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L'île de sable

Chapter 23: VIII
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About This Book

Dans une Bretagne agitée, deux cavaliers de haute naissance sont attaqués par une bande de routiers; après un bref combat ils capturent un blessé qui jure fidélité à un puissant seigneur, ce qui attise soupçons et interrogations au sein du lignage. Parallèlement, la nièce du chef de maison disparaît de sa chambre, partagée entre la peur et un amour secret qui l'empêche de se réfugier chez son oncle. Le récit mêle affrontements armés, trahisons latentes et enjeux familiaux tandis que loyautés et mystères se dévoilent.

—Sommes-nous donc perdus? demanda le marquis de la Roche qui était sorti de sa cabine et revenu sur le pont.

—Hum! répondit Chedotel, perdus! hum! ça se peut bien.

—Mais… voulut objecter de la Roche que les sèches paroles du pilote commençaient à impatienter.

—Mais, s'écria celui-ci en frappant du pied, retirez-vous, monsieur, votre présence me gêne, vos questions sont intempestives.

—Qu'est-ce à dire? fit de la Roche blessé au vif.

—Encore une fois, partez ou j'abandonne la direction du navire.

—Ce ton…

—Mais ne voyez-vous donc pas que chaque seconde que vous me faites perdre compromet notre salut! dit Chedotel d'une voix sourde en saisissant et secouant dans ses mains le poignet du marquis.

—Manant! essaya le grand seigneur.

Un paquet de mer, gros comme une montagne, fort comme une avalanche, fondant de bâbord vers tribord, en ligne oblique, couvrit à cet instant le foyer de l'incendie, coupa la parole au marquis de la Roche et l'aurait assurément entraîné avec lui, si les muscles d'acier du pilote ne l'eussent disputé à la violence du choc.

Quoique tous les hommes alors sur le pont se tinssent sur leurs gardes, deux d'entre eux arrachés aux étais du mât de misaine par l'irruption des flots disparurent dans l'abîme inexorable:

Without a grave, unknell'd uncoffin'd and unknown.

Surpris par l'arrivée soudaine de cette lame, Jean de Ganay, qui travaillait aux pompes, n'eut que le loisir de happer un bout de drisse, pour ne pas être précipité par-dessus le bastingage; mais la corde s'étant rompue, le malheureux jeune homme allait périr d'une mort affreuse, quand Guyonne se cramponnant d'une main aux porte-haubans, et tendant l'autre à l'écuyer, parvint, grâce à la vigueur extraordinaire dont la nature l'avait douée, à le ramener sur la drome, d'où il put facilement remonter à bord du navire lorsque la lame fut écoulée.

Guyonne alors releva la tête. Ses longs cheveux étaient plaqués contre ses joues, ses vêtements ruisselaient d'eau, mais sur son beau front on lisait le contentement.

Avant de remettre le pied sur le pont, elle fit dévotement le signe de la croix et porta à ses lèvres un petit sachet de cuir, qu'elle avait pendu au cou et qui renfermait probablement une pieuse relique.

—Hum! ce n'est qu'une saute de vent, après tout, murmura Chedotel, en remarquant que la pluie commençait à tomber, et que le feu avait été éteint par cette vague énorme qui aurait peut-être englouti le Castor, si elle l'eût pris en proue ou en poupe.

De la Roche s'était prosterné et priait en égrenant son chapelet.

Quelques matelots et routiers imitaient cet exemple.

—Debout! debout, racaille! leur cria Chedotel d'un ton impérieux; et vous, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au marquis, je vous somme, au nom de la sécurité de tous ceux qui se trouvent sur ce vaisseau, de rentrer immédiatement dans votre cabine, car vos actes amollissent mon équipage et aggravent notre commune position.

Le seigneur de la Roche s'éloigna sans mot dire. L'imminence du péril auquel l'avait ravi Chedotel, était encore trop fraîche à sa mémoire pour ne pas imposer silence aux murmures de la morgue du haut dignitaire. De ce jour, néanmoins, il voua au pilote une haine mortelle.

Tandis qu'il se retirait, celui-ci, profitant des premiers indices d'une embellie, faisait pour la deuxième fois changer les amures et régler ses basses voiles. A dix heures du soir, le Castor, poussé par un bon vent, avait repris ses allures ordinaires et cinglait rapidement vers sa destination. Le ciel s'était dégagé des nuages qui en souillaient l'éclat. Les astres scintillaient au milieu d'une poussière nacrée et l'on n'entendait abord que les pas de Chedotel arpentant la dunette et le chuchotement de deux matelots qui veillaient au bossoir.

—Notre-Dame de Bon-Secours! quel fier homme que notre pilote! disait l'un. As-tu vu, Noël, comme il se tenait ferme à son poste?

—Quasiment comme une barre de guindeau qu'on aurait clouée au mât d'artimon, répondit l'autre.

—Et sans lui, le marquis de la Roche…

—Ah! oui, le marquis de la Roche et son expédition étaient joliment enfoncés. Mais tu ne sais pas, Jacques, je n'augure rien de bon pour cette traversée. Pendant la tempête j'ai vu…

—Eh bien?

—J'ai vu, Jacques, de mes propres yeux vu, comme je te vois, la sorcière d'Ouessant qui planait sur le navire.

—La sorcière d'Ouessant! répéta Jacques avec une terreur profonde…
Sainte mère de Dieu, intercédez pour nous pauvres pécheurs!

—Il doit y avoir un grand criminel à bord, poursuivit Noël, car jamais la sorcière n'apparaît que pour punir les crimes.

—Si c'était le pilote?

—Peut-être! Ne te souviens-tu pas qu'il nous a défendu de prier, alors que nous étions prosternés pour implorer l'appui du ciel? Et comme il parlait au marquis! et comme ses yeux lançaient des éclairs! ça n'est pas naturel.

—Si cet homme était un démon déguisé?

—Plus bas, Noël, plus bas, répliqua l'homme en se signant.

—J'ai peur…

A cet instant un éclat de rire sarcastique retentit derrière les deux matelots.

IV

LE COMPLOT

Quinze jours se sont écoulés depuis le départ de l'expédition pour la Nouvelle-France. A l'exception de la tempête dont nous venons de parler, le temps a presque toujours été favorable.

Le Castor et l'Érable naviguent dans les mêmes eaux et approchent du banc de Terre-Neuve.

A bord du premier de ces navires, tout semble paisible et souvent le chant des matelots et des proscrits se marie aux murmures des flots; les joyeuses histoires appellent de bruyants éclats de rire; et les sombres légendes endorment la durée des heures.

Ce calme toutefois n'est qu'apparent. De même que l'Atlantique sous sa limpidité recèle des gouffres, des colères terribles; de même sous sa tranquillité, le Castor cache des abîmes, des passions épouvantables. Les visages sont gais, mais les coeurs sont tristes; les bouches prononcent de douces paroles, mais les esprits brassent de sinistres complots; on prie, on danse, on s'amuse, mais la prière est fausse, la danse est guindée, les amusements forcés. A l'intérieur de la barque fermentent des aliments de discorde: qu'une étincelle jaillisse et le volcan fera son éruption.

Et cependant le Castor filait ce soir-là sous la brise comme une bachelette respectueuse devant sa mère, suivant la pittoresque expression du matelot, Noël. Ah! dame, il fallait le voir se cabrant fièrement pour recevoir le baiser des petites vagues écumeuses et déroulant derrière lui un long ruban de moire argentée. C'est qu'il avait fait grande toilette dans l'après-midi, le Castor; il avait bien, ma foi! toutes voiles dehors depuis ses bonnettes basses jusqu'à celles du perroquet. Et le vent ronflait dans ses larges ailes que c'était plaisir à entendre.

