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L'Humanité préhistorique

Chapter 19: CHAPITRE V
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About This Book

Une synthèse de la préhistoire relie évolution biologique, progrès technique et vie sociale en retraçant les grandes industries (paléolithique, archéolithique, mésolithique, néolithique, âge du bronze et du fer) et le travail des matières dures. Sont examinés l'habitation, la chasse, la pêche, l'agriculture, la domestication, le vêtement et la parure, puis les arts, les croyances, le totémisme, la magie et la figuration de la pensée. L'analyse insiste sur le rôle de la main, de l'outil et du langage dans le développement cérébral et social, et conclut par les relations entre peuples et les méthodes archéologiques utilisées.


Fig. 39.—Diverses formes de haches néolithiques.
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1, France et tout l'Occident de l'Europe.—2, Id. type le plus fréquent.—3, Jadéite (Seine-et-Marne).—4, Id. (Bretagne).—5, Type le plus fréquent en Scandinavie, en Finlande, dans le nord de l'Allemagne; existe aussi dans l'Occident européen.—6, Extension universelle.—7, Occident européen, rare.—8, Id. rare.—9, Id. rare.—10, Susiane et Chaldée, type plat arrondi sur les côtés—11, Jadéite (Gers).—12, Antilles.—13, Cambodge.—15, États-Unis.—16, Id. Asie intérieure,—17, Susiane.—18, Id. type très plat.—19, Égypte.—20, type plat d'un côté.


Fig. 40.—Emmanchement des haches de pierre polie.
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1, La Lance (Musée de St-Germain. don de l'auteur).—2. Seeland (Danemark).—3, Clairvaux (Jura).—4, Baie de Penhouët (Loire-Infre).—5, La Lance (Suisse).—6, Gavr'inis (Morbihan).

Enfin les nos 3, 4 et 11 figurent des instruments de jadéite, matière considérée jadis comme ayant été exportée en Gaule de pays très éloignés (de Sibérie?), mais regardée aujourd'hui comme indigène de nos pays.

La hache polie était emmanchée, nous en possédons de nombreux exemplaires munis de leur manche (fig. 40, nos 1 à 5) et, dans les sculptures contemporaines de l'industrie néolithique, nous les voyons figurer (fig. 40, n° 6). Le plus souvent, la hache pénétrait dans un morceau scié et creusé de bois de cerf et ce bois de cerf lui-même, le plus souvent, était fixé en travers d'un manche de bois. Quant aux instruments munis d'une rainure, ils étaient emmanchés directement dans le bois. Les outils tels que scies, gouges, tranchets, racloirs, burins, étaient très fréquemment emmanchés soit dans du bois, soit dans de la corne ou de l'os.

Parmi les armes les plus fréquentes, et en même temps les plus variées de l'industrie néolithique, il faut citer les pointes de flèches qui, dans la plupart des stations, se rencontrent en très grand nombre, en tous pays du monde. La variété des formes est infinie, et encore ne possédons-nous que les têtes de flèches en silex et quelques-unes en os; celles faites en bois, en corne, en arêtes de poissons ont disparu.


Fig. 41.—Emmanchement des pointes de flèches en silex.
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1, Californie, d'après A. de Mortillet.—2, Hélouan (Basse-Égypte).—3, Abydos.—4 et 5, Abydos (d'après Flinder Petrie).—7 et 8, Flèches à tranchant de la période égyptienne historique. (Coll. de l'auteur.—Musée de St-Germain).

L'emmanchement de ces pointes de flèches (fig. 41), lui-même, était très varié; nous en possédons quelques spécimens soit antiques, soit parmi les collections ethnographiques de nos musées.

On remarquera que la tête de flèche tranchante, en usage chez les Égyptiens aux temps historiques (fig. 41, nos 6, 7 et 8) (Moyen Empire), était déjà employée par les contemporains de la première dynastie (fig. 40. nos 4 et 5), qui avaient fait de cette arme une véritable œuvre d'art. Mais, à côté de ces belles têtes de flèches, il en était certainement d'autres, composées d'un simple éclat sans retouches, dont nous rencontrons sans doute de nombreux spécimens sans comprendre leur usage. Et il en est sûrement de même pour une foule d'instruments appartenant à toutes les industries de la pierre, quelque peu retouchés ou même sans retouches, dont l'emploi demeure inconnu.

Ainsi les formes néolithiques varient à l'infini et se partagent en une foule de districts, en époques très variées. Il est de ces industries qui sont fort anciennes, il en est d'autres qui sont nos contemporaines, mais, quel que soit leur âge, quelque soit leur pays, toutes reflètent les mêmes pensées, chez les ouvriers qui les taillaient; et, par suite des exigences de la matière, toutes présentent un air de parenté, bien que dans la plupart des cas ces diverses industries soient absolument indépendantes les unes des autres.

CHAPITRE V

LES INDUSTRIES ÉNÉOLITHIQUES

Les archéologues italiens ont donné ce nom à la phase industrielle dans laquelle, aux instruments néolithiques, se joignent quelques objets métalliques. Cette phase caractérise la transition entre l'usage de la pierre taillée et celle du bronze. Elle ne connaît pas les alliages, mais seulement deux métaux, le cuivre et l'or, existant à l'état natif dans tous les pays du monde.

Il ne faut pas cependant comprendre dans l'industrie énéolithique les instruments de cuivre simplement forgés, tels ceux des Indiens de l'Amérique du Nord; ces objets appartiennent à la culture néolithique, le métal n'ayant pas été fondu, mais jouant seulement le rôle de minéral malléable. Par phase énéolithique on entend donc celle résultant des premiers pas de la métallurgie.

Les instruments de cuivre pur ont été en usage plus ou moins longtemps dans presque tous les pays: on en rencontre dans l'Europe entière, en Asie jusqu'aux Indes et, peut-être, plus loin encore vers l'Orient, mais ils semblent faire défaut au Japon, dans toute l'Afrique, sauf l'Égypte, et naturellement en Océanie, région dans laquelle la pierre taillée était encore en usage de nos temps.

Le cuivre a-t-il été découvert en un seul pays d'où sa connaissance aurait rayonné sur les autres régions, ou les foyers de sa découverte sont-ils multiples? C'est ce que nous ne saurions dire d'une manière certaine; cependant, comme on le rencontre à la base de toutes les civilisations, il est à croire que c'est dans les pays des plus anciennes cultures que se sont formés les foyers, peut-être secondaires, mais d'où cependant la précieuse découverte se serait répandue de par le monde.

Or ces pays à culture très ancienne sont fort peu nombreux. Seules la Chaldée, la Susiane, l'Égypte et les îles Égéennes peuvent entrer en ligne de compte par leur antiquité.

