WeRead Powered by ReaderPub
L'Île Des Pingouins cover

L'Île Des Pingouins

Chapter 114: Section 2
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A playful pseudo‑history recounts how a community originating from seabirds becomes human and evolves into a complex society, narrated through mock archaeological finds, charters, chronicles, and learned commentary. The text lampoons the craft of historians and the malleability of sources while tracing episodes of political maneuvering, religious fervor, legal invention, and social hierarchy. Satirical sketches expose hypocrisy among elites and the credulity of the populace, using irony, parody, and learned pastiche to question how institutions and collective memory are created and justified.

CHAPITRE VIII

NOUVELLES CONSÉQUENCES

La session s'achevait dans le calme, et le ministère ne découvrait, sur les bancs de la majorité, nul signe funeste. On voyait cependant par certains articles des grands journaux modérés que les exigences des financiers juifs et chrétiens croissaient tous les jours, que le patriotisme des banques réclamait une expédition civilisatrice en Nigritie et que le trust de l'acier, plein d'ardeur à protéger nos côtes et à défendre nos colonies, demandait avec frénésie des cuirassés et des cuirassés encore. Des bruits de guerre couraient: de tels bruits s'élevaient tous les ans avec la régularité des vents alisés; les gens sérieux n'y prêtaient pas l'oreille et le gouvernement pouvait les laisser tomber d'eux-mêmes à moins qu'ils ne vinssent à grossir et à s'étendre; car alors le pays se serait alarmé. Les financiers ne voulaient que des guerres coloniales; le peuple ne voulait pas de guerres du tout; il aimait que le gouvernement montrât de la fierté et même de l'arrogance; mais au moindre soupçon qu'un conflit européen se préparait, sa violente émotion aurait vite gagné la Chambre. Paul Visire n'était point inquiet, la situation européenne, à son avis, n'offrait rien que de rassurant. Il était seulement agacé du silence maniaque de son ministre des affaires étrangères. Ce gnôme arrivait au conseil avec un portefeuille plus gros que lui, bourré de dossiers, ne disait rien, refusait de répondre à toutes les questions, même à celles que lui posait le respecté président de la république et, fatigué d'un travail opiniâtre, prenait, dans son fauteuil, quelques instants de sommeil et l'on ne voyait plus que sa petite houppe noire au-dessus du tapis vert.

Cependant Hippolyte Cérès redevenait un homme fort; il faisait en compagnie de son collègue Lapersonne des noces fréquentes avec des filles de théâtre; on les voyait tous deux entrer, de nuit, dans des cabarets à la mode, au milieu de femmes encapuchonnées, qu'ils dominaient de leur haute taille et de leurs chapeaux neufs, et on les compta bientôt parmi les figures les plus sympathiques du boulevard. Ils s'amusaient; mais ils souffraient. Fortuné Lapersonne avait aussi sa blessure sous sa cuirasse; sa femme, une jeune modiste qu'il avait enlevée à un marquis, était allée vivre avec un chauffeur. Il l'aimait encore; il ne se consolait pas de l'avoir perdue et, bien souvent, dans un cabinet particulier, au milieu des filles qui riaient en suçant des écrevisses, les deux ministres, échangeant un regard plein de leurs douleurs, essuyaient une larme.

Hippolyte Cérès, bien que frappé au coeur, ne se laissait point abattre.
Il fit serment de se venger.

Madame Paul Visire, que sa déplorable santé retenait chez ses parents, au fond d'une sombre province, reçut une lettre anonyme, spécifiant que M. Paul Visire, qui s'était marié sans un sou, mangeait avec une femme mariée, E… C… (cherchez!) sa dot, à elle madame Paul, donnait à cette femme des autos de trente mille francs, des colliers de perles de quatre-vingt mille et courait à la ruine, au déshonneur et à l'anéantissement. Madame Paul Visire lut, tomba d'une attaque de nerfs et tendit la lettre à son père.

—Je vais lui frotter les oreilles, à ton mari, dit M. Blampignon; c'est un galopin qui, si l'on n'y prend garde, te mettra sur la paille. Il a beau être président du Conseil, il ne me fait pas peur.

Au sortir du train M. Blampignon se présenta au ministère de l'intérieur et fut reçu tout de suite. Il entra furieux dans le cabinet du président.

—J'ai à vous parler, monsieur!

Et il brandit la lettre anonyme.

Paul Visire l'accueillit tout souriant.

—Vous êtes le bienvenu, mon cher père. J'allais vous écrire…. Oui, pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Légion d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin.

M. Blampignon remercia profondément son gendre et jeta au feu la lettre anonyme.

Rentré dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irritée et languissante.

—Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voilà! tu ne sais pas le prendre.

Vers ce temps, Hippolyte Cérès apprit par un petit journal de scandales (c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les affaires d'État) que le président du Conseil dînait tous les soirs chez mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait l'avoir vivement frappé. Dès lors Cérès se faisait une sombre joie d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs très en retard, pour dîner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la sérénité du plaisir accompli.

Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle les lisait à table, devant lui et demeurait alanguie et souriante.

Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces avertissements trop vagues et que, pour l'inquiéter, il fallait lui donner des précisions, la mettre en état de vérifier par elle-même l'infidélité et la trahison. Il avait au ministère des agents très sûrs, chargés de recherches secrètes intéressant la défense nationale et qui précisément surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et ennemie entretenait jusque dans les postes et télégraphes de la république. M. Cérès leur donna l'ordre de suspendre leurs investigations et de s'enquérir où, quand et comment M. le ministre de l'intérieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent fidèlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient plusieurs fois surpris M. le président du Conseil avec une femme, mais que ce n'était pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Cérès ne leur en demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de Lysiane n'étaient qu'un alibi imaginé par Paul Visire lui-même, à la satisfaction d'Éveline, importunée de sa gloire et qui soupirait après l'ombre et le mystère.

