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L'hôte inconnu

Chapter 54: XXV
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. )

[17] Proceedings, vol. XIV, p. 266-270.

XV

Avant d’aller plus loin et de théoriser autour de ce cas, remettons une fois de plus les choses au point. Je sais que l’on peut d’abord et très légitimement nier la valeur d’anecdotes de ce genre. On dira qu’il s’agit d’une névrosée qui a puisé dans son imagination morbide tous les éléments qui dramatisent et auréolent de mystère un douloureux mais banal accident domestique. C’est fort possible et il est parfaitement permis de passer outre. Il n’en est pas moins vrai qu’à négliger ainsi de parti pris tout ce qui n’est pas revêtu de certitudes mathématiques ou judiciaires, on risque de perdre le long de sa route la plupart des occasions ou des indications que nous offre, en ses moments d’inattention ou de bonne volonté, la grande énigme de ce monde. Au commencement d’une enquête, il faut savoir se contenter de peu. Pour que l’aventure en question fût probante, il faudrait des écrits antérieurs, des constatations plus ou moins officielles et nous n’avons que les témoignages du mari, d’une voisine et d’une sœur. C’est insuffisant, j’en conviens, mais avouons en même temps que les circonstances ne sont guère favorables à obtenir les preuves que nous exigeons. Ceux à qui arrivent pareils avertissements y croient ou n’y croient point. S’ils y croient, il est assez naturel qu’ils ne pensent pas d’abord à l’intérêt scientifique de leur angoisse et à en consigner, par écrits authentiques, les prodromes et les évolutions. S’ils n’y croient point, il est non moins naturel qu’ils ne songent pas à parler ou à tenir note d’inanités dont ils ne reconnaîtront la valeur qu’après que l’occasion d’en fournir un témoignage probant ne sera plus à leur portée. N’oublions pas, au surplus, que l’historiette dont il s’agit est prise entre cent autres[18], qui ne sont pas plus décisives, mais qui, reproduisant avec une étrange persistance les mêmes faits et les mêmes tendances, finissent par ébranler les méfiances les plus invétérées.

[18] Voir notamment Dr Bozzano, les cas XLIX et LXVII. Ces deux cas, surtout le XLIX personnel à William Head, sont étayés de preuves plus solides ; mais j’ai cité celui du professeur Hyslop, parce que les réticences y sont plus frappantes.

XVI

Cela dit, pour écarter ou apaiser ceux qui n’entendent marcher que sur les terres fermes de la science, revenons à notre exemple qui est d’autant plus inquiétant qu’on peut le considérer comme une sorte de prototype de ces réticences tragiques et presque infernales que l’on rencontre au fond de la plupart des prémonitions. Il est probable que sous le matelas se trouvait une allumette égarée que l’enfant découvrit et enflamma ; c’est la seule explication possible de l’incendie, car aucun feu n’existait à cet étage de la maison. Si la mère avait retourné le matelas, elle aurait vu l’allumette ; et, d’autre part, elle aurait sûrement retourné le matelas si on lui avait dit qu’une allumette traînait dessous. Pourquoi la voix qui la pousse à faire l’acte nécessaire, n’ajoute-t-elle pas le seul mot capable de déterminer cet acte ? Le problème est du reste aussi troublant et peut-être aussi insoluble, qu’il s’agisse de nos facultés subconscientes, d’esprits ou d’intelligences étrangères. Ceux qui donnent ces avertissements doivent savoir qu’ils seront inutiles puisqu’il est manifeste qu’ils prévoient l’événement tout entier ; mais ils doivent également savoir qu’un dernier mot, qu’ils ne prononcent pas, serait seul efficace à arrêter le malheur déjà accompli dans leur prévision. Ils le savent si bien qu’ils apportent ce mot jusqu’au bord de l’abîme, l’y tiennent suspendu, l’y lancent presque et le ressaisissent brusquement dans l’instant que son poids va faire remonter le bonheur et la vie à la surface du grand gouffre. Quel est donc ce mystère ? Est-ce impuissance ou mauvaise volonté ? S’ils ne peuvent pas, quelle est la force inattendue et souveraine qui se met entre eux et nous ; et s’ils ne veulent point, de quoi, sur qui, se vengent-ils ? Quel est donc le secret de ces jeux inhumains, de ces divertissements insolites et cruels sur les crêtes les plus glissantes et les plus dangereuses du destin ? A quoi bon prévenir si l’on sait que l’avertissement sera vain ? De qui se moque-t-on ? Y a-t-il réellement une fatalité inflexible en vertu de laquelle ce qui doit s’accomplir est accompli de toute éternité ? Mais alors pourquoi ne pas respecter le silence, puisque toute parole est inutile ? Ou bien aperçoivent-ils, malgré tout, une lueur, une fissure dans la muraille inexorable ? Quel espoir y trouvent-ils ? N’ont-ils pas mieux que nous éprouvé qu’en aucun cas notre salut n’a pu passer par cette fissure ? On comprendrait leurs agitations, leurs hésitations, leurs efforts s’ils ne savaient pas ; mais ici il est avéré qu’ils savent tout puisqu’ils prédisent exactement ce qu’ils pourraient empêcher. Si on les presse de questions, ils répondent qu’il n’y a rien à faire, qu’aucune force humaine ne saurait détourner ou fléchir l’événement. Sont-ils fous, désœuvrés, énervés ou complices d’une affreuse plaisanterie ? Est-ce de l’heureuse solution d’une petite énigme ou d’une devinette puérile que dépend notre sort, comme notre salut, dans la plupart des religions qui se disent révélées, dépend d’un coup de dé de l’inintelligence ? Toute la liberté qui nous est accordée se réduit-elle à la lecture d’un rébus plus ou moins ingénieux ? La grande âme de l’univers serait-elle l’âme d’un grand enfant ?

