XI
DÉCOUVERTS
Tout à coup, l'ex-lansquenet s'interrompit au beau milieu d'une gamme chromatique du plus bel effet, et courant de la queue à la tête de la colonne:
—Pardon, monseigneur, dit-il en abordant Jean de Ganay.
—Qu'y a-t-il? demanda un peu brusquement le vicomte, fâché d'être troublé dans sa rêverie.
—Regardez, s'il vous plaît, messire, répondit Grosbec; là, dans la direction de mon doigt…
La troupe s'était arrêtée et faisait silence.
—Je ne vois rien, repartit l'écuyer.
—Il vient de se cacher derrière ce gros buisson; mais il ne tardera pas à reparaître… Tenez, voyez-vous, maintenant?…
—Bien, dit Jean, lui ordonnant de se taire, par un geste de la main gauche, tandis que de la droite, il apprêtait son mousquet.
On distinguait parfaitement, à cinquante pas de distance, un animal qui paissait le gazon.
L'écuyer l'ajusta et fit feu. Le quadrupède bondit sur les quatre pattes, en poussant un bêlement et retomba sur le tapis de mousse. Il était mort.
—Un mouton! c'est un mouton, s'écria triomphalement un des routiers, qui aussitôt après s'était élancé pour saisir le gibier que venait d'abattre Jean de Ganay.
Le routier ne se trompait pas; c'était un mouton et un mouton de magnifique espèce.
On comprend le cri de joie que souleva cette découverte. Jamais dépouilles opimes rapportées par un conquérant ne furent plus fêtées que le cadavre du pauvre membre de la race ovine.
Évidemment il ne devait pas être, il n'était pas seul. L'un prétendit avoir remarqué des traces de nombreux troupeaux; l'autre assura qu'il en avait vu plusieurs fuyant à travers les broussailles, mais que, craignant de leurrer ses compagnons d'une fausse espérance, il n'avait osé en parler. Enfin, ce fut un déluge de paroles au milieu desquelles se heurtaient les assertions les plus saugrenues, les hypothèses les plus incroyables.
Jean de Ganay ne savait trop que penser, quoique son contentement égalât, s'il ne surpassait, l'allégresse bruyante de ses subordonnés. Une crainte atroce cessait de mordre son esprit;—puisque l'île renfermait des moutons, ils ne risquaient plus de mourir de faim.
—Ventre et corne, faut allumer du feu et manger la bête! s'écria
Brise-tout, en caressant de la langue sa barbe rousse.
—Un moment! riposta Nabot, sautant sur le dos du colosse; un moment, mon ami, monsieur Galimâfré; il nous faut est fort bon, mais je vous ai gagne votre ration de déjeuner et par conséquent…
Le nain ne put achever sa phrase, Brise-tout, usant de la facilité qu'il avait de faire jouer sa tête sur son cou comme un pivot, avait tourné son épouvantable visage en arrière, et empoigné l'épaule du malheureux imprudent entre ses mâchoires. Celui-ci lâcha un cri aigu: il aurait culbuté à la renverse, si Brise-tout, le tenant toujours avec les dents par l'omoplate, ne l'eût apporté devant lui, comme il eût fait d'un fétu de paille, et, nonobstant les efforts du petit homme pour se débarrasser de la douloureuse étreinte, nonobstant les coups de poings qu'il lui assénait, balance une demi-minute en l'air et finalement déposé à califourchon sur le dos du mouton.
Cet incident causa une hilarité générale, qui gagna même le vicomte Jean de Ganay, malgré la gravité que lui commandait son rang. Une fois délivré des serres de son terrible ennemi, pour échapper aux huées dont, à son tour, il était devenu l'objet, Nabot courut digérer son dépit et les brûlures de sa morsure derrière le cercle des routiers.
—En avant! dit l'écuyer. Que l'un de vous se charge de cet animal. Nous le dépècerons et le ferons rôtir sur le bord du lac.
Puis il rechargea son mousquet, et la petite troupe reprit sa marche.
Le soleil se dégageait des humides vapeurs qui avaient voilé ses rayons, quand on arriva au terme du voyage. Toutes chargées des perles du matin, les rives du lac reflétaient entre les brins d'herbes des millions de diamants, éclairées qu'elles étaient par les premiers feux de l'astre du jour. Vraiment, ce site, surtout après qu'on avait parcouru les landes arides qui le précédaient, portait un cachet féerique; c'était comme l'oasis au sein du désert.
Diaphanes et ridées par le souffle d'une brise capricieuse, les eaux du lac miraient la tremblante image des oseraies qui lui formaient une ceinture d'émeraudes. Des poissons, aux écailles étincelantes sautillaient à travers les larges feuilles de nénuphar pour happer les moucherons dont les essaims, semblables à des atomes, tournoyaient au-dessus des ondes. L'air était imprégné de senteurs parfumées, et pour ajouter aux charmes du paysage, tandis que des hirondelles, au svelte corsage, à la noire envergure, se croisant en tous sens, rasaient la vague de leurs ailes légères, abrités dans les buissons circonvoisins, quelques oiseaux chanteurs disaient leur romance d'amour.
Cette puissance hâtive de végétation qui, en cinq ou six jours, dans l'Amérique septentrionale, brode la mantille des campagnes, tisse le parasol des arbres, avait tellement transformé ces lieux que Jean de Ganay se refusait presque à les reconnaître.
Après quelques instants de repos, le vicomte, ayant donné l'ordre de préparer le déjeuner, manda près de lui Grosbec.
—Tu vas m'accompagner, lui dit-il. Munis-toi d'une hache.
—Oui, monseigneur, répondit l'ex-lansquenet.
Puis, ils longèrent les bords du lac, du côté de la hutte que Jean de Ganay avait aperçue lors de sa première excursion. Ils ne tardèrent point à atteindre le fourré au delà duquel elle s'élevait. L'écuyer, avant d'aller plus loin, renouvela l'amorce de son arme, et enjoignant à Grosbec d'être sur ses gardes, s'avança d'un pas discret à travers le bois.
—Oh! exclama soudain l'ex-lansquenet, découvrant la cabane. Qu'est-ce?
—Chut! fit son guide, en redoublant de précautions.
Le zéphyr caressait la cime des arbres avec un doux frémissement, un ruisseau mêlait sa voix argentine au murmure de l'air. Aucun autre bruit ne se faisait entendre.
Une main sur la garde de son épée, l'autre à la platine de son mousqueton, le vicomte arriva jusqu'à la porte de la hutte. Cette porte était grande ouverte; de Ganay entra bravement. Nulle fenêtre n'éclairait l'intérieur du réduit. D'abord, l'écuyer se trouva enveloppé dans des ombres épaisses; mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumant à l'obscurité perçurent les objets qui l'entouraient. C'étaient, pour la plupart, de grossiers instruments de pêche, des vaisseaux de bois, des ferrures rouillées pendues à la muraille d'argile, et, au centre de la cabane qui semblait fuir sous terre, quatre pierres noircies, sur lesquelles, par une ouverture pratiquée dans le toit, filtrait un rayon de soleil, composaient le foyer.