Pourquoi donc alors maître Chedotel, assis près de la table de sa cabane[3], le coude appuyé sur le dossier d'une chaise, paraissait-il si sombre? Pourquoi le marquis Guillaume de la Roche armait-il ses pistolets dans la cabane voisine? Pourquoi le vicomte Jean de Ganay parcourait-il la grande chambre en poussant des soupirs brûlants? Pourquoi Guyonne pleurait-elle silencieusement dans le compartiment séparé qu'elle occupait depuis le lendemain de la tempête? Pourquoi, enfin, au lieu de dormir, les routiers réunis au pied du grand mât causaient-ils à voix basse dans l'entrepont.

[Note 3: Le mot cabine (terme de marine) n'est employé que depuis quelques années seulement. Il a été emprunté à l'anglais cabin. Avant, on se servait toujours du terme cabane pour désigner les chambrettes à bord d'un navire.]

Avant de répondre aux premières questions, écoutons ce que disent les exilés. Peut-être saisirons-nous le fil de ce mystère.

—Mes cers amis, zézaie le Marseillais, zè crois qu'il est temps ou jamais dé nous débarrasser dé cette clique dé marquis qui nous tient enfermés ici comme des lapins dans une lapinière. Nous prend-il pour des taupes, qu'il ne veut pas que nous voyons la çandellè du jour, mosieur le soleil; et la lampe dé la nuit, madame la luné? Sandiou! cela dépassé toutes les bornés dé la courtoisie que l'on doit à dé bravés gens dé notre sorte. Pour moi, zè vous assuré, zè m'ennuie dans ce cul-dè-bassè-fossè, comme une souris en souricière, et zè suis tout disposé à faire faire un plongeon à monseigneur le marquis dé la Roche. Qu'en pensé mon ami Tronchard?

—Moi, répondit le Flamand, par la barbe du bourgmestre, je pense que mon ami Molin a raison et que nous sommes des nigauds de moisir dans cette cabane comme des morues dans une tonne. Il faut en finir, je suis prêt!

—Der Teuffel, objecta un Suisse, mais nous sommes sans armes et…

—Et quoi? grogna l'Allemand.

—Et, reprit l'autre, sans quelques bonnes escopettes, nous nous ferons hacher comme chair à pâté. Prudence est mère de sûreté, rappelez-le-vous.

—Des armes, por dios! dit un Basque, ne sommes-nous pas en nombre, et ne pouvons-nous, eu un tour de main, nous rendre maîtres de l'équipage?

—Puis, troun dé l'air! n'avons-nous pas chacun un bout dé couteau! ajouta le Provençal.

—Et des bras! poursuivit le Wurtembergeois en découvrant son torse athlétique.

—Nous sommes soixante contre une trentaine, mordieu! appuya Molin.

—Tout ça est bel et bon, intervint encore le trembleur, mais…

—Mais? mais? tu as toujours des mais, toi, coeur de mouton, riposta Tronchard d'un ton impatient. Allons, vite, que signifie ton mais, ou je t'envoie souper par le sabord avec la gent poissonne?

—Chut! Né nous emportons pas, très-cer ami, dit le Marseillais. La colèré est une mauvaise conseillère. Causons comme des gens dé bonne compagnie.

—Por dios! reprit le Basque, il est heure de se lancer.

—Oui, oui, exclamèrent plusieurs voix.

—Zè vous approuvé, mes bravés.

—Et après, que ferons-nous? grommela le Suisse récalcitrant.

Ces paroles tombèrent comme un réfrigérant sur le feu des rebelles.

—Après? bast! nous aviserons, répondit insoucieusement Tronchard. Quand le plat est servi, on le mange: rien de plus naturel.

—S'il n'est pas empoisonné?

—Comment cela?

—Eh! supposons que nous ayons dépêché tout l'équipage ad patres, le pilote en tête…

—Le piloté, bagasse! ce n'est, Dieu mè pardonné! pas à lui que nous ménageons une saucé, bien au contraire, le piloté zè l'aimé et l'estimé, moi!

—Bravo, Molin, bravo, por dios! fit le Basque; tu as de l'esprit comme un docteur ès-arts, et je te promets une couronne de chanvre, en récompense…

—Né plaisantons pas, interrompit le Marseillais qui s'était constitué chef du complot. Voici ce que zè proposé. Ouvrez vos oreilles comme des portes-cochères, mes doux agneaux. Nous allons nous munir de tous les morceaux dé fer qu'on est susceptible de trouver ici, puis nous forcerons les écoutilles, et bellement nous jetterons dix sur le gaillard d'arrière, tandis que le resté se portera sur le gaillard d'avant. Les derniers s'empareront des matelots.—Mais point dé bruit, point dé sang, troun dé l'air!—les autres me suivront. Cela vous arangè-t-il?

—Oui, fut-il répliqué unanimement.

—Bien, mes adorés bijoux, continua Molin, très-bien; vous entendez le mot pour rire comme des anges; et zè pensé que nous mitonnerons parfaitement notre petite bouille-abaisse.

—Tout ça ne m'apprend pas ce que nous allons faire, dit le Suisse entêté.

—Per Baccho! lui répliqua un Sicilien, là où il n'y a plus de chats que font les rats?

—Ce qu'ils font?

—Oui, qu'est-ce qu'ils font?

—Ma foi…

—Ils gouvernent, imbécile.

—Superbe, Pepoli! ton raisonnement est superbe; tu vaux ton pesant d'or, cria Tronchard. Viens ici que je t'embrasse.

—Ce n'est pas absolument nécessaire; j'ai des moeurs moi, riposta le susnommé Pepoli, avec un geste de vierge offensée.

—Tout le mondé est-il déterminé? demanda Molin que ces digressions ennuyaient.

—Oui, hurla tumultueusement la foule des bannis. A mort le marquis de la Roche!

—Silence! silence! fit le Marseillais en étendant la main; procédons sans bruit; c'est le seul moyen dé réussir. Viens ici, Wolf.

L'Allemand courba sa taille colossale, dont l'élévation dépassait d'un pied au moins la hauteur de l'entrepont, et s'approcha du chef des conjurés.

—Tu vois ce panneau? dit celui-ci désignant du bout du doigt le couvercle de l'écoutille.

Une sorte de grognement traduisit la réponse du géant.

—Eh bien! troun de l'air, mon bravé, il nous gêné diantrement, ce panneau! conçois-tu?

—Oh! oh! der Teuffel, dit Wolf, ça n'est pas difficile. Attendez.

Prononçant ces mots, il s'arc-bouta sous la trappe de manière que ses larges épaules en touchaient les extrémités, raidit ses membres inférieurs, et, redressant lentement son échine, fit bientôt voler en éclats les ferrures du lourd lambris. Un craquement et un «ouf» de satisfaction annoncèrent cette victoire.

Le clapotis des vagues contre la membrure du Castor avait étouffé le bruit de l'effraction.

Pendant que cet orage terrible s'amoncelait dans l'entrepont, Chedotel était en proie à une lutte non moins terrible. Ses cheveux, se dressaient sur sa tête, de grosses gouttes de sueur découlaient de son front, et ses ongles labouraient sa poitrine. Tout à coup, il parut s'armer d'une résolution désespérée. Son visage se marbra de taches livides et cramoisies, ses yeux s'injectèrent de sang, et, la respiration fiévreuse, les jambes comme celles d'un homme ivre, il sortit de sa cabane et se dirigea vers celle de Guyonne.

Étendue tout habillée sur son cadre, la jeune fille s'était assoupie. Une lampe fumeuse éclairait à demi. Chedotel tremblait si fort en entrant chez elle qu'il fut obligé de s'appuyer à la boiserie pour ne pas tomber. Là, il eut une minute d'hésitation: son coeur battait à rompre sa poitrine; ses prunelles couvaient Guyonne comme le serpent couve du regard la palombe qu'il veut fasciner, et les veines de son visage gonflées par les passions semblaient près d'éclater.