XVII

Mais n’allons pas trop loin, demeurons justes et reconnaissons que leur situation est presque inextricable et que nos reproches s’expliquent aussi mal que leur conduite. En effet, que voulez-vous qu’ils fassent dans le cercle où les emprisonne notre logique ? Ou ils nous prédisent un malheur que leurs prédictions ne peuvent détourner ; et dès lors, à quoi bon le prédire ; ou s’ils nous l’annoncent en nous donnant en même temps le moyen de l’empêcher, ils ne voient pas réellement l’avenir et ne prédisent rien puisque le malheur ne doit pas avoir lieu ; en sorte que, dans l’un comme dans l’autre cas, leur acte paraît absurde.

On le voit, de quelque côté qu’on se tourne, on ne trouve que l’incompréhensible. D’une part, l’avenir préétabli, inconcussible, inaltérable, que nous avons appelé destin, fatalité, que sais-je, qui supprime dans l’homme toute indépendance, tout libre arbitre, et qui est le plus inconcevable, le plus désespérant des mystères ; de l’autre, des intelligences apparemment supérieures à la nôtre puisqu’elles connaissent ce que nous ignorons, qui, sachant que leur intervention est toujours inutile et bien souvent cruelle, viennent néanmoins nous harceler de leurs prédictions sinistres et dérisoires. Faut-il se résigner une fois de plus à vivre les yeux clos et la raison noyée dans l’immense océan de ténèbres et n’y a-t-il aucune issue ?

XVIII

Ne nous attardons pas, pour l’instant, aux ténèbres de la fatalité qui est le mystère par excellence, contre quoi se brisent tous les efforts, toutes les pensées des hommes. Ce qu’il y a de plus clair ici, dans cet incompréhensible, c’est que l’hypothèse spirite, au premier abord la plus séduisante, s’affirme à l’examen la plus malaisément justifiable. Écartons également, une fois de plus, l’hypothèse théosophique ou toute autre qui suppose une intention divine et pourrait, jusqu’à un certain point, expliquer les hésitations et les épreuves des avertissements prophétiques, mais au prix d’autres énigmes mille fois plus inexplicables, que rien ne nous autorise à substituer à l’énigme nue, sans forme et sans limite qu’aperçoivent nos yeux vierges.

Somme toute, ce n’est guère que dans l’hypothèse qui attribue ces prémonitions à notre subconscience qu’on peut trouver, sinon une justification, du moins une sorte d’explication de ces redoutables réticences. Elles sont assez conformes au caractère bizarre, incohérent, fantasque, déconcertant, de l’être inconnu qui ne semble se nourrir, au fond de nous, que d’aliments hétéroclites empruntés à des mondes où notre intelligence n’a pas encore accès. Il vit sous notre raison, dans une sorte de palais invisible et peut-être éternel, comme un hôte de hasard, tombé d’une autre planète, dont les intérêts, les idées, les habitudes, les passions n’ont nul rapport aux nôtres. S’il paraît avoir sur l’au-delà des notions infiniment plus étendues et plus précises que celles que nous possédons, il n’en a que de fort vagues sur les nécessités pratiques de notre existence terrestre. Il nous ignore durant des années, sans doute absorbé par les innombrables relations qu’il entretient avec tous les mystères de l’univers ; et lorsque tout à coup il se souvient de nous, croyant apparemment nous être agréable, il fait un geste énorme, miraculeux, mais maladroit ou superflu, qui bouscule tout ce que nous croyions savoir sans rien nous apprendre. Se joue-t-il de nous, raille-t-il, s’amuse-t-il, est-il facétieux, taquin, narquois ou simplement endormi, ahuri, inconsistant, distrait ? Ou bien désobéit-il, en cachette, aux grandes lois de la fatalité, et ne peut-il, malgré tous ses efforts, tout son amour pour nous, aller jusqu’au bout d’une désobéissance qui briserait les décrets du destin ?

En tout cas, à voir l’ensemble de ses manifestations, on en pourrait conclure qu’il répugne assez visiblement à se rendre utile. Il exécute volontiers les plus prodigieux tours de passe-passe, pourvu qu’on n’en puisse tirer aucun profit. Il soulève une table, déplace les objets les plus lourds, apporte des fleurs et des chevelures, fait vibrer des cordes, anime et traverse la matière, engendre des fantômes, subjugue le temps et l’espace, crée de la lumière, mais à condition, semble-t-il, que tout cela ne rime à rien et demeure dans le domaine des récréations surnaturellement vaines et puériles. Ce n’est guère que dans le cas de la baguette divinatoire qu’il nous prête une aide assez régulière ; c’est une sorte de jeu, sans grande importance, où il paraît se plaire. Parfois, s’il faut tout dire, il consent à guérir certains maux, assainit un ulcère, ferme une plaie, cicatrise un poumon, assouplit ou redresse des bras et des jambes, soude même des os, mais toujours comme par hasard, sans raison, sans méthode et sans but, d’une façon décevante, illogique, saugrenue. On dirait d’un enfant gâté aux mains de qui on a laissé les plus formidables secrets de la terre et des cieux ; il ne se doute point de leur puissance, il les tripote au petit bonheur et les transforme en jouets futiles et inoffensifs. Il sait peut-être tout, mais ignore à quoi peut servir ce qu’il sait. Il a les bras chargés de trésors qu’il distribue à contre-temps, à contre-sens, donnant à manger à ceux qui ont soif, à boire à ceux qui ont faim, comblant ceux qui refusent, dépouillant ceux qui implorent, poursuivant ceux qui le fuient et fuyant ceux qui le poursuivent. Enfin, même dans ses meilleurs moments, il agit comme si le sort de l’être au fond duquel il réside ne le concernait guère, comme s’il n’avait à ses malheurs qu’une part insignifiante, étant assuré, dirait-on, d’une existence indépendante et éternelle.

