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L'île de sable

Chapter 55: IX
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About This Book

Dans une Bretagne agitée, deux cavaliers de haute naissance sont attaqués par une bande de routiers; après un bref combat ils capturent un blessé qui jure fidélité à un puissant seigneur, ce qui attise soupçons et interrogations au sein du lignage. Parallèlement, la nièce du chef de maison disparaît de sa chambre, partagée entre la peur et un amour secret qui l'empêche de se réfugier chez son oncle. Le récit mêle affrontements armés, trahisons latentes et enjeux familiaux tandis que loyautés et mystères se dévoilent.

Le jeune homme, du bout du doigt, la coucha sur le verso, et son visage s'égaya à la vue de la date suivante:

1 mai 1599.

«Enfin le printemps a fondu les frimas de l'hiver. Souriante est la nature; mon âme nage dans une suave ivresse. Ah! qui saurait méconnaître la bonté de Dieu à la vue des magnificences déployées autour de nous! Ce soleil chaud et vivificateur qui baigne l'or fluide de ses rayons dans la mer; ce ciel sans tache, qui éblouit par la pureté de son azur, et puis ce monde qui s'anime à nos pieds, à nos côtés, sur nos têtes! ah! comme tout cela est donc ravissant! Voyez, l'herbe pousse ses émeraudes; les fleurettes allongent leurs corolles de toutes couleurs; les arbres ouvrent leurs bourgeons aux caresses de la brise! Entendez! ce sont les oiselets; ils disent les timidités, les impatiences, les jalousies et les voluptés de l'amour, et leur langage vous ravit en extase! Chantez, chantez encore petits oiseaux! vos romances endorment mes peines, comme autrefois la ballade de ma nourrice endormait mon enfance… Tout le monde est radieux au camp. Une ardeur, nouvelle comme l'ardeur de la création, anime mes gens. Ils réparent leurs maisonnettes endommagées par l'hiver, plantent des pieux autour de l'enceinte, et me construisent un petit castel, comme dit Philippe. Oh! j'aime ce retour à l'espérance. Il est de bon augure. L'homme qui a pris une détermination, fût-elle fausse, est toujours plus fort que celui qui languit dans l'indécision. Et mes colons sont bien résolus à mettre cette année en culture le peu de terres arables qui entourent le lac. Le Maléficieux a eu l'heureuse idée d'enfouir dans le sable une barrique, de graines de diverses espèces; de plus, il a eu le courage de n'y point toucher durant l'horrible disette que nous avons traversée; nous les sèmerons, et, de cette façon, s'il plaît au Seigneur, on pourra, dès cette année, obtenir une récolte qui permettra d'attendre… Attendre! La Providence guidera-t-elle un navire jusqu'à ces rives? Le Castor n'a-t-il pas sombré? Monseigneur de la Roche vit-il encore? Ces questions se heurtent continuellement dans mon esprit. Mais aujourd'hui, je veux leur imposer silence. Elles empoisonneraient encore la béatitude dont m'inonde le premier soupir du renouveau. Nos destinées sont entre les mains du Très-Haut. Je me confie humblement à lui. Avec la foi, la certitude de revivre dans un monde meilleur, la créature humaine n'est jamais malheureuse.

»Il n'y a que les impies et les athées qui maudissent la lumière, car le
Seigneur a dit:

»Celui qui conteste avec le Tout-Puissant lui apprendra-t-il quelque chose? Que celui qui dispute avec Dieu réponde à ceci.»

«P.-S.—Philippe vient de tuer deux renards argentés que des glaçons en dérive avaient amenés sur l'île. Serions-nous donc si près de la terre ferme?»

29 septembre.

«Quelles angoisses rongent ma pauvre âme saignante.» le doute m'accable.
O mon pieu!

»N'y a-t-il pas un temps de guerre limité à l'homme sur la terre? et ses jours ne sont-ils pas comme les jours d'un mercenaire?

»Comme le serviteur soupire après l'ombre, et comme l'ouvrier attend son salaire.

»Ainsi il m'a été donné pour mon partage des mois qui ne m'apportent rien et il m'a été assigné des nuits de travail.

»Si je suis couché, je dis; Quand me lèverai-je? et quand, est-ce que la nuit aura achevé sa mesure? et je suis plein d'inquiétudes jusqu'au point du jour.

»Mes jours ont passé plus légèrement que la navette d'un tisserand et ils se consument sans espérance.»

3 octobre.

«Déjà l'automne a rougi les feuilles des arbres et des buissons. Les chantres ailés fuient vers les climats plus doux, et nous, hélas! nous ne pouvons même attacher une espérance au jour de demain. Seigneur, arrêtez la malédiction sur mes lèvres! Cette île doit-elle nous servir de cercueil jusqu'au dernier!

»Les déceptions me brisent? Cependant ne jouissons-nous pas du bien-être matériel? Nos prévisions sur la récolte se sont vérifiées. Notre grenier est comble. La faim ne nous armera pas cet hiver les uns contre les autres. Les colons s'améliorent. Une discipline salutaire et des exhortations quotidiennes ont dompté ces natures sauvages. Maintenant je devrais m'applaudir de mon oeuvre, car j'ai fait le bien autant qu'il était en mon pouvoir. Ils écoutent ma voix, ces hommes farouches! ils prient avec ferveur et si la Providence nous ramène dans la patrie, ils feront des citoyens probes et pieux. Pourquoi, dis-je, cette agitation qui me mine? D'où vient qu'à certaines heures ma poitrine se resserre, des larmes brûlantes jaillissent de mes yeux? pourquoi suis-je à charge à moi-même?

»Ce matin, dans une promenade solitaire, j'ai poussé jusqu'à, la hutte en ruines qu'elle a habitée avec le naufragé. M'étant assis sur une poutre, j'ai longuement rêvé d'elle. Qui était-elle? Où, comment a-t-elle péri?

La nuit répand ses ombres sur cette vie éteinte, et jamais une lueur n'en éclaira le fil perdu! Mon Dieu, si pourtant mes pressentiments ne m'avaient pas trompé!»

Comme le jeune homme finissait cette phrase, on frappa doucement à la porte. Il se hâta de fermer le cahier et le cacha au fond d'un coffret de palissandre.

—Entrez, dit-il ensuite.

VI

LA SURPRISE

La porte s'ouvrit et Philippe Francoeur parut.

—Ah! c'est toi, mon vieil ami, dit le jeune homme se levant et allant serrer la main du matelot. Mais qu'as-tu donc? tu es tout essoufflé…

—Oh! monseigneur, monseigneur, répondit Philippe d'une voix entrecoupée, je savais bien, je savais bien…

—Que savais-tu?

—Ah! le vieux Francoeur est plus matois qu'il n'en a l'air, allez!

—De quoi s'agit-il?

—Ça m'étouffe, oui bien…

—Assieds-toi, et remets-toi de ton émotion.

—Mon… émotion, vous avez dit le mot, car je suis diantrement ému. Le moyen de ne pas l'être aussi!

—Raconte-moi ça, dit le vicomte de Ganay en frappant amicalement sur l'épaule du Maléficieux.

—Mais au moins, monseigneur, vous me promettez…

—Tout ce que tu voudras.

—C'est que, voyez-vous, dit Philippe dont les yeux pétillaient de joie, voyez-vous, cette nouvelle est si extraordinaire…

—Aurais-tu découvert un banc de harengs?

—Oh! que nenni.

—Seigneur! un navire…

—Non, non, répondit Philippe en hochant la tête. L'heure de notre délivrance n'a pas encore sonné.

Une lueur brillante qui avait illuminé le front du vicomte de Ganay s'éteignit.

—Alors parle, mon dévoué serviteur, dit-il.

—Je crains que cette nouvelle…

—Serait-elle mauvaise? s'écria Jean en fronçant les sourcils.

—Au contraire.

—Explique-toi donc.

—Si j'étais sûr que… Enfin, je n'y puis plus tenir; oui bien, par la fourche de Neptune. Elle est retrouvée!

