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L'île de sable

Chapter 30: III
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About This Book

Dans une Bretagne agitée, deux cavaliers de haute naissance sont attaqués par une bande de routiers; après un bref combat ils capturent un blessé qui jure fidélité à un puissant seigneur, ce qui attise soupçons et interrogations au sein du lignage. Parallèlement, la nièce du chef de maison disparaît de sa chambre, partagée entre la peur et un amour secret qui l'empêche de se réfugier chez son oncle. Le récit mêle affrontements armés, trahisons latentes et enjeux familiaux tandis que loyautés et mystères se dévoilent.

X

ARRIVÉE

Chedotel, sans quitter la barre, saisit tout à coup sur l'habitacle un de ces petits télescopes qu'avait récemment inventés l'Allemand Jensen et examina la côte.

—Hum! murmura-t-il, ce diable de Castor connaît son chemin; mais il ne me plaît pas de déposer mon fret de ce côté. Demi-tour sur nous-même. Puis, remettant la lunette à sa place et élevant la voix:

—Range à changer d'amures! cria-t-il d'un ton perçant.

On entendit grincer les chaînes sur les moufles et les palans; les voiles lâchées et dégonflées battirent follement les mâts; le soleil sembla décrire rapidement un arc de cercle à la voûte du ciel, les chaînes grincèrent de nouveau sur les moufles et les palans; les voiles se gonflèrent derechef et la barque reprit son allure première. Seulement elle avait changé de direction, et au lieu de voguer vers le nord, elle marchait en droite ligne vers le sud-ouest.

Les jeux avaient cessé et, depuis quelques minutes, tous les yeux attachés aux rivages lointains en étudiaient, muets et palpitants d'espérance, les contours variés à l'infini. L'évolution du Castor les transporta de surprise; mais attribuant cette manoeuvre à une cause urgente, ils s'abstinrent de tout commentaire et se contentèrent de faire volte-face pour voir le littoral de la Nouvelle-France qui déjà s'évanouissait comme un mirage trompeur.

Cependant, Guillaume de la Roche venait de consulter une des cartes tracées par Cartier et dont la fidélité est vraiment inconcevable. Il fut tout étonné de la route que prenait le pilote.

—Ne procédons-nous pas à la façon des écrevisses? lui dit-il on souriant. Je croyais que nous devions conserver le cap au nord, et voilà que l'aiguille de la boussole est en ce moment arrêtée sur le sud.

—Au nord, répondit Chedotel, hum! oui, notre route est au nord; mais la voie la plus courte n'est pas toujours la meilleure.

—Ni la plus prompte, n'est-ce pas, pilote?

—Hum!

—Néanmoins, je serais bien aise de savoir pourquoi nous revenons sur nos pas. Y aurait-il des récifs, des écueils?

—Hum! des récifs, des écueils, vous l'avez dit, il y en a des récifs, des écueils, la côte en est hérissée.

—C'est la côte de l'Acadie, n'est-il pas vrai?

—Hum! la côte de l'Acadie; non, ce n'est pas la côte de l'Acadie, répondit imperturbablement Chedotel, c'est une île.

—Une île! fit le marquis.

—Une île.

—Vous la nommez?

—Hum! Je ne sache pas qu'on lui ait donné un nom.

—C'est singulier, reprit de la Roche pensif; c'est singulier, mais ni
Jacques Cartier, ni Roberval, n'ont signalé cette île.

—Hum! cela ne doit pas vous émerveiller, cette île est un amas de sables, qui, le plus souvent, sont couverts par les eaux. Les navigateurs que vous citez ont pu passer auprès sans l'observer.

—Voyons donc, dit de la Roche en prenant le télescope.

Mais il était trop tard. A l'exception d'un point presque imperceptible, le gouverneur général du Canada ne distingua rien à l'horizon.

—Approchons-nous de l'autre île dont vous m'avez parlé? s'informa-t-il, après un intervalle.

—Nous la rangerons avant quatre heures de relevée, répliqua Chedotel.

—L'avez-vous parcourue?

—Plusieurs fois.

—Et êtes-vous certain que nos gens pourront y vivre pendant les quelques jours que durera notre éloignement?

—Y vivre! Par la croix du Sauveur, jamais les rufians n'auront été en meilleur campement pour faire chère lie. Les morues, les ralingues essaiment dans les criques, comme abeilles dans une ruche, et les lièvres, les lapins, les perdrix, il n'y a qu'à allonger la main pour en prendre en veux-tu, en voilà.

—Souvenez-vous, pilote, que vous répondez d'eux sur votre tête! dit solennellement de la Roche.

—Sur ma tête, hum! j'estime plus ma tête qu'un million de ces garnements; mais n'importe, j'en réponds.

Soit qu'il n'eût pas compris, soit qu'il n'eût pas entendu, le marquis ne releva pas cette grossièreté. Il redescendit à l'intérieur du Castor, tandis que Chedotel marmottait avec un ricanement sinistre:

—Prends garde qu'ils en trouveront des vivres. L'île est aussi stérile que le pont d'un vaisseau. Ah! monseigneur, vous m'avez rudoyé durant la traversée! Ah! vous m'avez traité comme un manant, moi Chedotel, qui cours les mers depuis trente ans… Ah! ah! monseigneur le gouverneur, vous gouvernerez… les Hurons et les Esquimaux… si vous pouvez… Et cette péronnelle! ah! ah! hum! Si je pouvais être témoin… Tiens, qu'est-ce qu'il veut?

Un roulement de tambour avait arraché cette exclamation au pilote.

A cet appel les déportés s'assemblèrent en ordre, et Guillaume de la
Roche, suivi de son état-major, parut sur le couronnement.

—Serrez les perroquets et le beaupré, cria alors Chedotel, dont l'oeil vigilant ne perdait pas un des mouvements du Castor.

—Tandis que les matelots exécutaient l'ordre du pilote, Guillaume adressa aux condamnés l'allocution suivante:

«Enfants,

»Vous savez que, malgré tous mes soins, la malheur a marqué jusqu'ici notre expédition. Les vivres manquent à bord. Encore quelques jours de mer, et nous serions réduits à la dernière extrémité. J'ai partagé vos misères et vos privations. Comme vous j'ai pâti de la faim, et, sans ma confiance entière dans la bonté de Dieu, peut-être ma serais-je laissé aller à une lâche désespérance. Mais celui qui croit il la miséricorde infinie du Tout-Puissant, celui qui dépose, chaque soir, le fardeau de ses tribulations aux pieds du Rédempteur du monde, celui-là est fort contre l'adversité.

»A présent nous approchons de la terre, non du continent, comme vous avez pu le supposer, mais d'une île fertile, où avec un peu de travail et d'ingéniosité, vous pourvoirez à vos besoins naturels. Car, apprenez-le de suite, le manque de vivres, une impérieuse nécessité me forcent à vous débarquer sur une île voisine. On débarquera avec vous des provisions pour deux jours, divers outils, des effets de literie, des instruments de chasse et de pêche, puis le Castor remettra à la voile pour chercher sur les rives île la Nouvelle-France un endroit convenable à la fondation de l'établissement colonial que j'ai projeté. Dès que je l'aurai trouvé, dans quelques jours, je reviendrai pour vous y transporter.»

A mesure que de la Roche parlait, un sourd grondement, précurseur d'une tempête, s'élevait dans les rangs des proscrits. Un étincelle suffisait pour déterminer l'explosion; cette étincelle jaillit.

—On veut nous abandonner au milieu de l'Océan! cria un individu perdu dans la foule.

—On veut nous abandonner! crièrent en écho vingt bouches, avec un accent de terreur et de menace inqualifiable.

—Oui, nous abandonner! reprit la première voix; nous abandonner sur quelque plage inconnue pour y devenir victimes de la faim et des bêtes fauves.

Un formidable rugissement accueillit cette déclaration; et en moins d'une seconde, comme mus par un choc électrique, tous les condamnés s'étaient pressés tumultueusement sous la dunette, dans l'intention de l'escalader.

Chedotel riait sous cape et continuait de cingler vers le sud-ouest.

De la Roche sentit qu'il lui fallait dépouiller sa morgue habituelle pour conjurer l'insurrection imminente.