Ils n'étaient pas filés seulement par les agents du ministère des postes; ils l'étaient aussi par ceux du préfet de police et par ceux mêmes du ministère de l'intérieur qui se disputaient le soin de les protéger; ils l'étaient encore par ceux de plusieurs agences royalistes, impérialistes et cléricales, par ceux de huit ou dix officines de chantage, par quelques policiers amateurs, par une multitude de reporters et par une foule de photographes qui, partout où ils abritaient leurs amours errantes, grands hôtels, petits hôtels, maisons de ville, maisons de campagne, appartements privés, châteaux, musées, palais, bouges, apparaissaient à leur venue, et les guettaient dans la rue, dans les maisons environnantes, dans les arbres, sur les murs, dans les escaliers, sur les paliers, sur les toits, dans les appartements contigus, dans les cheminées. Le ministre et son amie voyaient avec effroi tout autour de la chambre à coucher les vrilles percer les portes et les volets, les violons faire des trous dans les murs. On avait obtenu, faute de mieux, un cliché de madame Cérès en chemise, boutonnant ses bottines.

Paul Visire, impatienté, irrité, perdait par moments sa belle humeur et sa bonne grâce; il arrivait furieux au Conseil et couvrait d'invectives, lui aussi, le général Débonnaire, si brave au feu, mais qui laissait l'indiscipline s'établir dans les armées, et il accablait de sarcasmes, lui aussi, le vénérable amiral Vivier des Murènes, dont les navires coulaient à pic sans cause apparente.

Fortuné Lapersonne l'écoutait, narquois, les yeux tout ronds, et grommelait entre ses dents:

—Il ne lui suffit pas de prendre à Hippolyte Cérès sa femme; il lui prend aussi ses tics.

Ces algarades, connues par les indiscrétions des ministres et par les plaintes des deux vieux chefs, qui annonçaient qu'ils foutraient leur portefeuille au nez de ce coco-là et qui n'en faisaient rien, loin de nuire à l'heureux chef du cabinet, produisirent le meilleur effet sur le parlement et l'opinion qui y voyaient les marques d'une vive sollicitude pour l'armée et la marine nationales. Le président du Conseil recueillit l'approbation générale. Aux félicitations des groupes et des personnages notables, il répondait avec une ferme simplicité:

—Ce sont mes principes!

Et il fit mettre en prison sept ou huit socialistes.

La session close, Paul Visire, très fatigué, alla prendre les eaux. Hippolyte Cérès refusa de quitter son ministère où s'agitait tumultueusement le syndicat des demoiselles téléphonistes. Il les frappa avec une violence inouie car il était devenu misogyne. Le dimanche, il allait dans la banlieue pêcher à la ligne avec son collègue Lapersonne, coiffé du chapeau de haute forme qu'il ne quittait plus depuis qu'il était ministre. Et tous deux, oubliant le poisson, se plaignaient de l'inconstance des femmes et mêlaient leurs douleurs.

Hippolyte aimait toujours Éveline et souffrait toujours. Cependant l'espoir s'était glissé dans son coeur. Il la tenait séparée de son amant et, pensant la pouvoir reprendre, il y dirigea tous ses efforts, y déploya toute son habileté, se montra sincère, prévenant, affectueux, dévoué, discret même; son coeur lui enseignait toutes les délicatesses. Il disait à l'infidèle des choses charmantes et des choses touchantes et, pour l'attendrir, lui avouait tout ce qu'il avait souffert.

Croisant sur son ventre la ceinture de son pantalon:

—Vois, lui disait-il, j'ai maigri.

Il lui promettait tout ce qu'il pensait qui pût flatter une femme, des parties de campagne, des chapeaux, des bijoux.

Parfois il croyait l'avoir apitoyée. Elle ne lui montrait plus un visage insolemment heureux; séparée de Paul, sa tristesse avait un air de douceur; mais dès qu'il faisait un geste pour la reconquérir, elle se refusait, farouche et sombre, ceinte de sa faute comme d'une ceinture d'or.

Il ne se lassait pas, se faisait humble, suppliant, déplorable.

Un jour il alla trouver Lapersonne, et lui dit, les larmes aux yeux:

—Parle-lui, toi!

Lapersonne s'excusa, ne croyant pas son intervention efficace, mais il donna des conseils à son ami.

—Fais-lui croire que tu la dédaignes, que tu en aimes une autre, et elle te reviendra.

Hippolyte, essayant de ce moyen, fit mettre dans les journaux qu'on le rencontrait à toute heure chez mademoiselle Guinaud de l'Opéra. Il rentrait tard, ou ne rentrait pas; affectait, devant Éveline, les apparences d'une joie intérieure impossible à contenir; pendant le dîner, il tirait de sa poche une lettre parfumée qu'il feignait de lire avec délices et ses lèvres semblaient baiser, dans un songe, des lèvres invisibles. Rien ne fit. Éveline ne s'apercevait même pas de ce manège. Insensible à tout ce qui l'entourait, elle ne sortait de sa léthargie que pour demander quelques louis à son mari; et, s'il ne les lui donnait pas, elle lui jetait un regard de dégoût, prête à lui reprocher la honte dont elle l'accablait devant le monde entier. Depuis qu'elle aimait, elle dépensait beaucoup pour sa toilette; il lui fallait de l'argent et elle n'avait que son mari pour lui en procurer: elle était fidèle.

Il perdit patience, devint enragé, la menaça de son revolver. Il dit un jour devant elle à madame Clarence:

—Je vous fais compliment, madame; vous avez élevé votre fille comme une grue.

—Emmène-moi, maman, s'écria Éveline. Je veux divorcer!

Il l'aimait plus ardemment que jamais.