Le matelot jeta cette dernière phrase avec une vivacité si grande qu'on eût cru que les paroles lui brûlaient le gosier.

—Retrouvée! qui? fit le vicomte en pâlissant.

—Oh! s'écria Philippe, pardon, j'ai été trop brusque! Je savais qu'on vous apprenant cela tout à coup… Excusez-moi, j'ignore ce que c'est que les ménagements.

—Mais qui, elle? répétait le vicomte d'une voix strangulée.

—Monseigneur, monseigneur, ne m'en veuillez, pas, reprit Philippe, effrayé de l'agitation de son chef.

—Qui, elle… pour la troisième fois?

—Yvon! dit le matelot, d'un ton si bas que Jean pensa avoir mal entendu.

—Yvon!… cette jeune fille… retrouvée!…

—Oui, monseigneur!

—Tu l'as retrouvée!

—Oui, monseigneur.

—Ah! mais tu ne me, leurres pas Philippe, n'est-ce pas, mon ami? dit le vicomte pressant fébrilement dans ses mains les doigts du matelot.

—Vous leurrer, jour de Dieu! moi vous leurrer, monseigneur!

—Mais où est-elle, Philippe? Vite! courons!

Puis, soudain, le visage du jeune homme blêmit, ses muscles frissonnèrent. Il s'appuya à la table, pour ne pas tomber. L'immensité de son bonheur venait de sauter sous la mine d'une simple réflexion. Il fit un mouvement ouvrit la bouche pour parler et les sons expirèrent sur ses lèvres.

Philippe fut épouvante par cette révolution qui s'opérait dans le vicomte.

—Donne-moi de l'eau, articula Jean avec une extrême difficulté.

Il avala quelques gouttes et s'humecta les tempes. Peu à peu il parut se calmer, et quoiqu'un volcan couvât dans son coeur, il dit assez tranquillement au matelot:

—Et où l'as-tu retrouvée?

—A la Pêcherie, sur le bord de la mer.

—Noyée? balbutia le vicomte avec un douloureux effort.

—Noyée! non, monseigneur, mais sur le point de périr de froid!

—Elle vit! tu dis qu'elle vit! exclama le vicomte d'un ton passionné.

—Elle est à quelques pas d'ici.

—Oh! merci, mon Dieu! dit Jean en levant au ciel ses yeux rayonnants de gratitude.

Le matelot narra brièvement au vicomte l'histoire de Guyonne, depuis sa disparition du camp jusqu'au moment où elle avait été si miraculeusement sauvée. Jean écouta ce récit avec une attention muette et pour ainsi dire suspendu aux lèvres du conteur.

—Viens, viens, dit-il aussitôt que Philippe eut cessé de parler. Allons la chercher. Car tu ne sais pas qui elle est, cette jeune fille… Tu ne sais pas qu'elle appartient, à la noble famille… Mais le saisissement, me rend fou! Hâte-toi… dépêchons!

—Pardon, monseigneur, dit le matelot sans bouger.

—Non, marche! je grille d'impatience, s'écria le vicomte, tout frémissant de cette impétuosité égoïste dont une félicité imprévue anime notre sang.

—Monseigneur, écoutez-moi, je vous en conjure, objecta Philippe en arrêtant l'écuyer par un regard. Avant tout il faut prendre nos précautions. Soyons circonspects. Le retour de Guyonne pourrait nous être funeste à tous, si son sexe était connu. Du sang-froid donc.

Cette sage admonestation réprima la fougue du jeune homme.

—Tu as raison, mon cher Philippe, et je suis mi insensé, dit-il, en tendant la main au Maléficieux.

—Oh! je comprends cet empressement, répondit Francoeur, avec un sourire que lui permettaient son âge et les nombreux services qu'il avait rendus au vicomte de Ganay. Vous resterez ici, continua-t-il, votre rang et votre dignité le commandent. Moi je retournerai près d'Yvon et vous l'amènerai. Soyez sur la porte du castel quand nous arriverons; et, en présence des colons qui savent déjà la bonne nouvelle, accueillez-le de façon à ne pas exciter les soupçons. Vous excuserez votre vieux matelot. Il est bien hardi de vous donner des conseils.

—Donne toujours, mon bon Philippe. Tout t'est permis, à toi.

—Ensuite, reprit le marin en se grattant le front, ensuite, monseigneur… ma foi, vous savez ce que vous avez à faire.

—Oui, oui, oui. Vole la quérir!

—C'est Yvon, rien qu'Yvon, le N° 40, n'oubliez pas, monseigneur, dit
Philippe en s'éloignant.

Dès qu'il fut parti, Jean de Ganay ouvrit son coffret de palissandre, en tira le portrait dont nous avons parlé dans les chapitres précédents et le contempla avec adoration. Puis il le baisa respectueusement, le replaça dans le coffret qu'il ferma et sortit.

Les colons au nombre de dix étaient attroupés devant l'habitation du chef. Ils causaient à haute voix de la miraculeuse trouvaille qu'avait faite le Maléficieux. L'apparition du vicomte mit fin à leurs conversations.

Tous les regards se tournèrent vers lui comme pour l'interroger. A son tour, il raconta en peu de mots les aventures d'Yvon. Et quand Philippe revint suivi de la jeune fille, toutes les curiosités étaient satisfaites. Les routiers se précipitèrent au-devant de leur faux compagnon, rivalisant d'avidité pour lui serrer la main ou lui adresser une parole d'amitié. Car tous aimaient Guyonne qui en maintes occasions les avait tour à tour plus ou moins obligés.

Nabot lui sauta au cou et la baisa bruyamment sur les deux joues en disant:

—Tiens, mon bijou, tu es si beau et si bon, que si tu eusses porté cornettes et jupons au lieu de haut-de-chausses, je t'aurais offert mon coeur.

L'assemblée se mit à rire, et Guyonne rougit vivement. Les roses de son teint s'empourprèrent bien davantage quand elle aperçut le vicomte Jean. Philippe, qui lui donnait le bras, craignant que son émotion ne la trahît, lui dit à l'oreille:

—De la fermeté!

Elle s'avança timidement. Le vicomte la félicita, avec assez de calme, sur sa miraculeuse délivrance. Elle répondit par un bégayement inintelligible. Et Jean de Ganay, pour mettre fin à une scène qui devenait embarrassante, lui dit:

—Yvon, entrez et chauffez-vous. Le froid pourrait nuire à votre santé qui paraît avoir déjà tant souffert.

Le matelot entraîna sa protégée dans la chambre du vicomte qui, quelques minutes après, se trouvait seul en tête-à-tête avec elle.

VII

DEMANDES ET RÉPONSES

Assise près du feu, Guyonne avait les yeux baissés. Ce qu'elle éprouvait alors, nous ne pourrions le peindre. C'était un mélange indéfinissable de timidité, de crainte, de honte et d'amour. Son coeur battait à rompre sa poitrine. Des pensées confuses se heurtaient dans sa tête, et mille sensations différentes l'oppressaient.

Jean de Ganay n'était ni moins ému, ni moins gêné. Debout, près de la table, il affectait de mettre de l'ordre dans ses papiers pour se donner une contenance. Mais le tremblement de sa main, les regards indécis qu'il jetait tantôt sur la jeune fille, tantôt à droite, tantôt à gauche trahissaient la perturbation à laquelle il était en proie.

Un quart d'heure s'écoula ainsi. Le silence Ses deux jeunes gens n'était interrompu que parlé pétillement du bois dans le foyer. Dix fois le vicomte ouvrit la bouche pour parler, dix fois il manqua de force.

Enfin, se faisant violence, il vint s'asseoir près de notre héroïne, qui, succombant au poids de ses impressions, fondit en larmes et plongea son visage dans ses mains. Cet incident agit sur l'écuyer comme un réactif. Il apaisa les palpitations désordonnées de son coeur et interpella doucement Guyonne:

—Mademoiselle…

—Oh! pardon, monseigneur! pardon de vous avoir abusé, sanglota la jeune fille, tombant à ses pieds.

