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L'hôtel hanté

Chapter 33: POST SCRIPTUM
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About This Book

La narration reconstitue, à travers témoignages, lettres et récits croisés, une suite d'événements inquiétants centrés sur un hôtel où une disparition et une mort suscitent rumeurs et enquêtes. Des témoins et des proches rassemblent indices et impressions, mettant au jour jalousies, trahisons et situations ambivalentes tandis que le récit confronte explications rationnelles et suggestions surnaturelles. L'ensemble alterne scènes dramatiques et analyses détaillées, adopte une forme documentaire plurivoque et se termine par une postface qui laisse ouverte la question de la cause réelle des faits.

» La comtesse quitte la table. Elle n'a plus d'argent et elle offre sa chaise au lord.

» Au lieu de la prendre, il lui met galamment dans la main ce qu'il vient de gagner et la prie d'accepter ce prêt. Ce sera une véritable faveur qu'il lui accordera. La comtesse joue de nouveau et perd encore. Le lord sourit d'une manière fort aimable et la prie de lui emprunter encore une petite somme. À partir de ce moment, la chance tourne. Elle gagne et largement. Son frère, le baron, qui tente la fortune dans la salle à côté, voit ce qui se passe et vient rejoindre le lord et la comtesse.

» Faites bien attention, n'est-ce pas, au baron. C'est le rôle important et remarquable.

» Ce personnage a commencé sa vie par une véritable passion pour la chimie expérimentale, cette passion est fort surprenante chez un homme jeune et beau, qui a devant lui un brillant avenir. Une connaissance approfondie des sciences occultes a fait croire au baron qu'il était possible de résoudre ce fameux problème de _la pierre philosophale. _Il a depuis longtemps épuisé toutes ses ressources en coûteuses expériences. Sa soeur l'a ensuite aidé de sa petite fortune, conservant seulement ses bijoux de famille confiés à un de ses amis, banquier à Francfort.

» La fortune de la comtesse une fois engloutie, le baron a cherché une nouvelle source de revenus dans le jeu. Au début de sa périlleuse carrière il est le favori de la Fortune, il gagne souvent, hélas! Et la dégradante passion du jeu remplace dans son âme l'enthousiasme de la science.

» Au moment où la pièce commence, la chance a abandonné le baron. Il songe à tenter une dernière expérience pour découvrir le secret de transformer en or de vils métaux. Mais comment payera-t-il les frais de cette expérience. Comment? répond la Destinée, écho moqueur.

» Les gains que vient de faire sa soeur avec l'argent du lord lui suffiront-ils? Inquiet du résultat, il donne à la comtesse des conseils pour jouer. Mais alors sa malchance s'étend sur sa soeur: elle se met à perdre encore et encore, jusqu'à son dernier sou.

» L'aimable et riche anglais offre un troisième prêt; mais la comtesse, en femme délicate, refuse absolument. En quittant la table, elle présente son frère au lord. Ces messieurs se mettent à causer ensemble. Le lord demande la permission de venir le lendemain à l'hôtel de la comtesse pour lui présenter ses respects. Le baron l'invite aussitôt à déjeuner. Le lord accepte en jetant un dernier regard de respectueuse admiration à_ _la comtesse.»

Mais ce regard n'a pas échappé au frère. Le lord prend congé d'eux.

» Une fois seul avec sa soeur, le baron lui parle à coeur ouvert. «Nos affaires sont désespérées, il nous faut trouver un remède héroïque. Attendez-moi ici pendant que je vais prendre quelques renseignements sur ce lord. Vous avez évidemment produit une grande impression sur lui; si nous pouvons nous en servir pour avoir de l'argent, il faut à tout prix que la chose se fasse.»

» La comtesse reste alors seule en scène et, dans un monologue, montre à nu son caractère.

» C'est un rôle à la fois sympathique et antipathique. Il y a dans sa nature, à côté d'un grand désir de faire le bien, de grands défauts qui la poussent au mal. Elle sera bonne ou mauvaise, suivant les circonstances. Produisant beaucoup d'effet partout où elle va, cette dame est naturellement en butte à une foule de bruits calomnieux. Elle proteste énergiquement dans cette scène contre un de ces bruits indignes qui représente le baron comme son amant et non comme son frère. Elle finit en exprimant un vif désir de quitter Hombourg, car c'est dans cette ville que la calomnie a commencé. Le baron revient et entend ses dernières paroles: «Oui, dit-il, vous quitterez Hombourg si vous le voulez, mais à la condition que vous le quitterez avec le titre de fiancée du lord.»

» La comtesse est tout à la fois étonnée et choquée; elle répond que si le lord éprouve de l'affection pour elle il ne lui en inspire aucune: elle va plus loin, elle déclare qu'elle ne le recevra pas. «Faites votre choix, répond le baron, épousez le revenu de ce lord ou laissez-moi me vendre moi et mon titre à la première femme riche quelle qu'elle soit_, _qui voudra m'acheter.»

» La comtesse l'écoute toute surprise. Est-il possible que le baron parle sérieusement? «La femme qui est prête à me payer reprend-il, n'est pas loin, elle se trouve dans la salle à côté. C'est la veuve d'un riche usurier juif. Elle a l'argent qui m'est nécessaire pour arriver à la solution de mon grand problème. Je n'ai qu'à consentir à être son mari et je deviens aussitôt millionnaire. Réfléchissez, si vous voulez, cinq minutes à ce que je viens de vous dire, mais quand je reviendrai, que je sache qui de nous deux se marie pour l'argent, vous ou moi.»

» La comtesse l'arrêta comme il s'en allait.

» Les moindres sentiments sont poussés chez elle à l'extrême.

