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L'hôtel hanté

Chapter 13: XI
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About This Book

La narration reconstitue, à travers témoignages, lettres et récits croisés, une suite d'événements inquiétants centrés sur un hôtel où une disparition et une mort suscitent rumeurs et enquêtes. Des témoins et des proches rassemblent indices et impressions, mettant au jour jalousies, trahisons et situations ambivalentes tandis que le récit confronte explications rationnelles et suggestions surnaturelles. L'ensemble alterne scènes dramatiques et analyses détaillées, adopte une forme documentaire plurivoque et se termine par une postface qui laisse ouverte la question de la cause réelle des faits.

Elle entra; la porte se referma sur elle.

«Où faut-il aller, madame?» demanda le cocher.

Mme Ferraris porta la main à son front, essayant de rassembler ses idées. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans défense, son amie, sa bienfaitrice, à la merci de lady Montbarry? Elle se demandait encore ce qu'elle allait faire, quand un homme s'arrêta à son tour à la porte de miss Lockwood; se retournant par hasard, il vit Mme Ferraris à la portière de la voiture:

«Venez-vous aussi chez miss Agnès?» demanda-t-il.

C'était Henry Westwick. À sa vue, elle joignit les mains en signe de joie.

«Entrez, monsieur! cria-t-elle; entrez tout de suite. Cette abominable femme est avec miss Agnès. Allez et protégez-la!

—Quelle femme?» demanda Henry.

La réponse le frappa littéralement de stupeur. Quand il entendit prononcer le nom détesté de lady Montbarry, il fixa Mme Ferraris avec un regard plein d'étonnement et d'indignation.

«J'y vais!» fut tout ce qu'il put dire.

Il frappa à la porte de la maison et entra à son tour.

XI

«Lady Montbarry, mademoiselle.»

Agnès était en train d'écrire une lettre, quand la servante la fit tressaillir en annonçant une pareille visiteuse. Sa première idée fut de refuser sa porte à la femme qui venait ainsi la trouver. Mais lady Montbarry était sur les talons de la bonne, avant qu'Agnès eût prononcé une parole, elle était dans la chambre.

«Je vous prie de m'excuser, mademoiselle Lockwood. J'ai une question à vous faire, fort intéressante pour moi. Personne que vous n'y peut répondre.»

C'est ainsi que tout bas, en hésitant, ses grands yeux noirs fixés à terre, lady Montbarry commença l'entretien.

Sans répondre, Agnès désigna un siège_. _C'est tout ce qu'elle pouvait faire en ce moment. Ce qu'on lui avait appris de la vie triste et retirée qu'on menait au palais de Venise, ce qu'elle savait de la lugubre mort et de l'enterrement de lord Montbarry à l'étranger, lui revint tout à coup à l'esprit, quand elle vit en face d'elle cette femme habillée de noir, encadrée dans la porte. L'étrange conduite de lady Montbarry en cette circonstance ajoutait encore à la perplexité, aux doutes et aux craintes qui la troublaient. C'était donc là l'aventurière dont la réputation s'était perpétuée partout où elle avait passé, dans l'Europe entière! La furie qui avait terrifié Madame Ferraris à l'hôtel était maintenant toute timide et toute tremblante!

Depuis qu'elle était entrée dans la chambre, lady Montbarry ne s'était pas risquée une seule fois à regarder Agnès. Elle hésitait en avançant pour prendre la chaise qu'on lui avait désignée; elle posa la main sur le dossier pour se soutenir, et resta debout.

«Je vous prie de m'accorder un moment pour me remettre», dit-elle faiblement.

Sa tête tomba sur sa poitrine: elle était devant Agnès comme un coupable devant un juge sans pitié.

Le silence qui suivit était bien un silence de peur. À ce moment la porte s'ouvrit et Henry Westwick apparut.

Il regarda fixement lady Montbarry, la salua avec une froide politesse, et passa en silence.

À la vue de son beau-frère, le courage défaillant de milady lui revint aussitôt. Sa taille, courbée un moment auparavant, se redressa. Ses yeux s'arrêtèrent sur ceux de Westwick, qui brillaient de défiance. Elle lui rendit son salut avec un sourire plein de mépris.

Henry traversa la chambre pour aller vers Agnès.

«Lady Montbarry est-elle ici sur votre demande? demanda-t-il tranquillement.

—Non.

—Désirez-vous la voir?

—Sa visite m'est très pénible.» Il se tourna vers sa belle-soeur:

«Entendez vous? demanda-t-il froidement.

—J'entends, répondit-elle plus froidement encore.

—Votre visite est, à tout le moins, hors de saison.

—Votre intervention est, à tout le moins, fort déplacée.»

Lady Montbarry s'approcha d'Agnès. La présence d'Henry Westwick semblait l'enhardir.

«Permettez moi, miss Lockwood, de vous adresser une question, dit-elle avec une courtoisie pleine de grâce. Elle n'a rien qui puisse vous embarrasser. Quand le courrier Ferraris demanda un emploi à feu mon mari, avez-vous…»

Le courage lui manqua pour continuer. Elle tomba toute tremblante sur la chaise la plus proche; mais elle se remit presque aussitôt:

«Avez-vous permis à Ferraris, reprit-elle, de se recommander à nous en se servant de votre nom?»

Agnès ne répondit pas avec sa franchise habituelle; le nom de Montbarry, prononcé par cette femme l'avait tendue pour ainsi dire toute confuse.

«Il y a longtemps que je connais la femme de Ferraris, dit-elle, et je prends intérêt…»

Lady Montbarry se leva aussitôt en joignant les mains avec un geste de suppliante:

«Ah! Miss Lockwood, ne perdez pas votre temps à me parler de la femme! Répondez à ma question simplement.

—Laissez-moi lui répondre, dit tout bas Henry. Vous verrez que ce ne sera pas long.»

Agnès refusa d'un geste. L'interruption de lady Montbarry l'avait rappelée à elle-même. Elle recommença une nouvelle réponse.

«Quand Ferraris a écrit à feu lord Montbarry, il a certainement dû prononcer mon nom.»

En ce moment elle ne comprenait pas encore l'objet de la visite de la comtesse. L'impatience de lady Montbarry en arriva à son comble. Elle se leva d'un bond et marcha sur Agnès.

«Est-ce avec votre permission, et saviez-vous que Ferraris se servirait de votre nom? demanda-t-elle. C'est tout ce que je vous demande. Pour l'amour de Dieu répondez-moi: oui ou non!