Cette antiquité, en ces dernières années, a été rajeunie de mille ans par les savants allemands[123] qui se refusent à reconnaître la vieille chronologie de Nabonid, et cette thèse a été acceptée en France par bon nombre d'archéologues[124]. Mais cette nouvelle théorie, que d'ailleurs on tend maintenant à abandonner, ne laissant pas à la civilisation orientale le temps nécessaire à son développement et aux dynasties celui de s'étendre sans chevaucher par trop les unes sur les autres, nous conserverons les anciennes évaluations chronologiques.


Fig. 42.
Ivoire. Tombe du roi Qa (1re dynastie).—Flinders
Petrie, The Royal Tombs, 1900.
Part I, pl. XII, fig. 12, 13.
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Dans ces conditions, c'est dans la seconde moitié du cinquième millénaire avant notre ère que serait née la culture pharaonique. Toutefois le problème se pose de savoir si cette culture est indigène ou bien si elle provient d'influences étrangères. Nous allons montrer comment, de très bonne heure, aux temps de l'industrie néolithique en Égypte, la vallée du Nil a été soumise à des influences asiatiques, probablement même occupée pour un temps par des populations venues des régions mésopotamiennes, et que ces conquérants auraient apporté dans ce pays la connaissance du cuivre. Nous verrons plus loin que c'est également à cette époque que paraissent avoir débuté les arts céramiques chez les Pré-Égyptiens.


Fig. 43.—Représentation de l'homme au début de l'époque pharaonique (D'après Flinders Petrie, Royal Tombs, 1901).
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Dans la tombe du roi Qa, de la Ire Dynastie, Fl. Petrie[125] a découvert une plaque d'ivoire représentant un captif de type asiatique (fig. 42), bien que l'auteur le pense être libyen. D'autres figurations de la même époque (fig. 43) montrent que déjà les artistes tenaient grand compte des caractères ethniques dans leurs représentations. Ailleurs, sur une plaque de schiste du Musée britannique (fig. 44), on voit en haut à droite un personnage vêtu d'une longue robe de caractère asiatique, qui pousse devant lui un captif nu, alors qu'à gauche un autre personnage nu s'enfuit; dans le champ on voit des carnassiers et des rapaces dévorant les cadavres à la suite d'une bataille. Les vaincus sont des Africains, ils portent la barbe à l'égyptienne et ont les cheveux crépus; il est à croire qu'en ces temps primitifs la race qui peuplait les bords du Nil n'était pas de type pharaonique, et que, s'il existait des hommes aux cheveux lisses, ils étaient cantonnés vers le nord, dans le delta en formation.


Fig. 44.—Palette de schiste archaïque égyptienne
(Musée britannique).
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Ces documents, et il en existe beaucoup d'autres, montrent, à n'en pas douter, que l'Égypte, vers l'époque de sa première dynastie, plutôt avant qu'après, a été le théâtre d'une lutte entre deux peuples de races distinctes, et renseignent sur la nature et l'origine des envahisseurs.

Il en est de même quand on compare les fig. 45 et 46, dans lesquelles nous avons groupé les principales formes industrielles et artistiques communes à l'Égypte anté-pharaonique, à la Chaldée et à l'Élam. On conviendra que les analogies sont telles qu'on ne peut nier l'influence de l'une des civilisations sur l'autre. Or la présence de la divinité asiatique en Égypte (nos 2, 3, 5, 6, 27, 33) et du cylindre-cachet qui, comme on le sait, est d'origine chaldéenne, ne peut laisser de doutes au sujet du foyer d'où serait partie la culture qui se transforma plus tard en civilisation pharaonique.


Fig. 45.—Principaux objets archaïques égyptiens.
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Il est donc à penser que c'est de la Chaldée que vint en Égypte et sur les côtes asiatiques de la Méditerranée, la connaissance du cuivre (fig. 47). Mais cette déduction ne nous avance pas quant au pays d'origine de la découverte de ce métal (fig. 48): car nous n'avons jamais rencontré dans la Chaldée comme dans l'Élam, comme sur le plateau iranien (fig. 49), de traces certaines de l'industrie néolithique pure et nous savons, par l'étude de la formation du delta des fleuves chaldéens, que ces parages n'ont été que relativement tard aptes à recevoir l'homme. Ce n'est donc pas en Chaldée, ni dans l'Iran qu'ont eu lieu les premiers essais métallurgiques. Il n'en demeure pas moins que, suivant toute vraisemblance, bien que nous ne connaissions pas encore le point initial de la métallurgie, l'Asie Antérieure a été pour le moins l'un des principaux foyers secondaires propagateurs de la connaissance du métal.

Des côtes méditerranéenes et de l'Asie centrale les types principaux de l'outillage en cuivre se seraient répandus dans les îles méditerranéenes en premier lieu, puis dans l'Europe occidentale, peut-être même centrale et nordique, se modifiant suivant les innombrables cultures néolithiques dans lesquelles ils pénétraient, mais conservant leurs caractères principaux, ceux de la hache plate et du poignard triangulaire; et si quelques rares objets égyptiens, phéniciens ou égéens sont parvenus jusqu'aux confins de l'Europe, ce ne fut jamais qu'exceptionnellement: c'est la connaissance des procédés métallurgiques qui s'est répandue et non l'objet lui-même. Le métal circulait probablement sous forme de lingots, ainsi qu'on l'a constaté pour le bronze, qu'on exportait tout préparé, contenant la bonne proportion d'étain.

Il paraît aujourd'hui prouvé que c'est en même temps du Sud et de l'Est qu'est parvenue en Gaule la connaissance du cuivre, qu'elle nous est venue de la mer Noire et de l'Égée, pays où, suivant les spécialistes des questions égéennes, cette industrie aurait débuté vers le commencement du troisième millénaire avant notre ère; mais, naturellement, sa propagation jusqu'aux îles Britanniques et à la Scandinavie aurait exigé de longs siècles. Nous ne contredirons pas ces auteurs en ce qui regarde l'âge de la civilisation dans les îles méditerranéenes, pas plus que dans l'Europe occidentale.


Fig. 46.—Principaux objets archaïques susiens et chaldéens.
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Fig. 47.—Industrie pré-pharaonique de la Haute-Égypte.
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Fig. 48.—Industrie énéolithique des temps historiques en Égypte. Objets de la 1re dynastie pharaonique.
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Quant à l'or, on le rencontre aussi anciennement employé que le cuivre, dont il est le compagnon dans presque toutes les stations et dans les sépultures énéolithiques. La tombe de Ménès, à Négadah, contenait une perle-spirale d'or, fort pesante. De même, dans les sépultures de Mugheïr (Ur de la Bible) et de Warka (Erech) les tombes renferment en même temps que des outils de pierre et de cuivre (quelquefois aussi de bronze), de grossiers bijoux d'or.