«Quelle est la femme digne de ce nom, s'écria-t-elle, qui a besoin de réfléchir pour se sacrifier quand l'homme à qui elle est toute dévouée le lui demande? Elle n'a pas besoin de cinq minutes. Elle lui tend la main et lui dit:» Immolez-moi sur l'autel de votre gloire; je suis prête à vous servir de marchepied; prenez ma liberté et ma vie, pourvu que j'aide à votre triomphe.»

» Le rideau tombe sur cette situation émouvante.»

«Jugez d'après mon premier acte, monsieur Westwick, et dites-moi, en toute sincérité, sans crainte de me faire tourner la tête, si vous ne me trouvez pas capable d'écrire une pièce?»

Henry s'arrêta un peu, entre le premier et le second acte, réfléchissant non pas au mérite de la pièce, mais à l'étrange coïncidence qu'il y avait entre tous les incidents racontés par la comtesse et ceux qui avaient précédé le désastreux mariage de son frère, le premier lord Montbarry.

Est-ce que la comtesse, dans la situation d'esprit où elle se trouvait actuellement ne se faisait pas illusion en croyant avoir affaire à son imagination tandis qu'elle n'exerçait que sa mémoire?

La question était trop grave pour être ainsi résolue du premier coup. Sans s'appesantir sur cette pensée, Henry tourna la page et commença la lecture du second acte. Le manuscrit continuait ainsi:

«Le deuxième acte s'ouvre à Venise. Quatre mois se sont écoulés depuis la scène de la table de jeu. L'action se passe maintenant dans le salon d'un palais vénitien. Le baron, seul, songe à ce qui s'est passé depuis la fin du premier acte. La comtesse s'est sacrifiée; le mariage a eu lieu, mais non sans tiraillements, à cause de certaines discussions d'argent relatives au contrat.

» Des bureaux de renseignements ont appris au baron que le revenu du lord provient en grande partie de ce qu'on appelle des biens substitués. En prévision d'événements malheureux, il doit évidemment faire quelque chose pour sa femme. Qu'il assure par exemple sa vie pour une somme que le baron indique et qu'il s'arrange de façon à ce que cette somme revienne à sa veuve au cas où il mourrait le premier.

» Le lord hésite, mais le baron ne perd pas son temps en discussions stériles. «Considérons le mariage comme rompu, dit-il, et brisons la.» Le lord cède peu à peu; il serait prêt à souscrire pour une somme inférieure à celle qu'on lui demande. Le baron répond d'un ton sec: «Je ne marchande jamais.» Le lord est amoureux, et naturellement il finit par consentir.

» Jusque-là le baron n'a pas à se plaindre. Mais quand le mariage est célébré et que la lune de miel est finie, le lord prend sa revanche. Le baron a rejoint les nouveaux époux dans un vieux palais qu'ils ont loué à Venise. Il est toujours à_ _la recherche de la pierre _philosophale. _Son laboratoire est installé dans les caves du palais, afin que les odeurs de ces expériences n'incommodent pas la comtesse. L'obstacle éternel au succès de sa découverte est le manque d'argent. Sa position, en ce moment, est des plus critiques; il a des dettes d'honneur qu'il faut absolument payer. Il demande fort amicalement au lord de lui prêter de l'argent. Le lord refuse en termes très secs et presque durs. Le baron s'adresse à sa soeur et la prie d'user de son influence en sa faveur. Tout ce qu'elle peut répondre, c'est que son mari, qui n'est plus amoureux d'elle, s'est révélé sous son véritable caractère, celui d'un avare fieffé. Le sacrifice du mariage a été consommé et il a été inutile.

» Telle est la situation au début du deuxième acte.

» L'entrée de la comtesse vient troubler le baron dans sa méditation. Elle est en proie à la rage. Des paroles de colère s'échappent de ses lèvres: quelques moments s'écoulent avant qu'elle rentre suffisamment en possession d'elle-même pour pouvoir parler. Elle vient d'être insultée à deux reprises, d'abord par une personne de son service, ensuite par son mari. Sa femme de chambre, une Anglaise, a déclaré qu'elle ne voulait pas servir plus longtemps la comtesse. Elle abandonne ses gages, mais veut retourner immédiatement en Angleterre.

» Interrogée sur les motifs qui la font agir ainsi, elle répond insolemment et en termes voilés, qu'une honnête femme ne peut pas servir la comtesse, surtout depuis que le baron est arrivé. La comtesse fait ce que toute femme aurait fait à sa place: indignée, elle chasse sur-le-champ cette misérable.

» Le lord, entendant sa femme parler haut, quitte le cabinet de travail où il avait l'habitude de s'enfermer avec ses livres et demande ce que signifie cette dispute. La comtesse lui dit les paroles outrageantes et la conduite de la femme de chambre. Le lord non seulement déclare qu'il approuve la conduite de cette domestique, mais il exprime les doutes qu'il a sur la fidélité de sa femme si crûment qu'il est impossible de les répéter: «Si j'avais été homme, dit la comtesse, si j'avais eu une arme à ma portée, je l'aurais tué sans pitié.»

» Le baron, qui jusque-là a écouté en silence, prend alors la parole: «Permettez moi de finir la phrase pour vous, dit-il; vous l'auriez frappé à mort, et par cet acte de violence, vous vous seriez privée de la prime d'assurance qui revient à la veuve, prime si nécessaire pour tirer votre frère de l'intolérable situation dans laquelle il est maintenant.»

» La comtesse rappelle gravement au baron qu'il n'y a pas là matière à plaisanter. Après ce que le lord lui a dit, elle ne doute pas qu'il ne communique ses infâmes soupçons à ses avocats en Angleterre. Si elle ne fait rien pour l'en empêcher, avant peu elle sera divorcée et déshonorée, en proie à la calomnie, sans autres ressources que ses bijoux pour ne pas mourir de faim.