Dans sa jalouse rage, la soupçonnant, non sans vraisemblance, d'envoyer et de recevoir des lettres, il jura de les intercepter, rétablit le cabinet noir, jeta le trouble dans les correspondances privées, arrêta les ordres de Bourse, fit manquer les rendez-vous d'amour, provoqua des ruines, traversa des passions, causa des suicides. La presse indépendante recueillit les plaintes du public, et les soutint de toute son indignation. Pour justifier ces mesures arbitraires les journaux ministériels parlèrent à mots couverts de complot, de danger public et firent croire à une conspiration monarchique. Des feuilles moins bien informées donnèrent des renseignements plus précis, annoncèrent la saisie de cinquante mille fusils et le débarquement du prince Crucho. L'émotion grandissait dans le pays; les organes républicains demandaient la convocation immédiate des Chambres. Paul Visire revint à Paris, rappela ses collègues, tint un important conseil de cabinet et fit savoir par ses agences qu'un complot avait été effectivement ourdi contre la représentation nationale, que le président du conseil en tenait les fils et qu'une information judiciaire était ouverte.

Il ordonna immédiatement l'arrestation de trente socialistes, et tandis que le pays entier l'acclamait comme un sauveur, déjouant la surveillance de ses six cents agents, il conduisait furtivement Éveline dans un petit hôtel, près de la gare du Nord, où ils restèrent jusqu'à la nuit. Après leur départ, la fille de l'hôtel, en changeant les draps du lit, vit sept petites croix tracées avec une épingle à cheveux, près du chevet, sur le mur de l'alcôve.

C'est tout ce qu'Hippolyte Cérès obtint pour prix de ses efforts.

CHAPITRE IX

LES DERNIERES CONSÉQUENCES

La jalousie est une vertu des démocraties qui les garantit des tyrans. Les députés commençaient à envier la clé d'or du président du conseil. Il y avait un an que sa domination sur la belle madame Cérès était connue de tout l'univers; la province, où les nouvelles et les modes ne parviennent qu'après une complète révolution de la terre autour du soleil, apprenait enfin les amours illégitimes du cabinet. La province garde des moeurs austères; les femmes y sont plus vertueuses que dans la capitale. On en allègue diverses raisons: l'éducation, l'exemple, la simplicité de la vie. Le professeur Haddock prétend que leur vertu tient uniquement à leur chaussure dont le talon est bas. «Une femme, dit-il dans un savant article de la Revue anthropologique, une femme ne produit sur un homme civilisé une sensation nettement érotique qu'autant que son pied fait avec le sol un angle de vingt-cinq degrés. S'il en fait un de trente-cinq degrés, l'impression érotique qui se dégage du sujet devient aiguë. En effet, de la position des pieds sur le sol dépend, dans la station droite, la situation respective des différentes parties du corps et notamment du bassin, ainsi que les relations réciproques et le jeu des reins et des masses musculaires qui garnissent postérieurement et supérieurement la cuisse. Or, comme tout homme civilisé est atteint de perversion génésique et n'attache une idée de volupté qu'aux formes féminines (tout au moins dans la station droite) disposées dans les conditions de volume et d'équilibre commandées par l'inclinaison du pied que nous venons de déterminer, il en résulte que les dames de province, ayant des talons bas, sont peu convoitées (du moins dans la station droite) et gardent facilement leur vertu.» Ces conclusions ne furent pas généralement adoptées. On objecta que, dans la capitale même, sous l'influence des modes anglaises et américaines, l'usage des talons bas s'introduisit sans produire les effets signalés par le savant professeur; qu'au reste, la différence qu'on prétend établir entre les moeurs de la métropole et celles de la province est, peut-être, illusoire et que, si elle existe, elle est due apparemment à ce que les grandes villes offrent à l'amour des avantages et des facilités que les petites n'ont pas. Quoi qu'il en soit, la province commença à murmurer contre le président du conseil et à crier au scandale. Ce n'était pas encore un danger, mais ce pouvait en devenir un.

Pour le moment, le péril n'était nulle part et il était partout. La majorité restait ferme, mais les leaders devenaient exigeants et moroses. Peut-être Hippolyte Cérès n'eût-il jamais sacrifié ses intérêts à sa vengeance. Mais, jugeant qu'il pouvait désormais, sans compromettre sa propre fortune, contrarier secrètement celle de Paul Visire, il s'étudiait à créer, avec art et mesure, des difficultés et des périls au chef du gouvernement. Très loin d'égaler son rival par le talent, le savoir et l'autorité, il le surpassait de beaucoup en habileté dans les manoeuvres de couloirs. Les plus fins parlementaires attribuaient à son abstention les récentes défaillances de la majorité. Dans les commissions, faussement imprudent, il accueillait sans défaveur des demandes de crédits auxquelles il savait que le président du conseil ne saurait souscrire. Un jour, sa maladresse calculée souleva un brusque et violent conflit entre le ministre de l'intérieur et le rapporteur du budget de ce département. Alors Cérès s'arrêta effrayé. C'eut été dangereux pour lui de renverser trop tôt le ministère. Sa haine ingénieuse trouva une issue par des voies détournées. Paul Visire avait une cousine pauvre et galante qui portait son nom. Cérès, se rappelant à propos cette demoiselle Céline Visire, la lança dans la grande vie, lui ménagea des liaisons avec des hommes et des femmes étranges et lui procura des engagements dans des cafés-concerts. Bientôt, à son instigation, elle joua en des Eldorados des pantomimes unisexuelles, sous les huées. Une nuit d'été, elle exécuta, sur une scène des Champs- Élysées, devant une foule en tumulte, des danses obscènes, aux sons d'une musique enragée qu'on entendait jusque dans les jardins où le président de la république donnait une fête à des rois. Le nom de Visire, associé à ces scandales, couvrait les murs de la ville, emplissait les journaux, volait sur des feuilles à vignettes libertines par les cafés et les bals, éclatait sur les boulevards en lettres de feu.

Personne ne rendit le président du conseil responsable de l'indignité de sa parente; mais on prenait mauvaise idée de sa famille et le prestige de l'homme d'État s'en trouva diminué.