«Écoutez, s'écria-t-il, j'ai tout droit sur vous; le supplice des chefs de votre ancienne mutinerie aurait du vous le prouver. Mais je répugne aux exécutions violentes, et je vous pardonne ce mouvement d'insubordination que tout autre, à ma place, réprimerait par des condamnations à mort.»

—Oui, des pendaisons comme celles de Molin, Tronchard et des autres! intervint encore le même individu, d'un ton d'amertume qui réveilla l'irritation assoupie.

«Pour vous montrer, continua le marquis, dont la voix domina instantanément les murmures, pour vous montrer que je n'ai point l'intention de vous délaisser, comme certains esprits soupçonneux le craignent, mon écuyer, le vicomte Jean de Ganay, restera parmi vous et vous commandera en mon absence. Êtes-vous satisfaits?»

—Oui, oui, répliquèrent plusieurs routiers.

«Eh bien donc, poursuivit de la Roche, rentrez dans l'entrepont et faites vos préparatifs.»

Cette promesse comprima aussitôt l'effervescence qui bouillonnait dans toutes les têtes.

—Sire de Ganay, je compte sur vous, dit le marquis en se tournant vers son écuyer. Quatre matelots vous serviront de garde.

—J'obéirai, monseigneur, répondit indifféremment le vicomte.

Le Castor nageait sur le banc Craus, et autour de sa carène s'abattaient des marsouins aux reflets diamantés, des flottants à l'échine grise, des souffleurs aspirant l'eau pour la rejeter on l'air par leurs puissantes narines, et de temps en temps on voyait sortir des ondes le museau effilé d'un loup marin au blanc pelage. Des troupes de goélands voletaient à la tête des mâts ou rasaient les petites vagues glapissantes, et de toutes parts surgissaient des môles de sable qui scintillaient sous les rayons du soleil, comme des incrustations de pierreries sur une plaque d'argent.

Chedotel fit serrer les voiles, à l'exception de la misaine, et dirigea, la sonde à la main, le Castor à travers les battures qui encombrent le passage où il naviguait alors.

Peu après, l'on discerna, à quelques milles au sud, une île couverte de petits arbres qui, à cette distance, produisaient un effet assez agréable.

L'ordre de mettre en panne et de jeter les ancres ne tarda guère à être donné. Puis Guillaume de la Roche, accompagné de ses principaux officiers, descendit dans un canot et se rendit à terre. Le premier, il débarqua, planta une croix et le drapeau de France et Navarre dans le sable du rivage, et prit possession de l'île au nom du roi, son maître.

Le débarquement des proscrits s'effectua de même, à l'aide des chaloupes, car le Castor ne pouvait, sans danger, approcher davantage.

Le soleil se couchait derrière un gros nuage gris de fer qui maculait l'azur du firmament, comme une tache d'encre macule une robe de fête, quand le canot, ramenant. Guillaume de la Roche, vint chercher Jean de Ganay, les quatre matelots chargés de veiller à sa sûreté personnelle, et le faux Yvon, qui lui servait de domestique.

Comme, la dernière, Guyonne allait franchir la lisse pour prendre place dans l'embarcation, Chedotel la saisit par la main et lui dit avec une fureur concentrée:

—Femme, tu l'as voulu! Eh bien! tu seras la proie des misérables qui t'attendent là-bas; Adieu, ajouta-t-il, en lui mordant les doigts jusqu'au sang. N'oublie pas le premier et le dernier baiser de ton amant Chedotel!

Guyonne frissonna d'épouvante sous le regard infernal du pilote, et machinalement sauta dans le canot, qui s'éloigna immédiatement.

Il touchait au rivage, lorsqu'un coup de vent subit, impétueux, siffla dans le gréement du Castor. Un grondement de tonnerre succéda à ce sinistre présage. La barque fit trois embardées successives, roula sur elle-même et recula comme emportée par une puissance irrésistible.

—Sang et mort! dit Chedotel, l'enfer seconde mes desseins! nous dérapons!—Levez les ancres! s'écria-t-il, et prenez un ris dans la misaine!

—Pourquoi cette manoeuvre? demanda Guillaume de la Roche.

—Voyez-vous ces aigrettes phosphorescentes qui dansent à l'extrémité des cacatois? répondit Chedotel; c'est le feu Saint-Elme[5]. Il faut regagner incontinent la haute mer, si nous ne voulons pas échouer sur un banc ou nous briser contre les rochers à fleur d'eau!

Quarante personnes, y compris Guyonne et Jean de Ganay, restaient sur l'île de Sable.

[Note 5: On sait que le feu Saint-Elme, nommé aussi quelquefois feu Saint-Nicolas, est une sorte de météore lumineux qui précède souvent les tempêtes ou apparaît durant les nuits obscures.]

DEUXIÈME PARTIE

L'ILE DE SABLE

I

L'ILE DE SABLE

L'île de Sable, plaine sauvage et aride, est située par les 43° 86° 42° de latitude et les 60° 17° 15° de longitude, sur la grande route océanique que suivent les navires pour gagner les ports septentrionaux de l'ancien et du nouveau monde. Sa distance des côtes de l'Acadie[6] et du cap Breton est d'environ quatre-vingt-cinq milles. Comme son nom l'indique, des môles de sable, amoncelés par les flots, la composent. Elle s'élève à peine au-dessus du niveau de la mer. Cependant on y remarque quelques hauteurs également formées de sable. La plus connue aujourd'hui est le mont Lutrell, situé à la pointe ouest, côté sud. L'île de Sable a la figure d'un croissant. Sa plus grande longueur, de l'est à l'ouest, ne dépasse pas dix lieues, sa largeur cinq. Placée à l'embouchure du Saint-Laurent, dans l'Atlantique, elle est environnée de bas-fonds et de bancs considérables, comme il en existe ordinairement au confluent des fleuves. Une plage fort large, léchée par la mer à l'heure de la marée montante, laissée à sec à l'heure de la marée descendante, enserre l'île dans toute sa circonférence. Ce serait pour elle, si la nature l'avait faite productive et habitable, une meilleure défense que la plus formidable ceinture de remparts et de bastions; car non-seulement les navires de haut bord ne peuvent en approcher, mais les caboteurs n'y arrivent qu'à l'aide de leurs embarcations. Au centre se trouve un lac[7] qui a cinq milles de circuit. Ses rives seules jouissent d'une sorte de fécondité maladive. On y voit quelques arbustes rabougris, étiques, et ça et là un lambeau de pelouse où croissent des herbages aux nuances pâlottes, aux tiges malingres et décharnées et des plantes saxatiles. C'est une éternelle désolation oubliée par la fatalité au coin de l'Atlantique.

[Note 6: Aujourd'hui Nouvelle-Écosse.]

[Note 7: On lui a donné le nom de lac Wallace.]

«Jamais, dit Charlevoix, dans son Histoire de la Nouvelle-France, terre ne fut moins propre pour être la demeure des hommes.»

De temps immémorial, l'île de Sable a été la terreur des marins employés à la pêche ou à la traite des pelleteries dans les parages de l'Acadie. Bien avant l'expédition de Jacques Cartier, elle était connue et redoutée; par les Basques, les Normands et les Bretons. Aux alentours, la mer roule constamment ses vagues houleuses, et les brouillards impénétrables qui planent sur elle pendant les neuf dixièmes de l'année, rendent son abord d'une difficulté presque insurmontable. Encore aujourd'hui elle apparaît comme un sombre présage à tous ceux qui l'approchent. Les navigateurs, dans leur langage figuré ont donné le nom d'Avenue de l'Enfer (Hell-Avenue) au passage qui la sépare de la Nouvelle-Écosse.

En 1804, le gouvernement anglais, poussé par une sollicitude philanthropique qu'on ne saurait trop louer, y a établi un poste d'hommes, avec mission de la parcourir en tous gens, afin de recueillir les naufragés, et, en 1853, il y a érigé des maisons de secours, approvisionnées de tout ce qui est nécessaire pour assister les infortunés que chaque mois, chaque semaine, nous pourrions dire, le malheur jette sur son rivage.

