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L'île de sable

Chapter 37: X
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About This Book

Dans une Bretagne agitée, deux cavaliers de haute naissance sont attaqués par une bande de routiers; après un bref combat ils capturent un blessé qui jure fidélité à un puissant seigneur, ce qui attise soupçons et interrogations au sein du lignage. Parallèlement, la nièce du chef de maison disparaît de sa chambre, partagée entre la peur et un amour secret qui l'empêche de se réfugier chez son oncle. Le récit mêle affrontements armés, trahisons latentes et enjeux familiaux tandis que loyautés et mystères se dévoilent.

»—J'ai soif, balbutia-t-il.

»Les imprécations des monstres redoublèrent.

»—Voici du bouillon; bois! lui dit la vieille.

»Il recula en arrière! et un instant après s'écria:

»—A boire! oh! donnez-moi à boire!

»—Le bouillon est prêt; bois! répéta la vieille.

»Jacques perdit la tête. Ses lèvres ardentes calcinaient ses dents, et sa salive s'était transformée en vitriol.

»—Je veux boire, donnez-moi à boire!

»—Tiens, bois, mon amour! lui dit la vieille, en lui présentant une cuillère remplie de l'infâme breuvage; bois, et tu épouseras la belle Louison.

»Jacques ne sachant plus ce qu'il faisait, prit la cuillère, l'éleva à sa bouche, et saisi par un remords de conscience, la lança loin de lui. Mais, hélas! il était trop tard; une goutte de bouillon tombée sur sa langue scellait pour l'éternité son pacte avec les démons… oui bien, par la fourche de Neptune!

»Incontinent, les monstres s'approchèrent de Jacques, l'accolèrent à tour de rôle sur les deux joues, et disparurent au milieu d'un épouvantable vacarme.

»Jacques se trouva seul sur la falaise, avec le petit homme.

»—Et maintenant, que désires-tu? lui dit le diable, car c'était le diable, oui bien, par la fourche de Neptune!

»—Épouser Louison, répondit le pêcheur, qui déjà n'éprouvait plus aucune crainte pour Satan.

»—Tu l'épouseras. Ensuite?

»—Être riche.

»—Tu le seras. Ensuite?.

»—Faire parler de moi dans le monde entier, jusqu'à la fin des siècles.

»Le roi des ténèbres grimaça son ricanement moqueur.

»—Il sera fait à ta volonté. Ensuite?

»—Rien.

»—Tu n'es pas ambitieux, en vérité! rarement créature n'a coûté moins cher que la tienne. Mais, comme les bons comptes font les bons amis, auparavant signe ce papier.

»—Qu'est-ce?

»—Une misère! la vente de ton âme à l'amour, à la fortune, à la gloire.
Signe, le temps presse.

»Jacques eut un frisson. Deux tableaux se déroulèrent devant ses yeux: ici, son ange gardien et sa mère le conjurant de ne pas abandonner la route de la vertu; là, la volupté lui faisant des agaceries, appuyée au bras du luxe et de la renommée…

»Jacques signa!

»—Monte encore en croupe sur moi, lui dit le diable.

»Et l'enlevant comme une plume, ils traversèrent la Manche, l'Océan, et arrivèrent au-dessus d'un pays sauvage, couvert de neiges et de glaces, habité par des hommes qui ne ressemblaient pas plus aux autres hommes qu'un loup de terre ne ressemble à un loup de mer. Quand ils furent arrivés, le diable dit à Jacques:

»—Sais-tu ce que c'est que cette contrée?

»—Non.

»—C'est une contrée où je n'exerce pas encore mon empire, et où, grâce à toi, dans deux cents ans, j'étendrai; ma puissance. Tu connais ta route. Retournons chez toi, car il ne fait pas encore bon pour moi ici, et quand tu voudras, tu t'immortaliseras. Fouille sous le noyer de ton jardin et tu y découvriras les mille sous d'or que je t'ai promis. A toi donc amour, gloire, opulence; à moi ton âme!

»La peur reprit Jacques. Il fit un violent soubresaut pour se séparer de
Satan et se trouva seul dans sa maison de la rue du Possédé.

»Il était grand jour; oui bien, par la fourche de Neptune!

»Satan ne l'avait pas trompé. Ayant creusé à la racine du noyer de son jardin, Jacques déterra une cassette qui renfermait mille louis d'or.

»Je vous ai dit comment il épousa la Louison, comment il partit pour explorer le banc de Terre-Neuve. A présent, il ne me reste plus qu'à vous dire qu'après avoir retrouvé le pays dont le diable lui avait enseigné le chemin et amassé des trésors innombrables, il entreprenait son huitième voyage à la Nouvelle-France lorsque Satan lui apparut pendant une tempête.

»A son aspect Jacques pâlit.

»—Ai-je tenu ma parole? dit le capitaine des ténèbres.

»—Oui.

»—Et tu as été heureux?

»Jacques secoua sa tête blanchie par l'âge, ce qui voulait dire non.

»Le diable sourit de son sourire écoeurant.

»—Tant pis, dit-il. A moi ton âme, l'heure est venue!

»Une flamme scintilla à l'extrémité des perroquets; une lame, haute comme une montagne, s'abattit sur l'avant du vaisseau. Cinq minutes après, il avait sombré avec tous ceux qui le montaient[10]!»

[Note 10: Qui a pu donner naissance à cette légende? je l'ignore. Est-elle populaire en Bretagne? je l'ignore également. Mais je l'ai entendu raconter à bord de la Belle-Poule, par un ancien matelot qu'on nommait communément «le Malouin.» J'étais très-jeune à cette époque et peut-être aussi ignorant de l'histoire de la France que de celle du Canada. Ce qui me frappa dans la légende fut donc simplement son caractère merveilleux. Lorsque, plus tard, l'étude de la découverte de l'Amérique me l'eut remise en mémoire, j'aurais beaucoup donné pour savoir où le «Malouin» l'avait apprise; mais le légendaire était mort et toutes mes recherches furent stériles.

Il me semble néanmoins qu'elle dut d'abord avoir pour héros un autre pilote que Jacques Cartier; car celui-ci étant né le 31 décembre 1494, avait quarante ans lorsqu'il explora les côtés de l'Acadie, par conséquent ce n'était plus un jeune homme. La légende pourrait donc lui être postérieure, comme la découverte qui lui est attribuée, et s'appliquer à un autre personnage.]

—Et Jacques?… s'écria le Nabot.

—Jacques! sais pas, oui bien, par la fourche de Neptune! répondit Philippe Francoeur. Sur ce, bonne nuit, mes gars! ne faites pas de mauvais rêves, et Dieu nous préserve du diable! oui bien…

Le Maléficieux n'acheva point sa, locution sacramentelle, dont un glorieux ronflement remplaça la finale.

Il était endormi.

VI

LE NAUFRAGE

Le lendemain et les jours suivants, il tomba une pluie fine et incessante qui obligea les bannis à demeurer dans le voisinage de leur campement. Jean de Ganay aurait préféré que le temps lui permît d'achever la reconnaissance de l'île; mais, dans l'impossibilité de le faire, il voulut que les routiers employassent leurs loisirs à quelques travaux utiles. Si rien ne prouvait que le Castor ne reviendrait pas bientôt les chercher, rien non plus ne prouvait le contraire. Qui sait? des semaines pouvaient s'écouler avant son retour. Il était donc important de s'arranger à tout événement. D'ailleurs, Jean savait que l'oisiveté est mauvaise conseillère. Affairés, ses hommes réfléchiraient moins à l'incertitude de leur sort et s'habitueraient peu à peu aux labeurs de la vie coloniale.