Quoique les découvertes soient, de jour en jour, plus nombreuses, nous sommes encore bien insuffisamment renseignés sur l'extension et la durée des industries énéolithiques; ce n'est que par de très nombreuses analyses chimiques qu'il sera possible d'être à même de se prononcer; car l'usage du bronze venant se greffer sur celui du cuivre, on trouve fréquemment des mélanges d'instruments de pierre, de cuivre et de bronze. Aussi la plupart des archéologues, tout en reconnaissant l'existence d'une industrie du cuivre et en la plaçant dans la dernière phase néolithique, ne la distinguent-ils que peu[126] ou point[127] de celle du bronze.

L'apparition du métal (fig. 50) ne donna pas lieu, comme on serait tenté de le penser, à une révolution dans l'ordre de choses établi; elle se fit lentement et par contact, dans la majeure partie des cas, plutôt que par invasion, et peu à peu s'infiltra dans les milieux néolithiques. Au début, les armes et les instruments métalliques furent peu nombreux, par suite de la rareté du cuivre qui, tout d'abord, n'entra chez les peuples que par le commerce; on copia les formes des outils de silex et, parfois aussi, ce fut l'inverse qui eut lieu. Puis, la métallurgie s'établissant dans les pays miniers, et les relations commerciales s'étendant, la plupart des types de pierre disparurent: mais cette substitution du métal à la pierre fut très irrégulière et très lente, la pierre taillée continua d'être en usage pendant longtemps encore; on l'employait pour armer les projectiles qui, par leur destination même, devaient être perdus. C'est ainsi que, même au temps où le fer était connu dans tout l'Ancien Monde, les pointes des flèches et des sagaies se fabriquaient en pierre en même temps qu'en métal. Puis, dans certaines pratiques rituelles, l'usage de la pierre demeura de rigueur; il persista même pendant des milliers d'années. L'éviscération des momies, en Égypte, se faisait au moyen d'une lame de silex[128] et, chez les Asiatiques, il en était de même pour la circoncision[129]. Cette dernière application de la pierre permet de comprendre l'importance que prit dans les pays égéens le travail de l'obsidienne en vue de l'exportation.


Fig. 49.—Tépéh Goulam (Poucht é Kouh).
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Fig. 50.—1, Sépulture énéolithique de Fontaine-le-Puits (Savoie).—a, Pointe de javelot.—b, c, Haches en jadéite.—d, Lames et tranchets.—e, Lames et grandes pointes de flèches.—f, 10 pointes de flèches en silex.—g, 22 pointes de flèches en silex.—h, Défenses de sanglier.—k, Hache plate en cuivre (n° 2).—m, Poignard en cuivre (n° 3).—n, Poinçon en cuivre.—p, Coquillage.—q, Pendeloque en cuivre.—4, Suse, cuivre.—5, Île de Crète, id.—6, Hissarlik, id.—7, Espagne (cuivre).—8-11, Adimeiyeh (Égypte), id.

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L'industrie énéolithique n'est donc pas, à proprement parler, une étape bien définie de la culture humaine; elle n'est qu'une phase de transition, et nulle part l'apparition du cuivre ne modifia les mœurs et les usages des néolithiques; elle ne représente ni une époque, ni une durée, car sa propagation fut irrégulière dans ses progrès suivant les lieux, et l'apparition du bronze s'étant produite de même manière, il en résulte que certaines régions demeurèrent beaucoup plus longtemps que d'autres, la Hongrie, par exemple, dans cet état transitoire.

Il est à remarquer que le métal, aux débuts, étant une matière extrêmement précieuse, on le ménageait avec grand soin et que, par suite, beaucoup de stations que nous considérons comme étant néolithiques parce que le cuivre y fait défaut, appartiennent cependant à l'industrie énéolithique; quelques archéologues sont même d'avis que les dernières phases de la pierre polie, chez les divers peuples, doivent toutes être rangées dans l'industrie naissante du métal; je ne suis pas éloigné de partager cette opinion en ce qui regarde l'Égypte et le nord de l'Afrique.

CHAPITRE VI

LES INDUSTRIES DU BRONZE

La découverte des métaux et la métallurgie.—Le bronze est un alliage de cuivre et d'étain. Ce mélange possède des qualités de dureté très supérieures à celles du cuivre rouge, métal mou qui se martèle aisément; le bronze est au cuivre ce que l'acier est au fer. Mais ce n'est pas seulement par l'alliage de l'étain qu'on peut donner de la dureté au cuivre, une faible proportion d'arsenic[130], d'antimoine ou de zinc[131] modifie l'état moléculaire du cuivre. Ces procédés ont peut être été tentés par les Anciens, par tâtonnements, mais on ne peut être affirmatif à cet égard; car ces alliages proviennent peut-être, probablement même, des impuretés du minerai de cuivre traité.

Le mélange qui donne au cuivre les qualités les plus propres à l'usage auquel étaient destinés les armes et les outils, est la proportion de 10 p. 100 d'étain; un supplément d'alliage le rend de plus en plus cassant; une teneur de 30 p. 100 d'étain donne un métal blanc, très fragile, qui était employé dans l'Antiquité pour les miroirs.

Cependant les métallurgistes des temps primitifs, ne disposant pas de nos moyens scientifiques modernes, ne pouvaient procéder que par tâtonnements, par essais successifs, et c'est pourquoi la teneur en étain des instruments de bronze est extrêmement variable. Il faut compter aussi que si les minerais de cuivre se rencontraient en abondance dans l'Ancien Monde, les gisements stannifères étaient beaucoup plus rares et que, par suite, l'étain faisait souvent défaut sur le marché de bien des pays. Toutefois, la composition que les fondeurs des temps préhistoriques semblent avoir voulu atteindre varie entre 10 et 18 p. 100 du métal blanc.

Le cuivre se présente dans la nature sous la forme de métal «natif», assez rare; de sulfures, très abondants, et de minerais oxydés, carbonatés et autres, résultant du contact prolongé des affleurements des filons et amas cuivreux avec les agents atmosphériques; les autres composés naturels du cuivre ne peuvent être pris en considération dans la question qui nous intéresse.

L'étain, dont les gisements sont beaucoup plus rares que ceux du cuivre, et qui sont cantonnés dans un petit nombre de régions, se présente dans les gîtes originels en filons et sous forme de petits cristaux dans des roches cristallines, qu'on désigne sous le nom de granulites; il est toujours à l'état oxydé (cassitérite); on ne le rencontre jamais natif.