Frappé par les rayons blafards de la lampe, le profil du pilote était effrayant à voir! on aurait dit un de ces démons dont on retrouve les horribles figures sculptées dans le granit des vieilles basiliques du moyen âge.

Soudain le faux Yvon s'agita faiblement sur sa couche, son bras s'arrondit autour de son cou charmant, un suave sourire fleurit sur ses lèvres demi-closes qui laissèrent voltiger le nom «Jean!»

Aussitôt l'indécision de Chedotel cessa, une ivresse aveugle s'empara de lui: il éteignit la lumière et se précipita vers le lit.

Éveillée en sursaut, Guyonne se disposait à une vive résistance, quand des imprécations affreuses retentirent au-dessus de la cabane:

—Mort au marquis de la Roche! mort au marquis de la Hoche!

V

RÉVOLTE A BORD

L'enfer, par soixante bouches, hurlait; «Mort, mort au marquis de la Roche!» et l'immensité de Dieu répondait, de sa voix solennelle: «Mort, mort au marquis de la Roche!»

La nuit était toujours belle et radieuse comme une vierge en un jour de fête, et le Castor sillait allègrement, sans plus de souci de ces vociférations épouvantables que l'aigle des rugissements de l'orage.

Sur terre, une révolte a toujours en elle quelque chose qui inspire un effroi secret, mais sur mer, une révolte commande la terreur.—Sur terre on peut fuir la révolte, on peut l'arrêter, la comprimer par mille moyens divers; sur mer la fuite est impossible: l'abîme est sous vos pas, l'inconnu sur vos têtes, la mort autour de vous! il faut affronter la révolte, la braver, la pulvériser par la force qui l'a fait naître,—par la force de l'esprit, où se livrera la furie!

Oh! c'est un affreux cataclysme, allez, qu'une révolte à bord d'un navire!

Regardez! Mille clartés fulgurantes, rouges comme le soleil s'éteignant dans les noires colères d'une prochaine tempête, entre-choquent leurs flammes fumeuses sur le pont du Castor et répandent sur le vaisseau des teintes aussi lugubres que celles d'un immense incendie. A la lueur de ce brasier apparaissent des figures étranges, des types sauvages, qu'on croirait vomis par le sombre empire dans un accès de fureur. Et ces hommes brandissent d'une main une torche, de l'autre des avirons, des barres de bois ou de fer, des anneaux de chaîne, des instruments de toute espèce! Au loin, on les prendrait pour une assemblée satanique s'apprêtant à quelque orgie infernale.

Ils surgissent tumultueusement du Castor, essaiment autour du grand mât, et, se divisant en deux bandes, se jettent l'une, conduite par l'Allemand Wolf, vers l'avant qu'occupent les matelots; l'autre, conduite par le Marseillais Molin, vers l'arrière qu'occupent le marquis Guillaume de la Roche et sa suite.

Déjà l'homme de quart au gouvernail, intimidé par l'explosion de la révolte, abandonne son poste pour chercher un refuge dans les hunes; déjà la barque, laissée sans direction au souffle des vents, roule sur elle-même et menace de chavirer, lorsque Chedotel débouche sur le tillac.

Guillaume de la Roche, Jean de Ganay, plusieurs autres gentilshommes et
Guyonne y arrivent en même temps que lui.

—Mort au marquis! mort au marquis! glapit la voix perçante de Molin.

Et un sinistre écho répond:—Mort au marquis! mort au marquis!

—Par le Christ! nous tombons à la bande, s'écrie Chedotel, remarquant que le Castor venait au vent et que la grande voile était à demi fascillée.

Et aussitôt il courut à la barre et lui imprima un vigoureux mouvement.
Peu à peu le navire se redressa et continua sa marche première.

Pendant ce temps, de la Roche apostrophait les rebelles:

—Retirez-vous, chiens! ou je vous fais tous pendre haut et court à la grande vergue pour servir de pâture aux goélands!

Cette première sommation fut couverte par les mugissements de l'insurrection.

—Vous ne comprenez point ce langage, poursuivit le marquis, eh bien! vous comprendrez peut-être mieux celui-ci.

En prononçant ces mots, il fit feu d'un des pistolets qu'il tenait à la main.

—Par la barbe de mon respectable bourgmestre, je crois que j'ai reçu l'atout, dit Tronchard en étendant les bras et s'étalant la face contre le pont.

Frappée de crainte, la foule des insurgés recula, mais pour revenir promptement, électrisée par le cri de son chef:

—Bagasse! allez-vous battre en retraite maintenant comme des moutons galeux! Vengeons notre ami Tronchard sur ce rufian de marquis et sa satanée compagnie.

—Oui, por Dios, reprit le Basque, vengeons-nous, vengeons-nous, compaings!

Les clameurs retentissaient de plus en plus. Il semblait que le Castor eût été transformé en un pandémonium. Poussé par la marée humaine qui montait toujours derrière lui, Molin se vit tout A coup transporté sur la dunette, à deux pieds de la Roche. Le premier était muni d'un long coutelas dont la lame dardait de fauves étincelles à la lueur des flambeaux. Guillaume de la Roche, occupé tout entier par l'attitude des rebelles, n'avait point observé l'évolution de son ennemi. Les yeux de Molin brillèrent comme des escarboucles, et il se rua sur le marquis. Mais avant qu'il eût pu perpétrer l'homicide qu'il projetait, un coup de hache énergiquement appliqué faisait sauter son bras que soulevait une intention meurtrière. La douleur arracha un rauquement au bandit:

—Ah! murmura-t-il en apercevant Guyonne, c'est toi qui m'as démanché, gringalet; troun dé l'air, tu as le poignet solide, mon jouvenceau… mais…

Il s'évanouit dans une mare de sang.

Une décharge de mousqueterie appela, en ce moment, ailleurs l'esprit des assaillants. Cette décharge était partie de la proue où les matelots soutenaient un rude assaut contre Wolf et les siens.

Voici ce qui s'était passé:

Au premier signal de l'émeute, l'homme du bossoir avait lancé un cri d'alarme. Tous les matelots alors, quittant leurs hamacs, avaient saisi les armes les plus à leur portée. Puis, sur l'ordre du maître d'équipage, ils s'étaient formés en bataille, et avaient attendu en silence que les rebelles eussent enfoncé la porte de leur cabane pour les accueillir par un feu croisé. Pareille réception était lien capable de dérouter les gens incertains qui avaient espéré que les matelots, loin de s'opposer à leur entreprise, se joindraient à eux. Cinq victimes que leur fit cette mousqueterie achevèrent de les consterner. Les uns se replièrent confusément sur la troupe commandée par Molin, d'autres coururent se réfugier dans l'entrepont, d'autres enfin, et le Wurtembergeois Wolf à leur tête, tentèrent de forcer le retranchement des marins.

Le désordre était à son comble sur le pont du Castor; car, dans la mêlée, la plupart des torches avaient été éteintes et les ténèbres de la nuit commençaient à reconquérir leur prédominance sur la clarté qui un instant les avait vaincues. Quelques bouts de corde goudronnée, oubliés par les héros de ce drame, agonisaient encore çà et là le long du bordage et disputaient leur faible rayonnement au retour de l'obscurité.

—Un falot! s'écria le marquis.

Guyonne descendit à la cambuse et revint avec l'objet demandé. De la Roche alluma une mèche, et s'approchant d'un pierrier que Jean de Ganay venait de braquer contre les conjurés:

—A présent, dit-il, rentrez tous dans l'entrepont ou je mets le feu à cette pièce.