Il commença par faire élever une sorte de retranchement autour des tentes. De gros pieux, aiguisés par le bout, durcis au feu, et entrelacés de branchages flexibles, servirent à cet effet.

L'écuyer aurait voulu creuser un fossé de circonvallation pour plus de sûreté. Mais tous ses efforts restèrent infructueux. Le terrain sur lequel il opérait était sablonneux, et chaque coup de vent remplissait de gravier les ouvertures qu'on y faisait.

Plusieurs fois, Jean conçut le projet d'aller se fixer plus loin, sur les bords du lac; chaque fois, quelque crainte l'arrêta.

Pour guider la marche du Castor dans le cas où il approcherait de l'île, il planta sur la hauteur la plus dominante de la partie occidentale un mât auquel flottait une pièce d'étoffe rouge, et établit à son pied une sorte de poste qui devait rester nuit et jour en observation. Quatre hommes, se relevant successivement à chaque heure, composèrent ce poste, qui eut, en outre, pour chef un des quatre matelots. De plus, un autre poste fut maintenu à la porte du camp et Jean de Ganay en confia alternativement le commandement à celui des routiers qui s'était le mieux comporté.

Ces dispositions étaient sages autant qu'habiles. Elles accoutumaient à la discipline militaire les routiers, les invitaient à se bien conduire pour obtenir la faveur attachée à la bonne tenue, et mettaient la troupe à l'abri de toute surprise, si, par hasard, l'île était habitée par des sauvages ou par des bêtes fauves.

Les proscrits s'occupèrent jusqu'au dimanche. Pendant cet intervalle, ils se nourrirent de poissons qu'ils capturèrent de la manière suivante: Pratiquant des trous profonds sur le rivage, pendant la marée basse et les entourant de claies d'osiers, ils attendaient que le reflux les eût couverts d'eau; puis, quand la mer s'était retirée, ils se rendaient à leurs pièges qu'ils trouvaient ordinairement remplis de morues, harengs, soles, crabes et autres poissons abondant sur les côtes de l'Acadie.

Jean de Ganay tua aussi plusieurs oiseaux de mer, qui, préparés par le Maléficieux, inventeur du mode de filets que nous venons de décrire, ne parurent pas un mets des moins succulents à tous ceux qui y goûtèrent.

En général les routiers ne manifestèrent pas des dispositions trop rebelles. Soit qu'ils comprissent qu'une mutinerie n'améliorerait en rien leur position, soit que les quatre matelots leur inspirassent une terreur salutaire, ils obéirent strictement aux ordres du vicomte de Ganay.

Le dimanche se montra plus clair que les cinq jours précédents, sans que le soleil se levât à l'horizon. Des nuages aux teintes grises ouataient le ciel, et un vent impétueux soufflait du sud-est.

Dès le matin, Jean de Ganay réunit autour de lui ses compagnons et leur fit un touchant discours pour les exhorter à la patience. Ensuite, il leur lut quelques passages de la Bible. Ces hommes l'écoutèrent avec recueillement. Plusieurs même se sentirent émus jusqu'aux larmes en entendant les consolantes maximes des saintes Écritures. La parole de Dieu, si souvent stérile pour les heureux de la terre, ne manque jamais d'attendrir et de relever tout à la fois ceux qui souffrent. Telle qu'une douce rosée, elle tombe goutte à goutte sur le coeur, l'épanouit et l'inonde de parfums. Ces deux livres éternellement vieux sont éternellement nouveaux: La Bible et l'Imitation de Jésus-Christ. Le premier, grand, noble et fort, élève de tout l'espace qu'il y a entre le ciel et la terre. Le second, doux, aimant, humanise, pour ainsi dire, l'humanité en la divisant.

A celui-ci les tendresses infinies, les conseils séduisants, les sollicitudes maternelles, les pensées virginales; à celui-là les hautes conceptions, les préceptes sévères, les larges inspirations, la poésie grandiose!

Monument colossal et inébranlable, la Bible effraye les natures timides, par la profondeur de ses observations et l'austérité de ses règles de foi. Haut justicier de l'Éternel, elle frappe plus impitoyablement le crime qu'elle ne récompense la vertu. Au coupable, elle dit: Tu seras condamné! au sage: Continue à faire ton devoir!—Rien ne l'arrête, rien ne la surprend, rien ne la fléchit. Sans passions pour les hommes ou pour les choses elle raconte avec la roideur de la vérité; elle fouille dans les arcanes du coeur avec la dureté du chirurgien; elle burine ses pages philosophiques sur des tablettes d'airain; et toujours, soit qu'elle se fasse historiographe, psychologiste ou mentor, soit qu'elle prenne la trompette du prophète, qu'elle parle du présent et du passé; soit qu'elle interpelle les masses ou les individus, les grands ou les petits; soit qu'elle discute, critique, expose; soit qu'elle s'adresse aux sentiments ou aux sens, toujours elle plane dans les régions du sublime.

Pour comprendre la Bible, il faut être homme; pour l'expliquer, il faudrait être Dieu!

Après les pieuses instructions, Jean conseilla à ses subordonnés de ne pas trop s'éloigner des tentes, car la tempête menaçait, et comme ils n'avaient pas encore une connaissance exacte de l'île, il était à craindre qu'ils ne s'égarassent dans le cours d'une excursion.

Mais il n'aurait pas besoin de faire ces recommandations; les routiers, fatigués par leurs travaux antérieurs, se sentirent bien moins disposés à courir la campagne qu'à se reposer sur leurs lits de ramilles de pin, soit en dormant, soit en devisant entre eux.

Quelques-uns, cependant, se dirigèrent vers le Poste du Mât (c'est ainsi qu'on avait nommé le corps de garde dont nous avons parlé), où le Maléficieux était de service, afin de lui faire conter des histoires.

Vers trois heures de l'après-midi, le vent, qui n'avait cessé de balayer l'air avec force, redoubla de violence.

—Par la fourche de Neptune! s'écria tout à coup Philippe Francoeur, s'interrompant à l'endroit le plus dramatique de son récit, monsieur Borée voudrait-il nous prendre à son bord pour nous transporter sur l'autre rive de l'Atlantique? Ça ne serait pas là une mauvaise manoeuvre! Comme il s'époumone, le vieux, là haut, hum!

—Quelles rafales! quelles rafales! dit un des assistants.

—Elles sont bien capables de renverser nos tentes, ajouta un autre.

—Et nous avec! continua un troisième.

—Allons donc! dit Grosbec, avec sa suffisance ordinaire; ventre de biche! est-ce que vous avez jamais vu le vent abattre un homme comme une branche de peuplier? C'est bon dans les contes de fée.

—Ah! oui-dà, tu crois ça toi, beau lansquenet, dit le Maléficieux, en guignant Grosbec d'un air narquois; tu crois ça? Et si je te disais que moi, qui te parle, j'ai vu, ce qui s'appelle vu…

Un sifflement aigu, suivi d'un craquement et d'une irruption d'air dans la cabane, coupa la parole au matelot.