» À ce moment, le courrier que le lord a engagé en Angleterre pour l'accompagner dans ses voyages, traverse la scène avec une lettre qu'il va mettre à le poste. La comtesse l'arrête et demande à regarder l'adresse. Elle la garde un instant et la montre à son frère. L'écriture est du lord: la lettre est adressée à ses avocats à Londres.

» Le courrier part pour la poste. Le baron et la comtesse se regardent en silence.

» Ils n'ont pas besoin de parler. Ils comprennent parfaitement leur position, et le seul remède leur apparaît dans sa triste clarté. L'alternative est bien simple: «Déshonneur et ruine, ou mort de milord et argent de l'assurance!»

» Le baron, fort agité, se promène de long en large, se parlant à lui-même. La comtesse saisit des lambeaux de phrases.

» Il parle de la constitution du lord, probablement affaiblie par son séjour dans les Indes; d'un rhume que le lord a depuis deux ou trois jours; de complications inattendues qui font que les indispositions aussi légères que les rhumes se terminent quelquefois par de graves maladies et par la mort.

» Il s'aperçoit que la comtesse l'écoute et lui demande si elle n'a rien à lui proposer, elle, qui malgré tous ses défauts, a au moins le mérite de toujours parler franchement.

» N'avez-vous pas, dit-elle, une bonne petite maladie bien sérieuse, dans un de vos flacons, en bas, dans les caveaux?»

» Le baron répond en hochant gravement la tête. De quoi a-t-il peur? Qu'on examine le corps après la mort? Non pas: il se moque qu'on fasse l'autopsie. Ce qui l'inquiète, c'est de savoir comment administrer le poison. Un homme comme le lord fait appeler un médecin quand il se dit sérieusement malade, et quand il y a un médecin il y a toujours danger d'être découvert. Il y a en outre le courrier, fidèle au lord, tant que le lord le paiera. Si le médecin ne voit rien de suspect, le courrier peut s'apercevoir de quelque chose. Le poison, pour faire secrètement son oeuvre, doit être administré à différentes reprises et par doses graduelles. La moindre imprudence peut tout compromettre. Les bureaux d'assurances peuvent avoir des soupçons et refuser de payer. Dans l'état actuel des choses, le baron ne veut pas tenter le coup ni permettre à sa soeur de le tenter pour lui.

» Le lord parait ensuite. Il a sonné plusieurs fois le courrier et l'on n'a pas répondu à son appel. Que signifie ce silence?

» La comtesse lui répond en se contenant—pourquoi en effet aurait-elle donné à son indigne époux la satisfaction de lui laisser voir combien était profonde la blessure qu'il lui avait faite;—elle rappelle au lord qu'il a envoyé le courrier à la poste. Le lord lui demande d'un air soupçonneux si elle a regardé la lettre. La comtesse répond froidement qu'elle ne s'occupe pas de ce qu'il peut écrire; puis, à propos du rhume qu'il a, elle lui demande s'il désire consulter un médecin. Le lord répond qu'il est assez grand pour se soigner lui-même.

» À ce moment le courrier paraît, revenant de la poste. Le lord lui donne l'ordre de repartir pour aller acheter des citrons. Il veut essayer de boire de la limonade chaude pour transpirer dans son lit: il a autrefois déjà guéri des rhumes de cette façon et il veut encore en essayer cette fois.

» Le courrier obéit, mais semble le faire à contre-coeur.

» Le lord se tourne vers le baron (qui jusque-là n'a pas pris part à la conversation) et lui demande d'un ton narquois combien de temps il compte encore rester à Venise. Le baron répond tranquillement: «Parlons franchement, milord; si vous voulez que je quitte votre maison, vous n'avez qu'à le dire et je pars.» Le lord se tourne du côté de sa femme et lui demande si elle est capable de supporter l'absence de son frère, et prononce ce dernier mot avec une emphase insultante. La comtesse garde un imperturbable sang-froid; rien en elle ne trahit la haine mortelle qu'elle a pour le misérable qui l'a insultée: «Vous êtes le maître dans cette maison, milord, répond-elle simplement, faites comme il vous plaira.»

» Le lord regarde tour à tour sa femme et le baron, et soudain change de ton. Voit-il dans le sang-froid de la comtesse et de son frère une menace pour lui? C'est probable, car il s'excuse maladroitement de ce qu'il vient de dire. Quel abject personnage!

» Les excuses du lord sont interrompues par l'entrée du courrier, qui revient avec des citrons et de l'eau chaude.

» La comtesse remarque pour la première fois que cet homme a l'air malade. Ses mains tremblent en posant le plateau sur la table. Le lord ordonne à son courrier de le suivre et de venir faire la limonade dans sa chambre à coucher. La comtesse fait observer que le courrier semble incapable de se tenir debout, En l'entendant, l'homme avoue qu'il est souffrant. Lui aussi est enrhumé; il s'est trouvé exposé à un courant d'air dans la boutique où il a acheté les citrons; et il se sent tour à tour chaud et froid et demande la permission de se jeter un instant sur son lit:

» C'était un véritable appel à l'humanité de la comtesse: elle offre donc de faire elle-même la limonade. Le lord prend le courrier par le bras et lui dit tout bas: «Surveillez la, qu'elle ne mette rien dans la boisson, puis apportez la-moi vous-même; ensuite vous irez vous coucher si vous voulez.»

» Sans ajouter un mot, le lord quitte la chambre.

» La comtesse fait la limonade et le courrier la porte à son maître.

