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L'hôtel hanté

Chapter 30: XXVI
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About This Book

La narration reconstitue, à travers témoignages, lettres et récits croisés, une suite d'événements inquiétants centrés sur un hôtel où une disparition et une mort suscitent rumeurs et enquêtes. Des témoins et des proches rassemblent indices et impressions, mettant au jour jalousies, trahisons et situations ambivalentes tandis que le récit confronte explications rationnelles et suggestions surnaturelles. L'ensemble alterne scènes dramatiques et analyses détaillées, adopte une forme documentaire plurivoque et se termine par une postface qui laisse ouverte la question de la cause réelle des faits.

Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame seule se promenait dans le couloir du second étage; tout à coup elle se pencha par-dessus la rampe.

Au bout d'un moment, la servante apparut: elle sortait du cabinet de toilette par l'escalier de service un seau à la main. Dès qu'elle fut descendue, la dame qui était au deuxième,—est-il nécessaire de dire que c'était la comtesse?—se précipita en bas de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se cacha derrière les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se dépêcha de terminer son ouvrage, ferma à double tour la porte du cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entrée et alla au salon rendre la clef à Agnès.

La famille était en train de dîner; tout à coup un des enfants fit remarquer qu'Agnès n'avait pas sa montre. Dans sa hâte de changer de toilette, l'avait-elle laissée dans la chambre à coucher. Agnès quitta aussitôt la table pour aller chercher sa montre. Au moment où elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au cas où il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le supposait, Agnès trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du cabinet de toilette, et s'assura que tout était bien fermé. Elle sortit et donna un double tour à la porte d'entrée derrière elle.

Dès qu'elle eut disparu, la comtesse, qui étouffait dans sa cachette, alla écouter à la porte, jusqu'à ce que le silence fût complètement rétabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de toilette, dont elle tira la porte sur elle-même. De l'intérieur, on l'aurait crue fermée aussi bien que quand Agnès avait fait jouer le pêne dans la serrure.

Pendant que la famille Montbarry dînait, Henry Westwick arriva de
Milan.

Quand il entra dans la salle à manger et qu'il s'avança pour lui tendre la main, Agnès sentit une bouffée de plaisir lui monter au visage. Henry était aussi heureux qu'elle de la revoir.

Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard; ce fut un éclair, mais un éclair d'espérance.

Elle vit son visage s'épanouir et eut presque regret de l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner. Aussitôt elle se réfugia dans une phrase de bienvenue banale et lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laissés à Milan.

Henry prit place à table et fit une peinture amusante des difficultés que son frère avait avec la danseuse et le directeur peu délicat d'un théâtre de Paris. Les choses en étaient, parait-il, arrivées à un tel point qu'on avait été obligé de faire appel à la justice, qui avait tranché le différend en faveur de Francis.

Aussitôt son procès gagné, le directeur anglais avait quitté Milan pour se rendre, toujours accompagné par sa soeur, à Londres où les affaires de son théâtre l'appelaient. Décidée à ne plus jamais passer le seuil de l'hôtel vénitien où elle avait passé deux mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point assister au festin de famille, sous prétexte de maladie. À son âge, les voyages la fatiguaient, et elle était fort heureuse de rentrer en Angleterre avec son frère.

Tout en causant, la soirée s'avançait et il fallut songer à coucher les enfants.

Au moment où Agnès se levait pour quitter la table avec l'aînée des filles, elle vit avec surprise l'attitude d'Henry changer soudain. Il avait l'air sérieux et préoccupé, et quand sa nièce s'approcha pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit tout à coup:

«Marianne, dites-moi où vous allez coucher.»

Marianne, tout étonnée, répondit qu'elle allait comme d'habitude coucher avec tante Agnès.

Peu satisfait de cette réponse, Henry demanda si la chambre qu'elles avaient était près de celles de leurs compagnons de voyage.

À la place de l'enfant, et tout en se demandant pourquoi Henry faisait toutes ces questions, Agnès raconta le service que lui avait rendu Mme James.

«Grâce au sacrifice que m'a fait cette dame, dit-elle Marianne et moi nous sommes de l'autre côté du salon.»

Henry ne répondit rien; mais en ouvrant la porte pour laisser passer Agnès, il avait l'air de mauvaise humeur; il attendit dans le corridor jusqu'à ce qu'il les ait vues entrer dans la chambre fatale, puis aussitôt il appela son frère:

«Venez, Stephen, allons fumer un peu.»

Dès que les deux frères furent seuls, Henry expliqua le motif qui l'avait poussé à se renseigner sur la position des chambres à coucher. Francis lui avait dit qu'il avait rencontré la comtesse à Venise, et lui avait répété tout ce qui s'était passé entre eux: Henry raconta textuellement ce qu'il savait.

«L'idée qu'a eue cette femme de céder sa chambre ne me semble pas claire. Sans inquiéter ces dames en leur disant ce que je viens de vous apprendre, ne pouvez-vous pas prévenir Agnès de fermer soigneusement sa porte.»

Lord Montbarry répondit que sa femme avait déjà fait cette recommandation à miss Lockwood et qu'on pouvait être certain qu'elle prendrait toutes les précautions possibles pour elle et pour sa petite compagne de lit. Quant au reste, il regarda l'histoire de la comtesse et ses superstitions comme un sujet de pièce assez gaie, mais ne valant pas une minute d'attention sérieuse.

Pendant que les deux hommes avaient quitté l'hôtel pour faire leur petite promenade, il se passait dans la chambre qui avait été le théâtre de tant d'événements bizarres, une scène étrange où l'aînée des enfants de lady Montbarry jouait le rôle principal.

On avait fait, comme d'habitude, la toilette de nuit de la petite Marianne, et, jusque-là, l'enfant s'était à peine aperçue qu'elle était dans une nouvelle chambre. En s'agenouillant pour faire sa prière, elle leva les yeux au plafond juste au-dessus de la tête du lit. Un instant après, Agnès la vit sauter debout en poussant un cri de terreur: elle montrait une petite tache brune au milieu d'un des espaces blancs du plafond à panneaux sculptés:

«C'est une tache de sang, disait l'enfant, emmenez-moi, je ne veux pas coucher ici.»

Voyant qu'il était inutile de la raisonner en ce moment, Agnès l'enveloppa dans une robe de chambre et la porta au salon, chez sa mère. Là, on essaya de calmer la fillette toute tremblante. Les efforts qu'on fit furent inutiles: l'impression produite sur son jeune esprit ne pouvait disparaître par la persuasion. Marianne ne put expliquer la frayeur qui l'avait saisie: il fut impossible de lui faire dire pourquoi la tache du plafond lui avait semblé être une tache de sang. Elle savait seulement qu'elle mourrait de peur si on la lui faisait revoir. On décida donc qu'elle passerait la nuit dans la chambre qu'occupaient ses deux jeunes soeurs et la nourrice. Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir.

Une demi-heure après, Marianne dormait les bras enlacés autour du cou de sa soeur. Lady Montbarry et Agnès retournèrent dans l'autre chambre pour examiner la tache du plafond qui avait si étrangement effrayé l'enfant; elle était à peine visible et provenait sans doute de la négligence d'un ouvrier, peut-être bien encore d'une infiltration d'eau répandue dans la chambre au-dessus.

«Je ne comprends vraiment pas l'idée qui a germé dans la tête de
Marianne, dit lady Montbarry.

—Je soupçonne la nourrice d'être un peu cause de ce qui s'est passé, reprit Agnès; elle a probablement raconté à l'enfant quelque histoire qui lui a fait une grande impression. Ces gens-là ne se doutent pas du danger qu'il y a à frapper l'imagination d'un enfant. Vous devriez en parler demain à la nourrice.»

Lady Montbarry regarda la chambre de tous les côtés, avec une véritable admiration.

«C'est délicieusement arrangé, dit-elle. Cela ne vous fait rien, n'est-ce pas, Agnès, de coucher ici seule?»

Agnès se mit à rire.

«Je suis si fatiguée, répondit-elle, que je vais vous souhaiter le bonsoir sans retourner au salon.»

Lady Montbarry se dirigea vers la porte.

«Je vois votre boîte à bijoux là, sur la table, n'oubliez pas de fermer à clef la porte qui donne dans le cabinet de toilette.