La tourmente, dans ses folles colères, venait d'enlever le toit du corps de garde. Et presqu'au même moment, le routier qui était de faction au pied du grand mât cria:

—Un navire! j'aperçois un navire!

La surprise et la joie répondirent bruyamment à cette exclamation. Tous les hommes qui se trouvaient dans la salle du corps de garde se précipitèrent au dehors.

Le château de poupe d'un navire apparaissait, en effet, vers l'ouest. Mais la position de ce bâtiment quel qu'il fût, était évidemment affreuse. Trois coups de canon et, un drapeau noir arboré à l'extrémité d'une vergue annoncèrent presque aussitôt la détresse de ceux qui le montaient.

—Par la fourche de Neptune, on dirait que c'est l'Érable, oui bien! dit Philippe Francoeur.

Le bruit des trois coups de canon avait résonné jusque sous les tentes occupées par les routiers. Sommeil, conversations, chants, contes furent sur-le-champ interrompus et tout le monde courut à la côte.

La tempête écumait de fureur. De grands nuages cuivres se pourchassaient au ciel avec une effrayante rapidité. Quelques rares éclairs échancraient la zone méridionale de leurs langues barbelées. Le vent, impétueux par moment, se taisait une minute, abandonnant l'atmosphère à un silence mortel, l'eau à ses propres convulsions; puis, haletant, courroucé, s'élançait comme la foudre, tourbillonnait en colonnes immenses, mêlant, confondant, anéantissant, élevant des montagnes de sable, soulevant les vagues, les écrasant les unes contre les autres ou les transportant à des distances considérables.

Jean de Ganay arriva l'un des premiers vers les ruines du poste.

—Qu'y a-t-il?

—Un navire était en vue tout à l'heure, répondit le Maléficieux. La hauteur de la mer nous le cache maintenant, mais il ne tardera pas à se montrer.

—Est-ce le Castor? demanda le vicomte, en ajustant à son oeil un petit télescope qu'il tenait à la main.

—Je ne crois pas, messire, et bien plutôt je pense que c'est l'Érable.

—L'Érable! ce serait, Dieu me pardonne, une excellente aubaine!

La satisfaction de l'écuyer rayonnait sur tous ses traits, et certes il fallait qu'elle fût bien grande pour qu'il se permît une pareille exclamation, lui, le sévère huguenot.

—Oui, ça doit être l'Érable, par la fourche de Neptune, reprit le matelot. N'a-t-il pas sa préceinte rouge!

—Rouge, bordée de bleu, je m'en souviens parfaitement, répliqua Jean de
Ganay.

—Rouge, bordée de bleu! c'est lui alors; vous pouvez en être certain, comme je m'appelle Philippe Francoeur, surnommé le Maléficieux.

—A genoux! et remercions le Seigneur, maître de toutes choses, car nous allons être sauvés, dit Jean.

—Sauvés! pas si vite, messire.

—Que voulez-vous dire!

—Je dis qu'il faut, tout de suite, faire signe à ce navire d'éviter… si cela lui est encore possible. Autrement…

—Le matelot leva les yeux au ciel.

—Autrement, il est perdu! s'écria le vicomte.

—Perdu, je vous le garantis.

—Mais comment établir des signaux?

—C'est tout simple, messire.

Fermant la main droite, Philippe Francoeur siffla entre ses doigts serrés, et une demi-minute après les trois autres matelots, ses compagnons, se rapprochaient de lui.

Ils conférèrent brièvement ensemble, puis l'un d'eux grimpa au mât voisin, y attacha deux perches en croix, aux bouts desquelles étaient fixés des lambeaux d'étoffe de nuances diverses, ainsi que de longues ficelles tombant jusqu'à terre, et sa besogne finie, il redescendit.

Pendant ce temps, le vaisseau avait reparu à la cime des ondes.

Jean de Ganay l'aperçut en entier.

C'était vraiment l'Érable! mais dans quel triste état! Ses mâts brisés, ses roufles enfoncés, son bastingage en pièces, sa poulaine fracassée parlaient d'une longue et terrible lutte avec les éléments. Des essaims d'hommes encombraient le pont. Et parmi ces hommes il y en avait qui dansaient des rondes infernales, d'autres qui pleuraient comme des femmes; d'autres qui, prosternés, les mains jointes, semblaient implorer les secours de la Providence; d'autres qui, armés de larges pots, paraissaient boire l'ivresse à longs traits, d'autres qui riaient d'un rire farouche; d'autres qui se battaient et d'autres qui cherchaient vainement à pacifier tous ces malheureux.

Le vicomte, effrayé par ce spectacle, s'imagina voir une embarcation de damnés. Son visage pâlit; ses yeux se remplirent de larmes.

—Tenez! dit-il, en passant la lunette à Philippe Francoeur.

Celui-ci examina longuement, mais son visage conserva l'immobilité. Se penchant ensuite à l'oreille du vicomte:

—Pas un mot, messire, lui dit-il en posant le doigt sur ses lèvres. Ils se seront sans doute révoltés à bord de l'Érable et soûlés; mais si le Dieu des ivrognes veut qu'ils abordent ici, nous saurons leur rafraîchir la tête, pourvu que les nôtres ne se doutent de rien.

—Quelqu'un dirige-t-il le vaisseau? dit le Bourguignon.

—Je ne distingue personne. Pourtant il doit y avoir un pilote au gouvernail, car la barque ne roule pas trop. Je vais ordonner un signal.

Mais, comme il achevait ces paroles, une saute de vent, brusque autant que formidable, cassa en deux le mât au sommet duquel Philippe Francoeur avait établi son appareil de télégraphie.

—Point de chance, par le trident de Neptune! s'écria-t-il en frappant du pied.

—Quel branle-bas, ventre de biche! ajouta Grosbec.

—Ce n'est que la parade, attendons le bouquet, glapit la voix perçante du Nabot.

—Silence donc! commanda le Maléficieux que ces colloques importunaient.

L'Érable rangeait la côte de plus en plus près.

La nuit commençait à se faire, et pourtant on apercevait distinctement sa coque désemparée, tantôt au faîte d'une vague monstrueuse qui la portait, sur l'ouverture d'un abîme, à une autre vague; tantôt ensevelie dans une gorge profonde, pressée par des paquets de mer acharnés à sa destruction.

—Mille écoutilles, ils touchent la barre; c'en est fait d'eux! dit le matelot.

—Ne peut-on les secourir! hasarda la vicomte avec une douloureuse appréhension.

—Levez les lofs! levez les lofs! cria le Maléficieux disposant ses mains devant ses lèvres, en manière de porte-voix.

Du navire on ne l'entendit pas; on ne pouvait l'entendre.

Une lame d'eau gigantesque s'était abattue sur l'avant par bâbord, et presque au même instant un craquement lugubre disait que le vaisseau avait donné sur un écueil.

Un cri immense lutta de sauvage énergie avec les cris de la tempête: à la surface des eaux se montrèrent des malheureux que l'Océan s'amusa à déchirer contre les rochers, et les ténèbres couvrirent de leurs voiles les râlements de l'Érable à l'agonie.