» En gagnant sa chambre, le courrier est si faible, il se sent si étourdi qu'il est obligé de s'appuyer, pour se soutenir, sur le dos des chaises qu'il rencontre sur son chemin. Le baron, toujours bienveillant pour ses inférieurs, lui offre le bras; «J'ai bien peur, mon pauvre garçon, que vous ne soyez réellement malade.» Le courrier fait cette réponse extraordinaire: «C'en est fait de moi, monsieur, j'ai attrapé la mort!»

» Naturellement, la comtesse est étonnée: «Vous n'êtes cependant pas vieux, dit-elle en essayant d'encourager le courrier; à votre âge attraper froid ne signifie pas attraper la mort.»

» Le courrier regarde la comtesse d'un air désespéré:

«J'ai la poitrine faible, milady, j'ai déjà eu deux bronchites. La seconde fois un grand médecin fut appelé en consultation; il regardait ma guérison comme un miracle: «Faites attention, m'a-t-il dit, si vous avez une troisième bronchite, aussi sûr que deux et deux font quatre, vous êtes un homme mort.» Je ressens dans mes os, milady, le même froid que j'ai eu les deux premières fois, et Je vous le répète, j'ai attrapé la mort à Venise.»

» Après quelques paroles de consolation, le baron le conduit dans sa chambre. La comtesse reste seule en scène. Elle s'assied et regarde la porte par laquelle le courrier est sorti: «Ah! Mon pauvre garçon, dit-elle, si vous pouviez changer de constitution avec milord, quelle heureuse chance pour le baron et pour moi! Si vous pouviez seulement guérir votre rhume avec un peu de limonade chaude, et _lui _s'il pouvait attraper la mort à votre place!».

» Elle s'arrête soudain, réfléchit un instant et se lève en poussant un cri de triomphe. Une idée sans pareille, une idée merveilleuse vient de traverser son esprit comme un éclair. Substituer un de ces deux hommes à l'autre, et son désir est accompli. Où sont les obstacles? Il n'y a qu'à enlever le lord de sa chambre, de gré ou de force, à le garder secrètement prisonnier dans le palais et le laisser vivre ou mourir suivant les circonstances. Il n'y a qu'à placer le courrier dans le lit devenu vide, à appeler un médecin qui le voie malade, dans le rôle du lord; s'il meurt, il mourra sous le nom de milord.»

Le manuscrit tomba des mains d'Henri. Un invincible sentiment d'horreur s'était emparé de lui. La question qu'il s'était posé à la fin du premier acte prenait maintenant un nouvel intérêt, et un intérêt terrible. Jusqu'au monologue de la comtesse, les incidents du second acte avaient reproduit les moindres détails de la vie de son frère avec autant de vérité qu'au premier acte. Le monstrueux complot révélé par les lignes qu'il venait de lire était-il le produit de l'imagination malade de la comtesse, ou bien avait-elle cru qu'elle inventait, tandis qu'elle ne faisait qu'écrire sous la dictée de ses criminels souvenirs?

Si la dernière hypothèse était la vraie, son frère avait été assassiné; le crime avait été longuement prémédité par la femme à laquelle il avait donné son nom!

Pour comble de fatalité, c'était Agnès elle-même qui avait innocemment poussé vers les coupables l'homme qui devait être l'agent passif du crime.

Ne pouvant supporter un doute pareil, il quitta sa chambre, pour arracher la vérité à la comtesse ou pour la dénoncer à la justice comme une criminelle impunie.

Arrivé à la porte, il croisa quelqu'un qui sortait justement de la chambre: c'était le gérant. Il était presque méconnaissable; il gesticulait et parlait comme un homme au désespoir.

«Entrez si vous voulez, dit-il à Henry. Tenez, monsieur, je ne suis pas superstitieux, mais je commence à croire que les crimes portent avec eux leur châtiment. Cet hôtel est maudit! Qu'est-ce qui arrive ce matin? Nous découvrons qu'un assassinat a été commis autrefois dans le palais. La nuit vient, et apporte avec elle encore une chose épouvantable: une mort. Une mort soudaine et horrible dans la maison! Entrez et voyez vous-même! Je vais donner ma démission, monsieur Westwick: je ne peux pas lutter contre la fatalité qui me poursuit ici.»

La comtesse était étendue sur son lit: le médecin et la femme de chambre debout à ses côtés ne la quittaient pas du regard. De temps en temps, sa respiration lourde et pénible se faisait entendre comme celle d'une personne oppressée dans son sommeil.

«Va-t-elle mourir? demanda Henry.

—C'est fini, répondit le docteur, elle est morte de la rupture d'un anévrisme au cerveau. Ces sons que vous entendez sont pour ainsi dire mécaniques, ils peuvent durer encore des heures.»

Henry regarda la femme de chambre. Elle n'avait que bien peu de chose à lui apprendre. La comtesse avait refusé de se coucher et s'était mise à son pupitre pour continuer à écrire. Trouvant qu'il était inutile de lui faire la moindre remontrance, la femme de chambre l'avait quittée pour aller prévenir le gérant Au plus vite on envoya chercher un médecin, et quand il arriva, il trouva la comtesse étendue morte sur le parquet. Voilà tout ce qu'elle avait à dire.

En sortant, Henry regarda le pupitre et vit une feuille sur laquelle la comtesse avait tracé ses dernières lignes. Les lettres étaient presque illisibles. Henry put seulement déchiffrer ces mots: «Acte premier», et: «Personnages du drame» Jusqu'à la fin, la misérable folle avait pensé à sa pièce et elle l'avait entièrement recommencée.

XXVII

Henry revint dans sa chambre.