—Oui.»

Ce seul mot frappa lady Montbarry de stupeur. L'expression de vie qui avait animé son visage l'instant d'avant disparut soudain; on aurait dit une femme changée en statue de pierre. Elle était debout, fixant machinalement Agnès, dans une immobilité si complète que les deux personnes qui la regardaient voyaient à peine sa poitrine se gonfler sous l'effort de la respiration.

Henry prit la parole un peu brutalement.

«Remettez-vous, lui dit-il. Vous avez votre réponse maintenant, n'est-ce pas?»

Elle se retourna vers lui.

«C'est ma condamnation que j'ai reçue;» et tournant lentement sur elle-même, elle allait quitter la chambre.

Mais, au grand étonnement d'Henry, Agnès l'arrêta.

«Attendez un peu, lady Montbarry. J'ai quelque chose à vous demander à mon tour. Vous avez parlé de Ferraris. Je désire en parler aussi.»

Lady Montbarry baissa la tête en silence. Elle prit son mouchoir et le posa sur son front d'une main tremblante. Agnès remarqua son émotion, et recula d'un pas.

«Le sujet vous serait-il pénible?» demanda-t-elle timidement.

Toujours silencieuse, lady Montbarry l'invita d'un geste à continuer. Henri s'approcha, regardant attentivement sa belle-soeur.

Agnès reprit:

«On n'a découvert aucune trace de Ferraris en Angleterre. Avez-vous eu quelques nouvelles de lui? Et voulez-vous me dire si vous en savez quelque chose?_ _Je vous en prie, par pitié pour sa femme!»

Les lèvres minces de lady Montbarry se pincèrent encore et reprirent leur sourire triste et cruel.

«Pourquoi me demandez-vous à _moi _des nouvelles d'un homme qui a disparu? Vous saurez ce qu'il est devenu, miss Lockwood, quand le temps en sera venu,»

Agnès tressaillit.

«Je ne vous comprends pas, répondit-elle. Comment le saurai-je?
Est-ce que quelqu'un me le dira?

—Quelqu'un vous le dira.»

Henry ne put garder le silence plus longtemps.

«Ce quelqu'un, c'est peut-être vous, madame»! reprit-il avec une politesse ironique.

Elle lui répondit avec une désinvolture pleine de mépris:

«Peut-être bien, monsieur Westwick. Un jour ou l'autre je puis être la personne qui apprendra à miss Lockwood ce qu'est devenu Ferraris si…»

Elle s'arrêta; ses yeux fixèrent Agnès.

«Si quoi? demanda Henry.

—Si miss Lockwood m'y force.»

Agnès écouta, tout étonnée.

«Si je vous y force? répéta-t-elle. Comment le pourrais-je?
Prétendez-vous que ma volonté est supérieure à la vôtre?

—Prétendez-vous que la flamme ne brûle pas le papillon qui vient y voltiger? reprit lady Montbarry. N'avez-vous jamais entendu dire que la peur exerçât sur nous une sorte de fascination. J'ai peur de vous et vous m'attirez. Je n'ai aucune raison pour vous faire une visite, je n'ai nullement le désir de vous voir, car vous êtes une ennemie pour moi. C'est la première fois de ma vie, je le jure, que, contre ma propre volonté, je me soumets à quelqu'un. Vous voyez! J'attends, parce que vous m'avez dit d'attendre, et la peur m'envahit, je le jure, depuis que je suis ici. Oh! Ne laissez paraître ni pitié ni curiosité! Soyez dure et brutale, et impitoyable comme lui. Dites-moi de partir.»

La nature si simple et si franche d'Agnès ne put découvrir à cette sortie si inattendue qu'une seule signification.

«Vous vous trompez, dit-elle, en me croyant votre ennemie. Le mal que vous m'avez fait en épousant lord Montbarry, vous n'en êtes pas responsable. Je vous ai pardonné ce que j'ai souffert alors qu'il vivait. Maintenant qu'il est mort, je vous pardonne plus complètement encore.»

Henri souffrait en l'écoutant; il l'admirait aussi.

«Ne dites plus rien! s'écria-t-il. Vous êtes trop bonne pour elle; elle n'en vaut pas la peine.»

Lady Montbarry n'entendit pas la phrase d'Henry Westwick. Les paroles si simples qu'avait prononcées Agnès absorbaient toute l'attention de cette étrange femme. Pendant qu'elle écoutait, son visage avait pris une expression de tristesse véritable. Quand elle reprit la parole, sa voix était changée: elle indiquait la résignation, mais la résignation sans espoir.

«Innocente et bonne créature que vous êtes, dit-elle, qu'importe votre pardon? Quelles sont les pauvres petites fautes que vous pouvez avoir commises, en comparaison de celles dont il me sera demandé compte? Savez-vous ce que c'est que d'avoir le pressentiment d'un malheur qui vous menace et d'espérer cependant que ce pressentiment vous trompe? Quand je vous vis pour la première fois, avant mon mariage; quand je ressentis pour la première fois l'influence que vous avez sur moi, j'espérais. C'était une lueur qui me soutenait dans ma triste vie; mais aujourd'hui cette lueur s'est évanouie, c'est _vous _qui l'avez éteinte en me répondant comme vous l'avez fait à mes questions sur Ferraris.

—Comment ai-je pu briser vos espérances? demanda Agnès. Qu'y a-t-il de commun entre Ferraris se servant de mon nom pour entrer au service de Montbarry, et les choses étranges que vous me racontez maintenant?

—Le moment est proche, miss Lockwood, où vous le saurez. En attendant, je vais vous dire pourquoi j'ai peur de vous, aussi simplement que possible. Le jour où je vous ai pris votre idole, le jour où j'ai brisé votre vie, vous êtes devenue à dater de ce jour, j'en suis fermement persuadée, l'instrument de mon châtiment pour les fautes que j'ai commises depuis de longues années. Oh! Cela est arrivé déjà. Avant aujourd'hui, il s'est trouvé une personne qui, sans s'en douter, a développé chez l'autre l'instinct du mal. C'est ce que vous avez fait pour moi; mais votre tâche n'est pas terminée. Il vous reste encore à me conduire au jour où je serai découverte et où la punition qui m'attend viendra me frapper. Nous nous reverrons donc, ici en Angleterre ou là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»

Malgré son bon sens, malgré son mépris des superstitions de tout genre, Agnès fut vivement impressionnée par le terrible sang-froid avec lequel ces mots avaient été prononcés. Elle se tourna toute pôle vers Henri.