—Merci, c'est déjà fait, j'ai essayé la clef moi-même, dit Agnès.
Puis-je vous être bonne à quelque chose avant de me mettre au lit?

—Non, ma chère, merci, j'ai assez sommeil pour suivre aussi votre exemple. Bonne nuit, Agnès, je vous souhaite d'excellents rêves pour votre première nuit à Venise.»

XXII

Après le départ de lady Montbarry, Agnès ferma sa porte avec soin et commença à déballer ses malles. Dans sa hâte de s'habiller pour le dîner, elle avait pris la première robe venue et avait jeté son costume de voyage sur le lit. Elle ouvrit la porte de l'armoire à robes et commença à accrocher ses vêtements.

Au bout de quelques minutes, elle se sentit fatiguée et laissa les malles telles qu'elles étaient. Le vent du sud qui avait soufflé si vif toute la journée ne s'était pas encore apaisé. L'atmosphère de la chambre était un peu lourde. Agnès se jeta un châle sur la tête et, ouvrant la fenêtre, s'accouda au balcon pour respirer l'air. Le ciel était couvert, il était impossible de distinguer un objet devant soi; le canal avait l'air d'un gouffre noir: les maisons situées en face semblaient une ligne d'ombre se confondant avec le ciel sans étoile et sans lune.

À de rares intervalles, le cri guttural, précurseur d'un gondolier attardé, se faisait entendre et prévenait les autres bateliers. De temps en temps le bruit rapproché de rames frappant l'eau indiquait le passage invisible d'une barque ramenant des voyageurs à l'hôtel. Ces bruits exceptés, le silence qui enveloppait Venise était un silence de tombeau.

Appuyée sur la balustrade du balcon, Agnès regardait distraitement dans le vide; elle pensait au malheureux qui avait rompu la foi jurée et qui était mort dans cette maison où elle se trouvait. Un changement s'était fait en elle; elle semblait subir une nouvelle influence; pour la première fois, le souvenir de lord Montbarry éveillait un autre sentiment que la compassion; pour la première fois cette bonne et douce créature songeait au mal qu'il lui avait fait. Elle pensait à l'humiliation qu'elle avait subie, elle qui avait défendu le lord contre son frère quelque temps auparavant, elle qualifiait maintenant sa conduite aussi durement qu'Henry Westwick l'avait fait. Elle eut peur d'elle-même et de la nuit qui l'entourait et se retira de l'abîme sombre qu'elle contemplait, comme si le mystère et la tristesse des eaux avaient été cause de l'émotion qui l'avait envahie. Tout à coup elle ferma la fenêtre, jeta de côté son châle et alluma toutes les bougies des candélabres de la cheminée, croyant que les lumières allaient égayer la solitude de la chambre.

L'éclairage éblouissant qui contrastait avec la noire tristesse du dehors rendit le calme à son esprit; elle regardait la flamme des bougies avec une joie d'enfant:

Faut-il me coucher? se demanda-t-elle. Non.

La somnolente fatigue qui l'avait accablée avait disparu. Elle recommença à déballer ses malles. Au bout de quelques minutes, cette occupation la fatigua pour la seconde fois.

Elle s'assit devant la table et prit un Indicateur-Guide.

Que dit-on de Venise? pensa-t-elle.

Avant qu'elle eût tourné la première page, son imagination était déjà loin du livre.

Elle songeait à Henry Westwick: elle se souvenait des plus petits détails de la soirée, de ses moindres paroles, et tout était en faveur d'Henry. Elle souriait doucement en elle-même, les couleurs lui montaient peu à peu aux joues, en pensant à la constance et à la fidélité qu'il lui avait toujours montrées. La tristesse qui l'avait accablée pendant tout le voyage venait-elle donc de ce qu'elle ne l'avait pas vu depuis longtemps, et du regret qu'elle avait de l'avoir mal reçu à Paris quand il lui avait parlé. Soudain, toute honteuse de se laisser aller ainsi à des pensées qu'elle voulait refouler au plus profond de son coeur, elle retourna à son livre, se méfiant de ses propres pensées.

Quelle cause peut ainsi pousser une femme, le soir, près de son lit, enveloppée dans une robe de chambre, à chasser loin de son esprit toute idée de tendresse et d'amitié?

Son coeur était enfermé dans le tombeau avec Montbarry. Agnès pouvait-elle donc penser à un autre homme et à un homme qui l'aimait? C'était honteux, c'était indigne d'elle.

Elle essaya encore de lire avec intérêt les descriptions du _Guide, _ce fut en vain.

Rejetant le livre, elle en revint à la seule ressource qui lui restait, ses bagages. Elle recommença à travailler, résolue à ne se coucher que quand elle tomberait de fatigue.

Pendant quelques instants, Agnès continua sa besogne monotone et transporta ses vêtements de la malle à la garde-robe; mais tout à coup l'horloge de l'hôtel sonna minuit et vint lui rappeler qu'il se faisait tard. Elle s'assit un instant sur un fauteuil à côté du lit pour se reposer.

Le silence absolu qui régnait maintenant dans la maison frappa son esprit. Tout le monde dormait-il donc, elle exceptée? Sûrement il était temps de suivre l'exemple général. Nerveuse et irritée, elle se leva et commença à se déshabiller.

J'ai perdu deux heures de repos, pensa-t-elle en fronçant le sourcil, pendant qu'elle s'arrangeait les cheveux devant la glace: je ne serai bonne à rien demain.

Elle alluma la veilleuse, souffla les bougies, mit un flambeau sur une petite table près du lit et recula un peu le fauteuil qui était de l'autre côté du chevet; elle plaça ensuite sur la table une boite d'allumettes et le _Guide, _afin de le lire, au cas où elle ne dormirait pas: puis elle souffla la bougie et mit la tête sur l'oreiller.

Les rideaux de lit étaient disposés de manière à ne pas intercepter l'air. Elle était couchée sur le côté gauche, tournant le dos à la table, le visage du côté du fauteuil, qu'elle pouvait voir de son lit. Il était recouvert d'une housse d'indienne à grands bouquets de roses éparpillés sur un fond vert-pâle. Elle essaya, pour arriver à dormir, de se fatiguer en comptant et en recomptant les bouquets qu'elle pouvait apercevoir sans se déranger. Deux fois son attention fut distraite par des bruits venant du dehors, par l'horloge sonnant la demie après minuit, puis enfin par le bruit d'une paire de bottes tombant sur le parquet, jetées là pour être cirées, avec ce manque d'attention barbare pour les autres qu'on peut observer dans tous les hôtels. Le silence qui suivit ces différents bruits permit à Agnès de reprendre le calcul qu'elle faisait des bouquets de roses; elle recommença ses comptes, elle faisait son addition de plus en plus doucement, puis elle s'embrouilla dans les nombres, essaya de recommencer, s'arrêta, puis voulut recompter et sentit sa tête s'appesantir doucement sur l'oreiller: elle poussa un léger soupir et tomba endormie.

Combien de temps ce sommeil dura-t-il? Elle ne le sut jamais. Plus tard elle se souvint seulement qu'elle s'éveilla en sursaut.

Chacune de ses facultés passa subitement de l'atonie absolue à la complète connaissance, sans transition, d'un coup.

Sans savoir pourquoi, elle se mit soudain sur le séant; sans savoir pourquoi, elle se mit à écouter: son coeur palpitait à se rompre, ses tempes battaient. Pendant son sommeil, il ne s'était passé cependant qu'un fait de peu d'importance, la veilleuse s'était éteinte et la chambre était plongée dans les ténèbres.

Elle tâta pour trouver sa boîte d'allumettes et s'arrêta quand elle l'eut entre les mains. Son esprit était encore noyé dans le vague; elle ne se hâtait pas d'allumer; cette minute dans l'obscurité ne lui était pas désagréable; elle se demanda quelle cause pouvait bien l'avoir réveillée si subitement. Avait-elle rêvé? Non, ou plutôt elle ne s'en souvenait nullement. Elle ne put éclaircir le mystère, l'obscurité commençait à peser sur elle: elle frotta vivement l'allumette sur la boite et alluma la bougie.