Son premier mouvement fut de jeter le manuscrit de côté pour ne plus jamais le regarder. La seule chance, qu'il eût de connaître la vérité disparaissait avec la comtesse. Quel espoir lui restait-il? Quel intérêt avait-il à pousser plus loin sa lecture?

Il se mit à arpenter la chambre. Au bout d'un moment il changea d'avis; il venait d'envisager la question du manuscrit à un autre point de vue. Jusque-là, grâce à ces feuillets de papier, il avait appris qu'on avait prémédité ce crime, mais comment avait-il été mis à exécution? Il ne le savait pas encore.

Le manuscrit était justement devant lui à terre. Il hésita, puis enfin le ramassa; et, retournant à sa table, il continua de lire:

«Pendant que la comtesse songe encore à cette combinaison si simple et si hardie, le baron revient. Il réfléchit sérieusement au cas du courrier; il pourrait être utile, à son avis, d'envoyer chercher un médecin. Il ne reste plus un seul domestique dans le palais, maintenant que la servante anglaise est partie: il faut que le baron aille lui-même chercher un docteur.

» De toute façon, répond sa soeur, nous avons besoin d'un médecin. Mais avant de l'aller chercher, attendez un peu et écoutez ce que j'ai à vous dire.»

» Le baron est enthousiasmé de l'idée, l'exécution n'offre aucun danger? Le lord, à Venise, a mené la vie d'un reclus: personne ne le connaît de vue, excepté son banquier. Il a simplement présenté sa lettre de crédit et, depuis, lui et le banquier ne se sont jamais revus. Il n'a pas donné de fête et n'est allé à aucune réception. Dans les rares occasions où il a loué une gondole pour se promener, il a toujours été seul. En un mot, grâce à l'horrible soupçon qui le rendait honteux de se montrer avec sa femme, il a mené un genre de vie qui rend l'entreprise aisée.

» Le baron, homme prudent, écoute, mais sans donner encore son opinion définitive. «Voyez ce que vous pouvez faire avec le courrier, dit-il, je me déciderai quand je saurai le résultat de votre conférence avec lui: avant d'y aller, écoutez un excellent conseil: Notre homme se laisse aisément tenter par l'argent, la seule question est de lui en offrir assez. L'autre jour, je lui demandais en riant ce qu'il ferait pour mille livres. Il m'a répondu: N'importe quoi. Ne l'oubliez pas, et offrez-lui du premier coup les mille livres.»

» La scène change; on est dans la chambre du courrier, le pauvre malheureux pleure et tient dans ses mains le portrait d'une femme.

_» _La comtesse entre.

» Elle commence habilement par consoler celui dont elle veut faire son complice. Il est attendri et reconnaissant de cette marque de bienveillance: il confie ses douleurs à sa gracieuse maîtresse. Maintenant qu'il se croit à sa dernière heure, il a des remords d'avoir été si indifférent envers sa femme. Il pourrait se résigner à mourir, mais le désespoir s'empare de lui quand il songe qu'il n'a rien économisé et qu'il laissera sa veuve sans ressources, à la grâce de Dieu.

» À cette ouverture, la comtesse prend la parole.

«Supposons qu'on vous demande de faire quelque chose d'extrêmement facile, et qu'on vous propose pour cela une récompense de mille livres, comme legs à votre veuve?»

» Le courrier se soulève sur son oreiller et regarde la comtesse avec une expression de surprise et d'incrédulité. Elle ne peut pas être assez cruelle, se dit-il, pour plaisanter avec un homme qui est dans une si triste situation. «Veut-elle dire nettement ce que peut être cette chose aisée et dont le succès lui vaudra une si magnifique récompense?

» La comtesse répond en confiant son projet au courrier sans le moindre détour.

» Quelques minutes de silence suivent sa proposition. Le courrier n'est pas encore assez malade pour parler sans réfléchir. Les yeux fixés sur la comtesse, il fait une remarque pleine d'originalité et d'insolence sur ce qu'il vient d'entendre.

» Jusqu'à présent je n'ai jamais été religieux; mais je sens que je vais le devenir. Depuis que Votre Grâce m'a parlé, je crois au diable.»

» C'était l'intérêt de la comtesse de ne voir que le côté comique de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta seulement: «Je vais vous donner une demi-heure de réflexion. Vous êtes en danger de mort. Décidez, dans l'intérêt de votre femme, si vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.»

» Laissé seul, le courrier pense sérieusement à sa situation et se décide. Il se lève avec difficulté, écrit quelques lignes sur une feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et à pas lents, tout trébuchant, il quitte la chambre.

» La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la chambre vide.

» Mais presque aussitôt le courrier ouvre la porte. Pourquoi s'est-il levé?

» Milady, je viens de défendre ma vie, au cas où je reviendrais de cette troisième bronchite. Si vous ou le baron essayez de hâter mon départ d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de récompense, je dirai au médecin où il pourra trouver quelques lignes qui révéleront le crime de Votre Grâce. Dans le cas où je n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots, j'apprendrai au médecin où se trouve ma cachette; il est inutile d'ajouter que la lettre sera remise à Votre Grâce si elle remplit fidèlement ses engagements envers moi.»

» Après cette audacieuse préface, il commence à poser les conditions auxquelles il consent à jouer son rôle, et à mourir, pour mille livres, s'il meure de sa belle mort.