Il n’est donc pas étonnant, lorsqu’on connaît ses mœurs, que ses communications au sujet de l’avenir soient aussi fantasques que les autres manifestations de sa science ou ce son pouvoir. Ajoutons, pour être tout à fait équitable envers lui, qu’il se heurte, dans ces avertissements que nous voudrions efficaces, aux mêmes difficultés que les désincarnés ou autres intelligences étrangères qui prédisent inutilement l’événement qu’ils ne peuvent empêcher ou anéantissent l’événement par le fait même qu’ils le prédisent.

XIX

Maintenant, pour vider la question, est-il seul responsable ? Est-ce lui qui s’explique mal ou nous qui ne l’entendons point ? Il y a, quand on y regarde de près, sous ces manifestations hétéroclites et confuses, malgré des efforts qu’on sent énormes et persévérants, une sorte d’impuissance à s’exprimer et à agir qui doit attirer notre attention. Notre vie individuelle et consciente est-elle séparée par des mondes impénétrables de notre vie subconsciente et probablement universelle ? Notre hôte inconnu parle-t-il une langue inconnue et les mots qu’il nous dit, et que nous croyons comprendre, trahissent-ils sa pensée ? Toutes les routes directes sont-elles impitoyablement barrées et ne lui reste-t-il que d’étroits sentiers sans issue où se perd le meilleur de ce qu’il avait à nous révéler ? Est-ce pour cette raison qu’il cherche ces bizarres et puérils détours de l’écriture automatique, de la correspondance croisée, de la prémonition symbolique et tant d’autres ? Pourtant, dans le cas typique que nous avons cité, il semble parler bien facilement et bien clairement quand il dit à la mère : « Retourne le matelas. » S’il peut prononcer cette phrase, pourquoi lui est-il difficile ou impossible d’ajouter : « Tu y trouveras les allumettes qui doivent mettre le feu aux rideaux ? » Qui donc lui défend de le faire et lui ferme la bouche au moment décisif ? On retombe dans l’éternelle question : s’il ne peut achever la seconde phrase parce qu’il anéantirait dans son germe l’événement même qu’il prédit, pourquoi prononce-t-il la première ?

XX

Mais il est bon de chercher malgré tout une explication à l’inexplicable ; c’est en l’attaquant de toutes parts, à tout hasard, qu’on finira peut-être par l’élucider. On peut donc encore se dire que notre subconscient, quand il nous avertit qu’un malheur va fondre sur nous, voyant tout l’avenir, sait nécessairement que ce malheur est déjà accompli. Comme en lui se mêlent nos deux vies, il s’inquiète, il s’agite autour de notre ignorance trop rassurée. Il cherche à nous prévenir, par énervement, par pitié, afin d’atténuer la cruauté trop soudaine du coup. Il dit toutes les paroles qui peuvent préparer sa venue, le préciser, l’identifier ; mais il lui est impossible de prononcer celles qui pourraient l’empêcher d’arriver, attendu qu’il est arrivé, qu’il est déjà présent et peut-être passé, flagrant, ineffaçable, sur un autre plan que celui où nous vivons et que seul nous pouvons apercevoir. Il se trouve, en un mot, dans la situation de celui qui, parmi des gens paisibles, heureux et trop confiants, connaît seul une mauvaise nouvelle. Il ne peut ni ne veut l’annoncer, ni la cacher entièrement. Il hésite, il s’attarde, il fait des allusions plus ou moins transparentes, mais ne dit pas non plus le dernier mot qui déchaînerait pour ainsi dire la catastrophe dans le cœur de ceux qui l’entourent, car pour ceux-ci qui l’ignorent, cette catastrophe est encore comme si elle n’était pas. Notre subconscient agirait donc envers l’avenir comme nous agissons envers le passé, les deux temps étant pour lui identiques au point qu’il les confond souvent, ainsi qu’on le peut voir notamment dans le célèbre cas « Marmontel » où il se trompe manifestement et rapporte comme accompli un incident qui ne doit avoir lieu que deux mois et demi plus tard. Il nous est naturellement impossible, du point où nous sommes, de comprendre cet emmêlement ou cette coexistence du passé, du présent et du futur ; mais ce n’est pas une raison pour la nier ; loin de là, c’est probablement ce que l’homme comprend le moins qui s’approche le plus de la vérité.

XXI

Enfin, pour compliquer la question, on peut très justement objecter que si, en général, les prémonitions sont inutiles et retiennent, systématiquement, semble-t-il, les seules paroles indispensables et péremptoires, il en est néanmoins quelques-unes qui sauvent apparemment ceux qui leur obéissent. Elles sont, il est vrai, plus rares que les premières, mais enfin on en compte un certain nombre d’une authenticité satisfaisante. Reste à savoir jusqu’à quel point elles impliquent la connaissance de l’avenir.

Voici, par exemple, un voyageur qui, arrivé le soir dans une petite ville inconnue et se dirigeant le long de quais mal éclairés vers un hôtel dont il connaît approximativement la situation, éprouve, à un moment donné, l’irrésistible besoin de rebrousser chemin, résiste d’abord à l’impulsion qu’il juge absurde, finit par y céder ; et constate le lendemain que, s’il avait fait quelques pas de plus, il serait inévitablement tombé dans un fleuve, où, ne sachant pas nager, seul et sans secours, au fond de la nuit noire, il se serait non moins inévitablement noyé[19].

[19] Proceedings, vol. XI, p. 422.

Mais s’agit-il ici de la prévision d’un événement ? — Non, puisque nul événement ne doit s’accomplir. Il y a simplement perception anormale de la proximité d’une eau inconnue, partant d’un danger imminent, sensibilité subliminale inexpliquée mais assez fréquente. En un mot, le problème de l’avenir ne se pose pas dans ce cas, ni dans tous ceux, fort nombreux, qui lui ressemblent.