Au moment où la lumière répandit sa clarté bienfaisante dans la chambre, Agnès tourna ses regards de l'autre côté du lit.

Aussitôt un frisson la parcourut, la peur lui serra le coeur dans une étreinte de glace.

Elle n'était pas seule!

Là, dans le fauteuil, au chevet du lit; là, éclairée par la flamme vacillante de la bougie, se dessinait la forme d'une femme, la tête renversée en arrière. Son visage était levé au plafond, ses yeux fermés comme si elle dormait d'un profond sommeil.

L'effet produit sur Agnès par la découverte qu'elle venait de faire la rendit muette de terreur. Son premier acte, quand elle fut rentrée en possession d'elle-même, fut de se pencher hors du lit et de regarder de plus près la femme qui s'était incompréhensiblement introduite dans sa chambre au milieu de la nuit. Un coup d'oeil lui suffit; elle se rejeta en arrière en_ _poussant un cri d'étonnement. La personne assise dans le fauteuil était la veuve de feu lord Montbarry, la femme qui lui avait prédit qu'elles se rencontreraient encore une fois et probablement à Venise.

Le courage lui revint, l'indignation que provoquait en elle la présence de la comtesse lui, donna la force d'agir.

«Réveillez-vous! cria-t-elle. Comment avez-vous osé venir ici?
Comment êtes-vous entrée? Sortez, ou j'appelle au secours.»

Elle éleva la voix en prononçant ce dernier mot, mais il ne fit aucun effet. Se penchant hors du lit, elle saisit bravement la comtesse par l'épaule et la secoua; cet effort ne suffit pas encore à ranimer la personne endormie: elle était toujours couchée sur le fauteuil, dans une torpeur qui ressemblait à l'engourdissement de la mort, elle restait insensible à tout. Dormait-elle réellement? Était-elle évanouie?

Agnès la regarda de plus près: elle n'était pas évanouie. Sa poitrine se soulevait sous l'effort d'une pénible respiration, elle grinçait des dents. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front; ses mains crispées se levaient et retombaient sur ses genoux. Était-elle oppressée par un rêve, ou voyait-elle dans la chambre une vision invisible pour Agnès?

Le doute était intolérable; miss Lockwood se décida à éveiller les domestiques de garde pour la nuit.

La poignée de la sonnette était fixée au mur; non loin de la table.

Elle se retourna encore une fois dans son lit et étendit la main. Au même instant, elle regarda au-dessus de sa tête, sa main retomba inerte: elle frémit et cacha sa figure dans l'oreiller.

Qu'avait-elle vu? Une autre personne dans sa chambre!

Au-dessus d'elle, près du plafond, était suspendue une tête humaine, le cou coupé comme par le rasoir de la guillotine.

Aucun bruit, aucun son ne l'avait avertie de cette apparition, la tête avait paru soudain: la chambre avait conservé son aspect ordinaire, rien n'y était changé. La forme accroupie sur le fauteuil, la grande fenêtre qui faisait face au lit, la nuit sombre au dehors, la bougie brûlant sur la table, tout était visible, rien n'était changé: elle n'avait qu'une vision de plus, horrible, effrayante à voir!

À la lueur vacillante de la bougie, elle aperçut distinctement la tête se balançant au-dessus d'elle. Elle la regarda fixement, paralysée de terreur.

Les chairs du visage avaient disparu; la peau, toute ridée, s'était bronzée comme celle d'une momie égyptienne, excepté au cou où elle était restée plus claire, marbrée de taches et d'éclaboussures de cette teinte brune que l'imagination de l'enfant avait prise au plafond pour du sang. Quelques touffes de favoris, les restes d'une moustache décolorée pendaient à la lèvre supérieure, aux creux des joues autrefois pleines, et montraient que c'était une tête d'homme. Le temps et la mort avaient ravagé les autres traits. Les paupières étaient closes.

Les cheveux décolorés comme la barbe avaient été brûlés par places. Les lèvres bleuâtres, entr'ouvertes par un éternel sourire, montraient une double rangée de dents. Peu à peu cette tête suspendue dans l'espace, immobile tout d'abord, commença à s'approcher d'Agnès, couchée au-dessous; peu à peu cette odeur étrange, remarquée par les commissaires enquêteurs dans les caveaux du vieux palais, cette odeur qui avait saisi Francis Westwick à la gorge dans sa chambre à coucher, remplit la pièce.

La tête descendait toujours par degrés, jusqu'à ce qu'elle s'arrêta enfin à quelques pouces du visage d'Agnès; puis elle tourna lentement sur elle-même et fixa le visage de la femme endormie sur le fauteuil.

Il y eut un instant d'arrêt, puis un mouvement surnaturel vint troubler le repos rigide de cette face cadavéreuse.

Les paupières fermées s'ouvrirent lentement. Les yeux parurent, brillants de l'éclat vitreux de la mort et fixèrent leur horrible regard sur la femme qui gisait dans le fauteuil.

Agnès suivit ce regard: elle vit les paupières de la femme vivante se soulever peu à peu comme les paupières du mort; elle la vit se lever comme pour obéir à un ordre muet, puis elle ne vit plus rien.

L'impression qu'elle ressentit ensuite fut celle du soleil dont les rayons entraient dans sa chambre; lady Montbarry était penchée sur son chevet et les enfants avec leurs petites mines éveillées et curieuses regardaient à la porte.

XXIII

«… Vous qui avez quelque influence sur Agnès, Henry, essayez donc de la raisonner: il n'y a vraiment aucune raison pour faire du scandale. La femme de chambre de ma femme a ce matin, comme d'habitude, frappé à sa porte pour lui donner une tasse de thé, ne recevant pas de réponse, elle a fait le tour par le cabinet de toilette dont la porte était ouverte, et elle a vu Agnès dans son lit, sans connaissance. Avec l'aide de ma femme, elle l'a fait revenir à elle, et Agnès nous a raconté l'histoire extraordinaire que je viens de vous répéter. Vous avez vu par vous-même qu'elle tombait de fatigue, la pauvre petite: notre long voyage en chemin de fer l'avait épuisée, ses nerfs étaient excités, et vous savez que, plus que toute autre, elle est femme à se laisser impressionner par un rêve; mais elle se refuse obstinément à accepter cette explication. Ne croyez pas que j'aie été dur avec elle! Tout ce qu'on pouvait faire pour la calmer, je l'ai tenté. J'ai écrit à la comtesse, sous son nom d'emprunt, pour lui offrir de lui rendre la chambre. Elle a répondu par un refus formel. Afin de ne pas ébruiter l'affaire dans l'hôtel, j'ai donc pris mes dispositions pour occuper moi-même cette pièce pendant un ou deux jours, le temps de laisser Agnès se remettre par les soins de ma femme. Puis-je faire davantage? À toutes les questions d'Agnès, j'ai répondu de mon mieux; elle sait ce que vous m'avez dit hier de Francis et de la comtesse, mais malgré tout, je ne puis la tranquilliser. En désespoir de cause, je l'ai laissée dans le salon, allez-y vous-même, en ami, et voyez ce que vous pouvez faire.»

C'est ainsi que lord Montbarry expliqua à son frère ce qui s'était passé pendant la nuit. Sans réfléchir, Henry alla droit au salon.

Il y trouva Agnès toute rouge et marchant à grands pas.

«Si vous venez ici me répéter ce que votre frère m'a déjà dit, s'écria-t-elle, avant qu'il eût ouvert la bouche, vous pouvez vous en épargner la peine. Je n'ai pas besoin qu'on me raisonne ou qu'on me parle de sens commun, je veux un véritable ami qui ait confiance en moi.

—Je suis cet ami, Agnès, répondit exaucement Henry, vous le savez bien.

-Sincèrement, vous croyez que je n'ai pas été abusée par un rêve?

—Je crois que, pour certains détails au moins, vous ne vous êtes pas laissé abuser.

—Par quel détail?

—Par ce que vous dites de la présence de la comtesse. C'est parfaitement exact.»

Agnès l'arrêta aussitôt.

«Pourquoi m'a-t-on dit ce matin seulement que la comtesse et mistress James ne faisaient qu'un? demanda-t-elle avec un air de méfiance; pourquoi ne m'avoir pas prévenue hier?