«La comprenez-vous? demanda-t-elle.—Rien n'est plus facile, répliqua-t-il avec dédain.

Elle sait ce qu'est devenu Ferraris; et elle est en train de vous débiter un tas de niaiseries, parce qu'elle n'ose pas avouer la vérité. Laissez-la partir!»

Agnès n'entendit pas plus les dernières paroles de lady Montbarry que si les aboiements d'un chien eussent couvert la voix de celle-ci.

«Conseillez à votre intéressante Mme Ferraris d'attendre un peu, dit-elle. _Vous _saurez ce qu'est devenu son mari, et vous le lui direz. Il n'y aura rien d'effrayant Des causes insignifiantes, aussi insignifiantes que l'engagement d'un courrier par mon mari, nous remettront en présence. Folie que tout cela, n'est-ce pas M. Westwick? Mais vous êtes indulgent pour les femmes; nous disions toutes des folies. Bonjour, miss Lockwood.»

Elle ouvrit la porte et s'enfuit comme si elle eût en peur qu'on la retint encore.

XII

«Qu'en pensez-vous? demanda Agnès. Elle est folle?

—Je pense tout simplement que c'est une méchante femme: fausse, superstitieuse, et mauvaise jusqu'à la moelle, mais non pas folle. Je crois que son principal motif en venant ici était de se donner le plaisir de vous faire peur.

—Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais cela est.»

Henry la regarda, hésita un moment, et s'assit sur le sofa à côté d'elle.

«Je suis très inquiet de vous, Agnès. Sans le hasard heureux qui m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette misérable femme aurait pu vous dire ou vous faire? Vous menez une vie bien triste et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je n'aime pas à y penser, et je voudrais la voir changer, surtout après ce qui vient de se passer. Non! Non! Il est inutile de me dire que vous avez votre vieille nourrice; elle est trop vieille, ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement vous protéger. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, Agnès, ce que je dis là, je le dis en toute sincérité et dans votre intérêt.»

Il s'arrêta et lui prit la main. Elle fit un léger effort pour la retirer et finit par céder.

«Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, où j'aurai le droit de vous défendre? Où vous serez la joie et le bonheur de ma vie?»

Il pressa doucement sa main. Elle ne répondit pas, mais elle rougit et pâlit tour à tour, ses yeux erraient dans le vague.

«Ai-je été assez malheureux pour vous déplaire?» demanda-t-il.

Elle répondit presque à voix basse:

«Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai passés», murmura-t-elle.

Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois de retirer sa main. Il continua à la tenir et la porta à ses lèvres.

«Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser à d'autres jours plus heureux que ceux-là, aux jours à venir? Ou s'il faut absolument que vous songiez au temps passé, ne pouvez-vous pas vous souvenir de l'époque où je vous aimai et où je vous le dis pour la première fois?»

Elle soupira.

«Épargnez-moi, Henry, répondit-elle tristement; ne me parlez pas davantage!»

La couleur revint à ses joues, sa main trembla. Elle était belle ainsi, les yeux baissés et la poitrine se soulevant doucement. Il aurait donné tout au monde pour la prendre dans ses bras et l'embrasser. Une sympathie mystérieuse, une pression de main fit comprendre à Agnès cette pensée secrète. Elle lui ôta sa main, et fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne dit rien; son regard parlait pour elle. Il disait, sans colère, sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser davantage en ce moment.

«Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se levant.

—Oui, je vous pardonne.

—Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agnès?

—Oh, non!

—Voulez-vous que je vous quitte?»

Elle se leva à son tour, se dirigeant sans répondre vers la table à écrire. La lettre interrompue par l'arrivée de lady Montbarry était grande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se tournant vers Henry avec un sourire plein de charme:

«Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose à vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus simple est peut-être de vous le laisser deviner tout seul. Vous venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est pas une vie bien heureuse, j'en conviens.»

Elle s'arrêta, observant l'anxiété croissante qui se peignait sur le visage d'Henry à mesure qu'elle parlait.

«Savez-vous que je me le suis déjà dit avant vous? continua-t-elle. Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre frère Stephen et sa femme y consentent.»

Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre qu'elle tendit à Henry.

Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait d'entendre. Il était impossible que le changement de vie dont elle venait de parler signifiât qu'elle allait se marier, et cependant il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs yeux se rencontrèrent, elle sourit.

«Regardez l'adresse, dît-elle; vous devez connaître l'écriture, mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.»

Il la regarda. C'était une grosse écriture, l'écriture irrégulière et incertaine d'un enfant. Il prit aussitôt la lettre:

«Chère tante Agnès,

Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a été légué et une maison. Nous avons eu du vin et du gâteau pour boire à sa santé. Vous avez notre gouvernante si nous en avions besoin d'une. Nous vous voulons, mais maman n'en sait rien. Venez, s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre gouvernante.

» Votre aimante Lucy qui écrit cela.

» Clara et Blanche ont essayé d'écrire aussi, mais elles sont trop petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la sécher.»

«C'est de votre nièce aînée, dit Agnès à Henry, qui la regardait avec étonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'étais avec leur mère en Irlande, cet automne; elles ne me quittaient pas, ce sont les plus charmants bébés que je connaisse. C'est vrai, le jour où je les ai quittées pour revenir à Londres, j'ai offert d'être leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin, et au moment où vous êtes entré, j'écrivais à leur mère pour le lui proposer de nouveau.

—Sérieusement!» s'écria Henry.

Agnès lui mit sa lettre inachevée dans la main. Elle en avait assez écrit pour prouver qu'elle offrait sérieusement d'entrer dans la maison de M. et Mme Stephen Westwick en qualité de gouvernante. L'étonnement d'Henry ne peut se décrire,

«Ils ne croiront pas que c'est sérieux, dit-il.

—Pourquoi pas? demanda tranquillement Agnès.

—Vous êtes la cousine de mon frère Stephen, vous êtes une vieille amie de sa femme.

-Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants.

—Mais vous êtes leur égale. Rien ne vous oblige à gagner votre vie en donnant des leçons, il est impossible que vous entriez à leur service comme gouvernante.

