s’il ne faut pas écarter l’hypothèse spirite, il ne faut pas non plus s’en contenter. Il est même préférable de ne pas s’y attarder tant qu’elle ne nous aura pas fourni d’arguments décisifs, car c’est à elle, qui nous sort brutalement de notre sphère, de nous les apporter. Pour l’instant, elle relègue simplement aux régions d’outre-tombe des phénomènes qui se passent apparemment en nous ; elle ajoute un inconnu superflu et une difficulté inutile à l’inconnu médiumnique d’où elle part. S’il s’agissait de faits qui n’ont aucun point d’appui en ce monde, il faudrait bien porter les yeux d’un autre côté ; mais nous voyons s’accomplir un grand nombre d’actes aussi inexplicables et de même nature que ceux qu’on attribue aux désincarnés, et auxquels nous savons qu’ils sont complètement étrangers. Quand il sera prouvé que les morts interviennent, nous nous inclinerons devant le fait aussi volontiers que nous nous inclinons devant les mystères médiumniques ; c’est une question d’ordre, de police intérieure et de méthode scientifique beaucoup plus que de vraisemblance, de crainte ou de préférence. L’heure n’est pas encore venue d’abandonner le principe que j’ai formulé ailleurs, à propos de nos communications avec les défunts : à savoir qu’il est naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que nous y pourrons tenir, tant que nous n’en serons point violemment expulsés par une série de preuves irrésistibles et irrécusables, issues de l’abîme voisin. La survivance d’un esprit n’est pas plus invraisemblable que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d’attribuer aux médiums si nous les enlevons aux morts. Mais l’existence du médium, au rebours de celle de l’esprit, est incontestable ; c’est donc à celui-ci ou à ceux qui s’en réclament, de prouver d’abord qu’il existe. Avant de nous tourner vers l’inconnu d’outre-tombe, vidons jusqu’au fond tout l’inconnu terrestre.