—Vous oubliez que vous aviez accepté l'échange de la chambre avant mon arrivée ici, répondit Henry. J'ai eu bien envie de vous le dire, cependant; mais tous vos préparatifs pour passer la nuit étaient déjà faits; mes avis n'auraient eu d'autres résultats que de vous inquiéter. Après que mon frère m'a eu assuré que vous prendriez toutes les précautions nécessaires pour assurer votre repos, j'ai néanmoins veillé toute la nuit. Ce que je puis vous assurer, c'est que vous n'avez pas rêvé en voyant la comtesse assise à votre chevet. D'après sa propre déclaration, je puis vous affirmer que vous ne vous êtes pas trompée.

—D'après sa propre déclaration, répondit Agnès en scandant les mots. Vous l'avez donc vue ce matin?

—Je l'ai vue il n'y a pas dix minutes.

—Que faisait-elle?

—Elle était fort occupée à écrire; je n'ai même pu attirer son attention qu'en prononçant votre nom.

—Elle se souvient de moi, n'est-ce pas?

—Elle ne s'est souvenue du nom d'Agnès Lockwood qu'avec peine. Ne pouvant arriver à obtenir une réponse, j'ai fait comme si j'étais envoyé directement par vous. Elle s'est alors décidée à parler. Non seulement elle m'a avoué qu'elle vous avait donné cette chambre par le motif qu'elle avait dit à Francis, mais elle a encore ajouté qu'elle s'était glissée à votre chevet pour vous épier toute la nuit et pour «voir ce que vous verriez».

J'ai alors tenté de lui faire dire comment elle s'était introduite chez vous. Malheureusement le manuscrit qu'elle avait sur sa table devant elle attira de nouveau son regard à ce moment et elle se remit à écrire. «Le baron veut de l'argent, dit-elle, il faut que j'avance ma pièce.» Ce qu'elle a vu ou rêvé dans votre chambre est impossible à savoir, pour le moment du moins, mais si j'en juge par ce que mon frère m'a dit, et par mes propres souvenirs, il est évident qu'un événement récent a produit sur elle un bien triste effet. Sa raison, depuis hier soir seulement peut-être, me semble un peu dérangée. La preuve, c'est qu'elle m'a parlé du baron comme s'il vivait encore, tandis qu'elle a déclaré à Francis que le baron était mort, ce qui est vrai. Le consul des États-Unis à Milan nous a fait lire la nouvelle de sa mort dans un journal américain. Autant que j'en puis juger, ce qui lui reste d'intelligence paraît concentré tout entier sur une seule idée, absurde d'ailleurs, écrire une pièce pour que Francis la fasse jouer sur son théâtre. Il m'a avoué qu'il lui avait laissé croire qu'elle pourrait ainsi gagner de l'argent. À mon avis, il a eu tort. Qu'en pensez-vous?»

Sans s'occuper de cette dernière question, Agnès se leva de sa chaise.

«Rendez-moi encore un service, dit-elle, menez-moi chez la comtesse.

—Êtes-vous assez maîtresse de vous pour la voir, après les événements de cette nuit?»

Elle tremblait de tous ses membres, ses joues n'avaient plus de couleur, elle était d'une pâleur mortelle, mais elle s'entêta.

«Vous savez ce que j'ai vu hier soir? dit-elle faiblement.

—N'en parlez pas, interrompit Henry, ne vous tourmentez pas inutilement.

—Il faut que j'en parle! Mon esprit est plein de questions que je veux vous faire à ce sujet. Je ne _l'ai _pas reconnue. Mais je me demande sans cesse à qui _elle _ressemblait. Était-ce à Ferraris? Était-ce à…?»

Elle s'arrêta toute frémissante.

«La comtesse le sait, il faut que je voie la comtesse. Que le courage me manque ou non, je veux en faire l'essai. Menez-moi chez elle avant que la peur me prenne.»

Henry la regarda avez anxiété.

«Si vous êtes sûre de vous, je vous approuve; plus tôt vous la verrez, mieux ce sera. Vous souvenez-vous comme elle parlait d'une façon bizarre de votre influence sur elle quand elle est entrée presque de force chez vous à Londres?

—Je m'en souviens parfaitement. Pourquoi me demander cela?

—Pourquoi? Dans l'état actuel de son esprit, je doute qu'elle soit capable d'avoir longtemps encore la crainte de l'ange vengeur qui doit l'obliger à rendre compte de ses méfaits. Il serait utile de voir, pendant qu'il en est temps encore, quelle influence vous avez sur elle.»

Comme il attendait la réponse d'Agnès, elle lui prit le bras et le conduisit en silence vers la porte.

Ils montèrent au deuxième étage, et après avoir frappé, entrèrent dans la chambre de la comtesse.

Elle écrivait encore. Quand elle les regarda et qu'elle vit Agnès, ses yeux noirs prirent une vague expression d'étonnement. Au bout de quelques instants, des souvenirs effacés semblèrent revivre dans sa mémoire. La plume lui tomba des mains: toute tremblante, elle regarda Agnès et finit par la reconnaître.

«Le moment est-il déjà venu? murmura-t-elle comme glacée de crainte. Donnez-moi encore un peu de répit, je n'ai pas fini d'écrire.»

Elle tomba à genoux et étendit ses mains suppliantes. Agnès n'était pas encore remise du choc qu'elle avait subi pendant la nuit, elle n'était pas dans son état ordinaire. Le changement d'attitude de la comtesse la surprit tellement qu'elle ne sut que dire ou que faire. Henry fut obligé de l'encourager.

«Posez-lui les questions que vous voulez, saisissez l'occasion qui se présente, lui dit-il, en baissant la voix. Tenez, voici ses yeux qui redeviennent hagards!»

Agnès essaya de rassembler son courage:

«Vous étiez dans ma chambre, hier soir,» commença-t-elle?

Avant qu'elle eût ajouté un mot, la comtesse leva les bras, les tordit au-dessus de sa tête avec un gémissement d'horreur.

Agnès se recula comme pour sortir de la chambre. Henry l'arrêta et lui dit tout bas d'essayer de nouveau. Après un moment d'effort, elle lui obéit.

«J'ai couché hier dans la chambre que vous m'avez cédée, et j'ai vu…»

La comtesse se leva soudain:

«Assez! cria-t-elle. Ah! Grand Dieu, pensez-vous que j'aie besoin que vous me disiez ce que vous avez_ _vu? Pensez-vous que je ne sache pas ce que cela veut dire pour vous et pour moi? Décidez, en ce qui vous concerne, miss Lockwood. Songez bien à ce que vous allez faire. Êtes-vous certaine que le jour du châtiment soit venu? Êtes-vous décidée à remonter avec moi dans le passé, à écouter ma confession, à savoir le secret des morts?» Sans attendre la réponse d'Agnès, elle s'approcha de sa table à écrire. Ses yeux brillaient en ce moment: c'était bien la femme d'autrefois, mais seulement pour un instant. Elle n'avait plus son ardeur et son impétuosité. Sa tête se pencha, elle soupira tristement en ouvrant un pupitre qui était sur la table: elle en tira une feuille de parchemin couvert d'une écriture à demi effacée. Des bouts de fils de soie arrachés tenaient encore au feuillet comme s'il avait été déchiré d'un livre.

«Lisez-vous l'italien? demanda-t-elle à Agnès en lui tendant la page.»

Agnès répondit par un signe de tête.

«Cette feuille, reprit la comtesse, appartenait autrefois à un livre de la vieille bibliothèque du palais, quand ce bâtiment était encore un palais. Qui l'arracha? Peu vous importe. Pourquoi l'a-t-on prise? Vous le découvrirez bien vous-même, si vous le voulez. Lisez d'abord, à partir de la cinquième ligne en haut de la page.»

Agnès comprit qu'il fallait à tout prix reprendre son calme.

«Donnez-moi une chaise, dit-elle à Henry, je vais faire de mon mieux.»