—Relevez-vous, relevez-vous, dit-il vivement, et détournant la tête pour dérober les pleurs qui mouillaient ses yeux.

—Non, monseigneur, c'est la seule posture qui convienne à une misérable pécheresse comme moi, répliqua-t-elle avec exaltation. J'ai gravement offensé notre Père qui est aux cieux, et vous, monseigneur. Mais croyez à ma parole; si mon frère Yvon était parti, son père serait mort de chagrin. Pour pénitence, monseigneur, imposez-moi les plus durs travaux… Oh! je serai trop heureuse de vous être utile à quelque chose…

—Noble fille! S'écria le vicomte en la forçant de se rasseoir, séchez ces larmes. Le trait que vous avez accompli est digne des plus beaux éloges sur la terre et d'une récompense éternelle dans l'autre monde. Ne Courbez pas le front, Guyonne, car vous êtes l'honneur de votre sexe. Qui, moi, j'oserais blâmer un semblable dévouement, j'oserais le traiter de faute! non, non! bien plutôt je proclamerais à la face du globe que vous êtes la plus vertueuse et la plus héroïque des femmes.

—Quoi, monseigneur, vous ne me repoussez pas? vous m'absolvez? dit
Guyonne, en saisissant la main du jeune homme qu'elle baisa malgré lui.

—Je vous admire! murmura-t-il d'un accent enthousiaste.

Alors seulement Guyonne osa lever ses yeux humides sur Jean de Ganay, qui à son tour, par une impulsion irréfléchie, lui prit la main et la porta à ses lèvres.

Par cette action, le vicomte de Ganay montait jusqu'à lui Guyonne la poissonnière. Cependant celle-ci fut plus charmée que surprise, car, avec la pénétration que les femmes conservent, même dans les positions compliquées, elle pressentait l'amour du jeune homme pour elle.

—Vous vous nommez Guyonne? demanda-t-il, après un moment de silencieuse rêverie.

—Oui, monseigneur.

—D'où êtes-vous?

—Du hameau de la Roche.

—Du hameau de la Roche! ce n'est pas cela, dit pensivement l'écuyer.

Guyonne n'entendit pas ces paroles, et le vicomte reprit:

—Que fait votre père?

—Il était pêcheur, monseigneur.

—Pêcheur! mais ne m'avez-vous pas dit jadis qu'il était cabotier?

—Il est vrai.

—Remplirait-il ces deux professions?

—Non, monseigneur; mon père, à moi, était cabotier; il fit naufrage, on le crut mort et ma mère se, remaria à un pêcheur de la seigneurie de la Roche, le vieux Perrin, qui ainsi est mon beau-père.

—Ah! exclama le vicomte avec une satisfaction marquée. Mais vous avez un frère?

—Yvon, monseigneur. Il est enfant du second lit, et coûta la vie à notre mère.

—Et votre mère, vous l'appeliez?

—Marguerite, monseigneur.

—Marguerite! s'écria le jeune homme qui bondit aussitôt, courut à la table, déplia une lettre, la lut avidement et revint en demandant:

—Votre père ne se nommait-il pas Siméon?

—Siméon, oui, monseigneur, répondit Guyonne avec un profond étonnement.

—Surnommé Leroux, n'est-ce pas?

—Mais oui.

—Il était originaire de la Normandie… et fut s'établir dans un petit village près de Nantes, à Chantenay, où il épousa votre mère…

—Oui, oui, répliqua Guyonne à ces questions faites avec une rapidité fiévreuse. Mais comment savez-vous, monseigneur?

Il résidait dans ce village lors de votre naissance?

—Oui, monseigneur, car je suis venue au monde en 1573.

—Oh! quel rayon de lumière! fit le vicomte en lisant à haute voix les mots suivants sur la lettre qu'il tenait toujours à la main:

«Ce fut le cinq février mil cinq cent soixante-treize, vers quatre heures du matin, que je donnai le jour au fruit de cet amour malheureux et réprouvé par la justice de Dieu et des hommes. C'était un enfant du sexe féminin. Le chapelain du château la baptisa sous le nom de Guyonne: puis, sans égard pour les prières de la mère qui demandait à voir sa fille, on l'enleva…»

La poissonnière entendit la lecture de ce passage avec une stupéfaction qui touchait presque à l'hébétement. Depuis la veille, elle avait reçu tant de commotions, qu'elle se demandait si elle n'était pas le jouet d'un affreux cauchemar. Des incidents qui autrefois lui avaient paru sans importance, des souvenirs oubliés, se représentaient en foule dans sa mémoire, se classaient, et formaient comme un fil conducteur dont elle entrevoyait le point de départ, quoiqu'elle ne le distinguât pas encore nettement.

Aussi quand le vicomte, s'interrompant, lui dit:

—Votre enfance, Guyonne, ne vous rappelle-t-elle rien? elle répondit d'un ton assuré:

—Mon enfance me rappelle des choses étranges.

Jean rapprocha son escabeau de celui de la jeune fille.

—J'étais bien petite, poursuivit-elle, quand nous demeurions à Chantenay, aux portes de Nantes. Pourtant j'ai souvenance que chaque dimanche, une belle dame, richement vêtue, venait à notre maison après la grand'messe.

—De haute taille? dit le vicomte.

—Oui, monseigneur, elle avait la taille élevée et majestueuse. Lorsque mon père était au logis, elle se contentait de me donner des bonbons ou des joujous; mais si j'étais seule ou avec ma mère, alors elle me prenait sur ses genoux, et me mangeait de caresses. Aussi je l'aimais bien! Elle était si bonne pour nous!

Guyonne cessa de parler, deux larmes roulaient sous ses longues paupières.

—Vous rappelez-vous le nom de cette dame? dit le vicomte.

—Son nom? repartit Guyonne; non, je ne me le rappelle plus. Ma mère l'appelait toujours madame la comtesse…

—Est-ce là tout? demanda encore l'écuyer.

—Tout?… oh! attendez! Un soir que mon père était à la mer, une vieille femme entra chez nous. Elle dit quelques mots à ma mère qui poussa un grand cri. Ensuite on me mit à la hâte mes plus beaux atours; la vieille femme, ma mère et moi, nous montâmes dans une voiture qui attendait à la porte. Je m'endormis. En m'éveillant, je me trouvai dans une vaste chambre; couchée sur un lit. La belle dame que j'avais vue à la maison était étendue à côté de moi. Elle était livide de pâleur, et cependant une tendresse infinie allumait son oeil quand elle l'attachait sur moi. Agenouillées au pied du lit, ma mère et la vieille femme gémissaient et pleuraient. La dame m'embrassa en soupirant, puis elle dit à ma mère:

—Marguerite, tu me promets de l'élever comme ton enfant?

—Oh! elle l'est! elle l'est! s'écria ma pauvre mère.

—Tu en auras bien soin, n'est-ce pas, ma bonne? continua la dame d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine.

—Elle sera ma fille! dit ma mère en me pressant sur son sein.

—Merci, Marguerite. Je compte sur ta parole. Adieu! je puis maintenant mourir on paix. Adieu donc, Marguerite!!! Priez pour moi, quand je ne serai plus.

Un prêtre entra dans la chambre et ma mère m'emporta dans ses bras. La même voiture nous ramena à la maison. Je m'endormis de nouveau durant le trajet. Quand, le lendemain, j'interrogeai ma mère sur la scène dont j'avais été témoin, elle me répondit que j'avais rêvé. Nous quittâmes le pays peu de jours après. Ma mère était triste et habillée de noir. Arrivés au village de la Roche, mon père s'embarqua pour aller faire le trafic sur la côte de la Nouvelle-France, mais il ne reparut plus. Nous étions sans ressources. Un pêcheur eut pitié de notre détresse. L'année suivante, il offrit sa main à ma mère. Elle accepta, et je devins la belle-fille d'Yvon Perrin.