La destruction des roches mères et des affleurements filoniens par les agents atmosphériques, a produit des alluvions dans lesquelles le minerai d'étain se trouve à l'état de sables; un lavage de ces alluvions suffit, en raison des différences de densité, pour en extraire la cassitérite. C'est ainsi qu'on procède dans les exploitations de la Malaisie, à Brangka, Pérak et ailleurs. L'or natif s'obtient par les mêmes procédés.

Les premiers métallurgistes, trouvant les gisements de cuivre et d'étain vierges encore, n'avaient donc affaire qu'à des produits oxydés qu'il leur suffisait de traiter au charbon de bois, dans un feu réducteur, pour voir couler le métal. Ce sont d'ailleurs les procédés métallurgiques encore employés de nos jours, et, en particulier pour l'étain, les Malais ont conservé l'usage des fours primitifs, dits bas foyers.

Quant à l'exploitation des mines, elle était fort simple; les affleurements des filons étant encore vierges, il suffisait de prendre, presque sans efforts, les roches filoniennes fendillées par les agents atmosphériques, de ramasser les blocs détachés dans les éboulis, pour le cuivre comme pour l'étain et, pour ce dernier métal, de laver les sables.


Fig. 51.—Les gisements de cuivre et d'étain de l'Ancien Monde.
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La cassitérite est toujours naturellement dans une gangue siliceuse, gangue qui s'éclate au feu. Quant aux cuivres carbonatés, que leur gangue soit calcaire ou siliceuse, elle se fend également à la chaleur.

Le procédé du feu a été employé de très bonne heure pour la désagrégation des roches contenant des métaux; on en rencontre des traces dans tous les districts miniers; les gisements aurifères de la Bohême et de la Transylvanie en montrent des milliers d'exemples. D'ailleurs le travail en galeries était en usage déjà du temps des néolithiques pour l'extraction du silex; aussi ne devons-nous pas être surpris de rencontrer de véritables mines datant des premiers temps de la connaissance des métaux.

Il suffisait donc de circonstances favorables, fortuites, pour que l'homme découvrît les deux métaux qui constituent cet alliage dont le rôle a été si grand dans les temps anté-historiques. Or, les gisements de cuivre étant beaucoup plus répandus sur la surface du globe que ceux d'étain, c'est le cuivre qui fut découvert le premier, en même temps que l'or dont les pépites brillaient dans les sables et les grèves des cours d'eau.

Si nous pointons, sur la carte du monde, les principaux gîtes naturels des minerais cuivreux (fig. 51), nous voyons que ce métal est de distribution universelle; aussi le cuivre a-t-il été découvert aussi bien dans l'Ancien Monde que dans le Nouveau; le Sud-Africain et l'Australie cependant n'ont pas profité de bonne heure de ces richesses que leur offrait la nature.

Mais, parmi les pays producteurs du cuivre, il importe de distinguer ceux qui ont reçu les connaissances métallurgiques de ceux où ces notions ont pu naître. Tout d'abord les deux Amériques doivent être mises hors de cause; et nous savons par de nombreux témoignages archéologiques que ce n'est ni l'Algérie, ni l'Espagne, ni la France, les îles Britanniques, la Scandinavie, ou l'Europe centrale qui ont vu couler le premier lingot de cuivre. Restent donc les îles Égéennes, l'Asie Antérieure et l'Égypte; car nous avons vu qu'il ne peut être question de la Chaldée, et que l'Égypte a fort probablement reçu de l'Asie la connaissance du cuivre.

En ce qui regarde l'Égypte, une légende[132] causée par une erreur du savant allemand Lepsius s'est établie et dure encore quant à la richesse des mines de cuivre de la presqu'île Sinaïtique[133]. Cet archéologue, qui n'était versé ni dans la minéralogie ni dans la géologie, a pris pour des scories résultant de l'exploitation intense de mines de cuivre supposées, les bancs naturels de minerais de manganèse de Sérabout-el-Khadim; et cette grossière erreur a fait loi parmi ceux qui ont parlé de l'Égypte: or, par leur constitution géologique, les couches dont la presqu'île Sinaïtique est formée ne peuvent contenir de grands gisements cuivreux, et les turquoises disséminées dans des grès sont la seule richesse de ces montagnes. À Wadi Maghara sont bien des restes d'industrie métallurgique; mais cette industrie n'a jamais porté que sur des quantités insignifiantes de minerais carbonatés existant en rognons dans les grès avoisinant ceux où se rencontrent les turquoises. Il faut donc absolument rayer l'Égypte des pays producteurs du cuivre.

Que reste-t-il alors comme contrées où l'invention de la métallurgie a pu se produire? les îles Égéennes, l'Asie Mineure, la Transcaucasie, l'Arménie et l'Iran, d'une part; le groupe extrême-oriental d'autre part; or il est certain que le métal, en Chaldée et dans l'Élam, est beaucoup plus ancien que dans les pays Sino-Japonais et Indo-Chinois.

L'Altaï et le Pamir sont également riches en cuivre; mais l'antiquité de la métallurgie dans ces régions paraît être peu reculée. C'est donc, suivant toute vraisemblance, dans le nord de l'Asie Antérieure que se serait produite cette grande découverte; de là, elle serait descendue en Chaldée, bien rudimentaire encore, avec les hommes qui, les premiers, sont venus habiter les îlots vaseux de ce qui fut plus tard l'empire de Sargon l'ancien et de Naram-Sin; puis elle aurait gagné l'Égypte, les côtes phéniciennes et les îles Égéennes, foyers de leur connaissance dans l'Europe.

Ce ne sont là, certainement, que des conjectures, mais elles reposent sur des bases sérieuses, sur un ensemble de faits que ni la géologie, ni les traditions asiatiques, ni les premières données historiques et l'archéologie ne viennent combattre.

En ce qui regarde l'étain, le problème est d'une solution plus difficile encore; car les régions stannifères sont très peu nombreuses[134]. Les rares gisements d'étain signalés au Maroc, en Espagne occidentale, en Auvergne, en Bretagne et en Finlande ne peuvent entrer en ligne de compte, et il en est de même pour ceux de l'Angleterre, par suite de l'éloignement de ce pays et de son isolement au milieu des mers. La cassitérite se rencontre, suivant certains auteurs, dans le Nord-Est de la Perse, au Khoraeân et dans plusieurs districts de l'Arménie; mais je n'ai pas été à même de vérifier ces renseignements. Madagascar, le cap de Bonne-Espérance, l'Australie doivent être rayés de la liste des pays où la découverte du métal blanc a pu se produire. En Amérique du Nord, la cassitérite se montre (fig. 52) sur la côte de l'océan Pacifique. Au Mexique elle a produit une industrie spéciale du bronze: elle paraît enfin dans l'Amérique méridionale, mais on ne peut faire état des gisements du Nouveau Monde dans une étude relative aux vieux continents.