Jean de Ganay s'abandonnait à la surprise, lorsque le son d'une respiration agitée l'avertit qu'il n'était pas seul dans la cabane. Attachant ses regards vers l'endroit d'où partait ce son, il discerna une personne étendue sur un lit d branchages.
—Sois vigilant, dit-il à Grosbec qui était resté à la porte.
Ensuite il s'approcha du lit en toussant fortement. L'individu endormi s'éveilla.
—Je souffre! dit-il d'une voix faible.
—Qui êtes-vous? interrogea le vicomte.
—Ah! monseigneur de Ganay! s'écria l'autre, essayant de se mettre sur son séant.
—Serait-ce vous, Yvon?
—Oui, monseigneur! O ciel! quel bonheur! ma sainte patronne a donc exaucé mes ardentes prières!
—Mais, comment?… Que faites-vous ici?
—Monseigneur! oh, que je suis heureuse…, disait Guyonne, folle de joie et oubliant son rôle.
—Enfin!…
La jeune fille couvrait de baisers la main de l'écuyer.
—Enfin? reprit-il, quand elle se fut un peu calmée.
—Oui, monseigneur… Que Dieu est bon de m'avoir accordé la faveur!…
—Parlez, Yvon, dit Jean de Ganay, d'un ton un peu sévère.
Puis il ajouta plus doucement:
—Que vous est-il survenu?
—Messire, répondit Guyonne, au retour de l'excursion dans l'île, étant demeurée en arrière, j'ai voulu accélérer la marche pour vous rejoindre. Mais en courant, mon pied glissa, je tombai et me cassai la jambe.
—Vous vous êtes cassé la jambe? s'écria Jean avec une vive sympathie.
—Hélas! messire! répondit naïvement Guyonne, j'avais sans doute offensé le Seigneur. Que sa sainte volonté soit faite!
Mais cette cabane!…
—Je passai la nuit sur le lieu de ma chute, incapable de faire un mouvement, et je me résignais à mourir de douleur et de faim, quand le matin je vis venir un être étrange, qui me parut un démon. Croyant que c'était la mort, je me résignais à demander pardon à Dieu de mes péchés; mais lui, dès qu'il m'aperçut, il se cacha, puis revint lentement, se cacha de nouveau, revint une troisième fois, avançant de plus en plus. Ce manège dissipa mes appréhensions. Je lui parlai, il ne répondit pas; je fis des signes alors, et peu à peu il approcha tout à fait.
—C'était un sauvage? s'enquit anxieusement le vicomte.
—Non, monseigneur; c'est un Français.
—Un Français!
—Oui, il est complètement muet et idiot, le pauvre homme! Je crois qu'il aura fait naufrage, il y a bien des années, et aura réussi à gagner cette île où l'instinct de la conservation lui a enseigné les moyens de pourvoir à son existence.
—Et vous… Yvon?
—Oh! messire, votre bonté pour un pauvre serf est trop grande! Il m'a transporté dans sa cabane et nourri…
—Mais votre fracture?
—Ma jambe me fait encore horriblement souffrir, répliqua la jeune fille.
—Est-elle remise, au moins?
—Oui, messire. Il me l'a remise lui-même. Ça n'a pas été sans peine, mais j'ai tant prié le bon Dieu de me conserver la vie et la santé, pour vous la consacrer, messire, qu'il a daigné m'accorder les secours de sa toute-puissance.
—Où est cet homme?
—Il est sorti pour pêcher, messire.
—Rentrera-t-il bientôt?
—Je ne saurais le dire. Mais votre vue le ferait…
—Fuir, ajouta le vicomte, observant qu'Yvon n'osait achever.
—Je le crains, monseigneur.
Jean de Ganay réfléchit durant quelques secondes.
—Il vous est impossible de marcher?
—Impossible, messire.
—Attendez jusqu'à ce soir, je reviendrai vous chercher pour vous transférer au camp.
Après avoir encore échangé quelques paroles avec le faux Yvon, Jean de Ganay sortit de la hutte, et retourna vers ses compagnons, en commandant à Grosbec de ne rien révéler de cette aventure.
XII
MORT DE BRISE-TOUT
Comme le vicomte de Ganay et l'ex-lansquenet Grosbec approchaient du lieu où ils avaient laissé les routiers, ils remarquèrent qu'une grande agitation régnait parmi ces derniers. Rassemblés en cercle au pied d'un chêne, les déportés semblaient discuter chaudement. Ils trépignaient, criaient à haute voix, tendaient la presse, se remuaient en tous sens, et, de loin, avaient l'air de gens prêts à se battre.
Le premier, Grosbec distingua cette scène extraordinaire; il appela sur elle l'attention de son chef:
—Messire! dit-il.
Jean de Ganay, dont les pensées s'égaraient dans le royaume de l'idéal, tressaillit et leva la tête.
—Messire, reprit son interlocuteur, je crois qu'il se passe quelque chose d'insolite là-bas.
Et son doigt s'étendit dans la direction du campement.
Le jeune seigneur regarda dans cette direction.
—Une querelle, sans doute, dit-il ensuite. Avançons!
Ils doublèrent silencieusement le pas et bientôt atteignirent les premiers rangs de la ceinture formée par les bannis.
L'esprit de ceux-ci était si puissamment tendu vers d'autres objets qu'ils continuèrent leurs clameurs et leurs gestes sans s'occuper de la présence du vicomte. Au milieu d'eux la foule était étroitement annelée. Jean de Ganay fut dans la nécessité de sommer ses subordonnés de se séparer pour avoir connaissance de ce qui les réunissait ainsi.
Son ordre demeura d'abord sans effet; mais Grosbec l'ayant réitéré d'un ton impérieux, les turbulents cédèrent et Jean put pénétrer sur le théâtre même de l'action.
Un drame des plus tragiques paraissait sur le point de s'y dénouer, tandis que les spectateurs hurlaient diaboliquement autour de deux individus dont l'aspect était aussi différent que l'emploi dans lequel ils figuraient.
L'un de ces personnages n'était autre que notre vieille connaissance, le géant François Rivet, surnommé Brise-tout. Mais le deuxième était un étranger, singulièrement accoutré, d'un habillement composé de diverses peaux cousues ensemble par des plantes ligamenteuses. Il portait ce costume comme un manteau: sa tête, ses jambes et ses bras étaient nus. Rien de bizarre comme la physionomie de cet individu. Une épaisse chevelure ébouriffée couvrait son crâne et descendait, en touffes longues et incultes, sur ses épaules tannées par le haie. Elle servait de cadre à un visage maigrelet, rechigné, qui avait un caractère enfantin, quoique la vieillesse en eût déjà marqué les traits de son sceau indélébile. Les membres de cet être étaient secs, démesurément longs, et velus comme ceux d'une bête fauve. Cependant, sa face était veuve de tout poil. On discernait facilement que cette glabréité n'était pas due à des moyens artificiels, mais à la nature.
La position de l'inconnu était celle d'un condamné à mort.
Il avait les mains liées derrière le dos et à son cou s'enroulait un cordeau, grossièrement fabriqué, dont un bout, jeté par-dessus une branche basse du chêne, était tenu par deux robustes routiers, qui attendaient sans doute un signal pour tirer la corde et étrangler la victime placée à l'autre extrémité.