VII

LES ÉPAVES

L'aurore, en sortant, belle et radieuse, son globe d'or des ondes de l'Atlantique, illumina sur l'île de Sable un spectacle plus désolant encore que celui dont le crépuscule avait, la veille, vu et éclairé toutes les péripéties et l'horrible dénoûment.

L'air était frais et parfumé de pénétrantes exhalaisons. Au-dessus des terres et des eaux pas le moindre nuage follet, pas la plus légère brume. Le ciel bleu comme l'iris, diaphane comme un miroir, s'arc-boutait, dôme incommensurable sur la mer, dont la transparente limpidité réfléchissait sa splendeur et son éclat. Les arbustes, froissés par la tempête précédente, se redressaient aux premiers baisers du soleil; leurs feuilles humides de rosée scintillaient comme des émeraudes; et quelques petits oiseaux cachés dans les broussailles saluaient mélodieusement de leurs gazouillis la promesse d'un beau jour. Quelle différence entre le lever de ce jour et le coucher de celui auquel il succédait! Hier soir, les éléments faisaient rage contre eux-mêmes, comme s'ils eussent voulu se replonger dans un chaos informe; ce matin, ils se sourient de leur sourire harmonieux, rivalisent d'attraits, de coquetteries, se pressent amoureusement dans les bras les uns des autres, comme de jeunes mariés qui s'éveillent, pour la première fois, dans la couche nuptiale.

Mais il reste de leur colère passée des traces sinistres pour l'humanité—traces d'autant plus lugubres que le temps est plus beau, que la nature s'est parée de ses plus gais atours; car beauté et gaieté endolorissent davantage le coeur de l'homme quand le chagrin y a distillé quelques gouttes de son poison.

Considérez la plage de l'île de Sable près du camp des déportés! Les tentes sont abattues ou dispersées; une montagne de gravier s'élève là où se creusait une ravine: Une ravine laboure profondément l'endroit qu'exhaussait une montagne; le sol est sillonné de cicatrices béantes; des arbres tordus, fendus, comme par la foudre, découronnés ou déracinés, montrent partout leurs plaies.

Mais un tableau bien autrement affreux, bien autrement éloquent, rappelle sur la grève l'orage du dimanche.

Ce sont, au milieu d'innombrables débris d'un navire, des monceaux de cadavres humains. Tous, sauf quelques rares exceptions, portent le même uniforme que les routiers qui sont dans l'île, et la plupart sont cruellement mutilés. A l'un, il semblerait qu'on eût fait subir la peine de la décollation; à l'autre, qu'on lui eût coupé les membres; à un troisième, qu'on lui eût lacéré le corps avec des cailloux pointus; à tous, qu'on les eût défigurés à plaisir.

Ils s'étalent pêle-mêle, parmi les caisses, les barriques, les madriers, les fragments de vergues ou d'espars; et, à mesure que la mer se retire, elle laisse sur les galets de nouvelles victimes de son courroux. Ces cadavres, ces caisses, ces barriques, est-il besoin de le dire, viennent de l'Érable dont on distingue parfaitement la coque, échouée entre des rochers à cent brasses du littoral environ. C'est tout ce qui reste du pauvre navire, naguère si fringant sous sa svelte mâture. Nul être vivant n'a échappé à la catastrophe qui l'engloutit, nul ne pourra raconter le drame qui précéda et prépara sans doute ses derniers moments; car inutilement les compagnons de Jean de Ganay ont passé la nuit sur pied, allumé des feux le long de la côte pour secourir et guider les naufragés, la violence du flux et du reflux s'est opposée à tout sauvetage. Puis, quand, vers une heure du matin, l'Océan a, de lassitude, endormi ses fureurs, quand sa surface a nivelé ses houleuses inégalités, vomies par la marée, les épaves, hommes et choses, de l'Érable, ont été traînées jusqu'au rivage de l'île de Sable.

Infortunés! mourir si loin de leur pays, à la fleur de l'âge! et de quelle mort!

Mais, du moins, ils auront une sépulture chrétienne, car les nouveaux insulaires ont déjà ouvert une grande fosse dans les entrailles de la terre, et, les larmes aux yeux, la prière aux lèvres, ils y déposent pieusement ceux qui devaient à jamais partager leur bonne ou mauvaise fortune.

Navrantes obsèques que celles-là! On sanglote, on tâche de reconnaître un ami dans un corps froid, inerte, livide, déchiré, et, en même temps, on lui enlève son misérable vêtement de condamné. Ne faut-il pas tout prévoir? Ce vêtement en haillons, ce vêtement qui suinte et sent le cadavre, ce vêtement il pourra être utile, indispensable à une vie d'homme.

Jean de Ganay préside aux funérailles. Son visage est pâle, ses yeux rouges et secs. Il ne pleure pas, le bon jeune homme. Mais quels efforts il fait pour arrêter les larmes brûlant sous sa paupière! Sensibilité serait faiblesse dans la circonstance; il le sait et il impose silence aux émotions qui brisent son âme.

—Allons, amis, dit-il, hâtons-nous d'accomplir ce funèbre devoir, et profitons du jusan pour mettre en sûreté tous les objets que nous a apportés la marée haute.

—Philippe!

Le Maléficieux s'approcha respectueusement.

—A-t-on retrouvé le corps du capitaine on de quelqu'un de ses officiers!

—Non, messire, répondit le matelot, en branlant la tête.

—Pensez-vous qu'ils aient échappé au naufrage?

—Échappé au naufrage, messire! s'écria Philippe avec une surprise qui équivalait à la plus énergique négation.

Il est singulier pourtant, murmura le vicomte, que les flots de la mer aient rejeté les restes de la plupart des routiers qui étaient à bord de l'Érable, sans en rendre un seul de l'équipage; c'est singulier! c'est singulier!

—N'accusons pas ceux qui ne sont plus, dit le Maléficieux, à mi-voix; mais j'ai vu ce que j'ai vu. Tantôt, si je ne me trompe, nous aurons basse mer; alors, si vous le voulez, messire, nous éclaircirons ce mystère.

—Comment cela?

Le matelot indiqua du doigt la ligne rouge que l'Érable traçait à la surface de l'Atlantique.

—Eh bien? dit Jean.

—Avec un radeau, je me charge d'aller là; et, si les murs ne parlent pas, peut-être les planches parleront-elles.

—Je comprends, répliqua l'écuyer songeur.

L'inhumation étant terminée, les bannis se mirent à genoux sur le bord de la fosse, et l'ex-mousquetaire entonna les prières des morts: le reste de la bande donna les répons, sans remarquer que le vicomte ne s'était point prosterné, à son exemple.

Après cet office funéraire, solennel par cela même qu'il était simple, que les oraisons partaient du coeur et non pas seulement de la bouche; solennel par cela même qu'il avait lieu à la face du ciel et non sous les lambris dorés des basiliques, on planta temporairement une croix de bois en tête du charnier, et l'on transféra au camp tous les débris du bâtiment amoncelés sur la plage.

Ce travail fut surveillé par les quatre matelots, et un poste, composé d'hommes sûrs, eut mission de faire bonne garde autour des divers objets.