Il eut presque aussitôt une alerte assez vive. Un jour à la Chambre, sur une simple question, le ministre de l'instruction publique et des cultes, Labillette, souffrant du foie et que les prétentions et les intrigues du clergé commençaient à exaspérer, menaça de fermer la chapelle de Sainte-Orberose et parla sans respect de la vierge nationale. La droite se dressa tout entière indignée; la gauche parut soutenir à contre-coeur le ministre téméraire. Les chefs de la majorité ne se souciaient pas d'attaquer un culte populaire qui rapportait trente millions par an au pays: le plus modéré des hommes de la droite, M. Bigourd, transforma la question en interpellation et mit le cabinet en péril. Heureusement le ministre des travaux public, Fortuné Lapersonne, toujours conscient des obligations du pouvoir, sut réparer, en l'absence du president du conseil, la maladresse et l'inconvenance de son collègue des cultes. Il monta à la tribune pour y témoigner des respects du gouvernement à l'endroit de la céleste patronne du pays, consolatrice de tant de maux que la science s'avoue impuissante à soulager.

Quand Paul Visire, enfin arraché des bras d'Éveline, parut à la Chambre, le ministère était sauvé; mais le président du conseil se vit obligé d'accorder à l'opinion des classes dirigeantes d'importantes satisfactions; il proposa au parlement la mise en chantier de six cuirassés et reconquit ainsi les sympathies de l'acier; il assura de nouveau que la rente ne serait pas imposée et fit arrêter dix-huit socialistes.

Il devait bientôt se trouver aux prises avec des difficultés plus redoutables. Le chancelier de l'empire voisin, dans un discours sur les relations extérieures de son souverain, glissa, au milieu d'aperçus ingénieux et de vues profondes, une allusion maligne aux passions amoureuses dont s'inspirait la politique d'un grand pays. Cette pointe, accueillie par les sourires du parlement impérial, ne pouvait qu'irriter une république ombrageuse. Elle y éveilla la susceptibilité nationale qui s'en prit au ministre amoureux; les députés saisirent un prétexte frivole pour témoigner leur mécontentement. Sur un incident ridicule: une sous-préfète venue danser au Moulin-Rouge, la Chambre obligea le ministère à engager sa responsabilité et il s'en fallut de quelques voix seulement qu'il ne tombàt. De l'aveu général, Paul Visire n'avait jamais été si faible, si mou, si terne, que dans cette déplorable séance.

Il comprit qu'il ne pouvait se maintenir que par un coup de grande politique et décida l'expédition de Nigritie, réclamée par la haute finance, la haute industrie et qui assurait des concessions de forêts immenses à des sociétés de capitalistes, un emprunt de huit milliards aux établissements de crédit, des grades et des décorations aux officiers de terre et de mer. Un prétexte s'offrit: une injure à venger, une créance à recouvrer. Six cuirassés, quatorze croiseurs et dix-huit transports pénétrèrent dans l'embouchure du fleuve des Hippopotames; six cents pirogues s'opposèrent en vain au débarquement des troupes. Les canons de l'amiral Vivier des Murènes produisirent un effet foudroyant sur les noirs qui répondirent par des volées de flèches et, malgré leur courage fanatique, furent complètement défaits. Échauffé par les journaux aux gages des financiers, l'enthousiasme populaire éclata. Quelques socialistes seuls protesterent contre une entreprise barbare, équivoque et dangereuse; ils furent immédiatement arrêtés.

À cette heure où le ministère, soutenu par la richesse et cher maintenant aux simples, semblait inébranlable, Hippolyte Cérès, éclairé par la haine, voyait seul le danger, et, contemplant son rival avec une joie sombre, murmurait entre ses dents: «Il est foutu, le forban!»

Tandis que le pays s'enivrait de gloire et d'affaires, l'empire voisin protestait contre l'occupation de la Nigritie par une puissance européenne et ces protestations, se succédant à des intervalles de plus en plus courts, devenaient de plus en plus vives. Les journaux de la république affairée dissimulaient toutes les causes d'inquiétude; mais Hippolyte Cérès écoutait grossir la menace et, résolu enfin à tout risquer pour perdre son ennemi, même le sort du ministère, travaillait dans l'ombre. Il fit écrire par des hommes à sa dévotion et insérer dans plusieurs journaux officieux des articles qui, semblant exprimer la pensée même de Paul Visire, prêtaient au chef du gouvernement des intentions belliqueuses.

En même temps qu'ils éveillaient un écho terrible à l'étranger, ces articles alarmaient l'opinion chez un peuple qui aimait les soldats mais n'aimait pas la guerre. Interpellé sur la politique extérieure du gouvernement, Paul Visire fit une déclaration rassurante, promit de maintenir une paix compatible avec la dignité d'une grande nation; le ministre des affaires étrangères, Crombile, lut une déclararation tout à fait inintelligible puisqu'elle était rédigée en langage diplomatique; le ministère obtint une forte majorité.

Mais les bruits de guerre ne cessèrent pas et, pour éviter une nouvelle et dangereuse interpellation, le président du conseil distribua entre les députés quatre-vingt mille hectares de forêts en Nigritie et fit arrêter quatorze socialistes. Hippolyte Cérès allait dans les couloirs, très sombre, et confiait aux députés de son groupe qu il s'efforçait de faire prévaloir au conseil une politique pacifique et qu'il espérait encore y réussir.

De jour en jour, les rumeurs sinistres grossissaient, pénétraient dans le public, y semaient le malaise et l'inquiétude. Paul Visire lui-même commençait à prendre peur. Ce qui le troublait, c'était le silence et l'absence du ministre des affaires étrangères. Crombile maintenant ne venait plus au conseil; levé à cinq heures du matin, il travaillait dix- huit heures à son bureau et tombait épuisé dans sa corbeille où les huissiers le ramassaient avec les papiers qu'ils allaient vendre aux attachés militaires de l'empire voisin.

