«J'ai quitté l'hôtel. Serai de retour à l'arrivée d'Arthur et de sa femme. Adressez, en attendant, Albergo Reale, Milan.»
Henry préférait Venise à toute autre ville de l'Europe, aussi avait-il pris ses dispositions pour y rester jusqu'à ce que toute la famille fût réunie. Quel événement inattendu avait donc pu le forcer à changer ainsi ses plans, et pourquoi ne donnait-il aucune explication? Pourquoi ne disait-il pas la raison de son changement subit d'itinéraire?
La suite l'apprendra.
XVII
L'hôtel du palais, qui voulait faire sa clientèle surtout parmi les voyageurs anglais et américains, célébra bien entendu l'ouverture de ses portes par un grand banquet où l'on prononça force discours.
Henry Westwick arriva à Venise juste pour prendre le café avec les invités et fumer quelques cigares.
À la vue des splendeurs des salles de réception, frappé surtout par l'habile mélange de confort et de luxe qui régnait dans les chambres à coucher, il commença à trouver fort sérieuse la plaisanterie de la vieille nourrice sur le dividende futur de dix pour cent. L'hôtel débutait bien. On avait fait tant de réclames en Angleterre et à l'étranger que tout le monde connaissait la maison avant d'y être descendu. Henry ne put obtenir qu'une des petites chambres de l'étage supérieur, encore ne la lui donna-t-on que grâce à un heureux hasard, la personne qui l'avait retenue par lettre ne pouvant venir. Il montait chez lui fort heureux d'aller s'étendre dans un lit, quand un nouvel incident vint changer les projets qu'il faisait pour la nuit, en le conduisant dans une autre chambre bien meilleure que la première. Se dirigeant tranquillement vers les régions élevées où on l'avait relégué, l'attention d'Henry fut appelée par une voix en colère qui, avec le fort accent de la Nouvelle-Angleterre, s'élevait contre une des plus grandes privations dont puisse être affligé un libre citoyen de la libre Amérique: la privation du gaz dans sa chambre à coucher.
Les Américains sont sûrement le peuple le plus hospitalier de la terre. Ils sont aussi, dans certains cas, d'un caractère fort agréable et des plus patients. Mais enfin, ils sont hommes comme les autres humains, et la patience d'un Américain a des limites, surtout quand il s'agit d'une bougie dans une chambre à coucher. Le naturel des États-Unis, dont nous parlons maintenant, se refusa à croire que sa chambre à coucher fût complètement terminée parce qu'elle ne possédait pas un bec de gaz.
Le gérant eut beau lui montrer les fines sculptures artistiques remises à neuf et redorées partout, sur les murs et le plafond; il fit son possible pour expliquer que la combustion du gaz les salirait sûrement en quelques mois. Tout cela fut peine perdue; le voyageur répondit que c'était fort bien, mais qu'il ne comprenait pas, lui, toutes ces oeuvres d'art. Il était habitué à une chambre à coucher au gaz, c'est ce qu'il voulait et ce qu'il tenait à avoir. Le gérant lui offrit obligeamment de demander à une autre personne, qui occupait à l'étage au-dessous une chambre éclairée tout entière au gaz, de la lui abandonner. En entendant cela, Henry, qui était tout prêt à changer une petite chambre à coucher contre une grande, s'offrit à faire l'échange. L'excellent naturel des États-Unis lui donna sur-le-champ une poignée de main.
«Vous aimez probablement les arts, monsieur, dit-il, et vous comprendrez sans doute les beautés de ces décorations.»
Henry regarda le numéro de sa nouvelle chambre. C'était le numéro 14.
Tombant de fatigue et de sommeil, il espérait naturellement passer une bonne nuit. D'une excellente santé, Henry dormait tout aussi bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre chambre; néanmoins, sans la moindre raison, son attente fut déçue. Le lit luxueux, la chambre bien aérée, le charme délicieux de Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux sommeil, mais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible sentiment de malaise le tint éveillé jusqu'au jour. Il descendit dans le café aussitôt que les gens de l'hôtel furent sur pied, il commanda à déjeuner.
Un autre changement se fit encore en lui dès que le repas fut servi; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il était sans appétit. Une excellente omelette, des côtelettes cuites à point, il renvoya tout sans y goûter, lui dont l'appétit était toujours égal, lui qui s'accommodait de tout.
La journée s'annonçait belle et brillante.
Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido.
Dehors, à l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il n'avait pas quitté l'hôtel depuis dix minutes qu'il s'endormait profondément dans la gondole. Il se réveilla au moment de débarquer, se jeta à l'eau et goûta le plaisir d'un bain en pleine Adriatique. Il y avait seulement à cette époque-là un pauvre petit restaurant dans l'île; mais l'appétit lui était revenu, et Henry était prêt à manger n'importe quoi; il avala ce qu'on lui servit comme un homme affamé. En y réfléchissant, il ne pouvait comprendre qu'il eût renvoyé l'excellent déjeuner de l'hôtel.
Il rentra à Venise et passa la journée dans les galeries de tableaux et dans les églises. Vers six heures sa gondole le ramena, toujours avec un fort bon appétit, à l'hôtel, où il devait dîner à table d'hôte avec un compagnon de voyage qu'il avait invité.
Tous ceux qui prirent part au dîner y firent honneur, à l'exception d'une seule personne. Au grand étonnement d'Henry, l'appétit avec lequel il était entré à l'hôtel le quitta soudain, sans aucune cause, dès qu'il fut à table. Il but quelques gorgées de vin, mais ne put absolument rien manger.
«Que pouvez-vous bien avoir? lui demanda son compagnon de voyage.
—Je n'en sais pas plus que vous», répondit-il en toute sincérité.
Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et confortable chambre à coucher. Le résultat de cette deuxième expérience fut semblable au premier: il ressentit encore la même sensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore une fois il essaya de déjeuner, mais l'appétit lui fit toujours défaut!
Cette dernière expérience était trop extraordinaire pour que Henry n'en parlât pas. Il raconta le fait à ses amis dans la salle publique, devant le gérant. Plein de zèle pour défendre son hôtel, le gérant, blessé de voir la mauvaise réputation qu'on faisait à son numéro 14, invita les personnes présentes à visiter la chambre à coucher de M. Westwick et à décider si c'était bien à elle que M. Westwick devait ses deux nuits d'insomnie. Il en appela surtout à un monsieur à cheveux gris invité à déjeuner par un voyageur anglais.
«C'est le docteur Bruno, le premier médecin de Venise, dit-il. Je le supplie de dire s'il y a quelque chose de malsain dans la chambre de M. Westwick.»
En entrant au numéro 14, le médecin regarda autour de lui avec un certain étonnement, que remarquèrent tous ceux qui l'accompagnaient.
«La dernière fois que je suis entré dans cette chambre, dit-il, ce fut pour une triste chose. C'était avant que le palais ne fût transformé en hôtel. Je soignais un gentilhomme anglais qui mourut ici.»
Une des personnes présentes demanda le nom du gentilhomme. Le docteur Bruno répondit, sans se douter qu'il était devant le frère de la personne morte:—Lord Montbarry.
Henry quitta tranquillement la chambre sans dire un mot à personne.
Ce n'était pas, dans le sens exact du mot, un homme superstitieux. Mais il sentit néanmoins une répugnance invincible à rester dans cet hôtel. Il résolut de quitter Venise. Demander une autre chambre, c'était, il le voyait bien, froisser le gérant: quitter l'hôtel et aller dans un autre, ce serait décrier ouvertement un établissement au succès duquel il était intéressé.
Il laissa donc pour Arthur Barville un mot dans lequel il disait qu'il était parti jeter un coup d'oeil sur les lacs italiens, et qu'une ligne adressée à son hôtel à Milan suffirait pour le faire revenir. Dans l'après-midi, il prit le train de Padoue, dîna avec son appétit accoutumé et dormit aussi bien que d'habitude.
Le lendemain, deux personnes complètement étrangères à la famille Montbarry, un monsieur et sa femme, qui retournaient en Angleterre par la route de Venise, arrivèrent à l'hôtel du Palais et occupèrent le numéro 14.