Le vicomte avait jugé avec raison ces précaution nécessaires pour empêcher le gaspillage d'effets précieux, quelle que fût leur nature, et prévenir des querelles et des pertes de temps. Les condamnés étaient sous l'empire d'une sombre mélancolie; mais peu à peu leur naturel jovial et léger reprit le dessus. Après tout, ils allaient tirer parti du naufrage de l'Érable, et comme l'égoïsme domine les autres sentiments de l'homme, insensiblement des plaisanteries et des éclats de rire déridèrent les fronts moroses.

Nabot et Brise-tout, son plastron, ouvrirent le feu.

Ce dernier, debout devant une tonne énorme, assise sur son fond, essayait de l'étreindre dans ses bras pour l'emporter, mais la tonne plus lourde qu'il n'était fort, défiait ses tentatives et le géant jurait, piétinait et se démenait autour avec une colère vraiment comique.

Ohé, maître Grosbec, cria le Nabot, auriez-vous pas d'aventure une grue?

—Une grue! et pourquoi faire, répliqua l'ex-lansquenet occupé à tirer une longue pièce de bois. Ventre de biche! si grue j'avais en main, bien vite grue j'aurais au pot et grue sous la dent.

—Ouais! dit le nain en ricanant, c'est un pied de chèvre que je te demande, monsieur le marquis du ventre creux.

—Un pied de chèvre! pied de diable même je rongerais, riposta l'autre.

—Mange donc un morceau du tien et gardes-en pour demain, mon vertueux affamé. Mais alors, pour l'amour de la très-sainte engeance titanesque, viens ça, brave soudard, en aide à un pauvret; qui se meurt à la peine.

—Qu'y a-t-il? dit Grosbec, en tournant les yeux du côté du Nabot.

—Vois, repartit effrontément celui-ci, mon affectueux ami, François Rivet, mâle de belle allure et de hautes espérances, qui se tue pour ne rien faire.

Brise-tout leva la tête et chercha infructueusement à croiser ses gros bras courts sur sa poitrine.

—Serait-ce une nouvelle arête qui te raclerait la gorge, doux François de mon coeur? dit le Nabot d'un ton comique.

—Une arête! bougonna le colosse, dont ce souvenir hérissa les cheveux et la barbe; une arête, je t'en fabriquerai une quelque jour, qui te fera passer le goût du pain, marmouset.

—Pour cela, ce sera pas malaisé, aimable Brise-tout. Onc, mon palais ne se souilla au contact de ce grossier aliment. D'ailleurs, ça ne te guérirait pas de ton arête.

—Encore!

—Et moi je puis t'en guérir, comme de l'autre; tu sais, je fus ton généreux Esculape.

—Voilà pour tes honoraires, vilain museau de singe, clama François Rivet, en ramassant une poignée de galets et la lançant au malin enfant qui se renversa sur le sable pour éviter l'atteinte des projectiles.

—Ce n'est pas digne de votre noblesse ça, mon gentilhomme de la monstruosité, dit-il sans quitter la position horizontale. Puis s'accroupissant sur les talons:

—Je vous fais un pari, M. Rivet: je gage ma portion de dîner contre la vôtre que je mènerai à vingt pas du lieu où elle est cette tonne que vous ne parvenez pas à bouger de place.

—Faquin manqué! nasilla Grosbec, en abaissant ses regards sur la tonne à Nabot.

—Eh bien! vous allez voir, dit Nabot, et rira bien qui rira le dernier, savants docteurs.

Il bondit agilement sur ses petites jambes fuselées et courut à la tonne qui le dépassait d'une demi-toise en élévation.

La mer l'avait juchée, pour ainsi dire, au faîte d'un môle de sable, derrière lequel la côte fuyait en pente douce. Nabot incrusta d'abord dans le gravier, au pied de la barrique, une planche mince provenant de l'Érable; puis, armé d'un long bâton, il mina le sol mouvant sous le tonneau. Le résultat de cette opération ne se fit pas longtemps attendre. Bientôt la futaille péchant à sa base, pencha, vacilla une seconde, s'abattit transversalement avec un clapotis sourd sur l'éclisse et roula sur le plan incliné devant elle. L'élan une fois imprimé l'énorme cylindre poursuivit rapidement sa course au delà du but déterminé par les termes du pari, tandis que l'ex-lansquenet se mordait les lèvres, en cherchant une pointe pour la tremper dans le venin de son dépit et la décocher au vainqueur, et tandis que Brise-tout s'écriait avec une stupéfaction naïve:

—Ventremahom! si l'âme de Lucifer n'est pas logée dans le corps de ce gringalet-là, je veux que mon bon ange gardien m'abandonne sur-le-champ!

VIII

L'ÉRABLE

Par un bonheur inespéré, une grande quantité d'outils de charpentier et de forgeron se trouvaient au nombre des objets arrachés au naufrage de l'Érable. L'inventaire de ces objets amena aussi la découverte de plusieurs armes et de quelques barils renfermant des semences et graines de diverses espèces.

Le Maléficieux se mit aussitôt en devoir de construire un radeau, avec lequel il se proposait de conduire Jean de Ganay vers la carcasse du navire échoué. L'esquif terminé, tant bien que mal, tous deux le poussèrent à flots; et le vicomte ayant chargé les trois autres matelots de veiller pendant son absence, Philippe Francoeur et lui montèrent sur l'embarcation et se dirigèrent à l'aviron du côté de l'épave.

En dix minutes le vicomte et le Maléficieux y arrivèrent.

Ce fut avec un profond serrement de coeur que Jean s'approcha du vaisseau où il avait vu embarquer et périr tant de braves gens parmi lesquels, au moment du départ, on comptait plusieurs rejetons des plus illustres familles de France. Mais quand après avoir attaché leur radeau à la joue de tribord de l'Érable, ils commencèrent à se hisser sur le pont, l'écuyer était si vivement ému qu'il fut obligé de recourir à l'aide du matelot pour effectuer son ascension.

Philippe Francoeur lui-même, tout endurci qu'il fût par une longue vie de périls, avait les larmes aux yeux en posant le pied sur le gaillard d'avant.

—Pauvres diables! murmura-t-il; ils ont payé bien cher leur révolte!

—Que dites-vous? demanda le vicomte.

—Hélas! messire; les soupçons que j'avais conçus hier soir se confirment. Il y a eu une émeute à bord et c'est à elle probablement qu'il faut attribuer la perte de l'Érable. Voyez!

En prononçant ce mot, le Maléficieux étendit la main et indiqua du doigt à Jean de Ganay le cadavre d'un homme lié à des boulons de fer, sous l'accastillage.

—Le capitaine! s'écria Jean reconnaissant l'uniforme que portait le cadavre.

—Oui, dit Philippe d'une voix émue en se découvrant. Les misérables, ils l'auront assassiné!

—Pauvre capitaine! reprit le vicomte. Mais, grand Dieu! que s'est-il donc passé ici?

—On s'est insurgé, répliqua le matelot. Les rebelles auront été les plus forts, ils auront tué les officiers, garrotté le commandant et abandonné le vaisseau à la merci de l'Océan.

—Transportons ce corps sur l'île, dit Jean. Nous lui donnerons la sépulture.