Fig. 52.—Les gisements
de cuivre et d'étain
du Nouveau Monde.
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Il ne reste donc que le groupe malais, indo-chinois et chinois, dont la richesse est immense; peut-être que dans des temps plus rapprochés de nous l'étain a suivi la même voie que les grandes invasions mongoles du Moyen Âge pour arriver dans nos pays.

L'Indo-Chine et la Chine étaient particulièrement favorisées par la nature pour que se fit dans ces pays la découverte du bronze: car là se trouvent réunis, et en grande abondance, les minéraux cuprifères et stannifères; mais nous devons borner là ces considérations et attendre que le Centre asiatique et la Chine soient mieux explorés. Peut-être même découvrira-t-on quelque jour dans les montagnes du nord de l'Asie Antérieure des gisements stannifères oubliés depuis des milliers d'années: en ce cas la présence de la cassitérite dans cette région réduirait à néant toutes les hypothèses qu'on serait tenté de hasarder aujourd'hui sur la position du foyer initial de la métallurgie.


Fig. 53.—Moules. 1-2. Écosse (Univalves), pierre.—3, Moule en bronze margis (Lac Léman).—4, Lac du Bourget (pierre).
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Les archéologues se demandent si la préparation du bronze se faisait en dosant les proportions des deux éléments (fig. 53) à l'état métallique[135], ou bien si les minerais étaient mélangés avant la mise au four, et ils expliquent par cette dernière hypothèse les notables différences dans la teneur en étain des bronzes. Ce ne sont là que conjectures qui, pour être appuyées, exigeraient qu'on pût étudier avec certitude, et dans les moindres détails, une fonderie de cette époque, et analyser les scories laissées par les opérations.


Fig. 54.—1-3, Haches de bronze (Suse).—4 à 8, D'après un bas-relief de Naram-Sin, trouvé à Suse.
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Il convient d'ajouter que si les Anciens ne se sont pas servis du laiton, c'est-à-dire de l'alliage du cuivre avec le zinc, bien que la calamine soit fort abondante en Europe, c'est parce que le zinc brûle au contact de l'air quand il est porté au rouge, même à l'état d'alliage, et que les procédés métallurgiques de ces temps ne permettaient pas de toujours traiter dans une atmosphère réductrice; l'étain au contraire est fort stable, soit à l'état métallique pur, soit sous forme d'alliage. Quant au plomb, il s'oxyde, et c'est cette propriété qui fait la base de la coupellation, dont les Anciens, dans les temps historiques, ont fait si grand usage pour extraire l'or des quartz, avant que l'emploi du mercure fût en usage.

Quoi qu'il en soit de l'origine des métaux, nous voyons, dans presque tous les pays, l'usage du bronze succéder à celui du cuivre pur; et disparaître peu à peu les instruments néolithiques de pierre. Mais de même que l'industrie de la pierre polie se subdivise en provinces, de même le bronze se montre-t-il façonné de diverses manières suivant les régions et suivant les temps. Les nombreuses peuplades, qui occupaient le monde aux temps de l'introduction du métal, ont, avec le temps, accentué de plus en plus leurs caractères régionaux. Ce n'est pas la naissance des nationalités, car elles sont beaucoup plus anciennes que le métal, mais c'est l'affirmation définitive des clans, des tribus, des peuples, des empires. Les moyens puissants de domination que procurent les connaissances métallurgiques, les progrès rapides d'ordre matériel et intellectuel qu'elles provoquent permirent à certains peuples d'atteindre à l'hégémonie dans leur sphère d'influence, l'Histoire commence en Asie, en Égypte, dans l'Orient méditerranéen, peu après la diffusion de la métallurgie, elle se répand peu à peu aux alentours de ses premiers foyers, le monde moderne débute.


Fig. 55.—Bas-relief du tombeau de Méra (6e dynastie), représentant le travail des métaux précieux.
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En Chaldée et dans l'Élam, l'industrie du bronze naît en même temps que l'usage de l'écriture (fig. 54). Ces pays entrent dès lors dans le domaine de l'Histoire: toutefois, chez eux, cette phase de l'industrie se continue pendant bien des siècles encore, jusqu'à ce qu'insensiblement le fer vienne remplacer l'airain dans l'armement. Les formes de ces régions demeurent très longtemps spéciales, elles n'ont rien de commun avec celles usitées chez les peuplades encore barbares du Nord. Sous Naram-Sin, au milieu du quatrième millénaire avant notre ère, la lance, l'arc et la hache sont encore les principales armes offensives; le glaive ne paraît que beaucoup plus tard, pour devenir d'un usage courant en Assyrie, au temps seulement des rois d'Assour, chez les Hellènes avec l'invasion dorienne.


Fig. 56.—Instruments de bronze de l'Égypte pharaonique.
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Il en est de même dans la vallée du Nil (fig. 55), où le bronze demeure en usage pour bien des emplois jusqu'à l'époque de la conquête alexandrine parallèlement à celui du fer (fig. 56). Là aussi les formes archaïques sont spéciales; elles semblent découler de celles des instruments de pierre taillée (fig. 57). En Syrie (fig. 58) et dans les îles de la Méditerranée orientale (fig. 59), bien que l'influence égyptienne se fasse parfois sentir, les formes sont, dans la plupart des cas, très personnelles.


Fig. 57.—Instruments de bronze du Nouvel Empire égyptien (Musée du Caire).
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Nous ne sommes malheureusement que fort mal renseignés sur les industries des peuples de l'Asie Antérieure, autres que les Chaldéens, les Élamites et les Assyriens. Mille peuplades diverses se pressaient dans les montagnes et les hauts plateaux du Nord. Ces gens, sauf les Ourartiens, n'usaient pas de l'écriture, et, par suite, leur étude appartient à la préhistoire; les Annales assyriennes fournissent leurs noms; mais ces noms, nous ne pouvons que rarement les placer sur la carte avec sécurité: quant aux pays où ils ont vécu, ils demeurent encore inexplorés au point de vue archéologique.