Le tableau suivant, dû à la plume de miss Dix, est une peinture fidèle de cet horrible désert:

«L'île de Sable, depuis sa découverte, a été l'effroi des marins, durant les brumes et les tempêtes. Je possède une liste de près de deux cents vaisseaux et petits bâtiments, appartenant tous à l'Angleterre ou aux États-Unis, qui s'y sont perdus dans le demi-siècle écoulé. Les gens qui y ont stationné m'ont dit qu'il n'était pas rare, après des brouillards épais ou de gros vents, de trouver des fragments de vaisseaux et des restes de cargaisons dont il n'a plus été entendu parler.

»L'île n'a ni port, ni mouillage sûr. Les navires qui désirent effectuer une communication avec elle,—et il y en a peu qui l'entreprennent volontairement,—jettent l'ancre à trois quarts de mille environ du bord, en prenant position sur le côté septentrional de l'île, quand le vent souffle de l'est, et plus vers le côte sud quand le vent du nord domine.

»Les bas-fonds et les barres s'étendent A plus de soixante milles du côté sud; au nord, les bancs plongent plus brusquement dans les eaux profondes.

»La province de la Nouvelle-Écosse, soutenue par la mère patrie, entretient sur l'île un établissement composé de huit matelots vigoureux, un autre estropié, un bon pilote-côtier et un jeune garçon actif, qui doivent s'empresser de fournir de l'aide aux navires en détresse. Une garde régulière est établie, et les rondes se font une fois toutes les vingt-quatre heures.

»Le surintendant est autorisé à disposer du temps et à diriger tous les travaux sur l'île; lui-même, le second et le troisième commandant y ont leur famille. Sauf les personnes précitées, l'île n'a aucun habitant. Les naufragés peuvent y être retenus plusieurs mois en hiver, et souvent des semaines entières dans les autres saisons, jusqu'à l'arrivée du vaisseau du gouvernement qui est chargé de fournir les provisions et de pourvoir aux besoins des insulaires.

»Les épaves des bâtiments submergés donnent en abondance du bois pour la construction des maisons d'habitation, ateliers, magasins, maisons de refuge et bois de chauffage.

»Il y a quatre maisons d'habitation à un étage et une maison de refuge à l'extrémité sud-ouest de l'île.

»Elle consiste en une chambre décente, ayant un âtre rempli de bois sec, une boîte d'allumettes, un seau, une coupe d'étain, une hache et un sac de biscuits pendus à la muraille. La porte est simplement fermée au loquet. Des inscriptions écrites à la main indiquent les parties de l'île habitées et qu'on peut se procurer de l'eau fraîche en creusant à dix-huit pouces on deux pieds dans le sable.

»Au sud il y a une autre maison de refuge fort bien construite par le surintendant actuel, il y en a une autre plus loin à l'est.

»On y trouve plusieurs bateaux-brisants excellents, mais pas un bon bateau de sauvetage, aucun phare, aucune cloche pour les brouillards. Il y a quelques années, un bateau de sauvetage fut construit sur l'île. Il a un pont convexe et n'est point propre aux avirons, sinon dans une eau parfaitement calme; aussi tous ceux qui ont quelque connaissance des affaires nautiques, et qui l'ont vu, l'ont-ils jugé parfaitement inutile.

»On a songé à établir un phare sur l'île de Sable: cette question a été discutée, mais jusqu'ici on ne l'a point fait. Je ne saurais préciser jusqu'à quel point les cloches pour le brouillard seraient avantageuses, mais je m'imagine que si on en plaçait vers la côte septentrionale elles rendraient de grands services à diverses stations. Je pense que des blocs de pierre pour fixer de lourdes chaînes retenant des bouées, portant un chapiteau et une cloche, pourraient y être jetés comme sur les côtes du Maine et ailleurs.

»J'ajouterai en terminant que trente heures après mon arrivée à l'île de Sable, au mois de juillet, dernier, le Guide, vaisseau anglais, presque neuf, chargé d'une cargaison de farine et autres provisions pour le Labrador, toucha la côte sud pendant une brume et fut complètement perdu—les hommes et la cargaison furent sauvés.

Tout détail ajouté à ceux-là serait superflu. Par l'attention qu'on accorde maintenant à l'île de Sable, le lecteur peut se faire une idée de ce qu'elle devait être en 1598.

Les quelques historiens contemporains de cette époque qui en ont parlé ne trouvent pas sur leur palette de teintes assez noires pour la représenter.

Enfin nous aurons complété cette lugubre ébauche, en ajoutant qu'à l'exception de quelques oiseaux de mer, on ne rencontre aucune espèce de gibier sur l'île de Sable[8].

A présent, retournons aux quarante individus que le marquis de la Roche a laissés dans cette solitude affreuse.

[Note 8: M. Martin Montgomery prétend, dans son Histoire de la Nouvelle-Écosse, qu'on trouve encore des lapins et des lièvres sur l'île de Sable. Mais il est le seul qui fasse cette assertion. Pour moi, je n'ai rencontré aucun gibier dans l'île quand je l'explorai en 1853.]

II

LES QUARANTE

Comme le Castor, après avoir viré de bord, cinglait avec rapidité vers l'est, un cri s'éleva de l'île de Sable!

Cri spontané, terrible, immense; cri de désespoir indicible, qui chassa de leur retraite une nuée de goélands, et domina un instant le roulis des flots irrités!

Ce cri, il était poussé par trente-huit poitrines humaines, il résumait les appréhensions qui déjà tenaillaient trente-huit êtres humains, il exprimait le saisissement de trente-huit vies humaines qui voient disparaître le dernier lien qui les unissait à la société civilisée!

Puis, il y eut des scènes individuelles effrayantes.

Autant d'hommes, autant de rages; autant de voix, autant de clameurs stridentes; autant de bras, autant d'imprécations contre le ciel et le navire qui fuyait!

Le pinceau n'aurait pas assez de couleurs, la plaine pas assez de traits pour reproduire cet horrible tableau!

Qu'elle était écrasante la déception qu'ils venaient d'éprouver! Après de longs jours de souffrances et de privations, dans les entrailles d'un vaisseau où ils étaient entassés comme des nègres à fond de cale, avoir aperçu, la terre, l'avoir saluée avec l'enthousiasme du prisonnier saluant l'heure de sa délivrance, avoir formé mille projets, de félicité future, savouré les voluptés imaginaires de bientôt boire et manger à discrétion,—après tant d'émotions, tomber soudain sur une plage inconnue, stérile suivant toute apparence, au commencement d'une tempête, sans abri contre la pluie, sans vivres pour réparer leurs forces exténuées par un jeûne mortel!—Le stoïcisme incarné aurait-il lui-même résisté à de si rudes assauts?

Essayer de les calmer, de leur faire entendre raison alors, c'eût été jeter de l'huile sur un brasier ardent afin de l'éteindre.

Le vicomte Jean de Ganay, malgré sa jeunesse, avait une trop grande expérience des hommes et, des choses pour exciter encore ces natures sauvages par une tentative précipitée. Croyant d'ailleurs que le Castor n'avait levé l'ancre que dans le but d'éviter le grain et de chercher un mouillage plus sûr, il attendit silencieusement que l'effervescence se fût apaisée d'elle-même.

Les prévisions de l'écuyer par rapport à ses compagnons d'infortune se réalisèrent.

Fatigués de blasphémer et de se tordre inutilement les bras, les mieux résolus finirent par envisager froidement la situation. Jean, alors, accompagné de Guyonne, des quatre matelots qui l'avaient amené et lui servaient d'escorte, Jean jugea qu'il était temps d'agir et s'approcha des groupes.

Dans leur trouble, les routiers n'avaient, point remarqué la présence du vicomte parmi eux. Lorsqu'elle fut connue, l'espérance renaquit dans ces coeurs susceptibles de se livrer instantanément aux sensations les plus divergentes. Jean de Ganay leur apparaissait comme un otage sacré, comme la preuve certaine que le gouverneur de la Nouvelle-France n'avait pas voulu les abandonner à jamais. Envers eux, réprouvés du monde, un haut et puissant seigneur avait droit de perfidie; mais le vicomte était bon gentilhomme; ses armes l'attestaient, et certainement le marquis de la Roche n'aurait pas eu l'audace de jouer un vilain tour à un membre de la très-considérable famille bourguignonne des Ganay.