Fort inquiet des ennuis que lui avait déjà valus une de ses meilleures chambres à coucher, le gérant saisit l'occasion qui se présenta de demander aux nouveaux voyageurs comment ils avaient trouvé leur chambre. Il put juger combien ils étaient satisfaits en les voyant rester à Venise un jour de plus qu'ils n'avaient d'abord projeté, rien que pour jouir plus longtemps de l'excellente installation du nouvel hôtel.
«Nous n'avons rien trouvé de semblable en Italie, dirent-ils, vous pouvez donc être certain que nous vous recommanderons à tous nos amis.»
Quand le numéro 14 fut de nouveau vacant, une dame anglaise, voyageant avec sa femme de chambre, arriva et, après avoir visité la chambre, la retint sur-le-champ.
Cette dame était Mme Narbury. Elle avait laissé Francis Westwick à Milan, en train de négocier l'engagement à son théâtre, d'une nouvelle danseuse de la Scala.
N'ayant pas de nouvelles contraires, Mme Narbury supposait qu'Arthur Barville et sa femme étaient déjà à Venise.
L'expérience que fit Mme Narbury du numéro 14 différa complètement de celle qu'avait fait son_ _frère Henry de cette même chambre.
Elle s'endormit aussi vite que d'habitude, mais son sommeil fut troublé par une succession de rêves affreux; la figure qui jouait le rôle principal dans chacun d'eux était celle de son frère mort, le premier lord de_ _Montbarry.
Elle le vit mourant dans une affreuse prison; elle le vit poursuivi par des assassins et expirant sous leurs coups; elle le vit se noyer dans les profondeurs insondables d'une eau sombre; elle le vit dans un lit en flammes, comme sur un bûcher; elle le vit fasciné par une misérable créature, boire le breuvage qu'elle lui présentait et mourir empoisonné. L'horreur de ces rêves fit un tel effet sur elle qu'elle se leva avec le jour, n'osant plus rester dans son lit. Autrefois, de toute la famille, c'était elle seule qui avait vécu en bons termes avec lord Montbarry. Son autre frère et ses soeurs étaient toujours en discussion avec lui, et sa mère avoua que de tous ses enfants, son fils aîné était celui qu'elle aimait le moins.
Assise près de la fenêtre de sa chambre et regardant le lever du soleil, Mme Narbury, une femme pleine de sens et d'énergie cependant, frémissait de terreur en récapitulant chacun de ses rêves.
Lorsque sa femme de chambre entra à son heure habituelle et remarqua qu'elle avait mauvaise mine, elle lui donna la première raison qui lui vint à l'esprit. Cette domestique était si superstitieuse qu'il aurait été fort maladroit de lui dire la vérité. Mme Narbury répondit simplement qu'elle n'avait pas trouvé le lit à son goût, à cause de sa grande dimension. Elle était accoutumée chez elle, comme sa femme de chambre le savait, à coucher dans un petit lit.
Informé de ce fait dans le courant de la journée, le gérant vint lui dire qu'il regrettait de ne pouvoir offrir qu'un moyen d'éviter cet inconvénient. C'était de changer de chambre et d'en prendre une autre portant le n° 38, située immédiatement au-dessus de celle qu'elle désirait quitter.
Mme Narbury accepta.
Elle était maintenant sur le point de passer la seconde nuit dans la chambre occupée autrefois par le baron Rivar.
Une fois de plus, elle s'endormit comme d'habitude. Et une fois de plus, les affreux rêves de la première nuit vinrent épouvanter son esprit, reparaissant l'un après l'autre dans le même ordre. Cette fois-ci, ses nerfs déjà fort surexcités ne purent supporter cette nouvelle secousse. Elle jeta sur ses épaules sa robe de chambre, et sortit à la hâte au milieu de la nuit. Le garçon de service, réveillé par le bruit qu'elle fit en ouvrant et en refermant la porte, la vit se précipiter tête baissée en bas de l'escalier, à la recherche du premier être qu'elle rencontrerait pour lui tenir compagnie.
Fort surpris par cette nouvelle manifestation de la fameuse excentricité anglaise, l'homme consulta le registre de l'hôtel et conduisit la dame en haut, à la chambre occupée par sa domestique.
Elle ne dormait pas, et, chose plus étonnante, elle n'était même pas déshabillée. Elle reçut sa maîtresse sans le moindre signe d'étonnement.
Quand elles furent seules et quand Mme Narbury l'eut, comme il le fallait bien, mise dans sa confidence, la femme de chambre fit une fort étrange réponse:
«J'ai parlé de l'hôtel ce soir, au souper des domestiques, dit-elle; celui qui sert un des messieurs qui restent ici a entendu dire que feu lord Montbarry est la dernière personne qui ait habité le palais avant sa transformation en hôtel. La chambre dans laquelle il est mort est celle où vous avez dormi la nuit dernière. Votre chambre de ce soir est juste au-dessus. Je n'ai rien dit de peur de vous effrayer. Pour ma part, j'ai passé la nuit comme vous voyez, la lumière allumée et lisant ma Bible. À mon avis, aucun membre de votre famille ne peut espérer être heureux ou même tranquille dans cette maison.
—Que voulez-vous dire?
—Laissez-moi, s'il vous plaît, m'expliquer, madame. Quand M. Henry Westwick est venu ici, je tiens encore cela du même domestique, il a occupé comme vous, sans le savoir, la chambre où est mort son frère. Pendant deux nuits, il n'a pu fermer les yeux. Il n'y avait cependant aucune raison à cela; le domestique l'a entendu dire à des messieurs, au café, qu'il n'avait pu dormir et qu'il s'était trouvé tout mal à son aise. Mais, bien plus encore, quand le jour vint, il ne put même pas manger sous ce toit maudit. Vous pouvez rire de moi, madame, mais une servante peut aussi avoir son opinion, c'est qu'il est arrivé ici quelque chose à milord, qu'aucun de nous ne sait. Son fantôme erre tristement jusqu'à ce qu'il puisse le dire, et les membres de sa famille sont les seuls auxquels sa présence se révèle. Vous le reverrez tous encore peut-être. Ne restez pas davantage, je vous en prie, dans cette affreuse maison! Pour moi, je ne voudrais pas y passer une autre nuit, non, pas pour tout l'or du monde!»
Mme Narbury calma l'esprit de sa servante et la rassura sur ce dernier point.
«Je n'ai pas la même opinion que vous, répondit-elle gravement.
Mais je voudrais parler à mon frère de tout ce qui est arrivé.
Nous allons retourner à Milan.»
Quelques heures s'écoulèrent nécessairement avant qu'elles pussent quitter l'hôtel par le premier train du matin.
Dans l'intervalle, la femme de chambre de Mme Narbury trouva moyen de raconter _confidentiellement _au domestique ce qui s'était passé entre elle et sa maîtresse. Ce dernier avait aussi des amis auxquels il redit à son tour et _confidentiellement _toute l'histoire. En peu de temps l'affaire, passant de bouche en bouche, arriva aux oreilles du gérant. Il comprit que l'avenir de l'hôtel était en péril, à moins qu'on ne fît quelque chose pour effacer la réputation de la chambre numéro 14.
Des voyageurs anglais, connaissant par coeur l'almanach de la noblesse de leur pays, lui apprirent qu'Henry Westwick et Mme Narbury n'étaient pas les seuls membres de la famille Montbarry. La curiosité pouvait en amener d'autres à l'hôtel, surtout après ce qui venait de se passer. L'imagination du gérant trouva aisément un moyen habile de les dérouter dans ce cas-là. Les numéros de toutes les chambres étaient émaillés en bleu, sur des plaques blanches, vissées aux portes. Il ordonna qu'on fit faire une nouvelle plaque portant le numéro 13 _bis, _et il conserva la chambre vide jusqu'au moment où la plaque fut prête. Puis on mit le nouveau numéro à la chambre; le numéro 14 enlevé fut placé sur la porte de la propre chambre du gérant, au deuxième étage, chambre qui, n'étant pas à louer, n'avait pas été numérotée auparavant. Le numéro 14 disparut donc ainsi à tout jamais des livres de l'hôtel, comme numéro d'une chambre à louer.