Fig. 58.—Mobilier des sépultures de Tell et Tin (Syrie)(Fouilles de J.-E. Gautier).
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Fig. 59.—Instruments et armes de bronze égéo-mycéniens.
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Fig. 60.—Europe occidentale. Industries n°I et n°II du bronze.
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Fig. 61.—Europe occidentale. Industries n°III et n°IV du bronze.
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D'ailleurs, si l'on en juge par les résultats de mes propres études dans le nord-ouest de l'Iran et la Transcaucasie, recherches qui, à bien peu de chose près, ont fourni tout ce que nous savons sur ces régions, ce n'est pas vers les industries chaldéo-élamites qu'il convient de tourner ses regards pour découvrir les origines de la culture nordique, mais vers les pays encore inconnus de l'Asie centrale. Les diverses cultures du bronze, dont on rencontre les vestiges dans les dolmens du Talyche russe et persan, se relient plus ou moins étroitement aux civilisations de l'Europe centrale et occidentale; on y rencontre l'usage général du poignard et de l'épée, le torque, la céramique incisée, l'ornementation géométrique. À l'exclusion des représentations animales et humaines, beaucoup de ces goûts sont caractéristiques de nos populations néolithiques de l'Occident: il semblerait que, dès avant les temps de la pierre polie, un grand courant se soit établi entre les pays de l'Asie centrale et ceux de l'Europe, que ce courant n'ait pas été affecté d'une manière importante par les grands foyers de civilisation du sud de l'Asie Antérieure, mais qu'en passant d'est en ouest il ait, pour certains détails, emprunté des idées au monde Égéen. Il s'ensuit qu'en parvenant dans nos pays, il ne possédait plus complètement cette allure que nous révèlent les sépultures monumentales des rives méridionales de la mer Caspienne.


Fig. 62.—Haches d'armes en bronze.—1-2, Allemagne.—3, Espagne.
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Il convient donc, pour l'Ancien Monde, de partager l'industrie du bronze en diverses régions au développement personnel. La Chaldée et l'Élam, dont l'Assyrie fut la fille, l'Égypte, l'île de Crète: ces foyers semblent être les plus anciens; puis viennent les civilisations nordiques, toutes parentes, plus ou moins proches, qui couvrent tout le nord de l'Asie Antérieure et toute l'Europe, divisant ces vastes régions suivant les lieux et les temps. Là, tout en conservant les grandes lignes directrices de l'industrie nordique du bronze, les divers peuples font preuve de leur génie personnel, de leurs goûts, de leurs tendances. On voit, en des temps divers, se montrer les industries caspiennes, caucasiennes, mycéniennes, de la steppe russe, du Danube (Hongrie), de la Scandinavie et du nord de l'Allemagne, de la Gaule, de l'Espagne, du nord de l'Italie, etc.; et, dans les régions méditerranéenes, les influences minoenne, égéenne, égyptienne même se font très largement sentir, alors que dans les pays du nord elles sont moins accentuées ou, dans tous les cas, plus tardives.

Dans chacune de ces provinces du Nord, de l'Europe comme de l'Asie, l'industrie du bronze a évolué sur elle-même, suivant des phases successives. Dans le nord de la Perse et dans la Transcaucasie on distingue aisément plusieurs époques pour lesquelles les industries diffèrent par les détails, et il en est de même pour toutes les provinces dont il vient d'être question.


Fig. 63.—Instruments et armes de bronze de Hongrie (d'après A. de Mortillet, Musée préhistorique.)
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Dans nos pays, la forme des premiers instruments de bronze est le plus souvent inspirée par celles des outils de pierre; puis paraît l'épée qui, dans les derniers temps, devient d'un usage courant. Alors se montrent les armes défensives, le casque, la cuirasse, le bouclier, depuis longtemps en usage chez les Orientaux.

La fibule ne paraît en Occident que vers la quatrième industrie du bronze, alors que l'Égypte, la Chaldée, l'Élam et l'Assyrie ont toujours ignoré cette forme de bijou, tandis que le monde hellénique l'a connue dans des temps fort anciens.

L'espace manque dans cet exposé pour examiner un à un tous les objets des industries du bronze, pour rechercher leur parenté, voire même leur origine; une semblable étude nous entraînerait bien au delà des limites qui nous sont assignées pour ce volume, elle conduirait à distinguer entre les formes originelles de chaque peuple, et celles qui lui sont parvenues par contact avec les habitants des provinces voisines. Il suffit de dire que, dans nos industries du bronze, on rencontre de nombreuses traces de mélanges montrant qu'à ces époques les peuples entretenaient entre eux des relations très étendues.

Quant aux temps où l'industrie du bronze a débuté dans les pays divers, ils sont fort variés et bien souvent difficiles à préciser. En Élam, en Chaldée, en Égypte ce semble être vers la fin du cinquième millénaire avant notre ère; dans l'Orient méditerranéen ce serait au cours du troisième; à Mycènes, vers la même époque; en Gaule, vers 2000 avant J.-C., et dans le nord de la Perse et le Caucase probablement un millier d'années plus tôt; mais toutes ces évaluations ne sont qu'approximatives, notre documentation étant encore beaucoup trop imparfaite pour que nous soyons à même d'établir une chronologie certaine.

CHAPITRE VII

LES INDUSTRIES DU FER

Le passage de l'industrie du bronze à celle du fer ne s'est, dans aucun pays, produit subitement. Longtemps encore après l'arrivée des formes hallstattiennes, nous voyons se perpétuer l'usage des armes et des instruments de bronze. Souvent même, dans les tumuli, rencontre-t-on en même temps des épées et des poignards de bronze et de fer mélangés. Cependant les formes se modifièrent rapidement, et les modèles hallstattiens, reconnus comme supérieurs aux anciens, furent copiés en airain.

Les armes offensives sont l'épée, longue et mince, le poignard, la lance, l'arc et la flèche; glaives et poignards sont remarquables par la forme de leur poignée souvent munie d'antennes, fréquemment aussi d'un pommeau conique d'aspect spécial; quant aux têtes de lances et de javelots, elles sont inspirées des types de bronze.

Il en est de même pour les pointes de flèches. Les types néolithiques de pierre persistent en même temps que ceux de bronze; c'est que, principalement dans les débuts du hallstattien, on ménageait le fer, métal encore rare et précieux. Il n'était guère d'usage que pour les armes, glaives, lances, etc., qui tenues en main, ne se perdent pas.

Comme armes défensives, aussi bien qu'aux temps du bronze, la cuirasse se montre parfois; mais elle est, soit d'origine grecque ou italiote, soit copiée par les Celtes sur des modèles méditerranéens. D'ailleurs l'importation d'ustensiles et d'armes de facture méridionale faisait alors l'objet d'un commerce très étendu: sistules en cuivre battu, cistes et vases de toutes les formes sont fréquents dans les nécropoles hallstattiennes de l'Europe centrale et de la Gaule. Certains de ces récipients sont même fort ornés, montrent des sujets compliqués obtenus, soit au repoussé, soit par la fonte et, pour la plupart, les motifs qu'ils portent se retrouvent en Grèce et en Italie. Puis ce sont des coupes et des vases de verre de divers profils, souvent ornés de zones colorées, et dont la provenance ne peut soulever aucun doute. L'or lui-même intervient dans le mobilier comme dans la parure.