—Connaissez-vous cette figure? dit Jean de Ganay, en montrant tout à coup à Guyonne le portrait dont nous avons précédemment parlé.

Guyonne prit le cadre des mains du vicomte et alla le contempler à la lueur de la lampe.

Mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est elle!

—Cette dame, n'est-ce pas?

—Oui, oui; je ne saurais me tromper. Voici bien sa physionomie gracieuse et sévère en même temps; ses magnifiques cheveux bouclés avec lesquels je jouais, et la robe de taffetas brune, et la fraise de dentelle, et le chaperon de velours bleu qu'elle portait habituellement… O monseigneur, c'est elle! j'en ferais le serment!

Les doutes du vicomte s'évanouissaient. Son visage rayonnant reflétait la joie qui débordait de son coeur. Toutefois il voulut une assurance entière; car quoique la lumière l'éclairât de toute part, comme les gens à qui l'on a fait l'opération de la cataracte, il aimait à se faire répéter qu'il voyait clair. C'est pourquoi il posa cette interrogation:

—Et votre mère ne vous a pas révélé le secret…

—Quel secret, monseigneur?

—Elle ne vous a donc rien dit?

—Rien.

—A l'heure de sa mort? insista le vicomte, dont le regard plus encore que les paroles questionnaient Guyonne.

—A l'heure de sa mort, dit-elle avec mélancolie, la pauvre femme me passa au cou un scapulaire, en me recommandant de ne le jamais quitter, et en ajoutant d'un ton qui résonnera toujours à mes oreilles: «Souviens-toi, mon enfant, que c'est là tout l'héritage que t'a laissé ta mère infortunée.»

—Voyons! s'écria Jean.

La jeune fille, rougissante, tira de son corsage deux petits morceaux d'étoffe cousus ensemble et pendus à son cou par un cordon de cuir.

—Pouvez-vous me le confier? dit Jean en examinant l'objet.

—J'ai juré à ma mère de ne jamais m'en séparer, répliqua la jeune fille.

—Pour quelques instants?..

—Je voudrais pouvoir ne pas vous refuser, monseigneur, dit Guyonne d'un accent triste. Mais j'ai promis à ma mère,—à une mourante…

—Si votre avenir, si votre bonheur dépendaient de cette infraction?

—Je ne la commettrais pas volontiers.

—Et, si j'ordonnais! fit le vicomte d'une voix plutôt suppliante qu'impérative.

—Mon devoir, monseigneur, répondit péniblement la jeune fille, est de vous obéir. J'obéirais!

—Alors, reprit le vicomte, non sans hésiter, Guyonne, je vous ordonne de me remettre ce scapulaire, et je m'engage à vous le rendre aujourd'hui même.

Elle tendit, avec une douloureuse résignation, l'objet au vicomte.
Celui-ci le serra sous son habit et dit en balbutiant:

—Encore un mot, Guyonne: n'avez-vous pas une tache de rousseur, ayant la forme d'un papillon, au dessous du coeur?

—Oui, monseigneur, dit bien bas la jeune fille dont les joues s'étaient colorées de l'incarnat du coquelicot.

Aussitôt Jean de Ganay appela:

—Philippe!

Le Maléficieux entra et s'approcha du vicomte.

—Yvon est fatigué, dit Jean. Montre-lui sa chambre.

Francoeur fit signe à Guyonne qui sortit avec lui toute bouleversée de la scène qui s'était passée entre l'écuyer et elle.

Dès que la porte fut fermée, Jean de Ganay trancha les fils qui liaient les deux pièces du scapulaire.

Sur l'une d'elles on voyait brodé avec de la soie rouge un G et sur l'autre un P.

VIII

GUYONNE ET JEAN

L'amour, présente deux traits fort distincts: ou il jaillit spontanément, volontairement; ou bien il croît lentement, involontairement. Dans le premier cas, il résulte, le plus souvent, d'une prédisposition de l'individu qui en reçoit le germe et d'un rayon de la physionomie ou de l'esprit de l'individu qui le transmet. Dans le second cas, l'amour tire son éclosion d'une liaison suivie entre le subjectif et l'objectif; il est le fruit d'une sorte d'étude, toujours d'une appréciation raisonnée. Celui-ci caresse ordinairement les sentiments; celui-là irrite les sens. C'est assez dire que l'un ressemble à ces fleurs éphémère, resplendissantes de couleurs, saturées de parfums le matin, mais flétries et desséchées le soir; et que l'autre apparaît comme une plante frêle, presque imperceptible à l'heure de sa naissance, et que les jours et les mois développent tout doucement jusqu'à ce qu'elle arrive à un épanouissement complet. Alors, à son tour, elle brille de mille éclats; elle embaume de ses senteurs, et loin de se faner après une révolution du soleil, elle conserve sa fraîcheur, ses magnificences. L'été en drape les tissus, en fond les nuances; l'automne en distille les arômes, en enrichit les saveurs; l'hiver prépare, comme à regret, son linceul de neige.

—Oh! qu'il est bon, qu'il est délectable cet amour qui mollement s'insinue dans nos sens, qu'il fait de bien! Comme il apprend à connaître les choses pures et délicates! Principe du dévouement, créateur de l'abnégation, lien de la société, ennemi de tout ce qui est mauvais, serviteur de l'harmonie, flambeau des intelligences, source de félicités ineffables, il baptise les grandes actions, éclaire l'ignorance, polit les moeurs, aplanit les inégalités des caractères, inspire l'artiste, civilise le sauvage, convie la nature entière à un saint embrassement!

N'est-ce pas à ce pur amour, dis-moi, poète, que tu as emprunté l'étincelle qui luit à ton front, anime, tes chants, active la chaleur de ton enthousiasme?

Vous qui aimez sincèrement, répondez: votre amour ne parle-t-il pas d'unité? L'unité, n'est-ce point la loi qui nous régit, le but où, nous tendons? n'est-ce point le beau? n'est-ce point Dieu? Dieu! voilà le verbe éternel, la solution de toute proposition. Dieu! c'est l'inconnu, le mystère. C'est la personnification, de toute conception comme de tout enfantement. C'est le mot d'ordre des penseurs et des crétins. Marche! marche! nous crie la voix d'en haut; et nous marchons sans jamais rétrograder, laissant des monceaux, de cadavres pour jalonner notre passage dans l'incommensurable carrière dont la point de départ et le terme fuient nôtre oeil. La cohorte humaine avance, guidée par la flamme de l'amour, comme les Hébreux par la colonne de feu. Plus l'amour nous éclaire, plus nos progrès sont rapides. N'ayant pas d'idée de la synthèse, ne percevant que la forme, l'antiquité cheminait à tâtons sur cette route. Il lui manquait un centre de ralliement, le beau unique, Dieu, comme il lui manquait une lumière unique, l'amour entre les sexes aussi bien que l'amour entre les arts, bref, la cohésion de toutes les forces isolées pour travailler à la perfectibilité de l'ensemble… Les anciens n'aimaient pas, ils s'aimaient. Chez eux, la femme était un souffre-plaisir, rien de plus. De là, distinction, désunion, partant idolâtrie. En plaçant la femme à la hauteur de l'homme, le christianisme a engendré l'amour, par conséquent la foi indivisible.

Bénissons donc le sentiment qui attire les êtres vers un pôle commun, et, tout en méprisant ces caprices vagues, inconstants comme les météores, faussement décorés du nom d'amour, admirons les grandes passions qui enflammèrent le coeur des génies des siècles passés et présents. Eh! sans l'amour, posséderions-nous ces inimitables toiles de Raphaël, ces poèmes sublimes du Tasse, ces profondes études politiques de Machiavel, et ces sonnets de Pétrarque, frais et perlés comme la rosée du matin, et ces milliers de chefs-d'oeuvre, qui font la gloire et le bonheur de nous tous? Oui, aimons bien, et quand nous pouvons aimer un être digne de nous, par ses qualités; quand nous sommes assurés que nous l'aimons de toute notre puissance, de tous nos instincts, de toutes nos volontés, unissons nos destinées aux siennes, soyons attachés à lui comme la tige est attachée à la fleur! Mais s'il ne peut répondre à notre amour sans blesser les lois divines…

Telles furent, ou à peu près, les pensées du vicomte Jean de Ganay, pendant les premiers jours qui suivirent son entrevue avec Guyonne la poissonnière.