En voici un autre qui appartient évidemment à la même famille, bien qu’au premier abord il semble supposer la préexistence d’un événement fatal et une vision de l’avenir qui correspondrait exactement à une vision du passé. Un voyageur descend un fleuve en canot, il va couper une boucle en rasant un promontoire, lorsqu’une sorte de voix blanche qu’il a déjà entendue en deux ou trois circonstances graves de sa vie, lui ordonne de traverser immédiatement le courant pour gagner au plus vite l’autre rive. Il est obligé de coucher en joue ses rameurs récalcitrants et de les menacer de mort, tant l’ordre paraît absurde. A peine sont-ils au milieu du fleuve que le promontoire s’effondre à la place même où ils devaient passer[20].

[20] Prof. Th. Flournoy, Esprits et médiums, p. 316.

La perception du danger imminent est ici, j’en conviens, plus anormale encore que dans l’exemple précédent, mais elle est du même ordre. C’est un phénomène d’hypersensibilité subliminale plus d’une fois constatée, une sorte de prémonition induite par des perceptions subconscientes, qu’on a baptisé du nom barbare de « cryptoesthésie ». Mais l’intervalle entre le moment où le péril est signalé et celui où il se réalise est trop court pour que les questions qui se rapportent à la connaissance ou à la préexistence de l’avenir puissent naître en l’occurrence.

Il en est à peu près de même de l’aventure d’un dentiste américain, très soigneusement contrôlée par le Dr Hodgson. Ce dentiste surveillait une petite chaudière où fondait de la gutta-percha. Il entend tout à coup une voix impérieuse lui crier par deux fois : « Cours à la fenêtre, vite ! vite ! » Il y court, se penche, regarde dans la rue, et au même moment, la chaudière fait explosion, détruisant une grande partie du laboratoire[21].

[21] Proceedings, t. XI, p. 424.

Ici encore, ce sont vraisemblablement certains indices insaisissables à nos sens ordinaires qui donnent l’éveil à la prudence subconsciente. Il est même possible qu’existe entre les choses et nous une sorte de sympathie ou de communion subliminale qui nous fasse ressentir les épreuves et les émotions de la matière arrivée aux limites de sa résistance ; à moins, ce qui est plus probable, qu’il n’y ait qu’une simple coïncidence entre l’idée fortuite d’une explosion possible et la réalisation de celle-ci.

Un dernier cas, un peu plus compliqué, est celui du sculpteur Jean Dupré qui, accompagné de sa femme, longe, dans une voiture qu’il conduit lui-même, un précipice à pic. Tout à coup, ils entendent tous deux une voix qui semble venir de la montagne et leur crie : « Arrêtez ! » Ils se retournent, ne découvrent personne et poursuivent leur route. Mais les cris redoublent, sans que rien révèle une présence humaine dans la solitude absolue. Enfin le sculpteur descend et constate que l’esse étant tombée, la roue gauche qui rasait l’abîme était sur le point de quitter l’essieu, ce qui devait presque infailliblement verser la voiture dans le gouffre.

Est-il nécessaire, même ici, d’abandonner la théorie des perceptions subconscientes ? Savons-nous, et l’auteur du récit, dont la bonne foi n’est pas en cause, pourrait-il nous dire si telles circonstances inaperçues, grincements de la roue, flottement du véhicule, ne lui ont pas donné l’éveil ? On sait du reste avec quelle facilité se dramatisent involontairement, sur le champ et surtout par la suite, les anecdotes de ce genre.

XXII

Ces exemples qui n’épuisent pas la série, suffiront, je pense, à caractériser cette variété de prémonitions. Le problème est plus simple que lorsqu’il s’agit d’avertissements inutiles, à moins qu’on n’y mêle les désincarnés, les intelligences inconnues ou la connaissance réelle de l’avenir ; car alors les mêmes difficultés resurgissent et l’avis, qui cette fois paraît efficace, est au fond tout aussi vain. En effet, l’entité mystérieuse qui sait que le voyageur ira jusqu’au bord de l’eau, que la roue sera sur le point de quitter l’essieu, que la chaudière éclatera, que le promontoire s’effondrera à telle seconde précise, doit savoir en même temps que le voyageur ne fera point le dernier pas mortel, que la voiture ne versera pas, que la chaudière ne blessera personne, que le canot s’éloignera du promontoire. Il est inadmissible que voyant ceci, elle ne voie pas cela, puisque tout se passe sur le même point, dans le même moment. Peut-on dire que, si elle n’avait pas averti, le petit mouvement sauveur n’eût pas été exécuté ? Comment imaginer cet avenir qui, simultanément, a des parties immuables et d’autres qui ne le sont point ? S’il est prévu que le promontoire s’effondrera et que le voyageur échappera grâce à l’avis surnaturel, il est nécessairement prévu que cet avis sera donné ; et dès lors à quoi rime cette vaine comédie ? Je n’en vois pas d’explication raisonnable dans l’hypothèse spirite ou spiritualiste qui suppose la connaissance entière de l’avenir, tout au moins sur un point et un moment déterminés. Il en est une au contraire fort acceptable si l’on s’en tient à la subconscience. Celle-ci, en effet, sans voir, dans la plupart des cas, nettement et totalement l’avenir immédiat, peut néanmoins avoir, grâce à des indices qui échappent à notre clairvoyance extérieure, l’intuition d’un péril imminent. Elle peut aussi posséder une vision partielle, intermittente, papillotante pour ainsi dire de l’événement futur, et, dans le doute, donner à tout hasard un avertissement affolé qui, d’ailleurs, ne changera rien à ce qui est déjà.