Soit qu'il n'eût pas le sentiment du supplice auquel on le destinait, soit qu'il méprisât les tortures, le malheureux ne faisait aucun mouvement pour essayer d'échapper à ses bourreaux et promenait sur eux des regards indifférents. Devant lui, le corps de Brise-tout. La, poitrine du colosse était toute découverte, et au-dessous du sein gauche on voyait une large blessure de laquelle sortait un sang noir et épais. François Rivet n'avait pas encore exhalé le dernier soupir, mais l'heure suprême approchait pour lui. Sa respiration était inégale et sifflante; une pâleur verdâtre envahissait peu à peu sa figure et ses prunelles s'éclipsaient sous la paupière dans ses grands yeux écarquillés.
Au moment où le vicomte se présenta, Brise-tout, comme une lampe qui se ranime avant de s'éteindre, se souleva sur un coude et traînant vers les assistants une menace hideuse, il râla plutôt qu'il n'articula les mots suivants:
—Corne de boeuf! accrochez-le haut et court, compaings; mais hâtez-vous, si vous voulez que je voie la dernière danse du maudit avant de descendre chez monsieur Satan!
—N'oublie pas de lui présenter mes respects, ami Piffard, dit Nabot qui trouvait, à son habitude, matière à plaisanter, même dans une circonstance aussi grave.
François Rivet essaya de prononcer quelques autres paroles; mais il fut pris d'une convulsion soudaine; sa bouche rejeta des caillots de sang, en grimaçant un rire sardonique, ses dents s'entre-choquèrent bruyamment, ses bras qu'il tenait douloureusement croisés contre sa poitrine se détendirent et il expira.
—Un phénomène animal de trépassé! De Profundis! glapit la voix aigrelette du nain.
—Silence! s'écria le vicomte tristement impressionné.
Cette scène s'était accomplie en bien moins de temps que nous n'avons mis pour la raconter et sa dernière phase avait été si rapide que les routiers avaient presque oublié l'étranger qui, la corde au cou, considérait tout cela d'un air impassible. Mais, dès que François Rivet eut rendu le dernier souffle, les cris «A la hart! à la hart, le meurtrier!» grondèrent de tous côtés.
—Oui, pendons l'assassin, pendons l'assassin! répéta Nabot du milieu de la foule où il s'était réfugié.
Déjà les deux exécuteurs improvisés, pour témoigner de leur bonne volonté, tiraient le cordon fatal qui devait lancer une vie humaine dans l'éternité, quand l'écuyer, mettant son épée au vent, d'un coup trancha le lien. L'inconnu retomba à terre, en poussant un cri strangulé.
—Que pas un de vous ne touche à cet homme! dit Jean de Ganay avec un geste irrésistible.
Et, remarquant que, malgré son commandement, le matelot Pierre manifestait des dispositions récalcitrantes, il marcha sur lui, l'épée haute, et lui dit résolument:
—Encore un mot, et tu es mort.
Rien n'est plus propre, on le sait, à intimider les masses que l'audace jointe a la spontanéité: aussi les déportés frissonnèrent-ils sous le regard intrépide du vicomte. Certain de leur obéissance, celui-ci ordonna à l'un de ses voisins de délier la victime. Son ordre fut exécuté sur-le-champ. Et, l'inconnu aux vêtements de peaux se releva lestement, bondit à travers la cohue de spectateurs qui l'environnait, et, avant qu'on eût même songé à s'opposer à son dessein, se précipita dans le lac.
Là, il plongea et disparut à tous les yeux.
Revenu de sa surprise, Jean de Ganay s'imagina aisément que cet individu était le propriétaire de la hutte, qui avait prodigué ses bons offices à Yvon. Mais restait un mystère à éclaircir: celui de la mort de Brise-tout.
L'écuyer interrogea ses gens. Il apprit qu'après son départ, François Rivet, étant allé explorer la partie sud-est de l'île, avait aperçu un homme qui pêchait. Supposant que c'était un sauvage, le géant s'élança sur lui avec l'intention de le faire prisonnier. Une lutte s'en serait suivie, pendant laquelle l'attaqué aurait frappé son adversaire avec un instrument tranchant. Se sentant blessé, Brise-tout appela au secours, mais sans lâcher prise. Quelques compagnons qui vaguaient près de là accoururent. Ils s'emparèrent de l'étranger, le garrottèrent, le conduisirent au camp, et se préparaient à le pendre pour venger leur camarade et se conformer à ses désirs, lorsque l'arrivée soudaine du vicomte les en empêcha.
Ce récit avait un caractère de vraisemblance assez plausible. Jean de Ganay s'en contenta pour le moment, il fit creuser une fosse et inhumer le malheureux Brise-tout, dont la fin prématurée souleva peu de regrets.
En guise d'oraison funèbre, le Nabot récita sur la tombe du défunt, avec une légère variante, le sixain qu'il avait composé quelques jours auparavant:
Passant, sous cet amas de sable amoncelé,
Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé
François Rivet, surnommé Brise-tout
Passé maître dans l'art de faire atout,
Qui, faute de soudure
Creva d'une blessure.
XIII
PERPLEXITÉ
La fin de l'été de l'année mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit approche. Depuis trois mois bientôt le Castor a débarqué sa cargaison humaine sur l'île de Sable; depuis ce temps, chaque jour les malheureux abandonnés se sont bercés de l'espoir de voir poindre à l'horizon le navire qui les a amenés, et chaque jour cet espoir a été déçu. L'anxiété plombe leurs fronts, le découragement amollit leurs bras, des colères sourdes grondent dans leur tête. Cependant, sur le rivage de la mer et sur le bord du lac, des tentes, puis des cabanes se sont élevées, l'existence des proscrits s'est régularisée, ils jouissent d'un certain bien-être. Ceux-ci tuent du gibier, ceux-là capturent du poisson; tous travaillent plus ou moins; les provisions ne manquent point. Outre une assez grande quantité de viandes salées et fort peu avariées qu'ils ont recueillies du naufrage de l'Érable, ils trouvent encore sur le lieu de leur exil bon nombre de moutons, chèvres et autres herbivores domestiques, qui ont été probablement laissés par des colons qui l'ont précédemment habité[11]. Mais les causes d'afflictions abondent: pour la plupart, l'ignorance absolue de la situation de l'île qu'ils occupent, l'obligation de se livrer à des labeurs auxquels ils n'ont point été accoutumés, la sévérité de la discipline à laquelle les soumet le vicomte, la monotonie des relations, sont des motifs de cuisants soucis; pour quelques-unes, pour les meilleurs natures, la stérilité du sol, l'isolement, l'incertitude, sont des sujets de dégoût; chez tous, déjà, la perspective d'un hiver dans ces régions sauvages suscite de terribles appréhensions.
[Note 11: Ce fait est historique.]