Durant ces jours, il sut, toutefois, refouler les émotions de son coeur, et observer vis-à-vis de la jeune fille une retenue qui accrut dans l'esprit de celle-ci l'agitation à laquelle elle était livrée depuis son retour dans l'île de Sable. Elle aimait l'écuyer, elle se savait aimée de lui; elle était certaine qu'un voile planait sur sa naissance; aussi vivait-elle dans une inquiétude plus poignante encore que les afflictions qu'elle avait précédemment endurées.

Cependant, elle n'osait parler; elle craignait autant qu'elle désirait la présence de son amant. Ce ne fut donc pas sans un trouble inexprimable qu'elle s'entendit un matin apostropher par lui:

—Yvon, voulez-vous m'accompagner?

Guyonne trembla de tout son corps et répondit en suivant le vicomte.

Avril fermait les yeux, mai héritait du souffle de son devancier.

Au moment où les deux jeunes gens quittaient le castel, l'aube souriait à l'horizon, et l'éclat de ses teintes réfléchies sur le ciel bleu prêtait à l'orient des reflets graduels, lesquels, partant d'un orbe éblouissant, allaient s'amollissant, se mariant insensiblement, et, passant du pourpre vif à l'écarlate, de l'écarlate au rosé, du rosé à l'orange, de l'orange au blanchâtre, finissaient par se noyer dans un océan d'azur. C'était la promesse mensongère d'une belle journée. Le lever de l'aurore ressemblait à la grimace d'une femme acariâtre, heureuse de jouer un mauvais tour à ses adorateurs.

Néanmoins, la matinée était rehaussée de tous les agréments, de tous les arômes d'une matinée de printemps. Si les bois n'avaient pas encore fait leur toilette, ils s'apprêtaient à la revêtir. Les sucs nourriciers de la végétation verdissaient le sol, rougissaient les pousses des arbres. De partout s'élevaient ces murmures mélodieux qu'exhale la création après un sommeil annuel. Le chardonneret saluait l'apparition du soleil, le ruisseau gazouillait dans les taillis, l'insecte bruissait sous l'herbe, la mouche bourdonnait dans l'air, et c'était la zéphyr qui chantait des hymnes mystérieux et pleins de poésie.

Guyonne et Jean longeaient un sentier serpentant sur les bords du lac. Le jeune homme marchait devant. Il allait tantôt vite, sans bouger la tête, et tantôt se tournant soudain pour jeter un long regard à sa compagne. Ces allures saccadées étaient la traduction fidèle des incertitudes auxquelles l'écuyer était en proie. La jeune fille, quoiqu'elle tînt constamment les yeux baissés, imitait comme par intuition les mouvements de son guide. Elle hâtait le pas quand il le hâtait, s'arrêtait quand il s'arrêtait. Elle aussi était vivement préoccupée. Son coeur lui disait qu'elle touchait à l'époque la plus importante de son existence, et elle éprouvait ces affres à la fois douloureuses et voluptueuses dont nous sommes presque toujours assaillis à la veille d'un événement qui doit décider de notre avenir. On voudrait reculer et accélérer l'heure du dénoûment; on est poltron et téméraire; on souffre et on se complaît dans cette souffrance.

Au bout d'un quart d'heure, le vicomte de Ganay ouvrit la bouche.

—Guyonne! dit-il d'une voix si timide que l'instinct de la jeune fille plutôt que son oreille entendit ce nom.

Elle se rapprocha.

—J'ai, poursuivit l'écuyer, de graves révélations à vous faire.

Et il jeta un coup d'oeil sur Guyonne, qui s'inclina sans cesser de marcher.

—Ces révélations, continua Jean, j'aurais peut-être dû vous les faire le jour où le bon Philippe vous ramena au camp; mais elles sont d'une importance telle que pour vous initier au secret qu'elles renferment, la certitude de n'être entendu que de Dieu et de vous m'était nécessaire. Il a fallu attendre que le temps me permit de vous conduire en un lieu sûr, à l'abri des indiscrets. Ce lieu est éloigné de deux lieues d'ici environ. Avant de vous y introduire, promettez-moi, mademoiselle, de me pardonner la triste condition à laquelle les circonstances m'ont forcé de vous asservir, même depuis' que je sais…

—Oh! monseigneur, s'écria-t-elle d'un ton ému, bien plutôt que de pardonner, laissez-moi bénir le généreux et noble maître…

—Arrêtez! interrompit-il en fléchissant le genou, entre vous et moi il n'y a d'autre, maître que l'Éternel!

Puis, remarquant que la jeune fille le considérait d'un air interdit, il ajouta rapidement:

—Venez, Guyonne, oh! venez vite!

Ils reprirent leur course sans mot dire et ne s'arrêtèrent que sur le rivage de la mer.

Là, au flanc d'une falaise, la nature avait creusé une grotte d'où la vue pouvait embrasser l'Océan et une partie de l'île de Sable. Au fond de la grotte s'étendait un banc tapissé de mousse.

—Entrez, dit le vicomte en montrant le réduit à Guyonne.

Elle voulut, par déférence, lui céder le pas, mais il dit d'un ton solennel:

—Mademoiselle la comtesse de Pentoêk veut-elle me faire l'honneur…

Son geste acheva l'invitation.

Guyonne pénétra dans la grotte et, à la prière du gentilhomme, s'assit sur le banc de gazon.

Alors, Jean, vicomte de Ganay, seigneur de Pouilly, Gevrolles et autres fiefs du duché de Bourgogne; écuyer de monseigneur le marquis de la Roche, gouverneur de la colonie de l'île de Sable, se découvrit, tira de son sein un papier cacheté, et, mettant un genou à terre, présenta, avec ces mots, le papier à la jeune fille:

—Noble damoiselle Marie-Antoinette-Guyonne, comtesse de Pentoêk, souffrez que le plus humble de vos serviteurs vous offre votre extrait baptistaire.

Plus profondément étonnée encore par l'acte du vicomte que par la vue des sceaux armoriés qui ornaient le pli, Guyonne ne fit pas un mouvement.

—Prenez, reprit l'écuyer d'une voix douce; ce papier contient la preuve de l'illustre origine de laquelle vous descendez.

Et comme la jeune fille surprise jusqu'à l'effroi par cette déclaration soudaine dont la portée même lui échappait, demeurait toujours dans une immobilité voisine de la prostration, Jean de Ganay lui prit la main et la baisa respectueusement en y déposant le parchemin.

—Monseigneur, balbutia, Guyonne je ne comprends pas.

—Écoutez-moi, dit vivement le jeune homme, écoutez-moi, noble fille, vous ne me devez plus le titre de monseigneur. Pour vous, je ne suis qu'un simple écuyer, et vous, damoiselle Guyonne, vous comptez parmi vos ancêtres les plus illustres et les plus valeureux seigneurs de la Normandie et de la Bretagne. Damoiselle Guyonne, celle que vous aviez coutume de nommer votre mère ne l'était pas; celui que vous aviez coutume de nommer votre père ne l'était pas non plus. Votre mère, Guyonne, s'appelait Élisabeth-Guyonne de la Roche; elle était soeur du marquis Guillaume de la Roche-Gommard, et d'Adélaïde de la Roche, mère de Laure de Kerskoên. Vous appartenez donc, damoiselle Guyonne, aux de la Roche par les femmes, et monseigneur Guillaume de la Roche est votre oncle maternel.