—Qu'y a-t-il d'impossible à cela? Les enfants m'aiment; leur père m'a donné de nombreuses preuves de véritable amitié et d'estime. Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place; et quant à mon éducation, il faudrait vraiment que je l'aie complètement oubliée pour n'être plus capable d'enseigner à trois petits enfants dont l'aînée n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur égale. N'y a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient les égales des personnes qu'elles servent? Ne savez-vous pas que votre frère est le plus proche héritier du titre? Ne sera-t-il pas lord? Ne me répondez pas! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou raison de me faire gouvernante; attendons que ce soit fait. Je suis fatiguée de mon existence inutile et solitaire, et je veux rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison que je préfère à toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un coup d'oeil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste à stipuler certaines considérations personnelles avant de la terminer. Vous ne connaissez pas aussi bien que moi votre frère et sa femme, si vous doutez de leur réponse. Je crois qu'ils ont assez de courage et de coeur pour me répondre oui.»

Henry se soumit sans être convaincu.

C'était un homme qui détestait toute excentricité en dehors des coutumes et même de la routine. Le changement subit qui allait se produire dans la vie d'Agnès lui donnait quelques craintes. Avec un but à atteindre devant les yeux, elle serait peut-être moins favorablement disposée à l'écouter la prochaine fois qu'il lui ferait sa cour.

Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son coeur était vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec ses nièces, en serait-il de même? Il connaissait assez les femmes pour garder ces craintes égoïstes pour lui seul. Une politique de temporisation était la seule à suivre avec une femme aussi sensitive qu'Agnès. S'il l'offensait, il était perdu. Pour le moment, il se tut sagement et changea de conversation:

«La lettre de ma petite nièce, dit-il, a produit un effet dont l'enfant ne pouvait se douter en écrivant. Elle vient justement de me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.»

Agnès regarda la lettre de l'enfant.

«Comment Lucy a-t-elle pu faire cela?

—La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait un héritage, répondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans la maison?

—Est-ce que ma nourrice a hérité?

—De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agnès, pendant que je vais vous faire voir la lettre.»

Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis qu'Agnès sonnait. Elle revint ensuite près de lui. Un prospectus imprimé, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table, lui frappa les yeux. Il portait en tête: _Palace Hotel company of Venice (limited.) Ces _deux mots, _Palace _et _Venice, _lui rappelèrent aussitôt la visite importune de lady Montbarry.

«Qu'est-ce que cela?» demanda-t-elle en lui tendant le papier et lui montrant le titre.

Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus.

«Une affaire sûrement excellente, dit-il. Les grands hôtels font toujours de l'argent quand ils sont bien administrés. Je connais l'homme qui a été choisi comme gérant, et j'ai en lui une telle confiance que j'ai pris des actions de la compagnie.»

La réponse ne parut pas contenter entièrement Agnès.

«Pourquoi l'hôtel s'appelle-t-il Palace Hotel?» demanda-t-elle.»

Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait cette question.

«Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a loué à Venise; il a été acheté par une compagnie qui en fait un hôtel.»

Agnès s'éloigna en silence et prit une chaise à l'autre extrémité de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus délicats. Il était le plus jeune fils de la famille, et son revenu avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par d'heureuses spéculations. Mais elle, elle était assez déraisonnable pour blâmer la tentation dont il venait de lui parler. Gagner de l'argent avec la maison où son frère était mort.

Incapable de comprendre une semblable pensée, quand il était question d'affaires surtout, Henry recommença à feuilleter ses papiers, attristé par le changement soudain dont il venait de s'apercevoir dans les manières d'Agnès. Juste au moment où il trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un regard sur Agnès, s'attendant à ce qu'elle parlât la première. Mais elle ne leva même pas les yeux quand la nourrice parut. C'était laisser à Henry le soin de dire à la vieille femme pourquoi la sonnette l'avait appelée au salon.

«Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a fait un legs de cent livres sterling.

La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle dit tranquillement:

«Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait?

—Feu mon frère, lord Montbarry.»

Agnès leva aussitôt la tête, semblant pour la première fois s'intéresser à ce qu'on disait. Henry continua:

«Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant à aller toucher l'argent chez lui.»

Dans toutes les classes de la société, la reconnaissance est la plus rare des vertus. Dans la classe à laquelle appartenait la nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de l'homme qui avait trompé et abandonné sa maîtresse.

«Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses vieux domestiques? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de coeur pour s'en souvenir lui-même!»

Agnès intervint aussitôt. La nature, qui abhorre en toutes choses la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, même chez les femmes les plus douces; Agnès, elle aussi, se mettait quelquefois en colère. Elle ne put supporter la façon dont la nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry.

«Si vous avez encore quelque honte, s'écria-t-elle, vous devriez rougir de ce que vous venez de dire! Votre ingratitude m'écoeure. Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien à vous!»

Après cette réflexion significative, qui lui prouvait qu'il avait, lui aussi, perdu dans l'estime d'Agnès, elle quitta la chambre.

La nourrice reçut la verte semonce qui venait de lui être faite plutôt en riant. Quand la porte fut fermée, ce philosophe en jupon fit signe à Henry:

«Il y a un entêtement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle. Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry était un méchant homme, quoiqu'il l'ait trompée. Et maintenant qu'il est mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part comme une fusée, vous venez de le voir. C'est de l'entêtement!_ _Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon!

—Elle ne parait pas vous avoir fâchée, dit Henry.

—Elle? répéta la nourrice avec étonnement; elle, me fâcher! Je l'aime avec sa mauvaise humeur; cela me la rappelle quand elle était bébé. Que le Seigneur la bénisse! Quand je vais aller lui dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre chérie, et me dira: «Nourrice, ne m'en veux pas, je n'étais pas sérieuse tantôt!» À propos de cet argent, monsieur Henry, si j'étais plus jeune, je le dépenserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je l'aurai?

—Placez-la et touchez-en les intérêts, lui dit Henry; tant par an, vous savez?

—Combien aurai-je? demanda la nourrice.

—Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous aurez entre trois et quatre livres par an.»

La nourrice secoua la tête.

«Trois ou quatre livres par an? Cela ne fait pas mon affaire! Je veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce petit peu d'argent. Je n'ai jamais aimé l'homme qui me l'a laissé, bien qu'il soit votre frère. Si je perdais tout demain, cela ne me ferait rien; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours. On dit que vous êtes un spéculateur. Dites-moi une bonne affaire, vous seriez bien aimable! Tout ou rien! Et voilà pour les fonds publics!» ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant ainsi son profond mépris pour un placement garanti à trois pour cent.

Henry montra le prospectus de la Venitian Hotel Company.