XXIII

Somme toute, constatons une fois de plus que les prémonitions utiles anéantissent forcément l’événement dans son germe et se détruisent par conséquent elles-mêmes, en sorte que tout contrôle est impossible. Elles n’auraient d’existence que si elles prophétisaient un événement d’ordre général auquel le sujet n’échapperait que grâce à l’avertissement. Si elles avaient dit à quelqu’un qui aurait eu l’intention d’aller à Messine deux ou trois semaines avant la catastrophe : « N’y allez pas, car cette ville sera détruite avant la fin du mois », nous posséderions un exemple excellent.

Mais il est remarquable que les prémonitions authentiques de ce genre sont très rares et toujours assez imprécises quant à l’événement d’ordre général. Dans l’excellent recueil de M. Bozzano, qui est une sorte de Somme des phénomènes prémonitoires, les seuls cas assez nets sont le CLVe et le CLVIIIe tirés l’un et l’autre du Journal of the S. P. R. Dans le premier[22], une mère fait rappeler par une domestique sa fillette déjà sortie de la maison et qui comptait aller s’asseoir sur des rochers que surplombait une voie ferrée. Au départ de la petite fille, la mère avait entendu à plusieurs reprises, une voix intérieure qui disait : « Envoie vers elle immédiatement, ou il lui arrivera quelque chose d’épouvantable. » Or, peu après, un train déraillait et la locomotive venait se briser sur les rochers, exactement à l’endroit où l’enfant avait coutume de s’asseoir.

[22] Journal of the S. P. R., vol. VIII, p. 45.

Dans l’autre cas[23], sur lequel le professeur W.-F. Barrett fit une enquête spéciale, le capitaine Mac Gowan, se trouvant à Brooklyn avec ses deux fils encore jeunes, avait promis à ceux-ci de les conduire au théâtre. Il va la veille choisir ses places et acheter les billets ; mais le matin du jour fixé, il entend une voix intérieure lui répéter impérieusement : « Ne va pas au théâtre, reconduis tes fils au collège. » Il hésite, abandonne et reprend son projet, puis enfin, sur les instances de la voix qui ne cesse de l’obséder, y renonce définitivement, au grand chagrin des deux jeunes gens. La même nuit, le théâtre brûlait et trois cents personnes périssaient dans les flammes.

[23] Journal of the S. P. R., vol. I, p. 283.

On pourrait y joindre la prévision de la bataille de Borodino, rapportée dans le journal du Quaker Étienne de Grellet, à laquelle, d’ailleurs, j’ai déjà fait allusion ; et dont voici le récit plus détaillé :

Environ trois mois avant l’entrée des Français en Russie, la femme du général Toutschkoff rêva qu’étant à l’hôtel, dans une ville inconnue, son père était entré, tenant son fils unique par la main et lui disant tristement : « Ton bonheur est fini, ton mari est tombé. Il est tombé à Borodino. »

Le rêve revint trois fois. Elle éprouva une telle angoisse qu’elle réveilla son mari et lui demanda : « Où est Borodino ? » Ils cherchèrent le nom sur la carte et ne le trouvèrent point.

Avant l’arrivée des Français à Moscou, le comte Toutschkoff fut mis à la tête de la réserve. Un matin, le père de la comtesse, tenant son fils par la main, entra dans la chambre de l’hôtel qu’elle habitait. Il était triste comme elle l’avait vu dans son rêve, et lui dit : « Il est tombé, il est tombé à Borodino. »

Elle se vit dans la même chambre, entouré des mêmes objets que dans son rêve ; et son mari venait en effet de périr dans la bataille livrée près de la rivière de Borodino qui donne son nom à un petit village.

XXIV

Il y a là, évidemment, un exemple très rare, peut-être unique, de prédiction à longue échéance d’un grand événement historique que nul ne pouvait prévoir. Il remue plus profondément qu’aucun autre les énormes problèmes de la fatalité, du libre arbitre, de la responsabilité. Mais est-il assez rigoureusement établi pour qu’on en puisse faire état ? C’est ce que je ne saurais dire. En tout cas, il n’a pas passé par les cribles de la S. P. R. Ensuite, au point de vue spécial qui nous occupe pour l’instant, on ne peut affirmer que cette prémonition eût eu quelque chance d’être utile et d’empêcher le général de se rendre à Borodino. Il est fort probable qu’il ignorait où il allait, où il était ; et du reste, pris dans l’engrenage de la guerre, il ne lui appartenait point d’en dégager sa destinée. La prémonition n’avait donc pu se faire que parce qu’il était certain qu’elle ne serait pas obéie.

Quant aux deux cas précédents, les CLVe et CLVIIIe, remarquons ici encore les étranges réticences habituelles et combien il est difficile d’expliquer ces prémonitions si on ne les attribue pas à notre subconscience. L’événement principal, inéluctable, n’y est pas précisé ; mais une conséquence accessoire semble détournée, comme pour faire croire à je ne sais quel libre arbitre. Pourtant, l’entité mystérieuse qui prévoyait la catastrophe devait prévoir aussi que rien n’arriverait à celui qu’elle prévenait ; et, dès lors, nous retombons dans l’inutile comédie dont nous parlions plus haut. Au lieu que dans l’hypothèse de la subconscience, celle-ci peut, comme dans le cas du voyageur, du promontoire, de la chaudière et de la voiture, avoir cette fois, non plus par des inférences ou des indices qui échappent à notre clairvoyance, mais par d’autres voies inconnues, le pressentiment vague d’un péril imminent, ou, comme je l’ai déjà dit, une vision partielle, intermittente et indéterminée de l’événement futur, et, dans le doute, jeter son cri d’alarme.

Après quoi, reconnaissons qu’il est presque interdit à la raison humaine de s’égarer en ces parages ; et que le rôle de prophète, après celui de commentateur de prophéties, est un des plus difficiles, des plus ingrats qu’on puisse tenir sur la scène de ce monde.