L'outillage et la batterie de cuisine se perfectionnent rapidement et montrent, par leur développement, que les exigences de la vie se sont accrues depuis la fin de l'industrie du bronze. On rencontre des scies, des ciseaux de sculpteur, des couteaux courbes, d'autres qui se replient dans le manche, tout comme ceux dont nous faisons encore usage. Les casseroles de bronze sont nombreuses, les broches réunies en faisceaux ne sont pas rares dans les sépultures étrusques; on fabrique des chenets, voire même des portes-broches, et, parmi les instruments rituels, il convient de citer les grandes fourches à rôtir les viandes.

Quelques tumuli de pays européens divers ont livré des chars[136], le plus souvent à quatre roues ferrées, et dans d'autres sépultures on a rencontré des socs de charrue. Les mors de chevaux et les bridons sont abondants.

Les bijoux, très variés, sont faits d'or, de bronze et de fer; ce sont des torques, des colliers de perles de verre coloré ou d'ambre, de corail, d'ivoire, de nacre; des bracelets aux formes multiples, des anneaux d'oreilles, des pendeloques, des épingles, des fibules variées à l'infini, des trousses de toilette, des amulettes représentant des animaux, le plus souvent des chevaux, parfois montés; enfin, des ceintures de bronze, plus ou moins larges, couvertes de gravures ou de figuration au repoussé. Presque tous les bijoux métalliques sont finement ornés de dessins géométriques gravés auxquels viennent souvent se joindre des représentations animales, humaines, ou des symboles religieux, tels que le disque solaire, la roue, le swastika, et beaucoup d'autres encore dont la signification nous échappe.

La forme des vases et l'abondance de la poterie varient suivant les régions. Cette céramique est généralement ornée de gravures géométriques, auxquelles vient se joindre une grossière peinture couvrant un enduit, mais on y voit également figurer l'homme et les animaux sommairement rendus par des traits droits, comme dans les représentations caucasiennes.


Fig. 64.—Métallurgie du fer. Four
à minerai, Jura bernois, d'après Quinquery.
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Les écrivains de l'antiquité classique, grecs et romains, nous entretiennent d'un peuple ligure, mal défini, mais dont le souvenir était resté vivace dans tout l'Occident. Ces Ligures se composaient assurément de toutes les anciennes races indigènes de nos pays, groupées et fondues dans un élément étranger que les auteurs modernes les plus judicieux[137], dans leurs hypothèses, considèrent comme les auteurs de la civilisation néolithique et pensent qu'ils font partie de ces vagues successives de parler aryen qui se sont abattues sur l'Europe à tant de reprises différentes; les Ligures seraient les constructeurs des dolmens et, peut-être aussi, les premiers habitants des palafittes; mais en même temps que des tailleurs de pierre émérites, ils seraient devenus métallurgistes, vraisemblablement sous des influences extérieures.

Nous avons montré de combien d'incertitudes s'entoure la genèse de la métallurgie, et nous avons dit que nous la pensons être d'origine orientale; elle serait donc parvenue chez les Ligures, déjà depuis longtemps installés en Occident, par des courants continentaux, ainsi que par la mer Méditerranée. Les Celtes et les Doriens auraient été les grands propagateurs de l'industrie du fer. Le métal se serait tout d'abord répandu, en tant que matière et procédés s'y rattachant, et les Ligures auraient adapté son usage à leurs besoins et à leurs goûts; puis seraient venus les objets exportés du monde hellénique. Ainsi s'explique le dualisme des tendances artistiques au cours de l'industrie du bronze, dualisme qui n'existe pas dans les dolmens orientaux du nord-ouest de la Perse, et qu'on ne retrouve dans ces régions que beaucoup plus tard, quand, par les comptoirs du Pont-Euxin, l'influence hellénique pénétra chez les peuples de la Transcaucasie.


Fig. 65.—Tuyères de fours
métallurgiques.—1, Silésie.—2-3, Hongrie.
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Dans nos pays, la période dite ligure est celle de la fondation des villes, ou du moins, l'industrie du bronze a-t-elle vu le développement des agglomérations créées par les néolithiques devenus sédentaires, par suite de l'apparition de la culture et de l'élevage, les relations commerciales s'étendirent. C'est alors à cette époque que les Phocéens, attirés par le commerce qui ne se faisait encore que de proche en proche, remontèrent à la source et, venant aborder chez les Ligures, fondèrent Marseille.

En ces temps aussi, d'autres peuplades barbares, celles des Celtes, habitaient des pays transrhénans, dans des îles lointaines, les dernières du monde[138]. On fait généralement venir les Celtes d'Orient, par la vallée du Danube[139]. Puis ces hordes seraient remontées dans les pays du nord de l'Allemagne, vers les côtes de la mer Baltique, et c'est de là que, par mer comme par terre, elles seraient descendu sur la Belgique et le nord de la Gaule, chassées de leurs domaines par ces raz de marée qui vers 530 av. J.-C., submergèrent les côtes de la mer du Nord et de la Baltique. C'est également vers cette époque que les Ibères venant de la péninsule espagnole seraient entrés dans le midi de la France.

L'histoire de l'exode des Celtes des pays du Nord nous est connue par bon nombre de passages des écrivains de l'antiquité; aussi les laisserons-nous occupant la Gaule, ayant soumis, sans les détruire ou les chasser, les Ligures. Mais ce qui nous importe le plus, c'est de retrouver leurs traces dans des temps plus anciens. D'ailleurs il était resté des Celtes dans la Thrace et en Macédoine; ce sont eux qui en 279 avant J.-C. pillèrent le temple de Delphes, et cette indication nous est précieuse, car elle permet de relier la culture celtique à des civilisations plus éloignés encore vers l'Orient.

Déchelette[140] estime que de leur domaine primitif, l'Europe centrale et la France du Nord-Est, les Celtes se sont répandus au premier et au second âge du fer sur des territoires très étendus, au commencement du IIIe siècle, époque de leur plus grande extension. Leur domaine aurait compris alors les îles Britanniques, la péninsule Ibérique, la Gaule, l'Italie du Nord, les régions du Rhin et du Danube, jusqu'à la mer Noire; quelques-unes de leurs tribus se seraient établies en Thrace; d'autres auraient réussi à fonder au centre de l'Asie Mineure (Phrygie et Cappadoce) un établissement durable, la Galatie.