«Vous êtes une drôle de vieille femme, dit-il. Tenez, joueuse effrénée, voilà quelque chose pour vous! C'est tout ou rien; mais faites bien attention, il faut garder la chose secrète pour miss Agnès, car je ne suis pas du tout certain qu'elle approuverait le conseil que je vous donne.»

La nourrice prit ses lunettes.

_Six pour cent, garantis, _lut-elle; et les directeurs ont des raisons de croire qu'ils pourront donner prochainement dix pour cent et plus à leurs actionnaires.

«Intéressez-moi dans cette affaire, monsieur Henry! Et pour l'amour de Dieu, partout où vous irez, recommandez l'hôtel à vos amis et tâchez qu'il réussisse.»

La nourrice suivit le conseil que venait de lui donner Henry et eut, elle aussi, son intérêt dans la maison ou était mort lord Montbarry.

Trois jours s'écoulèrent avant qu'Henry pût revoit Agnès. Mais après cet intervalle, le léger nuage qu'il y avait entre eux était entièrement dissipé. Agnès le reçut avec plus d'amabilité que de coutume. Elle semblait de meilleure humeur. Elle avait reçu courrier par courrier une réponse à la lettre qu'elle avait adressée à Mme Stéphen Westwick: son offre avait été acceptée avec joie, mais à une condition, c'est qu'elle resterait d'abord un mois chez les Westwick sans s'occuper de rien; après cela, si réellement elle voulait enseigner aux enfants, elle devrait être gouvernante, tante, cousine, tout en un mot, et elle ne quitterait la famille qu'au cas où elle se marierait, ce dont ses amis d'Irlande ne désespéraient pas.

«Vous voyez que j'avais raison», dit-elle à Henry.

Mais lui n'y croyait pas encore.

«Partez-vous réellement? demanda-t-il.

—Je pars la semaine prochaine.

—Quand vous reverrai-je?

—Vous savez bien que vous êtes toujours le bienvenu chez votre frère. Vous me verrez quand vous voudrez.

Elle lui tendit la main.

—Pardonnez-moi si je vous quitte. Je fais déjà mes malles.»

Henry essaya de l'embrasser en la quittant. Elle se recula vivement.

«Pourquoi pas? Je suis votre cousin, dit-il.

—Je n'aime pas qu'on m'embrasse» répondit-elle.

Henry la regarda sans insister: son refus de lui accorder ce qu'il regardait comme un privilège de cousin lui semblait de bonne augure. C'était indirectement l'encourager comme amoureux.

Le premier jour de la semaine suivante, Agnès quitta Londres pour l'Irlande. Comme on le verra plus tard, ce n'était que le commencement d'un voyage plus long.

L'Irlande devait seulement être sa première étape sur un chemin détourné, chemin qui la conduisit au Palais, à Venise.

TROISIÈME PARTIE

XIII

Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants.

Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de soulagement.

«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini avec cette terrible femme!»

Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir d'Agnès.

Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants, comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une fidèle alliée de sa belle-soeur.

«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de vous écouter, ils le feront.»

Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer, Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir milady.

«Est-ce une femme?

—Oui, madame.»

La jeune lady Montbarry se tourna vers Agnès,

«C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a cherché à découvrir les traces du courrier.

—Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui était avec lady Montbarry à Venise?

—Je vous en supplie, ma chère amie! Ne me parlez jamais de l'horrible veuve de Montbarry en la désignant par le nom que _je _porte maintenant. Stephen et moi nous avons résolu de lui donner désormais le titre qu'elle portait avant d'être mariée. Je suis lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette façon, il n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland était à mon service avant d'entrer chez la comtesse: c'était une véritable femme de confiance, mais elle avait un défaut qui me força à la renvoyer, un caractère insupportable dont on se plaignait continuellement à l'office. Voulez-vous la voir?»

Agnès accepta, espérant en tirer quelque renseignement pour la femme du courrier. L'inutilité de tous les efforts faits pour découvrir les traces de l'homme disparu avait complètement découragé Mme Ferraris, qui s'était résignée peu à peu. Elle avait pris des vêtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que l'inépuisable bonté d'Agnès lui avait procurée à Londres. La dernière chance qu'on eût de pénétrer le mystère de la disparition de Ferraris reposait maintenant tout entière sur ce que la femme qui avait servi en même temps que le courrier allait dire. Pleine d'espérance, Agnès suivit lady Montbarry dans la pièce où attendait Mme Rolland.

C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de la vie, avec des yeux enfoncés, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec un air de soumission absolue dès qu'elles parurent. On voyait du premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa réputation intacte; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe: tout était anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle n'était pas un homme. «Cela va-t-il bien, madame Rolland?

—Pour mon âge, aussi bien que possible.

—Puis-je quelque chose pour vous?

—Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je l'ai servie tant que j'ai été chez elle. On m'offre une place auprès d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue demeurer dans le voisinage.

—Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nièce, une jolie jeune fille, à ce que l'on m'a dit. Mais, madame Rolland, vous m'avez quittée il y a quelque temps déjà, et Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la dernière maîtresse que vous avez servie.»

Un éclair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux enfoncés de Mme Rolland. Elle toussa avant de répondre, comme si le souvenir de sa dernière maîtresse l'étreignait à la gorge.

«J'ai dit à Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier —réellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre présence, madame,—a quitté l'Angleterre pour l'Amérique. Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon plein gré, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me procurer cette place.

—Très bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera demain chez moi jusqu'à deux heures.

—Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame.
Sa nièce, miss Haldane, viendra à sa place si vous le permettez.

—Mais parfaitement. Cette jeune fille est sûre d'être la bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle désire vous parler du courrier qui était au service de feu lord Montbarry à_ _Venise.»

Les sourcils épais de Mme Rolland se froncèrent en signe de mécontentement.

«Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle répondit.

—Vous ne savez peut-être pas ce qui s'est passé après votre départ de Venise? reprit Agnès. Ferraris a quitté le palais secrètement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.»

Mme Rolland ferma mystérieusement les yeux comme pour chasser une vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier perdu.

«Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, répondit-elle avec un ton de basse profonde,

—Vous êtes sévère pour lui,» dit Agnès. Mme Rolland ouvrit soudain les yeux.

«Je ne parle sévèrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais fait, ni avant, ni depuis.

—Qu'a-t-il donc fait?

—Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il s'est permis des libertés avec moi!»

La jeune lady Montbarry se détourna et mit son mouchoir sur sa bouche pour étouffer un éclat de rire.