Il se plaça derrière elle, de façon à suivre pardessus son épaule et à l'aider au besoin. Voici la traduction:

«J'ai maintenant achevé la description du premier étage du palais. Suivant le désir de mon noble et gracieux seigneur, maître de ce glorieux édifice, je monte au second et je continue l'inventaire des peintures, décorations et autres chefs-d'oeuvre d'art qui y sont contenus. Je commence par la chambre du coin, à l'extrémité ouest du palais, appelée _Chambre des Cariatides, _à cause des statues qui soutiennent la cheminée. Ce travail est comparativement d'exécution récente: il ne date que du dix-huitième siècle, et dans chacun de ses détails montre le goût corrompu de l'époque; cependant la cheminée a sa valeur, elle dissimule une cachette habilement ménagée entre le parquet de cette chambre et le plafond de la chambre du dessous; cette cachette a été construite dans les derniers jours de l'Inquisition et a servi, dit-on, de refuge à un ancêtre de mon gracieux maître, poursuivi par ce terrible tribunal. Le mécanisme de cette curieuse cachette a été conservé en bon état par le seigneur actuel, comme un spécimen de curiosité. Il a bien voulu me montrer la façon de le mettre en oeuvre: «Une fois près des deux Cariatides, placez la main sur le front de la figure de gauche, puis pressez la tête comme si vous vouliez la repousser en arrière; vous mettez ainsi en mouvement le ressort caché dans le mur qui fait tourner la pierre de l'âtre et qui découvre un vide au-dessous. Il y a assez de place pour qu'un homme puisse s'y coucher tout de son long.» La manière de refermer est aussi simple: «Placez les deux mains sur les tempes de la figure, tirez comme si vous vouliez l'amener à vous, et la pierre reprendra la position qu'elle doit avoir.»

—Vous n'avez pas besoin d'aller plus loin, dit la comtesse. Ayez soin de vous rappeler ce que vous venez de lire. «

Elle remit la page dans le pupitre et le ferma à clef.

«Venez maintenant, continua-t-elle; venez, vous allez voir ce que les Français appellent le commencement de la fin.»

Agnès put à peine se lever de sa chaise, elle tremblait. Henry lui offrit son bras pour la soutenir.

«Ne craignez rien, dit-il tout bas; je ne vous quitte pas.»

La comtesse les précéda dans le corridor ouest; elle s'arrêta au n° 38. C'était la pièce anciennement habitée par le baron Rivar; elle était juste au-dessus de la chambre où Agnès avait passé la nuit.

Depuis deux jours elle était vide. Quand ils ouvrirent la porte, il n'y avait pas de bagages; elle n'avait donc pas été louée.

«Vous voyez, dit la comtesse en montrant les sculptures de la cheminée; vous savez ce que vous avez à faire. Ai-je mérité que vous mêliez la pitié à la justice, continua-t-elle plus bas; donnez-moi quelques heures encore. Le baron veut de l'argent, et il faut que j'avance ma pièce.»

Elle sourit d'un regard égaré et fit semblant d'écrire en prononçant ces dernières paroles. Les efforts constants qu'elle avait faits pour fournir aux moindres besoins du baron pendant sa vie, ses demandes continuelles d'argent, et enfin le bénéfice qu'elle espérait tirer de sa pièce à peine ébauchée avaient dépassé ses forces.

Quand on lui eut accordé ce qu'elle réclamait si instamment, elle ne remercia pas Agnès; elle se contenta de dire:

«Ne craignez rien, miss; je ne chercherai pas à m'échapper. Où vous êtes, il faut que je sois, et cela jusqu'à la fin.»

Son regard fatigué se promena autour de la chambre d'un air stupide; puis à pas lents, trébuchant comme une femme usée par l'âge, elle rentra chez elle et se remit au travail.

XXIV

Agnès et Henry restèrent seuls dans la chambre des Cariatides.

La personne qui avait fait la description du palais, un auteur malheureux ou un pauvre artiste probablement, avait très justement fait ressortir les défauts de la cheminée. Les moindres détails portaient la marque du plus coûteux et du plus éclatant mauvais goût; néanmoins, les voyageurs de toutes les classes admiraient fort cette oeuvre, soit à cause de ses dimensions véritablement imposantes, soit à cause de l'assemblage de marbres de différentes couleurs qu'on y avait réunis. On avait exposé dans les salles du bas de l'hôtel des photographies de la cheminée, et tous les voyageurs anglais et américains en achetaient des épreuves.

Henry fit approcher Agnès de la figure de gauche.

«Faut-il essayer, lui demanda-t-il, ou voulez-vous?…»

Elle retira vivement son bras qui était passé sous celui de son cousin et se dirigea vers la porte.

«Je ne veux rien voir, dit-elle, cette impassible figure de marbre m'effraye.»

Henri mit la main sur le front de la statuette.

«Qu'y a-t-il, ma chère amie, qui puisse vous faire peur dans cette statue?» reprit-il en plaisantant.

Avant qu'il eut appuyé sur la tête, Agnès avait ouvert la porte à la hâte:

«Attendez que je sois partie, cria-t-elle. Je tremble à la seule idée de ce que vous pouvez trouver là dedans…»

Elle regarda encore une fois l'intérieur de la chambre en franchissant le seuil de la porte.

» Je ne m'en vais pas tout à fait, je vous attends dehors.

Elle ferma la porte. Une fois seul, Henry replaça la main sur le front de la statue.

Pour la seconde fois il fut arrêté au moment de mettre le mécanisme en mouvement. Un bruit de voix se faisait entendre dans le couloir. Une femme s'écriait:

«Ma chère Agnès, comme je suis heureuse de vous revoir!

Puis un homme présentait des amis à «miss Lockwood». Une troisième voix qu'Henry reconnut pour celle du gérant, donna ensuite l'ordre à la femme de confiance de montrer à ces dames et à ces messieurs les appartements libres au bout du corridor.

«J'ai du reste ici une charmante chambre à louer qui vous conviendrait peut-être aussi.»

En même temps il ouvrit la porte et se trouva face à face avec
Henry Westwick.

«Voilà une agréable surprise, monsieur, dit en riant le gérant; vous admirez notre fameuse cheminée, à ce qu'il parait. Puis-je vous demander, monsieur Westwick, comment vous vous trouvez à l'hôtel de cette fois-ci? Des influences surnaturelles vous ont-elles encore coupé l'appétit?

—Elles m'ont épargné, reprit Henry; mais peut-être apprendrez-vous bientôt qu'elles ont pesé sur une autre personne de la famille.»

Il parlait d'un ton grave, un peu choqué du ton de plaisanterie avec lequel le gérant avait parlé de son premier séjour à l'hôtel.

«Vous ne faites que d'arriver! lui demanda-t-il ensuite pour changer de sujet.

—J'arrive à l'instant même, monsieur; j'ai eu l'honneur de voyager dans le même train que vos amis M. et Mme Arthur Barville, avec d'autres personnes qui les accompagnent. Miss Lockwood est avec eux à visiter des chambres. Ils seront bientôt ici s'ils ont besoin d'une chambre de plus.»

En entendant ces paroles, Henry se décida à explorer la cachette avant l'arrivée de ses amis. Quand Agnès l'avait quitté, il lui était venu à l'esprit qu'il ferait peut-être bien d'avoir un témoin, au cas fort improbable d'ailleurs, où il ferait une découverte importante. Le gérant, qui ne se doutait de rien, était là à sa disposition; il revint auprès de la figure enchantée, voulant forcer le gérant à lui servir de témoin.

«Je suis charmé d'apprendre que mes amis sont enfin arrivés, dit-il. Avant que j'aille leur serrer la main, laissez-moi donc vous faire une question sur cette curieuse oeuvre d'art que voici. Vous en avez des photographies en bas. Sont-elles à vendre?

—Certainement, monsieur Westwick.

—Pensez-vous que la cheminée soit aussi solide qu'elle en a l'air? continua Henry. Quand vous êtes entré, j'étais justement en train de me demander si cette figure-ci ne s'était pas par accident un peu détachée du mur.»

Il posa sa main sur la tête de marbre pour la troisième fois.

«Il me semble qu'elle est de travers; en la touchant on dirait qu'elle remue.»

À ces mots, il pressa sur la tête.

Une sorte de grincement se fit entendre. La lourde pierre du foyer tourna sur elle-même et découvrit aux pieds des deux hommes une sombre cavité béante. Au même instant, l'étrange et nauséabonde odeur qu'on avait sentie dans les caveaux et dans la chambre du dessous sortit en bouffée de la cachette et se répandit dans toute la pièce.