Cette désignation de «domaine primitif» semble être bien hasardeuse et dictée par la réaction, de mode aujourd'hui, contre les origines orientales des peuples de langue aryenne. Nos renseignements, bien qu'ils soient incomplets, certainement nous montrent les Celtes s'étendant jusqu'aux rives du Pont Euxin sur le bas Danube; mais ils ne nous disent pas s'il en existait encore plus loin, dans les steppes russes, et si ces peuples n'y avaient pas vécu jadis.

M. Hoernes[141], l'un des préhistoriens les plus versés dans l'étude de la civilisation dite hallstattienne, se base principalement, dans sa classification, sur les caractères de la céramique et des fibules. Sans disconvenir que ces deux éléments présentent un grand intérêt, nous ferons cependant observer que la véritable caractéristique de cette culture est l'introduction du naturisme dans l'art géométrique, caractère qui la distingue très nettement de la civilisation du bronze dans l'occident et le centre de l'Europe et qui, par ses conceptions et sa technique, l'éloigne des cultures chaldéenne, égyptienne et préhellénique, tout en laissant entrevoir une certaine parenté, très éloignée, avec les goûts mycéniens.

Mais les traces de l'esprit hallstattien ne sont pas limitées à l'Europe, nous en retrouvons au loin dans l'Asie Antérieure du nord, au sud du Caucase et dans les pays caspiens.

Au cours de l'industrie du fer, on voit paraître, en Arménie russe, une civilisation très différente de celle des sépultures plus anciennes; et cette culture se retrouve, bien qu'elle soit modifiée dans bon nombre de détails, tant dans le Talyche russe et persan que dans l'Osséthie, voire même dans le Daghestan. Sa caractéristique est dans les représentations humaines et animales, dont la technique et le style paraissent dériver pour toutes du style géométrique.

En Osséthie, cette culture semble ne pas encore user industriellement du fer, toutes les armes étant faites de bronze; mais ce n'est là qu'une apparence, car la grande prédominance du cuivre chez les Ossèthes provient uniquement du voisinage de riches mines de ce métal. En Arménie elle comprend le fer, l'argent et le plomb. Quant à la céramique, elle possède dans les trois régions la même technique ornementale, l'incision, souvent très soignée, et le lissage; elle fournit des formes animales en Arménie et en Perse, fait nouveau dans ces régions.


Fig. 66.—Industrie du fer, Arménie russe.
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Fig. 67.—Têtes de flèches des sépultures de l'industrie du fer dans le nord de la Perse. 1-2, Bronze.—3, Fer.—4-5, Obsidienne transparente enfumée.—6, Obsidienne à veines rouges.—7, Jaspe rouge-feu (Talyche).
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Mais si l'on rapproche ce groupe industriel de celui de Hallstadt, on est frappé des analogies que présentent ces deux cultures; toutefois, dans le Hallstattien, il faut faire la part des influences méditerranéenes, exclure leurs produits, ce qui est aisé d'ailleurs; on se trouve alors en présence d'analogies telles qu'il est impossible de ne pas rapprocher ces deux industries et, par suite, les peuples qui en étaient les auteurs. L'ornementation des vases de Bavière, de style dit géométrique, est identiques à celles du Lelwar et d'Hélénendorf.


Fig. 68.—Hélénendorf (Transcaucasie).
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Dans la parure, nos bracelets hallstattiens ne diffèrent en rien de ceux de l'Orient, les torques sont les mêmes, et il en est ainsi des anneaux d'oreilles, des bagues, des pendeloques, des fibules; on rencontre également les ceintures de bronze, mais la plupart des nôtres sont inspirées par l'Étrurie ou la Grèce. Les trousses de toilette, la forme des armes, les nécessaires de tout genre, les grandes fourches de bronze, tout est sinon semblable, du moins fort analogue. Seules les épingles diffèrent; mais celles du Lelwar ne sont que des imitations transformées des épingles des industries précédentes du fer dans le même pays.

Le mode de sépulture est à peu de chose près le même en Orient qu'en Occident: le corps, allongé (jadis il était accroupi), est recouvert d'un amas de pierres.

De même que le bronze a fait son apparition en des temps divers, dans les différents pays, de même le fer s'est montré, suivant les lieux, à des époques très variées. En Chaldée, en Élam et en Égypte on a connu ce métal dès des temps fort anciens; mais, dans ces régions, l'usage du bronze étant resté prédominant, soit pour des causes religieuses, soit, plutôt, parce que le fer à l'état naturel était rare dans ces parties du monde antique, il en résulte que nous ne savons pas préciser l'époque à laquelle son usage industriel fut introduit. Il en est tout autrement en ce qui concerne les régions nordiques, tant en Asie qu'en Europe.

Dans la Transcaucasie, on distingue deux formes successives de l'industrie du fer, très différentes d'aspect et certainement appartenant à des groupes ethniques divers. La première, très spéciale, semble n'être, somme toute, qu'une continuation des usages de la culture du bronze dans ces pays; elle est localisée dans les montagnes de l'Arménie. La seconde au contraire, nous venons de le voir, est celle qui paraît avoir été soit la mère, soit la sœur du hallstattien de l'Occident. Cette dernière, d'ailleurs, si nous en jugeons par les mobiliers funéraires, aurait emprunté quelques détails à la civilisation qui l'avait précédée dans la Transcaucasie.


Fig. 69.—Épées et poignards hallstattiens de l'Occident européen.
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En Occident, seule la seconde culture caucasienne trouve son équivalent; mais elle est, dans nos pays, suivie d'une autre phase qu'on a coutume de désigner sous le terme d'industrie de la Tène, du nom de la localité où elle est le mieux représentée. Cette industrie de la Tène était celle de la Gaule à l'époque de la conquête romaine. Elle est fort imprégnée de l'esprit méditerranéen ainsi que de goûts venus du Nord, de l'Allemagne septentrionale et de la Scandinavie, et ne semble pas être, comme le Hallstattien, d'origine orientale.

À cette époque, dans tout l'Occident et le Centre européens, la culture hellénique et celle des Italiotes prend de plus en plus d'importance; la monnaie, grecque tout d'abord, puis indigène au type grec, fait son apparition, et l'histoire proprement dite commence.

Ailleurs, dans le nord de la Russie et en Finlande, l'usage du fer succède directement à celui de la pierre polie. Il en est de même dans l'Afrique centrale et sur le Haut Nil, probablement en des temps plus anciens qu'en Europe. Aux Indes, ce progrès paraît avoir été dû à la conquête alexandrine, ou tout au moins l'avoir précédée de peu de siècles. Quant aux pays extrême-orientaux, nous ne pouvons encore juger de leur évolution.

Au Nouveau Monde, en Océanie, dans la Polynésie, chez les tribus du Nord sibérien, l'apparition du fer est toute récente; elle date de la découverte de ces terres par les explorateurs de notre époque.