L’HÔTE INCONNU
INTRODUCTION
I
Mon essai sur La Mort m’a entraîné à faire une enquête consciencieuse et, du moins j’y ai tâché, aussi complète que possible, sur l’état présent du mystère. J’espérais faire tenir en un volume le résultat de ces recherches, qui, du reste, pour le dire tout de suite, n’apprendront rien à ceux qui parcoururent les mêmes régions et n’ont d’autres mérites que leur sincérité, leur impartialité, et une exactitude scrupuleuse. Mais, à mesure que j’avançais, j’ai vu la matière s’étendre sous mes pas, si bien qu’il m’a fallu diviser mon travail en deux parties qui seront à peu près égales : dans la première, publiée aujourd’hui, j’étudie sommairement les apparitions et hallucinations véridiques et les maisons hantées ou, si l’on veut, les phantasmes des vivants et des morts, les manifestations appelées assez bizarrement et improprement psychométriques, la connaissance de l’avenir : pressentiments, présages, prédictions, prémonitions, précognitions, etc., et enfin les chevaux d’Elberfeld. Dans la seconde, qui paraîtra plus tard, je m’occuperai des miracles de Lourdes et d’ailleurs, des phénomènes dits de matérialisation, de la baguette divinatoire, de l’asepsie fluidique, tout en ne négligeant pas une menue poussière de miracle qui flotte, au-dessus des prodiges principaux, dans l’atmosphère étrange où nous allons entrer.
II
Lorsque je parle de l’état présent du mystère, il va sans dire que je n’entends pas du tout le mystère de la vie, de sa fin et de ses origines ; ni la grande énigme de l’Univers où nous sommes plongés. En ce sens, tout est mystère, et, comme je l’ai dit ailleurs, il est probable que tout le sera toujours ; et que nous n’atteindrons jamais, sur aucun point, les dernières limites de la connaissance et de la certitude. Il s’agit ici de ce qui, dans ce mystère accepté, habituel, familier et presque oublié, trouble brusquement la routine de notre ignorance générale. En eux-mêmes, ces faits, qui nous semblent surnaturels, ne le sont pas plus que les autres ; peut-être sont-ils plus rares, ou, pour mieux dire, moins fréquemment ou plus difficilement constatés. En tout cas, leurs causes profondes, tout en n’étant probablement ni plus lointaines, ni plus inaccessibles, paraissent se cacher dans un inconnu moins souvent parcouru par notre science qui n’est au fond qu’une expression rassurante et conciliante de notre ignorance. On peut aujourd’hui, grâce aux travaux de la Society for Psychical Research, et d’une foule d’autres chercheurs, aborder avec une certaine confiance l’ensemble de ces phénomènes. On marche enfin, hors des légendes, des contes à dormir debout, des commérages, des illusions et des exagérations, sur un terrain étroit mais assez sûr. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait d’autres phénomènes surnaturels que ceux recueillis par cette société et quelques revues sérieuses qui suivent les mêmes méthodes. Malgré leur diligence qui, depuis plus de trente ans, fouille les coins obscurs de notre planète, il est inévitable que bien des choses leur échappent ; outre que la sévérité de leurs enquêtes rejette les trois quarts de celles qu’on leur signale. Mais il est permis d’affirmer que les vingt-huit volumes de ses Proceedings, les dix-sept tomes de son Journal, en y joignant les vingt-cinq années des Annales des sciences psychiques, pour ne citer que ce périodique entre tous excellent, embrassent, pour l’instant, tout le champ de l’extraordinaire et offrent quelques exemples de toutes les manifestations anormales de l’inexplicable qui nous enveloppe. On peut dès maintenant les classer, les diviser, les subdiviser en genres, espèces et variétés. C’est peu de chose, si l’on veut, mais c’est ainsi que commencent les sciences et qu’au surplus finissent beaucoup d’entre elles. Il y a donc assez de faits acquis à peu près incontestables pour qu’il soit possible de les interroger utilement, de reconnaître leurs tendances, d’entrevoir leur caractère général et peut-être de remonter à leur source unique en écartant peu à peu les broussailles et les ruines qui, depuis tant de centaines ou de milliers d’années, la voilaient à nos yeux.
III
A vrai dire, ces manifestations surnaturelles semblent moins féeriques et moins fantastiques qu’il y a quelques siècles ; et l’on est tout d’abord un peu déçu. On croirait que le mystère, lui aussi, a des hauts et des bas et demeure soumis aux caprices d’on ne sait quelles modes d’outre-terre ; ou, pour être plus exact, il est évident que la plupart de ces miracles légendaires ne résisteraient pas à l’examen rigoureux d’aujourd’hui. Ceux qui triomphent de l’épreuve et bravent notre regard moins crédule et plus pénétrant, méritent d’autant plus de fixer notre attention. Ce ne sont point les derniers survivants de l’énigme, puisque celle-ci subsiste tout entière et s’étend à mesure qu’on l’éclaire ; mais peut-être y peut-on voir les suprêmes ou les premiers efforts d’une puissance qui ne paraît pas résider entièrement dans notre sphère. On dirait des coups frappés du dehors par un inconnu plus inconnu que celui que nous croyons connaître, un inconnu qui n’est peut-être pas celui de l’univers dont nous avons fait peu à peu un inconnu de tout repos, comme nous avons fait de l’univers une sorte de province de la terre, mais un étranger qui nous arrive d’un autre monde, un visiteur inattendu qui vient assez sournoisement troubler la quiétude satisfaite où nous nous endormions, bercés par la main ferme et vigilante de la science classique.