—Pardon, messire, objecta respectueusement Philippe Francoeur; nous n'avons guère de temps à dépenser. L'Érable est tout disloqué. Le retour de la marée achèvera de le mettre en pièces. Il vaudrait mieux s'emparer des effets précieux qui peuvent se trouver dans les cabanes, non encore submergées.

L'avis était bon à suivre; aussi, l'écuyer y répondit-il par un signe de tête affirmatif. Laissant donc la malheureuse victime du drame probable, ils entrèrent dans le château d'arrière. Partout régnait un affreux désordre. Quoique la mer eût balayé et lavé en grande partie le traces de la révolte, on sentait immédiatement qu'elle avait dû être affreuse. Des débris de vaisselles, d'armes, de poteries; des tonnes défoncées à coups de hache; des lambeaux de vêtements; des fragments de meubles, disaient assez que les mutins, après avoir massacré l'équipage, s'étaient livrés à une dégoûtante débauche et que la mort les avait surpris au sein de l'orgie.

—Insensés! dit Jean de Ganay d'un ton douloureux: ils ont cruellement expié leurs forfaits. Puisse le Seigneur qui les a punis sur cette terre leur pardonner là-haut!

—Ne les plaignez pas, messire, repartit le matelot brusquement; ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient.

—Les Saintes Écritures nous apprennent qu'il faut pardonner à ceux qui ne sont plus, dit le vicomte avec une pieuse sévérité. Qui de nous peut répondre qu'il restera innocent devant Dieu? Mais dites-moi, comment se fait-il qu'à l'exception du capitaine nous ne trouvions aucun vestige des officiers qui étaient à bord?

—Ils les auront ou enfermés dans la cale ou jetés à la mer.

A cet instant un frémissement courut dans la charpente du navire qui oscilla sur lui-même.

—Hâtons-nous, messire! s'écria le Maléficieux.

—Hâtons-nous?

—Oui, l'épave de l'Érable menace de se démembrer entièrement.

—Partons alors, car je ne vois rien ici…

—Dans la chambre du capitaine, peut-être…

—Vous avez raison.

Jean pénétra à travers des amas de lambris dans une petite pièce et, d'un coup d'oeil, s'assura qu'elle ne renfermait qu'une malle défoncée. Il allait s'éloigner, quand le matelot qui avait fouillé la malle le rappela en lui disant qu'elle était à double boîte. Et, plongeant la main dans la caisse, il retira un coffret qu'il remit au vicomte. Le vicomte le prit, l'examina avec une sorte de satisfaction curieuse et dit à Philippe:

—Sans doute l'entrepont est entièrement submergé?

—Entièrement, messire, jusqu'à la lisse de gabari.

—Alors regagnons le rivage et emportons le corps du capitaine. Je veux qu'on lui rende les honneurs funèbres.

Philippe Francoeur poussait à l'excès le sentiment de l'obéissance à ses chefs. Bien qu'il ne goûtât pas l'idée d'ensevelir le capitaine, autre part que dans la tombe qui se fermait sur le squelette de l'Érable, il s'abstint de toute observation; et, saisissant un tronçon de sabre, il coupa les liens qui fixaient le cadavre aux oeuvres mortes. Ensuite il s'agenouilla, le chargea sur ses épaules, et dit au vicomte qui l'avait regardé faire, les bras croisés, la tête mélancoliquement inclinée sur la poitrine:

—Maintenant, si vous daignez m'en croire, messire, nous ne resterons pas une minute de plus ici. Entendez-vous ces craquements dans l'intérieur du navire?

Le conseil arrivait à point. Ébranlée par les terribles secousses qu'elle avait reçues, et incapable d'une plus longue résistance, la carène de l'Érable se disjoignait au retour de la marée, et déjà les eaux s'engouffraient avec fracas dans les ouvertures béantes qu'elle offrait à leur irruption.

D'un bond, Jean de Ganay fut sur le radeau. Malgré le poids de son fardeau, le Maléficieux voulut aussi sauter, mais soit qu'il eût mal calculé la distance, soit que sa charge fût trop lourde, il tomba à la mer.

Le vicomte poussa un cri.

—Larguez l'amarre! pour l'amour du ciel, larguez l'amarre, messire! lui dit le matelot en reparaissant à la surface.

L'écuyer obéit machinalement, et presque aussitôt la, carcasse du bâtiment naufragé se morcela en une multitude de fragments qui devinrent le jouet des flots.

Philippe Francoeur n'avait pas lâché le corps du capitaine. D'une main, il le traînait avec lui; de l'autre, il nageait vigoureusement vers le radeau. Quand il l'eut atteint, se cramponnant à l'une des pièces de bois qui étaient entrées dans sa structure, il essaya de s'y placer à califourchon, avec son faix, mais cela était au-dessus de ses forces.

—Abandonnez ce cadavre, lui dit Jean de Ganay.

Le matelot laissa aller la masse inerte, qui surnagea quelques secondes et disparut dans l'abîme sans fond.

Telle qu'une fournaise ardente allumée aux confins de l'horizon, le soleil embrasait de teintes rouges les plaines de l'île de Sable, lorsque Jean de Ganay et le Maléficieux rejoignirent leurs compagnons, qui les attendaient impatiemment le long du rivage.

IX

LE COFFRET

Pendant ce temps, les routiers n'étaient pas restés inactifs. Dirigés par les trois matelots, ils avaient réparé leurs tentes et construit pour le vicomte de Ganay une sorte de pavillon, grossier, il est vrai, mais fort confortable, vu la dureté des circonstances. Jean trouva dans son coeur quelques bonnes paroles pour les remercier de cette attention, à laquelle il ne s'attendait pas.

Après le souper en commun, notre héros se retira dans sa nouvelle demeure, suivi du Maléficieux, qu'il considérait dès lors plutôt comme un ami que comme un vassal.

L'infortune a cela de bon qu'elle rapproche les caractères les plus opposés, égalise les conditions les plus diverses et nivelle les classes les plus distinctes. Autant la richesse et le bonheur creusent de démarcations entre les individus, autant la misère et le malheur tendent à combler l'abîme qui les sépare. «La douleur, a dit l'abbé Constant, est la fatigue de l'humanité au progrès.» Cette idée profonde et juste appuie celles que nous venons d'exprimer.—Pour que l'humanité marche rapidement dans la voie de la perfection, il faut détruire les préjugés séculaires, éteindre ce tison de haines allumé par la division des castes, réunir dans un ensemble harmonieux toutes tes fractions éparses d'une société, équilibrer ses forces; et, pour cela, il faut aussi que les membres de cette société souffrent, que les mieux partagés aient besoin de ceux qu'on nomme les déshérités! Rarement, ceux-ci peuvent s'élever d'un coup, mais toujours ceux-là peuvent descendre. Comme d'ordinaire les facultés morales sont plus développées chez les premiers que chez les derniers, leur sensibilité est plus grande. Quand ils pâtissent d'un mal, ils pâtissent doublement, en comparaison des autres. C'est pourquoi ils les appellent ou vont à eux car nous cherchons toujours à nous décharger du poids de nos afflictions sur ceux qui nous semblent plus forts que nous et même à les étayer avec l'indifférence d'autrui…

Brisé de lassitude, Philippe Francoeur, aussitôt entré dans le pavillon, s'étendit en un coin et s'endormit. Le vicomte était abattu; mais son esprit, travaillé par la variété des émotions qu'il avait éprouvées depuis deux jours, ne lui permit pas de livrer immédiatement son corps au repos.