—Sainte Vierge! se peut-il? n'est-ce pas un rêve? s'écria-t-elle, tandis que le vicomte continuait:

—Votre père, damoiselle Guyonne, fut un vaillant capitaine,
Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, comte de Saint-Lô.

—Mais comment? c'est une erreur! vous vous trompez, monseigneur…, disait la jeune fille bouleversée.

—Descellez ce parchemin et vous reconnaîtrez la vérité.

—Non, non, Jésus, mon doux Sauveur, je n'oserais jamais.

—Eh bien! si vous m'autorisez, noble damoiselle, dit Jean de Ganay en reprenant le pli que Guyonne tenait dans sa main entr'ouverte.

—Ah! quittez cette posture, monseigneur, murmura-t-elle.

Et sa prière fut énoncée avec une amabilité charmante, mais qui équivalait à un ordre.

La jeune fille avait retrouvé son tact féminin, et avec cette promptitude qu'ont les femmes à se mettre subitement au niveau des circonstances, elle savait déjà être gracieuse et impérative dans ses paroles.

L'écuyer se leva et resta debout la tête nue.

Dans cette position, il faisait face à Guyonne, et son corps, placé devant l'entrée de la grotte, empêchait de voir au dehors.

—Daignez vous asseoir, lui dit-elle en l'invitant avec la main à prendre place auprès d'elle.

Jean, joyeux, allait obéir, quand une explosion retentit à quelques pas.

Le vicomte lâcha un cri et tomba baigné dans son sang.

IX

AMOUR

Au cri du jeune homme, comme un lugubre écho, répondirent deux autres cris: l'un déchirant, plein d'angoisses; l'autre, terrible, plein de menaces. Guyonne avait poussé le premier, Philippe Francoeur, le second. Débouchant d'un bouquet de sapins, ce dernier se précipita vers une dune de sable derrière laquelle un homme se tenait tapi. Le Maléficieux était pourpre de fureur sa main brandissait un long coutelas. Il fondit sur l'homme et l'assaillit avec rage. Une lutte s'engagea, lutte courte et fatale. Bientôt le matelot eut désarmé son adversaire, qui se défendait avec la crosse d'un mousquet; puis il le terrassa et lui plongea son couteau dans le coeur.

Ce combat avait été rapide comme l'éclair. Après s'être assuré que l'ennemi n'existait plus, Philippe s'avança vers la grotte. Il trouva Guyonne accroupie près du vicomte de Ganay, blessé à l'épaule par une balle. La jeune fille, tout en pleurs, avait déchiré le vêtement du vicomte et s'efforçait d'étancher le sang qui jaillissait à flots d'une plaie béante.

Durant cette opération, le jeune homme lui souriait doucement; il semblait heureux de l'accident qui, mieux qu'un aveu, lui apprenait l'amour de Guyonne pour lui.

—Oh! Philippe, s'écria-t-elle en apercevant le matelot, c'est le ciel qui vous envoie! venez, venez vite, monseigneur se meurt, aidez-moi à le secourir!

—Monseigneur!… répéta Philippe d'un ton douloureux.

—N'ayez pas d'inquiétudes, mes chers amis, dit dolemment le vicomte, ce ne sera rien; aucune des parties nobles n'a été attaquée. Tâchez seulement d'arrêter l'effusion du sang, car je m'affaiblis.

—Mon Dieu! mon Dieu! sauvez sa vie et prenez la mienne! sanglotait la pauvre Guyonne.

—Voyons, dit Philippe, en se baissant, je me connais aux entailles, moi, oui bien!

Et se tournant vers Guyonne:

—Vous, mon enfant, lui dit-il, allez chercher de l'eau à la source la plus voisine; pendant ce temps j'examinerai la blessure.

La jeune fille ne se le fit pas répéter. Et tandis que Francoeur procédait à son examen avec toute l'habileté d'un praticien consommé, Jean de Ganay lui dit:

—Mais comment…

—Pierre, monseigneur! encore, mais, pour la dernière fois, ce Pierre!

—Lui, ce misérable!…

—Il a reçu sa punition, monseigneur; je lui ai servi de valet des hautes-oeuvres! Allons, voilà qui est bien; cette blessure n'est qu'une avarie. Huit jours de repos serviront, à la réparer. L'os de l'épaule a été froissé, mais il n'y a rien de rompu dans les agrès… Oui bien, je lui ai rendu le bon service d'en débarrasser la colonie. Je savais qu'il rôdait dû ce côté; un de nos gens disait l'avoir aperçu; aussi, quand je vous ai vu sortir, je me suis permis de vous suivre de loin. Ça n'était pas la consigne, mais enfin, monseigneur, ça me faisait tic tac dans l'entrepont, et coûte que coûte, je fis voile après vous. Punissez-moi, monseigneur, je l'ai mérité…

—Bon Philippe! murmura le vicomte en lui tendant la main.

—Donc, reprit le matelot, j'arrive au coin du petit bois, à quelques toises d'ici, et, bête comme un novice, au lieu de monter mon quart, je m'amuse à rêvasser sur l'herbe…

—Voici de l'eau, interrompit Guyonne en apportant sa casquette de peau remplie d'eau fraîche. Mais comment va monseigneur, dites-moi, Philippe? ce ne sera pas sérieux, n'est-ce pas? Oh! bonne sainte Vierge, comme le sang coule!…

—Ne craignez rien, mon enfant, répondit le Maléficieux. Par bonheur, le maladroit a manqué son coup; nous en serons quitte pour une écorchure.

Assisté de la jeune fille, il lava la plaie avec soin, y appliqua une compresse d'eau froide, banda le tout tant bien que mal, en continuant son histoire, et quand il eut fini, il présenta une gourde au vicomte.

—Buvez un petit coup, monseigneur; rien de meilleur pour ranimer les forces. Cette outre, c'est mon vade mecum, comme disait mon pauvre ami, feu Grosbec. Heureusement que je l'ai retrouvée, car je l'avais perdue dans les glaces. Une fameuse gourde, oui bien, par la fourche de Neptune! je ne la donnerais pas pour dix angelots d'or… Bon, mon tonique a fait son effet; qu'est-ce que je vous disais? ses couleurs reviennent, n'est-ce pas, l'enfant?

Pour toute réponse, Guyonne se pendit à son cou et l'embrassa.

—Ça fait toujours du bien, quoiqu'on ait cinquante ans sur les épaules, des baisers comme ça, dit-il gaiement.

Ensuite, il prit le vicomte dans ses bras, le coucha sur le banc de gazon et parut se consulter. De temps en temps, il regardait le ciel et grommelait des paroles de contrariété. Ni Guyonne ni Jean ne l'écoutaient. L'un, alangui par une perte de sang assez abondante, demeurait plongé dans cette sorte de voluptueuse torpeur, suite ordinaire d'une hémorrhagie; l'autre, agenouillée près du vicomte, lui formait un oreiller avec son bras et le contemplait avec cette expression d'amour divin que Raphaël a mise dans la tête de sa Marie.

—Mille écoutilles! s'écria tout à coup le matelot, en frappant du pied; il ne manquait plus que ça! la pluie!

Cette exclamation éveilla Guyonne.

—Il pleut, répéta-t-elle.

—Oui bien, il pleut par la fourche… Bast! n'importe! vous, ma chère enfant, vous resterez ici avec monseigneur, et moi j'irai chercher quelques-uns de nos gens pour le transporter au camp.

—Oh non, pas vous, Philippe, mais moi, dit vivement la jeune fille. Il est préférable que vous demeuriez avec monseigneur. Si on attentait encore à sa vie, pensez donc! je ne pourrais le défendre aussi bien que vous.

—Quant à une nouvelle attaque, elle n'est pas à redouter, cependant comme vous avez le pied plus leste que le mien…

—Eh bien! reprit-elle, venez soutenir la tête de monseigneur, et avant deux heures je serai de retour!