Après avoir prévenu les domestiques de ne pas jaser avec les voyageurs, au sujet du numéro changé, sous peine d'être immédiatement renvoyés, le gérant se frotta les mains, heureux d'avoir fait son devoir envers ses patrons.
«Maintenant, pensa-t-il en lui même, avec un sentiment de triomphe excusable après tout, que la famille entière vienne ici, nous sommes de force à lutter avec elle.»
XVIII
Avant la fin de la semaine, le gérant de l'hôtel se trouva une fois de plus en relation avec un membre de la famille. Une dépêche arriva de Milan, annonçant que Francis Westwick serait à Venise le lendemain, et qu'il désirait qu'on lui réservât, si cela était possible, le n° 14 du premier étage.
Le gérant réfléchit quelques instants avant de donner ses ordres.
La chambre numérotée à nouveau avait été occupée en dernier lieu par un Français, Elle devait être encore louée le jour de l'arrivée de M. Francis Westwick, mais elle serait vide le jour suivant.
Fallait-il conserver la chambre pour M. Francis? Et quand il aurait passé une bonne et excellente nuit dans la chambre 13 _bis, _lui demander devant témoins comment il s'était trouvé dans sa chambre à coucher? Dans ce cas, si la réputation de la chambre était encore discutée, elle serait vengée par la réponse même d'une personne de la famille qui, la première, avait fait le mauvais renom du n° 14. Après avoir pensé à tout cela, le gérant se décida à tenter l'expérience et donna des ordres pour que le 13 _bis _soit réservé.
Le lendemain, Francis Westwick arriva en excellente disposition d'esprit. Il avait fait signer un engagement à la danseuse la plus connue d'Italie; il avait confié Mme Narbury aux soins de son frère Henry, qui l'avait rejoint à Milan, et il était entièrement libre d'essayer tant qu'il le voudrait l'influence extraordinaire que le nouvel hôtel exerçait sur ses parents.
Quand son frère et sa soeur lui racontèrent ce qui leur était arrivé, il déclara aussitôt qu'il irait à Venise dans l'intérêt de son théâtre. Il voyait dans ce qu'on lui disait les éléments mêmes d'un drame où paraîtraient des fantômes. Il trouva en chemin de fer le titre:
L'HÔTEL hanté,
«Affichez cela en lettres rouges de six pieds de haut, sur un fond noir, dans tout Londres, et soyez sûr que le public viendra en foule!» disait-il.
Reçu avec une attention pleine de politesse par le gérant,
Francis, en entrant dans l'hôtel, éprouva un désappointement.
«Il y a erreur, monsieur; nous n'avons pas de chambre portant le numéro 14 au premier étage. La chambre qui a ce numéro est au deuxième étage; elle a toujours été occupée par moi, depuis le jour de l'ouverture de l'hôtel. Peut-être voulez-vous parler du numéro 13 _bis, _au premier étage? Elle sera à votre disposition demain,—une chambre charmante. En attendant, ce soir, nous ferons de notre mieux pour vous contenter.»
Le directeur d'un théâtre à succès est probablement le dernier homme du monde qui soit capable d'avoir une bonne opinion de ses semblables. Aussi Francis prit-il le gérant pour un farceur et l'histoire du numéro des chambres pour un mensonge.
Le jour de son arrivée, il dîna seul avant l'heure de la table d'hôte, afin de pouvoir questionner le garçon à son aise, sans être entendu de personne. La réponse qu'on lui fit lui prouva que le numéro 13 _bis _occupait bien exactement dans l'hôtel la place que lui avaient désignée son frère et sa soeur comme celle du numéro 14.
Il demanda ensuite la liste des visiteurs, et trouva que le monsieur français qui occupait alors le numéro 13 _bis _était le propriétaire d'un théâtre de Paris qu'il connaissait personnellement.
Était-il en ce moment à l'hôtel? Il était sorti et serait certainement de retour pour la table d'hôte.
Quand le dîner fut terminé, Francis entra dans la salle et fut reçu à bras ouverts par son collègue parisien. «Venez fumer un cigare dans ma chambre, lui dit-il amicalement. Je veux savoir si vous avez réellement engagé cette femme à Milan.»
Francis put ainsi comparer l'intérieur de la chambre avec ce qu'on lui en avait dit à Milan.
Arrivant à la porte, le Français se souvint qu'il avait un compagnon de voyage.
«Mon peintre de décors est ici avec moi, dit-il, à la recherche Je sujets. C'est un excellent garçon qui regardera comme une faveur que nous lui proposions de venir avec nous. Je vais charger un domestique de le lui dire quand il rentrera.»
Il tendit sa clef à Francis:
«Je vous rejoins dans un instant. C'est au bout du corridor, 13 bis.»
Francis entra seul dans la chambre. Il y avait aux murs et au plafond des ornements pareils à ceux dont on lui avait parlé. Il venait à peine de faire cette remarque, lorsqu'une sensation fort désagréable le frappa soudain.
Une odeur révoltante, une odeur toute nouvelle pour lui, une odeur qu'il n'avait jamais sentie jusque-là, le saisit à la gorge.
C'était un amalgame de deux odeurs d'une essence particulière et qui, quoique mélangées, étaient perceptibles chacune séparément. Cette étrange exhalaison consistait en une senteur légèrement aromatique et cependant fort désagréable avec une odeur moins pénétrante, mais si nauséabonde que Francis dut ouvrir la fenêtre pour respirer l'air frais, incapable de supporter un instant de plus cette horrible atmosphère.
Le directeur français rejoignit son collègue anglais avec un cigare déjà allumé. Il recula d'étonnement à la vue, terrible en général pour ses compatriotes, d'une fenêtre ouverte.
«Vous autres Anglais vous êtes vraiment fous avec vos idées sur l'air pur! s'écria-t-il. Nous allons mourir de froid.»
Francis se retourna et le regarda avec des yeux étonnés.
«Sérieusement, ne sentez-vous pas l'odeur qu'il y a dans la chambre? demanda-t-il.
—Quelle odeur? reprit son confrère. Je ne sens que mon cigare qui est excellent. En voulez-vous un? Mais pour Dieu! Fermez la fenêtre!»
D'un geste Francis refusa le cigare.
«Je vous demande pardon, dit-il, je me sens mal à mon aise et tout étourdi; il vaut mieux que je m'en aille.» Il mit son mouchoir sur sa bouche et se dirigea vers la porte.
Le Français suivit chacun des mouvements de Francis avec un tel étonnement qu'il oublia tout à fait d'empêcher l'air du soir de continuer à entrer.
«Est-ce vraiment si horrible que cela? demanda-t-il.
-C'est horrible! murmura Francis derrière son mouchoir. Je n'ai jamais rien senti de pareil.»
On frappa à la porte: c'était le peintre en décors. Son directeur lui demanda aussitôt s'il y avait une odeur quelconque dans la chambre.
«Je sens votre cigare qui doit être délicieux; offrez m'en un tout de suite!
—Attendez un peu. Outre mon cigare, sentez-vous autre chose, quelque chose d'horrible, d'abominable, d'indescriptible, quelque chose que vous n'avez jamais, mais jamais senti auparavant?»
Le peintre parut confondu par l'énergique véhémence des paroles qu'il venait d'entendre.
«Votre chambre est aussi fraîche et aussi saine que possible»; et en disant cela il se retourna avec étonnement du côté de Francis Westwick qui, debout dans le corridor, regardait l'intérieur de la chambre à coucher avec un sentiment de dégoût non déguisé.
Le directeur parisien s'approcha de son collègue anglais et le regarda d'un air inquiet.