Le Maléficieux bourdonnait toujours son sommeil sonore et régulier. En s'arrêtant pour contempler son visage calme et ouvert, qui reflétait une âme tranquille, Jean aperçut la cassette qu'il avait rapportée de l'Érable et déposée sous la tente, à son arrivée. Autant par curiosité que pour faire diversion à sa mélancolie, il prit cette cassette, s'approcha d'une torche et se mit à l'examiner. C'est une simple boîte de palissandre, incrustée d'argent et portant, ciselées en relief, sur une plaque, deux initiales entrelacées.

—Ce coffret appartenait au capitaine de l'Érable, M. de Pentoêk murmura l'écuyer à la vue du chiffre que surmontait une couronne de comte. Il est bien léger! Que peut-il contenir? ajouta-t-il en soupesant l'objet dans sa main; des papiers, sans doute. Peut-être y trouverais-je des renseignements sur les premiers actes du drame…

D'un autre côté, s'il renfermait des choses privées… je les brûlerai ou je conserverai le tout pour le rendre à sa famille, si jamais…

Un long soupir termina la phrase du jeune homme; il reprit, après quelques minutes de recueillement:

—Oui, mon devoir est d'ouvrir ce coffret; l'honneur et la délicatesse ne sauraient s'en offenser.

Mais l'ouverture de la cassette n'était pas affaire aisée; le vicomte y perdait son temps et ses peines, quand le bruit qu'il faisait en essayant de forcer la serrure éveilla Philippe Francoeur. Saisissant du premier coup d'oeil l'intention du vicomte, il lui dit:

—Pardon, messire, mais si vous voulez me confier cette boîte, je crois savoir le secret pour l'ouvrir.

—Vous, Philippe! et comment cela? fit le jeune homme en souriant.

—Oh! je me connais en serrurerie, messire. Mon père était arquebusier, et, quand j'étais jeune,—un bon temps que celui-là!—il m'exerçait au métier.

—Alors, essayez, mais je crains bien que vous n'en veniez pas à bout, dit Jean de Ganay, en lui tendant la cassette.

Le Maléficieux la prit, l'examina attentivement, la tourna dans ses doigts pendant près d'un quart d'heure, et déjà l'écuyer riait de ses vains efforts, lorsque, tout à coup, Philippe s'écria avec joie:

—Ah! j'y suis!

—Vraiment! exclama Jean de Ganay, d'un ton à demi incrédule.

—Tenez, messire, répliqua triomphalement Francoeur.

—Voyons, dit le premier, en s'approchant du matelot qui, ayant, à force de fureter, fini par apercevoir un petit bouton presque imperceptible au milieu des incrustations du coffret, le pressait avec le pouce.

—Eh bien? demanda Jean.

—Eh bien, j'y suis, messire. Voici votre cassette ouverte.

Au même moment, le couvert, mû par un ressort intérieur, se souleva brusquement.

—Donne! dit le vicomte d'une voix émue.

François lui rendit la boîte et s'éloigna discrètement à quelques pas.

Jean de Ganay courut à la table et regarda dans le coffret. D'abord, il ne trouva que des papiers jaunis qu'il retira. C'étaient des parchemins, puis des lettres qu'on avait dû lire et relire bien des fois, à en juger par l'usé des plis et les taches dont elles étaient maculées. Le vicomte se demanda s'il les lirait à son tour. Il hésitait. Mais l'adresse de l'une d'elles attira son attention, en lui rappelant le nom de la famille des de la Roche, dans laquelle il devait entrer. Mettant alors de côté ses scrupules, il ouvrit la lettre, la parcourut en entier avec une avidité fiévreuse, puis dévora de même toutes les autres. Dans son maintien, dans les exclamations qui lui échappaient, de moment en moment, on pouvait voir que le jeune homme était surpris jusqu'à la stupéfaction.

Après avoir fini, il se promena rapidement dans la chambre; ensuite, il revint au coffret, y plongea la main, comme pour chercher d'autres papiers, et ramena un médaillon richement monté en or et en pierreries. Ce médaillon contenait un portrait. A peine Jean l'eut-il aperçu qu'il poussa un cri.

—Comme elle est belle!

—Et un moment après, il ajouta avec émotion:

—Pauvre Guyonne de la Roche! si noble, si charmante, si malheureuse!

C'était, en effet, une belle et noble femme qu'il avait sous les yeux. De grande prestance, elle avait cet air digne et imposant particulier aux vieilles familles. Ses traits étaient fins, mais nettement dessinés. Ses cheveux noirs, ses yeux bleus et l'expression mélancolique de sa bouche imprimaient à sa physionomie un caractère sympathique. Vêtue à la mode du temps de Charles IX, elle portait une robe de taffetas montante, avec fraise de dentelle, et chaperon de velours. Tout en elle respirait l'élégance alliée à la simplicité, la douleur à la résignation.

Sous le portrait était gravé le millésime 1573.

Jean de Ganay la contempla longuement. Il semblait qu'il ne pût se rassasier de ce tableau. Parfois, il se frappait le front, et paraissait chercher à rassembler des souvenirs fugitifs ou indécis et murmurait:

—C'est singulier!… je connais quelqu'un qui ressemble à s'y méprendre à cette personne… Ce n'est pas la mère de Laure de Kerskoên; non, elle était plus grêle, plus délicate. Qui est-ce donc? Pourtant, j'ai vu cette tête quelque part, et il n'y a pas longtemps… Mais où…? où…?

Reprenant le portrait, il le considéra encore avec un redoublement de fixité, enfouit sa tête dans ses mains pour réfléchir, et, par mégarde, laissa échapper le médaillon.

Philippe, qui l'observait silencieusement, se précipita pour ramasser l'objet, sur lequel, en le présentant au vicomte, il jeta un coup d'oeil qui lui arracha une exclamation.

—N'est-ce pas qu'elle est bien belle? dit celui-ci, répondant à ses propres pensées.

—Belle, messire! mais on dirait que c'est Yvon, répondit le matelot.

—Yvon! cet exilé!… Ah! j'y suis, repartit Jean de Ganay, comme un homme qui vient de retrouver le fil d'une idée vainement et longtemps cherchée.

—N'est-ce pas, messire?

—Oui, en effet, il y a de la ressemblance… une ressemblance frappante… C'est vraiment extraordinaire! Plus je le regarde et plus j'en suis saisi… On dirait que cette dame fut sa mère, et si ce jeune homme était une fille…

—Eh! pourquoi pas, messire? dit le matelot d'un air fin.

—Que dites-vous, Philippe?

—Eh! messire j'ai le flair bon, et je gagerais dix ans de ma vie contre rien que notre Yvon ferait meilleure figure sous une cornette que sous un casque.

—Ah! bah! folie, rêve, de mon imagination! s'écria le vicomte en faisant signe à Philippe de se coucher.

Celui-ci s'étendit sur son lit, où il ne tarda pas à se rendormir.

Jean de Ganay aurait bien voulu l'imiter; mais, malgré lui, il était en proie à mille préoccupations, et il ne put fermer l'oeil pendant, le reste de la nuit.