Son geste, son accent étaient irrésistibles. Douter qu'il fût prêt à accomplir sa détermination eût été folie. Les rebelles obéirent en silence, à l'exception de Wolf, Pepoli et cinq ou six autres. Ceux-ci, au surplus, n'avaient pas entendu l'injonction, mais l'eussent-ils entendue, que probablement ils n'en auraient pas tenu compte. S'étant rués contre les matelots avant qu'ils eussent, eu le loisir de recharger leurs mousquetons, ils s'escrimaient avec eux d'estoc et de taille. Pour toute arme, le géant allemand n'avait qu'une barre de cabestan, mais il s'en servait, comme d'une massue, avec tant d'adresse que chacun de ses coups, équivalait à un passe-port pour l'éternité. De son côté, le Sicilien faisait merveille avec un sabre d'abordage, ramassé durant la bagarre. Leurs autres compagnons les secondaient dignement, et la victoire aurait pu tourner en faveur des proscrits sans la lâcheté du plus grand nombre.

—A toi, brigand, der Teuffel! dit Wolf en levant sa redoutable barre sur le crâne du maître d'équipage.

—Et à toi, vilaine caboche carrée! dit tout à coup en s'agenouillant dans le hamac où il s'était tenu caché, un mousse qui déchargea son pistolet au milieu du visage de l'Hercule.

—Der Teuffel!… essaya encore le colosse en tombant à la renverse.

Ce fut son dernier soupir. Avec lui expira la révolte.

VI

EXÉCUTION

Le lendemain, dans l'après-midi, le Castor présentait un triste spectacle.

Pourtant la journée était belle, le firmament pur et serein, le soleil vivifiant et chaud. La grandeur de Dieu se déployait dans toute sa magnificence autour du navire, mais le contraste même de ces majestueuses beautés ajoutait à la mélancolie de la scène que nous allons décrire.

Assis sur une estrade, revêtu de son costume de gouverneur général du Canada, et ayant à sa droite le pilote Chedotel, à sa gauche le vicomte Jean de Ganay, le marquis Guillaume de la Roche promène sur l'Océan un regard attristé. A ses pieds, enchaînés deux à deux, et entourés de marins le mousquet chargé, se tiennent tous les proscrits, à l'exception du faux Yvon. Au-dessus de leurs têtes, accrochés aux vergues se balancent huit cadavres, parmi lesquels on remarque ceux du Flamand Tronchard et de l'Allemand Wolf.

Des oiseaux de proie planent sur le navire en déchirant l'air de cris perçants, et dans la traînée d'écume que le Castor laisse en creusant son sillon, on peut distinguer à de rares intervalles un corps noirâtre, squameux, suivant la barque avec une persistance opiniâtre.

C'est un requin qui flaire la mort.

A deux heures, un roulement de tambour se fait entendre; dès lors les conversations à mi-voix, les chuchotements cessent: tous les yeux se dirigent vers une écoutille placée sous l'accastillage de proue. D'abord on voit sortir le Sicilien Pepoli, les poignets liés derrière le dos, puis le Marseillais Molin porté par deux matelots, et définitivement le Basque et un Bourguignon nommé François, dit le Buveur.

Molin, malgré la perte de son bras droit, a toute sa connaissance. Ses traits contractés par la souffrance expriment toujours la fierté, et un sourire sardonique joue au coin de ses lèvres décolorées.

Pepoli et François dit le Buveur, font assaut de quolibets.

—Corde pour corde, il me fallait toujours finir par une corde, dit le premier. Mais sur mon âme je n'imaginais pas que j'aurais la chance de mourir dans les bras d'une vierge!

—De fait, appuie le second, voici du chanvre qui fait honneur au champ qui l'a produit.

—Et au tisserand qui l'a tissé.

—Vois donc un peu, Pepoli, comme ce brave Wolf tire la langue là-haut. Dirait-on pas qu'il attend la chute d'une breusse de bière pour se désaltérer!

—Ivrogne d'Allemand, va!

—Et cet animal de Tronchard qui se fait éventrer par les oiseaux du ciel.

—Plus que ça de raffinement.

—Le gros voluptueux!

Un deuxième roulement de tambour mit fin à ces ignobles plaisanteries.

De la Roche se leva et manda:

—Nº 31, 43, 50.

—Présents, répliquèrent tour à tour Molin, Pepoli et François.

—Vous êtes condamnés tous trois à être pendus, reprit le marquis. Recommandez vos âmes à Dieu! vous avez une demi-heure! Que cet exemple serve de leçon à ceux qui tenteraient désormais de se révolter contre mon autorité.

A l'audition de cette sentence inexorable, un tressaillement de frayeur parcourut la foule des bannis. Seules les victimes ne manifestèrent aucun émoi.

—Voilà ce que j'appelle de la précision, dit Pepoli

—Et moi ce que j'appelle ne pas faire languir les gens, ajouta
François.

—Por Dios, il y a longtemps que j'avais envie de tailler une bavette avec monsieur Satanas. Comme ça se rencontre!

—Saint Bacchus, mon divin patron, faites que le vin soit là-bas aussi généreux qu'en notre Bourgogne, ajouta François.

Troun de l'air, pensa le Marseillais, zé me doutais bien que zé né ferais jamais la bouille-abaisse dans cette maudite galère de Canada.

Un troisième roulement de tambour annonça que l'heure fatale avait sonné. Tous les exilés se mirent à genoux et deux minutes après un grincement de poulie, un croassement des oiseaux de proie épouvantés, quelques sons inarticulés, tintaient le glas funèbre des trois criminels.

Pourtant la journée était belle, le firmament pur et serein, le soleil vivifiant et chaud, et la grandeur de Dieu se déployait dans toute sa magnificence autour du Navire!

VII

PILOTE

Revenons à quelques-uns de nos principaux personnages que les incidents précédemment racontés nous ont forcés de laisser dans une sorte de pénombre.

On se souvient, sans doute, que dans une tempête, Guyonne avait sauvé la vie au vicomte de Ganay; on se souvient également que, pendant la révolte, elle avait aussi sauvé la vie à Guillaume de la Roche. Ces deux traits vous ont prouvé qu'à l'héroïsme du coeur, la belle-fille de Perrin unissait l'héroïsme du courage et du sang-froid: trinité de vertus malheureusement trop peu commune chez les hommes.

Le vicomte et le marquis payèrent, l'un après l'autre, au prétendu Yvon la dette de leur reconnaissance: le premier en l'admettant parmi les serviteurs du château de poupe (ainsi se nommait à cette époque, l'arrière d'un navire); le second en rendant hommage à sa bravoure devant tout l'équipage et en lui promettant de le ramener libre en France.

La jeune fille s'était donc acquis une position meilleure que celle qu'elle aurait jamais osé espérer, et elle pouvait considérer l'avenir sans grande appréhension. Mais la fortune fait bien souvent les choses à demi. En nous donnant à pleines mains d'un côté, elle nous rogne, en gloutonne, notre part de bonheur de l'autre. Deux passions se partageaient déjà les pensées de Guyonne: elle aimait le vicomte Jean de Ganay, elle haïssait le pilote Chedotel.

Ces deux passions avaient pris naissance en même temps dans son coeur, s'y étaient enracinées ensemble et avaient grandi en s'appuyant l'une sur l'autre.

Le jour de l'embarquement, Chedotel avait brutalisé la jeune fille, Jean de Ganay l'avait prise sous sa protection: tel était le point de départ, de ce double sentiment. Depuis, le contraste l'avait cimenté et un événement que nous ne tarderons pas à faire connaître l'avait porté à son comble.

D'abord, Guyonne se méprit sur la nature de son penchant pour l'écuyer. Elle crut que c'était le résultat d'une vive gratitude; mais elle avait passé l'âge où l'on s'ignore soi-même; si son âme était restée vierge de toute tendresse étrangère à la famille, une intelligence pénétrante lui avait enseigné à chercher et à trouver la cause de ce qu'elle éprouvait. Guyonne discerna donc promptement que l'amour seul lui faisait craindre et désirer la présence de Jean de Ganay; que l'amour empourprait ses joues lorsqu'il lui adressait la parole, et faisait trembler sa voix lorsqu'elle lui répondait.

