CHAPITRE III
LA FIGURATION DE LA PENSÉE
Quand l'homme fut sorti de la vie uniquement matérielle, dès que son esprit s'affina quelque peu, il éprouva le besoin de fixer sa pensée, afin de la pouvoir transmettre par des signes intelligibles pour tous; et le premier moyen qu'il trouva fut de représenter par le dessin les idées simples qu'il concevait. Ce premier effort donna naissance à la pictographie représentative; mais bientôt le domaine de la pictographie devenant trop étroit pour répondre aux idées abstraites, même les plus simples, on y joignit la figuration conventionnelle, dont les tracés prirent rapidement une forme hiéroglyphique, et, grâce à son développement intellectuel, et aux progrès que chaque jour l'homme faisait dans toutes les branches de la pensée, bientôt cette écriture elle-même ne suffit plus à ses besoins, certains mots de son parler ne trouvant pas leur expression dans les figures dont il disposait et qu'il ne pouvait pas créer. C'est alors que, négligeant la signification représentative de certains signes, il ne leur accorda plus qu'une valeur phonétique, tout comme nous le faisons encore dans nos rébus. Ainsi naquirent les hiéroglyphes proprement dits, ceux de l'Égypte, de la Chaldée primitive, des Hétéens, de la Crète, de la Chine, du Mexique, etc., dont l'écriture se compose de signes mélangés représentatifs, idéographiques et phonétiques. De là, par des transformations successives des signes phonétiques, se forma l'écriture syllabique: tels le chinois, le cunéiforme des Achéménides, et de ces systèmes sortit la conception de l'alphabet.
Telle est l'évolution rationnelle de l'écriture. Quelques peuples seulement en ont connu toutes les phases; mais, à côté, se développa chez bien des tribus le mnémonisme, entièrement conventionnel, et dont, par suite, la clé s'est perdue en même temps que disparaissaient les hommes qui faisaient usage de ces moyens.
Fig. 163.—1 à 12, Galets peints du Mas d'Azil (Azilien):
13 et 14, os gravés, caverne de Lorthet (Hautes-Pyrénées)
(Magdalénien).
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Aux temps quaternaires, la gravure et la peinture jouaient dans bien des cas probablement le rôle d'écriture pictographique simple; toutefois nous n'en pouvons être assurés; mais à côté de ces représentations artistiques, peut-être idéographiques, il existait aussi des aide-mémoire variés, dont fréquemment nous retrouvons des traces. Les galets coloriés du Mas d'Azil (fig. 163, nos 1 à 12), les os gravés de la Roche-Bertier (Charente) et de Lorthet (Hautes-Pyrénées) (fig. 163, nos 13 et 14) en sont d'indiscutables exemples[208]. Donc l'homme dans nos pays, dès la fin des temps quaternaires, usait de ces moyens mnémoniques dont se servent encore les tribus sauvages de l'Océanie, dont les Indiens du Nouveau Monde ont fait usage; et cette coutume semble avoir disparu lors de la naissance des industries mésolithiques, ou du moins nous n'en voyons plus de traces, dès que paraît le campignien, ainsi que pendant toute la durée des industries du bronze dans l'occident de l'Europe.
Fig. 164.—Inscription de Nunsingen
(Suisse) sur une
perle de verre dans
un tombeau remanié de l'industrie
de la Tène (époque
incertaine).
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Fig. 165.—Peinture figurative mexicaine accompagnée
de
légendes explicatives en hiéroglyphes
(d'après L. de Rosny).
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Nos pays ne semblent pas avoir connu l'hiéroglyphe. C'est en Orient, dans le centre de l'Amérique et en Chine que ce système s'est surtout développé. Nous le trouvons établi en Égypte dès les temps pré-pharaoniques; il serait venu dans ce pays en même temps que la connaissance du cuivre. En Chaldée et dans l'Élam, aux temps de l'industrie énéolithique, il existait déjà comme précurseur des signes cunéiformes. Chez les Hétéens, nous le voyons complètement formé à l'époque des Ramessides, mais nous ne connaissons pas ses débuts; il en est de même pour les hiéroglyphes égéens[209]. Ces écritures, dans lesquelles le phonétisme jouait assurément un très grand rôle sont demeurées cantonnées dans les pays de l'idiome auquel elles correspondaient; et, même alors que les communications devinrent faciles entre l'Orient et l'Occident, elles n'ont jamais été adoptées en Europe et n'ont même pas inspiré d'écritures analogues. L'Occident ne connut pas de système alphabétique, avant l'apparition de l'écriture hellénique. Comme exemple, unique d'ailleurs jusqu'ici, de tentative indépendante de la Grèce, nous citerons l'inscription de Müningen, en Suisse (fig. 164), que porte une perle de verre datant des débuts de l'industrie du fer; encore ne pouvons-nous pas nous rendre compte de son origine.
Fig. 166.—Caractères
chinois de diverses époques.
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Parmi les essais d'inscriptions figuratives demeurés sans lendemain, nous citerons celles des rochers de Bohusland, en Suède (fig. 167), celles de la Sibérie (fig. 168), de la Haute-Égypte (fig. 169), du Marié-Lüd à Locmariaker (Morbihan) (fig. 170), comme étant parmi les plus caractéristiques de ce procédé de fixer la pensée.
| Fig. 167.—Représentation pictographique sur roche à Skebbervall (Bohusland, Suède). (agrandir) |
Fig. 168.—Représentations pictographiques des rochers de l'Irytch (d'après Spassky). (agrandir) |
Quant aux systèmes hiéroglyphiques, il en est plusieurs qui ont fourni une longue carrière, et dont les transformations ont amené la naissance de procédés d'écriture beaucoup plus complets. Les plus importants sont ceux de la Chaldée, de l'Élam, de l'Égypte, de la Chine et du Mexique; nous pouvons suivre aisément leurs progrès successifs.
Fig. 169.—Graffiti gravés sur les rochers de
Gébel-Hétemat (Haute-Égypte), (découverts et dessinés par M. G.
Legrain).
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Dans les pays chaldéo-élamites nous nous trouvons, dès les temps très anciens, en présence de deux systèmes parallèles: celui de l'Élam appartenant aux indigènes, et celui de la Chaldée qui paraît être plutôt d'origine sémitique, et qui finalement a dominé sur toute la région.
Un très ancien cylindre-cachet, découvert à Suse (fig. 171), offre un texte nettement hiéroglyphique, et les tablettes d'argile portant les textes les plus archaïques de ce pays montrent souvent l'empreinte de cylindres également hiéroglyphiques (fig. 172).
Fig 170.—Figures tracées
sur une des dalles de la
chambre du tumulus du
Marie-Lud à Locmariaker
(Morbihan).
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Quant à l'écriture elle-même qu'on voit sur ces nombreuses tablettes, écriture proto-élamite (fig 173), elle représente la transition entre les caractères hiéroglyphiques soit figuratifs, soit idéographiques, et les signes purement conventionnels. Cette écriture était d'usage non seulement sur argile, mais aussi sur pierre (fig. 173) et, dans les deux cas, conservait le même aspect.
| Fig. 171.—Développement d'un cylindre hiéroglyphique trouve a Suse (Mém. délég. en Perse, tome II, 1900, p. 129). (agrandir) | Fig. 172.—Empreinte d'un cylindre portant une inscription hiéroglyphique sur une tablette proto-élamite (Id., t. X). (agrandir) |
Dans les pays chaldéo-élamites, l'argile molle était le support courant des textes; or l'argile ne se prête pas au dessin des formes courbes; il en est résulté que l'écrivain, en dehors des cercles ou des ellipses qu'il obtenait par poinçonnage, en était réduit, quand il n'employait que la pointe triangulaire de son stylet, à transformer le plus souvent les parties courbes en polygones plus ou moins réguliers.
| Fig. 173.—Inscription proto-élamite sur une tablette d'argile (Mém. délégation en Perse, tome VI, pl XXI). (agrandir) | Fig. 174.—Inscription lapidaire en caractères proto-élamites du patési de Suse Karibou-Cha-Chouchinak (Mém. délég. en Perse, t. VI, pl. 11), XXVIIe siècle av. J.-C. (agrandir) |
Malgré les difficultés matérielles qu'il avait à vaincre, l'écrivain des premiers temps conservait encore à ses signes, dans bien des cas la forme générale des motifs qu'il voulait figurer, tout en la traduisant par un groupe de clous irréguliers. Nous donnons (fig. 174) les fac-similés de quelques-uns de ces signes, de ceux pour lesquels il est le plus aisé de reconnaître la forme originelle; puis (fig. 175, nos 49 à 61) l'équivalent cunéiforme de basse époque de quelques-uns de ces groupes. En examinant ce tableau, le lecteur se rendra, bien mieux que par une description détaillée, compte de l'évolution qui s'est opérée en Élam. Il y a lieu de remarquer que ces hiéroglyphes sur argile ne peuvent être que la copie de figures plus complètes, et assurément étrangères à l'Élam, car ce n'est pas en s'essayant sur l'argile que les scribes eussent été à même de concevoir ces représentations.