Ces réflexions, bien naturelles, passèrent des esprits sur les lèvres, et le vicomte trouva bientôt les oreilles prêtes à l'écouter, les mains prêtes à obéir à ses ordres.

La nuit déployait rapidement son manteau de ténèbres; la pluie tombait à flots et le vent arrachait aux lames des masses d'eau saumâtre qu'il rejetait avec force sur le rivage.

—Allons, mes braves, dit l'écuyer aux exilés qui l'entouraient, comme il n'est pas probable que nous ayons des nouvelles du Castor avant demain matin, il faut nous disposer à camper ici. Formez-vous en groupes de dix; mes matelots donneront à chaque groupe des rations de vin et de viande salée que j'ai apportées dans mon canot; puis, en coupant quelques arbustes, les fichant dans le sable, et étendant dessus vos souquenilles de laine, vous vous construirez des tentes passables pour de vaillants routiers plus accoutumés à coucher à l'hôtellerie de la belle étoile que sous des lambris dorés! Vive monseigneur de la Roche, gouverneur de la Nouvelle-France!

—Vive monseigneur de la Roche, gouverneur de la Nouvelle-France! répétèrent unanimement les condamnés; car Jean de Ganay en faisant appel à la valeur de ces bandits les avait pris par leur côté faible. Flatter l'amour-propre des masses, tel est le secret de l'éloquence des grands orateurs populaires.

Les rations de vin et de vivres furent scrupuleusement distribuées, promptement avalées, et chaque groupe se mit en devoir de se confectionner un refuge contre la tempête qui sévissait toujours avec furie.

Enveloppé dans son manteau, Jean de Ganay surveilla les travaux, tandis que ses matelots et Guyonne lui préparaient une tente au centre du petit camp. Vers neuf heures, toute la besogne était terminée, la pluie cessait peu à peu; mais un froid piquant succédait aussi peu à peu, et les pauvres routiers, trempés jusqu'aux os avaient en perspective une nuit fort désagréable, quand un vieux marin qui avait pris part à l'expédition de Roberval, dit tout à coup en s'adressant au vicomte:

—Si monseigneur nous permettait d'allumer du feu?

—Allumez, mon brave, répondit l'écuyer; mais j'ai bien peur que vous ne puissiez en venir à bout. Les deux barils de poudre que j'ai transportés du Castor ici sont avariés, et comme il se pourrait que j'eusse besoin de mes pistolets pour quelque chose de plus nécessaire…

—Qu'à cela ne tienne, monseigneur! J'ai appris des sauvages de l'Acadie le moyen d'allumer du feu sans poudre ni pierre à mousquet.

—Vraiment, voilà qui est curieux! comment faites-vous?

—Rien de plus simple, vous allez voir.

Le matelot s'éloigna, et, guidé par la lune qui sortait par intervalles de dessous un vaste réseau de nuages, parvint à découvrir dans les cavités du rivage quelques varechs secs et deux rameaux de hêtre morts.

Ayant rapporté le tout dans la tente du vicomte, il pratiqua un trou dans le plus gros des morceaux de bois, aiguisa l'autre, et l'introduisant dans le trou qu'il avait fait, frotta les deux rameaux simultanément jusqu'à ce que des étincelles en jaillirent.

A la vue de ces étincelles, la surprise éclata sur les visages des routiers: quelques-uns, croyant à un sortilège, se signèrent dévotement; d'autres crièrent résolument au miracle; d'autres enfin plus fanatiques prononcèrent les mots de nécromancien; terrible inculpation à cette époque de superstitions, où les phénomènes de la physique étaient considérés comme de la magie et ceux qui les produisaient punis par le supplice du bûcher.

Par bonheur pour l'ingénieux matelot, Jean de Ganay ne partageait pas les préjugés du précepte: «Aux ignorants prends garde de montrer ta science: sur dix qui en seront témoins, il y en aura neuf qui la nieront, un qui la réfutera et dix qui la jalouseront.»

A l'exception du vicomte, des trois autres matelots et de Guyonne, les proscrits refusèrent longtemps de se chauffer à ce feu «allumé par l'enfer.» A la fin, pourtant, le froid doublant d'intensité, quelques-uns se hasardèrent, le reste les imita comme les moutons de Panurge; mais, l'écuyer les ayant engagés à prendre des tisons au brasier, afin d'allumer d'autres feux, nul n'osa s'y décider. Ces hommes qui ne craignaient, disaient-ils, ni dieu ni diable, et qui, en vérité, ne se souciaient guère des lois divines et humaines, professaient tous pour le surnaturel une horreur invincible.

A partir de cette soirée, comme nous le verrons dans le cours de ce récit, le matelot Philippe Francoeur, surnommé le Maléficieux, fut pour la troupe entière des bannis, un objet d'aversion, d'effroi et de respect!

III

PREMIÈRE JOURNÉE SUR L'ILE DE SABLE

La nuit s'écoula sans incident digne d'être raconté. Le lendemain matin, de bonne heure, les proscrits debout sur les hauteurs du rivage, cherchaient des yeux un indice du navire qui les avait amenés. Mais, vaine attente! quoique nul brouillard n'étendît son rideau sur la face de l'Océan, quoique le soleil brillât d'une clarté resplendissante, le regard venait mourir intact contre les impénétrables barrières de l'horizon.

—Ventre de biche! dit un ex-lansquenet qui avait servi sous Mayenne et affectait les manières et les expressions favorites du célèbre ligueur, ventre de biche, je crois que nous voici plus prisonniers que perroquets en cage.

—Crois-tu, Grosbec?

—Ventre de biche, c'est ma mélancolique opinion. Pas plus de Castor sur la plaine liquide, comme disait M. Virgilius Maro, que de sous d'or dans la paume de ma main.

—Oui, mais il va venir.

—Qui ça?

—Le Castor donc!

—Compte là-dessus, mon brave Allemand et tire la langue en attendant.

—Ah! j'aperçois…

—Qu'est-ce que tu aperçois?

—Là-bas, au sud!

—Nigaud, c'est une mouette.

—Oui, c'est une mouette, dit sourdement un gros homme, sorte d'hercule à la mine rébarbative, qui jusque-là s'était tenu coi.

—Une mouette, répéta l'ex-lansquenet, et j'ai bien peur… qu'en dis-tu, père François Rivet dit Brise-tout?

—Je dis, moi, répliqua le colosse en frappant du pied contre terre, que tu as raison, Grosbec, nous nous sommes laissés prendre comme rats en souricière, puis bêtement débarquer ici pour y crever de faim. Ah! Molin le diable l'ait en sa chaudière! devinait juste. Vois-tu, me disait-il, on veut se débarrasser de nous, faire de nos carcasses de la chair à poissons ou à corbeaux, ça n'est pas douteux!

—Pour ce qui le regardait, il ne s'est pas trompé, ce pauvre Molin, dit Grosbec d'un air fin; mais ventre de biche, nous n'en sommes pas encore réduits là.

—Pas encore, possible! reprit Brise-tout, d'un ton creux, et demain…

—Demain, dit un autre personnage perdu dans la foule, le Castor nous aura repris à son bord.

—Qui dit cela? demanda Grosbec.

—Le Nabot, répondirent plusieurs voix en ricanant.

—Le Nabot est un imbécile, fit Brise-tout avec impatience.

—Un imbécile! où est celui qui m'a donné son nom? s'écria un bonhomme, haut de trois pieds et demi à peine se faufilant à travers les jambes des spectateurs et s'avançant vers le géant.

—L'imbécile qui t'a donné son nom, c'est moi! repartit Brise-tout.

—Toi! dit le nain, campant fièrement les poings sur les hanches.

—Hélas! oui, mon bel avorton!

Le visage de Nabot blêmit de fureur.

—Tu t'imagines donc que tu es bien fort?

—Par la mordieu! dit Brise-tout en souriant, je suis en tous les cas aussi fort qu'un embryon comme toi!

—Oui-dà!

Un rire général accueillit cette fanfaronnade.

—Tu ne sais peut-être pas, dit Nabot, que si petite qu'elle soit, la cognée abat les plus robustes chênes, que l'espadon tue la baleine?

—Après?

—Après?… gare à toi!