Le gérant bondit en arrière.

«Mon Dieu, monsieur Westwick, s'écria-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?»

Se rappelant ce que son frère Francis lui avait dit et ce qui était arrivé à Agnès la nuit précédente, Henry était sur ses gardes.

«Je suis aussi surpris que vous,» telle fut sa réponse.

«Attendez un moment, monsieur, reprit le gérant, il faut que j'empêche ces dames et ces messieurs d'entrer ici.»

Il alla aussitôt fermer avec soin la porte derrière lui, Henry ouvrit la fenêtre, attendit en respirant l'air pur. Un vague sentiment de crainte envahit son esprit pour la première fois; il était fermement résolu maintenant à ne pas continuer les recherches sans avoir un témoin.

Le gérant revint bientôt avec un rat-de-cave, qu'il alluma en entrant dans la chambre.».

«Nous n'avons plus à craindre d'être dérangés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur Westwick, pour m'éclairer. C'est mon affaire de voir ce qu'il y a dans cette étrange cachette.»

Henry prit le rat-de-cave. Regardant dans le trou béant avec cette faible et vacillante lumière, ils aperçurent tous deux au fond un objet de couleur sombre.

«Je crois que je peux l'atteindre en me mettant à plat ventre et en allongeant le bras.»

Il s'agenouilla, puis il eut un moment d'hésitation.

«Puis-je vous demander mes gants, monsieur, ils sont dans mon chapeau, sur la chaise, derrière vous.»

Henry lui passa les gants.

«Je ne sais ce que je vais prendre,» reprit en souriant d'un air gêné le gérant, qui mettait le gant droit.

Il s'étendit à terre de tout son long et enfonça le bras dans la cachette.

«Je ne sais pas ce que je tiens, dit-il, mais je l'ai.»

Puis, se levant à demi, il sortit la main. Au même instant il sauta sur ses pieds en poussant un cri d'effroi.

Une tête humaine venait d'échapper à ses mains tremblantes et roulait aux pieds d'Henry.

C'était la tête hideuse qu'Agnès avait aperçue suspendue au-dessus d'elle, la nuit, dans sa vision.

Les deux hommes se regardèrent frappés du même sentiment d'horreur. Le gérant se remit le premier.

«Veillez à la porte pour l'amour de Dieu! On m'a peut-être entendu du dehors.»

Henry se dirigea machinalement vers la porte. Tenant déjà la clef dans la main, prêt à la tourner dans la serrure, s'il le fallait, il regardait encore l'objet épouvantable qui gisait à terre. Il lui était impossible de mettre le nom d'une créature qu'il eût connue sur ces traits décomposés et devenus méconnaissables, et cependant un doute affreux lui étreignait l'âme. Les questions que s'était posées Agnès et qui lui avaient torturé l'esprit, il se les posait à son tour. Il se demandait qui il aurait reconnu avant que la décomposition n'eût fait son oeuvre.

Ferraris? Ou?…

Il s'arrêta tout tremblant, comme Agnès.

Agnès, ce nom qu'il chérissait de toute son âme, était maintenant pour lui un sujet d'effroi. Que lui dirait-il? S'il lui révélait la vérité, quelle serait la terrible conséquence de cette révélation?

Aucun bruit de pas dans le couloir; aucun bruit de voix. Les voyageurs étaient encore dans les chambres au fond du corridor.

Le court espace qui venait de s'écouler avait suffi au gérant pour se remettre; il pensait maintenant au plus grand, au plus cher intérêt de sa vie, à la réputation de l'hôtel. Il s'approcha tout anxieux d'Henry.

«Si l'affreuse découverte que nous venons de faire vient à se répandre, dit-il, l'hôtel est fermé et la compagnie ruinée. Je suis certain, n'est-ce pas, monsieur, que je puis avoir entière confiance dans votre discrétion?—Vous pouvez vous en rapporter à moi, répondît Henry; mais cependant, après ce que nous venons de voir, la discrétion a ses limites,» ajouta-t-il.

Le gérant comprit qu'Henry faisait allusion au devoir qu'il avait à remplir envers la société, comme tout respectueux serviteur de la loi:

«Je vais immédiatement, reprit-il, enlever secrètement de la maison ces tristes restes et les remettre moi-même entre les mains de la police. Voulez-vous quitter la chambre en même temps que moi, ou voudriez-vous monter la garde ici, si je vous en priais, et m'aider quand je vais revenir.»

Pendant qu'il parlait, les voix des nouveaux voyageurs se firent entendre. Henry consentit à rester dans la chambre: il reculait à l'idée de se rencontrer en ce moment avec Agnès dans le couloir.

Le gérant se hâta de sortir, espérant ne pas être aperçu; mais avant qu'il eût atteint l'escalier, les nouveaux arrivés le virent. Au moment où il tournait la clef dans la serrure, Henry entendit clairement les voix de différentes personnes qui causaient. Pendant que d'un côté de la porte on venait de découvrir un terrible drame, de l'autre, des questions banales s'échangeaient sur les amusements qu'on pouvait rencontrer à Venise; des plaisanteries facétieuses se faisaient sur les mérites respectifs de la cuisine française et de la cuisine italienne. Peu à peu le bruit de la conversation s'éteignit. Les visiteurs avaient arrêté leur plan pour la journée et se préparaient à sortir de l'hôtel. Une minute après, le silence régnait de nouveau.

Henry revint à la fenêtre, espérant distraire son esprit par l'attrayante vue du canal, mais bientôt il en fut fatigué. La fascination qu'exerce l'horreur, l'attira une fois de plus vers l'objet épouvantable qui était à terre.

Rêve ou réalité, comment Agnès avait-elle pu en supporter la vue? Au moment où il se posait cette question, il remarqua pour la première fois quelque chose qui était auprès de la tête. En se penchant, il vit une petite plaque d'or, maintenant trois fausses dents, détachées par le choc probablement, et qui étaient tombées à terre quand le gérant avait lâché la tête.

L'importance de ce détail et la nécessité de ne pas _le _communiquer trop vite à d'autres personnes frappa immédiatement Henry. C'était un moyen, s'il y en avait un, d'arriver à savoir à qui avaient appartenu les tristes reliques qu'il avait devant les yeux, témoins muets d'un horrible crime. Il ramassa donc les dents, pour s'en servir à son tour si l'enquête qu'on allait commencer n'aboutissait à rien.

Il revint à la fenêtre. La solitude commençait à lui peser: comme il s'accoudait de nouveau, on frappa légèrement à la porte. Il s'empressa d'y aller pour l'ouvrir, mais au moment de le faire, un doute lui vint à l'esprit; était-ce le gérant?

«Qui est là?» cria-t-il. La voix d'Agnès se fit entendre: «Avez-vous quelque chose à me dire, Henry?» Il put à peine balbutier:

«Non, pas maintenant. Pardonnez-moi de ne pas vous ouvrir, je vous parlerai un peu plus tard.» Elle reprit doucement:

«Ne me laissez pas seule, Henry!_ _Je ne peux pas rester en bas avec des gens heureux.»

Comment résister à cet appel? Il l'entendit pousser un soupir; sa robe frôla la porte au moment où elle s'éloignait toute triste. Immédiatement il fit ce qu'il redoutait quelques instants avant, il rejoignit Agnès dans le corridor. Elle se retourna en l'entendant et en désignant d'un regard la chambre fermée.

«Est-ce si terrible que cela?» demanda-t-elle tout bas.

Il l'entoura de son bras pour la soutenir. Une pensée lui vint en la regardant pendant qu'elle attendait, tremblante, une réponse. «Vous saurez ce que j'ai découvert, dit-il, si vous voulez avant mettre votre manteau et votre chapeau et sortir avec moi.»

Elle lui demanda toute surprise quelle raison il avait de sortir.

Il la lui dit immédiatement.

«Avant toutes choses, je veux que nous sachions à quoi nous en tenir au sujet de la mort de Montbarry. Nous allons aller chez le médecin qui l'a soigné, puis chez le consul qui l'a conduit jusqu'à sa dernière demeure.»

Ses yeux se fixèrent avec reconnaissance sur Henry.

«Ah! Comme vous me comprenez bien!» lui dit-elle.