XXV

Je ne sais s’il est bien nécessaire, pour clore ces chapitres, d’aborder, après tant d’autres, le problème de la préexistence de l’avenir qui englobe ceux de la fatalité, du libre arbitre, du temps et de l’espace, c’est-à-dire tous les points qui touchent aux sources essentielles du grand mystère de l’univers. Les théologiens et les métaphysiciens les ont attaqués de toutes parts sans nous donner le moindre espoir de les résoudre. Parmi ceux que nous pose la vie, il n’en est pas auxquels notre cerveau paraisse plus exactement, plus rigoureusement fermé, et ils demeurent sinon aussi inimaginables, du moins aussi peu compréhensibles que le jour qu’on les aperçut pour la première fois. Qu’est-ce qui correspond, en dehors de nous, à ce que nous appelons le temps et l’espace ? Nous n’en savons rien ; et Kant qui parle au nom des « Aprioristes » qui tiennent que l’idée du temps nous est innée, ne nous apprend pas grand’chose lorsqu’il nous dit que le temps, comme l’espace, est une forme a priori de notre sensibilité, c’est-à-dire une intuition devançant l’expérience ; de même que Guyau, parmi les « Empiristes » qui estiment que cette idée ne s’acquiert que par l’expérience, ne nous éclaire pas davantage en déclarant que ce même temps est la formule abstraite des changements de l’univers. Que l’espace, comme le veut Leibnitz, soit un ordre de coexistences et le temps un ordre de successions, que ce soit par l’espace que nous arrivions à nous représenter le temps ou que le temps soit une forme nécessaire de toute représentation, que celui-ci soit le père de celui-là ou inversement, une chose est certaine, c’est que tous les efforts des aprioristes kantiens ou néo-kantiens, des empiristes purs et des empiristes idéalistes, aboutissent aux mêmes ténèbres ; c’est que tous les philosophes qui s’en sont occupés, parmi lesquels on peut citer pêle-mêle les plus grands noms de la pensée d’hier et d’aujourd’hui : Spencer, Helmholtz, Renouvier, James Sully, Stumpf, William James, Ward, Stuart Mill, Ribot, Fouillée, Guyau, Bain, Lechalas, Balmès, Dunan et combien d’autres, n’ont pu domestiquer la double et formidable énigme, et que leurs théories les plus contradictoires sont également défendables et luttent vainement dans l’obscurité contre des ombres qui n’appartiennent pas à notre monde.

XXVI

Afin d’entrevoir, tel qu’il se présente à chacun de nous, cet étrange problème de la préexistence de l’avenir, essayons plus humblement de le transposer en images tangibles, de le mettre, pour ainsi dire, en scène. J’écris ces lignes assis sur une pierre, à l’ombre de grands hêtres qui dominent un petit bourg de Normandie. C’est un de ces beaux jours d’été où la douceur de vivre devient presque visible dans la coupe d’azur que forme l’horizon. Au loin s’étale l’immense et fertile vallée de la Seine, aux pâturages verts peuplés d’arbres tranquilles entre lesquels coule le fleuve comme un long chemin d’allégresse qui mène aux bleuâtres collines de l’estuaire. A mes pieds, sous de jeunes tilleuls, s’arrondit la place du village. Une procession sort de l’église, et parmi des prières et des chants monotones, on promène la statue de la Vierge autour du sanctuaire. Je saisis tous les détails de la cérémonie : le vieux curé finaud qui porte sans conviction un reliquaire minuscule, quatre chantres qui, de leur bouche ouverte jusqu’aux cheveux, répandent distraitement un latin qu’ils ne comprennent point, deux enfants de chœur facétieux, aux robes élimées, une vingtaine de petites, de jeunes et de vieilles filles, vêtues de blanc, empesées, ballonnées, boucanées, que suivent six ou sept notables aux redingotes déjetées. Le cortège disparaît derrière les arbres, reparaît au détour du chemin et rentre prestement dans l’église. Cinq heures sonnent au clocher, comme pour congédier la scène et marquer dans l’histoire infinie des événements, dont nul ne gardera le souvenir, la fin d’un spectacle qui, jusqu’à la mort de la terre et des mondes qui l’entourent, ne sera plus jamais pareil à ce qu’il fut durant les quelques minutes qu’il amusa mes yeux.

En effet, on aura beau recommencer la procession l’année prochaine et les années suivantes, jamais plus elle ne sera la même ; non seulement plusieurs de ses acteurs auront probablement disparu, mais tous ceux qui reprendront leur place dans ses rangs auront subi les mille petits changements visibles ou invisibles qu’opère dans la vie le passage des jours et des semaines. En un mot, ce moment insignifiant est unique, irrécouvrable, inimitable, comme tous les moments de l’existence de toutes choses ; et ce petit tableau, durant quelques secondes en suspens sur la durée sans bornes, est tombé dans l’éternité où désormais il se maintiendra tout entier jusqu’à la fin des temps, si bien que si quelqu’un pouvait un jour ressaisir dans le passé, parmi ce qu’on a appelé « les clichés astraux », l’image de ce qu’il fut, il l’y retrouverait intact, inaltéré, indélébile, irrécusable.