Fig. 175.—Écriture proto-élamique.
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L'un des signes les plus intéressants à cet égard est celui qui représente l'homme (fig. 176). La silhouette est conservée, d'après des modèles plus parfaits et plus anciens, mais elle est rendue, sauf la tête, par de simples traits cunéiformes.
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Fig. 176.—Ecriture proto-élamite: représentation de l'homme. (agrandir) |
Fig. 177. Cunéiformes linéaires chaldéens (Yokha, Chaldée)] (agrandir) |
Fig. 178.—Cunéiformes linéaires chaldéens (Suse). (agrandir) |
Mais l'usage du système proto-élamite ne devait pas avoir de lendemain. De très bonne heure nous voyons les cunéiformes linéaires chaldéens (fig. 177 et 178) s'introduire en Élam et remplacer l'écriture indigène.
Fig. 179.—Fragment de tablette découverts
à Ninive
fournissant l'explication, en caractères
cunéitonnes des hiéroglyphes
primitif.
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Cette écriture chaldéenne avait, elle aussi, pour origine l'hiéroglyphe (fig. 179), mais ces hiéroglyphes différaient de ceux de Suse, quand ils ont fait leur apparition en Élam, partant de bases différentes, mais suivant les mêmes principes. Il semble certain que les cunéiformes chaldéens étaient déjà beaucoup plus avancés que ceux des proto-Élamites. Les deux peuples tendaient vers des résultats analogues, et c'est l'écriture qui était la plus avancée qui prévalut. En Égypte, il ne fut tout autrement, parce que ce n'est plus l'argile qui tenait lieu de support à l'écriture, mais la pierre tendre ou dure qui abonde dans la vallée du Nil.
Fig. 180.—Cylindres pré-pharaoniques (Égypte):
1,
calcaire tendre (Musée du Caire, n° 14518; Quibell, Archaïc abjects);
2, Kjœkkenmœdding d'Adimiyèh: stéatite (Musée du Caire);
3,
Thèbes:
pierre noire (Muséedu Caire);
4, Hiérakopolis, stéatite.
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Cependant, dans les sépultures les plus anciennes, et dans ces tombes seulement, nous rencontrons des cylindres, en tout semblables à ceux de la Susiane, couverts de figurations et d'hiéroglyphes primitifs (fig. 180). Ces sortes de cachets sont nombreux dans les tombeaux de la première dynastie, à Négadah et Abydos; et dans ces deux localités on trouve également les empreintes de ces cylindres sur de larges bouchons d'argile fermant de grands vases.
Fig. 181.—Hiéroglyphes égyptiens archaïques. Tablette de
schiste
(Musée du Caire).
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Fig. 182.—Tablette d'ivoire du trésor royal de Khemaka
représentant le roi Ten dansant devant Osiris
(Semti, 1re dyn., vers
4266 av. J.-C.).
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Le sceau chaldéo-élamite a donc eu son temps dans la vallée du Nil; mais son existence ne devait pas être de longue durée car bientôt il a été remplacé par le véritable cachet indigène, par l'ancêtre du scarabée.
C'est au cours du temps où le cylindre était en usage que se sont définitivement formés les hiéroglyphes (fig. 181 et 182), procédé d'écriture dont l'emploi s'est continué jusqu'au troisième siècle de notre ère, pour le moins. Les matériaux que la nature mettait à la disposition des scribes, en Égypte et en Chaldée, ont donc été la cause de la conservation du système hiéroglyphique dans la vallée du Nil, et de la formation du cunéiforme dans les contrées asiatiques.
Fig. 183.—Inscription hiéroglyphique hétéenne de
Djerablus
(d'après Wright The Empire, pl. X).
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Mais ce n'est pas seulement en Égypte que l'hiéroglyphe a connu la fortune; on l'employa aussi chez les Hétéens (fig. 183), en Crète (fig. 184) lors de la troisième période du Minoen, en Chine, dans la Transcaucasie, au Mexique.
Puis, dans certaines régions vinrent des écritures inspirées par la simplification des signes hiéroglyphiques, l'hiératique et le démotique égyptien entre autres, et peut-être aussi les écritures crétoises.
Nous ne connaissons les hiéroglyphes hétéens que par les inscriptions rupestres de la Cappadoce, et nous ignorons tout de leurs débuts comme de leur descendance. Pour ceux de la Crète, les opinions sont partagées; les uns les considèrent comme indigènes de l'île les autres, et nous nous rangerons à cet avis, comme provenant de pays étrangers. En Chine, l'hiéroglyphe est la source des signes encore en usage dans la majeure partie de l'Orient asiatique. Dans l'Amérique centrale, ils ont vécu jusqu'aux temps de la conquête espagnole. Quant aux autres tentatives, elles ne semblent pas avoir laissé de traces dans les écritures plus récentes.
Fig. 184.—Disque de Phaestos (île de Crète).
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Nous n'avons pas à entrer ici dans la descendance qu'eurent certains de ces systèmes primitifs. Toutefois il est intéressant de faire observer que le berceau des écritures est dans l'Asie antérieure et que de là, par les Phéniciens et les Hellènes, cette connaissance s'est répandue tout d'abord dans les pays méditerranéens, tandis que les peuples de l'Europe et de l'Asie centrale, de l'Occident européen et de l'Orient asiatique étaient privés de ce grand levier du progrès. Ce n'est que très tardivement, quelques siècles seulement avant notre ère, que lentement se propagea l'usage de l'écriture chez les peuples barbares. Les inscriptions, étrusques, ibériennes, rhunes, etc., etc., sont apparues seulement à des époques voisines du Christ, parfois même dans les premiers siècles de notre ère. On s'explique aisément, dès lors, pourquoi pendant plusieurs millénaires la Chaldée, l'Assyrie, l'Égypte, les côtes et les îles de la Méditerranée et l'Asie antérieure sont demeurées les maîtresses incontestées de la civilisation.
Quand on considère, dans leur ensemble, les efforts de l'humanité pour en arriver à figurer la pensée, on voit que dans bien des régions et chez bien des peuples, en des temps très différents, cette nécessité est apparue; mais on constate, aussi que, dans la plupart des cas, les tentatives sont demeurées infructueuses, que dans trois foyers seulement le succès, plus ou moins complet, a couronné les efforts, enfin que le seul centre qui soit parvenu à vaincre toutes les difficultés est celui de l'Asie antérieure et de l'Égypte. C'est de là que grâce à l'écriture, la lumière s'est répandue sur le monde entier.
Certes, dans ce domaine restreint, tous les efforts n'ont pas été récompensés de même manière, les hiéroglyphes crétois, hétéens, proto-anganistes ont disparu sans laisser de descendance, l'écriture cunéiforme, après une longue et utile carrière, s'est éteinte à son tour, seule la méthode de l'Égypte a survécu, non pas dans sa forme pharaonique, mais par ses dérivés d'où, pense-t-on, sont sortis les caractères phéniciens, ancêtres de notre écriture actuelle.