Le gérant qui montait l'escalier les croisa à ce moment. Henry lui remit la clef de la chambre et cria aux domestiques qui se tenaient dans le vestibule de faire avancer une gondole près des marches.

«Quittez-vous l'hôtel?» demanda le gérant.

—Je vais aux renseignements, répondit tout bas Henry, en lui montrant la clef des yeux. Si les autorités ont besoin de moi, je serai de retour dans une heure.

XXV

Le soir était arrivé. Lord Montbarry et tous les amis des nouveaux mariés étaient à l'Opéra; Agnès, qui s'était excusée sur sa fatigue, restait seule à l'hôtel. Henry Westwick avait accompagné tout le monde au théâtre, mais il s'était esquivé à la fin du premier acte pour retrouver Agnès au salon.

«Avez-vous pensé à ce que je vous ai dit au commencement de la journée? lui demanda-t-il en s'asseyant à côté d'elle. L'affreux doute qui nous étreignait tous les deux n'existe plus au moins maintenant.»

Agnès secoua tristement la tête.

«Je voudrais partager votre sentiment, Henry, je voudrais pouvoir dire que le doute n'existe plus dans mon esprit.»

La réponse aurait découragé bien des hommes; mais la patience d'Henry, quand il s'agissait d'Agnès, était inépuisable.

«Si vous songez à ce que nous avons appris aujourd'hui, reprit-il, vous devez trouver que nous n'avons pas perdu notre temps. Rappelez-vous ce que nous a dit le docteur Bruno: «Après trente ans de pratique médicale, pensez-vous que je puisse me tromper sur la cause d'une mort produite par les effets de la bronchite?» S'il est une question à laquelle il est impossible de répondre, c'est sûrement celle-là. Le témoignage du consul n'est-il pas aussi clair, dans toutes ses parties? Dès qu'il sut la mort de Montbarry, il vint se mettre à la disposition de la famille. Il est arrivé au palais au moment où l'on apportait le cercueil, le corps y a été déposé devant lui et le couvercle vissé sous ses yeux. Le témoignage du prêtre est également indiscutable. Il est resté dans la chambre auprès de la bière à réciter les prières des morts jusqu'au moment où le convoi quitta le palais. Rappelez-vous tout cela, Agnès; comment pouvez-vous dire encore que la question de la mort et de l'enterrement de Montbarry n'est pas épuisée! Il ne nous reste plus qu'un doute: les restes que j'ai découverts sont-ils oui ou non ceux du courrier disparu? Voilà la question, à ce qu'il me semble. Est-ce exact?» Agnès ne pouvait le contredire. «Alors, pourquoi n'éprouvez-vous pas comme moi un véritable soulagement? demanda Henry.

—Ce que j'ai vu hier soir m'en empêche, répondit Agnès. Quand nous en avons parlé après nos démarches, vous m'avez reproché d'avoir ce que vous appelez des idées superstitieuses. Je ne suis pas de votre avis sur ce point, mais j'avoue que si une autre personne que vous me parlait ainsi, je la comprendrais, elle au moins. Je me souviens de ce que votre frère et moi nous avons été l'un pour l'autre, et je ne suis nullement étonnée qu'il m'apparaisse à moi, pour me demander la grâce d'une sépulture chrétienne et la vengeance du crime dont il a été victime. Je ne trouve rien d'impossible à l'explication de ce que vous appelez la _théorie mesmérique; _ce que j'ai vu peut être le résultat d'influences magnétiques que j'ai subies, couchée entre les restes de l'homme assassiné et la femme coupable assise à mon chevet, en proie aux remords. Au contraire, ce que je ne saurais comprendre, c'est que cette affreuse épreuve se soit abattue sur moi pour un homme assassiné que je n'ai jamais connu, ou si vous aimez mieux— puisque vous prétendez que c'est Ferraris que j'ai vu—pour un homme que je connaissais uniquement par ce que sa femme, à qui je m'intéresse, a pu m'en dire. Je ne veux pas discuter ce que vous croyez, mais je sens que vous vous trompez. Rien n'ébranlera ma conviction: nous sommes toujours aussi loin de l'affreuse vérité.»

Henry n'insista pas, Malgré lui, elle l'avait profondément troublé:

«Avez-vous songé à un autre moyen de découvrir la vérité? demanda-t-il. Qui nous aidera? Sans doute il y a la comtesse, et la clef du mystère est entre ses mains. Mais dans l'état d'esprit où elle est, peut-on croire en elle?… en admettant qu'elle consente à parler. Si j'en juge par moi-même, je ne le pense pas.

—Voulez-vous dire que vous l'avez revue, reprit vivement Agnès.

—Oui, je l'ai encore dérangée au milieu de ses écritures sans fin et j'ai insisté pour en tirer quelque chose de clair.

—Alors vous lui avez dit ce que vous avez trouvé en ouvrant la cachette?

—Certainement, répondit Henry; je lui ai dit que c'était elle qui était responsable de la découverte que j'avais faite. J'ai ajouté que je n'avais pas encore prononcé son nom devant les autorités. Elle a continué à écrire comme si j'avais parlé une langue étrangère pour elle. De mon côté, je me suis entêté, je l'ai prévenue que la tête était confiée à la police et que le gérant et moi nous avions fait notre déclaration et signé nos dépositions. Elle ne fit pas la moindre attention à ma présence. Pour l'obliger à parler, j'ajoutai que l'enquête devait rester secrète et qu'elle pouvait compter sur mon entière discrétion. Je crus que j'avais réussi. Son regard quitta son manuscrit et se tourna vers moi avec un éclair de curiosité.

—Que vont-ils en faire?

Elle parlait de la tête, je suppose.

Je répondis qu'elle devait être enterrée en secret des qu'on en aurait fait la photographie, puis je lui fis connaître l'opinion du médecin légiste qui a été consulté et qui prétend qu'on a employé des produits chimiques pour arrêter la décomposition, mais que cette tentative n'a qu'en partie réussi. Avant d'aller plus loin, je lui demandai à brûle-pourpoint si le médecin ne se trompait pas. Elle reprit avec beaucoup de sang-froid:

—Puisque vous voilà, je veux vous demander quelques conseils pour ma pièce; je voudrais y introduire quelques incidents.

Notez bien qu'il n'y avait aucune intention ironique dans sa façon de me parler; elle brûlait réellement du désir de me lire son incroyable ouvrage, s'imaginant sans doute que je prenais grand intérêt à de pareilles choses, parce que mon frère est directeur d'un théâtre. Je me suis aussitôt retiré sous un prétexte quelconque, mais il est possible que votre influence puisse encore s'exercer sur elle. Si vous voulez, pour satisfaire pleinement votre esprit, elle est encore en haut et je suis prêt à vous y accompagner.»

Agnès frémit à la seule pensée d'avoir une seconde entrevue avec la comtesse.

«Je ne peux pas, je n'en aurais pas le courage, s'écria-t-elle. Après ce qui s'est passé dans cette horrible chambre, elle m'inspire plus d'horreur que jamais. Ne me demandez pas cela, Henry. Tâtez ma main; rien qu'en vous écoutant je suis devenue froide comme la mort.»

Elle n'exagérait pas, Henry se hâta de changer la conversation.

«Parlons, dit-il, d'une autre chose plus intéressante. J'ai une question à vous faire. Me trompé-je en croyant que plus tôt vous quitterez Venise, plus tôt vous serez heureuse.

—Ah! reprit-elle vivement, vous ne vous trompez pas. Je ne saurais dire à quel point je désire être loin de cette horrible ville; mais vous savez ce qui m'arrive, vous avez entendu ce qu'a dit lord Montbarry au dîner.

-Mais s'il avait changé d'avis depuis,» demanda Henry. Agnès le regarda avec étonnement. «Je croyais qu'il avait reçu des lettres d'Angleterre qui l'obligeaient à quitter Venise dès demain, dit-elle.

—C'est vrai. Il était décidé à partir demain pour l'Angleterre et à vous laisser sous ma garde avec lady Montbarry à Venise pendant les vacances; mais une circonstance l'a obligé à abandonner cette idée, Il faut qu'il vous emmène tous demain, parce qu'il m'est impossible de veiller sur vous. Je suis moi-même obligé d'interrompre mes vacances en Italie pour retourner aussi en Angleterre.»