XXVII

Nous concevons assez facilement qu’on puisse ainsi rejoindre et revoir le cliché d’un événement qui n’est plus ; et la clairvoyance rétrospective nous paraît merveilleuse mais non point impossible. Elle étonne mais ne renverse pas notre raison. Mais qu’il s’agisse de récupérer la même image dans l’avenir, notre fantaisie la plus téméraire lâche pied dès les premiers pas. Comment admettre qu’existe quelque part la représentation ou la reproduction de ce qui n’a pas encore existé ? Pourtant, certains faits que nous venons d’étudier semblent prouver, d’une façon presque satisfaisante, que de telles représentations non seulement sont possibles mais qu’on peut les atteindre plus fréquemment, pour ne pas dire plus aisément, que celles du passé. Or, dès que cette représentation préexiste, comme il est nécessaire de l’admettre dans un certain nombre de prémonitions, l’énigme est la même que cette préexistence soit de quelques heures, de quelques années ou de plusieurs siècles. Il est donc possible, — car il faut en ces choses aller droit aux extrêmes ou n’y pas toucher, — il est donc possible qu’un clairvoyant plus puissant que les nôtres, dieu, demi-dieu, démon, intelligence inconnue, universelle ou vagabonde, ait vu cette procession il y a cent mille ans, alors que rien n’était de ce qui la compose et l’entoure ; et que la terre même qui la porte n’avait pas encore émergé des profondeurs de l’océan. Et d’autres clairvoyants, aussi puissants que le premier, qui, de siècle en siècle, auraient regardé le même point et le même moment, y auraient toujours aperçu, à travers les vicissitudes et les bouleversements des mers, des rivages, des forêts, la même procession autour de la même petite église qui sommeillait encore dans le limon marin, et formée des mêmes personnages issus d’une race dont il n’y avait peut-être pas encore de représentants sur la terre.

XXVIII

Évidemment, il nous est difficile de comprendre que l’avenir puisse ainsi précéder le néant, que le présent soit en même temps le futur et le passé ou que ce qui n’est pas encore soit déjà en même temps qu’il n’est plus. Mais, d’autre part, il nous est tout aussi malaisé de concevoir que l’avenir ne préexiste pas, qu’il n’y ait rien avant le présent et que tout ne soit que présent ou passé. Il est fort probable que, pour une intelligence plus universelle que la nôtre, tout n’est qu’un éternel présent, un immense punctum stans, comme disent les métaphysiciens, où tous les événements sont sur un même plan ; mais il est non moins probable que quant à nous, tant que nous serons hommes, pour comprendre quelque chose à cet éternel présent, nous serons toujours obligés de le subdiviser en trois parties. Pris ainsi entre deux mystères qui déroutent également notre intelligence, que nous niions ou que nous admettions la préexistence de l’avenir, c’est au fond une querelle de mots : dans le premier cas, nous appelons présent par rapport à une intelligence idéale ce qui, pour nous, est avenir ; dans le second, nous appelons avenir ce qui, par rapport à l’intelligence idéale, est le présent. Mais en dernière analyse, dans l’un et l’autre cas, il est incontestable que, tout au moins par rapport à nous, l’avenir préexiste, puisque cette préexistence est le seul nom dont nous puissions désigner et la seule forme sous laquelle nous puissions concevoir ce que nous n’apercevons pas encore dans le présent.

XXIX

On a essayé d’éclairer cette énigme en la transportant dans l’espace. Elle y perd, il est vrai, la plupart de ses ténèbres, mais c’est apparemment qu’en changeant de milieu elle a complètement changé de nature et n’offre plus aucun rapport avec ce qu’elle était quand elle se trouvait dans le temps. On nous dit, par exemple, que d’innombrables villes répandues sur la surface de la terre sont pour nous comme si elles n’étaient pas, tant que nous ne les avons pas aperçues, et ne commencent d’exister qu’au moment que nous les parcourons. Il est vrai ; mais l’espace, en dehors de toutes spéculations métaphysiques, a pour nous des réalités que ne possède pas le temps. L’espace, bien que très mystérieux et incompréhensible dès qu’on dépasse certaines bornes, n’est cependant pas comme le temps incompréhensible et illusoire en toutes ses parties. Il est certain que nous concevons parfaitement que ces villes que nous n’avons jamais vues, que sans doute nous ne verrons jamais, existent indubitablement, au lieu que nous nous représentons bien plus difficilement que la catastrophe qui, dans cinquante ans, doit anéantir l’une d’elles existe déjà aussi réellement que la ville elle-même. Il nous est loisible d’imaginer un point d’où, avec des yeux plus perçants que les nôtres, nous embrasserions d’un seul regard toutes les cités de notre globe et même celles d’autres mondes ; tandis qu’il nous est beaucoup moins aisé de supposer un point des siècles d’où nous découvririons simultanément le passé, le présent et l’avenir, parce que le passé, le présent et l’avenir sont trois états de la durée qui ne peuvent trouver place en même temps dans notre intelligence et s’y entre-dévorent inévitablement. Comment nous représenter, par exemple, un point de l’éternité où notre petite procession soit déjà, pendant qu’elle n’est pas encore et bien qu’elle ne soit plus ? Ajoutez-y l’idée qu’il est nécessaire et inévitable, depuis les millénaires sans commencements, qu’à tel moment, en tel lieu, la petite procession sortira de telle façon de la petite église, et qu’aucune volonté connue ou imaginable n’y pourra rien changer, pas plus dans l’avenir que dans le passé ; et l’on commence à comprendre qu’il n’y a nul espoir de comprendre.

XXX

On trouve parmi les faits recueillis par M. Bozzano une prémonition singulière où les inconnus de l’espace et du temps se mêlent d’une façon très curieuse. Au mois d’août de l’année 1910, le chevalier Giovanni de Figueroa, l’un des maîtres d’armes les plus réputés de Palerme, voit en songe un endroit champêtre, le long d’une route blanche de poussière, par laquelle il pénètre dans un vaste champ cultivé. Au milieu de ce champ s’élève une construction rustique avec rez-de-chaussée pour magasins et étables, à droite une cabane de branchages et un char sur lequel on a déposé des harnais.

Un paysan, vêtu d’un pantalon sombre et coiffé d’un feutre noir, s’avance à sa rencontre, l’invite à le suivre, le conduit derrière la maison et par une porte étroite et basse ils entrent dans une petite étable où s’amorce un court escalier de pierre qui tourne intérieurement au-dessus de la porte d’entrée. Un mulet attaché à une mangeoire mobile, de sa croupe, obstrue le passage ; le chevalier est obligé de le déplacer et gravit l’escalier au bout duquel il se trouve dans une sorte de grenier dont le plafond est tapissé de grappes de pastèques, de tomates, d’oignons et de maïs.