Elle s'inclina pour retirer son bras, et le jeune homme profitant de ce moment, prit le cou de Guyonne avec sa main gauche, lui abaissa la tête et la baisa au front…

Une brûlante rougeur protesta pour la pudeur de la jeune fille, mais une sensation de plaisir indicible avait gagné la cause de l'amant.

—C'est convenu, partez! dit Philippe qui avait fait semblant de ne pas remarquer cette petite scène intime.

Guyonne s'éloigna, non sans avoir multiplié ses recommandations au matelot, et laissé pour adieu à l'idole de son coeur un long regard. Son absence fut aussi courte que possible. Elle revint suivie de quatre colons qui portaient un large brancard couvert de peaux, car il pleuvait à torrents. Vers le soir, Jean de Ganay reposait dans son lit au castel du camp; Guyonne veillait à ses côtés. A dater de ce jour, le cours des relations entre les deux jeunes gens changea complètement. La maladie de Jean de Ganay fut le trait d'union qui acheva de marier leurs belles âmes. L'un par l'autre, ils comprirent combien ils étaient bons, vertueux et nobles. N'eût été l'accident arrivé au vicomte, bien des mois peut-être se seraient écoulés avant que Guyonne osât se familiariser avec l'idée d'être aimée par Jean de Ganay, et que celui-ci connût la suavité des sentiments qui animaient la jeune fille. Mais les heures qu'ils coulèrent en tête-à-tête, sans être distraits par les influences extérieures, les petits soins qu'exigeait l'état du blessé, les épanchements de l'esprit achevèrent d'embraser ces deux êtres si bien faits l'un pour l'autre.

La jeune fille était si lasse de son rôle d'homme, qu'elle inventait mille mignardises charmantes pour rappeler son sexe. Une pensionnaire n'aurait pas été plus chaste qu'elle, une amante pas plus tendre, une mère plus empressée. On eût dit que les trois qualités de la femme étaient réunies en elle, la pudeur, l'amour, le dévoilement; trinité sacrée dont l'auréole brillait à son front et enflammait le vicomte d'une douce ivresse. Elle lui apparaissait comme un ange descendu du ciel pour le guider au bonheur. Et il était si heureux qu'il craignait presque de voir approcher sa guérison. Que faire, en effet, lorsque sa Santé serait rétablie? Découvrirait-il à ses compagnons le sexe du faux Yvon? l'épouserait-il à la face de Dieu! ou bien continuerait-il de se comporter comme au temps où il ignorait tout? Le dilemme était affreux. Jean ne pouvait opter ni pour une décision, ni pour une autre. La seule chance de salut qui lui restât, c'était la prompte arrivée d'un vaisseau qui les délivrerait tous. Mais devait-il s'arrêter à cette illusion? Depuis cinq ans qu'il la ravivait et qu'elle s'éteignait, n'avait-il pas appris à la considérer sous son vrai jour? Pauvre Jean, ces soucis empoisonnaient la source à laquelle il buvait à longs traits. Souvent, en contemplant Guyonne vaincue par la fatigue et endormie sur un escabeau à son chevet, le jeune homme gémissait et des larmes gonflaient ses paupières; souvent au milieu d'une de ces conversations muettes dont les amants savent si bien la langue, il soupirait tristement. Mais Guyonne devinait immédiatement la cause de ce soupir, et pour chasser de l'esprit de son bien-aimé des réflexions pénibles, la jeune fille souriait. De même que le soleil dissipe les nuages, ce sourire dissipait les chagrins du vicomte. Leur tendresse était profonde comme la cause qui l'avait fait naître, pure comme l'aile de la colombe. Ils s'aimaient en enfants, suçant le miel de ce premier amour avec ardeur, et luttant de sacrifices pour se cacher leurs tourments. Car Guyonne ne souffrait pas moins que Jean de Ganay de sa position équivoque, et l'avenir l'épouvantait! Mais c'était à ces heures de doute et d'amertume qu'elle recueillait les trésors de son affection pour les verser sur le vicomte; c'était à ces heures surtout, qu'elle le berçait de chastes caresses, qu'elle lui chantait les divines mélodies de l'amour, et endormait son esprit endolori dans les bras roses de l'Espérance. Elle réussissait facilement, si facilement qu'elle-même finissait par le suivre dans ses rêves de félicité. Nous aimons tant à tromper nos ennuis, il y a tant de ressource dans un jeune amour! Guyonne, parvenue à trente ans sans avoir été aimée, et rencontrant tout à coup l'amour qu'elle désirait, ressemblait au voyageur altéré qui trouve un fruit au milieu du désert. D'abord il craint d'y toucher; s'il était venimeux, se dit-il? Puis il avance la main, la retire, l'avance encore, saisit le fruit, le flaire, y porte la dent; le rejette, le reprend et enfin le dévore avidement, tout en redoutant qu'il ne contienne des sucs mortels.

Le jour où Jean de Ganay sortit de son lit fut un beau jour. Les huit colons qui restaient vinrent le féliciter, et lui apporter les plus beaux produits de leur chasse ou de leur pêche.

La maladie, les privations, les révoltes avaient réduit à quatre le nombre des soudards. Cependant, ils ne s'étaient pas ralliés aux colons et vivaient toujours misérablement sur un coin de l'île.

Le soir, le vicomte s'étant, après un repas partagé avec ses compagnons, rendu dans sa chambre, dit à Guyonne, de sa voix touchante et sympathique:

—Maintenant, mon amie, je vais vous rendre l'héritage de vos parents. Voici, ajouta-t-il en ouvrant le coffret, le portrait de votre mère, la noble Élisabeth-Guyonne de la Roche, et voilà la correspondance de vos malheureux parents.

La jeune fille baisa tendrement le souvenir que lui présentait le vicomte, et celui-ci reprit:

—Vous me pardonnerez, j'ose l'espérer, d'avoir violé le secret de ces lettres en apprenant comment elles sont tombées en ma possession.

Ayant raconté ce qui lui était arrivé à bord de l'épave de l'Érable,
Jean continua:

—Quand j'eus forcé la cassette, le portrait qui y était renfermé me frappa vivement. Je savais bien avoir vu quelque part sa ressemblance. Mais sans Philippe qui m'éclaira, je n'aurais pas songé tout de suite à ma bien-aimée.

Guyonne lui pressa la main pour le remercier.

—Alors j'eus l'indiscrétion de lire cette correspondance de deux amants infortunés ici-bas, qui jouissent, sans doute, dans l'autre monde, du bonheur qu'ils n'ont pu obtenir dans celui-ci… Oui, ils se sont bien aimés, eux aussi, votre père et votre mère, ma Guyonne! Oh! j'ai pleuré en parcourant ces pages éloquentes, écrites avec les larmes de la douleur… Votre père, Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, avait de bonne heure embrassé la carrière maritime. A vingt ans on le considérait comme un des officiers les plus distingués dans sa profession. Venu en congé à Nantes, vers 1571, il y fit la connaissance de votre mère, Guyonne de la Roche. Ils étaient beaux tous deux, ils s'éprirent l'un de l'autre. Mais une vieille rancune divisait la famille des de la Roche et celle des Pentoêk. Au mot de mariage avec un Pentoêk, le vieux marquis de la Roche fronça les sourcils, et votre mère fut convaincue que jamais elle n'aurait l'acquiescement de son père. Les obstacles enflammèrent la passion des deux jeunes gens. Ils se jurèrent fidélité éternelle. Un prêtre compatissant consentit à les unir en secret. L'hymen eut lieu dans la cabane d'un paysan. Une seule personne fut mise dans la confidence. Cette personne, ma Guyonne, ce fut Marguerite, votre mère adoptive. Elle était soeur de lait de Guyonne de la Roche. Elle aida sa maîtresse à cacher une grossesse qui ne tarda guère à se déclarer. Puis, à votre naissance, elle vous recueillit et vous éleva comme son enfant. Pendant ce temps, votre père était allé à Brest. C'est là qu'il apprit que sa femme adorée lui avait donné une fille. Oh! vous lirez la lettre qu'il écrivit alors à votre mère, Guyonne! Comme il l'aimait, comme il savait alléger ses peines! Mon Dieu! je voudrais pouvoir vous aimer comme cela…

—Bon ami, poursuivez, je vous prie, dit la jeune fille tout en larmes.