Mme Rolland continua, paraissant fort étrangement surprise de l'effet que sa réponse avait produit sur Agnès.

«Et quand j'ai insisté pour des excuses, il a eu l'audace, mademoiselle, de me répondre que la vie qu'il menait au palais était horriblement triste et qu'il n'avait pas trouvé d'autre moyen de s'amuser!

—Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agnès. Ferraris ne m'intéresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est marié?

—Je plains sa femme, reprit Mme Rolland.

—Naturellement elle est inquiète de lui, continua Agnès.

—Elle devrait remercier Dieu d'en être débarrassée,» interrompit
Mme Rolland.

Agnès continua.

«Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je désire sincèrement lui être utile en cette circonstance. Avez-vous remarqué quelque chose pendant que vous étiez à Venise, qui explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels termes, par exemple vivait-il avec son maître et sa maîtresse?

—En termes excellents avec sa maîtresse, répondit Mme Rolland, si excellents, qu'ils en étaient tout bonnement répugnants pour une respectable servante anglaise. Elle le poussait à lui raconter toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils étaient égaux. C'était répugnant! Cela n'a pas d'autre nom!

—Et son maître? reprit Agnès. En quels termes était Ferraris avec lord Montbarry?

—Milord vivait constamment enfermé avec ses études et ses peines, répondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour la mémoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en avait à toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. «Si mes moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne me le permettent pas.» Ce furent les dernières paroles qu'il me dit le matin de mon départ. Je ne lui répondis même pas. Après ce qui s'était passé entre nous, je n'étais naturellement pas en fort bons termes avec lui.

-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intéressant sur cette affaire?

—Rien, répondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agnès désappointée.

—Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.»

Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants noirs fanés, en signe d'horreur.

«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma place à cause de ce que j'ai vu…?»

Agnès l'arrêta.

«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris?

—Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot, ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor, le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi, monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez par vous-même, mademoiselle.»

Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme. Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite inutilement pour retrouver le courrier disparu.

Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry, fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la fois de Mme Rolland.

Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats d'enthousiasme.

«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à cheval. À quelle heure vient-elle demain.

—Avant deux heures?

—Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui être présenté!»

Agnès se mit à rire.

«Êtes-vous donc déjà amoureux de miss Haldane?»

Arthur répondit gravement:

«Il n'y a rien de drôle à cela. J'ai passé toute ma journée le long du mur de son jardin à l'attendre. Miss Haldane me rendra le plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

—Comment pouvez-vous dire une folie pareille?» C'était une folie, sans doute. Mais qu'aurait pensé Agnès si elle avait pu se douter que cette réponse la poussait sur le chemin de Venise?

XIV

L'été s'avançait et la transformation du palais vénitien en hôtel moderne touchait à sa fin.

Tout l'extérieur de l'édifice, avec sa belle façade donnant sur le canal, avait été intelligemment conservé. À l'extérieur toutes les pièces avaient été refaites, ou plutôt on en avait diminué les dimensions. Les larges corridors de l'étage supérieur servirent à faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs désireux de dépenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien aménagement que les parquets en losanges et les plafonds délicatement sculptés, en parfait état de conservation; ils n'avaient besoin que d'un nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-là pour augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'hôtel. À l'extrémité du palais, on laissa les pièces qui s'y trouvaient telles quelles.

C'étaient relativement de petites chambres, mais si élégamment décorées qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces pièces formaient les appartements occupés par lord et lady Montbarry et le baron Rivar. La chambre où Montbarry mourut était encore meublée comme une chambre à coucher; elle portait le n° 14. La chambre située au-dessus, dans laquelle le baron s'était installé, avait sur le registre de l'hôtel le n° 38. Avec leurs peintures toutes fraîches, leurs plafonds nettoyés à neuf, une fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacés par de jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient d'être les plus charmantes et les plus confortables de l'hôtel. Quant au rez-de-chaussée, autrefois triste et désert, on en avait fait de splendides salles à manger, des salons de lecture des salles de billard, des fumoirs, véritablement royaux. Les caveaux, semblables à des prisons, étaient maintenant aérés et éclairés comme les constructions les plus récentes; ils étalent changés, comme par le coup de baguette d'une fée, en cuisines, en offices, en glacières et en caves, dignes des hôtels les plus grandioses qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a près de vingt ans.

Un mois avant la fin de ces travaux entrepris à Venise, dans l'hôtel du Palais, Mme Rolland avait déjà sa place chez Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un véritable César féminin, était venue, avait vu et avait vaincu dès sa première visite chez le nouveau lord Montbarry.

Milady et miss Agnès firent autant de compliments d'elle qu'Arthur Barville. Lord Montbarry déclara que c'était la seule jolie femme qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir été peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss Haldane, de son côté, était sortie enchantée de sa première entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances. Le même jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prétexte de savoir si la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood.

En moins d'une semaine, les deux maisons en étaient aux termes les plus amicaux.

Mme Carbury, clouée sur son canapé par une maladie de l'épine dorsale, devait à sa nièce un de ses rares plaisirs, la lecture des romans nouveaux dès leur apparition. Arthur s'aperçut bientôt de ce détail; aussi s'offrit-il volontairement à suppléer miss Haldane. Il avait quelques notions de mécanique, et il perfectionna la chaise articulée sur laquelle reposait Mme Carbury; il inventa différents moyens de la transporter du salon à sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre dame toute gaie. Avec les droits qu'il se créait à la reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il était, Arthur avança rapidement dans les bonnes grâces de la charmante nièce. Quoiqu'il eût soigneusement gardé son secret, elle savait parfaitement—est-il nécessaire de le dire?—qu'il était amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite découvert ses propres sentiments à son égard. Observant les deux jeunes gens comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre préoccupation, la pauvre malade découvrit en miss Haldane des signes non équivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle n'avait encore montrée à aucun de ses nombreux admirateurs. Une fois fixée, Mme Carbury saisit la première occasion favorable pour parler d'Arthur.

«Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur s'en ira.»

Miss Haldane leva tranquillement la tête de son ouvrage. «Il ne va pas nous quitter! s'écria-t-elle.

—Mais, ma chérie, il est déjà resté chez son oncle un mois de plus qu'il ne devait. Son père et sa mère ont naturellement envie de le revoir.»

Miss Haldane répondit aussitôt par une idée qui ne pouvait évidemment germer que dans un esprit troublé par la passion.