IV
Contentons-nous d’abord de les énumérer. Nous avons donc : les tables tournantes avec leurs « raps », les déplacements et les apports d’objets sans contacts, les phénomènes lumineux, les matérialisations, les attouchements spirites, la lévitation et certains tours inexpliqués des jongleurs indiens, la prémonition, précognition, lucidité ou clairvoyance, la xénoglossie, les apparitions ou hallucinations véridiques, les maisons hantées, bilocations, etc., les communications avec les morts, la baguette divinatoire, les cures miraculeuses de Lourdes ou d’ailleurs, l’asepsie fluidique et enfin les fameux animaux pensants d’Elberfeld et de Mannheim ; voilà, si je ne me trompe, après avoir éliminé tout ce qui est insuffisamment constaté ou prouvé, le résidu, ou si l’on veut, le caput mortuum du miracle actuel.
Tout le monde a entendu parler des tables tournantes ; c’est un peu l’a, b, c, de l’occultisme. Le phénomène est si commun et se produit si facilement que la Société des Recherches psychiques n’a pas cru devoir s’en occuper d’une façon spéciale. Nous ne nous en occuperons pas davantage ; tous les problèmes qu’il soulève se retrouvant dans la plupart des manifestations psychiques que nous étudierons. On sait qu’il suffit, mais qu’il est indispensable, pour obtenir ces mouvements mystérieux, que parmi ceux qui font la chaîne, se trouve un sujet doué de facultés médiumniques. Je le répète, l’expérience est à la portée de qui veut la tenter sérieusement dans les conditions requises, et aussi incontestable que la polarisation de la lumière ou la cristallisation par les courants électriques.
On peut mettre dans le même groupe, les déplacements et les apports d’objets sans contacts, les attouchements de mains spirites, les phénomènes lumineux et les matérialisations. Comme les tables tournantes, ils exigent la présence d’un médium. Inutile de faire observer que nous sommes ici dans la terre promise de la fraude, et que même les médiums les plus puissants, ceux qui possèdent les dons les plus réels et les moins contestables, la célèbre Eusapia Paladino par exemple, sont à l’occasion, et cette occasion se présente trop souvent, d’incorrigibles simulateurs. Mais quelque grande que soit la part faite à la supercherie, il n’en reste pas moins un nombre considérable de faits si rigoureusement contrôlés qu’il faut bien les admettre ou renoncer à toute certitude humaine.
Il n’en va pas tout à fait de même de la lévitation et des prodiges qu’accomplissent, au dire des voyageurs, certains jongleurs indiens. Si l’inhumation prolongée d’un être vivant est à peu près prouvée et peut sans doute s’expliquer physiologiquement, il y a nombre d’autres tours sur lesquels nous n’avons pas jusqu’ici d’études décisives. Je passe sous silence le Mango tree et le Basket trick qui ne sont que de la prestidigitation ; mais le Fire Walk et le fameux Rope climbing trick, demeurent plus mystérieux.
Le Fire Walk, ou marche sur des pierres rougies ou des charbons ardents, est une sorte de cérémonie religieuse qui se pratique aux Indes, dans certaines îles de la Polynésie, dans l’île Maurice, etc. A la suite d’incantations du grand-prêtre, les pieds nus des fidèles qui le suivent sur le lit de galets ou de tisons incandescents, paraissent à peu près insensibles aux morsures du feu. La chaleur de l’aire traversée est-elle réellement intolérable, l’endurance extraordinaire s’explique-t-elle par l’épaisseur de la substance cornée qui protège la plante des pieds des indigènes, y a-t-il brûlure ou la peau reste-t-elle indemne ? Les voyageurs sont loin d’être d’accord ; et, dans l’état présent, la question est trop incertaine pour qu’il soit utile de s’y arrêter.
Le Rope climbing est plus extraordinaire. Sur une place publique, loin de tout arbre et de tout édifice, s’installe le jongleur. Il n’a, pour bagage, qu’un paquet de cordes et un vieux sac de toile. Un enfant l’accompagne. Le jongleur lance en l’air un bout de la corde, et celle-ci, comme attirée par un crochet invisible, se déroule et s’élève toute droite dans le ciel, jusqu’à ce que son extrémité disparaisse aux regards. L’enfant grimpe alors le long de la corde, disparaît également ; et peu après, tombent de l’azur, des bras, des jambes, une tête, etc., que le sorcier ramasse et fourre dans le sac. Il prononce ensuite sur celui-ci quelques paroles magiques, l’ouvre, et l’enfant souriant, salue les spectateurs.
Voilà, à quelques variantes près, la forme habituelle du sortilège. Il est assez rare et ne semble pratiqué que par une secte particulière originaire des provinces du Nord-Ouest. Il n’est peut-être pas encore suffisamment constaté et étudié pour qu’on puisse le ranger parmi les faits acquis mentionnés plus haut. S’il était tel qu’on le décrit, il ne pourrait guère s’expliquer que par une étrange puissance hallucinatoire qui émanerait du jongleur ou de l’illusionniste. Il « suggestionnerait » l’assistance et lui ferait voir ce qu’il voudrait, et cette suggestion ou cette hallucination collective, embrasserait une aire fort étendue. On a vu en effet des spectateurs, des Européens, accoudés aux balcons de maisons assez éloignées de la foule indigène, la subir également. On trouverait là une des manifestations les plus curieuses de cet « hôte inconnu » dont nous reparlerons quand, après avoir énuméré ses faits et gestes, nous tenterons de scruter et de fixer les bizarreries de son caractère.
La lévitation proprement dite, c’est-à-dire l’élévation, sans contact, et le flottement d’un objet ou même d’un être vivant, pourrait être due à la même puissance hallucinatoire ; mais on n’en a pas jusqu’ici d’exemples assez nombreux et authentiques pour qu’il soit possible de conclure. Du reste, nous la retrouvons quand nous arrivons au chapitre des matérialisations avec lequel elle fait corps.