Assurément les cinq familles d'hiéroglyphes orientaux, comme les langages des peuples qui en faisaient usagé, sont indépendantes les unes des autres; mais est-il possible d'admettre que, dans un espace aussi restreint, chez des peuples aussi proches voisins les uns des autres, ces tentatives n'ont pas eu une origine commune? Ce n'est pas croyable, on ne peut s'empêcher de voir, à des époques très anciennes, une pictographie commune, dont chaque peuple aurait tiré parti suivant les besoins de son langage, d'après son génie personnel, indépendamment de ses voisins.
CHAPITRE IV
LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX
Il ne peut être question des relations commerciales qui, vraisemblablement, ont déjà existé dans nos pays dès le temps des industries paléolithiques; il se faisait bien certainement des échanges de clan à clan, de tribu à tribu, mais ces opérations n'ont pas laissé de traces; c'est avec l'apparition de l'industrie néolithique seulement que nous constatons dans les stations de l'homme, parmi les débris laissés par leur vie, la présence de matières étrangères à la région, et par conséquent importées. C'est ainsi que le silex d'aspect résineux du Grand Pressigny se rencontre dans tout le centre et l'est de la France et jusqu'en Suisse. Déjà, de proche en proche, vers la fin de l'archéolithique, des coquillages, provenant de l'Océan, aussi bien que de la Méditerranée se rencontraient ensemble dans les cavernes au centre de la France, employés dans la parure; mais ces trouvailles ne sont pas concluantes quant à l'existence d'un commerce réel; à ces époques, les tribus d'alors guerroyaient sans repos, et l'on peut attribuer à des prises sur l'ennemi vaincu la présence de ces coquilles marines chez des populations vivant éloignées des côtes.
Mais il ne peut en être de même pour les objets néolithiques rencontrés au loin du gisement naturel de la matière dont ils sont faits, car nous connaissons, en assez grand nombre, les fabriques de ces instruments créées dans un but indéniable d'exportation.
Ce commerce du silex prit une grande importance, cela ne fait pas de doute; mais encore l'aire de son exportation était-elle forcément limitée aux régions pauvres en matières propices pour la taille. Il est d'autres minéraux, destinés à entrer dans la parure: la callaïs[210], la turquoise et les pépites d'or que nous voyons figurer dans les mobiliers des dolmens[211] et dans certaines grottes de la France occidentale et centrale ainsi que du Portugal. On ne les retrouve ni dans l'Europe centrale, ni dans les palafittes; bien certainement elles étaient extraites de gisements situés dans nos pays, mais que nous ne connaissons plus; ces matières ont fait l'objet d'un commerce restreint à l'Europe occidentale.
Fig. 185.—Carte des routes commerciales de l'ancien
monde.
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Quelques archéologues[212] ont pensé que la callaïs nous venait de l'Orient; mais ce ne peut être; car, en cas de transport partant de contrées éloignées, on ne rencontrerait dans les pays parcourus par les caravanes, ce qui n'est pas. Il en est de même pour la turquoise. Quant à l'or, il existe à l'état natif dans bon nombre de cours d'eau français, espagnols, autrichiens, hongrois, etc... en France, spécialement dans le bassin du Rhône; il n'est donc pas surprenant de le rencontrer dans les dolmens du sud de notre pays, jusqu'en Bretagne[213] et en Portugal[214], en compagnie de la callaïs.
L'ambre présente beaucoup plus d'importance, au point de vue commercial, que les matières dont nous venons de parler. Il en existe quelques gisements en France, et l'on ramasse cette matière sur certains coteaux de la Seine-Inférieure, mélangés avec les cailloux du diluvium. Mais les véritables gisements étaient ceux des côtes scandinaves et germaniques de la mer Baltique et de la mer du Nord. Ce sont ces gisements qui nous sont signalés par les auteurs de l'antiquité, sources dont parle Hérodote qui, après nous avoir avoué son ignorance de la géographie du nord de l'Europe, assure avoir entendu dire que l'ambre arrivait en Grèce par le fleuve Éridan (l'Elbe ou la Vistule).
L'exemple le plus ancien de l'emploi de l'ambre en Europe occidentale se trouve dans la grotte d'Aurésan (Hautes-Pyrénées), qui est contemporaine du renne; mais certainement l'ambre de cette époque provenait de la France elle-même.
Aux temps de l'industrie néolithique, l'ambre était encore rare en Gaule, mais il abondait dans les pays de production, en Allemagne du Nord, en Suède et en Danemark. C'est que les marchés n'étaient pas encore établis. Bientôt, avec l'apparition du bronze, il fit l'objet d'un commerce considérable, et se répandit dans toute l'Europe et dans les pays méditerranéens. L'apogée de ce trafic est à l'époque de la métallurgie du fer, et l'usage de l'ambre se continuera longtemps encore après l'occupation romaine de nos pays, car il n'est pas de collier frank qui ne renferme ses perles de succin.
L'Asie antérieure méridionale ne semble pas avoir connu l'ambre, mais cette matière était en usage en Égypte dès la XIIe dynastie; toutefois on doit faire remarquer que cet ambre ne provient pas des pays du Nord, mais d'autres régions que nous ne saurions déterminer, car le succin des tombes égyptiennes est beaucoup plus rouge que celui de la Baltique. D'ailleurs, à l'époque des Amenemhat et des Ousertesen, l'Europe entière était encore plongée dans la barbarie; quelques peuples débutaient dans l'industrie des métaux, et les Égyptiens, très puissants en Afrique, poussaient au loin vers le sud leurs expéditions. C'est probablement du Soudan qu'ils ont également rapporté ces perles d'améthyste des colliers des princesses (XIIe dynastie), pierre d'un violet vineux profond, dont nous ignorons actuellement les gisements naturels, et qui ne se rencontre pas dans le commerce moderne.
Jamais dans mes fouilles en Asie antérieure je n'ai rencontré la moindre trace d'un commerce de l'Ambre, aussi bien dans les dolmens du cuivre et du bronze, dans les tombes de l'industrie du fer, que dans les ruines de la ville de Suse, il n'existait donc aucune relation entre les contrées baltiques et l'Asie antérieure. De même l'Ambre ne se rencontre, aux époques anciennes, ni en Sibérie, ni dans l'Inde. Cette remarque réduit à néant toutes les hypothèses relatives non seulement à l'origine européenne des peuples de langue aryenne, mais toutes celles concernant des mouvements vers l'Est, de peuples de l'Occident, tout au moins à partir de l'époque à laquelle les industries néolithiques et énéolithiques étaient florissantes dans nos régions, elle exclue l'Europe des foyers de la métallurgie, ce que nous venons de voir en ce qui regarde l'Ambre baltique est également vrai pour la callaïs.
Mais il est d'autres matières encore dont on a longtemps attribué au commerce la présence dans nos pays. Dès l'époque des dolmens de la Bretagne et celle des palafittes de la Suisse se montrent sous forme de haches des matières précieuses, inconnues jusqu'alors dans l'armement préhistorique: ce sont des néphrites, des jadéites, des chloromelanites, des saussurites[215] dont on ne s'expliqua pas tout d'abord la provenance, et dont l'origine fut l'objet de longues discussions. On s'accorda pendant longtemps pour faire venir de l'Orient, de la Sibérie et de la Chine ces belles matières; mais quelques découvertes faites en Suisse de ces substances, dans leur gisement originel, viennent de montrer que ces matières existant en Europe, il est inutile d'aller chercher au loin leur provenance. Il est à remarquer, d'ailleurs, que les jades ne se rencontrent aux temps préhistoriques dans aucun pays de l'Asie antérieure ni dans la vallée du Nil, et que si cette pierre était venue d'Orient en Europe, elle eût également pénétré dans ces pays beaucoup plus avancés que les nôtres, et où l'on était fort amateur de raretés minéralogiques. Même aux plus belles époques historiques, alors que les lapidaires pharaoniques recherchaient avec grand soin les matières rares, jamais on ne voit figurer le jade dans la joaillerie. Les Perses eux-mêmes n'en ont pas fait usage.
Il est encore une autre matière qui, dans les civilisations de la pierre polie, et au début des métaux, a joué un rôle important: l'obsidienne ou verre de volcan. On rencontre cette substance à l'état de coulée entre des lits de tuf ponceux, dans les massifs volcaniques. Elle est vert sombre (Mexique, Colombie), noirâtre et presque opaque (Archipel grec), presque incolore, simplement enfumée et quelquefois veinée de bandes rouges opaques (Alagheuz, en Arménie russe). Presque toujours elle est translucide, et parfois transparente comme du verre de vitre.
Les gisements naturels de l'Auvergne, de la Bohême, de la Hongrie, des îles Éoliennes et des environs de Naples semblent avoir été fort peu exploités et mis à profit seulement pour des besoins locaux; mais les obsidiennes de l'île de Milo ont fait l'objet d'un commerce important sous forme de lames, tout comme les silex du Grand Pressigny, dans des proportions cependant beaucoup plus réduites; car les nuclei de Milo atteignent rarement 10 centimètres de longueur.
Quant aux obsidiennes de l'Alagheuz, grâce aux veines rouges qu'elles contiennent fréquemment, on peut suivre le développement de leur commerce jusqu'en Susiane. En effet, les fragments et les éclats de cette roche sont nombreux dans les couches anciennes des tells de l'Élam, du Poucht-è-Kouh, du Louristan, du pays des Bakthyaris et de tout l'occident du plateau persan. Dans le petit Caucase et le talyche on en faisait de magnifiques pointes de flèches, même au temps relativement récents des armes de fer.
Dans le Nouveau Monde, non seulement au Mexique et en Colombie, l'obsidienne a été transformée en magnifiques instruments, mais on l'exportait, et il n'est pas un camp indien, dans les territoires méridionaux des États-Unis, qui ne contienne ses pointes de flèches et ses têtes de pique en obsidienne.
Au Japon, l'obsidienne fait presque tous les frais de l'outillage néolithique, et l'usage s'en prolonge longtemps encore après l'apparition du bronze.
Il est à remarquer que, dans nos pays d'Europe comme en Orient méditerranéen, l'obsidienne paraît n'avoir été en usage que lors des industries énéolithiques, elle accompagne le métal. Cependant au pied de l'Alagheuz, dans le massif du mont Ararat, cette matière paraît avoir été employée pour tailler des outils archéolithiques, le silex n'existant pas dans cette région[216].
En Égypte, l'obsidienne était importée, soit des Îles, soit de l'Arabie, car il n'existe pas de volcans plus proches de la vallée du Nil. Là nous la rencontrons, dans le tombeau de Négadah sous forme de petits vases: mais jamais cette matière n'a servi en Égypte à la fabrication des armes ou des instruments, elle n'a jamais joué le rôle du silex.
Comme on le voit, dès les temps de l'industrie néolithique, dans tous les pays les instincts du négoce se sont fort développés; mais tout d'abord les matières d'échanges étaient peu nombreuses, ensuite les moyens de communication faisaient défaut; on voyageait par terre ou sur les fleuves à l'aide de pirogues et, quoi qu'en aient pensé beaucoup d'archéologues, on ne s'aventurait guère sur les mers, si ce n'est pour aller à la pêche: les embarcations étaient encore trop peu stables pour qu'il fût possible de se risquer au loin, le long de côtes souvent fort inhospitalières. À ce point de vue, la mer Méditerranée se montrait beaucoup plus affable pour les navigateurs que les flots de l'Océan; aussi ne devons-nous pas être surpris de voir débuter la navigation dans cette mer intérieure bien longtemps avant qu'elle osât affronter les vagues de la «Grande Verte».
Mais, avec l'apparition des métaux, les conditions des voyages se modifièrent rapidement. Sanchoniathon nous dit que les premiers navigateurs de Tyr[217], ayant coupé un gros arbre, l'ébranchèrent, puis le roulèrent à la mer et, étant montés dessus à califourchon, partirent à la découverte de pays inconnus. Certes nos hommes de la pierre polie étaient moins primitifs que ces Phéniciens légendaires, car ils creusaient des pirogues parfois de grande taille, mais les instruments métalliques permettant un travail plus rapide et plus précis, on en vint vite à la construction de réels vaisseaux et, dès lors, le cabotage se développa au long des côtes. Il en résulta un accroissement notable des relations commerciales, et d'autre part, de jour en jour, les marchandises négociables devenaient plus nombreuses; dans ce commerce aussi bien sur terre que par eau, les métaux occupaient la première place; puis ce fut le sel gemme ainsi que des salaisons dont les continents étaient friands.
Quand on marque sur la carte les régions où se rencontrent le plus fréquemment les trouvailles de lingots de bronze, on voit qu'en France ces dépôts sont cantonnés sur les côtes de l'Océan et de la Manche, autour des mines de cuivre et des gisements naturels de sel, puis près des passages donnant accès de la Gaule en Italie. C'est donc que les transports de métaux qu'on allait chercher dans les Cornouailles, se faisaient par mer, que les salins se faisaient payer leurs produits en métal, et que les Pré-Gaulois fournissaient le nord de l'Italie en passant les Alpes.
La Scandinavie, bien qu'elle fût riche en cuivre, ne possédait pas l'étain; elle le recevait exclusivement, pensons-nous, des îles Britanniques sous forme de lingots de bronze; car c'est le bronze qui voyageait et non les métaux isolés.
Que recevait la Gaule en échange de ses produits, et que donnait-elle en paiement de leurs métaux aux métallurgistes d'outre-mer? Certainement des étoffes, car tous les peuples primitifs en sont fort amateurs; des produits manufacturés, qu'on découvre communément dans les palafittes et dans les sépultures: ce sont des bijoux d'or, des poignards et des casques italiques, des masses d'armes ibériques, scandinaves[218], des instruments et objets de parure de toute nature, des perles de verre assurément d'origine méditerranéene, des armes de type hongrois. Rencontrant ces diverses marchandises sur le continent, nous sommes autorisés à croire qu'elles poursuivaient leur chemin au de là de la Manche, et gagnaient les pays miniers[219].
Le commerce des métaux en Gaule ne se faisait pas uniquement avec les peuples de l'Occident: le monde grec, de proche en proche, apportait aussi son contingent; nous en avons la preuve dans les poids de certains saumons de métal trouvés, soit en France, soit dans le nord de l'Italie: ces lingots présentent généralement la forme d'une hache à deux tranchants et leur poids, assez régulier, est celui qui était en usage dans la Méditerranée hellénique.
Les considérations dans lesquelles nous venons d'entrer ne concernent, somme toute, que les régions occidentales de l'Europe et ont rapport seulement à de basses époques; car les relations entre la Gaule ou l'Angleterre et le monde hellénique ne peuvent être beaucoup plus anciennes que le second millénaire avant notre ère. Mais elles ne touchent en rien au commerce de l'Asie antérieure et de l'Égypte aux temps prédynastiques, alors que le monde grec n'était pas encore sorti de l'ombre, et que les Sémites des côtes phéniciennes étaient bien loin de songer à franchir les colonnes d'Hercule.
Des peuples descendus des montagnes venaient d'occuper la Chaldée sortant des eaux, et ils apportaient avec eux le cuivre dont ils transmettaient la connaissance à l'Égypte; mais d'où venaient ces hommes? Ce n'est pas du plateau de l'Iran, inhabité durant les temps quaternaires; ni de la Transcaucasie; probablement est-ce des montagnes de l'Arménie, de la Haute-Assyrie. Quoi qu'il en soit, quelques siècles après leur installation dans l'Élam et le pays des deux fleuves, ils connaissaient le bronze d'étain; l'Égypte, la Syrie les accompagnaient dans cette nouvelle voie à la métallurgie. Nous avons vu plus haut que, d'après des indications qui n'ont pas encore pu être vérifiées, il existait dans ces parages des gisements naturels d'étain, et que ces mines ne sont plus exploitées depuis bien des siècles. Il est à penser que c'est de ces montagnes qu'est venu le bronze dans les premiers temps de son emploi, tant en Chaldée qu'en Égypte; car il est inadmissible qu'à des époques reculées les Orientaux se soient pourvus de ce métal soit au Portugal, soit dans les îles de l'Océan; ils ne pouvaient pas plus le recevoir de l'Asie centrale ou méridionale.
On peut attribuer à nos pays bien des découvertes, on est justifié, dans bien des cas, à rejeter les explications dans lesquelles l'influence centrale asiatique est mise en jeu, mais en ce qui regarde la Chaldée et l'Égypte, nous sommes obligés de recourir à l'Asie antérieure elle-même pour expliquer la présence de l'étain dans les débuts de l'industrie du bronze.
Ce trafic ne se faisait probablement pas par caravanes partant des lieux d'origine pour se rendre directement à Suse et dans les vieilles cités du Tigre et de l'Euphrate; des intermédiaires se passaient de main en main le précieux métal; car un échange de relations directes eut entraîné l'introduction de l'influence chaldéenne dans les régions montagneuses du nord et nous n'en trouvons que des traces très fugitives aux temps de l'industrie du fer, alors même que les métallurgistes de la Transcaucasie avaient adopté les poids assyriens pour le métal qu'ils exportaient.
Le trafic fut de bonne heure très intense entre la Chaldée et les côtes phéniciennes; la grand'route suivait l'Euphrate jusqu'à la hauteur d'Antioche; puis elle s'infléchissait vers le sud. Une autre voie naturelle, la vallée du Tigre, mettait la plaine basse en communication avec les pays de l'Ararat, riches en obsidienne, nous l'avons vu; là, de grands et nombreux gîtes de cuivre étaient travaillés dans leurs effleurements, et exploités pour l'exportation, car les lingots, sous forme d'anneaux, sortes de monnaies de poids réguliers, étaient, dans les siècles de l'industrie du fer en Arménie, taillés suivant la mine assyrienne et ses divisions[220].
L'Égypte commerçait surtout avec les Asiates de la Phénicie et de la Chaldée, ainsi qu'avec les Libyens; ses vaisseaux parcouraient les îles de la Méditerranée orientale; mais il ne semble pas qu'elle se soit beaucoup éloignée vers l'Ouest africain, au delà de l'oasis d'Ammon. C'est vers l'Afrique centrale que se portait plus particulièrement son négoce: elle en recevait l'or, l'ivoire, et probablement aussi ces belles matières minérales qu'elle savait transformer en vases, en amulettes, en bijoux. Le Nil était sa voie naturelle: dieu pour ses prêtres, dieu également pour ses marchands; mais le Nil, d'après ce que nous en savons, ne lui apportait pas l'étain dont elle avait besoin pour sa métallurgie du bronze et, tout comme la Chaldée, elle n'allait pas le chercher dans les brumes de l'Océan.
La presqu'île du Sinaï, riche en turquoises, mais pauvre en cuivre, ne fournissait à l'Égypte qu'une bien modeste proportion de métal, quoiqu'on ait débité bien des fables à ce sujet; c'est pourquoi, plus tard, les gens du Nil allèrent s'approvisionner en Chypre. Cependant la presqu'île du Sinaï n'en était pas moins le boulevard de l'Égypte, c'est elle qui protégeait Péluse contre un ennemi venu de l'Asie; de là lui vint sa réputation, et non pas de ses gisements de cuivre qui, nous l'avons vu, sont d'importance très minime, presque nulle, part rapport aux besoins de l'empire pharaonique.
Il ne semble pas que l'Égypte ait jamais communiqué directement avec les pays de l'Occident méditerranéen. C'est par les Crétois, par les Phéniciens, par les Hellènes, que son influence et parfois aussi ses produits sont entrés en Italie, en Gaule méridionale et en Espagne.
Quant au monde égéen, sa vie était sur la mer, ses routes, celles de ses vaisseaux. Au nord, nous l'avons vu, les Grecs continentaux étaient en relations indirectes avec les contrées du nord et de l'occident de l'Europe, mais les insulaires demeuraient tributaires pour leur commerce de la côte phénicienne et de l'Égypte: aussi cherchèrent-ils à trafiquer avec des pays neufs, et se lancèrent-ils à la conquête de la toison d'or, sur les deux côtes du Pont-Euxin, sur le littoral de l'Italie, de la Gaule, de l'Espagne dans les grandes îles.
Toutefois, à ces conditions commerciales venaient certainement se joindre des éléments venus de l'Asie centrale. D'ailleurs le commerce des Égéens est de beaucoup plus récent que celui des pré-pharaoniques et des Proto-Chaldéens. Ces considérations se trouvent singulièrement renforcées par ce fait que depuis les temps les plus anciens pour lesquels les traditions et l'histoire nous documentent, nous assistons à une véritable ruée de peuples barbares qui, sortant du Centre asiatique, envahissent non seulement l'Europe, mais l'Asie antérieure elle-même. Tous suivent la même direction; ils marchent avec le soleil. Pourquoi voudrait-on que cet Océan ne se fût mis en mouvement qu'au moment où débute l'Histoire, et pourquoi ne pas admettre que ces peuples n'aient pas conservé des attaches avec leur pays d'origine et continué à commercer avec lui, fait venir des plaines sibériennes, de plus loin peut-être encore, les marchandises qui manquaient dans leur nouvelle patrie, ne les aient pas répandues autant en Europe que dans l'Asie antérieure et l'Égypte? Jadis on attribuait à ces étrangers toutes les inventions, toutes les relations commerciales; aujourd'hui on leur refuse tout, on cherche même leur berceau dans quelques-uns de nos pays, alors que l'enchaînement des faits montre qu'ils sont venus de très loin à l'Est, par vagues successives et qu'aujourd'hui encore beaucoup de ces hordes sont prêtes à reprendre la marche vers le couchant.
Il y a lieu de tenir grand compte de ces influences extrême-orientales; certes nous ne pouvons encore en apprécier toute l'importance, parce que l'étude de l'Asie centrale reste encore à faire; mais ne cherchons pas à tout rapporter à nos pays, parce que la documentation nous fait encore défaut pour d'autres régions; nous nous exposerions à de graves méprises. N'est-il pas préférable d'avouer que nous ne sommes pas encore assez documentés pour trancher de ces questions? que nous en sommes encore réduits à des hypothèses?
CONCLUSIONS
Si nous portons sur la carte les indications que donne l'archéologie préhistorique, en ce qui concerne les temps glaciaires, et si nous ajoutons à ce tracé les renseignements fournis par la géologie, quant à l'extension des glaces quaternaires, nous nous trouvons en présence de révélations vraiment inattendues; malheureusement les confidences que nous fait l'étude du sol, dans ses parties aujourd'hui accessibles, ne sont pas complètes, car nous ne savons rien des continents disparus, et fort peu de chose seulement des modifications subies par les côtes des terres que nous habitons. Quoi qu'il en soit, nos renseignements sont sûrs en ce qui regarde les parties de l'écorce terrestre émergeant encore de nos jours; et s'il demeure de grandes incertitudes quant à l'essaimage des premières colonies humaines, au sujet des influences qu'exercèrent les tribus primitives les unes par rapport aux autres, nous ne disposons pas moins de données suffisantes pour esquisser les premiers pas de l'humanité dans la voie du progrès.
Je ferai tout d'abord observer que, dans tous leurs travaux, les préhistoriens prennent, comme types des diverses industries, les formes qu'on rencontre dans l'occident de l'Europe et que, pour la plupart ils font de ces régions le foyer de diffusion. Ce mode de procéder, absolument anti-scientifique, est dû à ce que l'occident de l'Europe est mieux exploré que les autres parties du Monde. Nous sommes encore obligés de conserver à l'Europe une importance disproportionnée avec le rôle qu'elle a joué; mais, le jour viendra, où son exacte valeur provinciale lui sera rendue, alors les termes que nous employons aujourd'hui dans la nomenclature en usage perdront l'importance illusoire que nous leur accordons.
Fig. 186.—Les glaces et l'expansion de l'industrie
paléolithique
(Types chelléen et acheuléen).
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Nous avons vu que les industries paléolithiques, les plus anciennes dont la connaissance certaine nous est parvenue, se décomposent en trois sous-industries: le Chelléen, l'Acheuléen et le Moustiérien; qu'il semble que ces trois formes du travail de la pierre sont contemporaines, dictées à l'homme par des besoins locaux. Or les instruments chelléens et acheuléens se rencontrent dans bien des parties du monde fort éloignées les unes des autres dont certains districts, vraisemblablement, n'ont pas eu de contact avec les autres régions de même industrie (fig. 186). On est donc amené à conclure de la grande extension géographique de ces types et que les mêmes causes ont produit les mêmes effets en des temps divers, dans des régions différentes, que l'industrie paléolithique est tout aussi bien née en Amérique du Nord qu'aux Indes, en Australie où elle est encore en usage, que dans l'Afrique méridionale, que dans l'Europe occidentale, et peut-être encore en beaucoup d'autres lieux. D'autre part on remarque que le «coup de poing» ne se rencontre pas dans un grand nombre de régions, telles la Sibérie, l'Asie orientale et centrale, la Grèce et ses îles, l'Asie mineure, l'Amérique du Sud, le Mexique, certaines parties de l'Afrique centrale, ainsi que dans les contrées du Nord, le plateau iranien et celui de l'Arménie, pays couverts de glaces pendant la majeure partie des temps quaternaires et, par suite, inhabitables.
Fig. 187.—Expansion du type moustiérien.
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L'Europe occidentale était alors séparée du monde oriental par une véritable barrière naturelle; en Russie, les mers polaires de glace descendaient jusqu'au sud de l'Oural, et l'espace qui les séparait des glaciers irano-caucasiens était occupé par le lac aralo-caspien, dont les eaux couvraient toute la Turkomanie de nos jours, et dont la mer Caspienne et la mer d'Aral ne sont que les derniers témoins, les dépressions les plus profondes. Mais si les voies de communication étaient fermées entre l'Asie centrale et l'Europe, il n'en était pas de même dans la mer Méditerranée; là, les chemins étaient libres, plus faciles même à suivre qu'aujourd'hui, car certainement il existait alors des terres reliant notre continent aux côtes africaines; les Baléares, la Corse, la Sardaigne, la Sicile, l'île de Malte ne sont que les ruines de ces immenses digues par lesquelles les animaux se sont retirés devant les rigueurs toujours croissantes du climat de la Gaule et qui, peut-être, ont permis à l'homme de répandre ses premières découvertes industrielles. En quelques semaines on pouvait en ces temps passer de la vallée du Rhône aux territoires africains, soit en descendant par l'Italie ou par l'Espagne, comme l'ont fait plus tard les envahisseurs germaniques, soit en traversant des terres aujourd'hui disparues.
La diffusion des industries paléolithiques dans tout le bassin méditerranéen s'explique donc aisément par la facilité des communications; et celle des formes moustiériennes, spéciale à l'Ancien Monde, vient appuyer cette hypothèse (carte, fig. 187) car son habitat semble avoir pour centre la mer Méditerranée; mais on ne peut faire état de la déduction que nous venons de tirer en ce qui regarde les régions plus lointaines dans lesquelles se rencontrent les instruments paléolithiques. Existait-il encore à cette époque un continent joignant le pays des Somalis à la péninsule hindoue? C'est chose possible; mais d'autre part les Somalis étaient séparés des Pré-Égyptiens par de grands espaces et de hautes montagnes peu favorables aux relations des peuples entre eux. Quant à l'Amérique du Nord, elle communiquait peut-être avec l'Europe par l'Atlantide: quant au continent dont Terre-Neuve et l'Islande ne seraient aujourd'hui que des points culminants demeurés hors des eaux, il était couvert de glaces. Cette supposition de la communication par l'Atlantide, semble être bien peu fondée, bien qu'elle soit basée sur la répartition géographique des mers aux derniers temps tertiaires.
Quoi qu'il en soit, s'il a jamais existé un foyer unique des industries paléolithiques, peut-être sur des terres aujourd'hui disparues, la propagation de ces industries n'a pas été l'affaire d'un jour et, par suite, en aucun cas, le synchronisme ne peut être admis pour la même industrie dans toutes les régions.
Fig. 188.—Expansion de l'industrie aurignacienne.
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Mais que peut-on penser des pays où ne se rencontrent pas les instruments paléolithiques, qui cependant, émergeant des eaux, n'étaient pas couverts de glace? Étaient-ils inhabités, ou les hommes qui les possédaient vivaient-ils encore à l'état d'homo stupidus? La Grèce, la Macédoine, l'Asie mineure, pour ne parler que des contrées du vieux monde, n'ont pas connu l'usage du «coup de poing»; et cependant ces pays ne sont éloignés ni de la Syrie, ou de l'Égypte, ni de la péninsule Italique, où l'on rencontre quelques témoins de l'industrie paléolithique. Dans ces régions ainsi que dans les îles, à Chypre, en Crète, dans l'Archipel, les premiers colons sont des néolithiques, souvent même des énéolithiques; ils polissent la pierre, ou font usage du cuivre; ce sont donc des étrangers qui forcément ont évolué dans d'autres pays, avant d'atteindre ce degré de culture.
Avec le paléolithique, cesse la grande extension industrielle, qu'elle provienne de la dilatation d'un foyer principal ou de centres multiples; le régionalisme s'établit après le dépeuplement post-moustiérien, et c'est en vain qu'on chercherait, et qu'on a d'ailleurs cherché, une généralisation des types archéolithiques. Chaque région possède dès lors ses usages, coutumes adaptées à ses besoins et aux ressources locales. L'Aurignacien (carte, fig. 188) sort à peine de la France, le Solutréen (carte, fig. 189) gagne quelque peu dans le nord-ouest de l'Espagne et en Suisse et certaines analogies ont fait penser qu'il s'était étendu jusqu'en Moravie et dans la Pologne russe, mais le fait est encore bien douteux. Le Magdalénien prend plus d'importance (carte, fig. 190); il couvre le nord-ouest de l'Espagne, le sud de l'Angleterre, toute la Gaule, une partie de l'Europe centrale et s'étendrait jusqu'à l'Ukraine; toutefois il est permis de se montrer sceptique, quant à l'homogénéité des industries qu'on groupe ainsi; car les similitudes dans quelques instruments en silex n'entraînent pas forcément l'identité des cultures; la hache polie, le racloir simple ou double, le perçoir, les lames retouchées du type néolithique égyptien qui se retrouvent en Espagne, en France, en Algérie et dans bien d'autres pays encore; et, cependant, on ne peut pas attribuer une même origine aux civilisateurs de ces divers pays. Il faut un ensemble de faits portant sur des applications multiples pour qu'on soit en droit d'identifier deux cultures.
Fig. 189.—Expansion de l'industrie solutréenne.
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Fig. 190.—Expansion de l'industrie magdalénienne.
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À la fin de la période quaternaire, les barrières dans lesquelles le vieux monde était enfermé se rompent, les glaciers se retirent peu à peu, pour se cantonner près du pôle et sur les hautes montagnes; les lacs qu'alimentait la fonte des neiges s'assèchent, et les portes de l'Asie septentrionale s'ouvrent largement. C'est un grand réservoir d'hommes qui va se vider, si l'on en juge par les événements post-quaternaires, réservoir qui pendant des milliers d'années déversera ses flots sur nos pays, où l'apparition des industries mésolithiques semble en être la première conséquence. Quand se présentent ces nouveaux venus, nous voyons paraître l'élevage et l'agriculture, on cultivera désormais les céréales; cependant il n'est pas possible de dire avec certitude si ces découvertes sont l'œuvre des autochtones, ou si les envahisseurs ont apporté ces connaissances de pays lointains. Peu après ces temps, on polit la pierre en Gaule, en Europe centrale, en Scandinavie, et l'art du potier se développe; mais les peuples nouveaux venus, tout en étant probablement plus développés que les aborigènes au point de vue industriel, ne sont que des barbares dans les questions d'art et de goût; avec leur arrivée coïncide la disparition de la belle école magdalénienne de la sculpture et du dessin. On a pensé que les représentations des cavernes possédaient un sens mystique, une valeur totémique, et que là serait la cause de leur abandon, de nouvelles conceptions venant supplanter les vieilles croyances.
À cette époque, qui nous apporte les premières notions solides au sujet des mouvements de peuples, se pose un problème de la plus haute importance. Nous avons vu que l'industrie paléolithique laisse de grands vides sur les cartes, et nous constatons que les types européens de l'archéolithique n'occupent que de faibles parties de l'ancien continent. Que s'est-il passé dans ces régions? Dans certains pays tels que la Grèce, l'Asie mineure, les Îles, ces colons se fixent et leurs premières industries sont celles de la pierre polie souvent accompagnée du métal comme en Chaldée et dans l'Élam.
Dans d'autres régions, telles que la Tunisie, l'Algérie, des industries spéciales de la pierre éclatée, très peu nombreuses, mais variées, ont pris place après la phase paléolithique, jouant le rôle de l'Aurignacien, du Solutréen et du Magdalénien de nos pays; c'est ainsi que le Capsien, si bien caractérisé à El Mekta (Tunisie), sert de transition entre l'Acheuléo-moustiérien et les types néolithiques, peut-être là aussi accompagnés du métal.
Dans la vallée du Nil, la transition est plus brusque encore. À l'Acheuléo-moustiérien, très abondant dans les alluvions désertiques, mais qui, jusqu'ici, n'a pas encore été rencontré in situ, succède immédiatement, sans transition aucune, le type néolithique le plus accompli qui soit. Il se pourrait cependant que les industries intermédiaires n'eussent pas encore été retrouvées; mais le fait est bien douteux car la zone à explorer est très limitée, et jusqu'ici aucune trace d'archéolithique n'a été rencontrée. En Syrie, on trouve, dans les cavernes, des restes qui à première vue semblent appartenir aux cultures archéolithiques mais leur âge et leur nature sont encore bien sujets à discussion.
De ces observations, qui portent sur de nombreuses contrées, il résulte que certains pays étaient inoccupés lors de l'arrivée des premiers colons post-quaternaires, que d'autres en étaient encore aux industries paléolithiques, que chez certains une forme de l'Archéolithique était en usage, que nos «âges» de l'Europe occidentale n'ont qu'une simple valeur régionale, dont bien des archéologues se sont exagéré l'importance; parce que ces industries faisaient l'objet de leurs études de chaque jour, ils ont été entraînés à leur accorder un rôle prépondérant.
Il ne faut pas oublier qu'aux temps glaciaires les contrées européennes médianes étaient exposées à de grands abaissements de température, et que les régions plus méridionales n'étaient pas soumises aux mêmes conditions climatériques. Les graffitis relevés sur les rochers de la Haute-Égypte reproduisent en grossières images la girafe, l'éléphant; et les vases funéraires peints figurent des troupeaux de gazelles et d'antilopes, des bandes d'autruches. Dans l'Afrique du Nord, qui ne s'était pas encore asséchée au point où elle l'est de nos jours, le climat était chaud et humide, et, par suite, les conditions de l'existence se montraient tout autres que celles de la même époque dans nos régions, et ces différences dans la nature de la vie se sont traduites dans les armes et les ustensiles que l'homme fabriquait pour répondre à ses besoins.
Tant que subsista le barrage qui, aux temps glaciaires, fermait la route d'Asie centrale vers l'Europe et vers les pays fertiles du Tigre et de l'Euphrate, tant que le plateau persan et le Caucase furent couverts de neige, que le lac Aralo-caspien baigna le front des glaciers polaires, la civilisation évolua sur elle-même dans chaque pays, progressant lentement et sans secousses. Il est à croire que c'est dans ce milieu relativement homogène que des étrangers sont venus apporter des connaissances nouvelles, dès que les portes de l'Asie centrale furent ouvertes. Sans nul doute cette barrière, dont l'existence correspond à l'extension maxima des envahissements glaciaires, a pu se rompre plusieurs lois, au cours des temps pléistocènes, lors des reculs des neiges, et c'est à plusieurs reprises que les gens de l'Asie centrale se seraient présentés dans notre Occident méditerranéen comme dans l'Europe centrale. Peut-être les arts et les industries primitives de la Chaldée et de l'Élam, dont nous ignorons d'ailleurs le berceau, ont-ils tiré leur origine de ces mouvements; peut-être sont-ils venus du Nord de l'Asie antérieure, du pays des bouquetins et des moutons. Il est, en tout cas, vraisemblable que des rives du Tigre, de l'Euphrate et de la Kerkha certaines pratiques ont gagné la Syrie, la Palestine, la vallée du Nil, puis l'Occident méditerranéen, par l'entremise des îles. Cette première émigration des gens de l'Asie centrale, ou tout au moins de leurs idées, serait de beaucoup la plus ancienne; elle aurait trouvé l'homme usant encore, en Chaldée et dans l'Égypte, des armes et des instruments paléolithiques, puis des terres sans habitants dans l'Hellade et dans les îles; plus tard, sur les côtes de l'Afrique du Nord, elle aurait rencontré des indigènes ayant remplacé les industries paléolithiques par d'autres, dont le Capsien, plus conformes à leurs besoins.
Mais les courants qui sont venus de l'Asie centrale étaient forcément partagés en deux branches par les obstacles que présentaient la mer Caspienne et le Caucase. La voie du nord, serpentant au milieu des plaines marécageuses laissées par le recul des glaciers, était plus longue, plus difficile que celle du sud, et bien des siècles s'écoulèrent certainement avant que les émigrants, ou tout au moins leurs inspirations, se soient avancés jusque dans nos pays de l'Europe occidentale.
Pendant des milliers et des milliers d'années, l'Orient a envoyé vers l'Europe occidentale et l'Asie antérieure d'innombrables flots humains qui tous, dans nos pays, ont soit créé, soit détruit, toujours modifié profondément l'état des choses existant lors de leur venue.
D'ailleurs ces flots successifs qui s'écoulèrent lentement ne portaient pas tous les mêmes notions. Dans les pays d'origine, certaines peuplades étaient plus avancées que leurs voisines, souvent elles mêmes très en retard. Si nous ne considérons que les vagues venues de l'Est dans les temps historiques, nous constatons de bien grandes différences dans les goûts et les aptitudes des divers flots, et il en a été de même pour les invasions beaucoup plus anciennes; les traces que nous en retrouvons le prouvent.
Toutefois ce ne sont là qu'hypothèses, permises, il est vrai, par l'état actuel de nos connaissances, mais au sujet desquelles il ne faut pas s'abuser: car, demain peut-être, elles s'écrouleront en présence de nouvelles découvertes. Cependant on peut tenir pour certain que la découverte du métal ne s'est produite ni en Chaldée, ni en Élam, parce qu'avant leur colonisation énéolithique, ces pays étaient inhabités, ni en Égypte, pour les mêmes causes et par suite de la pénurie des minerais cuivreux, ni dans les îles méditerranéenes de l'Orient; mais bien dans ces montagnes du nord de l'Asie antérieure que nous montre du doigt la tradition.
Aux deux derniers millénaires avant notre ère, aux influences directes ou de proche en proche de l'Asie centrale, sont venues se joindre celles des civilisations de l'Orient méditerranéen, et les complications deviennent plus grandes encore; car ces cultures ont réagi les unes sur les autres, sont liées par une multitude de conceptions communes, tout en conservant leur personnalité, et leur influence sur les peuples barbares, où elles ont rencontré des aptitudes très diverses, s'est compliquée de l'influence de ces peuplades sur leurs congénères. Les relations, très difficiles à restituer, se faisaient le plus souvent de proche en proche, et produisaient des idées hybrides, parfois fort éloignées de la pensée originelle.
Quelles sont les causes de ces mouvements des peuples sibériens, nous l'ignorons. Très probablement doit-on les attribuer au refroidissement de leur pays et de l'Asie centrale. Mais nous sommes bien pauvres en documents pour nous permettre de nous prononcer avec certitude à cet égard: l'Asie centrale et la Sibérie sont encore presque inexplorées au point de vue archéologique. Les seules traces d'industrie magdalénienne dans l'Asie antérieure, mise à part la Syrie, sont celles, fort incertaines d'ailleurs, qu'il m'a été donné de relever dans les stations d'obsidienne de l'Allagheuz (Transcaucasie). Peut-être que les forêts et les vallées de l'Altaï, à peine peuplées aujourd'hui, nous ménagent de grandes surprises quant à la variété des causes de départ des populations sibériennes: il se peut en effet que l'énorme accroissement de la population chinoise soit la cause de l'émigration vers l'occident des dernières hordes de celles des Mongols et des Turcs.
Mais ces peuples venus de loin, s'ils ont apporté des usages nouveaux et de précieuses industries, n'ont pas tiré de leurs connaissances tous les avantages qu'ils en pouvaient obtenir.
Pour la plupart, ils sont demeurés des barbares en face des grandes civilisations de l'Égypte et de la Chaldée. Tous d'ailleurs ne manquaient pas d'aptitudes et de génie personnel; car c'est de leur sein que devaient sortir les Hellènes et les Latins, chez qui les conceptions ancestrales se complétèrent par les enseignements des cultures asiatique et africaine, dont ils développèrent à tel point les principes que, bientôt, ils surpassèrent leurs maîtres, dans toutes les branches des connaissances humaines.
Parmi les autres peuples fixés en Europe, chacun prit alors sa part de progrès, mais tous n'étaient pas également aptes à recevoir les leçons, à s'assimiler avec fruit les conceptions élevées; c'est ainsi que la culture gréco-latine, qui domine aujourd'hui dans le monde entier, n'est pas également comprise dans tous les pays, et qu'en plein XXe siècle, bien des peuples ont encore conservé les instincts barbares de leurs ancêtres, quoiqu'ils soient, en apparence, de culture très avancée.
La pensée théorique qui consiste à créer une «période chronologique» lors de l'apparition d'un usage nouveau et à synchroniser cet événement dans les différents pays, a pendant longtemps porté grand préjudice aux études préhistoriques; car il est aujourd'hui prouvé que ces apparitions ont pris place en des temps très divers. De même que l'histoire ne débute pas à la même époque pour tous les peuples, de même il faut rayer du vocabulaire archéologique les mots âge, époque, période. Il faut voir dans l'évolution de l'humanité une succession de progrès et de reculs locaux, personnels, de découvertes et d'oublis, ensemble dont le résultat est un avancement, tantôt lent, tantôt rapide, vers un idéal dont l'humanité se rapproche sûrement, mais dont on doit considérer chaque élément à part, tout en tenant grand compte des influences extérieures, car il est souvent possible de tirer de celles-ci des notions chronologiques, par comparaison avec la culture des peuples entrés déjà dans l'histoire. Mais, parmi ces influences, il en est aussi qui proviennent de foyers oubliés aujourd'hui. Savions-nous, il y a quarante ans, combien a été important le rôle de la Crète dans la culture méditerranéene? Sommes-nous certains que d'autres révélations de civilisations oubliées ne viendront pas troubler nos hypothèses?
Tel peuple qui, en son temps, a joué un grand rôle rentre souvent dans l'ombre pour toujours, à la suite de quelque malheur. L'Ourartou fut un puissant royaume, lutta, souvent avec succès, contre les rois d'Assour; il nous serait inconnu sans les inscriptions gravées par ses princes sur les rochers de Van. On se souvenait à peine de l'Élam, avant les travaux de la Délégation en Perse. Nous ne savons rien des souverains puissants qui ont construit les villes ruinées du Yucatan. Par ces quelques exemples tirés de l'histoire, on peut se rendre compte des causes d'incertitude relatives aux faits préhistoriques; car la préhistoire n'est pas moins féconde en grands événements que l'histoire, événements éloignés de nous, plus encore que ceux qui nous sont signalés par les annales, et nous sommes souvent portés par notre ignorance à synchroniser les faits analogues, mais d'origine et de temps très divers. Nous parlons de l' «époque des dolmens», comme si les dolmens avaient été tous construits à la même époque dans toutes les parties du monde. Gardons-nous de généraliser hâtivement, et contentons-nous d'étudier pour chaque pays aux frontières naturelles la succession des mœurs, des usages, des industries, des pensées, avant le jour fixé par le destin pour l'entrée de ses peuples dans l'histoire; et si l'on doit un jour réunir certaines régions, les faits imposeront cette union comme ils la commandent déjà pour certains groupements historiques.
Pendant des milliers et des milliers d'années tous les peuples ont été sans annales: puis l'aurore de l'histoire est apparue avec la découverte de l'écriture. La Chaldée, l'Élam, l'Égypte ont de bonne heure réalisé ce rêve, alors que beaucoup d'autres peuples nous ont laissé des essais sans lendemain; puis sont venus la Crète, la Phénicie, l'Assyrie, les Héléens, Chypre, enfin les Grecs et les Latins. Quant aux nations barbares, ce n'est que bien tardivement qu'elles ont enregistré leurs hauts faits. L'histoire de la Gaule ne commence qu'avec César, dans le premier siècle avant notre ère; celle de la Scandinavie débute sous nos Carolingiens; les annales des peuples slaves sont moins anciennes encore, et les tribus sauvages du Nouveau Monde, de l'Océanie, de l'Afrique centrale, du Laos et des îles Malaises sont sans histoire. Pour chaque nation, pour chaque tribu la tâche du préhistorien est grande: longtemps l'ethnographie précède l'histoire, puis elle la coudoie et peu à peu se confond avec elle.
Nous avons, au début de ce volume, montré combien il est hasardeux de se lancer dans les évaluations chronologiques, aussi bien en ce qui concerne l'histoire géologique de la terre, qu'en ce qui regarde les événements de la préhistoire humaine; cependant, grâce à quelques données moins imprécises et aux documents historiques, nous pouvons esquisser quelques dates relativement aux dernières périodes des progrès humains, à celles appartenant à la proto-histoire, plutôt qu'à la préhistoire. Pour les faits plus anciens, comme en géologie d'ailleurs, seules les successions peuvent être indiquées.
Dans nos régions, les surrexions de la croûte terrestre qui marquent la fin de l'époque tertiaire ayant amené la formation d'immenses champs de neige, la période glaciaire commence, et c'est vers la fin de cette phase géologique que nous voyons paraître les premières traces de l'intelligence humaine, l'industrie paléolithique; puis, par suite de changements climatériques, de cataclysmes et de nécessités nouvelles, survient l'industrie archéolithique dans ses trois formes successives: l'Aurignacien, le Solutréen et le Magdalénien; alors les glaciers s'étant retirés, des hommes nouveaux ou tout au moins des idées nouvelles pénètrent dans nos pays, et s'étendent non seulement sur les terres alors habitées, mais aussi sur les contrées que viennent d'abandonner les neiges, c'est à ce moment qu'apparaissent les industries mésolithiques, celles des klœckenmœddings et du Campigny; la connaissance de la poterie les accompagne. Puis viennent la pierre polie, l'élevage et l'agriculture, le tissage; et c'est au cours de l'industrie néolithique que paraît le cuivre, précurseur du bronze, dont les archéologues les plus dignes de confiance placent la venue au cours du troisième millénaire avant notre ère. Le commencement du premier millenium aurait vu l'usage du fer se répandre dans nos régions; et l'Europe centrale tout entière aurait, à peu de chose près, suivi les mêmes phases de progrès, sous d'autres formes et en des temps peu différents.
Les pays du Nord, la Scandinavie et la Finlande, couverts de glace pendant toute la période quaternaire, demeuraient inhabitables, et les premières traces de l'homme qu'on y rencontre appartiennent aux industries mésolithiques; puis, comme dans nos pays, viennent, mais plus tardivement, la pierre polie, le cuivre et le bronze, enfin le fer.