«Vous voyez, mon ami, nous voici deux ici avec d'aussi bons nez que le vôtre et nous ne sentons rien. Si vous voulez inviter d'autres témoignages, regardez; voici d'autres nez encore, et il montrait deux petites filles anglaises jouant dans le corridor. La porte de ma chambre est grande ouverte et vous savez avec quelle rapidité une odeur se propage. Maintenant écoutez; je vais faire appel à ces nez innocents dans la langue de leur île brumeuse:— Mes petits amours, est-ce que cela sent mauvais ici, hein?»
Les enfants éclatèrent de rire et s'empressèrent de répondre:
«Non.
—Vous le voyez, mon bon Westwick, c'est clair, reprit le Français dans sa langue à lui cette fois. Je vous plains de tout mon coeur, croyez-moi, allez voir un médecin, car il y a sûrement quelque chose de dérangé dans votre pauvre nez.»
Après lui avoir donné cet avis charitable, il rentra dans sa chambre et ferma toute entrée à la brise fraîche avec un soupir de contentement. Francis quitta l'hôtel et suivit la route qui conduisait à la place Saint-Marc. L'air de la nuit le remit bientôt. Il put allumer alors un cigare et se mit à songer, à ce qui venait d'arriver.
XIX
Évitant la foule sous les colonnades, Francis longea lentement la place enveloppée par un clair de lune naissant.
Sans s'en douter, il était un véritable matérialiste. L'étrange impression qu'il avait ressentie dans cette chambre, l'effet qu'elle avait produit sur les autres parents de son frère défunt n'eut aucune influence sur l'esprit de cet homme, qui se croyait plein de bon sens.
«Peut-être bien mon imagination a-t-elle plus d'empire sur moi que je ne le pensais, se dit-il; tout cela peut bien n'être qu'un tour de sa façon, mais mon ami peut ne pas se tromper aussi; est-ce qu'il faudrait vraiment que je voie un médecin? Suis-je malade? Je ne le crois pas, mais enfin ce n'est pas une raison. Je ne vais pas coucher dans cette affreuse chambre ce soir. Je puis bien attendre jusqu'à demain pour décider si je dois voir un médecin. En tous cas, l'hôtel ne me semble pas devoir me fournir un sujet de pièce. L'odeur effrayante d'un fantôme invisible peut être une idée parfaitement nouvelle. Mais si je la mets à exécution, si je l'applique au théâtre, je ferai fuir le public entier. >»
Comme il en arrivait à terminer ses réflexions par cette plaisanterie, il aperçut une dame entièrement vêtue de noir, qui semblait l'observer.
«Monsieur Francis Westwick, monsieur? Est-ce que je me trompe? lui demanda cette dame en le regardant.
—Oui, madame, en effet, c'est mon nom. Puis-je demander à qui j'ai l'honneur de parler?
—Nous ne sommes rencontrés qu'une fois, quand feu votre frère me présenta aux membres de sa famille. Avez-vous donc tout à fait oublié mes grands yeux noirs et ce teint pâle que vous avez déclaré hideux, m'a-t-on dit?»
Tout en parlant, elle souleva son voile et se tourna de manière à ce que les rayons de la lune éclairassent en plein son visage.
Francis reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'il haïssait le plus cordialement de toutes, la veuve de son frère défunt, le premier lord Montbarry. Il fronça les sourcils en la regardant; son habitude des coulisses, les innombrables répétitions auxquelles il avait assisté et où les actrices avaient mis sa patience à une rude épreuve, l'avaient accoutumé à parler rudement aux femmes qu'il n'aimait pas.
«Je me souviens parfaitement de vous, dit-il. Je vous croyais en
Amérique!»
Elle ne fit aucune attention au ton désagréable qu'il avait pris, mais lorsqu'il leva son chapeau pour la quitter, elle l'arrêta.
«Laissez-moi vous accompagner un instant, répondit-elle tranquillement. J'ai quelque chose à vous dire.
—Je fume, reprit-il, en lui montrant son cigare.
—La fumée ne me gêne pas.».
Après cela, il n'y avait qu'à s'incliner à moins d'être un véritable brutal. Il se résigna avec autant de bonne grâce que possible.
» Eh bien, voyons, que voulez-vous?
—Vous allez le savoir tout de suite, monsieur Westwick, laissez-moi vous faire connaître avant ma position. Je suis seule au monde. À la mort de mon mari est venue s'ajouter maintenant une autre douleur, la perte de mon compagnon de voyage en Amérique, de mon frère, le baron Rivar.»
La réputation du baron et les doutes que la médisance avait jetés sur ses relations avec la comtesse étaient bien connus de Francis.
«Il a été tué à une table de jeu, demanda-t-il brutalement.
—La question ne m'étonne pas de votre part, dit-elle avec ce ton ironique qu'elle prenait en certaines circonstances. En qualité d'enfant de l'Angleterre, pays des courses de chevaux, vous vous y connaissez en fait de jeu. Mon frère n'est pas mort de mort violente, monsieur Westwick. Il a succombé comme bien d'autres malheureux à une épidémie de fièvre qui régnait dans une ville de l'Est qu'il visitait. Le chagrin que m'a causé sa mort m'a rendu les États-unis insupportables. J'ai pris le premier steamer faisant voile de New-York, un vaisseau français qui m'a amenée au Havre. J'ai continué mon voyage solitaire vers le sud de la France et je suis venue à Venise.»
Qu'est-ce que tout cela me fait, se dit en lui-même Francis.
Elle s'arrêta, attendant qu'il parlât.
«Ah! Alors vous êtes venue à Venise, dit-il négligemment, et pourquoi?
—Parce que je n'ai pas pu faire autrement, répondit-elle.»
Francis la regarda avec une curiosité railleuse. «C'est drôle, fit-il, pourquoi ne pouviez-vous pas faire autrement?
—Les femmes, vous le savez, suivent toujours leur premier mouvement, répondit-elle. Supposons que ce soit un coup de tête? Et cependant c'est ici le dernier endroit du monde où je voudrais me trouver. Des souvenirs que j'exècre s'y rattachent dans mon esprit. Si j'avais une volonté bien à moi, je n'y serais jamais revenue. Je déteste Venise. Néanmoins, vous le voyez, je suis ici. Avez-vous jamais rencontré une femme aussi peu raisonnable. Jamais, j'en suis sûre!»
Elle s'arrêta et le regarda un moment, puis soudain changeant de ton:
«Quand attend-on miss Agnès Lockwood?»
Il n'était pas facile de prendre Francis à l'improviste, mais cette question extraordinaire le surprit.
«Comment diable savez-vous que miss Lockwood doit venir à Venise?
Elle se mit à rire d'un rire amer et moqueur.
«Mettons que je l'ai deviné!»
Le ton de son interlocutrice, ou peut-être le défi audacieux qui brillait dans ses yeux fit monter la colère au front de Francis Westwick.
«Lady Montbarry!… commença-t-il.
—Arrêtez! interrompit-elle, la femme de votre frère Stephen s'appelle maintenant lady Montbarry. Je ne partage mon titre avec aucune femme. Appelez-moi par mon nom, le nom que je portais avant d'avoir commis la faute d'épouser votre frère. Appelez-moi, s'il vous plaît, la comtesse Narona.
—Comtesse Narona, reprit Francis, si vous avez l'intention de vous moquer du monde, vous vous êtes trompée d'adresse. Parlez-moi clairement ou laissez-moi vous souhaiter le bonsoir.
-Si vous désirez garder secrète l'arrivée de miss Lockwood à
Venise, soyez clair, vous aussi, monsieur Westwick, et dites-le.»
Elle voulait évidemment l'irriter, et elle y réussit.
«Mais c'est de la folie, s'écria-t-il avec colère. Le voyage de mon frère n'est un secret pour personne. Il amène miss Lockwood avec lady Montbarry et ses enfants. Puisque vous paraissez si bien informée, vous savez peut-être pourquoi elle vient à Venise?»
La comtesse était redevenue soudain toute pensive. Elle ne répondit pas.
Ils avaient atteint dans leur étrange promenade une des extrémités de la place; ils étaient maintenant debout devant l'église Saint-Marc. Le clair de lune qui frappait en plein était assez lumineux pour montrer toutes les beautés de l'édifice dans les moindres détails de son architecture si variée. On voyait même les pigeons de Saint-Marc, dormant en ligne serrée sur la corniche du porche.