Le général Débonnaire croyait qu'une entrée en campagne était imminente; il s'y préparait. Loin de craindre la guerre, il l'appelait de ses voeux et confiait ses généreuses espérances à la baronne de Bildermann, qui en avertissait la nation voisine qui, sur son avis, procédait à une mobilisation rapide.

Le ministre des finances, sans le vouloir, précipita les événements. En ce moment il jouait à la baisse: pour déterminer une panique, il fit courir à la Bourse le bruit que la guerre était désormais inévitable. L'empereur voisin, trompé par cette manoeuvre et s'attendant à voir son territoire envahi, mobilisa ses troupes en toute hâte. La Chambre épouvantée renversa le ministère Visire à une énorme majorité (814 voix contre 7 et 28 abstentions). Il était trop tard; le jour même de cette chute, la nation voisine et ennemie rappelait son ambassadeur et jetait huit millions d'hommes dans la patrie de madame Cérès; la guerre devint universelle et le monde entier fut noyé dans des flots de sang.

APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE

Un demi-siècle après les événements que nous venons de raconter, madame Cérès mourut entourée de respect et de vénération, en la soixante-dix- neuvième année de son âge et depuis longtemps veuve de l'homme d'État dont elle portait dignement le nom. Ses obsèques modestes et recueillies furent suivies par les orphelins de la paroisse et les soeurs de la Sacrée Mansuétude.

La défunte laissait tous ses biens à l'oeuvre de Sainte-Orberose.

—Hélas! soupira M. Monnoyer, chanoine de Saint-Maël, en recevant ce legs pieux, il était grand temps qu'une généreuse fondatrice subvînt à nos nécessités. Les riches et les pauvres, les savants et les ignorants se détournent de nous. Et, lorsque nous nous efforçons de ramener les âmes égarées, menaces, promesses, douceur, violence, rien ne nous réussit plus. Le clergé de Pingouinie gémit dans la désolation; nos curés de campagne, réduits pour vivre à exercer les plus vils métiers, traînent la savate et mangent des rogatons. Dans nos églises en ruines la pluie du ciel tombe sur les fidèles et l'on entend durant les saints offices les pierres des voûtes choir. Le clocher de la cathédrale penche et va s'écrouler. Sainte Orberose est oubliée des Pingouins, son culte aboli, son sanctuaire déserté. Sur sa châsse, dépouillée de son or et de ses pierreries, l'araignée tisse silencieusement sa toile.

Oyant ces lamentations, Pierre Mille qui, à l'âge de quatre-vingt-dix- huit ans, n'avait rien perdu de sa puissance intellectuelle et morale, demanda au chanoine s'il ne pensait pas que sainte Orberose sortît un jour de cet injurieux oubli.

—Je n'ose l'espérer, soupira M. Monnoyer.

—C'est dommage! répliqua Pierre Mille. Orberose est une charmante figure; sa légende a de la grâce. J'ai découvert, l'autre jour, par grand hasard, un de ses plus jolis miracles, le miracle de Jean Violle. Vous plairaît-il l'entendre, monsieur Monnoyer?

—Je l'entendrai volontiers, monsieur Mille.

—Le voici donc tel que je l'ai trouvé dans un manuscrit du xive siècle:

»Cécile, femme de Nicolas Gaubert, orfèvre sur le Pont-au-Change, après avoir mené durant de longues années une vie honnête et chaste, et déjà sur le retour, s'éprit de Jean Violle, le petit page de madame la comtesse de Maubec, qui habitait l'hôtel du Paon sur la Grève. Il n'avait pas encore dix-huit ans, sa taille et sa figure étaient très mignonnes. Ne pouvant vaincre son amour, Cécile résolut de le satisfaire. Elle attira le page dans sa maison, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna des friandises et finalement en fit à son plaisir avec lui.

»Or, un jour qu'ils étaient couchés tous deux ensemble dans le lit de l'orfèvre, maître Nicolas rentra au logis plus tôt qu'on ne l'attendait. Il trouva le verrou tiré et entendit au travers de la porte, sa femme qui soupirait: «Mon coeur! mon »ange! mon rat!» La soupçonnant alors de s'être enfermée avec un galant, il frappa de grands coups à l'huis et se mit à hurler: «Gueuse, paillarde, »ribaude, vaudoise, ouvre que je te coupe »le nez et les oreilles!» En ce péril, l'épouse de l'orfèvre se voua à sainte Orberose et lui promit une belle chandelle si elle la tirait d'affaire, elle et le petit page qui se mourait de peur tout nu dans la ruelle.

»La sainte exauça ce voeu. Elle changea immédiatement Jean Violle en fille. Ce que voyant, Cécile, bien rassurée, se mit à crier à son mari: «Oh! le vilain brutal, le méchant jaloux! Parlez »doucement si vous voulez qu'on vous ouvre.»

Et tout en grondant de la sorte, elle courait à sa garde-robe et en tirait un vieux chaperon, un corps de baleine et une longue jupe grise dont elle affublait en grande hâte le page métamorphosé. Puis, quand ce fut fait: «Catherine, ma »mie, Catherine, mon petit chat, fit-elle tout »haut, allez ouvrir à votre oncle: il est plus »bête que méchant, et ne vous fera point de »mal.» Le garçon devenu fille obéit. Maître Nicolas, entré dans la chambre, y trouva une jeune pucelle qu'il ne connaissait point et sa bonne femme au lit. «Grand bénêt, lui dit celle-ci, »ne t'ébahis pas de ce que tu vois. Comme je »venais de me coucher à cause d'un mal au »ventre, j'ai reçu la visite de Catherine, la fille »à ma soeur Jeanne de Palaiseau, avec qui nous »étions brouillés depuis quinze ans. Mon homme, »embrasse notre nièce! elle en vaut la peine.» L'orfèvre accola Violle, dont la peau lui sembla douce; et dès ce moment il ne souhaita rien tant que de se tenir un moment seul avec elle, afin de l'embrasser tout à l'aise. C'est pourquoi, sans tarder, il l'emmena dans la salle basse, sous prétexte de lui offrir du vin et des cerneaux, et il ne fut pas plus tôt en bas avec elle qu'il se mit à la caresser très amoureusement. Le bonhomme ne s'en serait pas tenu là, si sainte Orberose n'eût inspiré à son honnête femme l'idée de l'aller surprendre. Elle le trouva qui tenait la fausse nièce sur ses genoux, le traita de paillard, lui donna des soufflets et l'obligea à lui demander pardon. Le lendemain, Violle reprit sa première forme.»