Cette découverte la remplit d'épouvante.

Quel intervalle infranchissable la séparait, elle, pauvre fille d'un pêcheur, d'un serf, de l'opulent vicomte de Ganay, fils d'un des plus puissants seigneurs de la basse Bourgogne! comment combler cet abîme! Y songer n'eût-ce pas été le comble de la démence! D'ailleurs, Jean n'en aimait-il par une autre, la, belle Laure de Kerskoên, la châtelaine aux nombreux vassaux, la beauté sans rivale, la perle bretonne?… Vraiment, vraiment elle eût été bien impudemment effrontée la jeune fille, bachelette ou damoiselle, qui eût élevé ses prétentions jusqu'à la main de l'écuyer de monseigneur de la Roche.

Hélas! l'amour a beau raisonner; quand l'objet qui l'excite en est digne, plus il accumule de persuasions pour s'étouffer lui-même, plus il prend de vie et de consistance. Moins il a de raison d'être et plus il est; plus grandes seront les distances sociales creusées entre le mobile et le moteur, et plus grande sera la force d'attraction du premier vers l'autre.

Guyonne demanda un remède à la prière; la prière enflamma son imagination et exalta son amour. Mais le cours de cet amour fut changé. Elle résolut de se dévouer à la félicité du jeune homme. Cette détermination rétablit le calme dans son âme, sans toutefois y établir une paix éternelle. Pour but, elle s'imposa le sacrifice; pour horizon, elle entrevit la volupté de la douleur concentrée. Elle s'accoutuma même à l'idée de servir un jour la femme du vicomte, en qualité de domestique, et d'élever leurs enfants. Certainement il fallait une piété robuste et un caractère solidement trempé pour se consacrer à un pareil martyre; mais, nous l'avons déjà dit, Guyonne était le type de la volonté morale incarnée. Il y a des consciences sûres d'elles-mêmes qui défient le mal de jamais entamer le bouclier qu'elles ont opposé à ses assauts.

Qu'on ne s'étonne pas, du reste, qu'en deux semaines l'amour de la poissonnière pour le vicomte eût pris d'aussi vastes proportions. En mer, le cercle des impressions est rétréci, tous les mouvements du coeur sont, à cause de cela même, bien plus violents, et la plus chétive circonstance acquiert sur nos facultés l'importance d'un véritable événement.

Le vicomte de Ganay ignorait tout, et le sexe de son libérateur, et la flamme qu'il avait allumée dans son sein. Peut-être que si un autre amour ne l'eût pas embrasé, il se serait étonné de certains mouvements d'Yvon, peut-être aurait-il remarqué que, parfois, quand il croyait ne pas être vu, il attachait sur lui ses grands yeux humides de langueur; mais l'image de Laure s'interposait toujours entre l'écuyer et le prétendu routier et jamais il ne lui vint à la pensée qu'un coeur de jeune fille aimante battait sous cet accoutrement masculin. Néanmoins, l'ayant un jour surprise, prosternée devant un crucifix et dans une attitude de dévotion qui attestait des sentiments religieux excessifs, il ne put s'empêcher de lui dire:

—Tu crois donc en Dieu?

—En Dieu, monseigneur! et qui refuserait d'y croire?.

—Trop d'ingrats, répondit l'écuyer. Mais quand on croit en Dieu, on craint de l'offenser.

—Aussi est-ce ma crainte la plus vive.

Jean de Ganay sourit, et ce sourire fit monter le pourpre aux joues de la jeune fille.

—Comment, reprit le vicomte, allies-tu la crainte de Dieu à tes relations avec des misérables perdus de vices et de débauches?

A cette question, le visage de Guyonne passa du pourpre au cramoisi et des larmes brûlantes étincelèrent au coin de sa paupière.

—C'est d'autant plus étrange, poursuivit le gentilhomme, que tu appartiens à une famille honnête, au milieu de laquelle tu n'aurais dû sucer que de bons principes.

On conçoit le coup que porta à la pauvre Guyonne cette accusation, malheureusement justifiée par les apparences. Incapable de se contenir davantage, elle éclata en sanglots.

—Allons, ne pleure pas, enfant, dit le vicomte, interprétant maladroitement l'expression de son affliction; sache te repentir et Dieu te pardonnera, comme ceux que tu as offensés sur cette terre t'ont déjà pardonné.

Un pénible soupir fut toute la réponse de la pauvre fille.

L'inculpation qui pesait sur sa tête n'était cependant que le plus minime de ses chagrins; elle avait une croix plus lourde à porter: son aversion pour Chedotel et la passion insensée de ce dernier pour elle.

Cette passion était née le jour même du départ.

Il importe, pour l'intelligence de notre narration, de relater ici quelques événements antérieurs.

Jean de Ganay arraché à la mort par Guyonne, les vêtements du libérateur et du libéré se trouvaient trempés d'eau. L'écuyer ayant changé de costume, fit donner un autre uniforme au faux Yvon. Celui-ci s'empressa de se dépouiller de ses habits humides pour endosser ceux que lui avait apportés le valet du vicomte. Le troc opéré, Guyonne remonta sur le pont, afin d'étendre son sarrau pour qu'il séchât à la brise du soir. Une poche de ce sarrau contenait le billet de Jean de Ganay pour visiter son frère Yvon à la prison de Saint-Malo. Par hasard, cette passe, qui portait simplement le nom de la solliciteuse écrit à l'encre rouge et un cachet aux armes du vicomte de Ganay, par hasard, disons-nous, cette passe vint à tomber de la poche qui la recelait, sur une vergue de rechange, où elle resta toute la nuit. Le lendemain matin Chedotel, en faisant laver le pont, aperçut l'objet, le ramassa, et laissa échapper un blasphème en voyant ce qu'il renfermait. A ce moment, Guyonne revenait chercher son sarrau. Maître Chedotel fut frappé de sa bonne tournure et de sa beauté, dont certaines apparences décelaient une nature féminine. Rapprochant alors ses propres remarques du nom qu'il avait lu sur la passe, il conçut quelques soupçons. L'espionnage lui coûtait peu, il épia le proscrit déguisé et le soir même ses soupçons étaient justifiés. Il connaissait le sexe du numéro 40.

L'idée d'un sentiment généreux ne saurait pas plus germer dans certaines âmes qu'un grain de blé dans du sable; et Chedotel avait une de ces âmes-là. Guyonne ne pouvait être suivant lui, qu'une truande qui, fatiguée de courir les bouges de Nantes ou Saint-Malo, avait voulu transporter sa misérable existence et ses faveurs banales dans un autre hémisphère. Le premier mouvement du pilote fut d'avertir Guillaume de la Roche, afin d'éviter par une incarcération immédiate de la donzelle les désordres que causerait sa présence, si elle venait à être divulguée. Puis une réflexion l'arrêta:

—Hum! fit-il en hochant la tête, ce n'est pas une laideron, Dieu me pardonne! Il y a des formes appétissantes, hum! si nous nous réservions cette poulette…

Un sourire lubrique et un claquement de la langue contre le palais achevèrent la pensée de Chedotel. Mais il ne tarda guère à s'apercevoir qu'il s'était étrangement abusé sur le compte de la jeune fille. A ses infâmes propositions, elle répondit avec une fermeté qui le stupéfia. La résistance transforma le caprice en passion, la passion en délire. Nous ne rapporterons ni ses promesse, ni ses menaces à Guyonne. On a vu de quel crime Chedotel se serait rendu coupable pour assouvir sa brutalité si l'insurrection des condamnés n'avait fait échouer cet odieux attentat. Il est maintenant aisé de concevoir la haine de Guyonne pour le pilote. N'eût-elle pas aimé Jean de Ganay de cet amour enthousiaste et pur que nous avons essayé de peindre, que la sensualité de Chedotel l'eût révoltée. Indifférent, cet homme, brute à face humaine, ne pouvait inspirer que le mépris: mais qu'il aimât ou qu'il détestât, il devait inspirer une haine, un dégoût invincibles.