En achevant ces mots, le nain se jetant brusquement à plat ventre saisissait Brise-tout par une jambe, et, avant que celui-ci eût songé à s'opposer à son dessein, le renversait tout de son long sur le sable, à la grande hilarité des assistants.

Le colosse se releva, en mâchant des paroles menaçantes entre ses dents serrées, et voulut chercher son malin adversaire, mais Nabot s'était prudemment éclipsé.

Les murmures, suspendus par cette plaisanterie, recommencèrent avec plus d'aigreur. Brise-tout, autant, pour faire oublier sa déconvenue que par goût naturel, se constitua le porte-voix de ces murmures.

Il avait plus d'une toise, mesurée des talons au sommet de l'os occipital, et à cette stature extraordinaire il joignait un développement d'épaules presque fabuleux. L'aspect de Brise-tout était fort étrange. Son crâne énorme, carré, hérissé de cheveux ardents, écrasait un cou grêle, long, mais auquel des muscles saillants donnaient l'élasticité et la vigueur d'une barre d'acier. Grâce à la souplesse de ses muscles, Brise-tout pouvait tourner la tête en arrière sans que le reste de son corps opérât un mouvement. Cette faculté était fort utile à notre homme, lorsqu'il avait maille à partir avec quelque rufian de sa trempe, ce qui lui arrivait souvent, attendu que son caractère était en harmonie avec son physique. On pouvait rencontrer visage aussi laid, mais pas plus affreusement laid que le sien. Forcez-vous l'imagination et concevez un masque où, entre deux bourrelets de chair sanguinolente, clignotent deux petits yeux percés en trous de vrille, pointillez le reste de la face d'une barbe rousse, courte, drue, véritable brosse de cardeur, qui se partage de temps à autre, pour découvrir des mâchoires qui feraient honneur à un hippopotame, supposez que tous nous naquîmes sans nez, et vous aurez le portrait humain de François Rivet, dit Brise-tout. Le buste et les membres étaient à l'avenant du faciès. Un thorax monstrueux surplombait deux jambes osseuses et décharnées, dont il semblait avoir escroqué le modèle à une cigogne, et pour compléter ce type, bizarre caprice de la nature, nous dirons que ses bras, gros comme des couleuvrines, ne descendaient guère ait dessous des hanches, ce qui diminuait considérablement la vanité de leur propriétaire et maître. Mélange étonnant de force incroyable et de faiblesse puérile, Brise-tout n'était dangereux pour un adversaire que lorsqu'il pouvait l'étreindre entre ses mains larges, épatées, capables de tordre un fer à cheval ou de réduire en poudre les plus durs cailloux. Mais il éprouvait à se baisser une difficulté insurmontable, comme si les articulations de ses cuisses à son torse eussent été nouées par un calus, et ce vice de conformation, en paralysant toute agilité de sa part, affaiblissait dans l'esprit de ceux qui le connaissaient l'effroi que ne manquait jamais d'inspirer son extérieur.

—Puisque nous sommes abandonnés, beugla-t-il avec l'accent de rogomme qui lui était propre, je suis d'avis qu'on se partage toutes les munitions, et que chacun ensuite s'arrange à sa guise pour vivre ici ou s'en tirer.

—C'est juste, c'est juste, mille tonnerres! répondirent plusieurs routiers en dirigeant vers la tente de Jean de Ganay des oeillades envieuses. Pas de privilège, pas de chef, partageons!

—Oui, partagez, bande de fai-chiens, dit un matelot qui parut tout à coup au milieu des mutins.

—Le Maléficieux! firent les routiers en s'écartant sur le passage du matelot.

—Le Maléficieux, soit! tas de clampins et d'huîtres que vous êtes! Par le trident de Neptune, qu'est-ce que vous avez encore à rouler dans vos caboches? Êtes-vous si novices qu'il faille vous enseigner la manoeuvre à coups de barre de guindeau?

—Qu'est-ce qu'il baragouine donc? dit Brise-tout, en cassant entre ses doigts un galet rond, en manière de passe-temps.

—Je baragouine que vous êtes plus bêtes que des marsouins, toi le premier, descendant de Goliath le Camus, continua le Maléficieux. Quoi! vous marronnez parce que le Castor n'est pas encore revenu! Mais, busons, est-ce que vous ignorez qu'une risée chasse quelquefois un vaisseau à cent lieues de sa route ordinaire? Et si je vous disais, moi qui, depuis vingt ans, traîne mon cuir sur les mers, si je vous disais que je ne crois pas que le Castor puisse être ici avant demain! Là, ouvrez vos gueules comme des sabords, et écarquillez vos yeux comme des écubiers! Non, il ne sera pas ici avant demain, en admettant même que le vent lui soit favorable, ce qui n'est pas très-probable, puisque la brise souille de terre. Comprenez-vous, dindons? Mais voici le sire de Ganay qui sort de sa tente, je vous engage à filer doux, si vous tenez à votre peau, gibier de potence! Allons, silence dans les rangs, mille caronades! Vous souvenez-vous pas de la danse Molin, Tronchard, Pepoli et compagnie, hein!

Cette interrogation, empreinte d'une railleuse ironie, eût été plus que suffisante pour imposer silence aux mutineries, en supposant qu'elles eussent pu dégénérer en révolte. Aussi quand le vicomte de Ganay arriva au milieu des groupes, trouva-t-il les routiers généralement disposés à l'écouter.

L'écuyer avait profondément réfléchi pendant la nuit. Il en était venu à conclure que, tout de suite il devait s'imposer avec énergie aux esprits inquiets et agitateurs des gens confiés à sa direction, s'il voulait les maîtriser. En conséquence, après s'être assuré que ses quatre matelots lui seraient dévoués jusqu'à la mort, il se résolut à explorer l'île, puis à établir son campement dans un endroit convenable.

Il divisa donc ses hommes en quatre bandes de dix, qu'il plaça chacune sous l'autorité d'un matelot.

Une demi-douzaine de paires de pistolets, autant de haches, telles étaient les seules armes et instruments que possédassent les bannis. Ces armes furent partagées entre les chefs des troupes; ensuite on convint d'un cri de ralliement, soit en cas de danger, soit pour se réunir; on décida que, vers deux heures de l'après-midi, les diverses bandes rebrousseraient chemin pour regagner le point de départ, et l'on se mit en route, trois escouades du moins, car la quatrième avait ordre de demeurer en place pour recevoir le Castor, si, par hasard, ce navire réapparaissait, durant l'absence des explorateurs.

Une bande se dirigea vers l'est, l'autre vers l'ouest, la troisième s'achemina entre elles deux, c'est-à-dire vers le centre présumé de l'île.

Cette troisième bande était commandée par Jean de Ganay en personne, avec le Maléficieux pour lieutenant. Parmi ceux qui la composaient, on remarquait notre connaissance Guyonne, Brise-tout, le Nabot, Grosbec.

La journée était luxuriante de charmes. Rien ne pouvait égaler la pureté du ciel semblable à une coupole de saphir au milieu de laquelle on aurait enchâssé une étincelante escarboucle. Les sables de la grève brillants de mille feux sous les rayons de l'astre céleste, paraissaient former autour de l'île un collier de perles et de rubis, il n'était pas jusqu'aux maigres buissons et arbustes qu'on apercevait dans le lointain, qui ne donnassent à cette plage désolée un certain air de gaieté décevante, qui d'abord dissipa les sinistres appréhensions des déportés.

—Ventre de biche! dit Grosbec, en s'adressant à Brise-tout, m'est avis que nous avions tort de nous désoler; nous sommes on pays de Cocagne. Pourvu que les demoiselles sauvages ne se montrent pas trop rébarbatives sur le chapitre des moeurs… A propos de ces dames, où diable se cachent-elles? je n'ai pas encore ou l'avantage d'entrevoir la cotte d'une de ces charmantes!

—Les sauvages! il ne manque plus que cela! maugréa Brise-tout.

—Monsieur Grosbec, veillez à votre pif, dit à cet instant Nabot.

—A mon pif! répliqua l'ex-lansquenet, en portant la main à son nez qu'il avait, démesurément prononcé.

—Eh! sans doute, les Indiens sont très-friands de cet organe; demandez plutôt au Maléficieux.