» La comtesse ou le baron devront goûter en sa présence les aliments et les boissons qu'on lui donnera, même les médicaments que le médecin ordonnera pour lui. Quant à la somme promise, elle sera en une bank-note pliée dans une feuille de papier blanc sur laquelle sera écrite une ligne sous la dictée du courrier. Ces deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachetée à l'adresse de sa femme, et affranchie, toute prête à être mise à la poste. Ceci fait, la lettre sera placée sous son oreiller; et tant que le médecin aura quelque espoir de le guérir, le baron et la comtesse auront le droit de regarder chaque jour, à l'heure qui leur plaira, si la lettre est toujours à sa place, et si le cachet est resté intact. Il a une dernière condition à poser. Le courrier a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport à la séquestration du lord. Non pas qu'il se soucie particulièrement de ce que deviendra son avare de maître, mais il n'aime pas à prendre sa part des responsabilités qui doivent appartenir à d'autres.

» Les conditions acceptées, la comtesse appelle le baron, qui attendait le résultat de la conférence dans la chambre à côté. On lui dit que le courrier a cédé à la tentation.

» Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille à la comtesse.

» L'étiquette porte cette indication: _Chloroforme. _Elle comprend que le lord doit être enlevé de sa chambre dans un état d'insensibilité complète. Mais dans quelle partie du palais doit-il être transporté? En ouvrant la porte pour sortir, la comtesse fait tout bas cette question au baron. Le baron lui répond tout bas aussi. «Dans les caveaux!»

» Le rideau tombe.»

XXVIII

Ainsi finit le second acte.

Arrivé au troisième, Henry ne parcourait plus les pages qu'avec une extrême fatigue de corps et d'esprit, il sentait qu'il avait besoin de repos.

Dans la dernière partie du manuscrit, à un passage très important, l'écriture et le style de la comtesse avaient subi une grande altération. La folie apparaissait, à mesure que la pièce tirait à sa fin. L'écriture de venait de plus en plus mauvaise. Quelques-unes des phrases étaient restées inachevées. Dans le dialogue, les questions et les réponses ne concordaient pas toujours exactement entre elles. Par intervalle, l'intelligence affaiblie de l'écrivain paraissait reprendre un instant sa vigueur. Cette vigueur disparaissait bientôt et le fil du récit s'embrouillait de plus en plus.

Après avoir lu encore an ou deux des passages les plus clairs, Henri recala devant l'horreur toujours croissante du récit. Il ferma le manuscrit, malade de corps et d'esprit. Puis il se jeta sur son lit pour reposer. Presque au même instant la porte s'ouvrit. Lord Montbarry entra dans la chambre.

«Nous rentrions de l'Opéra, dit-il, et nous venons d'apprendre la mort de cette misérable femme. On dit que vous lui avez parlé à ses derniers moments; je voudrais savoir comment cela s'est passé.

—Vous allez le savoir, répondit Henry, vous êtes maintenant le chef de la famille. Stephen, il est de mon devoir, dans le trouble qui m'oppresse, de vous laisser, à vous, le soin de décider ce qui doit être fait.»

Après ces paroles, il raconta à son frère comment la pièce de la comtesse était arrivée entre ses mains.

«Lisez les premières pages, dit-il, je suis curieux de savoir si elles produiront sur vous la même impression que sur moi.»

À peu près à moitié du premier acte, lord Montbarry s'arrêta et regarda son frère:

«Que peut-elle bien vouloir dire en se vantant d'avoir inventé sa pièce? Était-elle donc assez folle pour ne plus se souvenir que tout cela est réellement arrivé?»

C'en fut assez pour Henry: son frère éprouvait la même impression que lui.

«Vous ferez ce que vous voudrez, dit-il; mais si vous voulez suivre un bon conseil, épargnez-vous maintenant la lecture des pages suivantes, où vous verrez de quelle manière terrible notre frère a été puni de ce honteux mariage.

—Avez-vous tout lu, Henry?

—Pas tout. J'ai reculé devant la lecture de la dernière partie. Ni vous ni moi n'avons beaucoup vu notre frère après avoir quitté l'école, je trouvais qu'il avait agi comme un infâme avec Agnès et je ne me faisais aucun scrupule de le dire, mais, quand je lis l'inconsciente confession du meurtre horrible dont il a été victime, je me souviens avec un sentiment voisin du remords, que nous sommes fils de la même mère. En effet, j'ai ressenti ce soir pour lui ce que—je suis honteux d'y songer—ce que je n'avais jamais ressenti auparavant.»

Lord Montbarry prit la main de son frère: «vous êtes un bon garçon, Henry; mais êtes-vous certain de ne pas vous alarmer à tort? Parce que cette folle a dit dans quelques lignes ce que nous savons être la vérité, est-ce qu'il doit s'ensuivre forcément qu'il faille croire le reste jusqu'au bout?

—Il n'y a pas de doute possible, répondit Henry.

—Pas de doute possible? répéta son frère.

——Je vais continuer ma lecture, Henry, et voir ce qui peut justifier votre conclusion.»

Il continua jusqu'à la fin du second acte. Puis il leva la tête:

«Croyez-vous réellement que les restes mutilés que vous avez découverts ce matin soient les restes de notre frère? demanda-t-il. Et le croyez-vous sur un témoignage pareil?». Henry répondit par un signe de tête affirmatif.

Lord Montbarry fut sur le point de protester d'une façon énergique, mais il se contint.

«Vous convenez que vous n'avez pas lu les dernières scènes de la pièce, dit-il. Ne soyez pas enfant, Henry! Si vous persistez à croire cette horrible chose, le moins que vous puissiez faire est de prendre entièrement connaissance du manuscrit. Voulez-vous lire le troisième acte? Non? Eh bien, je vais vous le lire, moi.»

Il chercha le troisième acte et prit quelques passages assez clairement écrits pour être déchiffrés.