Pauvre Guyonne! elle s'en voulait souvent de l'aversion que lui causait ce monstre; oui, une heure après la rébellion des bannis, la sainte jeune fille implorait Dieu en faveur du scélérat dont elle avait failli devenir victime! Sa situation était affreuse: aimer et ne pas être connue, détester et être aimée!

Il y a des tortures morales plus cruelles mille fois que les tortures physiques!

Et songer que broyée entre les roues de ce double cylindre qui l'attiraient en sens inverse, elle ne pouvait ouvrir la bouche pour crier grâce ou merci!

VIII

DISETTE

Il semblait que le malheur eût étendu son aile noire sur l'expédition du marquis de la Roche, comme sur la plupart des expéditions du même genre qui l'avaient précédée. Autant la découverte et la colonisation de l'Amérique du Sud fut favorisée de la fortune, autant celle de l'Amérique septentrionale fut maltraitée par le sort.

Qu'on ne s'étonne pas si la monarchie française apporta si grande négligence, pour ne pas dire mauvaise volonté, à fonder des établissements sur les bords du Saint-Laurent. Lorsque Cartier partit de Saint-Malo, le 20 avril 1534, pour reconnaître le Labrador, on pensait généralement qu'à l'exemple de Colomb, Cortès, Vespuce, Pizarro, etc., il planterait le drapeau de son roi sur des pays riches en mines d'or ou d'argent; mais quand, à son retour, il ne ramena que des matelots chagrins, épuisés, qui n'avaient trouvé, disaient-ils, que «noires forêts, neiges profondes, glaces épaisses,» François Ier en conçut un tel dépit qu'il refusa d'accorder au hardi navigateur une audience particulière. Grâces, cependant, aux sollicitations de Philippe de Chabot, Charles de Mouy et quelques autres seigneurs, Cartier put recommencer ses explorations l'année suivante. On sait que de dangers il affronta dans le cours de ce deuxième voyage qui amena la découverte de la contrée désignée depuis sous le nom général de Canada; on sait aussi quel terrible hiver les aventuriers passèrent sur les bords de la rivière Saint-Charles, et quel concert de malédictions salua le débarquement de leur chef en France, où il se hâta de revenir vers le printemps suivant. Certains auteurs, Champlain entre autres, prétendent qu'il fut dégoûté par cet échec; cela n'est pas probable; s'il conçut quoique dégoût, ce ne fut point parce qu'il n'avait pas réussi au gré de son désir, car il avait l'âme trop fortement trompée pour se laisser abattre par les revers, et l'esprit trop élevé pour ne pas comprendre quelle source de richesses il avait léguées à la postérité; mais parce que des intrigants ignares et jaloux le desservaient auprès de la cour, et parce qu'on méconnaissait les bienfaits que son audace opiniâtre acquérait à la patrie.

Quoi qu'il en soit, comme le dit Charlevoix, «il eut beau vanter le pays qu'il avait découvert, le peu qu'il en rapporta, et le triste état où ses gens y avaient été réduits par le froid et par le scorbut, persuadèrent à la plupart qu'il ne serait jamais d'aucune utilité à la France. On insista principalement sur ce qu'il n'y avait vu aucune apparence de mines; car alors, plus encore qu'aujourd'hui, une terre étrangère qui ne produisait ni or ni argent n'était comptée pour rien.» Néanmoins, quatre ans après, en 1540, Cartier triomphe des difficultés et remet à la voile en compagnie de François de la Roque, seigneur de Roberval. Cette expédition n'a pas plus de bonheur que ses aînées. L'hiver, la famine déciment les rangs des colons, et Jacques Cartier disparaît du théâtre de l'histoire.

Les querelles politiques, les dissensions religieuses firent oublier l'Amérique septentrionale jusqu'en 1549. A cotte époque, Roberval, alléché par sa première tentative, affréta un navire et marcha sur les traces de son devancier; mais le vaisseau se perdit corps et biens et l'on n'en entendit plus parler.

Cela suffit pour détourner l'attention publique du projet qui l'avait occupée pendant quelque temps. Un demi-siècle environ s'écoula avant qu'on y songeât de nouveau.

Nous avons assisté au départ de la Roche, nous l'avons vu, aidé de Chedotel, lutter avec la furie des éléments et des hommes; maintenant nous allons le voir se roidir contre un fléau plus redoutable, contre la disette.

Le Castor n'avait emporté des vivres que pour cinquante jours; il comptait sur l'Érable, dont la cargaison renfermait un vaste approvisionnement de munitions de toute espèce. Mais, battu par la tempête, le Castor dévia de sa route, et quarante jours s'étaient déjà écoulés sans que l'on aperçût un signe de la terre. Pour comble d'infortune, on avait perdu l'Érable dans une tourmente. Il fallut diminuer les rations d'eau, et bientôt après les rations de farine. Ces mesures, que commandait une impérieuse nécessité, ne s'accomplirent pas sans soulever les mécontentements des proscrits, mais le supplice des meneurs de la première révolte les avait trop intimidés pour qu'ils osassent se rebeller une seconde fois. D'ailleurs, ils savaient que le marquis et son état-major partageaient leurs misères; c'était assez pour arrêter les plus séditieux. L'homme est ainsi fait: il souffre volontiers avec ceux qui souffrent et ne pardonne pas ses privations quand il voit des gens qui nagent dans l'abondance.

Toute notre existence s'écoule à forger des spéculations sur la comparaison.

La tristesse étendait donc son crêpe au-dessus du Castor; on ne rencontrait que visages amaigris, décharnés; on n'entendait que plaintes étouffées!

Guillaume de la Roche sortait rarement du château de poupe; il craignait que sa physionomie soucieuse ne trahît les secrètes angoisses qui l'agitaient, et consumait les heures dans la prière et la méditation. Jean de Ganay n'était pas moins sombre que son maître. A mesure que la position se faisait plus critique, l'écuyer regrettait davantage d'avoir quitté le doux ciel de la France. Il songeait à l'idole de ses pensées. De sinistres pressentiments le mordaient au coeur comme des aspics. Mille circonstances passées inaperçues, alors que les rayons des beaux yeux de Laure l'aveuglaient, se pressaient à sa mémoire. Tantôt, ne se sentant pas aimé, il rugissait de douleur; tantôt, croyant son amour partagé, il pleurait la folie qui l'avait poussé loin de l'objet de ses feux; puis à ces poignantes émotions se joignait le souvenir de sa Bourgogne chérie, au climat si tempéré, aux pampres si verts, au soleil si pur! Il revoyait le manoir où s'étaient écoulées son enfance et sa première jeunesse; il s'asseyait sous le manteau de la grande cheminée, écoutait le récit des exploits de ses braves aïeux, appuyait sa tête sur les genoux de sa mère et s'endormait au chant d'une caressante romance. Enfin, comme c'est l'ordinaire, plus la félicité paraissait près de lui échapper, plus il s'attachait à elle en respirant le parfum des fleurs qu'elle avait semées ça et là sur son passage. Souvent il cherchait dans la Bible un remède contre l'affliction; mais les saintes Écritures ne l'impressionnaient plus comme autrefois. Il trouvait leurs paraboles monotones et obscures, leurs conseils froids et sentencieux, leur morale sèche et aride. Jean de Ganay n'était plus que l'ombre de lui-même.