«Pourquoi son père et sa mère ne viendraient-ils pas chez lord
Montbarry? La résidence de sir Théodore Barville n'est pas à plus
de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord
Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de cérémonie entre eux.

—Ils peuvent être retenus chez eux, reprit Mme Carbury.

—Mais, ma chère tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons que vous en parliez à Arthur!

—Supposons que _tu _lui en parles, toi?»

Miss Haldane baissa aussitôt la tête sur son ouvrage. Mais sa tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait trahie.

Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit à part et causa avec lui, pendant que sa nièce était au jardin. Le roman nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture à la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin.

Le jour suivant, il écrivit chez lui, et mit dans sa lettre une photographie de miss Haldane. À la fin de la semaine, sir Théodore et lady Barville arrivèrent chez lord Montbarry et purent s'assurer que le portrait qu'on leur envoyé n'avait pas flatté l'original. Ils s'étaient mariés jeunes et, chose étrange, ils n'étaient pas opposés à ce qu'on suivît leur exemple. La question d'âge étant ainsi écartée, les amoureux ne devaient plus rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane était fille unique et possédait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes études et s'était conquis un certain renom à l'Université; mais cela ne suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils aîné de sir Théodore, sa position était déjà du reste assurée. Il était âgé de vingt-deux ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter d'obstacle à la célébration du mariage, qui pouvait avoir lieu vers la première semaine de septembre. Pendant que les jeunes époux feraient à l'étranger l'inévitable voyage de noce, une soeur de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple aussitôt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury.

Tout cela fut décidé au commencement du mois d'août. Vers la même date, les derniers travaux étaient terminés dans le vieux palais à Venise. On sécha les chambres à la vapeur, les caves furent remplies de bon vin, le gérant réunit une armée de domestiques, et on annonça pour le mois d'octobre, dans l'Europe entière, l'ouverture du nouvel hôtel.

XV

Miss Agnès Lockwood à Madame Ferraris. «J'ai promis, ma bonne Émilie, de vous donner quelques détails sur le mariage de M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix jours. Mais j'ai eu tant à faire en l'absence du maître et de la maîtresse de la maison, que je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui.

» Les invitations n'ont été faites qu'aux membres de la famille du mari et de la femme, en raison de la mauvaise santé de la tante de miss Haldane. Du côté de la famille Montbarry, il y avait, outre lord et lady Montbarry, sir Théodore et lady Barville, Mme Narbury, la deuxième soeur de milord comme vous savez, Francis et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistâmes à la cérémonie en qualité de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes filles fort gentilles, cousines de la mariée, se joignirent à nous. Nos robes étaient blanches, avec des garnitures vertes en honneur de l'Irlande. Le marié nous fit à toutes cadeau d'un joli bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux domestiques des deux maisons, à qui l'on avait permis de boire à la santé des nouveaux mariés, à l'autre bout de la salle à manger, vous aurez la liste complète des convives du déjeuner de noce.

» Le temps était magnifique et l'office en musique fut superbe. Quant à la mariée, on ne saurait dire combien elle était belle et combien elle fut charmante et candide pendant toute la cérémonie. Nous fûmes très gais au déjeuner, et les discours ont été fort bien tournés. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant peu changer complètement notre genre de vie.

«Si j'ai bonne mémoire, voici comment il s'exprima: «Nous sommes tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la séparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous? Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous, si vous n'avez pas déjà d'autres engagements, bien entendu, de nous retrouver avec les jeunes mariés avant la fin de leur voyage de noce, et de recommencer le charmant déjeuner que nous venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois à rester seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans le nord de l'Italie, à Venise, par exemple.»

» On applaudit à cette idée, et les applaudissements se changèrent en éclats de rire, grâce… à qui?… à ma chère vieille nourrice. Au moment où M. Westwick prononça le nom de Venise, elle se leva soudain à la table des domestiques, à l'autre bout de la pièce, et cria de toutes ses forces: «Descendez à notre hôtel, mesdames et messieurs! Nous touchons déjà six pour cent de notre argent; et si vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en moins de temps que rien. Demandez plutôt à M. Henry!»

» Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de nous avouer qu'il était actionnaire d'une compagnie qui venait de se former pour exploiter un hôtel à Venise, et qu'il y avait aussi intéressé la nourrice, pour une petite somme, je pense.

» Aussitôt chacun voulut porter le même toast et l'on but: Au succès de l'hôtel de la nourrice, et à une hausse rapide du dividende!

» Peu à peu on en revint à la question plus importante du rendez-vous projeté à Venise; les difficultés commencèrent alors: bien entendu, plusieurs personnes avaient déjà accepté des invitations pour l'automne.

» De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent s'engager à venir. De notre côté, nous étions plus libres. M, Henry Westwick devait aller à Venise avant nous tous pour assister à l'inauguration du nouvel hôtel. Mme Narbury et M. Francis Westwick s'offrirent à l'accompagner; et après quelque hésitation, lord et lady Montbarry s'arrêtèrent à un autre arrangement. Lord Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller jusqu'à Venise, mais lui et sa femme consentirent à suivre Mme Narbury et M. Francis jusqu'à Paris. Il y a cinq jours déjà qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici à ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont supplié bien fort, les pauvres chérubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a pensé qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrès de leurs études et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux fatigues du voyage.

» J'ai reçu ce matin de Cologne une lettre charmante de la mariée.
Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans
détour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en
Irlande, nées sous une bonne étoile, et je crois qu'Arthur
Barville est de celles-là.

» La prochaine fois que vous m'écrirez, j'espère que vous serez en meilleure santé et plus calme, et que votre emploi continuera à vous plaire. Croyez-moi votre sincère amie.

» A. L.»

Agnès venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'aînée de ses petites élèves entra dans la chambre annonçant que le domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant quelque malheur, elle sortit à la hâte.

Le domestique comprit qu'il l'avait effrayée.

«Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hâta-t-il de dire. Milord et milady sont fort bien à Paris. Ils désirent seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les retrouver.»

En même temps il tendait à Agnès une lettre de lady Montbarry.