Le vicomte Jean de Ganay lui-même est en proie au doute et à la crainte. Son fidèle matelot, Philippe Francoeur, cherche, vainement à le rassurer. L'écuyer triomphe difficilement de ses chagrins. Mille angoisses lui déchirent l'âme. Le souvenir de sa chère Bourgogne, de sa famille, de ses amis, des gais romans dont son imagination de jeune homme avait brodé les fleurs, planent souvent devant son esprit. Néanmoins il pense rarement à la reine de ses premières amours, à Laure de Kerskoên, et, quand l'image de la charmante châtelaine lui sourit encore, il s'impatiente et se dérobe à ce sourire. Les nuits du vicomte sont pleines d'insomnies, ses veilles pleines de conjectures. L'abattement des gens laissés à son commandement, leur mauvais vouloir, leurs instincts turbulents ne lui ont pas échappé. Il a conçu des soupçons sur la loyauté du matelot Pierre ou Caliban. Cet homme lui, apparaît comme un scélérat capable de tout. Mais, jusqu'ici, rien n'est venu justifier sa méfiance, et il n'ose l'exprimer, de peur de s'attirer la haine des partisans du matelot, car ce dernier, tout en protestant de sa fidélité au chef, s'est formé une sorte de parti qu'il dirige à son gré. Ce parti est composé de tous les plus mutins de la bande, de ceux qui opposent des murmures ou la résistance de l'inertie aux ordres de l'écuyer, qui délibèrent parfois en conciliabule secret et contrarient les projets d'amélioration conçus par Jean de Ganay.
Voulant se mettre à l'abri des intentions malveillantes qu'il leur présumait, l'écuyer les avait renvoyés avec Caliban au poste de la côte, et avait rappelé le Maléficieux près de lui au camp du lac. Les premiers, pensait-il, ennemis de la culture, proféreraient s'adonner exclusivement à la pêche et à la chasse, tandis que ceux qui demeuraient avec lui défricheraient la terre. Par ce moyen, aussitôt la récolte achevée, les deux troupes feraient l'échange de leurs divers produits, et pourraient vivre commodément. Ce plan, au premier abord, paraîtra assez sage. Mais en y réfléchissant, on s'apercevra qu'il ne pouvait produire que des résultats désastreux. Et, on effet, il créait la jalousie, la rivalité entre des gens aigris par le malheur, et, de plus, il habituait les amis de Caliban à méconnaître le contrôle du vicomte pour ne plus admettre que celui du matelot. Or, si ce dernier était réellement animé de sentiments bas et envieux, sans doute il profiterait de son ascendant temporaire pour indisposer ses subordonnés contre leur chef réel et peut-être même s'emparer du pouvoir. S'il avait eu plus d'expérience des hommes et des choses, Jean de Ganay n'aurait pas agi aussi imprudemment. Il est hors de question que la jalousie peut commettre les plus noirs forfaits pour satisfaire ses appétits. Ne pourrait-on pas en dire autant de l'ambition, si le code social de l'hypocrisie n'avait légalisé l'une et condamné l'autre? Mais, comme nous ne nous sommes pas proposé la tâche de réformer les passions et les lois, abandonnons le thème aux philosophes et retournons à l'île de Sable.
Il était huit heures de relevée; la chaleur, durant tout le jour, avait été suffoquante. A ce moment, le soleil, penché à l'occident, semblait plaquer d'or les eaux du lac. Une brise caressante gazouillait dans les rameaux des arbustes; et, couchés à l'ombre, les routiers jouaient aux dés ou respiraient la fraîcheur du soir.
Après s'être promené pendant quelques minutes à travers les groupes, le vicomte s'approcha d'une hutte au seuil de laquelle le Maléficieux échiffait un lambeau de voile pour faire du fil et confectionner des rets.
—Eh bien! fit l'écuyer d'un ton mystérieux.
Philippe Francoeur jeta un coup d'oeil autour de lui avant de répondre.
—Y a-t-il du mieux? poursuivit Jean de Ganay.
—Du mieux! non, messire; non, la fièvre augmente, hélas! et tenez, ça me fend le coeur rien que d'y songer…
—Chut! fit l'écuyer portant le doigt sur ses lèvres à la vue d'un routier qui rôdait près de la cabane.
Le matelot comprit ce geste, et apostrophant le routier:
—Ohé, Poitevin, va donc lever la nasse que j'ai posée ce matin au bas du lac, tu sais?… Elle doit être bellement grosse de fretins, oui bien, par la fourche de Neptune!
—Cuides-tu, vieux loup de mer? repartit l'autre.
—Par tous les diables, j'en suis aussi sûr que si je l'entendais déjà chanter dans la poêle, mon gars! s'écria Philippe.
—Jarnidieu! alors j'y cours… mais j'en aurai ma part?
—Oui bien, par la fourche de Neptune!
Quand l'importun se fut éloigné, Philippe Francoeur dit à voix basse au vicomte:
—Pourtant, il y a de l'espoir… beaucoup d'espoir… je me connais un peu en choses médicales, messire…
—Le délire a-t-il cessé?
—Je le crois. Voyez vous-même. Je veillerai tandis que vous y serez.
Le vicomte poussa une claire-voie d'osier qui servait de porte à la hutte et entra. L'intérieur était nu, mais d'une propreté remarquable. Filtrant par une ouverture pratiquée A hauteur d'homme et tamisée par un rideau de toile fixé devant cette ouverture, le soleil répandait dans la cabane une clarté douce et rosée. Vis-à-vis de la fenêtre, sur un lit de bruyères, gisait une personne. Elle semblait profondément endormie, quoique sa respiration fût saccadée. Un drap grossier, mais d'une grande propreté, était jeté sur elle.
Le vicomte avança d'un pas imperceptible, en retenant son baleine.
Longtemps, il considéra silencieusement la malade.
Est-il nécessaire de dire que c'était Guyonne?
On l'avait transférée au camp. La fièvre et le délire s'étaient emparés d'elle, le soir même de son arrivée, et ne l'avaient point quittée depuis lors.
Le premier, Philippe Francoeur, qui s'était chargé de la soigner, avait découvert le sexe du faux Yvon. Informé de cette découverte, Jean de Ganay en recommanda le secret au Maléficieux. Celui-ci n'avait pas besoin de la recommandation; il savait trop bien à quels désordres pourrait donner lieu une telle révélation. Rude, mais affectueux; enjoué, mais moral, il eut pour la jeune fille des trésors de tendresse inexprimables. Une mère ne se montrerait pas plus empressée au chevet de son enfant alité que ne le fut le vieux marin près du grabat de Guyonne. Il poussa la délicatesse jusqu'à lui laisser ignorer qu'il savait ce qu'elle était. Mais le jour, la nuit, à toute heure, il faisait sentinelle; et aucun des routiers ne soupçonnait le mystère.
Les souffrances avaient cruellement ravagé les traits de la pauvre enfant. Une pâleur morbide remplaçait les roses de son teint; ses joues étaient creusées, ses pommettes enflammées et ses lèvres sèches et écaillées de pellicules jaunâtres. Cependant, sa beauté n'avait pas disparu; le caractère s'en était seulement altéré. La langueur lui avait, enlevé ce qu'elle avait de trop mâle pour y substituer la féminéité propre aux femmes.
Ainsi, vue dans cette cabane, à la lueur affaiblie du soleil couchant,
Guyonne représentait une admirable incarnation de la douleur physique.
Dans son sommeil, elle murmurait des paroles incohérentes, au milieu desquelles le prénom du vicomte revenait fréquemment, accompagné de soupirs.