Ayant entendu ce récit, le vénérable chanoine Monnoyer remercia Pierre Mille de le lui avoir fait, et, prenant la plume, se mit à rédiger les pronostics des chevaux gagnants aux prochaines courses. Car il tenait les écritures d'un bookmaker.

Cependant la Pingouinie se glorifiait de sa richesse. Ceux qui produisaient les choses nécessaires à la vie en manquaient; chez ceux qui ne les produisaient pas, elles surabondaient. «Ce sont là, comme le disait un membre de l'Institut, d'inéluctables fatalités économiques.» Le grand peuple pingouin n'avait plus ni traditions, ni culture intellectuelle, ni arts. Les progrès de la civilisation s'y manifestaient par l'industrie meurtrière, la spéculation infâme, le luxe hideux. Sa capitale revêtait, comme toutes les grandes villes d'alors, un caractère cosmopolite et financier: il y régnait une laideur immense et régulière. Le pays jouissait d'une tranquillité parfaite. C'était l'apogée.

LIVRE VIII

LES TEMPS FUTURS
L'HISTOIRE SANS FIN

Tae Hellasi peniae men aie chote suntrophos esti, haretae de hepachtos esti, hapo te sophiaes chatergaomenae chai nomoy ischyroy. (Herodot., Hist., VII, cn.)

Vous n'aviez donc pas vu que c'étaient des anges. (Liber terribilis)

Bqsfttfusftpvtusbjuf bmbvupsjufeftspjtfuoftfnqfsfv stbqsftbxpjsqspdmbnfuspjtgpjttbmjelsufmbgsbodftft utpvnjtfbeftdpnqbhojftgjobodjfsftrvjcjtqptfouef.sjdif tiftevqbztfuqbsmfnpzfoevofqsfttfbdifulfejsjhfoumpqj ojpo.

VOUFNPJOXFSJEJRVF.

Nous sommes au commencement d'une chimie qui s'occupera des changements produits par un corps contenant une quantité d'énergie concentrée telle que nous n'en avons pas encore eu de semblable à notre disposition.

SIR WILLIAM RAMSAY.

Section 1

On ne trouvait jamais les maisons assez hautes; on les surélevait sans cesse, et l'on en construisait de trente à quarante étages, où se superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, sièges de sociétés; et l'on creusait dans le sol toujours plus profondément des caves et des tunnels.

Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante, à la lumière des phares, qui jetaient leurs feux le jour comme la nuit. Nulle clarté du ciel ne perçait les fumées des usines dont la ville était ceinte; mais on voyait parfois le disque rouge d'un soleil sans rayons glisser dans un firmament noir, sillonné de ponts de fer, d'où tombait une pluie éternelle de suie et d'escarbilles. C'était la plus industrielle de toutes les cités du monde et la plus riche. Son organisation semblait parfaite; il n'y subsistait rien des anciennes formes aristocratiques ou démocratiques des sociétés; tout y était subordonné aux intérêts des trusts. Il se forma dans ce milieu ce que les anthropologistes appellent le type du milliardaire. C'étaient des hommes à la fois énergiques et frêles, capables d'une grande puissance de combinaisons mentales, et qui fournissaient un long travail de bureau, mais dont la sensibilité subissait des troubles héréditaires qui croissaient avec l'âge.

Comme tous les vrais aristocrates, comme les patriciens de la Rome républicaine, comme les lords de la vieille Angleterre, ces hommes puissants affectaient une grande sévérité de moeurs.

On vit les ascètes de la richesse: dans les assemblées des trusts apparaissaient des faces glabres, des joues creuses, des yeux cayes, des fronts plissés. Le corps plus sec, le teint plus jaune, les lèvres plus arides, le regard plus enflammé que les vieux moines espagnols, les milliardaires se livraient avec une inextinguible ardeur aux austérités de la banque et de l'industrie. Plusieurs, se refusant toute joie, tout plaisir, tout repos, consumaient leur vie misérable dans une chambre sans air ni jour, meublée seulement d'appareils électriques, y soupaient d'oeufs et de lait, y dormaient sur un lit de sangles. Sans autre occupation que de pousser du doigt un bouton de nickel, ces mystiques, amassant des richesses dont ils ne voyaient pas même les signes, acquéraient la vaine possibilité d'assouvir des désirs qu'ils n'éprouveraient jamais.

Le culte de la richesse eut ses martyrs. L'un de ces milliardaires, le fameux Samuel Box, aima mieux mourir que de céder la moindre parcelle de son bien. Un de ses ouvriers, victime d'un accident de travail, se voyant refuser toute indemnité, fit valoir ses droits devant les tribunaux, mais rebuté par d'insurmontables difficultés de procédure, tombé dans une cruelle indigence, réduit au désespoir, il parvint, à force de ruse et d'audace, à tenir son patron sous son revolver, menaçant de lui brûler la cervelle s'il ne le secourait point: Samuel Box ne donna rien et se laissa tuer pour le principe.