«Je n'ai jamais vu la vieille église si belle par le clair de lune, dit tranquillement la comtesse se parlant à elle-même plutôt qu'à Francis. Adieu, Saint-Marc, je ne te reverrai plus.»
Elle s'éloigna de l'église et vit Francis qui l'écoutait avec un regard étonné.
«Non, continua-t-elle, reprenant tout à coup le fil de la conversation, je ne sais pas pourquoi miss Lockwood vient ici; je sais seulement que nous devons nous rencontrer à Venise.
—Vous vous êtes donné rendez-vous?
—C'est la destinée qui le veut, répondit-elle la tête penchée sur sa poitrine et les yeux à terre.»
Francis éclata de rire.
«Ou si vous aimez mieux, reprit-elle aussitôt, c'est le hasard qui le veut, comme disent les imbéciles.»
Avec sa logique ordinaire, Francis répondit:
«Le hasard prend un drôle de chemin pour vous conduire au rendez-vous. Nous avons tout arrangé pour nous rencontrer à l'hôtel du Palais. Comment se fait-il que votre nom ne soit pas sur la liste des voyageurs. La destinée aurait dû vous amener aussi à l'hôtel du Palais.»
Elle baissa vivement son voile.
«La destinée le peut encore maintenant: hôtel du Palais? répéta-t-elle se parlant toujours à elle-même. L'enfer d'autrefois devenu le purgatoire d'aujourd'hui; c'est l'endroit même!… mon Dieu! L'endroit même…»
Elle s'arrêta et posa la main sur le bras de son compagnon:
«Peut-être miss Lockwood ne viendra-t-elle pas avec le reste de la famille? s'écria-t-elle vivement. Êtes-vous positivement sûr qu'elle descendra à l'hôtel?
—Positivement certain. Ne vous ai-je pas dit que miss Lockwood voyageait avec lord et lady Montbarry? Et ne savez-vous pas qu'elle est de la famille? Il va vous falloir emménager à notre hôtel, comtesse?
—Oui, dit-elle faiblement, je vais emménager à votre hôtel.»
Il était impossible de voir si elle se moquait ou non; elle avait encore la main sur son bras, et il la sentait grelotter des pieds à la tête. Il était loin de l'aimer, il se défiait d'elle, il la détestait; mais enfin, par un dernier sentiment d'humanité, il se sentit obligé de lui demander si elle avait froid.
«Oui, dit-elle, j'ai froid et je me sens faible.
—Par une nuit pareille, comtesse?
—La nuit n'y est pour rien, monsieur Westwick. Que croyez-vous que le criminel ressente sous la potence quand le bourreau lui met la corde au cou? Il a froid, n'est-ce pas? Il se sent faible, lui, aussi. Excusez mon imagination, un peu originale peut-être; mais, voyez-vous, la destinée m'a passé la corde au cou: je la sens qui me serre déjà.»
Elle jeta un regard autour d'elle.
Ils étaient alors arrivés près du fameux café connu sous le nom de
Florian.
«Faites-moi entrer là, dit-elle, il faut que je boive quelque chose pour me remettre. Allons, n'hésitez pas: vous avez tout intérêt à ce que je me sente mieux. Je ne vous ai pas encore dit ce que j'avais de plus important à vous dire. J'ai à vous parler d'une affaire qui a rapport à votre théâtre.»
Se demandant en lui-même ce qu'elle pouvait bien vouloir à son théâtre, Francis céda à regret à la nécessité et l'accompagna au café. Il la lit asseoir dans une encoignure où ils pouvaient causer tranquillement sans attirer l'attention.
«Que prenez-vous?» demanda-t-il avec résignation.
Elle s'adressa directement au garçon et lui donna ses ordres.
«Du marasquin et une tasse de thé.»
Le garçon la regarda avec étonnement; Francis en fit autant. Pour tous deux c'était une nouveauté que du thé avec du marasquin. Sans s'inquiéter de leur stupéfaction, lorsque le garçon eut exécuté ses ordres, elle lui donna de nouvelles instructions pour qu'il versât un plein verre de la liqueur dans un verre plus grand, qu'on emplit ensuite de thé.
«Je ne peux pas faire cela moi-même, dit-elle; mes mains tremblent trop.»
Elle avala tout chaud ce mélange bizarre.
«Du punch au marasquin! Voulez-vous en goûter? fit-elle. Voici comment j'en ai appris la recette: Quand la feue reine d'Angleterre, Caroline, vint sur le continent, ma mère était attachée à sa personne. Cette malheureuse reine adorait ce mélange: le punch au marasquin. Étroitement attachée à sa gracieuse et souveraine maîtresse, ma mère partagea ses goûts. Et moi je tiens cette recette de ma mère. Maintenant, monsieur Westwick, je vais vous dire ce que je demande de vous. Vous êtes directeur de théâtre; voulez-vous une nouvelle pièce?
-Je veux toujours une nouvelle pièce, pourvu qu'elle soit bonne.
-Et vous paierez bien si elle est bonne?
—Je paye toujours bien dans mon intérêt même.
—Si je fais la pièce, voudrez-vous la lire?» Francis hésita.
«Qu'est-ce qui a pu vous mettre dans la tête d'écrire une pièce?
-Oh! Rien, reprit-elle. J'ai raconté un jour à feu mon frère une visite que j'avais faite à miss Lockwood, la dernière fois que je suis venue en Angleterre. Le sujet de l'entrevue en question ne l'intéressa nullement, mais il fut frappé de ma manière de la lui raconter.—«Tu peins, me dit-il, ce qui s'est passé entre vous avec la précision d'un dialogue de théâtre. Tu as décidément l'instinct dramatique; essaie donc d'écrire une pièce. Tu gagneras peut-être de l'argent.» Voilà ce qui me l'a mis dans la tête.
—Vous n'avez cependant pas besoin d'argent!
—J'ai toujours besoin d'argent. J'ai des goûts coûteux. Je n'ai rien que mes pauvres quatre cents livres par an et le peu qui me reste encore de l'autre argent, deux cents livres environ, pas davantage.»
Francis comprit qu'elle faisait allusion aux dix mille livres payées par les compagnies d'assurances. «Tout est déjà parti?» Elle souffla sur sa main. «Parti comme cela! répondit-elle froidement.
—Baron Rivar?»
Elle le regarda avec un éclair de colère brillant dans ses yeux noirs et durs.
«Mes affaires ne regardent que moi, monsieur Westwick, et vous oubliez que vous n'avez pas encore répondu à la proposition que je vous ai faite. Ne dites pas non sans y réfléchir. Souvenez-vous quelle vie a été la mienne. J'ai vu plus de pays que qui que ce soit, y compris les auteurs en vogue. J'ai eu d'étranges aventures, j'ai beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé: je me souviens de tout. N'y a-t-il pas dans ma tête les éléments d'une pièce, si l'occasion de la faire se présente à moi?»
Elle attendit un moment, puis répéta soudain son étrange question sur Agnès.
«Quand attend-on miss Lockwood à Venise?
—Qu'est-ce que cela peut bien avoir a faire avec votre pièce, comtesse?»
La comtesse parut avoir quelque difficulté à répondre catégoriquement à cette question. Elle fit de nouveau un plein verre de son mélange et en but la moitié.
«Cela a tout à faire avec ma pièce. Répondez-moi donc.»
Francis répondit:
«Miss Lockwood sera ici dans une semaine et peut-être bien avant.
—C'est parfait: si je suis encore en vie, si cela m'est possible, si j'ai encore ma raison dans une semaine; ne m'interrompez pas, je sais ce que je dis; j'aurai terminé le plan de ma pièce pour vous montrer ce que je puis faire. Une fois encore, voudrez-vous la lire?»
Elle lui fit signe de se taire et finit d'un trait ce qui restait de punch au marasquin.