Jean lui prie le bras, interrogea son pouls; il battait vite, mais les pulsations n'étaient pas désordonnées. Cet examen parut d'un bon augure à l'écuyer, car un rayon de joie traversa ses yeux. Tirant ensuite de son sein le portrait qu'il avait trouvé dans le coffret dont nous avons parlé, il commença à en étudier attentivement les détails, on contemplant tour à tour la physionomie de la grande dame et celle de l'exilée.
—C'est bien cela, pensait-il tout haut; la ressemblance est complète; rien n'y manque, pas même le grain de rousseur au-dessous de l'oreille droite.. Quelle énigme! Oh! il faut que je la questionne, que je lui dise que…
La jeune fille s'agita sur sa couche, et le vicomte resserra promptement le médaillon.
XIV
INTRIGUE
Ça mouvement ayant dérangé le drap qui couvrait Guyonne, ses bras, ses épaules et jusqu'à la naissance de sa gorge apparurent dans une éblouissante blancheur dont la matité faisait songer involontairement à l'albâtre. Jean de Ganay baissa les regards, son visage s'empourpra et un indicible frissonnement courut dans ses artères.
—A boire! murmura Guyonne d'une voix dolente.
Le vicomte jeta autour de lui un regard rapide.
—A boire! répéta la jeune fille, en dessillant pour la première fois ses paupières.
D'abord, elle ne reconnut pas l'écuyer qui, dans un coin de la cabane, emplissait d'eau une écuelle de bois; mais remarquant le désordre de sa toilette, elle ramena le drap traître à sa pudeur.
Le jeune homme revint près du lit, apportant l'unique boisson qu'il pût donner à la pauvre malade.
En s'approchant, il tremblait de tous ses membres; un vif incarnat colorait ses joues, et la sueur perlait son front. Il avait l'air d'aller commettre une mauvaise action.
Guyonne, à sa vue, poussa un cri; ensuite, honteuse, confuse, elle ferma les yeux sang oser prononcer une parole.
—Buvez! lui dit, bien bas, Jean de Ganay, plus timide, plus effrayé peut-être que sa protégée.
Et, comme elle hésitait, ou plutôt ne comprenait pas cette prière, il ajouta, en s'agenouillant devant la couche et portant l'écuelle aux lèvres de la jeune fille:
—Buvez! cette eau apaisera la soif qui vous dévore. Que ne puis-je vous offrir quelque chose de plus!…
—Merci, monseigneur, votre bonté est pour moi trop grande, bégaya le faux Yvon, d'un accent profondément ému.
—Vous avez été bien malade!
—Bien malade? dit-elle avec surprise.
—Oh! oui, répliqua naïvement l'écuyer; bien malade… tellement que nous appréhendions… Mais votre santé…
—Oh! messire, ma santé s'est améliorée… grandement.
—Souffrez-vous toujours de cette fracture! demanda le vicomte.
Guyonne ne répondit pas sur-le-champ; et observant qu'elle cherchait à remuer sa jambe, afin sans doute de s'assurer si la guérison avançait, Jean de Ganay reprit:
—Non, non, ne bougez pas, les mouvements pourraient vous nuire; restez…
Après ces mots, il y eut entre les jeunes gens un silence de plusieurs minutes. Ils évitaient de se regarder, et il semblait qu'ils craignissent de se communiquer leurs pensées.
Le soleil s'inclinait de plus en plus à l'horizon. Insensible et les ténèbres envahissaient l'intérieur de la cabane, dont une douce brise rafraîchissait l'atmosphère, en soulevant avec un frou-frou continuel le rideau de la petite fenêtre.
L'heure était mystérieuse, parfumée d'arômes et de poésie; le coeur se dilatait joyeusement à ces tièdes haleines du soir; on se sentait noyé dans une énervante langueur.
Jean de Ganay conservait la même position. Prosterné devant Guyonne, de sa main gauche il tenait le bras de la malade, et, accoudé sur le lit, cachait son visage dans sa main droite; les battements de son coeur répondaient à l'unisson aux battements du coeur de la jeune fille; de leurs poitrines gonflées s'échappaient des souffles brûlants.
Le mal de Guyonne était-il contagieux? avait-il gagné Jean? et maintenant tous deux avaient-ils la fièvre?
Tout à coup, le vicomte attira passionnément la main de Guyonne et se pencha comme pour y déposer un baiser, puis repoussant soudain la pensée qui l'entraînait, il se leva brusquement, avant d'avoir accompli cet acte, et se mit à parcourir la cabane en tous sens.
N'eût été l'obscurité, Guyonne aurait pu remarquer que les traits de l'amant de Laure de Kerskoên étaient décomposés et que des larmes ardentes jaillissaient de ses paupières.
De son côté Jean de Ganay se serait aperçu que le faux Yvon pleurait.
Un quart d'heure s'écoula sans qu'ils échangeassent une parole. Des mondes d'idées tourbillonnaient dans l'esprit du vicomte; Guyonne attendait dans une fébrile impatience la fin de cette scène. Involontairement elle laissa échapper un sanglot. A cette expansion de douleur, l'écuyer tressaillit. Il s'arrêta, fit sur lui-même un violent effort, et ensuite, d'un pas tranquille et ferme, vint s'asseoir près de la malade.
Le silence recommença; mais il fut de courte durée. Bientôt Jean de Ganay, qui paraissait en proie à une lutte intérieure, triompha de ses hésitations et, d'une voix presque solennelle, il demanda à la jeune fille:
—Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez fils d'un pêcheur, vassal du soigneur de la Roche?
—Oui, messire murmura d'un ton inintelligible Guyonne, intimidée par le début de cet interrogatoire.
—Son fils! reprit le vicomte sans déguiser le mécontentement que lui causait la réponse.
Guyonne ne répliqua point. Elle avait peur; elle pressentait que son secret n'existait plus pour le vicomte! Et quand celui-ci répéta pour la troisième fois: «Son filas!» incapable de dissimuler plus longtemps, elle s'écria en joignant les mains:
—Oh! messire, pardonnez, pardonnez à une pauvre fille!… Je vous dirai tout… toute la vérité…
Accablée par cette confession, elle poussa un long soupir et se tut.
La nuit était complète; on ne distinguait plus les objets dans la cabane.
Jean de Ganay étonné, effrayé de ne plus entendre la voix de son interlocutrice, appela:
—Yvon! Yvon!
Son appel n'obtint pas de réplique. Tremblant à son tour, le jeune homme porta vivement la main sur le visage de Guyonne: il était froid comme le marbre.
—Grand Dieu! exclama-t-il; ma brutalité aurait-elle hâté la mort de cette malheureuse enfant?
Puis il ajouta eu courant vers la porte:
—Philippe! Philippe! un flambeau… une torche!…
Mais, à cet instant, le Maléficieux entrait brusquement dans la cabane en criant:
—Aux armes, messire! aux armes! Nos hommes sont révoltés…
Une décharge de mousqueterie, accompagnée de vociférations épouvantables, vint aussitôt confirmer l'assertion de Philippe Francoeur.
Oubliant tout, le vicomte bondit, plutôt qu'il ne s'élança au dehors.
Il avait mis son épée au vent, et tandis que sa main droite brandissait la lame étincelante dans l'obscurité, sa main gauche armait un pistolet.