«Ma chère Agnès,

» Je suis si heureuse de la vie que je mène ici,—il y a six ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyagé—que j'ai fait tous mes efforts pour persuader à lord Montbarry d'aller à Venise. Et, ce qui est bien plus important, j'en suis arrivée à mes fins! Il est maintenant dans sa chambre en train d'écrire les lettres d'excuses aux personnes dont il avait accepté des invitations. Je vous souhaite, ma chère, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour être tout à fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bébés. Bien qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous remettra ces quelques lignes écrites à la hâte, et prendra soin de vous pendant le voyage jusqu'à Paris. Embrassez les enfants pour moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur éducation pour le moment! Faites vos malles immédiatement, ma chérie, et je ne vous en aimerai que mieux.

» Votre amie affectionnée,

» ADELA MONTBARRY.»

Toute troublée, Agnès replia la lettre, et pour se remettre, se réfugia quelques minutes seule dans sa chambre.

Le premier moment de surprise passé, en rentrant en possession d'elle-même, à l'idée d'aller à Venise, elle se souvint des derniers mots prononcés chez elle par la veuve de Montbarry:

«Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»

C'était une coïncidence extraordinaire pour le moins, que la marche des événements dût conduire ainsi, fatalement, Agnès à Venise, surtout après ces paroles!

Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, était-elle toujours en Amérique? Ou bien la marche des événements l'avait elle ramenée, elle aussi, fatalement, à Venise? Agnès se leva honteuse d'avoir songé à tout cela, honteuse de s'être posé de pareilles questions.

Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante des enfants, la préoccupation des préparatifs d'un voyage décidé à la hâte chassa de son esprit, comme elles le méritait, toutes ces absurdes pensées qu'elles avait eues, Agnès se mit à la besogne avec cette ardeur fébrile dont les femmes seules sont capables quand elles font quelque chose qui leur plait. Le même tour, les voyageurs arrivèrent à Dublin à temps pour prendre le bateau d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et lady Montbarry à Paris.

QUATRIÈME PARTIE

XVI

On était seulement au 20 septembre, quand Agnès et les enfants arrivèrent à Paris. Mme Narbury et son frère Francis étaient déjà en route pour l'Italie. Mais le nouvel hôtel ne devait pas être ouvert aux voyageurs avant trois semaines.

C'était Francis Westwick qui était cause de ce départ prématuré.

Comme Henry, son frère cadet, il avait augmenté ses ressources pécuniaires en entreprenant différentes affaires qui toutes, du reste, touchaient à ce qu'on appelle les arts libéraux. Il avait gagné de l'argent d'abord avec un journal hebdomadaire; puis il avait placé ses bénéfices dans un théâtre de Londres. Cette dernière spéculation, dirigée intelligemment, avait prospéré à souhait, grâce à un public enthousiaste.

Cherchant un nouveau succès pour la saison d'hiver, Francis s'était décidé à tâcher de conserver un public déjà blasé en donnant un nouveau genre de ballet de son invention, où l'action d'une pièce à grand spectacle n'aurait rien à souffrir d'un intermède de danse.

Il était maintenant à la recherche de la meilleure danseuse du monde entier. Il voulait une étoile, un phénomène. Ayant entendu parler, par ses correspondants étrangers, de deux femmes qui avaient débuté avec succès, l'une à Milan, l'autre à Florence, il était parti pour ces deux villes, afin de juger par ses propres yeux. De là il devait rejoindre, à Venise, les nouveaux mariés. Une de ses soeurs, qui était veuve, et qui avait à Florence des amis qu'elle désirait revoir, l'accompagna avec plaisir. Les Montbarry restèrent à Paris jusqu'à ce qu'il fût temps de partir pour être exacts au rendez-vous à Venise. Henry les trouva encore en France, quand il arriva de Londres se rendant en Italie pour assister à l'ouverture du nouvel hôtel.

Quoi qu'ait pu lui dire lady Montbarry, il saisit encore cette occasion pour presser Agnès; il ne pouvait choisir un plus mauvais moment. Les plaisirs de Paris, qu'elle ne comprenait pas plus que ceux qui l'entouraient d'ailleurs, la fatiguèrent excessivement. Elle n'était pas malade et elle prenait volontiers sa part des distractions toujours nouvelles qu'offre sans cesse aux étrangers le peuple le plus gai du monde entier, mais rien ne pouvait la tirer de sa torpeur, elle restait toujours sombre et triste malgré tout. Dans cette situation d'esprit, elle n'était pas d'humeur à écouter avec plaisir, ou même avec patience, les amabilités d'Henry; elle refusa donc positivement de l'entendre.

«Pourquoi me rappeler ce que j'ai souffert? lui demanda-t-elle. Ne voyez-vous pas que j'en garderai toute ma vie le souvenir?

—Je croyais connaître un peu les femmes, dit Henry à lady Montbarry, en lui racontant sa déconvenue, mais Agnès est une énigme pour moi, Il y a un an que Montbarry est mort, et elle reste toujours aussi pleine de sa mémoire que s'il était mort en lui restant fidèle. Elle souffre encore plus qu'aucun de nous!

—C'est la meilleure femme de la terre, ne l'oubliez pas, répondit lady Montbarry, et vous lui pardonnerez. Une femme comme Agnès peut-elle donner son amour ou le refuser suivant les circonstances? Parce que l'homme qu'elle avait choisi était indigne d'elle, n'en est-il pas moins resté l'époux de son coeur? Si peu qu'il l'ait mérité, elle a été pendant qu'il vivait sa plus sincère et sa meilleure amie; maintenant qu'il n'est plus, elle reste toujours, et c'est son devoir, sa plus sincère et sa meilleure amie. Si vous l'aimez réellement, attendez, et reposez-vous en sur vos deux plus fidèles alliés: le temps et moi. Voici mon avis, voyez vous-même si ce n'est pas le meilleur que je puisse vous donner. Continuez demain votre voyage pour Venise, et quand vous quitterez Agnès, parlez-lui comme s'il ne s'était rien passé entre vous.»

Henry suivit sagement ce conseil.

Comprenant sa réserve, Agnès se montra fort amicale et presque gaie. Quand il s'arrêta à la porte pour la voir une dernière fois, elle détourna vivement la tête pour lui cacher son visage. Était-ce bon signe?

«Mais certainement, affirma lady Montbarry en accompagnant Henry jusqu'au bas de l'escalier. Écrivez-nous quand vous serez à Venise. Nous attendrons ici des lettres d'Arthur et de sa femme, et nous fixerons notre départ pour l'Italie d'après ce qu'ils nous diront.»

Une semaine se passa sans lettre d'Henry. Quelques jours après, on reçut une dépêche de lui. Elle était datée de Milan et non de Venise; elle ne contenait que cette phrase vraiment étrange: