VIII
L'ÉVASION
Et Laure de Kerskoên, qu'était-elle devenue? pourquoi son oncle ne l'avait-il pas trouvée dans sa chambre?
A neuf heures, la jeune châtelaine avait ouvert le châssis de sa fenêtre, et entendant le bruit d'un pas sur le rempart, elle avait dit, le lecteur s'en souvient: «Est-ce vous, Bertrand!» mais la lueur de l'éclair lui ayant montré Jean de Ganay, au lieu de celui qu'elle attendait, Laure s'était brusquement retirée, avec une épouvante augmentée par le cri de guerre qui monta soudain à ses oreilles. Tremblante, éperdue, Laure pensa d'abord à se réfugier chez son oncle. Un instinct—l'instinct de l'amour—l'arrêta. Retournant à sa fenêtre, elle entrevit à travers les ténèbres la plume noire qui ombrageait le casque de son amant.
—Bertrand! dit-elle, miséricorde divine! c'en est fait de lui!
Mais bientôt une idée traversa l'esprit de la jeune fille. Sans plus réfléchir, elle sortit de la chambre et descendit dans la cour d'honneur. Elle espérait pouvoir avertir Bertrand que le marquis était de retour au château. Par malheur, on achevait de barricader toutes les issues, et elle fut obligée de regagner son appartement. C'est durant cette absence que Guillaume était venu chez sa nièce. Palpitante, affolée, n'osant regarder en dehors, Laure s'assit au bord de son lit et écouta. Il est plus difficile de décrire que d'imaginer les tortures morales qu'elle eut à souffrir tant que dura le siège du manoir. Chaque coup d'arquebuse retentissait dans son coeur comme un glas funéraire, et quand le Foudroyant tomba sur le pont avec un fracas horrible, la pauvre enfant manqua de s'évanouir.
Quelle triste situation pour elle! si son oncle était vainqueur, son amant serait sans doute passé au fil de l'épée; si au contraire Bertrand l'emportait, qu'adviendrait-il au marquis de la Roche qui l'avait élevée, la chérissait comme un père? Mon Dieu! que d'afflictions pour l'âme de l'infortunée Laure! Partagée entre les sentiments du devoir, de la reconnaissance, et les anxiétés de la passion, de l'amour, combien la peignait cette cruelle alternative! Son sein battait avec violence et le sang se précipitait à son cerveau, quand Catherine entra, un flambeau à la main.
La bonne dame frissonnait de tous ses membres.
—Jésus, seigneur, ayez pitié de nous! s'écria-t-elle. Ils vont nous prendre, nous piller, nous saccager, comme ils ont fait du moustier de Rennes! Sainte Marie, mère de Dieu, protégez-nous!
—As-tu donc si peur, nourrice? dit Laure pour faire diversion à ses angoisses.
—Peur, chère damoiselle!… peur! oh! mettons-nous en prière, ma fille; implorons la justice du ciel pour que le bon droit triomphe!
Laure ne savait trop que répondre à cette invitation; entraînée par l'exemple de sa nourrice, elle se prosterna et toutes deux commencèrent à réciter leurs patenôtres en s'interrompant chaque fois que le tumulte croissait.
Lorsqu'eut lieu le cartel entre Jean de Ganay et Bertrand, assiégeants et assiégés firent silence.
—Merci, mon doux Sauveur! dit Catherine, supposant que la Providence avait exaucé ses voeux, les infidèles sont repoussés.
Chut! dit Laure qui se leva et s'approcha de la fenêtre.
—Oh! damoiselle! damoiselle! où allez-vous?
—Chut!
S'effaçant dans l'embrasure, la jeune fille plongea ses regards au dehors, tressaillit, bondit en arrière, puis elle s'avança de nouveau, passa sa tête à travers le châssis… et les doigts crispés à la tablette de la croisée, le corps ployé, les muscles frémissants, les prunelles fixes, elle contempla le drame qui se jouait sur l'esplanade. Je laisse à penser quelles sensations l'agitèrent durant ce long combat où se trouvait compromise une tête qu'elle affectionnait au delà de toute expression. Vingt fois elle voulut crier, mais l'émotion lui coupait la parole; vingt fois elle voulut fermer les yeux et s'éloigner, mais une puissance d'attraction plus énergique que sa volonté la tenait clouée à cette place…
Bertrand est touché, il tombe!
Aussitôt les nerfs de Laure se détendent, elle est frappée au coeur, elle s'affaisse! Catherine vole à son secours.
Le lendemain soir, entre onze heures et minuit, Laure de Kerskoên, châtelaine de Vornadeck, enveloppée de la tête aux pieds dans une mante noire, et munie d'une lanterne, traversait furtivement la cour d'honneur du castel, marchant droit au donjon. Une sentinelle est en faction à l'entrée, mais on lui a fait boire un soporifique et elle dort profondément, adossée à la guérite.
Laure pénètre dans la tour, monte au premier étage, et tirant de son corsage une grosse clef, ouvre, après mille difficultés, la porte d'une chambre de forme triangulaire.
Cette chambre, c'est la prison de Bertrand.
Enchaîné sur un bloc de pierre, le jeune homme était on proie à une fièvre ardente, occasionnée par la blessure qu'il avait reçue à l'épaule.
—Qui est là? dit-il dolemment.
La jeune fille démasqua la lanterne qu'elle avait cachée sous sa mante et vint s'agenouiller près de lui.
—Laure! est-ce un rêve?
—Las! pauvre Bertrand!
—Mais quoi, je ne rêve pas! c'est vous, bien vous! Oh! approchez… encore… encore… là, que je sente vos vêtements, que je respire votre haleine! Mon Dieu! oui, c'est elle. C'est vous, Laure…
—Cher Bertrand, dans quelle position!…
—Ne me plaignez pas, Laure, bon ange, idole adorée, je suis heureux, puisque vous me donnez cette preuve d'amour. Maintenant, j'affronterais les derniers supplices sans sourciller.
—Que parlez-vous de supplices, ami! je suis venue pour vous délivrer.
Le prisonnier sourit amèrement.
—Oh! dit-il, en montrant les fers dont il était chargé.
—Êtes-vous trop faible pour vous soutenir?
—Comment cela?
—Tenez, dit Laure en lui présentant une petite lime.
Un éclair de joie colora le visage pâli de Bertrand.
—Ensuite? dit-il.
—Ensuite, ne craignez rien.
Et de ses doigts mignons, la charmante enfant commença à limer la chaîne qui scellait son amant à la muraille.
Ce travail fut lent et pénible, les blanches mains de Laure se teignirent de sang. Mais le courage de l'amour l'animait—ce courage qui a fait tant de femmes héroïques—et au bout d'une heure, la chaîne était sciée.
—A présent, hâtons-nous, dit-elle.
L'espérance de la liberté prêta des forces au captif. Ils descendirent les marches du donjon, et arrivèrent au rez-de-chaussée dans une grande pièce au centre de laquelle on remarquait un puits.
—Écoutez, dit alors la châtelaine, en indiquant le bord du puits, Bertrand, il faut nous quitter ici. A quelques pieds au-dessous de la margelle, ce puits renferme un escalier, et plus bas, un passage souterrain qui vous conduira sur le flanc septentrional de là montagne. Voici la clef de la poterne dérobée. Mais, sur votre honneur, jurez-moi que jamais vous ne révélerez le secret que je vous confie!
—Hélas! dit le jeune homme d'un ton plaintif, je ne me gens plus la volonté de partir. Laure, je voudrais mourir!
—Laissez là, ami!
—Sans vous, l'existence…
—Bertrand, jamais je n'appartiendrai à d'autre qu'à vous. Prenez cet anneau, c'est celui que me légua ma pauvre mère… qu'il soit le gage de nos fiançailles!
Le jeune homme s'empara de l'anneau et le porta à ses lèvres.
—Allons, séparons-nous, le temps presse, dit Laure, les yeux gonflés de larmes.
Aidé par sa maîtresse, Bertrand descendit dans le puits, rencontra le premier degré de l'escalier à mi-hauteur du corps, et adressa à la jeune allé un signe d'adieu.
Mais elle se pencha jusqu'à lui et le baisa au front.
—Oh! tu, seras à moi, ma bien-aimée! proféra le prisonnier avec transport; et, tenant de la main gauche la lanterne que Laure lui avait remise, il s'enfonça dans les profondeurs du gouffre.
Peu à peu, le son de ses pas s'évanouit, et lorsqu'ils eurent cessé de résonner sur les degrés humides, la nièce de Guillaume de la Roche se releva en disant:
—Bénie soit ma secourable patronne! Bertrand est sauvé!
Quelques minutes après, Laure de Kerskoên, comtesse de Vornadeck, rentrait dans son appartement sans avoir été remarquée.
IX
AVANT LE DÉPART
Un mois s'est écoulé depuis les divers événements que nous avons racontés. Laure, à la fenêtre où nous l'avons déjà vue, Laure attend. Une colombe arrive; son blanc plumage rappelle notre gentille messagère d'amour. En effet, c'est Adresse. Elle apporte une lettre.
Cette lettre lui apprend que Bertrand est en sûreté, remis de ses blessures, qu'il se propose de l'enlever, et l'engage à feindre de l'amour pour le vicomte Jean de Ganay et à lui déclarer qu'elle a fait voeu de ne pas contracter d'engagement avant l'âge de vingt ans, afin de le déterminer à ajourner à son retour du Canada leurs fiançailles qui doivent avoir lieu le lendemain.
Après avoir lu et, relu ce billet que, plusieurs fois, elle mouilla de douces larmes, Laure de Kerskoên se rendit dans la salle d'armes. Elle savait y rencontrer Jean de Ganay. L'écuyer se promenait soucieux, agité de sombres pressentiments.
—Vous paraissez bien morne, messire, lui dit la jeune fille, de sa voix la plus câline; vous serait-il advenu malheur?
—Ah! damoiselle, répondit le vicomte, oui, il m'advient grand malheur! si grand que je crains de n'en pouvoir supporter l'étendue.
—Vraiment! serais-je indiscrète en vous demandant la cause de cette vive affliction?
—Vous-même n'êtes-vous donc pas chagrine?
—Moi, sainte Vierge! oui, bien chagrine! Mon oncle a beau dire, je ne puis m'habituer à l'idée de son départ, et…
—Et? s'écria Jean intrigué.
Laure baissa ses longues paupières avec un geste de pudeur, mais sans répondre.
—Ne regretterez-vous que le seigneur de la Roche? insinua l'écuyer, en proie à une émotion poignante.
—Pensez-vous que j'oublie mes amis, messire Jean! répliqua l'amante de Bertrand, accompagnant cette interrogation d'un coup d'oeil si expressif, que le pauvre vicomte se crut aimé et faillit se précipiter aux pieds de la sirène.
—Mais, dit-il d'un ton pénétré, suis-je au nombre de vos amis?
—Comment! c'est vous qui m'adressez une pareille question! vous, Jean, qui jouissez de la considération de monseigneur de la Roche, vous qui tout récemment avez délivré ce château, vous… Ah! c'est bien mal, Jean, de douter ainsi de moi!
Une perle liquide qui vint étinceler au coin de sa paupière, couronna la série de tendres reproches déjà exprimés par le sens et l'inflexion qu'elle avait, imprimés à ses paroles.
Les femmes possèdent un talent merveilleux pour simuler les sentiments qu'elles n'éprouvent pas. Elles sont souvent même plus éloquentes dans le jeu de la passion que dans son action, réelle.
Est-il donc surprenant que le vicomte se laissât prendre à ce piège jonché de roses odorantes.
—Quoi, c'est vrai, s'écria-t-il avec chaleur, je ne m'abusais point, vous m'aimez, Laure! vous partagez les feux qui m'embrasent, et vous… Oh! la joie me rend fou! c'est qu'il y a si longtemps que j'attends cet aveu! Oh! mon Dieu! prêtez-moi la force nécessaire pour savourer pareilles délices!
Il voulut saisir la main de Laure et la baiser, mais la jeune châtelaine s'y opposa doucement en souriant:
—Fi! le mauvais chevalier, qui n'ajoute pas foi à l'attachement de ses meilleurs amis! vous mériteriez, messire, que pour votre peine je brûlasse le noeud d'épée que j'ai tressé à votre intention.
—Un noeud d'épée! ah! Laure, votre bienveillance m'accable!
—Un noeud d'épée que voici, et que j'attacherai moi-même, si vous le permettez, à la coquille de votre dague. Dorénavant, soyez moins soupçonneux, ou je me fâcherai pour de bon. Mais j'ai une prière à vous adresser.
—A moi… une prière! Oh! parlez, soyez sûre que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour me montrer digne de la première marque de confiance que vous daignez m'accorder. Oui, poursuivit-il, me demanderiez-vous ma vie, je serais heureux de vous l'offrir!
Son teint pâle d'ordinaire s'était nuancé d'un chaud incarnat, sa voix avait des intonations sympathiques, tout en lui exhalait le parfum de l'amour vrai, profondément senti. La vanité de Laure dégusta ce triomphe; mais son coeur était trop occupé pour s'émouvoir au contact de cette ardente passion.
—Ce que j'ai à vous demander vous coûtera beaucoup, reprit-elle; toutefois je ne me prévaudrai pas de votre tendresse pour lui arracher, à l'avance, un serment qu'ensuite vous réprouveriez peut-être…
—Non, non, interrompit de Ganay avec véhémence, non! quoi que vous ordonniez, je jure, sur la garde de mon épée, de l'exécuter fidèlement!
L'amante de Bertrand ne put réprimer une lueur de satisfaction, en le voyant tomber dans les rêts qu'elle lui avait si adroitement tendus.
—Je crains que vous ne vous repentiez de cette précipitation, objecta-t-elle encore.
—Ne craignez rien; parlez.
—Monsieur Jean, mon oncle, souhaite que nous soyons fiancés demain.
—C'est aussi ma plus douce aspiration.
—Voilà ce que je redoutais.
—Vous…
—Hélas! messire, j'ai promis de ne contracter aucun engagement avant vingt ans et je n'en ai pas encore dix-huit, savez-vous?
—Et cette promesse? balbutia de Ganay, plongé dans l'horreur du désenchantement.
—Je l'ai faite à une personne qui m'est plus chère que l'existence.
En prononçant ces mots d'un ton larmoyant, Laure chiffonnait le coin de son mouchoir.
—Que votre volonté soit exaucée, dit le jeune homme, après un moment de pause pour maîtriser les angoisses qui déchiraient son coeur. Puis, il ajouta:
—Un serment est sacré, je respecterai le vôtre en respectant le mien; mais, Laure, serez-vous fidèle?
—Oh! oui, repartit la nièce du marquis, continuant mentalement son perfide mensonge; oui, je serai fidèle, jusqu'à mon dernier soupir… «à Bertrand,» murmura-t-elle in petto.
—Ah! ah! mes jouvenceaux, vous roucoulez tendre romance d'amour, dit à cet instant Guillaume de la Roche, en s'approchant du couple.
Laure saisit l'occasion pour s'enfuir comme une biche effarouchée.
Vingt-quatre heures après cet entretien, une cavalcade, composée de dix hommes d'armes, d'un dominicain et de deux femmes montées sur des palefrois, quittait le manoir de la Roche.
C'était Laure de Kerskoên qui partait pour la capitale du Blésois, où elle devait rester dans un couvent jusqu'à la fin de l'expédition de son oncle.
Debout, au sommet du donjon, Jean de Ganay suivit longtemps des yeux la chevauchée qui serpentait sur le flanc de la montagne.
L'écuyer espérait que l'une des femmes se retournerait pour lui adresser un signe, un regard, mais personne ne se retourna, et quand les deux amazones, précédées de leur escorte, disparurent derrière les massifs d'arbres, Jean croisa douloureusement les bras sur sa poitrine en s'écriant:
—Grand Dieu! Laure m'aurait-elle trompé… ne m'aimerait-elle pas?
PREMIÈRE PARTIE
EN MER
I
GUYONNE LA POISSONNIÈRE
A quelque distance du château de la Roche, sur le bord de la mer, s'élevait une cabane à l'aspect chétif et désolé. Des galets, cimentés avec de la terre glaise, avaient servi à sa bâtisse, que recouvrait un toit de chaume. Deux fenêtres étroites, garnies de carreaux en papier huilé, filtraient à l'intérieur un jour blafard et souffreteux. Devant cette cabane s'étendait un jardinet potager, généralement mal entretenu, et derrière séchaient de grands filets accrochés à des pieux.
Telle était l'habitation de Perrin le pêcheur, de son fils Yvon et de sa belle-fille, Guyonne la poissonnière.
Un soir de la fin de mai de l'année 1598, Perrin le pêcheur, vieillard sexagénaire, mais encore robuste, malgré ses rides et ses cheveux argentés, assis sur un banc de pierre, au seuil de la maison, réparait une seine fortement endommagée.
Le soleil à son déclin secouait ses gerbes d'or au front sourcilleux du manoir de la Roche, et les vagues de la Manche venaient lécher le sable irisé du rivage avec un bruit régulier de fusée volante. La soirée se montrait d'une douceur enchanteresse. Aux senteurs marines se mêlait l'arôme balsamique des primevères; au gazouillement des linottes se mariait le ramage des chardonnerets, et l'atmosphère semblait saturée d'un parfum de bonheur.
Cependant le pêcheur était triste. L'anxiété, le désespoir marquaient son visage bronzé par le hâle et l'intempérie des saisons.
Souvent il levait vers le château un regard douloureux, puis une larme brillait au coin de sa paupière; ses mains laissaient échapper le filet, et, croisant les bras contre sa poitrine, Perrin rêvait profondément. Ensuite, il reprenait son travail en prononçant quelques mots inintelligibles.
Tout à coup, au détour d'un buisson, parut une jeune femme, portant sur la tête un panier d'osier.
Le vieillard poussa un cri de satisfaction.
—Eh bien, Guyonne?
—Consolez-vous, mon père, répondit la femme; Yvon vous sera rendu… s'il plaît à Dieu de seconder mon projet, ajouta-t-elle intérieurement.
—Rendu!… mon Yvon me sera rendu! dit le pêcheur d'un ton passionné; ô ma fille! Guyonne, enfant chéri, approche que je t'embrasse.
—Bon père! dit-elle en abandonnant ses joues aux caresses du vieillard.
—Mais, fit soudain celui-ci, tu l'as donc vu? il t'a donc parlé?
Le seigneur de la Roche lui a pardonné, n'est-ce pas! oh! je prierai
Notre-Dame du Saint-Sauveur de favoriser l'entreprise…
—Écoutez, mon père, interrompit gravement Guyonne, je ne veux pas vous tromper; je n'ai pas vu Yvon.
—Que dis-tu?
—Non, je ne l'ai pas vu. Je ne pouvais le voir. Il est à Saint-Malo depuis ce matin.
—A Saint-Malo!
—A Saint-Malo, avec tous les autres prisonniers qui doivent s'embarquer demain pour la Nouvelle-France.
—Alors, dit Perrin, terrifié par cette nouvelle, notre miséricordieux seigneur de la Roche t'a promis…
—Monseigneur de la Roche est parti lui-même, avec son écuyer. Ils ont escorté les captifs.
Le vieillard pâlit et chancela.
—Soyez sans crainte, dit vivement Guyonne; je sauverai Yvon, je vous le jure.
—Ah! exclama le pêcheur, pouvais-tu m'abuser ainsi, ma fille! Je ne t'ai jamais fait de mal, moi; et voilà que tu me rassures pour me replonger plus avant dans l'affliction.
—Je vous ai dit et je vous répète que je le sauverai! s'écria-t-elle d'un accent si persuasif, que Perrin se sentit renaître à l'espérance.
—Comment? quel est ton projet? demanda-t-il encore.
C'est mon affaire, fiez-vous à moi, mon père. Je tiendrai ma parole. Avant douze heures, Yvon sera ici; seulement il faudra vous placer sous la protection du due de Mercoeur. A présent, donnez-moi votre bénédiction, car jamais, peut-être, nous ne nous reverrons.
Soit qu'il n'eût pas entendu cette dernière phrase, soit qu'il n'en eût pas bien compris le sens, Perrin reprit interrogativement:
—Quoi! dans douze heures, j'aurai recouvré mon brave Yvon? tu en es certaine, Guyonne?
—Autant qu'on peut l'être! Mais le temps presse, donnez-moi votre bénédiction, mon père, répliqua-t-elle, en s'agenouillant aux pieds du vieillard.
—Où veux-tu aller?
—A Saint-Malo, chercher Yvon. Priez le Tout-Puissant de secourir mes desseins.
—Va, ma fille, dit le pêcheur en étendant les mains au-dessus de Guyonne; va! que Dieu te soit en aide! Pour moi, je m'en rapporte à ton courage et à ta prudence Ah! si tu parviens à sauver mon Yvon, je ne vivrai pas assez d'années pour te prouver ma gratitude.
S'étant relevée, Guyonne se jeta dans les bras du vieillard, puis, après avoir échangé quelques paroles avec lui, elle se dirigea vers le bord de la mer, détacha l'amarre d'un bateau, sauta agilement dedans, et s'éloigna à force de rames, en adressant à son père un signe d'adieu.
La Manche, ordinairement inégale et moutonneuse, était, ce soir-là, unie comme une glace. Nulle brise ne rayait sa nappe illuminée par les derniers feux du jour, et damassée à l'horizon de blanches voiles qui attendaient que la fraîcheur de la nuit les gonflât pour mouiller dans les ports de la côte.
Penchée sur ses avirons, Guyonne frappait l'onde avec la régularité et la prestesse d'un batelier consommé. Son canot sillait légèrement la mer, en déroulant un ruban d'écume.
C'était une belle et forte femme que Guyonne. Impossible d'imaginer plus magnifique assemblage de formes masculines unies aux grâces féminines. Sa tête, admirable d'expression, surmontait un buste richement proportionné, quoique d'apparence athlétique. Son épaisse chevelure noire flottait sur ses épaules en boucles soyeuses encadrant un visage d'un ovale parfait. Le front découvert, large, les sourcils bien accusés, le nez quelque peu busqué et surtout la vivacité des yeux de Guyonne, dénotaient chez elle un caractère opiniâtre et exalté. Cependant, malgré sa haute taille et son organisation virile, ses mains étaient mignonnes, bien que bistrées par de rudes travaux, ses pieds comparativement, petits. Si son coup d'oeil d'aigle imposait aux plus téméraires, l'aménité de ses manières, la douceur touchante de sa voix séduisaient ceux qu'elle traitait en amis. Fière avec les dédaigneux, soumise sans bassesse avec ses supérieurs, affable avec ses égaux, Guyonne déployait envers ses proches une abnégation à toute épreuve. Force physique, vigueur morale, telle était la créature; attraits matériels, amabilité, ingénuité, chasteté, telle était la femme. Loin de la déparer, sa stature herculéenne ajoutait un charme de plus à sa personne, quand par la fréquentation on avait pu apprécier les rares qualités dont elle était douée.
Guyonne avait vingt-cinq ans. Elle passait pour être fille d'un caboteur qui avait, croyait-on, péri dans un naufrage sur les côtes de Terre-Neuve, et d'une femme qui avait épousé Perrin en secondes noces. Cette femme mourut en mettant au monde Yvon. Le pêcheur conçut pour son propre enfant une tendresse poussée jusqu'à l'idolâtrie. Il releva avec tout le soin que lui permettait sa condition précaire. Mais Yvon, comme il arrive fréquemment, ne répondit point à l'affection de son père. Léger, paresseux, il compta bientôt parmi les plus mauvais sujets du voisinage.
Un matin, il disparut et resta plusieurs années absent. Cette fugue faillit être fatale à Perrin. Dans sa douleur, il voulait se suicider; Guyonne l'en empêcha. Yvon qui était allé faire la guerre pour le compte des Seize, rentra subitement, comme il était parti, et la joie que causa son retour au vieux pêcheur faillit également lui être funeste. Hélas! cette joie ne fut pas de longue durée, car Yvon que la fainéantise inhérente à l'état militaire avait alléché, et qui voyait dans le seigneur de la Roche un ennemi de l'Église catholique, Yvon s'engagea dans une bande de routiers à la solde du duc de Mercoeur.
S'étant trouvé à l'attaque du château de la Roche, il y fut fait prisonnier avec tous ceux de ses compagnons qui avaient échappé aux coups de la garnison. Le marquis, qui recrutait alors des hommes pour l'expédition qu'il projetait, demanda et obtint la permission de transporter dans les colonies de la Nouvelle-France ses captifs, dont la plupart étaient des repris de justice ou des malfaiteurs—tous gens de sac et de corde. Maître Yvon ne s'accommodait guère du sort qui lui était réservé. Une traversée de douze à quinze cents lieues, ensuite de quoi, un exercice illimité à la hache, à la bêche, à la houe, souriaient médiocrement à son imagination. Sachant que son père avait jadis rendu service au marquis de la Roche, il informa Perrin de sa situation, en le suppliant de solliciter sa grâce. Certes, le pêcheur n'avait pas besoin d'être supplié. A la nouvelle que son fils bien-aimé allait lui être ravi, il courut au château, Guillaume de la Roche l'accueillit avec une cordialité dont il n'était pas coutumier vis-à-vis de ses vassaux. Mais dès que le vieillard lui eut appris l'objet de sa visite, il fronça le sourcil, et répliqua sèchement qu'Yvon partagerait le châtiment de ses complices.
Le pêcheur revint chez lui; son âme était brisée. Il fallut l'attentive sollicitude de Guyonne pour adoucir l'amertume de ses chagrins et ranimer l'espérance dans son coeur.
—Tout n'est pas perdu, lui dit-elle; dame Catherine m'aime comme une mère. Elle a, vous le savez, été la nourrice de notre damoiselle Laure de Kerskoên, et exerce beaucoup d'empire sur l'esprit de monseigneur de la Roche. Laissez-moi lui parler; peut-être, avec son concours, parviendrons-nous à fléchir le courroux du marquis.
Comme tous ceux qui aspirent à la réalisation d'un souhait, Perrin accepta cette persuasion, et Guyonne s'achemina vers le manoir.
Dame Catherine, toute marrie du départ de sa jeune maîtresse, pleura avec Guyonne, et finalement promit d'intervenir auprès du marquis de la Roche.
Guillaume fut inexorable. C'était un caractère de fer; jamais il n'avait modifié une résolution prise. Il mettait son point d'honneur dans l'inflexibilité.
—Tout ce que je puis faire pour toi, mon enfant, dit la nourrice à Guyonne, c'est de te ménager une entrevue avec ce pauvre Yvon, quand il sera à Saint-Malo. Le sire de Ganay est chargé de la garde des prisonniers; il ne refusera pas de nous obliger. Je causerai avec lui. Reviens demain.
Guyonne passa la nuit à réfléchir et à prier. L'aube la surprit prosternée sur la tombe de sa mère.
Elle était mélancolique; mais le voile d'anxiété qui couvrait son front depuis quelques jours avait disparu.
Une détermination inconcevable germait dans le cerveau de la poissonnière. Elle monta au château.
Ils sont en route pour Saint-Malo, et s'embarqueront demain, mon enfant, lui dit la vieille femme.
—Avez-vous obtenu?
—Tu pourras le voir cette nuit, en présentant ce billet à la sentinelle de faction.
—Oh! merci, merci, dame Catherine! Dieu vous récompense!
Guyonne descendit la montagne en courant. On se rappelle l'entretien qu'elle eue ensuite avec son beau-père.
Maintenant, nous reprendrons le fil de notre histoire et suivrons la jeune fille à Saint-Malo.
Le couvre-feu n'était pas encore sonné quand elle aborda dans le port de la cité malouine, et les étoiles s'allumaient une à une au firmament. Guyonne n'eut pas de difficulté à se faire indiquer le lieu où avaient été casernes les captifs, car les rues étaient encombrées de personnes qui devisaient sur les chances probables de l'expédition de la Roche.
On avait enfermé les routiers dans un ancien couvent, situé au sud de la ville. Un piquier se promenait, l'arme à la main, devant la porte.
—Pourrais-je parler au sergent du poste? demanda Guyonne.
—Au sergent du poste, repartit le militaire, oui-dà, ma poulette! Et que lui voulons-nous au sergent du poste?
—J'ai un billet à lui communiquer.
—Un billet! par les griffes de Belzébut! quel fortuné mortel que notre sergent! Approche ici, sous ce falot, mon ange! Pardieu, nous taillerons bien une bavette ensemble!
En disant ces mots, le piquier s'avança pour enlacer Guyonne A la taille; mais celle-ci, l'étreignant par le milieu du corps dans ses doigts musculeux, le souleva de terre comme une plume et le lança violemment contre le mur du monastère.
Le soudard se remit sur ses pieds en articulant un juron.
Néanmoins, il se disposait à réitérer ses insolentes agaceries, lorsque la porte du couvent s'ouvrit pour livrer passage à Jean de Ganay.
—Ah! messire, c'est le ciel qui vous envoie, dit Guyonne à l'écuyer.
—Que désirez-vous?
—Dame Catherine…, commença la jeune fille.
—Bien, mon enfant, je sais ce que vous voulez, dit le vicomte avec intérêt. Vous êtes la soeur…
—D'Yvon, messire.
—Entrez; je vais donner ordre qu'on vous conduise vers lui.
Après avoir adressé quelques paroles au commandant du poste et salué
Guyonne, Jean de Ganay sortit de nouveau.
—Suivez-moi, dit le sergent à la jeune femme.
En haut d'un escalier, ils enfilèrent un grand corridor dont les dalles sonores répercutaient le bruit des pas, et s'arrêtèrent à une porte basse.
—Numéro 40, dit le sergent, c'est ici.
Il tira un verrou, déposa sur une table la torche de résine qui avait éclairé leur marche et se retira en disant:
—Dans une heure, je vous querrai.
Pendant ce temps, Guyonne s'était précipitée dans les bras d'Yvon.
—Dis-moi, cher frère, murmura la jeune fille, lorsque leur effusion fut passée, tu soupires pour la liberté?
—Oui; je mourrais avant d'arriver dans cet infernal pays, où, raconte-t-on, il n'y a que plaies et bosses à gagner.
—Je suis à même de te délivrer.
—Toi?
—A une condition.
—A une condition? parle; je souscris à tout, pourvu que je ne sois pas exilé sur cette terre maudite de la Nouvelle-France.
—Si tu veux jurer de ne plus délaisser notre vieux père…
—Mais quel est ton plan?
—Tu le sauras plus tard.
—Je fais le serment que tu exiges, Guyonne.
—Merci, Yvon, dit la jeune fille, les yeux humides d'allégresse. Maintenant, ajouta-t-elle, nous allons troquer nos vêtements. Ta prendras ma robe et ma mante, moi je prendrai ton pourpoint et tes haut-de-chausses!
—Et tu resteras prisonnière à ma place!
—Sans doute, riposta-t-elle en souriant.
—Y songes-tu, Guyonne?
—Oh! j'y ai songé durant toute la nuit dernière sur la fosse de notre mère; c'est elle qui m'a suggéré ce stratagème.
—Excellent coeur! dit le jeune homme en l'embrassant. Mais, ne crois pas que je souscrive…
—Yvon, pense à notre père! il ne peut vivre sans toi.
—Non, non, ma soeur; je ne commettrai pas une lâcheté. Tu ignores quelle sorte de brigands sont ces routiers avec qui j'ai été condamné.
—Que m'importe!
—Que t'importe! mais on t'emmènera avec eux.
—Enfant! oublies-tu que le marquis de la Roche a refusé d'embarquer une seule femme à son bord? Demain, je déclarerai mon sexe et on me lâchera.
Ce raisonnement paraissait très-admissible, l'amour de la liberté bourdonnait dans l'esprit d'Yvon, aussi fut-il bien vite convaincu.
Les deux jeunes gens étaient à peu près de la même grandeur. Ils échangèrent leur costume, et Guyonne dit à son frère, en lui arrangeant sa cornette sur la tête:
—Lorsque le sergent viendra te chercher, feins de pleurer et tiens ce mouchoir contre ton visage afin qu'il ne s'aperçoive point de la substitution. Une fois hors du moustier, tu gagneras le port où j'ai attaché notre canot.
—Je comprends, dit Yvon. Mais toi?
—N'aie aucune inquiétude. Je saurai, avec l'aide de la bonne
Sainte-Vierge, me tirer d'affaire.
Tout se passa comme l'avait prévu la noble jeune fille. Yvon sortit du couvent sans que l'on se doutât de la supercherie, et quand la porte de l'enceinte se referma en grinçant sur ses gonds, Guyonne tomba à genoux en s'écriant:
—J'ai sauvé mon père et mon frère. Seigneur, que votre nom soit sanctifié dans ce monde comme dans l'autre!
II
L'EMBARQUEMENT
Aux premières lueurs de l'aurore, la diane résonna et bientôt les prisonniers furent alignés sur deux rangs, dans la cour du monastère, pour être passés en revue.
Cette réunion d'individus, appartenant à toutes les nationalités européennes et portant chacun son accoutrement indigène, ou la partie la plus caractéristique, formait un spectacle étrange et pittoresque.
Ici se carrait un volumineux Allemand, à la figure blondasse, flanqué à droite d'un Espagnol grêle, sec, au teint d'olive, à gauche d'un Anglais gigantesque, riche de maigreur, de rousseur et couvert d'une casaque rouge. Là, on distinguait un Suisse, armé de toutes pièces, coudoyant un Languedocien à l'air fanfaron et un hallebardier limousin. Plus loin, l'oeil rencontrait le chapeau empanaché d'un Italien, la toque verte d'un montagnard, le pourpoint bariolé d'un Tyrolien, le museau futé d'un Normand, la face rubiconde et joviale d'un Bourguignon, l'équipement broché de lambeaux de similor d'un bâtard portugais. Enfin c'était un pêle-mêle de contrastes, un amalgame d'hétérogénéités, une profusion d'antithèses humaines, une variété de portraits dont nul tableau ne pourrait donner l'idée exacte. Un seul point de similitude rapprochait la majorité de ces hommes—l'audace gravée sur leurs visages en traits indélébiles. Hormis cela, les routiers différaient autant au moral qu'au physique.
Un officier subalterne fit l'appel, personne ne manquait; et comme l'officier terminait son rapport, Guillaume de la Roche, accompagné de Jean de Ganay, d'un marin, et d'une nombreuse suite, entra dans la cour du couvent.
Ce marin marquait quarante années. Ses traits étaient d'une hardiesse telle, qu'à son aspect on oubliait la taille lilliputienne que la nature lui avait accordée comme à regret. De son oeil gris jaillissaient des éclairs et son front fuyant, son menton déjeté, sa lèvre supérieure proéminente, son nez en bec de corbin lui prêtaient le mascaron d'un oiseau de proie.
Il était vêtu avec une mesquinerie sordide, d'un chapeau de toile goudronnée, d'une jaquette amoureuse des solutions de continuité, d'une broeck étriquée. Ses chaussures consistaient en une paire de bottes molles rapiécées sur toutes les coutures. La rapacité coulée dans le moule de l'avarice avait dû servir à la conformation de cet homme, que, nonobstant sa physionomie repoussante, le fier marquis, Guillaume de la Roche-Gommard, traitait avec une déférence toute particulière. On peut en juger par le dialogue suivant:
—Que dites-vous de ces lurons, maître locman?
—Hum! répliqua le marin en faisant claquer sa langue contre son palais, triste fumier pour féconder la terre!
—Pensez-vous qu'ils s'acclimateront?
—Hum! s'acclimater! ce bétail-là s'acclimate partout, quand on le frictionne avec des étrivières.
—Vous n'êtes pas satisfait de la cargaison que le hasard m'a confiée?
—Hum! à vrai dire, j'aurais préféré une vingtaine de rustres bretons à cette séquelle de va-nu-pieds, dont les chevelures ébouriffées ne sont bonnes qu'à décorer les temples des Algonquins.
—Vous désapprouvez donc mon choix?
—Je ne désapprouve rien. Vous m'interrogez, je réponds.
De la Roche, blessé par le ton de cette impertinence, fit un haut-le-corps en arrière. Mais son interlocuteur ne prit pas garde à son geste.
—Hum! dit-il en se pinçant le nez, mouvement qui indiquait chez lui la contrariété, je crois que le vent vire du sud-est au nord-est. Il serait urgent de nous presser, si nous voulons profiter de la brise pour appareiller.
—Alors, qu'on fasse distribuer les costumes à ces gens, dit le marquis à voix haute.
Aussitôt des caisses remplies de vêtements furent apportées dans la cour, et un sous-officier remit à chacun des condamnés un uniforme complet.
Cet uniforme se composait d'un bonnet, d'un sarrau et d'un pantalon, le tout en laine brune et marque d'un chiffre grossièrement brodé.
En perdant leur liberté les transportés perdaient aussi leur nom; ils devenaient simplement le numéro un tel.
Ils dépouillèrent leur défroque pour endosser l'habillement commun, en plaisantant sur les avantages que leur procurait la toilette coloniale.
—Par la barbe du bourgmestre, dit un épais Flamand, en se coiffant de sa tuque, avec un attifet de cette forme gracieuse et agréable, j'aurais séduit les onze mille vierges de la légende.
—Zé té crois bien, mon cer Tronchard, zézaia un Marseillais. Bagasse! nous sommes gréés comme pour un jour dé nocé.
—Mais reluque donc ce blanc-bec, continua le Flamand, désignant du doigt un des captifs qui cherchait à se cacher derrière des décombres pour s'habiller; ne se figure-t-il pas que nous sommes épris de ses charmes? ohé! beau damoiseau, as-tu peur qu'on te violente comme fit madame Putiphar à monsieur Joseph!
—Troun de l'air! riposta le Marseillais, zè regrette de n'avoir pas une couronné dé fleurs d'oranger à offrir à ce cérubin. Il la mérité mieux que plus d'une jouvencelle quèz è sais.
—Der Teuffel! je vais aller t'aider à ôter tes braies, mon bijou, ajouta un Wurtembergeois, en se dirigeant vers celui qui, par sa modestie, s'attirait ces quolibets.
Mais sa bravade lui coûta cher, car, avant qu'il eût franchi le monceau de décombres, deux éloquents coups de poing dans l'estomac l'envoyaient mesurer la surface plane.
Comme il arrive toujours en pareille circonstance, les railleurs se tournèrent du côté du vainqueur et un immense éclat de rire accueillit la chute du Germain.
—Sacrament! maugréa-t-il en se relevant pour s'élancer sur son adversaire.
—Kss! kss! kss! siffla le Marseillais, comme s'il excitait des chiens au combat.
—Silence, mille sabords, tas de marsouins! cria en ce moment la voix aigre et perçante du locman.
—Cap dé dious! riposta le Provençal, en approchant sa main à demi fermée de son oeil droit pour lorgner le pilote; cap de dious! quel est cè griffon qui pépie là-bas?
—Gare qu'il ne te pose la patte sur l'épaule! dit un Breton.
—Bast! zè lui poserai la mienne autour du col…
—Silence! répéta le locman; si j'entends encore un mot, quarante coups de garcette à toute la bande.
Cette menace rétablit instantanément l'ordre troublé. Ensuite les routiers furent attachés deux à deux; et Guillaume de la Roche et son escorte s'étant mis à leur tête, les exilés commencèrent à sortir du couvent.
Il était environ six heures du matin.
Une foule bruyante, animée, encombrait déjà les rues de Saint-Malo, avide d'assister à l'embarquement des aventuriers. Aux balcons, aux fenêtres et jusque sur les toits des maisons se massaient des grappes de curieux.
C'est que ce n'était pas mince événement en 1598, que le départ d'un navire pour l'Amérique. Cinquante-quatre années s'étaient à peine écoulées depuis que Cartier, ayant mis à la voile dans ce même port, pour explorer la partie du grand continent américain connue sous le nom de Terres-Neuves, avait découvert le Saint-Laurent, et, au retour de leurs différents voyages, les compagnons de l'immortel navigateur avaient raconté tant de merveilles sur ce magnifique pays du Canada, que chacun voulait contempler ceux qui étaient destinée à le civiliser. Aussi toutes les voies sur leur passage étaient-elles encombrées. Mais c'était particulièrement, sur les quais que la foule se pressait en essaims tumultueux.
Là, entre la Manche et les murs de Saint-Malo, se déroulait une vaste esplanade. A son extrémité orientale, vis-à-vis de la mer, on avait élevé un autel champêtre, ombragé par des rameaux de châtaignier. En avant se bouclait une ceinture de soldats, fort affairés à contenir les flots de la cohue grossissante.
Dans la baie, faisant face à l'autel, se balançaient deux navires de quatre-vingts ou cent tonneaux environ. Au bout de leurs mâts pavoisés et enrubannés, flottait la bannière de France et Navarre, blanche, constellée de fleurs de lis d'or. Le plus gros de ces navires portait en outre l'oriflamme de la maison de la Roche-Gommard au champ, de sable semé de trèfles d'or, au lion du même armé et lampassé de gueules. Tous deux semblaient près de lever l'ancre. Le pont, les haubans, les porte-haubans, les hunes et les vergues étaient garnis de matelots.
Cependant le cortége, commandé par le marquis de la Roche, descendait lentement vers la plage, ondulant à travers les groupes bigarrés comme un serpent à travers les touffes d'herbe d'une prairie.
Au nombre des bannis, il y en avait un qui concentrait particulièrement les regards. L'opposition qui régnait entre lui et son compagnon de chaîne contribuait puissamment à faire ressortir la noblesse de son maintien et la mâle beauté de son visage. Ce jeune homme n'était autre que celui qui avait expérimenté la vigueur de son poignet sur le thorax de l'Allemand.
—Mais, sainte Thérèse, qu'il est donc gentil, murmura une piquante Bretonne; n'est-ce pas honteux, Marthe, d'enlever un si brave gars pour le conduire au fin fond de la mer?
—Ah! dame, oui, il est bien joli à côté de ce vilain ours poilu qu'on dirait échappé de l'enfer.
—Quasiment comme si on avait amarré un ange à un démon.
—Arrière, les fillettes! ordonna un cavalier, en écartant la multitude avec sa lance.
Cet incident, comme une goutte d'eau tombée sur un charbon ardent, refroidit heureusement l'ardeur des deux bachelettes, qui déjà s'enflammaient à la vue du beau déporté.
Quand la colonne déboucha sur l'esplanade que nous avons décrite, une salve d'artillerie salua son arrivée. Les prisonniers pénétrèrent en se découvrant dans l'enceinte qui leur avait été ménagée et se mirent à genoux. Tous les spectateurs imitèrent cet exemple.
Peu après parut une procession de moines, précédant un dais sous lequel s'avançait pieusement l'évêque de Rennes, mandé pour bénir le départ des aventuriers. Le prélat monta les marches de l'autel et dit la messe qui fut entendue avec un profond recueillement. Jamais cérémonie ne fut plus majestueuse ni plus imposante.
Lorsque, en présence de cette multitude muette, de cette mer endormie dont les limites se fondaient dans l'azur de la voûte céleste, le vieillard à cheveux blancs, à la voix sympathique et solennelle, implora l'assistance divine pour le succès de l'entreprise, les auditeurs se sentirent émus jusqu'aux larmes.
Les routiers eux-mêmes courbèrent la tête, comme autrefois Clovis à l'injonction de saint Rémi.
Guillaume de la Roche, le locman, plusieurs marins communièrent et reçurent l'hostie consacrée de la main du vénérable prélat.
Un observateur eût pu remarquer que non-seulement l'écuyer Jean de Ganay ne prit point part à cette communion, mais encore qu'il n'assista pas à l'office.
Que servirait de cacher plus longtemps ce que mon lecteur sagace a deviné? Le vicomte de Ganay avait embrassé le culte de la religion réformée. S'il n'osait dévoiler ses doctrines, à cette époque où l'abjuration de Henri IV était retombée comme un anathème sur le parti calviniste entier, Jean demeurait fidèle à la foi de ses convictions et se conformait secrètement aux rites qu'il ne pouvait pratiquer en public.
Il lui avait été facile de s'esquiver, durant l'encombrement qui accompagna l'entrée des captifs dans l'enceinte réservée.
La messe finie, on procéda à l'embarquement.
Les deux navires, le Castor et l'Érable, étaient mouillés à quelques centaines de mètres du rivage. En moins de vingt minutes, les passagers furent transférés à leur bord.
Un coup de canon donna le signal du départ.
Sur le Castor se trouvaient Guillaume de la Roche-Gommard gouverneur général du Canada; Jean vicomte de Ganay, son écuyer; Alexis Chedotel, pilote-locman, de l'expédition; Guyonne la poissonnière, et un nombre considérable de futurs colons.
III
LE CASTOR
Encore aujourd'hui malgré les perfectionnements prodigieux dont on a enrichi l'art de la navigation, ce n'est pas sans une sorte de crainte indéfinissable que nous entreprenons un voyage par delà les mers. Et cependant les énormes et magnifiques navires à voiles on à vapeur qui sillonnent en tous sens l'Océan offrent presque autant de sûreté et de commodité que nos maisons et nos châteaux. Quels gigantesques progrès la marine a faits depuis quatre siècles! quelle différence entre ces immenses vaisseaux que l'on construit à présent et ceux qui naguère s'aventuraient intrépidement à la recherche de terres inconnues! Quand on songe que ce fut avec trois embarcations, dont deux étaient sans pont et dont la troisième ne jaugeait pas deux cents tonneaux, que Colomb partit de Palos, le 8 août 1492 pour, découvrir l'Amérique le 12 octobre de la même année; quand on songe que ce fut avec deux misérables goélettes de soixante tonneaux que Cartier traversa l'Atlantique pour venir le premier explorer le golfe Saint-Laurent, le Labrador, Terre-Neuve, etc.; quand on songe que ce fut avec deux bateaux à peu près semblables que les successeurs de ces grands hommes ont achevé la reconnaissance et la découverte du Nouveau-Monde, combien on sent croître et s'exalter l'admiration qu'on a toujours éprouvée pour les immortels régénérateurs de l'Amérique!
Le Castor, qui emportait Guillaume de la Roche et la plupart de nos héros vers l'Acadie était si petit, qu'un contemporain d'alors affirme que, de la lisse de plat-bord, on pouvait tremper la main dans la mer[2].
[Note 2: Lescarbot dit à ce sujet:
«Et pour montrer la petitesse de sa barque (celle de la Roche) et qu'il fallait céder à la fureur du vent, j'ay, plusieurs fois, ouï dire au sieur de Poutrincourt que du bord d'icelle, il se lavait les mains dans la mer.»]
La capacité du Castor était évaluée à cent tonneaux.
Joli navire, d'ailleurs, solide à la vague, fin voilier, et portant fièrement ses mâts, fermes comme l'acier, flexibles comme la baleine.
Il contenait une cale, un entrepont et deux ponts-coupés.
La cale renfermait les provisions et les munitions de guerre.
Dans l'entrepont étaient parqués les proscrits envoyés à la colonie.
Le pont-coupé de la poupe avait pour hôte le marquis Guillaume de la Roche, le vicomte Jean de Ganay, le pilote locman, Alexis Chedotel et quelques autres.
Le pont-coupé de la proue était affecté au logement des matelots.
Lorsqu'on quitta la rade de Saint-Malo, il y avait à bord du Castor quatre-vingt-douze hommes en y comprenant le gouverneur général du Canada et son état-major composé de quelques cadets de familles nobles.
Plusieurs des transportés avaient obtenu du marquis de la Roche la permission de rester sur le pont afin de contempler, aussi longtemps que possible, les rives de cette belle France qu'ils quittaient pour toujours peut-être!—On avait descendu les autres dans l'entrepont, de peur qu'ils ne gênassent la manoeuvre.
Tous cependant auraient bien voulu jouir de la faveur accordée à quelques privilégiés; car si âpres que fussent leurs natures, si grossiers que fussent leurs appétits, si brisés qu'ils fussent aux fluctuations de la fortune, ils étaient profondément remués par la pensée de ce long voyage si loin, si loin de la patrie.
On dit que l'amour du lieu qui nous vit naître est un préjugé, mais crions-le, oh! crions-le de toutes nos forces, c'est un magnifique préjugé, supérieur, à notre sens, aux plus nobles affections.
Et la preuve, c'est que l'homme délaissera parfois ses parents, sans regret; c'est qu'il abandonnera son épouse et ses enfants, sans remords; c'est qu'il résistera aux rafales de l'adversité comme le roc aux tourbillonnements de la tempête; que la perte de ses biens, des êtres qui lui sont chers ne l'affligera point, mais qu'il gémira et sanglotera comme une femme, s'il est forcé de dire un éternel adieu à sa patrie.
La patrie, mon Dieu! comme nous l'aimons, comme nous l'idolâtrons quand fuit rapidement le navire qui nous emporte loin d'elle! comme alors nous voudrions pouvoir l'étreindre! comme nos yeux se rivent passionnément à la dernière pointe de rocher qui s'efface dans les vapeurs flottantes à l'horizon! comme le coeur se serre, à mesure que cette pointe chérie disparaît! et puis, quand elle s'est perdue tout à fait, quand pour reposer notre regard, il n'y a plus rien, rien devant, derrière, autour de nous, rien que l'immensité de l'air, l'immensité de l'eau… les mains du banni s'élèvent vers le ciel, se croisent désespérément, ses genoux s'affaissent ses paupières s'humectent de larmes,—le malheureux prie!…
Laissez-le prier, car sa prière est sainte; elle est pure; c'est la prière de l'infortuné, la seule qui élève l'âme, la seule qui monte à l'Éternel!
Et la première nuit que l'on passe à bord du vaisseau qui nous arrache à la patrie, et cette première nuit, si vous saviez comme elle est affreuse!…
Ah! vous qui jamais n'avez quitté le sol où reposent les ossements de vos aïeux, vous qui méconnaissez vos trésors de tendresse pour ce sol dont parfois vous parlez dédaigneusement, vous tous qui vivez dans votre patrie, faites des voeux afin que la destinée ne vous ravisse point cette bonne mère, si belle, si riche, si généreuse, si indulgente pour ses enfants!
Le souvenir de la patrie nourrit l'exilé, l'espérance de la revoir rafraîchit son front courbé par le malheur et la misère; mais tout homme, vicieux ou vertueux, n'importe, souffre et pleure en son âme, au moment où la patrie lui échappe.
—Pourvu que je ne meure pas à l'étranger! murmure-t-il bas.
Guyonne, inscrite sous le nom d'Yvon, numéro 40, jouissait de l'avantage octroyé à un petit nombre de ses compagnons.
Debout au pied du grand mât, elle voyait se dissiper insensiblement, comme une brume, les côtes adorées de sa Bretagne, tandis que le soleil épanchait ses flots d'or sur la rade de Saint-Malo et qu'un vent propice enflait les voiles du Castor.
Qui pourrait dire quelles étaient les pensées de Guyonne? car, de temps en temps, une larme silencieuse roulait le long de sa joue, et sa tête se penchait, douloureusement sur sa poitrine.
Noble et digne jeune fille, avait-elle trop compté sur son courage et se reprochait-elle déjà son héroïque sacrifice?
Non; Guyonne avait l'âme aussi fortement trempée que le corps; les périls de sa situation ne l'effrayaient pas, le sort qui lui était réservé l'inquiétait peu, mais elle rêvait à la tombe de sa pauvre mère, à cette tombe qu'elle entretenait avec sollicitude, qu'elle ornait chaque jour de fleurs nouvelles, et sur laquelle croîtraient bientôt les ronces et les épines; elle songeait à son vieux père qui allait être privé de ses soins attentifs; à son jeune frère, sans guide pour se diriger à travers les écueils de la vie!
Elle songeait, la pauvre Guyonne, à ses amis, à la chanson du soir, à la clochette de sa génisse qu'elle n'entendrait plus, à la chapelle du hameau, à sa chambrette qu'elle ne reverrait peut-être jamais… puis, elle songeait à ce je ne sais quoi, qui n'est rien, qui est tout—murmure, bruissement, sentier, corbeille, voix, ustensile de ménage, colifichet de fête, intérieur de famille, patrie!
Devant elle, adossé au mât d'artimon, Jean de Ganay semblait aussi enfoncé dans une profonde méditation.
Ses réflexions étaient pleines d'amertumes. N'avait-il pas brisé le lien qui l'attachait au bonheur? et chaque noeud filé par le Castor ne l'éloignait-il pas de celle qu'il aimait?
D'ailleurs, un pressentiment étrange torturait l'esprit du vicomte. Nonobstant les gages de tendresse qu'il avait reçus de Laure, il doutait qu'elle le payât d'un égal retour.
Toutes ses tentatives pour chasser cet atroce soupçon étaient infructueuses: il revenait sans cesse et l'obsédait comme un cauchemar.
Jean demeura six heures consécutives dans cette situation, immobile, insensible à ce qui l'environnait. Mais, quand la terre eut complètement voilé ses formes blanchâtres, l'écuyer tourna les regards vers l'avant du navire.
Il aperçut le faux Yvon qui n'avait point bougé de place et tâchait de percer l'étendue pour distinguer encore une ligne qui indiquât la patrie.
La sévère beauté du jeune homme, sa physionomie intelligente, la douceur de ses traits, la chasteté de son maintien, surprirent l'écuyer au point de l'arracher à sa préoccupation.
Il se demandait déjà par quel hasard ce bel adolescent se trouvait compris parmi les condamnés, lorsque Chedotel, qui commandait un changement d'amures, se précipita brusquement du gaillard d'arrière sur le pont, et, de son porte-voix, asséna un coup violent sur la tête du faux Yvon.
—Veux-tu bien décamper, avorton du diable!
Étourdie par la violence du choc, la jeune fille obéit lentement. Le pilote furieux la repoussa avec tant de rudesse qu'elle alla tomber sur une grosse chaîne d'amarrage et se meurtrit la face.
—Attrape! dit Chedotel, en continuant de donner ses ordres.
Cet acte de brutalité révolta Jean de Ganay. Il se disposait à réprimander sévèrement le pilote, lorsqu'il se rappela que le marquis avait investi Chedotel de ses pleins pouvoirs durant le cours de la traversée. Réprimant sa colère, il descendit pour secourir le blessé, qui se relevait le visage inondé de sang.
—Veux-tu que je mande le chirurgien? dit-il à Guyonne avec compassion.
—Oh! non merci, monseigneur, répondit-elle. Un peu d'eau de mer suffira pour sécher ces écorchures.
La douceur de cette voix augmenta l'intérêt que l'écuyer éprouvait pour le proscrit.
Tirant de son pourpoint un foulard de soie, il le lui présenta en disant:
Essuie-toi avec ceci. Je vais envoyer quérir ce que tu désires.
Guyonne, émue par un sentiment nouveau et inexprimable, n'osait accepter.
—Prends, reprit le vicomte, en lui mettant le mouchoir dans la main.
—Oh! monseigneur! fit la jeune fille.
—Bien; tu parleras de reconnaissance plus tard. Maintenant conforme-toi à ma volonté.
Le remède de Guyonne eut tout l'effet voulu et bientôt, sauf quelques taches bleuâtres, elle reparut plus charmante, plus fraîche qu'auparavant.
Son grossier accoutrement de laine grise rehaussait, par le contraste même, l'éclat de son teint.
Le vicomte ne put retenir un geste d'admiration.
—Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il en s'appuyant contre le bordage.
—Yvon, pour vous servir, monseigneur, répliqua-t-elle après quelques secondes d'hésitation.
—Yvon! mais j'ai ouï prononcer ce nom-là… Yvon! De qui étais-tu vassal?
—De monseigneur de la Roche.
—Ah! ah! en effet, je me souviens. Ton père est pêcheur?
—Pêcheur, répéta affirmativement Guyonne.
—Et quel âge as-tu?
—J'aurai tantôt vingt-cinq ans à la Chandeleur.
—Vingt-cinq ans? tu en parais dix-sept à peine.
Le changement de côté était à peine opéré qu'une risée violente siffla dans les agrès du Castor.
Peu après on entendit un bruit sourd comme le roulement lointain du tonnerre, et le ciel se marbra de taches sombres.
Tous les matelots avaient suspendu leur flânerie pour courir, qui au gouvernail, qui sur les vergues, qui au cabestan.
—Ferle, ferle tout! tonnait le porte-voix du pilote.
Mais avant que la manoeuvre fût exécutée, une seconde bourrasque assaillit le Castor par le travers, et il donna une telle bande sur bâbord que les boute-hors des basses vergues plongèrent fort avant dans l'eau.
Cette bascule inattendue précipita le marquis contre le bastingage de la dunette.
Les oeuvres-vives du Castor craquèrent avec un horrible frissonnement.
—Rentrez, monsieur, dit alors Chedotel au soigneur de la Roche; rentrez dans la cabine, votre place n'est pas ici!
En disant ces mots, le pilote n'était plus cet homme au visage astucieux et rechigné que nous avons naguère présenté au lecteur; c'était le marin, dans sa sphère; le marin qui mesure ses forces à celles de la nature en furie, et ne reconnaît d'autre conseiller que son coup d'oeil, d'autre maître que son vouloir.
Sur terre, l'être humain rarement oublie son caractère: sur mer il l'abaisse ou l'exalte au gré des circonstances.
Paresseux, ivrogne, libertin, vil, le matelot est cependant susceptible d'accomplir des prodiges de travail, de continence, de noblesse.
Le commandant d'un navire, bête, stupide dans un temps calme, deviendra un génie dans une tempête. Sa voix dominera celle de l'ouragan, sa volonté domptera la rage des éléments, et sa personne s'incarnera d'une nouvelle vie pour lutter avec les trois formidables ennemis conjurés à sa perte:—l'eau, l'air, le feu!
Semblable à un artiste que l'inspiration embrase, Chedotel, son porte-voix d'une main, son astrolabe de l'autre, était grandi de dix coudées.
La mer montait, montait. Les lames d'eau, grosses comme des montagnes, furieuses comme des Ogresses déchaînées, se ruaient tumultueusement contre la carène et la préceinte du navire.
Les rafales se succédaient avec une rapidité effrayante. On eût dit que le Castor dansait une sorte de danse macabre sur l'abîme. Tantôt il s'ensevelissait dans le linceul des flots roulant autour de lui leurs plis humides; puis, ruisselant d'eau, haletant, il surgissait de son suaire aquatique et recommençait, à travers mille périls, mille naufrages, sa course échevelée.
Toutes les voiles heureusement étaient ployées; quatre hommes robustes se tenaient à la barre du gouvernail, et Chedotel, ferme à son poste, dirigeait le vaisseau avec l'aisance d'un écuyer habile qui a lancé sa, monture au milieu des ravines, des fondrières et des précipices.
Les matelots oubliaient les dangers de la situation pour admirer le sang-froid vraiment extraordinaire du pilote.
La tourmente sévissait toujours avec une opiniâtreté inquiétante. Il était à craindre que le Castor ne vînt à toucher un de ces nombreux écueils dont la Manche est si abondamment parsemée.
La nuit approchait à grands pas, et les proscrits, confinés dans l'entrepont, se livraient, sauf le petit nombre de ceux qui avaient déjà voyagé en mer, à toutes les transes de la terreur, lorsqu'un cri terrible mit le comble à leurs angoisses:
—Au feu! au feu!
Presqu'au même moment, Jean de Ganay parut en haut de l'échelle qui descendait à l'intérieur du Castor.
—Dix hommes de bonne volonté! demanda-t-il.
Plus de vingt se jetèrent sur les degrés de l'échelle.
Le vicomte fit rapidement son choix, enjoignit aux élus de monter, et reforma le panneau.
Pour exécuter tout cela, il avait dépensé moins de temps que nous pour le dire.
Le feu avait pris aux cuisines, et déjà la caisse de bois qui les contenait était complètement étreinte par le cercle destructeur des flammes, lorsque les dix condamnés arrivèrent sur le tillac.
Le vent redoublait d'impétuosité.
Le Castor volait à la cime des flots avec des inclinaisons de roulis et de tangage permettant à peine aux hommes employés aux pompes de garder l'équilibre.
—Accrochez-vous aux haubans et aux cabillots! leur criait Chedotel, qui, du haut de son banc de quart, suivait sans émoi les mouvements désordonnés de la barque, et déployait une présence d'esprit surprenante dans la multiplication de ses ordres.
Quand parfois une vague, après avoir balayé le pont, menaçait, furieuse, blanche de colère, le gaillard, d'arrière, notre pilote roulait son bras autour du mât d'artimon, et, sans courber la tête, sans contraindre une seconde la posture de son corps, continuait de transmettre les commandements nécessaires au salut du navire.
Cependant, l'incendie gagnait du terrain, les pompes mal menées étaient insuffisantes à combattre ses voraces empiétements.
—Je crois que nous sommes flambés! disait un matelot.
—Frits comme des goujons en poêle, répondait un autre.
—A moins que l'Érable ne nous rejoigne d'ici à une heure.
—Ah! oui, ajoutait un quatrième. Mais, avec pareil chassé croisé de vents, je le défie de nous accoster.
—La barre sous le vent! et vous autres, hardi, hardi aux pompes! dit à cet instant la voix vibrante de Chedotel.