Derrière lui, mais ayant de la peine à le suivre, tant les allures du jeune homme étaient précipitées, courait Philippe Francoeur. De son côté, le matelot était bien armé de toutes pièces pour ainsi dire. A sa ceinture pendait une hache d'abordage à deux tranchants; un mousquet était jeté sur son épaule, et, tandis qu'attaché par la dragonne un sabre se balançait à l'un de ses poignets, serrée à la hampe par les doigts, une pique hérissait son acier luisant à dix pas devant lui.
Les ténèbres couvraient la terre. Au ciel, d'un bleu sombre, quelques rares étoiles, oubliées sur un azur terne scintillaient en décrivant des fractions de corde. Des nuages gris de fer, cotonneux, estompaient la voûte céleste vers l'occident. La brise était toujours tiède et fraîche, mais de temps en temps un coup de vent bref, piquant, lui succédait. Rien n'annonçait un prochain orage; rien n'annonçait que la nuit serait sereine et tranquille. Dans la plus grande partie des régions américaines, du nord au sud, les variations atmosphériques sont si soudaines, si inopinées, qu'elles déjouent souvent les calculs des météorologistes les plus expérimentés.
Devant le lac, se déployait une pelouse d'un quart de mille de rayon à peu près. Les tentes des proscrits en occupaient une partie, leurs essais de culture et des bruyères une autre: un cordon de bois feuillu servait de rideau à la clairière.
Quand le vicomte et le matelot sortirent de la hutte, tout était plongé dans l'ombre; mais ça et là on voyait se profiler des masses et des silhouettes plus opaques que l'opacité des ténèbres, et des étincelles éblouissantes trouaient la profondeur de la nuit.
Mille cris étranges déchiraient le calme; et puis des détonations intermittentes précédées d'éclairs, venaient ajouter à l'horreur de tous ces mystères.
—Mort! mort! mort au tyran! mort au vicomte Jean de Ganay! hurlaient des voix lointaines.
—Secours! secours! saint Denis! Montjoie! aux armes! aux armes! clamaient d'autres voix: plus proches.
XV
INSURRECTION
Avant de rapporter les événements de cette nuit, mémorable dans la vie des routiers abandonnés sur l'île de Sable par le marquis de la Roche, disons en quelques lignes ce qui s'était passé durant les journées précédentes.
Le lecteur se souvient sans doute que le vicomte Jean de Ganay avait jugé à propos de partager ses gens en deux bandes: l'une qui devait camper sur le bord de la mer, l'autre s'établir près du lac et s'employer plus spécialement à des travaux de défrichement et de colonisation. Cette seconde troupe, composée de dix-neuf hommes seulement depuis la mort de Brise-tout, formait pour ainsi dire l'état-major. Le lieu qu'elle habitait était une sorte de quartier général où l'écuyer avait, fait transporter les munitions et tous les objets qui n'étaient pas d'un usage immédiat et journalier. N'ayant laissé entre les mains du détachement sous les ordres du matelot Pierre qu'un petit nombre d'armes, il pensait être assuré contre une tentative de révolte de la part de ceux qu'il regardait avec raison comme les plus indisciplinables de la troupe. Par malheur, Jean de Ganay avait compté sans son hôte. On a vu dans un chapitre précédent que lors du naufrage de l'Érable, le matelot Pierre avait clandestinement détourné et caché en lieu sûr une caisse d'armes. Dès cette époque, le traître ruminait un complot. Sournois, ambitieux, il aspirait à renverser Jean de Ganay, n'importe par quel moyen, et à le remplacer au commandement. Si Pierre n'avait pas cette vigueur d'esprit et cette force musculaire qui imposent aux masses, il possédait à un haut degré l'art de la dissimulation et de faire rayonner autour de lui les mauvais desseins qu'enfantait son imagination. Les soupçons du vicomte sur ce misérable n'étaient donc que trop fondés. Que si l'on est surpris que Jean de Ganay, devinant, comme c'était le cas, les dispositions hostiles du matelot, lui eût confié une autorité aussi grande que celle dont il l'avait investi nous répliquerons qu'en procédant de cette manière l'écuyer avait pensé qu'il s'attacherait le matelot, et que, d'ailleurs, nul autre que Pierre, sauf le Maléficieux, n'était capable de maîtriser une partie quelconque des bannis. Au surplus, Jean de Ganay, malgré ses appréhensions, n'avait eu jusque-là qu'à se féliciter de la mise en oeuvre du plan qu'il avait adopté, et si l'esprit de Pierre n'eût été une espèce de creuset où les plus détestables passions s'amalgamaient aux plus perfides projets, probablement les routiers auraient insensiblement réussi à jouir d'une existence tolérable. Mais l'envie ne compte qu'avec ses intérêts. Peu importait à Pierre que la moitié de ses compagnons d'infortune mourussent d'une mort affreuse, pourvu qu'il supplantât le vicomte, et se débarrassât, du même coup, de Philippe Francoeur pour qui il éprouvait une haine implacable, surtout depuis que ce dernier, l'ayant surpris dans un état d'ivresse complet, avait averti son seigneur et maître, et attiré sur le débauché une verte semonce! Pierre renferma ses fureurs et ses aspirations. Puis, adroitement, il répandit parmi les siens que les Colons (ainsi on avait désigné les bannis qui habitaient le bord du lac) vivaient dans l'abondance, tandis qu'eux, les Soudards, ils manquaient souvent de nourriture. Pour expliquer cette rumeur, Pierre disait avoir remarqué au camp des Colons une immense quantité de barils et de coffres, provenant de l'Érable, et qui renfermaient tous des viandes salées et des conserves. Ces assertions faites à demi, avec des restrictions habiles, et toujours confidentiellement, trouvèrent des crédules. Passées de bouche en oreille, elles grossirent vite. Bientôt il y eut des Soudards qui affirmèrent que les Colons se gorgeaient des mets les plus délicats et prenaient moult soulas et esbattement. Si absurde que soit un mensonge, il trouve toujours des partisans chez ceux dont il flatte les instincts ou les désirs. Peu à peu les Soudards se prirent d'inimitié contre les Colons. Rassemblés le soir sur le rivage de la mer, ils se plaignaient, blasphémaient et s'excitaient à la révolte. Caliban riait sous cape; l'hypocrite leur prêchait la patience et l'abnégation pour leurs frères plus heureux, sachant bien que c'était jeter de l'huile sur le feu. Quant à leurs marques non équivoques de mécontentement, il n'avait garde de les mentionner au vicomte dans le rapport qu'il lui envoyait quotidiennement. Au contraire, selon lui, les Soudards étaient doux comme des moutons et prêts à tout sacrifier au service du sire de Ganay.