—Tais-toi, vermine, répliqua François Rivet en tirant l'oreille du nain.

—Aïe! cria celui-ci. Pensez-vous que je sois sourd?

—Attrape, ver de terre, dit Grosbec. Ventre de biche! quelle fameuse odeur on respire céans!

—Excusez! une odeur de marée corrompue, dit le nain.

—De verveine, bêta.

—Ça dépend des nez.

—Des… quoi!

—Des nez! ventre de biche! riposta Nabot, en contrefaisant l'accent gascon de Grosbec.

Ce mauvais calembour eut un succès fou, et souleva de perçants éclats de rire.

—Silence! intervint le Maléficieux. Ce n'est ni l'heure ni le lieu de jouer comme des écoliers en goguette. Voyons, qu'est-ce que cela?

La troupe marchait alors sur une lande marécageuse, à travers des bouquets de coudriers et de pruches rabougris. Au cri du matelot, Jean de Ganay s'arrêta et fût imité de ses hommes, dont les yeux se portèrent anxieusement vers un point que Philippe Francoeur indiquait du bout du doigt. Là, parmi les branchages de quelques genévriers, se montrait un corps blanchâtre qui paissait le gazon avec la plus grande tranquillité du monde. Jean de Ganay arma un pistolet, ajusta et fit feu; mais sans résultat, car on vit aussitôt l'animal s'enfuir en bondissant. Interrompue par cet incident, la marche fut aussitôt reprise. A midi les bannis atteignirent un lac et une halte fut ordonnée. Nulle trace humaine n'avait été remarquée, et l'île dans les parties que Jean de Ganay avait visitées n'était pas seulement déserte, mais dépourvue de tout ce qui est indispensable à la subsistance de notre espèce. Cependant, la vue du lac ranima son espoir, les rives en étaient fleuries, et leur sol pouvait être propre à la culture. Désireux de poursuivre ses observations, l'écuyer longea le bord de ce lac, tandis que ses compagnons se reposaient ou faisaient la guerre aux habitants des eaux. Il arriva ainsi à un bois de bouleaux; l'ayant franchi, il se trouva tout à coup devant une hutte de branchages, grossièrement construite. Au bruit de ses pas, un individu couvert de peaux, qui se tenait accroupi au seuil de la cabane, poussa un cri aigu et plongea dans le lac. Jean ignorait ce que c'est que la crainte; mais une sage prudence lui conseilla de ne pas s'aventurer davantage, ces bruyères pouvant être hantées par une tribu sauvage. Il se détermina même à ne point faire part immédiatement de sa découverte aux routiers, pour ne pas augmenter leur mécontentement. Étant revenu près d'eux, il partagea un modeste repas de poisson qu'ils avaient préparé, puis les ramena, assez peu favorablement impressionnés, au cantonnement de la veille.

Déjà les deux autres troupes étaient de retour. Leur rapport fut unanime: l'île ne produisait que du sable.

On fit l'appel général des proscrite, il en manquait un: le numéro 40,
Guyonne!

IV

BRISE-TOUT

Seul, Jean de Ganay conçut quelques inquiétudes de l'absence du numéro 40. Le reste de la bande était naturellement trop égoïste et trop habitué aux vicissitudes du sort pour s'en soucier. Au surplus, le faux Yvon, loin d'inspirer de l'affection aux routiers, s'était attiré leur jalousie, à cause de l'intérêt que n'avait cessé de lui porter le vicomte. Dans tous les lieux, dans toutes les positions, les hommes voient avec déplaisir un de leurs semblables plus favorisé qu'eux; mais c'est surtout dans le coeur des malheureux que l'envie a établi le siège de son empire. Quant à l'écuyer, deux raisons lui faisaient regretter la disparition de Guyonne: d'abord l'attachement dont il se sentait pris pour le prétendu jeune homme, puis la crainte que cette disparition dût être attribuée au personnage qu'il avait aperçu sur le bord du lac. Cependant, il dissimula ses appréhensions et tâcha de se montrer plus gai que d'ordinaire, afin de rassurer les proscrits. La troupe restée au campement avait employé la journée à construire des tentes aussi confortables que possible. Les débris d'un navire naufragé lui avaient servi à cet effet, et, lorsque les explorateurs revinrent, ces tentes étaient assez avancées pour leur faire espérer qu'ils passeraient une nuit meilleure que la première. Chacun des détachements avait apporté quelques comestibles de son expédition: ceux-ci du poisson, ceux-là des coquillages. Le souper fut préparé et on l'expédia gaillardement, car, avant de commencer son repas, le Maléficieux avait fait remarquer que le vent ayant tourné au sud-est, il était présumable que le Castor reparaîtrait à l'aube suivante.

—Si ta prévision s'accomplit, matelot, dit Grosbec, je jure de te faire roi… des ribauds.

—Et moi, dit le Nabot, je demande que le très-illustre Brise-tout soit nommé pape des fous.

—Bien trouvé! s'écrièrent les convives qui suspendirent leur bruyante mastication pour arrêter un regard moqueur sur le visage hideux du colosse.

Omelette! dit celui-ci sans perdre une bouchée. Il me le payera!

—En monnaie de singe! riposta le nain, faisant la nique à Brise-tout.

—Gare à toi, lui dit Grosbec bas à l'oreille. Quand l'éléphant est fatigué de jouer avec un roquet, il l'écrase.

—Peuh! siffla le petit homme, mon ami Brise-tout a le caractère aussi délicatement conformé que la face. Nul danger qu'il prenne jamais mes douceurs pour de l'absinthe; pas vrai, fils de Vénus la laide?

—Satané diablotin! dit Philippe Francoeur en tapotant sûr la joue de
Nabot avec le manche de son couteau.

—Oui, diablotin que je réduirai à l'état d'angelot, grommela le colosse.

—Peste! la réduction ne serait pas des plus à dédaigner. Moi qui n'ai jamais valu un liard, je ne me verrais pas sans plaisir métamorphosé… Ohé! qu'y a-t-il? Un seau d'eau! maître Polyphème se trouve mal! Vite! vite! ne voyez-vous pas qu'il tire la langue comme un balancier de potence?

Nabot disait vrai; Brise-tout, dont la colère ne pouvait dompter une effroyable voracité, venait d'avaler une arête et faisait des efforts inouïs pour se délivrer de l'os engagé dans sa gorge. Il gesticulait, se démenait, suait, pleurait, écumait, mais vainement. L'arête, loin de céder à ses tentatives pour l'expectorer, s'enfonçait de plus en plus dans les chairs.

Je laisse à penser si grande était l'hilarité des spectateurs.

—Une paire de pinces, pour aider notre Hercule, dit l'un.

—Non, ne lui dérobez pas le mérite d'accomplir seul et, sans secours ce treizième travail, reprit l'ex-lansquenet.

—Sacramente! ajouta l'Allemand, il va éclater, si vous ne le déboutonnez.

—Pauvre chéri, continua le Nabot, riant jusqu'aux larmes, ne te décourage pas. De la valeur! encore un grognement! plus fort! là… bien… comme ça!

—Il vaincra!—il ne vaincra pas!—Je te dis qu'il vaincra!—Je te dis que non.—Gageons…—Ah! il étouffe!

—Pour Dieu, mon amour, ne casse pas cette arête au moins; je la retiens, je la conserverai comme une relique… pour m'en faire un cure-dents!

Et les rires de redoubler!

Pourtant la chose n'était pas risible, tant s'en faut, et François Rivet ne riait pas, lui! Son visage contracté par la douleur, livide, marbré de taches couperosées; sa bouche béante, inondée de salive et de sang; ses yeux grands ouverts dont les prunelles avaient fui sous les paupières; ses poignets crispés; son corps agité par des mouvements spasmodiques offraient un horrible tableau, tandis que les sons caverneux qui s'éraillaient en s'échappant de sa poitrine auraient glacé d'effroi toute autre assistance que celle qui l'entourait.