Dans cette chambre sont réunies deux femmes et une petite fille ; de la porte qui donne dans la pièce contiguë, il aperçoit un lit, extrêmement haut, comme il n’en a jamais vu.

Là s’arrête ce rêve qui lui semble si étrange qu’il en parle à plusieurs de ses amis dont il cite les noms et qui sont prêts à confirmer son témoignage.

Le 12 octobre de la même année, afin d’assister un de ses concitoyens dans un duel, accompagné de ses témoins, il se rend en automobile à Marano, où il n’était jamais allé et dont il ignorait même l’existence. A peine enfoncés dans la campagne, la route blanche et poussiéreuse l’impressionne singulièrement. L’automobile s’arrête aux limites d’un champ qu’il reconnaît. On descend et il fait remarquer à l’un des témoins : « Ce n’est pas la première fois que je viens ici. Au bout du sentier il doit y avoir une maison, et à droite une cabane et un char contenant des harnais. » En effet, tout s’y trouve comme il l’a dit. Un instant après, au moment précis prévu par le songe, arrive le paysan au pantalon sombre et au feutre noir qui l’invite à le suivre. Mais au lieu de marcher derrière lui, le chevalier le précède, car il connaît déjà les lieux. Il retrouve l’étable, et exactement à la place qu’il occupait plus de deux mois auparavant, près de sa mangeoire mobile, le mulet qui, de la croupe, barre l’escalier. Le maître d’armes escalade les marches, revoit le grenier au plafond tapissé de pastèques, de tomates et d’oignons, et dans un angle, à droite, les trois femmes muettes, identiques à celles du rêve, tandis que dans la pièce contiguë, il reconnaît le lit dont la hauteur extraordinaire l’avait si vivement frappé.

On dirait vraiment que les faits, la réalité d’outre-terre, la vérité éternelle, que sais-je, ont voulu nous montrer ici que le temps et l’espace sont la même illusion, la même convention, et n’existent pas en dehors de notre petite intelligence diurne ; que « partout » et « toujours » sont exactement synonymes et règnent seuls dès qu’on franchit les étroites bornes de l’obscure conscience dans laquelle nous vivons. Il est fort admissible que le chevalier de Figueroa ait pu avoir par clairvoyance la vision exacte et détaillée de lieux qu’il ne devait visiter que plus tard ; c’est un phénomène assez fréquent, presque classique, qui, ayant pour objet les réalités de l’espace, ne nous étonne pas outre mesure et, en tout cas, ne nous arrache pas au monde que perçoivent nos sens. Le champ, la maison, la cabane, le grenier ne bougeant pas, il n’est pas miraculeux qu’on les retrouve à la même place. Mais soudain, voilà qu’abandonnant ce domaine de tout repos, le phénomène se transporte dans le temps ; et, parmi des lieux inconnus, fait passer et se rencontrer, à la seconde fatidique, tous les acteurs mobiles de ce petit drame en deux actes, dont le premier s’était déroulé déjà, deux mois et demi auparavant, dans les abîmes d’on ne sait quelle autre vie, où il semblait attendre, immobile et irrévocable, sa réalisation terrestre. Ici toute explication ne ferait que condenser ses mesquines ténèbres sur une mer de ténèbres. Notons en passant, une fois de plus, les bizarreries de ces prémonitions. Elles accumulent les détails les plus précis, les plus circonstanciés, tant que la scène demeure insignifiante ; mais s’arrêtent brusquement devant le seul moment pathétique et intéressant du drame qu’elles préparent : le duel, ses péripéties, son issue. Nous retrouvons bien là les habitudes incohérentes, impuissantes, ironiques ou facétieuses de notre hôte inconnu.

XXXI

Mais ne prolongeons pas davantage ces spéculations assez vaines sur l’espace et le temps. C’est jouer avec des mots qui représentent fort mal des idées que nous ne nous représentons pas du tout. En résumé, s’il nous est difficile de concevoir que l’avenir préexiste, peut-être nous est-il encore plus difficile de comprendre qu’il ne préexiste point ; outre qu’un certain nombre de faits tend à prouver qu’il est aussi réel, aussi définitif, qu’il a dans le temps ou l’éternité, autant de fixité, autant de relief que le passé. Or, dès qu’il préexiste, il n’est pas étonnant que nous le puissions connaître ; il est même surprenant, étant donné qu’il pend sur nous de toutes parts, que nous ne le découvrions pas plus souvent et plus facilement. Reste à savoir ce que deviendrait notre vie si tout y était prévu, si nous la voyions se dérouler d’avance et tout entière avec ses événements qui devraient être inévitables, puisque s’il nous était possible de les éviter, ils n’existeraient pas et nous ne pourrions les apercevoir. Supposez qu’au lieu d’être anormale, incertaine, obscure, discutable et très rare, la prédiction devienne pour ainsi dire scientifique, habituelle, claire et infaillible ; au bout de peu de temps, n’ayant plus rien à prédire, elle périrait faute d’aliments. S’il m’était par exemple annoncé que je doive périr au cours d’un voyage en Italie, je renoncerais naturellement à ce voyage ; dès lors on n’aurait pu me le prédire et bientôt toute vie ne serait plus qu’inaction, désistement et abstention, une sorte de vaste plaine désertique où s’amoncelleraient les germes d’événements morts-nés et d’où émergeraient peut-être deux ou trois aventures à peu près heureuses et les petits incidents insignifiants qu’on n’aurait pas pris la peine d’éviter. Mais ce sont là des questions d’ailleurs inextricables sur lesquelles nous n’insisterons pas davantage.