Quoiqu'il ne s'endormît point dans une fausse quiétude et suspectât une partie de la vérité, Jean ne croyait pas qu'une révolte fût possible et encore moins prochaine. Le jour où s'accomplirent les faits que nous nous disposons à consigner ici, il avait condamné à un châtiment corporel un des Soudards pour avoir provoqué, battu et grièvement blessé un Colon. La punition était juste, mais pas au point de vue des Soudards. Le soir, à leur habitude, ils s'attroupèrent et proférèrent des menaces contre les Colons, que le vicomte de Ganay favorisait sans cesse, disaient-ils, à leurs dépens. Cela ne pouvait durer. Il fallait une fin, et si on les poussait à bout, ils prouveraient qu'ils avaient du sang dans les veines. L'orateur de la bande, l'âme damnée de Pierre, un Italien nommé Ludovico Ruggi, mais plus connu sous le sobriquet de Long-croc (sobriquet que lui avait vraisemblablement valu le développement de ses moustaches), monta sur une tonne vide et harangua la foule. Il rappela la condamnation qui avait eu lieu dans la matinée, démontra, en dénaturant les incidents de la querelle entre le Soudard et le Colon, que la peine infligée au premier aurait dû l'être au second, passa en revue plusieurs vieilles sentences rendues par le vicomte contre ses braves compaings au profit des privilégiés, récapitula cent griefs imaginaires, parla de courage, valeur, égalité, et enfin termina en s'écriant qu'au nom de la justice ils étaient tous tenus de demander, d'exiger, d'obtenir une réparation! Ludovico improvisait chaleureusement; son éloquence de tribun savait faire vibrer les cordes sensibles dans un auditoire populaire. Des tonnerres d'applaudissements accueillirent sa péroraison. L'opportunité était belle, Pierre ne la manqua point:
«Oui, dit-il, lorsque Ruggi eut achevé son discours, oui, je commence à m'apercevoir, enfin, qu'on nous traite en lépreux, et que nous ne sommes que les serfs des Colons. Jusqu'ici, j'avais fermé les yeux à la lumière aujourd'hui, me voici forcé de les ouvrir…. Je tremblé en songeant que ma tonne foi a été indignement trompée… et, comme notre cher ami Long-croc, je suis convaincu qu'au nom de la justice, nous sommes tous tenus à demander, exiger et obtenir une prompte et décisive réparation.»
La conclusion du matelot fut reçue par des bravos non moins énergiques, non moins bruyants que celle de Ruggi. Bis repetita placent.
Mais s'il est aisé de discourir, il n'est pas aussi aisé d'agir. Pierre ne l'ignorait point. Quand l'un des mécontents s'écria: «Comment avoir cette réparation?» il se fit un grand silence dans l'assemblée. L'Italien tortilla sa moustache en interrogeant Pierre du regard; celui-ci se pinça le nez d'un air embarrassé, non qu'il ne fût pas préparé à cette question,—Pierre avait à l'avance combiné sa tactique—mais il était poltron, n'aimait pas à se compromettre, et il attendait qu'un autre prît l'initiative, quitte à diriger ensuite tous les fils du complot. Ce qu'il avait prévu arriva. Pendant que Ruggi étirait ses crocs et que lui-même se tourmentait les fosses nasales, un petit homme, grêle et fluet, à la mine de furet, répondit légèrement:
—Sac à papier! c'est donc bien difficile que de changer de camp avec les Colons?
Pour ça, non, dit un voisin; mais le seigneur de Ganay y consentira-t-il?
—That is the question! murmura un Anglais remarquable par son teint lie de vin et ses formes osseuses et décharnées.
—Corne de boeuf! cria un quatrième, quel besoin avons-nous du consentement de celui-ci ou de celui-là! Ne sommes-nous pas les plus forts?
La digue venait d'être rompue. Timides et incertaines d'abord, mais peu après rageuses et menaçantes, des imprécations furent proférées de toutes parts contre le vicomte de Ganay.
Pierre se frotta les mains, l'Italien se travailla les poils en tous sens.
—Corne de boeuf! reprit l'homme qui venait de parler si vingt gaillards comme nous ne sont pas capables de dire «viens ici que je t'envoie» à cette volée d'oisons de là-bas…
—On les étrillera, cria une voix.
—Mais ils ont des armes, dit une autre.
—Des armes… c'est vrai! objectèrent plusieurs.
—Et nous aussi! fut-il dit d'un ton perçant par un individu caché dans la foule.
—Nous…
—Oui! oui! oui…
—Où çà?
Cent demandes, cent interpellations se croiseront à la fois.
—Allez à la grotte de sable! dit la même voix perçante qui avait crié:
Et nous aussi!
La grotte de sable était l'endroit où Pierre avait caché sa caisse d'armes.
On y courut, la caisse fut rapportée en triomphe.
—Et maintenant, vociféra l'Italien, compaings, nous sommes tous déterminés, n'est-ce pas?
—Oui, oui, oui…
—Il faut battre le fer quand il est rouge. Qu'on se partage fraternellement les armes, et en avant!
XVI
COMBAT
Le commandement des rebelles avait été offert au matelot Pierre. Mais celui-ci, trop fin pour assumer une si lourde responsabilité, l'avait refusé. Son sosie, Ruggi, appelé ensuite à la direction générale, s'était empressé d'accepter. Vantard et fanfaron, mais néanmoins brave et amoureux des périls, l'Italien avait toutes les aptitudes requises peur faire un chef d'insurrection.
Pris à l'improviste, les proscrits du camp du lac n'avaient point eu le temps de se mettre sur la défensive.
Ne sachant d'ailleurs à quelle sorte d'ennemis ils avaient affaire, appréhendant que ce ne fussent de ces sauvages Indiens dont ils avaient ouï raconter les horribles expéditions, ils se laissèrent d'abord aller à l'épouvante.
Mais Jean de Ganay connaissait les assaillants; d'une voix puissante, il commanda à ses gens de le suivre et de faire résistance. Chacun s'arma à la hâte, et en quelques minutes les Colons éparpillés sur la rive du fossé qu'ils avaient creusé devant leurs tentes étaient prêts à bien recevoir les agresseurs. On ne distinguait rien encore que des corps se mouvant dans l'ombre. D'intervalles en intervalles des clameurs retentissaient au milieu d'une fusillade nourrie qui partait du bois seulement.
L'ex-lansquenet Grosbec et Philippe Francoeur s'étaient rangés à côté du vicomte de Ganay; près de la porte d'entrée. L'accès du camp devenait donc difficile, car il était protégé par le fossé qui décrivait autour une demi-circonférence dont le lac était la corde.
Avec moins de précipitation, plus de ruse et d'entente, les conjurés auraient eu bon marché de leurs compagnons. Pour cela il eût suffi d'arriver sans bruit jusqu'à l'issue et de se précipiter ensuite dans le camp. Mais la première troupe aperçut un groupe d'hommes qui se promenaient. Caliban, chef de cette troupe, crut que l'un de ces hommes était Jean de Ganay. Comme le but du rebelle était surtout de se débarrasser du vicomte, il ordonna de faire feu. Une fois la première explosion opérée, d'autres se succédèrent alternativement. Ce fut en purs perte. Soit que la nuit les empêchât de viser juste, soit qu'ils fussent inhabiles au maniement des armes à feu, les Soudards n'atteignirent personne.
Jean de Ganay avait ordonné à ses subordonnés fidèles de ne tirer que sur son injonction expresse.
Remarquant que les insurgés ralentissaient leur feu, il jugea le moment favorable pour les engager à rentrer dans l'ordre, en les priant, s'ils avaient des griefs, de les lui signaler pour qu'il avisât à les redresser.