X

MYSTÉRIEUX

Deux nuits d'insomnie, jointes aux incessantes fatigues morales et physiques essuyées depuis son débarquement sur l'île de Sable, avaient considérablement abattu le vicomte de Ganay. Le sommeil réclamait impérieusement ses droits. Néanmoins, depuis la lecture des papiers trouvés dans le coffret, l'esprit du jeune homme était agité d'une idée si brûlante, que, repoussant les désirs de la nature, il éveilla dès l'aurore Maléficieux et lui dit:

—Philippe, je crois qu'il nous faut recommencer nos explorations. Le retour du Castor est incertain. Quoique le naufrage de l'Érable nous ait fourni quelques provisions, il serait imprudent de les consommer avant de nous être assurés que nous pourrons nous en procurer de nouvelles! Le littoral de la mer n'est point propre à la culture. Comme moi, vous avez sans doute remarqué que les bords du lac, où nous nous sommes déjà rendus, paraissent fertiles. Il serait donc urgent, à mon avis, d'y retourner au plus tôt et d'essayer d'en labourer une partie. Qu'en pensez-vous?

Le matelot réfléchit quelques instants et il répliqua:

—Votre opinion, messire, me paraît judicieuse. Autant que j'aie pu voir, le gibier n'abonde pas sur l'île, quoi qu'en ait dit ce satané…

Arrêté par un regard sévère de l'écuyer, il se reprit:

—Je veux dire le pilote Chedotel. Tenez, messire, je ne sais pas si je me trompe, mais ce diable de marin…

Un nouveau regard expressif lui coupa la parole.

—Passons! dit brièvement le vicomte.

—Enfin, continua Philippe Francoeur avec obstination, ce Chedotel, voyez-vous, messire, il m'avait toujours fait l'effet d'un loup-cervier, oui bien, par… Pour revenir à l'affaire en question, je l'envisage, comme vous, messire. Il y a plus de corbeaux que de bécasses ici, et plus de grains de sable que de lièvres. La pêche ne donnera pas longtemps.

—Alors, il faut se mettre à l'oeuvre au plus vite.

—Au plus vite, messire. Dans ce pays, c'est comme dans la
Nouvelle-France, la saison n'attend pas.

—Voici mon projet, dit Jean. Nous laisserons ici dix hommes; ils seront chargés de terminer les tentes, de préparer la nourriture et de veiller au camp. Avec les autres, j'irai commencer les travaux.

—Mais des instruments? objecta Philippe.

—Des instruments, c'est vrai! répondit le vicomte en se frappant le front, des instruments! nous n'en avons pas… à moins…

Un éclair d'espérance illumina son visage.

—Appelez Pierre!

Pierre était un des trois matelots qui avaient été préposés à la garde des caisses laissées par la mer sur la grève après l'engloutissement de l'Érable et transportées depuis, comme nous l'avons dit, au camp des bannis.

Il accourut.

C'était un homme de moyenne taille, à la mine basse et sournoise,—un de ces êtres qui durent inspirer à Shakespeare son type de Caliban, surnom dont on l'avait affublé.

—Que renferment les coffres? demanda Jean de Ganay.

—Des farines et des graines avariées.

—Il y a aussi des instruments?

—Oui, messire, les outils du charpentier.

—Est-ce tout?

—Des pelles et des pioches!

—Ah! exclama l'écuyer, comme s'il eût été soulagé d'un grand poids.

Une caisse contenait des armes, deux barils de poudre. Mais Caliban s'était bien gardé de faire part de cette circonstance au vicomte. Il avait même enfoui, de ses propres mains, et durant la nuit précédente, à l'insu de tous ses compagnons, la caisse d'armes et un des barils de poudre.

Caliban avait ses desseins.

—C'est bien, lui dit l'écuyer; tu peux sortir.

Le matelot salua humblement et se retira en jetant à la dérobée au vicomte un regard plein d'une jalousie haineuse.

—Le ciel exauce mes voeux, oh! béni soit-il! murmura dévotieusement de
Ganay quand Caliban fut parti.

—Philippe!

Le Maléficieux qui, par respect, s'était tenu à l'écart, se rapprocha.

—Vous demeurerez ici, et en mon absence, vous commanderez. Mieux que tout autre vous êtes capable de remplir ce devoir. Si la Providence permettait que le Castor revînt, vous me feriez prévenir immédiatement. Je compte sur Votre dévouement.

Francoeur s'inclina.

—Peut-être, poursuivit Jean, ne retournerai-je que dans quelques jours. Chaque matin, envoyez-moi un courrier avec un rapport de la situation! je vous transmettrai mes ordres par lui.

Bien qu'il lui en coûtât de ne pas accompagner dans cette entreprise le seigneur de Ganay, pour lequel il avait conçu une sorte de vénération, Philippe Francoeur répondit:

—Oui, messire.

—Et, ajouta encore le Bourguignon, en désignant au matelot le coffret dont il avait extrait les papiers, sans en enlever le portrait, et vous aurez soin de cette cassette. Je vous la confie.

Il n'en dit pas davantage; mais le ton de ses paroles, le geste qui les accentua, équivalaient, à une injonction.

—Elle ne me quittera ni le jour, ni la nuit, répondit le Maléficieux, en se découvrant.

—Merci, Philippe, s'écria le vicomte, tendant au matelot, une main que celui-ci n'osa d'abord toucher, mais qu'il serra avec chaleur, et en se mettant à genoux, quand de Ganay lui eut dit:

—Quoi, Philippe, refuserez-vous de me donner un signe d'amitié?

Les préparatifs de l'expédition furent promptement terminés. Ceux des routiers qui étaient malades ou peu robustes furent laissés au camp, et les autres, munis de vivres, instruments aratoires, haches et cognées, se mirent gaiement en marche.

Un mousquet sur l'épaule, le vicomte Jean de Ganay s'avançait en tête de la colonne.

Dans les rangs, on chantait, on riait, on causait. L'infatigable Nabot tarabustait son bon ami Brise-tout, qui jurait, tempêtait, menaçait. L'ex-lansquenet essayait d'adapter à un air impossible une tentative de bardit, non moins impossible; enfin, malgré la tristesse du temps nébuleux et humide, la troupe paraissait presque satisfaite de son sort.

Seul, Jean de Ganay ne partageait point la loquacité générale. Il réfléchissait. Le vicomte semblait s'être rattaché à la vie. Dans ses yeux animés, on lisait je ne sais quoi de mystérieux comme le titre de certains livres. Sans doute, Jean n'était pas un esprit vulgaire. Si singulière, si critique que fût sa situation au milieu de cette bande de routiers dissolus et forcenés quand la passion les enflammait, il n'avait point encore faibli. Mais pourtant, il eût été naturel que le découragement amollît son énergie et couvrît son front. Pourquoi donc alors, une anxiété fiévreuse empourprait-elle ses joues? pourquoi ce feu dans ses prunelles? pourquoi ces regards pénétrants de côté et d'autre, ces pas tantôt lents, tantôt précipités? pourquoi ces mouvements brusques, cette incertitude? Quelles émotions le peignaient! qu'attendait-il? que désirait-il? que redoutait-il?