«Je suis une énigme pour vous, et vous voulez me comprendre, n'est-ce pas? En voici le moyen: une foule de gens se figurent que les personnes nées sous un climat chaud ont beaucoup d'imagination. Il n'y a pas de plus grande erreur. Vous ne trouvez nulle part de personnes aussi mathématiquement logiques qu'en Italie, en Espagne, en Grèce et dans les autres pays méridionaux. Là, l'esprit est absolument fermé à toute chose d'imagination, il est sourd et aveugle de naissance à tout ce qui touche au spiritualisme. De temps à autre, dans le cours des siècles, un grand génie apparaît chez eux; mais c'est une expression qui confirme la règle. Maintenant, écoutez! Moi, je ne suis pas un génie, mais, dans mon humble sphère, je crois être une exception aussi. À mon grand regret, j'ai beaucoup de cette imagination si commune parmi les Anglais et les Allemands, si rare chez les Italiens, les Espagnols et les autres peuples. Et quel en est le résultat pour moi? Je suis devenue malade, j'ai à chaque minute des pressentiments qui font de ma vie une longue torture. Quels sont ces pressentiments? Peu importe: ce sont mes maîtres absolus; ils me poussent à leur gré sur terre et sur mer, ils ne me quittent jamais, ils me poursuivent, ils s'acharnent sur moi-même en ce moment. Pourquoi je ne leur résiste pas? Ah! mais je leur résiste. Maintenant, tenez, j'essaye de leur résister à l'aide de cet excellent punch. À de rares intervalles, j'ai la douce religion du bon sens. Quelquefois cela me rend l'espoir. Dans un temps, j'ai espéré que ce qui me semblait la réalité pouvait bien être après tout l'illusion. J'ai même consulté à ce sujet un médecin anglais. Il est inutile de parler de tout cela maintenant. Chaque fois je suis obligée de céder: la terreur et les craintes superstitieuses reprennent toujours possession de moi. Dans une semaine je saurai si la destinée est inflexible, ou si, au contraire, je puis la vaincre. Si cette dernière espérance se réalise, je veux maîtriser cette imagination qui prend à tâche de me torturer, en l'obligeant à s'absorber dans l'occupation dont je vous ai déjà parlé. Me comprenez-vous un peu mieux maintenant? Et puisque nos affaires sont arrangées, cher monsieur Westwick, voulez-vous que nous sortions de cette salle où l'on étouffe et que nous retournions respirer l'air frais du soir.»
Ils se levèrent tous deux en même temps pour quitter le café. Francis pensait en lui-même que la quantité de punch au marasquin qu'avait bue la comtesse pouvait seule expliquer tout ce qu'elle venait de lui raconter.
XX
«Vous reverrai-je? lui demanda-t-elle en lui tendant la main.
C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pièce.»
Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait nouvellement changé le numéro, répondit:
«Mon séjour à Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de plus à me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le dire maintenant. Avez-vous déjà fait choix d'un sujet? Je connais le goût du public anglais mieux que vous, je peux donc vous épargner une perte de temps inutile.
—Le sujet m'importe peu, dit-elle, pourvu que j'en aie un à traiter. Si vous avez une idée, donnez-la-moi; je réponds des personnages et du dialogue.
—Vous répondez des personnages et du dialogue, répéta Francis. C'est hardi pour un commençant! Je me demande si j'arriverai à ébranler votre sublime confiance en vous-même, en vous proposant le sujet le plus difficile à manier qui soit au théâtre? Que diriez-vous, comtesse, d'entrer en lutte avec Shakespeare et d'essayer un drame où il y aurait des apparitions, des spectres. Notez bien que ce serait une histoire vraie, basée sur des faits qui se sont passés dans cette ville même, une histoire à laquelle nous sommes mêlés vous et moi.»
Elle le saisit aussitôt par le bras et l'entraîna au milieu de la place déserte, loin des groupes qui fourmillaient sous la colonnade.
«Maintenant! dit-elle vivement, ici où personne ne peut nous écouter, je veux savoir comment je puis être mêlée à ce drame? Comment?_ _comment?»
Lui tenant toujours le bras, elle le secoua dans son impatience d'avoir l'explication qu'elle demandait. Jusqu'alors il s'était amusé de son outrecuidante confiance en elle-même, et il n'avait fait qu'en plaisanter. Mais en voyant son ardeur, il commença à considérer la chose à un autre point de vue. Sachant tout ce qui s'est passé dans le vieux palais avant sa transformation en hôtel, il était possible que la comtesse pût lui donner quelque explication sur ce qui était arrivé à son frère, à sa soeur et à lui-même; à tout le moins, elle pouvait peut-être lui faire quelque révélation curieuse, capable de servir de donnée à un auteur de talent pour un bon gros drame. La prospérité de son théâtre était la seule chose qui l'occupait,
«Je suis peut-être sur la trace d'un nouvel Hamlet, se dit-il. Une pièce pareille, ce serait au moins 10, 000 livres dans ma poche.»
C'est à cause de ces motifs, dignes de l'entier dévouement à l'art dramatique qui avait fait de Francis un entrepreneur de pièces à succès, qu'il raconta ce qui lui était arrivé à lui et à ses parents dans l'hôtel hanté. Il ne passa même pas sous silence la terreur superstitieuse qui avait envahi la naïve femme de chambre de Mme Narburry.
«Tristes matériaux, si vous les considérez avec les yeux de la raison, fit-il. Mais il y a vraiment quelque chose de dramatique dans cette influence surnaturelle pesant sur chacun des membres de la famille à leur entrée dans la chambre fatale, jusqu'à ce qu'enfin vienne le parent à qui le fantôme invisible qui hante la chambre se montrera, pour lui apprendre tout entière la terrible vérité. Voilà de quoi faire une pièce, j'espère, comtesse, et une pièce de premier choix!»
Il s'arrêta. Elle ne fit pas un mouvement, elle ne desserra même pas les lèvres. Il se pencha pour la regarder de plus près.
Quelle impression avait-il produite sur elle? Malgré tout son esprit et toute son habileté, il ne pouvait le deviner. Elle_ _était debout devant lui, exactement comme devant Agnès, quand celle-ci s'était décidée à répondre nettement à la question qu'elle avait faite sur Ferraris. On aurait dit une statue de pierre. Ses yeux étaient grands ouverts et fixes, la vie semblait avoir disparu de son visage. Francis la prit par la main. Elle était aussi froide que les pavés sur lesquels ils marchaient. Il lui demanda si elle était malade.
Pas un muscle ne bougea. Il aurait pu tout aussi bien parler à un mort.
«Vous n'êtes sûrement pas, reprit-il, assez ridicule pour prendre au sérieux ce que je viens de vous dire?»
Ses lèvres se mirent à remuer. Elle semblait faire un effort pour parler.
—«Plus haut, dit-il. Je ne vous entends pas.»
Elle finit par reprendre possession d'elle-même.
Une faible étincelle vint animer la fixité sombre et froide de ses yeux. Un moment après, elle parla d'une façon intelligible.
«Je n'avais jamais songé à l'autre monde, murmura-t-elle, comme une femme parlant en rêve.»
Elle se rappelait maintenant sa dernière entrevue avec Agnès; elle se souvenait de la confession qui lui était échappée, de la prédiction qu'elle avait faite à cette époque.
Incapable de la comprendre, Francis la regardait fort inquiet, elle continua à suivre tranquillement sa pensée, les yeux hagards, sans songer un instant à lui.
«J'ai prédit que quelque événement sans importance nous rassemblerait encore une fois. Je me suis trompée: ce ne sera pas un événement sans importance qui nous rapprochera. J'ai prédit que je serais peut-être la personne qui lui dirait ce qu'est devenu Ferraris, si elle m'y forçait. Puis-je subir une autre influence que la sienne? Lui aussi pourrait-il donc m'y forcer. Quand elle le verra, LE verrai-je aussi, moi?»
Sa tête s'affaissa; ses paupières se fermèrent lourdement; elle poussa un long soupir de fatigue. Francis passa son bras sous le sien pour la soutenir et essaya de la ranimer.