Ce discours fut couvert par des cris sauvages, et une triple détonation vint apprendre aux Colons que les Soudards étaient décidés à tout braver pour assouvir leurs passions.
—Ventre de biche! dit Grosbec en tombant à la renverse, je suis touché.
Jean de Ganay se retourna.
—Les rufians m'ont lesté pour l'éternité…. Adieu, monseigneur! adieu! ventre de biche, autant cette mort qu'une autre, ventre de…
—Un de tué! mâchonna le Maléficieux entre ses dents. Par le trident de
Neptune, je le vengerai, oui bien…..
Un grand bruit, suivi de deux décharges de mousqueterie, l'une au nord, l'autre au sud du camp, coupèrent court au soliloque du matelot.
—Ils ont formé un plan, dit froidement le vicomte. Leur résister n'est pas chose difficile, mais nous devons essayer de nous emparer des chefs. Ce Pierre…
—Pierre, oui, monseigneur, lui seul a pu les exciter et les pousser à une semblable équipée.
—Bien. Prenez cinq hommes avec vous. J'en prendrai également cinq et nous sortirons. Les autres veilleront.
—Restez plutôt, messire. Vous exposez…..
—Point de réplique! allez et faites vite!
Philippe Francoeur s'éloigna à grands pas.
Le vicomte appela. Aussitôt cinq Colons des plus robustes et des mieux armés se trouvèrent réunis près de lui.
—Vous me suivrez, leur dit-il, et quoi qu'il advienne, ne faites usage de vos armes que dans le cas de nécessité absolue. Souvenez-vous que ce ne sont pas des ennemis, mais des frères de malheur, égarés, que nous avons à combattre.
Philippe Francoeur et cinq hommes s'étant joints à eux, ils sortirent en bon ordre du retranchement, et, malgré le feu continuel des Soudards, se portèrent vers le bois.
En ce moment les nuances gris-bleu d'un gros nuage qui s'étendait au-dessus du camp se dégradèrent. Une lueur soudaine éclaira ses franges.
C'était une de ces aurores boréales si communes dans les régions de l'Amérique septentrionale.
Le phénomène s'était annoncé par un brouillard vaporeux voltigeant au nord; quelques secondes après, un arc lumineux se dessina au faîte, puis des cercles concentriques également lumineux se formèrent entre des zones obscures d'où jaillirent des rayons éclatants; ensuite les cercles et les zones s'ébréchèrent, et enfin une éblouissante auréole de feu vint couronner le sommet et inonder la campagne de clartés.
Alors, assaillis et assaillants furent en état de s'observer mutuellement.
Se voyant découvert, le chef des révoltés résolut de jouer le tout pour le tout.
—Rendez-vous et il vous sera lait grâce! cria Jean de Ganay.
—Mort aux privilégiés! répondit Pierre.
De son mousquet, il ajusta le vicomte, le coup partit, le plomb siffla aux oreilles de l'écuyer, mais sans l'effleurer.
Ce fut le signal de l'engagement.
Furieux, les colons, à leur tour, firent feu sans attendre d'ordre. Les soudards répondirent, et des deux côtés plusieurs hommes tombèrent.
Le matelot Pierre, craignant que sa troupe ne fût pas assez forte, prit un sifflet et en tira un son aigu pour rallier les deux détachements qu'il avait chargés d'attaquer le camp en flanc. Philippe Francoeur sentit de quelle importance il était pour sa cause d'empêcher ce mouvement. Avec ses cinq hommes, il se jeta au-devant de l'Italien Ludovico Ruggi et le chargea vigoureusement. L'ayant atteint lui-même sur la lisière du bois, il le saisit à bras le corps et essaya de le faire prisonnier; mais l'Italien était souple autant au moins que le Maléficieux était robuste. Pendant quelques minutes il déjoua tous les efforts du matelot pour le renverser. A la fin, haletant, épuisé, il tomba à terre. Philippe lui mit le genou sur la poitrine.
—Rends-toi; lui dit-il.
—J'étouffe! bégaya Ludovico.
—Ta parole de m'obéir, et je te donne merci.
—Je jure sur les saintes reliques! proféra l'Italien.
Philippe Francoeur ne doutant pas de la loyauté de ce germent retira son genou; mais à l'instant, même, Ruggi, sortant de son habit un long stylet, s'élança sur le matelot et il allait l'assassiner lâchement, lorsqu'une détonation retentit.
L'Italien tourna deux fois sur lui-même et retomba sur le gazon.
—Eh bien, que dites-vous de mon coup d'essai, maître Philippe? nasilla une voix.
—Comment, c'est toi, morveux! repartit le matelot.
—Oui bini, par la fourche de Neptune! reprit Nabot en ricanant. Moi qui vous ai débarrassé de ce fai-chien-là? eh! eh! dites donc que je ne suis bon qu'à plumer des oisons! Savez-vous que le signor Ludovico vous ménageait un vilain quart d'heure!
—Tu es un brave garçonnet.
—Fausse monnaie que les louanges, marmotta le Nabot en rechargeant le pistolet dont il s'était si adroitement servi.
La lutte était toujours acharnée à l'endroit où Philippe avait laissé le vicomte. Il y courut. L'aurore boréale s'éteignait déjà, les ténèbres reprenaient leur empire.
Comme le Maléficieux reparaissait dans la mêlée, il aperçut un individu accroupi derrière un pin qui, le mousquet à l'épaule, la main sur la détente, ajustait Jean de Ganay. S'élancer sur cet individu, rabattre violemment l'arme, fut pour le matelot l'affaire d'une seconde; mais le coup partit, et Philippe Francoeur reçut la balle dans la cuisse.
Exaspérés, les Colons se ruèrent sur les Soudards, qui commencèrent à fuir dans toutes les directions. Un quart d'heure après, ils étaient entièrement dispersés.
La révolte apaisée, le vicomte fit apporter des torches, et on procéda à l'examen des pertes. Heureusement elles n'étaient pas considérables. Trois colons et deux soudards étaient restés sur le champ de bataille; les premiers avaient, en outre, quatre hommes de blessés plus ou moins grièvement; les seconda avaient enlevé les leurs. Les victimes furent transférées au camp, les unes pour y recevoir les soins qu'exigeait leur état, les autres une sépulture commune.
Ces devoirs accomplis, le vicomte posa des sentinelles autour du camp, et avant de se livrer au repos voulut rassurer sa mystérieuse protégée.
Le jour se levait.
Jean trouva le Maléficieux étendu en travers de la porte de la cabane.
—Que faites-vous là? demanda Jean.
—Messire, répliqua simplement le digne matelot, je gardais.
—Mais votre blessure!
—Ce ne sera rien. Ceux qui m'ont apporté là prétendaient me déposer dans la cambuse, mais…..
Philippe posa le doigt sur ses lèvres en souriant.
—Généreux ami! s'écria le vicomte avec une effusion sincère; oh! je n'oublierai jamais la noblesse de votre coeur!
—Ne pensez pas à moi, messire. Entrez plutôt.
Jean de Ganay poussa la claire-voie, et aussitôt une exclamation vibrante jaillit de ses lèvres.
Guyonne avait disparu!