Deux de nos personnages seulement avaient conservé le calme et la force indispensables pour défier l'adversité. C'étaient Guyonne et Chedotel. Élevée côte à côte avec le dénûment, ayant fréquemment rongé sa faim, la soeur d'Yvon ne ressentait pas comme ses compagnons ce besoin de nourriture qui croît par les entraves mêmes qui s'opposent à sa satisfaction; et, bien que les déportés fussent réduits à quelques onces de biscuit et de viande salée par jour, elle était aussi fraîche, aussi sereine que lors du départ de Saint-Malo. Pourtant son âme était en proie à d'incessantes tortures, surtout depuis qu'elle constatait le dépérissement du vicomte de Ganay; mais la vigueur de sa constitution n'avait point été ébranlée, et ses gais propos, ses pieuses exhortations ranimaient souvent les misérables à qui elle avait volontairement lié sa destinée.

Quant au pilote, tel il était au commencement de ce récit, tel il était encore au plus fort de la disette: dur, hargneux, moqueur, méchant comme le génie du mal. Ne pouvant assouvir sur Guyonne ses infâmes désirs, il avait résolu de se venger. Mais Chedotel n'était pas homme à se venger d'une façon vulgaire. Il voulait une vengeance atroce, épouvantable.

Un matin, après avoir relevé le méridien et observé que le Castor approchait des 42° longitude et 53° latitude, un sourire méchant vint effleurer le coin de ses lèvres.

—Hum! hum! fit-il avec le claquement de langue' qui lui était particulier, m'est avis que voici sonner l'heure de jouer beau tour de mon invention à cette pécore qui fait tant la sucrée. Ah! vous avez voulu rogner les griffes du chat, ma mignonne! hum! gare au coup de patte! il vous en cuira!

Et le pilote, ayant donné quelques instructions relatives à la manoeuvre, se rendit immédiatement près du marquis de la Roche. Celui-ci était en conférence avec ses officiers, au nombre desquels figurait Jean de Ganay. Chedotel s'avança vers eux en affectant un air consterné.

—Qu'est-ce encore? s'écria le seigneur de la Roche; le courroux du ciel ne cessera-t-il de s'appesantir sur son humble serviteur?

—Hum! répondit Chedotel. En mer, on doit s'attendre à tout. Le fait est que jamais je n'eus moins de chance qu'en cette occasion.

—Mais qu'y a-t-il? parlez! reprit le marquis.

Les regards des assistants interrogèrent avidement le visage de
Chedotel.

—Vraiment, dit-il, à moins que ce damné Érable ne nous rallie, nous courons risque…

—Eh bien?

—Hum! c'est dur à digérer, quoique tous, nous ayons l'estomac aussi souple que des vessies dégonflées.

—Pas de plaisanteries en ma présence! s'écria hautainement Guillaume de la Roche. Maître pilote, je vous en enjoins de parler et de ne me taire rien.

—Hum! répliqua Chedotel sans s'émouvoir, je ne vous croyais pas si pressé d'apprendre une mauvaise nouvelle, monseigneur; mais puisque vous le souhaitez, je me soumets à votre volonté! Le calier m'a assuré que nous n'avions plus qu'une barrique d'eau.

Plus qu'une barrique d'eau! exclamèrent les assistants.

—Une seule, hélas! repartit Chedotel, en pesant sur le chiffre.

—Oh! c'est impossible! dit Jean de Ganay.

—Et, poursuivit le pilote avec une intention diabolique, pour une semaine de vivres… à peine.

—Comment?

—En rognant les portions, ajouta-t-il.

Un cri d'effroi souleva toutes les poitrines.

—Mais, reprit Chedotel, qui savourait voluptueusement l'anxiété de ses auditeurs, peut-être y a-t-il un moyen d'échapper à la mort affreuse dont nous sommes menacés; car c'est une horrible chose, allez, messeigneurs, que de mourir de faim entre le ciel et l'eau. Hum! je me rappelle qu'une fois, c'était, vrai Dieu! à bord de l'Amphitrite, nous avions fait naufrage, et pour ne pas mourir de cette affreuse mort dont je vous parle, nous fûmes obligés de manger un de nos camarades…

—Assez! s'écria de la Roche. Pilote, gardez vos souvenirs pour vous et vos pareils. Sommes-nous loin de terre?

—Hum! on ne saurait préciser au juste. La sonde donne vingt-quatre brasses et un fond de coquillages… Tenez, entendez-vous nos matelots crier: Vive le roi! cela annonce les écorres[4], et que nous bancquons, c'est-à-dire que nous entrons sur le banc des Terres-Neuves.

[Note 4: On nommait ainsi les extrémités du grand banc de Terre-Neuve.]

—Donc les côtes de l'Acadie…

—Monseigneur, les courants sont nombreux dans ces parages, les vents très-variables. Je ne puis rien affirmer, à moins que vous ne consentiez à adopter un plan…

—Voyons, quel est-il? soyez bref.

—A quelques centaines de noeuds de nous doit exister une île, qui renferme un petit lac d'eau douce. Nous pourrions, si tel était votre bon plaisir, y débarquer toute cette canaille que nous avons à bord, et aller nous approvisionner chez les peuplades sauvages de l'Acadie. Puis nous chercherions un lieu convenable pour fonder le nouvel établissement colonial, et ensuite nous reviendrions quérir notre monde.

—Par la messe! voilà qui est sagement pensé, maître Chedotel, dit l'un des gentilshommes.

—Oui, repartit de la Roche, en croisant les bras; mais qui nourrira ces gens pendant notre absence.

—Hum! répondit le pilote, ils ne seront pas gênés, la pêche! la chasse! l'île abonde en gibier et en poisson.

Le marquis se leva, fit quatre ou cinq tours dans l'appartement, et s'adressant à Chedotel:

—Que Dieu nous assiste! agissez à votre guise!

IX

TERRE

Cinq jours après cet entretien, l'aube apparut à travers les brumes froides et compactes. Une bonne et forte brise chantait dans les agrès de Castor, et la gaieté déridait les fronts des passagers. C'est que déjà bouillonnaient autour du navire ces lignes parallèles de globules argentés qui indiquent la proximité des côtes.

Cependant, tous les dangers n'étaient point évités. Le Castor faisait route entre des montagnes de glaçons qui, à chaque instant, menaçaient de l'écraser sous leur poids. Mais la nouvelle que bientôt on atterrirait, que bientôt on descendrait sur la terre ferme, suffisait pour ranimer les esprits les plus découragés; car il n'est peut-être point donné à l'homme d'éprouver de sensations aussi vives que celles qui l'inonde en remettant le pied sur son élément propre, après en avoir été séparé pendant d'éternelles semaines. Jamais amant ne revoit sa maîtresse avec plus de transport que l'individu ayant accompli une première traversée ne revoit la vieille Cybèle. Fatigues, périls, privations, tout est immédiatement oublié, et les vieux marins eux-mêmes ne sont jamais blasés sur cette jouissance inexprimable. Quand en mer retentit le commandement: Apprêtez les ancres! c'est la joie dans le coeur, l'agilité dans les membres, un refrain sur les lèvres, que tous les matelots s'empressent à cette pénible besogne. Les plus mous sont les plus alertes, les moins robustes, les plus vigoureux: et il faut être témoin de la facilité, du plaisir dont chacun fait preuve pour arrimer les énormes câbles, les chaînes pesantes! il faut être témoin de ce mouvement, de cet harmonieux va-et-vient, de cette entente cordiale qui se manifestent alors dans un navire! il faut entendre ces vibrantes exclamations, ces jeux de mots, ces trépignements d'allégresse!

La terre, même la terre étrangère, sonne aux oreilles comme une musique mélodieuse. Il y a si longtemps qu'on ne l'a aperçue, qu'on ne l'a sentie, foulée!