L'exemple est suivi quand il vient de haut. Ceux qui possédaient peu de capitaux (et c'était naturellement le plus grand nombre), affectaient les idées et les moeurs des milliardaires pour être confondus avec eux. Toutes les passions qui nuisent à l'accroissement ou à la conservation des biens passaient pour déshonorantes; on ne pardonnait ni la mollesse, ni la paresse, ni le goût des recherches désintéressées, ni l'amour des arts, ni surtout la prodigalité; la pitié était condamnée comme une faiblesse dangereuse. Tandis que toute inclination à la volupté soulevait la réprobation publique, on excusait au contraire la violence d'un appétit brutalement assouvi: la violence en effet semblait moins nuisible aux moeurs, comme manifestant une des formes de l'énergie sociale. L'État reposait fermement sur deux grandes vertus publiques: le respect pour le riche et le mépris du pauvre. Les âmes faibles que troublait encore la souffrance humaine n'avaient d'autre ressource que de se réfugier dans une hypocrisie qu'on ne pouvait blâmer puisqu'elle contribuait au maintien de l'ordre et à la solidité des institutions.

Ainsi, parmi les riches, tons étaient dévoués à la société ou le paraissaient; tous donnaient l'exemple, s'ils ne le suivaient pas tous. Certains sentaient cruellement la rigueur de leur état; mais ils le soutenaient par orgueil ou par devoir. Quelques-uns tentaient d'y échapper un moment en secret et par subterfuge. L'un d'eux, Édouard Martin, président du trust des fers, s'habillait parfois en pauvre, allait mendier son pain et se faisait rudoyer par les passants. Un jour qu'il tendait la main sur un pont il se prit de querelle avec un vrai mendiant et, saisi d'une fureur envieuse, l'étrangla.

Comme ils employaient toute leur intelligence dans les affaires, ils ne recherchaient pas les plaisirs de l'esprit. Le théâtre, qui avait été jadis très florissant chez eux, se réduisait maintenant à la pantomime et aux danses comiques. Les pièces à femmes étaient elles-mêmes abandonnées; le goût s'était perdu des jolies formes et des toilettes brillantes; on y préférait les culbutes des clowns et la musique des nègres et l'on ne s'enthousiasmait plus qu'à voir défiler sur la scène des diamants au cou des figurantes et des barres d'or portées en triomphe.

Les dames de la richesse étaient assujetties autant que les hommes à une vie respectable. Selon une tendance commune à toutes les civilisations, le sentiment public les érigeait en symboles; elles devaient représenter par leur faste austère à la fois la grandeur de la fortune et son intangibilité. On avait réformé les vieilles habitudes de galanterie; mais aux amants mondains d'autrefois succédaient sourdement de robustes masseurs ou quelque valet de chambre. Toutefois les scandales étaient rares: un voyage à l'étranger les dissimulait presque tous et les princesses des trusts restaient l'objet de la considération générale.

Les riches ne formaient qu'une petite minorité, mais leurs collaborateurs, qui se composaient de tout le peuple, leur étaient entièrement acquis ou soumis entièrement. Ils formaient deux classes, celle des employés de commerce et de banque et celle des ouvriers des usines. Les premiers fournissaient un travail énorme et recevaient de gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient à fonder des établissements; l'augmentation constante de la richesse publique et la mobilité des fortunes privées autorisaient toutes les espérances chez les plus intelligents ou les plus audacieux. Sans doute on aurait pu découvrir dans la foule immense des employés, ingénieurs ou comptables, un certain nombre de mécontents et d'irrités; mais cette société si puissante avait imprimé jusque dans les esprits de ses adversaires sa forte discipline. Les anarchistes eux-mêmes s'y montraient laborieux et réguliers.

Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs de la ville, leur déchéance physique et morale était profonde; ils réalisaient le type du pauvre établi par l'anthropologie. Bien que chez eux le développement de certains muscles, dû à la nature particulière de leur activité, pût tromper sur leurs forces, ils présentaient les signes certains d'une débilité morbide. La taille basse, la tête petite, la poitrine étroite, ils se distinguaient encore des classes aisées par une multitude d'anomalies physiologiques et notamment par l'asymétrie fréquente de la tête ou des membres. Et ils étaient destinés à une dégénérescence graduelle et continue, car des plus robustes d'entre eux l'État faisait des soldats, dont la santé ne résistait pas longtemps aux filles et aux cabaretiers postés autour des casernes. Les prolétaires se montraient de plus en plus débiles d'esprit. L'affaiblissement continu de leurs facultés intellectuelles n'était pas dû seulement à leur genre de vie; il résultait aussi d'une sélection méthodique opérée par les patrons. Ceux-ci, craignant les ouvriers d'un cerveau trop lucide comme plus aptes à formuler des revendications légitimes, s'étudiaient à les éliminer par tous les moyens possibles et embauchaient de préférence les travailleurs ignares et bornés, incapables de défendre leurs droits et encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne que des machines perfectionnées rendaient extrêmement facile.

Aussi les prolétaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'améliorer leur sort. À peine parvenaient-ils par des grèves à maintenir le taux de leurs salaires. Encore ce moyen commençait-il à leur échapper. L'intermittence de la production, inhérente au régime capitaliste, causait de tels chômages que, dans plusieurs branches d'industrie, sitôt la grève déclarée, les chômeurs prenaient la place des grévistes. Enfin ces producteurs misérables demeuraient plongés dans une sombre apathie que rien n'égayait, que rien n'exaspérait. C'était pour l'état social des instruments nécessaires et bien adaptés.