«Voici une scène dans les caveaux du palais: La victime du complot est couchée sur un misérable lit; le baron et la comtesse songent à la position dans laquelle ils se sont mis. La comtesse, si je comprends bien, s'est procuré l'argent nécessaire en empruntant sur ses bijoux à Francfort; et le courrier peut encore en revenir, au dire du_ _médecin. Que feront les coupables si l'homme revient à la santé? Dans son habileté, le baron propose de remettre le lord en liberté. Si par hasard il s'adressait à la justice, il serait facile de déclarer qu'il était sujet à des accès de folie et d'en appeler au témoignage de sa propre femme. D'un autre côté, si le courrier meurt, comment se débarrasser du lord séquestré.

» Faut-il le laisser mourir de faim?

» Non, le baron est un homme du monde, il n'aime pas les cruautés inutiles.

» Restent donc les moyens violents: si on recourait à un bravo[1]?

» Le baron objecte qu'il n'a nulle confiance dans un complice; en outre, il ne veut dépenser, autant que possible, de_ _l'argent que pour lui-même.

» Doivent-ils jeter leur prisonnier dans le canal?

» Le baron se refuse à confier son secret à l'eau, l'eau peut rejeter le cadavre.

» Doivent-ils mettre le feu à son lit?

» C'est une excellente idée; mais on peut voir la fumée. Non: les circonstances, du reste, sont maintenant changées du tout au tout. Le meilleur moyen d'en sortir c'est encore de l'empoisonner. Le premier poison venu fera l'affaire.»

«Croyez vous, Henry, qu'il soit possible qu'une pareille discussion ait eu lieu?»

Henry ne répondit pas. La suite des questions que l'on venait de lire se présentait exactement dans le même ordre que les rêves qui avaient épouvanté Mme Narbury pendant les deux nuits qu'elle avait passées à l'hôtel. Il était inutile de faire part de cette coïncidence à son frère.

«Continuez,» lui dit-il seulement.

Lord Montbarry feuilleta le manuscrit jusqu'au premier passage un peu lisible.

«Ici, continua-t-il, si je comprends bien les indications de mise en scène, le théâtre est coupé en deux. Le médecin est en haut écrivant naïvement le certificat de décès du lord, au chevet du courrier mort. En bas, dans les caveaux, le baron est debout près du lord empoisonné, préparant les acides qui doivent aider à réduire ses restes en cendres.

» Ne perdons pas notre temps à déchiffrer de pareilles noirceurs de mélodrames! Passons! Passons!»

Il tourna encore quelques pages, essayant en vain de découvrir la signification des scènes confuses qui suivaient. À l'avant-dernier feuillet, il trouva encore quelques phrases intelligibles:

«Le troisième acte paraît être divisé, dit-il, en deux scènes ou tableaux. Je crois que je peux lire l'écriture, au commencement du second tableau: «Le baron et la comtesse sont en scène. Les mains du baron sont mystérieusement recouvertes de gants. Il a réduit le corps en cendres par un_ _nouveau système de crémation, à l'exception de la tête toutefois.»

Henry interrompit son frère:

«N'allez pas plus loin! s'écria-t-il.

—Rendons justice à la comtesse, continua lord Montbarry. C'est une folle. Il n'y a plus qu'une demi-douzaine de lignes lisibles!»

«Le baron s'est cruellement brûlé les mains en brisant par accident sa cruche à acides. Il est incapable de faire disparaître la tête, et la comtesse est assez femme, malgré toute sa méchanceté, pour reculer à l'idée de le remplacer dans ce travail. À la première nouvelle de l'arrivée de la commission d'enquête envoyée par les compagnies d'assurances, le baron n'a aucune crainte. Quoi que fassent les commissaires, c'est de la mort naturelle du courrier substitué au lord qu'ils s'occuperont aveuglément. Mais la tête n'étant pas détruite, il faut à tout prix la cacher. Ses recherches dans la vieille bibliothèque lui ont appris l'existence dans le palais d'une cachette des plus sûres. La comtesse peut refuser de manier des acides et de surveiller la crémation, mais elle peut sûrement jeter un peu de poudre afin d'empêcher la décomposition.» «Assez! cria de nouveau Henry, assez!

—Je ne puis plus rien lire, mon cher ami. La dernière page a l'air d'être de la folie pure. Et elle vous a dit que l'imagination lui faisait défaut?

—Soyez sincère, Stéphen, et dites la mémoire.» Lord Montbarry se leva et jeta sur son frère un regard de pitié.

«Vous êtes malade, Henry, dit-il. Et ce n'est pas étonnant, après la découverte que vous avez faite sous la pierre de la cheminée. Nous ne discuterons pas là-dessus; nous attendrons un jour ou deux que vous soyez redevenu tout à fait vous-même. Mais au moins entendons-nous dès à présent sur un point. C'est bien à moi que vous laissez, en qualité de chef de la famille, le droit de décider ce qu'il faut faire de ce griffonnage?

—Je vous le laisse.»

Lord Montbarry prit tranquillement le manuscrit et le jeta au feu.

«Que cette ordure serve au moins à quelque chose, dit-il, en soulevant les pages avec le poker. La chambre commence à devenir froide: la pièce de la comtesse va faire flamber de nouveau ces bûches à demi calcinées.»

Il attendit un peu devant le foyer et revint auprès de son frère.

«Maintenant, Henry, j'ai encore un mot à dire, puis j'ai fini. Je suis prêt à admettre que vous vous êtes trouvé, par un hasard malheureux, en face de la preuve d'un crime commis dans le palais autrefois, personne ne sait quand, mais à part cela, je conteste tout le reste. Plutôt que de partager votre opinion, je ne veux rien croire de tout de ce qui est arrivé. Les influences surnaturelles que quelques-uns de nous ont subies quand nous sommes arrivés dans cet hôtel: votre perte d'appétit, les rêves affreux de ma soeur, l'odeur qui suffoqua Francis, et la tête qui apparut à Agnès, je déclare que tout cela est pure hallucination! Je ne crois à rien, rien, rien!»