—Quelle tête! dit l'incorrigible nain. Décidément, Narcisse et Antinous n'ont plus qu'à tirer leur révérence! Y a-t-il un peintre parmi nous?—Pourquoi le signor Titiano est-il mort? ajouta un Piémontais.—Ah! mais, poursuivit Nabot, la charité chrétienne nous commande de prier pour les agonisants; prions donc, car notre infortuné compagnon râle son dernier soupir?—De profundis clamavi… bredouilla Grosbec.—Mourir d'une arête, lamentable destin!—Regretté Brise-tout, je composerai une élégie sur son trépas.—Je chanterai son stoïcisme dans la souffrance.—Je prononcerai son oraison funèbre, avec accompagnement de guimbarde et de crécelle.

—Voici ton épitaphe, tendre chérubin, dit Nabot. Écoute, et juge avant de te sacrifier aux jours gras des vers de terre:

              Passant, sous cet amas de sable amoncelé,
              Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé,
               François Rivet, surnommé Brise-tout,
               Passé maître dans l'art de faire atout,
                    Qui, faute d'une arête[9],
                    Creva par une arête!

[Note 9: Pour comprendre ce mauvais jeu de mots il est bon de se rappeler qu'avant le dix-septième siècle «arête» s'employait souvent pour exprimer un temps d'arrêt.]

Toute plate que fût cette bouffonnerie, elle acheva de porter à son comble la bonne humeur des routiers qui battirent des mains avec frénésie, car rien ne sourit tant au vulgaire que ce qui peut abaisser un être supérieur.

Mais c'en était trop. Aiguillonnée par une douleur atroce, la victime de ces lazzi, à bout de patience, fondit soudainement sur ses bourreaux, comme un taureau qu'ont exaspéré les mille coups de lance des picadors, saisit d'une main Grosbec et de l'autre Nabot, qui se trouvèrent sur son passage, les souleva du sol, les tint un moment en l'air, et l'oeil injecté de sang, la bave aux lèvres, il allait les broyer l'un contre l'autre, quand une cuisson insupportable le contraignit à lâcher prise. Brise-tout se retourna en lâchant un cri strangulé. Derrière lui se tenait le Maléficieux, qui, armé d'un tison ardent, avait jugé à propos d'en appliquer l'extrémité sur la joue du géant, pour sauver les imprudents tombés au pouvoir de sa rage. La folie commençait à gagner François Rivet. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Les veines de ses tempes étaient gonflées outre mesure. Une fièvre délirante bourdonnait dans son cerveau. Incapable de calcul, de réflexion, guidé par un instinct d'animal courroucé, il se jeta sur le nouvel ennemi qui osait braver sa furie. Mais Philippe Francoeur était, agile comme un écureuil. Il abandonne son brandon; d'un bond tourne Brise-tout, et se précipite ensuite après lui, lui saute sur les épaules, l'étreint vigoureusement par le cou, et secondé par quelques autres routiers qui s'étaient joints à lui, le renverse à terre. Là, s'engagea une lutte terrible, lutte de l'ours acculé par une meute de chiens! mais, à la fin, succombant sous le nombre des assaillants, Brise-tout essaya un dernier effort pour se redresser, et au moment où tous ses muscles étaient distendus, toutes ses facultés physiques en jeu, un beuglement terrible jaillit de son larynx, avec des flots de sang. L'arête s'était dégagée dans cette convulsion suprême, et François Rivet saluait à sa manière le terme de son supplice. Néanmoins, il aurait pu se guérir d'un mal pour en gagner un cent fois pire, car ses adversaires, irrités à leur tour par les horions qu'il leur avait distribués, n'étaient aucunement disposés à l'abandonner; mais l'arrivée de Jean de Ganay sous la tente fut le signal de sa délivrance.

Le vacarme avait attiré le vicomte qui se promenait solitairement sur la grève. Il se hâta de pacifier les combattants et se retira, après avoir reçu du Maléficieux la promesse que l'ordre ne serait plus troublé.

Depuis longtemps déjà la nuit couvrait de son aile l'île de Sable. Cependant les bannis ne se sentaient nulle envie de dormir. La scène précédente, en excitant leurs sens, en avait, banni le sommeil. On raviva le feu, chacun prit place autour du foyer, à l'exception de Brise-tout, qui s'obstina à grogner dans un coin, et, cédant aux sollicitations de ses camarades qui le suppliaient de leur raconter une histoire, le matelot Philippe Francoeur s'exprima en ces termes:

V

LÉGENDE

«Or bien, ouvrez vos écoutilles, mes gars, car je m'en vais vous filer un câble de longueur. Pour ne pas nous, couler dans la chose des phrases, il y en a sans doute quelques-uns parmi vous qui ont louvoyé dans la rue du Possédé, à Saint-Malo; une rue étroite, tortueuse, sombre comme la cale du Castor, vous savez! Par Neptune, elle est la bien nommée, la rue du Possédé! Rien qu'à voir ses maisons délabrées, vermoulues, on se sent prêt à recommander son âme à Dieu! Quelle puanteur! quel avant-goût de l'enfer! aussi n'est-elle hantée encore aujourd'hui que par les suppôts du démon. C'est donc là que pour l'instant, nous allons jeter l'ancre. N'ayez pas peur du diable qui l'a tenue sur les fonds de baptême, il ne viendra pas vous chercher ici; pas si serviable le vieux cornu!

»Donc, il y a, ma foi, quarante-quatre ans, la rue du Possédé était la terreur des Malouins, braves gens, dévotieux, payant régulièrement la dîme et ne manquant jamais au retour de leurs courses en mer d'offrir un gros cierge de cire jaune à Notre-Dame de Bon-Secours. Mais Lucifer est un rusé compère. Ne vous avait-il pas ensorcelé l'âme d'un pauvre pêcheur de la rue du Possédé!

»Bon, par la fourche de Neptune! voilà que le pêcheur: devient amoureux, amoureux, oui, mes gars, et de la plus jolie fillette de Saint-Malo, encore! mais elle était fière comme une duchesse, la Louison, oui bien, par la fourche de Neptune! et Jacques avait beau faire, beau faire, il ne parvenait pas à mouiller dans le coeur de sa belle. Ça le rendait triste et sombre comme une tempête si bien qu'il finit par s'enfermer dans sa cambuse de la rue du Possédé, et que bientôt dans le voisinage, on répéta qu'il allait chaque samedi au sabat, oui bien, par la, fourche de Neptune!

»Pendant tout ça, la Louison s'était laissé courtiser par le fils d'un mégissier, fort riche et si beau garçon que c'était plaisir de les regarder danger ensemble le dimanche après vêpres, oui bien, par la fourche de Neptune!

»Il avait été convenu qu'ils se marieraient après Pâques! mais les vieilles gens, quand on leur parlait du mariage, secouaient la tête, en disant:

—Les pauvres enfants! les pauvres enfants! Ah! c'est bien à craindre que le Jacot leur jette un sort!

»Et qu'ils avaient raison, les vieux! car, voyez-vous, mes gars, ceux qui ont navigué sur l'Océan ont une expérience qui manque aux jeunesses! oui bien! par la fourche de Neptune!

»Le fait est qu'en reluquant le Jacot, il n'y avait pas moyen de se méprendre sur ses desseins. Il était un jour blanc comme une voile neuve; un autre, vert comme les feuilles d'un sapin; un autre, plus rouge que sang, et toujours, toujours, ses yeux brillaient comme des charbons.

»D'aucuns disaient que souvent sa bouche déferlait des flots de soufre et de bitume; d'aucuns rapportaient que la nuit le tonnerre grondait au-dessus de sa maison, même lorsque le ciel était pur et serein; d'aucuns l'avaient vu faire le signe de la croix de la main gauche, si bien que peu à peu la rue du Possédé fut abandonné et qu'il y demeura seul, en compagnie des damnés, oui bien, par la fourche de Jupiter!

»Voilà que le dimanche de Quasimodo, la veille du jour où le fils du mégissier devait épouser sa fiancée, il lui proposa de venir se promener avec lui dans sa chaloupe.

»Le temps était superbe. Pour son malheur la Louison accepta. Ils partirent à deux heures, gais et joyeux dans une petite barque toute pavoisée de rubans. Mais au moment où ils quittaient la grève, on aperçut dans le lointain un canot noir qui tirait des bordées et semblait guetter le départ des jeunes gens! Aussitôt tous ceux qui se trouvaient sur le rivage eurent la chair de poule.