—Hélas! ce que j'ai à vous narrer maintenant est bien navrant. La Navarre, où servait Maxime de Pentoêk, reçut l'ordre d'aller aux Indes. Quatre années s'écoulèrent sans qu'on en entendît parler. Puis la nouvelle se répandit qu'il avait fait naufrage. Ce fut le coup de mort pour votre mère…

Jean de Ganay fit une pause, pour ne pas troubler la douleur de la jeune fille qui éclatait en sanglots; et quand elle se fut un peu calmée, il termina ainsi cette mélancolique histoire:

—Votre père, cependant, n'avait pas péri. Le navire qui le portait ayant sombré sur les côtes des Indes orientales, il y resta jusqu'à ce qu'il pût revenir en France, où il comptait retrouver une épouse chérie et un petit ange pour le consoler de ses malheurs passés. Jugez de son désespoir lorsqu'il rentra à Nantes!… Il demanda Catherine. On ne savait ce qu'elle était devenue…

—Mon ami, murmura Guyonne, d'une voix brisée et en tombant à genoux, prions Dieu pour ceux qui ne sont plus!

X

RETOUR DU CASTOR

Une semaine après, le vicomte Jean de Ganay était complètement rétabli. Par une belle après-midi, il proposa à Guyonne une partie de pêche. La jeune fille s'empressa d'accepter. S'étant munis de lignes, ils montèrent dans un grand canot fait avec les débris de l'Érable et partirent accompagnés du Maléficieux, qui devait remplir l'office de rameur.

Les deux jeunes gens s'assirent à la poupe de l'embarcation, et Philippe, se doutant bien qu'ils songeraient plus à s'entretenir de leur amour qu'à faire la guerre aux habitants des eaux, se plaça de façon à leur tourner le dos. Pour les moins gêner par sa présence, le brave matelot se mit à entonner une vieille chanson guerrière.

Aussi préoccupé de leur avenir qu'ils l'étaient eux-mêmes de leur mutuelle tendresse, Francoeur ne prit garde, ni au temps qui fuyait avec la rapidité de l'aigle, ni à un cercle de petits nuages qui cernait l'orbe du soleil couchant.

Subjugués par les effluves de ce fluide magnétique que l'amour communique et reçoit en même temps par la présence des amants, Guyonne et Jean rêvaient bien plus encore qu'ils ne causaient. Mais cette rêverie était le langage harmonieux de leurs coeurs. Ils lisaient plus aisément leurs pensées que si elles eussent été écrites, ils se comprenaient mieux que s'ils eussent parlé. Le véritable amour est si immatériel que tout effort, tout mouvement physique, pour se promener, lui répugne. C'est une fleur délicate qu'on ne reconnaît qu'à son parfum, à ses couleurs naturelles; une mélodie du soir qu'on savoure silencieusement, et dont on détruirait le charme en la voulant analyser. On peut encore comparer cette sensibilité exquise de tout notre être, quand, aimant sincèrement, nous sommes près de l'objet aimé, à la disposition dans laquelle nous nous trouvons, lorsqu'un soir d'automne, à la tombée du crépuscule, plongé dans un fauteuil, devant un bon feu, nous évoquons les gracieuses images de l'imagination. Elles accourent, nous les voyons, nous les sentons, nous respirons leur haleine, nous devisons avec elles, et nous n'appartenons plus à ce monde. Baigné dans un fleuve de délices, nous désirons nous y noyer, et nous craignons de remuer la tête, nous craignons de bouger, tant nous avons peur d'effaroucher les fantômes de notre somnolence…….

Tout à coup, Philippe Francoeur suspendit son chant et se dressa debout dans le canot.

Guyonne et Jean tressaillirent.

—Qu'y a-t-il? demanda ce dernier.

Les regards attachés à l'occident, le matelot ne répondit pas.

En ce moment, un nuage noir, aux franges rouges comme le feu, cachait le soleil.

—Le cap au nord-ouest, monseigneur! le cap au nord-ouest! s'écria
Philippe, sans essayer de déguiser son émoi.

Jean de Ganay imprima au gouvernail fixé derrière lui un mouvement si brusque que la planchette se brisa. Au même instant, un mugissement sourd et lointain se fit entendre.

Le matelot se jeta sur ses avirons.

Deux rafales successives sifflèrent dans l'air.

—Mon Dieu! fit Guyonne en se serrant contre le vicomte, qui l'entoura de ses bras, par cet instinct qui nous rapproche tous pour lutter contre le danger, même lorsque la lutte est impossible.

Le ciel se marbrait de taches sombres, la mer grossissait, de lourds goélands voletaient au-dessus de l'embarcation.

—Faut-il te venir en aide, Philippe? dit l'écuyer.

Le Maléficieux n'entendit pas, une nouvelle bouffée de vent poussait contre le canot des montagnes d'eau.

—Cramponnez-vous au banc! s'écria Francoeur.

Par bonheur les lames passèrent à côté.

Dégagé de son voile, le soleil jetait un dernier regard sur l'Océan courroucé.

—Un navire! j'aperçois un navire! clama Guyonne. En effet un vaisseau était en vue.

—Ah! nous sommes sauvés! Il se dirige vers l'île de Sable, dit le vicomte, qui oubliait déjà le péril auquel ils étaient exposés.

Philippe demeura silencieux, tous ses efforts tendaient à maintenir l'esquif en équilibre.

Rapidement la nuit arriva. L'Atlantique hurlait comme une bête fauve, et mêlait sa voix formidable aux glapissements du vent.

On n'osait ouvrir la bouche, on n'osait se mouvoir sur le canot.

Soudain, comme la chaloupe arrivait à la cime d'une vague, une masse sombre se profila près d'elle.

—Au secours! vociféra Jean de Ganay, reconnaissant le navire qu'ils avaient distingué deux heures auparavant.

Enlacée à son amant, Guyonne leva la tête, et poussa un cri d'indicible effroi!

Un rayon de lune lui avait montré la figure sardonique du pilote
Alexis Chedotel, accoudé à la lisse de tribord du navire……………

Le lendemain matin, il y avait grande allégresse sur l'île de Sable. Une barque de cent tonneaux se balançait coquettement à un demi-mille de la côte.

Chedotel la commandait.

Un lustre auparavant, après avoir déposé quarante individus sur l'île de Sable, prétextant des tempêtes qui le chassaient vers l'Europe, le pilote avait ramené Guillaume de la Roche en France. «Ce dernier n'y eut pas plus tôt mis le pied, dit l'historien du Canada, qu'il se trouva enveloppé dans une foule de difficultés au milieu desquelles le duc de Mercoeur, qui commandait la Bretagne, le garda prisonnier pendant quelque temps. Ce ne fut qu'au bout de cinq ans qu'il put raconter au roi, qui se trouvait à Rouen, ce qui lui était arrivé dans son voyage. Le monarque, touché du sort des malheureux abandonnés dans l'île de Sable, ordonna au pilote qui les y avait conduits d'aller les chercher. Celui-ci n'en trouva, plus que douze…

»A leur retour, Henri IV voulut les voir habillés comme on les avait trouvés. Leur barbe et leurs cheveux qu'ils avaient laissé croître pendaient en désordre sur leurs poitrines et sur leurs épaules; leur figure avait déjà pris un air fauve et sauvage, qui les faisait plutôt ressembler à des Indiens qu'à des hommes civilisés. Le roi leur fit distribuer à chacun cinquante écus et leur permit de retourner dans leur famille, sans pouvoir être recherchés de la justice pour leurs anciennes offenses.»

Ainsi finit le drame de l'île de Sable, un des plus remarquables des annales du Canada.