«Allons, comtesse, vous êtes fatiguée et excitée. Vous avez assez parlé ce soir. Laissez-moi vous conduire à votre hôtel. Est-ce loin d'ici?»
Il fit un mouvement qui la fit remuer; elle tressaillit comme s'il l'avait soudainement réveillée d'un profond sommeil.
«Ce n'est pas loin, dit-elle faiblement. C'est le vieil hôtel sur le quai. Mon esprit est dans un état étrange; j'ai oublié le nom.
—L'hôtel Danieli?
—Oui!»
Il la conduisit doucement. Elle le suivit en silence au bout de la
Piazzetta. Là, quand ils furent devant la lagune éclairée par la
pleine lune, elle l'arrêta au moment où il se dirigeait vers la
Riva degli Schiavoni.
«J'ai quelque chose à vous demander. Laissez-moi un peu réfléchir.»
Après un assez long temps, elle finit par reprendre le fil de ses idées.
«Allez-vous coucher ce soir dans la chambre?» dit elle.
Il lui répondit qu'un autre voyageur l'occupait,
«Mais le gérant me l'a réservée pour demain, si je la désire, ajouta-t-il.
—Non, dit-elle, il ne faut pas la prendre. Il faut la laisser,
—À qui?
«À moi!»
Il tressaillit à son tour.
«Après ce que je vous ai dit, vous voulez réellement coucher dans cette chambre, demain soir?
—Il faut que j'y couche.
—N'avez-vous pas peur?
—J'ai horriblement peur.
—Je le pensais bien, après ce que j'ai vu ce soir. Pourquoi donc prendriez-vous la chambre? Vous n'y êtes pas obligée.
—Je n'étais pas obligée de venir à Venise lorsque j'ai quitté l'Amérique, répondit-elle, et cependant m'y voici. Il faut que je prenne et que je garde cette chambre jusqu'à…»
«Elle s'arrêta. Peu importe le reste, dit-elle, cela ne vous intéresse pas.»
Il était inutile de discuter, Francis changea le sujet de la conversation.
«Nous ne pouvons rien décider ce soir, dit-il; j'irai vous voir demain matin, et vous me direz la décision que vous aurez prise.»
Ils continuèrent à se diriger vers l'hôtel. En arrivant, Francis lui demanda si elle était à Venise sous son propre nom.
Elle secoua la tête.
«Je suis connue ici comme veuve de votre frère, on m'y connaît aussi sous le nom de la comtesse Narona. Je veux être _incognito, _cette fois à Venise; je voyage sous un nom anglais fort vulgaire.»
Elle hésita et resta sans parler.
«Que m'est-il donc arrivé? murmura-t-elle. Je me souviens de certaines choses et j'en oublie d'autres. J'ai déjà oublié le nom de l'hôtel Danieli, et voici maintenant que j'oublie le nom que j'ai pris.»
Elle l'entraîna précipitamment dans la salle d'attente où se trouvait une pancarte avec les noms de tous les voyageurs. Lentement elle la parcourut avec son doigt, et finit par s'arrêter sur le nom anglais qu'elle avait pris: Mme James.
«Souvenez-vous-en quand vous viendrez demain, dit-elle. Je me sens la tête lourde. Bonne nuit.»
Francis rentra chez lui tout en se demandant ce qu'amèneraient les événements du lendemain. En son absence, ses affaires avaient pris un nouveau tour. Comme il traversait le vestibule, un des domestiques le pria de passer au bureau de l'hôtel. Il y trouva le gérant, qui le reçut gravement, comme s'il avait quelque chose de fort sérieux à lui annoncer.
Il était au regret de savoir que M. Francis Westwick avait, comme les autres membres de la famille, éprouvé un mystérieux malaise dans le nouvel hôtel. Il avait été informé confidentiellement de l'odeur extraordinaire qu'il avait cru sentir dans la chambre à coucher. Sans avoir la prétention de discuter la chose, il était obligé de prier M. Westwick de vouloir bien l'excuser s'il ne lui réservait pas la chambre en question, après ce qui s'était passé.
Francis répondit sèchement, un peu froissé du ton qu'avait pris le gérant:
«J'aurais peut-être renoncé à coucher dans la chambre, si vous l'aviez conservée pour moi. Désirez-vous que je quitte l'hôtel?»
Le gérant vit la maladresse qu'il avait commise et se hâta de la réparer.
«Certainement non, monsieur! Nous ferons de notre mieux pour vous satisfaire tant que vous resterez avec nous. Je vous demande pardon si j'ai dit quelque chose qui vous ait déplu. La réputation d'un établissement comme celui-ci est fort importante et mérite qu'on s'en occupe. Puis-je espérer que vous nous ferez la faveur de ne rien dire de ce qui s'est passé en haut? Les deux Français nous ont fort obligeamment promis de garder le silence.»
Ces excuses ne laissèrent à Francis d'autre alternative polie que de céder à la requête du gérant.
—«Cela met fin au projet insensé de la comtesse, pensa-t-il en lui-même, en remontant chez lui. Tant mieux pour la comtesse!»
Il se leva tard le lendemain matin. Il demanda ses amis de Paris; on lui répondit que tous deux étaient en route pour Milan. Comme il traversait une salle pour se rendre au restaurant, il remarqua le chef des garçons qui marquait sur les bagages les numéros des chambres où on devait les monter. Une malle surtout attira son attention par la quantité extraordinaire de vieux bulletins qui y étaient collés. Le garçon la marquait justement alors; le numéro était 13 bis.
Francis regarda aussitôt la carte attachée sur le couvercle. Elle portait un nom anglais: Mme James!
Sur-le-champ, il fit quelques questions sur cette dame. Elle était arrivée de bonne heure le matin, et se trouvait en ce moment au salon de lecture. Il alla regarder dans la pièce qu'on lui désignait et y vit une dame seule. Il s'avança un peu et se trouva face à face avec la comtesse.
Elle était assise dans un endroit sombre, la tête baissée et les bras croisés sur sa poitrine.
«Oui, dit-elle avec un ton d'impatience fébrile, avant que Francis ait eu le temps de parler, j'ai pense qu'il valait mieux ne pas vous attendre. Je me suis décidée à venir ici avant que personne n'ait pu prendre la chambre.
—L'avez-vous retenue pour longtemps? demanda Francis.
—Vous m'avez dit que miss Lockwood serait ici dans une semaine.
Je l'ai prise pour une semaine.
—Qu'est-ce que miss Lockwood a donc à faire dans tout cela?
—Elle a tout à y faire; il faut qu'elle couche dans la chambre.
Je la lui donnerai quand elle viendra.»
Francis commença à comprendre l'idée superstitieuse qui la poursuivait.
«Comment vous, une femme instruite, seriez-vous réellement comme la femme de chambre de ma soeur! s'écria-t-il. En supposant que le pressentiment absurde que vous avez soit une chose sérieuse, vous prenez un mauvais moyen de le prouver. Si mon frère, ma soeur et moi n'avons rien vu, comment miss Agnès Lockwood découvrira-t-elle ce qui ne nous a pas été révélé? C'est une parente éloignée de Lord Montbarry, c'est seulement une cousine.
—Elle était plus près du coeur de Montbarry qu'aucun de vous, répondit la comtesse d'une voix sourde. Jusqu'à son dernier jour, mon misérable mari s'est repenti de l'avoir abandonnée. Elle verra ce qu'aucun de vous n'a vu: elle aura la chambre.»
Francis écouta, cherchant en vain à trouver la raison qui avait pu faire prendre à la comtesse une pareille résolution.
«Je ne vois pas quel intérêt vous avez à tenter cette expérience, dit-il.
—Mon intérêt est de ne pas l'essayer! Mon intérêt est de fuir Venise, et de ne jamais revoir Agnès Lockwood, ni aucune personne de votre famille!
—Qu'est-ce qui vous empêche de le faire?»
Elle sauta debout et le fixa avec un regard sauvage: «Je ne sais pas plus que vous ce qui m'en empêche, s'écria-t-elle. Une volonté plus forte que la mienne me pousse à ma perte, en dépit de moi-même!» Elle s'assit soudain et lui fit signe de la main de s'en aller.