Contemplez la scène qui se joue déjà sur le pont du Castor: le brouillard enveloppe la barque d'un nuage impénétrable; il y a quinze heures que tous ces malheureux n'ont avalé une bouchée; l'horizon est fermé à leurs regards, et les voici qui chantent, les voici qui sautent, se trémoussent, s'agitent, pleurent, s'embrassent… C'est qu'ils viennent d'apprendre qu'on touche au terme du voyage.

—Par saint Jacques de Compostelle, je te salue, toi, le plus beau jour de ma vie, quoique ta face soit en ce moment aussi rechignée que celle d'un drapier qui a surpris sa femme en péché de tête-à-tête avec un cornette aux chevau-légers, s'écrie un Espagnol, en agitant son bonnet de laine brune.

—Je brûlerai trois chandelles en l'honneur de monsieur mon patron, dit un Breton.

—Et moi, ajoute un Allemand, je fais voeu de ne pas boire un seul pot de bière cette année durant, si nous arrivons à bon port.

—Corne de boeuf, j'imagine, mon gars, que l'abstinence ne sera pas malaisée, répond le maître d'équipage, en le repoussant brusquement. Crois-tu, par hasard, que bière coule là-bas comme flots dans la grande tasse?

—Pas moins vrai, reprit l'enfant de la Germanie, un peu refroidi, que s'il y a du houblon, on peut brasser de la bière, que si on peut la brasser on peut la boire, que si on peut la boire…

—Ohé! qui est-ce qui veut danser une bourrée! braille un Auvergnat.

—Non, un menuet!—Non, un fandango!—Non, une valse!—Non, une courante!—Non, une gavotte!—Non, un tricotté!—Non, une ronde!

La dernière proposition, lancée d'une voix de stentor, au milieu du choc de ces clameurs, réunit tous les suffrages. Aussitôt quatre ou cinq exilés descendirent dans l'entrepont, en rapportèrent des instruments de cuisine, chaudrons, poêles ou écuelles, s'armèrent de chevilles de fer, et revinrent se poster au-dessus du roufle, d'autres se juchèrent sur des tonnes vides, avec des cabillots en guise de baguettes; le reste des proscrits boucla une chaîne autour du grand mât, et une ronde fantastique commença, au charivari assourdissant de cet orchestre improvisé.

Chedotel, que son humeur tracassière et jalouse rendait l'ennemi des distractions d'autrui, voulut s'opposer à la fête des bannis; mais de la Roche intervint, et, bien que le pilote alléguât que ce tohu-bohu embarrassait le service, le marquis ne voulut point qu'il troublât les maigres amusements de ces pauvres gens.

—Le navire file à merveille, dit-il, le vent nous est propice. Qu'ils se divertissent une heure ou deux, il n'y a aucun inconvénient.

—Aucun inconvénient! hum! aucun inconvénient, maugréa le pilote. Ça se connaît en marine comme un Algonquin en mathématiques, et ça veut… hum! Lui aussi il aura à se rappeler maître Chedotel, pilote-locman. Hum! hum! rira bien qui rira le dernier!

Le claquement de langue indispensable à l'expression de tous ses accès de misanthropie termina ce charitable soliloque.

En ce moment, Guyonne, attirée par le vacarme, se montra sur le pont.

Chedotel l'aperçut et alla droit à elle.

—Écoute, lui dit-il, en la prenant par le bras et l'entraînant vers les batayoles.

La jeune fille aurait pu facilement s'arracher à cette étreinte, mais la fausseté de sa position à bord du Castor ne lui permettait pas de faire résistance.

Elle suivit résolument Chedotel.

—Écoute, répéta-t-il, avec une intonation sourde et passionnée, et retiens bien ce que je vais te dire; car dans deux heures ma détermination sera irrévocable.—Je t'aime, tu le sais. Pour un mot d'amour de toi, je coulerais ce vaisseau avec tout ce qu'il contient; pour un baiser de tes lèvres, j'irais chercher le trépas au fond des abîmes béants sous nos yeux, pour ta possession…

La voix du pilote devint frémissante, ses prunelles dardèrent des lueurs fauves comme celles d'un chacal, tous ses muscles frissonnèrent comme les cordes d'un instrument de musique pendant l'orage, et ces paroles jaillirent sèches, embrasées de sa gorge.

—Pour ta possession, reprit-il, pour ta possession, Guyonne, je damnerais mon âme, je sacrifierais l'humanité entière!…. Vois comme je t'aime! tu es en mon pouvoir, et je te respecte; et moi qui ai entre mes mains le sort d'une centaine d'individus, moi devant qui le fier marquis de la Roche plie le genou; moi qui méprise la fureur des hommes, dédaigne la colère des flots, moi qui suis plus maître ici que le roi n'est maître en France, moi, j'implore ta pitié, j'implore ta compassion, Guyonne! je te supplie de consentir à être ma femme, de me donner un mot d'espoir… Tiens, veux-tu que je me prosterne à tes pieds, en présence de tout l'équipage? dis, le veux-tu?

—Non, répondit froidement Guyonne.

—Que faut-il donc que je fasse pour te plaire! s'écria impétueusement le pilote, en essayant d'embrasser la jeune fille par la taille.

—Rien, répliqua-t-elle, en se jetant en arrière.

—Tu ne m'aimes point, n'est-ce pas! reprit Chedotel d'un accent amer.

Guyonne ne fit aucune réponse.

—Et tu ne m'aimeras jamais? dit encore Chedotel, en essuyant la sueur froide qui baignait ses tempes, et tu ne consentiras jamais, toi, vil rebut de la société, écume des clapiers, à être la femme légitime…

—Jamais, dit fermement la soeur d'Yvon.

—Ignores-tu que tu es sous ma dépendance absolue que d'un mot, d'un geste, je puis signer ton arrêt de mort? Jamais! ah! tu railles; allons donc! jamais! est-ce que je ne commande pas souverainement ici!… Jamais, oses-tu dire! ai-je bien entendu? Mais, malheureuse femme, tu es donc bien fatiguée de la vie pour me parler ainsi!… Jamais!… Insensée! tu te sens donc bien forte contre les tourments… Jamais!…

En articulant ces imprécations, le pilote serrait, à les briser, les doigts de Guyonne entre les siens.

Il y eut une pause de quelques secondes dans ce drame solitaire au milieu de tant de monde, dans ce drame dont le bruit de la danse couvrait les vociférations. Un observateur eût pu remarquer alors que le pilote se débattait entre deux passions divergentes, exaltées à leur paroxysme. Enfin, il parut se décider, sa main lâcha celle de Guyonne, et il lui dit avec un sourire démoniaque:

—Vous n'aimez pas le vieux loup de mer, ma belle enfant?

—Je vous hais, riposta la jeune fille, à bout de patience.

—Hum! Vous me haïssez, vous me haïssez! Cette franchise m'est agréable, hum! par le raban, confidence pour confidence, je serai aussi franc que vous, mademoiselle. Distinguez-vous ce point à l'occident?

—Oui, dit simplement Guyonne.

—Çà donc, apprenez, dès cet instant, que là sera votre tombeau, et
Satan vous ait sous sa protection, la jouvencelle!

Ensuite de ce blasphème, Chedotel alla rejoindre le marquis de la Roche qui arpentait la dunette, causa quelques minutes et se mit, on personne, au gouvernail.

Le soleil montant à son zénith avait peu à peu dégagé sa face éblouissante des voiles qui gazaient l'empyrée. Quelques nuages floconneux lutinaient bien encore ça et là sur la cime des vagues écumeuses, mais déjà le dôme céleste dévoilait ses splendeurs éclatantes et dans le lointain se groupaient des masses blanchâtres qui se dessinaient, s'échancraient, se nuançaient, s'estompaient à chaque enjambée du Castor vers elle.

C'était le cap Canceau, les rives de l'Acadie, actuellement la
Nouvelle-Écosse.