Agnès le regarda fixement; elle n'était pas sûre de comprendre.

«Êtes-vous réellement obligé de partir!» demanda-t-elle.

Henry lui répondit en souriant:

«Gardez-moi le secret ou Montbarry ne me pardonnera jamais.»

Elle lut le reste sur son visage,

«Quoi! s'écria-t-elle, c'est pour moi que vous sacrifiez vos vacances et votre voyage en Italie.

—Je reviendrai avec vous en Angleterre, Agnès, ce sera ma récompense.»

Elle lui prit la main dans un irrésistible élan de tendresse,

«Comme vous êtes bon pour moi! murmura-t-elle. Qu'aurais-je fait sans vous, après tout ce qui m'est arrivé? Je ne puis vous dire, Henry, combien je vous suis reconnaissante.»

Elle voulut lui embrasser la main, mais il l'en empêcha doucement.

«Agnès, lui dit-il, commencez-vous à comprendre combien je vous aime?»

Cette question si simple lui alla droit au coeur. Sans dira un mot, elle avoua la vérité; elle le regarda et détourna soudain les yeux.

Il l'attira près de lui:

«Ma pauvre chérie!» murmura-t-il, et il l'embrassa.

Tendrement émue et toute tremblante, sa bouche rencontra les lèvres d'Henry. Puis sa tête s'inclina, elle lui passa les bras autour du cou et cacha son visage sur sa poitrine. Ils ne dirent plus rien.

Ce silence enchanteur ne dura qu'un instant; on venait de frapper sans pitié à la porte.

Agnès tressaillit. Elle se précipita au piano. Une fois assise sur le tabouret, l'instrument étant placé en face de la porte, il était impossible à la personne qui allait venir de voir sa figure. «Entrez!» cria Henry irrité. La porte ne s'ouvrit pas, mais, du couloir, on fit une étrange question:

«M. Henry Westwick est-il seul?»

Agnès reconnut aussitôt la voix de la comtesse. Elle courut à une seconde porte qui, du salon donnait dans une chambre à coucher.

«Ne la laissez pas approcher de moi, dit-elle. Bonne nuit, Henry!
Bonne nuit!»

Henry répéta donc, plus irrité encore que la première fois:

«Entrez!»

La comtesse entra lentement dans la chambre, son éternel manuscrit à la main. Son pas était incertain, son visage était sombre, ses yeux injectés de sang étaient largement dilatés. En approchant d'Henry elle se heurta contre la table près de laquelle il était assis. En parlant, elle n'articulait plus les mots que d'une manière confuse et presque inintelligible. On l'aurait crue ivre, mais Henry ne s'y trompa pas. Il dit en lui offrant une chaise:

«Comtesse, j'ai peur que vous n'ayez trop travaillé; vous paraissez avoir grand besoin de repos.»

Elle porta la main à sa tête:

«Je ne trouve plus rien, dit-elle; je n'arrive pas à écrire mon quatrième acte, cela fait un vide, un grand vide».

Henry lui conseilla d'attendre au lendemain.

«Allez vous mettre au lit et tâchez de dormir.»

Elle agita la main avec impatience.

» Il faut que je finisse ma pièce; répondit-elle: Je viens vous, demander un conseil. Vous devez vous connaître en pièces de théâtre, votre frère est directeur,

Vous devez avoir souvent entendu parler de quatrième et de cinquième acte. Vous devez avoir assisté à des répétitions et à tout le reste.»

Brusquement elle mit son manuscrit entre les mains d'Henry.

«Je ne veux pas vous la lire, dit-elle, je me sens tout étourdie quand je vois mon écriture. Jetez les yeux dessus: soyez bon garçon, donnez-moi votre avis.» Henry regarda le manuscrit, son regard tomba sur la liste des personnages: en lisant les noms; il tressaillit et regarda la comtesse comme pour lui demander une explication. Il allait lui faire une question, mais il était maintenant tout à fait inutile de lui parler. Elle était assise, la tête renversée sur le dos de la chaise, et paraissait déjà à moitié endormie; sa pâleur avait augmenté, on aurait dit une femme près de se trouver mal. Il sonna et donna ordre au domestique qui entra d'envoyer une femme de chambre.

Sa voix parut tirer à moitié la comtesse de son assoupissement, elle ouvrit lentement ses paupières alourdies.

«L'avez-vous lue?» demanda-t-elle. Il fallait la calmer.

«Je la lirai volontiers, dit Henry, si vous voulez monter vous coucher. Je vous dirai demain ce que j'en pense. Nous aurons l'esprit plus clair et nous ferons mieux le quatrième acte demain matin.

La femme de chambre entra à ce moment.

«Je crains que madame ne soit malade, lui dit tout bas Henry.
Conduisez-la à sa chambre.»

La femme regarda la comtesse et répondit tout bas aussi:

«Faut-il envoyer chercher un médecin, monsieur?»

Henry conseilla de l'emmener d'abord chez elle et de demander l'avis du gérant.

On eut beaucoup de peine à la faire lever et à lui persuader d'accepter le bras de la femme de chambre.

Ce fut seulement en lui promettant de lire la pièce et de faire le quatrième acte qu'Henry put la décider à quitter la chambre.

Une fois seul, il commença à_ _sentir une certaine curiosité de savoir ce qu'il y avait dans ce manuscrit. Il le feuilleta, lisant une ligne par-ci, une ligne par-là. Soudain il changea de couleur, ses yeux abandonnèrent la lecture comme ceux d'un homme hébété.

«Grand Dieu! Qu'est-ce que cela signifie, se dit-il?

Son regard se tourna soudain vers la porte par où Agnès était sortie. Elle pouvait revenir, elle aussi pouvait désirer savoir ce que la comtesse avait écrit, il relut de nouveau le passage qui l'avait fait tressaillir, réfléchit un instant, puis fermant la pièce inachevée, quitta aussitôt le salon à pas étouffés.

XXVI

En entrant dans sa chambre située à l'étage supérieur, Henry posa le manuscrit sur la table. Ses nerfs étaient excités, sa main tremblait en tournant les pages, il tressautait aux plus petits bruits qui se faisaient entendre dans l'escalier de l'hôtel.

Le scénario de la pièce écrite par la comtesse entrait dans le sujet sans préliminaires.

Elle se présentait, elle et son oeuvre, avec le sans-gêne et la familiarité d'un vieil ami: voici en quels termes:

«Permettez-moi, cher monsieur Francis Westwick, de vous nommer les
personnages de la pièce dont nous sommes convenus. Ce sont, par
ordre:
LE LORD;
LE MÉDECIN;
LA COMTESSE.

» Je ne me suis pas donné la peine, vous le voyez, d'inventer des noms de famille. Mes rôles sont suffisamment désignés par les professions que j'indique et par la différence sociale qui existe entre mes personnages.

» Le premier acte commence.

» Non, avant d'entrer en matière, il faut que je vous dise bien que la pièce est tout entière de mon invention.

» Je ne me suis aidée d'aucun événement connu, et, ce qui est plus extraordinaire encore, je n'ai volé aucune de mes idées à un drame français. En qualité de directeur de théâtre anglais, vous refuserez bien entendu de me croire; mais cela n'y fait rien. Ce qui importe, c'est mon premier acte.

» Nous sommes à Hombourg, en pleine saison, dans le fameux salon d'or: la comtesse, mise avec beaucoup de goût, est assise au tapis vert. Des étrangers de toutes les nations sont debout derrière les joueurs, prenant part au jeu ou regardant simplement les coups. Le lord est parmi les assistants. Il est frappé par la physionomie de la comtesse, qu'un mélange de beauté et de laideur n'empêche pas d'être une personne fort agréable. Il surveille son jeu et place son argent sur son petit enjeu à elle. Elle se retourne et lui dit:» N'ayez pas confiance en ma couleur, je n'ai pas eu de chance de toute la soirée. Placez autre part, vous gagnerez peut-être.»

» Le lord, en véritable Anglais, rougit, salue et obéit. La comtesse a prophétisé vrai. Elle continue à perdre, mais le lord gagne le double de la somme qu'il avait risquée.