Il ouvrit la porte pour sortir, et regarda encore une fois dans la chambre.

—Si, continua-t-il, il y a une chose que je crois: ma femme a commis une indiscrétion. Je crois qu'Agnès vous épousera. Bonsoir, Henry. Nous quitterons Venise demain matin à la première heure.

Et voici comment lord Montbarry jugea le mystère de l'hôtel hanté.

POST SCRIPTUM

Un dernier moyen de trancher la différence d'opinion qui existait entre les deux frères restait entre les mains d'Henry. Il était décidé à se servir des fausses dents comme point de départ d'une enquête qu'il voulait faire, dès que lui et ses compagnons seraient de retour en Angleterre.

La seule personne encore vivante qui connût les moindres détails de l'histoire domestique de la famille dans les temps passés était la vieille nourrice d'Agnès Lockwood. Henry saisit la première occasion qui se présenta pour tenter de réveiller ses souvenirs sur lord Montbarry, mais la nourrice n'avait jamais pardonné au chef de la famille son abandon d'Agnès: elle refusa nettement de faire appel à sa mémoire.

«La vue seule de milord, quand je l'aperçus pour la dernière fois à Londres, dit la vieille femme, me donna des démangeaisons dans les mains; mes ongles avaient une furieuse envie d'entrer leur marque sur son visage. J'avais été envoyée en course par miss Agnès et je l'ai rencontré sortant de chez un dentiste. Dieu merci! c'est la dernière fois que je l'ai vu.»

Grâce au caractère emporté de la nourrice et à sa manière originale de s'exprimer, le but d'Henry était déjà atteint. Il se risqua à demander si elle avait remarqué la maison.

Elle ne l'avait pas oubliée: est-ce que M. Henry se figurait qu'elle avait perdu l'usage de ses sens parce qu'elle était âgée de quatre-vingts ans?

Le même jour, il porta les fausses dents chez le dentiste, et dès lors tous ses doutes, si le doute était encore possible, disparurent à tout jamais. Les dents avaient été faites pour le premier lord Montbarry.

Henry ne révéla à personne l'existence de cette nouvelle preuve, pas même à son frère Stéphen. Il emporta son terrible secret dans la tombe.

Il y eut encore un autre fait sur lequel il conserva le même silence charitable. La petite Mme Ferraris ne sut jamais que son mari avait été, non pas, comme elle le supposait, la victime de la comtesse, mais bien son complice. Elle croyait toujours que feu lord Montbarry lui avait envoyé la banknote de mille livres, et reculait à l'idée de se servir d'un cadeau qu'elle continuait à déclarer souillé «du sang de son mari». Agnès, avec l'entière approbation de la veuve, porta l'argent à l'_Hospice des Enfants, _où il servit à augmenter le nombre des lits.

Au printemps de la nouvelle année, il y eut un mariage dans la famille.

À la demande d'Agnès, les membres de la famille seuls assistèrent à la cérémonie.

Il n'y eut pas de déjeuner de noce, et la lune de miel se passa dans un petit cottage des bords de la Tamise.

Dans les derniers jours qui précédèrent le départ du couple nouvellement uni, les enfants de lady Montbarry furent invités à venir jouer dans le jardin. L'aînée des filles entendit et rapporta à sa mère un petit dialogue relatif à l'Hôtel hanté:

«Henry, je voudrais vous embrasser.

—Embrassez, ma chérie.

—Maintenant que je suis votre femme, puis-je vous parler de quelque chose?

—De quoi?

—La veille de notre départ de Venise, il est arrivé un événement.
Vous avez vu la comtesse pendant les dernières heures de sa vie.
Dites-moi si elle vous a fait une confession.

—Elle ne m'a fait aucune confession intelligible, Agnès, et, par conséquent, aucune confession qui vaille la peine qu'on vous attriste en la répétant.

—N'a-t-elle rien dit de ce qu'elle a vu ou entendu dans cette affreuse nuit qu'elle a passée dans ma chambre?

—Rien. Nous savons seulement que la terreur qu'elle y avait ressentie a hanté son esprit jusqu'à la fin.»

Agnès n'était pas entièrement satisfaite. Ce sujet l'a troublait. La courte conversation qu'elle avait eue avec sa misérable rivale d'autrefois lui suggérait des questions qui l'inquiétaient. Elle se souvenait de la prédiction de la comtesse. _Il vous reste encore à me conduire au jour ou je serai découverte et où la punition qui m'attend viendra me frapper! _La prédiction s'était-elle trouvée fausse, comme toute prophétie humaine? Ou s'était-elle réalisée dans cette horrible nuit où elle avait vu l'apparition et où elle avait attiré sans le vouloir la comtesse dans sa chambre à coucher.

Quoi qu'il en soit, rendons ici hommage à la discrétion de Mme Henry Westwick: jamais elle ne tenta une seconde fois d'arracher à son mari ses secrets. Les autres femmes, élevées suivant les préceptes et les habitudes modernes, en entendant parler d'une semblable conduite, eurent naturellement pour Agnès un dédain plein de compassion. À partir de ce moment elles ne parlaient d'elle que comme d'une personne «des temps jadis», curieux spécimen des vertus des vieux âges.

—Est-ce tout?

—C'est tout.

—Alors il n'y a pas d'explication au mystère de l'Hôtel hanté?

—Demandez-vous s'il y a une explication au mystère de la vie et de la mort.

FIN

[1] Tueur à gages.