»Ce canot noir, c'était celui de Jacques!

»La Louison, qui le distingua la première, sentit le froid de la mort courir dans ses veines.

—Retournons, revenons à terre, dit-elle à son amoureux.

—Revenir à terre, pourquoi! répondit-il..

—Je tremble!

—Mais…

—Voyez! dit-elle, en lui montrant du bout du doigt l'esquif, de la coque duquel sortait une lumière si vive qu'elle faisait pâlir les rayons du soleil…»

—Comment, sacramente? le canot brûlait au milieu de la mer! interrompit l'Allemand.

—Brûlait, répliqua le Maléficieux, qui est-ce qui t'a dit qu'il brûlait, à toi?

—Puisqu'il était en feu!

—Ah! novice, est-ce que le feu de l'enfer brûle les démons?

—Brute de Tudesque, dit Grosbec en haussant les épaules, ça n'a jamais rien vu. Continue ton histoire, matelot.

«… Oui bien, par la fourche de Neptune! reprit

Philippe Francoeur, des flammes ardentes sortaient en tourbillonnant du canot noir, et au milieu se tenait Jacques, mais grand, grand, comme le grand mât d'un navire de guerre, et sa bouche vomissait des torrents de fumée.

»Tous les gens, sur la plage, le voyaient, à l'exception du fils du mégissier, qui, loin d'écouter les prières de la Louison, se mit à ramer justement dans la direction du canot noir.

»Celui-ci s'éloigna vers le nord, et le bateau du fils du mégissier suivit. Le canot noir ayant viré de bord, l'autre vira de bord aussi. On aurait dit que le premier était d'aimant et le second d'acier, et fidèlement ils exécutaient les mêmes évolutions!

»Cependant le bateau se rapprochait petit à petit du canot noir, et, après une heure de manoeuvres dans la baie, ils tournèrent brusquement vers le septentrion et cinglèrent de ce côté.

»Alors, ils se touchaient presque! Le ciel s'était tout à coup chargé de nuages; la mer courroucée hurlait sur les rochers, et des bandes de griffons, plus gros que des vautours, battaient l'air de leurs ailes, avec des criaillements lugubres.

»Les deux bateaux apparaissaient encore, mais comme un brasier allumé aux confins de l'horizon. Puis, soudain, un coup de tonnerre effroyable retentit et l'on ne vit rien… que la mer blanche d'écume qui se tordait le long du rivage!

»Les gens de Saint-Malo coururent à l'église et prièrent la bonne Vierge de sauver Louison et le fils du mégissier. La journée se passa sans qu'on eût de leurs nouvelles. Mais, vers minuit, au plus fort de la tempête, des mariniers remarquèrent, à la lueur des éclairs, un canot qui entrait dans le port.

»Il était monté par deux personnes, un homme et une femme.

»En débarquant, l'homme jeta son bras autour du cou de la femme et lui dit:

»—Tu me jures, sur le salut de ton âme, d'être à moi?

»—Oui, à toi, rien qu'à toi, toujours à toi! répliqua la femme.

»L'inconnu, alors, pencha la tête et embrassa la femme. Elle poussa un cri, et les mariniers virent un cercle flamboyant à la place où l'homme avait mis ses lèvres.

»Épouvantés, les mariniers s'enfuirent!

»Le lendemain, on racontait dans Saint-Malo, qu'englouti avec son canot, pendant l'orage, le fils du mégissier avait péri, et que la Louison avait été sauvée par Jacques, le possédé.

»Il y en eut qui crurent à ce récit, d'autres considérèrent le fait comme un tour de sorcellerie, oui bien, par la fourche de Neptune!

»Ce qui est certain, c'est qu'un mois après ces événements, la Louison épousait Jacques, que le pauvre pêcheur devenait un riche pilote, et recevait du roi la commission pour aller avec deux vaisseaux reconnaître les environs du banc de Terre-Neuve, oui bien, par la fourche de Neptune!»

—Pas possible! dit l'Allemand.

—C'était donc Jacques Cartier, ajouta Grosbec.

—C'était Jacques, je n'en sais pas davantage, mon gars, repartit le Maléficieux d'un air capable. Mon grand-père, de qui je tiens l'histoire, ne m'en a pas dit davantage.

—Mais, sapristi! de quelle manière mourut-il, ton Jacques? demanda la Nabot qui, ramassé en pelote, les coudes appuyés sur les genoux, la visage dans la paume des mains, avait écouté silencieusement la légende du matelot.

—De quelle manière mourut-il, oui, de quelle manière mourut-il? appuya l'ex-lansquenet.

Tous les yeux se braquèrent sur Philippe Francoeur.

—Ah! voilà! dit-il avec la complaisance d'un conteur qui a captivé l'attention de son auditoire; voilà ce qu'on n'a jamais su, qu'on ne saura jamais, oui bien, par la fourche de Neptune!

Chacun des routiers fit un geste de désappointement.

«Pourtant, reprit le Maléficieux, semblant recueillir ses souvenirs, voici ce qu'assurait mon grand-père, qui avait beaucoup connu Jacques:

»Certain soir, le pêcheur ayant rencontré Louison, la supplia de consentir à être sa femme.

»—Je céderai à tes désirs, quand tu pourras me donner cent sous d'or, lui répondit-elle.

»Cent sous d'or! c'était plus que Jacques ne pouvait amasser en vingt années de travail. Il rentra chez lui, désespéré et décidé à s'occire. Mais, à l'instant où il se passait au cou la corde qui devait le délivrer d'une vie insupportable, un petit homme, vêtu de noir, entra brusquement dans sa chambre.

»—Que fais-tu là? lui dit-il.

»Jacques ne répondit pas. L'aspect de cet homme l'avait terrifié.

»—Tu voulais te pendre, imbécile, continua l'étranger. Bien plutôt brûle cette corde et épouse celle que tu aimes.

»—Épouser Louison!

»—Tiens, sans doute! est-ce que ça ne te gréerait plus?

»—Oh! si, mais…

»—Mais, il te faut cent sous d'or, n'est-ce pas? je t'en donnerai mille.

»—Vous!

»—Pourquoi non?

»La mine du petit homme n'était guère propre à inspirer la confiance; car, à travers les nombreux sabords de son habit noir, on voyait sa peau crasseuse et velue, puis il sentait mauvais… que c'était une infection! oui bien, par la fourche de Neptune!

»—Bon, lui dit-il en ricanant, suis-moi.

»Jacques ne tenait plus à la vie. Il s'approcha de l'inconnu.

»—Où irons-nous? dit-il.

»—Grimpe sur mes épaules.

»—Je suis trop lourd, je vous écraserais.

»—Grimpe toujours.

»Il obéit. Le petit homme ricana de nouveau et dit:

»—Y es-tu?

»—Oui, répondit le pêcheur, tout tremblant, car en croisant ses bras sur la gorge de l'inconnu, il lui avait semblé qu'il les appliquait sur un fer rouge. Jacques voulut sauter à terre; il ne le put: ses doigts étaient rivés l'un contre l'autre et ses cuisses soudées aux hanches du petit homme, qui aussitôt blasphéma le nom du bon Dieu, s'éleva au plafond, lequel s'ouvrit pour lui livrer passage, et en moins d'une seconde transporta le pauvre pêcheur en haut d'une falaise, éloignée de plus de vingt lieues de Saint-Malo, oui bien, par la fourche de Neptune!

»Là, une foule de monstres de toutes couleurs grouillaient autour d'une marmite dans laquelle cuisaient les membres d'un être humain.

»Le petit homme déposa Jacques près de la marmite et lui dit:

»—Regarde.

»Le malheureux, quoique à demi mort d'effroi, regarda et reconnut la tête du fils du mégissier son rival, que l'eau en bouillonnant avait fait monter à la surface.

»—Horreur! s'écria-t-il.

»—Tu boiras de ce bouillon, mon bijou, lui dit cette affreuse vieille, toute ridée, qui écumait la marmite.

»—Non, non! jamais!

»Les monstres éclatèrent en vociférations et commencèrent une ronde satanique autour du feu.

»Une sueur glacée inondait les membres de Jacques, et, chose étrange, le sang courait dans ses veines, chaud comme du plomb fondu.