«Laissez-moi, dit-elle; laissez-moi à mes réflexions.» Francis la quitta, fermement persuadé qu'elle avait perdu la raison. Pendant le reste de la journée, il n'entendit plus parler d'elle. La nuit se passa tranquillement. Le lendemain matin, il déjeuna de bonne heure, décidé à attendre au restaurant l'arrivée de la comtesse. Elle entra et commanda tranquillement son déjeuner, elle avait l'air sombre et abattu, comme la veille. Il s'approcha d'elle à la hâte et lui demanda s'il lui était arrivé quelque chose pendant la nuit. «Rien, répondit-elle.
—Avez-vous reposé aussi bien que d'habitude?
—Tout aussi bien. Avez-vous reçu des lettres ce matin? Savez-vous quand _elle _viendra?
—Je n'ai pas reçu de lettres. Allez-vous réellement rester ici? La nuit n'a-t-elle pas changé la résolution que vous avez prise hier?
—Pas le moins du monde.» L'animation qui avait éclairé son visage quand elle le questionnait sur Agnès disparut aussitôt qu'il eut répondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait avec une complète indifférence, comme une femme qui n'avait plus aucun espoir, aucun intérêt, qui en avait fini avec tout et qui ne vivait plus que mécaniquement et comme un automate.
Francis sortit pour se rendre où vont tous les voyageurs, admirer les tombeaux du Titien et du Tintoret. Après quelques heures d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait à l'hôtel. Elle était de son frère Henry et lui recommandait de revenir immédiatement à Milan. Le propriétaire d'un théâtre français, récemment arrivé de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la fameuse danseuse que Francis avait engagée, et de la décider à rompre avec lui et à accepter des appointements plus élevés.
Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son frère que lord et lady Montbarry, avec Agnès et les enfants, arriveraient à Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures à l'hôtel, ajoutait Henry, et ils ont télégraphié au gérant pour retenir les pièces dont ils ont besoin. Il serait, je crois, absurde de notre part de les prévenir, cela n'aurait d'autre résultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les chasser du meilleur hôtel de Venise. Nous serons cette fois en nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fantômes! J'irai, bien entendu, à leur rencontre et je tenterai encore une fois la chance dans ce que tu appelles si bien l'_Hôtel hanté. _Arthur Barville et sa femme sont déjà à Trente; deux parentes de sa femme les accompagnent dans leur voyage à Venise.
Indigné de la conduite de son collègue parisien, Francis fit ses préparatifs pour quitter Venise le jour même.
En sortant, il demanda au gérant si l'on avait reçu la dépêche de son frère. Elle était arrivée et, à la grande surprise de Francis, les chambres étaient déjà retenues.
«Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres membres de la famille, dit-il ironiquement.»
Le gérant répondit avec tout le respect possible sur le même ton:
«Le numéro 13 _bis _est réservé, monsieur; il est occupé par une étrangère. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le droit d'empêcher l'argent d'entrer dans l'hôtel.»
En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien ajouter. Il était honteux de se l'avouer à lui-même, mais il avait une curiosité irrésistible de savoir ce qui se passerait quand Agnès arriverait à l'hôtel. Il monta dans sa gondole, sans avoir répété à personne ce que lui avait dit Mme James.
Vers le soir du troisième jour, lord Montbarry et ses compagnons de voyage arrivèrent exacts au rendez-vous.
Mme James, accoudée à la fenêtre de sa chambre, les guettait; elle vit le nouveau lord sortir le premier de la gondole. Il soutint sa femme jusqu'aux marches et lui passa ensuite les trois enfants; Agnès, la dernière de tous, apparut ensuite sous la petite portière noire qui fermait la cabine et, s'appuyant sur le bras de lord Montbarry, sauta à son tour sur les marches. Elle n'avait pas de voile. Comme elle se dirigeait vers la porte de l'hôtel, la comtesse, qui l'épiait avec sa lorgnette, la vit s'arrêter un instant pour regarder la façade de l'édifice. Agnès était très pâle.
XXI
Les chambres réservées au premier pour les voyageurs étaient au nombre de trois: deux chambres à coucher donnaient l'une dans l'autre et communiquaient à gauche à un salon. Jusque-là, tout était fort bien; mais il n'en était pas de même pour la troisième chambre à coucher qu'Agnès devait habiter avec la fille aînée de lord Montbarry, qui ne la quittait jamais en voyage. La chambre située à droite du salon était occupée par une dame anglaise, veuve; toutes les autres pièces du premier étage étaient également louées. Il n'y avait d'autre moyen que de loger Agnès au second. Lady Montbarry se plaignit en vain de cette séparation; la femme de confiance répondit qu'il lui était impossible de demander à un des voyageurs déjà installés de céder sa place; elle ne pouvait qu'exprimer son regret qu'il en fût ainsi et assurer à miss Lockwood que sa chambre du deuxième était une des meilleures de l'hôtel.
Quand la femme se fut retirée, Lady Montbarry remarqua Agnès assise à l'écart et semblant ne prendre aucun intérêt à la question, qui la touchait cependant directement.
Était-elle malade?
Non. Elle se sentait seulement un peu fatiguée et énervée par ce long voyage, en chemin de fer.
Lord Montbarry lui proposa de sortir un peu avec lui pour voir si une demi-heure de promenade à l'air frais du soir ne la remettrait pas.
Agnès accepta avec plaisir.
Ils se dirigèrent vers la place Saint-Marc, afin de jouir de la brise venant des lagunes.
C'était la première fois qu'Agnès venait à Venise. La fascination qu'exerce sur tout le monde la «Ville des Eaux» fit une grande impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une demi-heure s'était écoulée, il y avait près d'une heure, quand lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin rentrer pour le dîner, qui depuis longtemps les attendait.
En revenant, près de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une dame en grand deuil qui semblait flâner sur la place.
Cette dame tressaillit en reconnaissant Agnès accompagnée du nouveau lord Montbarry et, après un moment d'hésitation, elle se décida à les suivre à une certaine distance jusqu'à l'hôtel.
Lady Montbarry reçut Agnès fort gaiement, à cause de ce qui s'était passé en son absence.
Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était sortie, que la femme de confiance apportait à Lady Montbarry un petit billet écrit au crayon. C'était de la dame veuve qui occupait la chambre située de l'autre côté du salon, chambre qu'on avait espéré faire avoir à Agnès. Mme James, c'était le nom de la dame, disait qu'elle avait appris le désir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que sa chambre soit confortable et aérée, il lui importait peu d'être au premier ou au second étage; elle offrait donc, avec le plus grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait déjà enlevé ses bagages, miss Lockwood pouvait emménager immédiatement dans la chambre n° 13 _bis, _qui était à son entière disposition.
«Je voulais voir aussitôt Mme James, continua lady Montbarry, pour la remercier personnellement de son extrême obligeance, mais on m'a affirmé qu'elle était sortie sans faire connaître l'heure à laquelle elle rentrerait; je lui ai écrit un mot de remerciement, pour lui dire que nous espérions bien demain pouvoir remercier de vive voix Mme James de sa gracieuseté. En outre, j'ai fait descendre vos malles: tout est prêt; allez voir, ma chère, et jugez par vous-même si cette charmante dame ne vous a pas cédé la plus jolie chambre de la maison!» Lady Montbarry quitta aussitôt Agnès pour lui laisser faire un peu de toilette pour le dîner.
La nouvelle chambre plut beaucoup à Agnès. Deux grandes fenêtres donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal. Les murs et le plafond étaient décorés de fort bonnes copies de Raphaël. Une grande armoire massive très belle aurait pu abriter de la poussière deux fois plus de robes que n'en avait Agnès; dans une encoignure de la chambre, à la tête du lit se trouvait un cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur l'escalier de service de l'hôtel.
Après avoir examiné tout cela d'un coup d'oeil, Agnès s'habilla aussi vite que possible. Au moment où elle allait entrer au salon, une femme de chambre lui demanda sa clef.
«Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit la fille, je vous rapporterai la clef au salon.»