En résumé, cet état social semblait le mieux assis qu'on eût encore vu, du moins dans l'humanité, car celui des abeilles et des fourmis est incomparable pour la stabilité; rien ne pouvait faire prévoir la ruine d'un régime fondé sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine, l'orgueil et la cupidité. Pourtant les observateurs avisés découvraient plusieurs sujets d'inquiétude. Les plus certains, bien que les moins apparents, étaient d'ordre économique et consistaient dans la surproduction toujours croissante, qui entraînait les longs et cruels chômages auxquels les industriels reconnaissaient, il est vrai, l'avantage de rompre la force ouvrière en opposant les sans-travail aux travailleurs. Une sorte de péril plus sensible résultait de l'état physiologique de la population presque toute entière. «La santé des pauvres est ce qu'elle peut être, disaient les hygiénistes; mais celle des riches laisse à désirer.» Il n'était pas difficile d'en trouver les causes. L'oxygène nécessaire à la vie manquait dans la cité; on respirait un air artificiel; les trusts de l'alimentation, accomplissant les plus hardies synthèses chimiques, produisaient des vins, de la chair, du lait, des fruits, des légumes factices. Le régime qu'ils imposaient causait des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux. Les milliardaires étaient chauves à dix-huit ans; quelques-uns trahissaient par moment une dangereuse faiblesse d'esprit; malades, inquiets, ils donnaient des sommes énormes à des sorciers ignares et l'on voyait éclater tout à coup dans la ville la fortune médicale ou théologique de quelque ignoble garçon de bain devenu thérapeute ou prophète. Le nombre des aliénés augmentait sans cesse; les suicides se multipliaient dans le monde de la richesse et beaucoup s'accompagnaient de circonstances atroces et bizarres, qui témoignaient d'une perversion inouie de l'intelligence et de la sensibilité.

Un autre symptôme funeste frappait fortement le commun des esprits. La catastrophe, désormais périodique, régulière, rentrait dans les prévisions et prenait dans les statistiques une place de plus en plus large. Chaque jour des machines éclataient, des maisons sautaient, des trains bondés de marchandises tombaient sur un boulevard, démolissant des immeubles entiers, écrasant plusieurs centaines de passants et, à travers le sol défoncé, broyaient deux ou trois étages d'ateliers et de docks où travaillaient des équipes nombreuses.

Section 2

Dans la partie sud-ouest de la ville, sur une hauteur qui avait gardé son ancien nom de Fort Saint-Michel, s'étendait un square où de vieux arbres allongeaient encore au-dessus des pelouses leurs bras épuisés. Sur le versant nord, des ingénieurs paysagistes avaient construit une cascade, des grottes, un torrent, un lac, des îles. De ce côté l'on découvrait toute la ville avec ses rues, ses boulevards, ses places, la multitude de ses toits et de ses dômes, ses voies aériennes, ses foules d'hommes recouvertes de silence et comme enchantées par l'éloignement. Ce square était l'endroit le plus salubre de la capitale; les fumées n'y voilaient point le ciel, et l'on y menait jouer les enfants. L'été, quelques employés des bureaux et des laboratoires voisins, après leur déjeuner, s'y reposaient, un moment, sans en troubler la paisible solitude.

C'est ainsi qu'un jour de juin, vers midi, une télégraphiste, Caroline Meslier, vint s'asseoir sur un banc à l'extrémité de la terrasse du nord. Pour se rafraîchir les yeux d'un peu de verdure, elle tournait le dos à la ville. Brune, avec des prunelles fauves, robuste et placide, Caroline paraissait âgée de vingt-cinq à vingt-huit ans. Presque aussitôt un commis au trust de l'électricité, Georges Clair, prit place à côté d'elle. Blond, mince, souple, il avait des traits d'une finesse féminine; il n'était guère plus âgé qu'elle et paraissait plus jeune. Se rencontrant presque tous les jours à cette place, ils éprouvaient de la sympathie l'un pour l'autre et prenaient plaisir à causer ensemble. Cependant leur conversation n'avait jamais rien de tendre, d'affectueux, ni d'intime. Caroline, bien qu'il lui fût advenu, dans le passé, de se repentir de sa confiance, aurait peut-être laissé voir plus d'abandon; mais Georges Clair se montrait toujours extrêmement réservé dans ses termes comme dans ses façons; il ne cessait de donner à la conversation un caractère purement intellectuel et de la maintenir dans les idées générales, s'exprimant d'ailleurs sur tous les sujets avec la liberté la plus âpre.

Il l'entretenait volontiers de l'organisation de la société et des conditions du travail.

—La richesse, disait-il, est un des moyens de vivre heureux; ils en ont fait la fin unique de l'existence.

Et cet état de choses à tous deux paraissait monstrueux.

Ils en revenaient sans cesse à certains sujets scientifiques qui leur étaient familiers.

Ce jour-là, ils firent des remarques sur l'évolution de la chimie.

—Dès l'instant, dit Clair, où l'on vit le radium se transformer en hélium, on cessa d'affirmer l'immutabilité des corps simples; ainsi furent supprimées toutes ces vieilles lois des rapports simples et de la conservation de la matière.

—Pourtant, dit-elle, il y a des lois chimiques.

Car, étant femme, elle avait besoin de croire.

Il reprit avec nonchalance:

—Maintenant qu'on peut se procurer du radium en suffisante quantité, la science possède d'incomparables moyens d'analyse; dès à présent on entrevoit dans ce qu'on nomme les corps simples des composés d'une richesse extrême et l'on découvre dans la matière des énergies qui semblent croître en raison même de sa ténuité.

Tout en causant, ils jetaient des miettes de pain aux oiseaux; des enfants jouaient autour d'eux.

Passant d'un sujet à un autre:

—Cette colline, à l'époque quaternaire, dit Clair, était habitée par des chevaux sauvages. L'année passée, en y creusant des conduites d'eau, on a trouvé une couche épaisse d'ossements d'hémiones.

Elle s'inquiéta de savoir si, à cette époque reculée, l'homme s'était montré déjà.

Il lui dit que l'homme chassait l'hémione avant d'essayer de le domestiquer.

—L'homme, ajouta-t-il, fut d'abord chasseur, puis il devint pasteur, agriculteur, industriel…. Et ces diverses civilisations se succédèrent à travers une épaisseur de temps que l'esprit ne peut concevoir.

Il tira sa montre.

Caroline demanda s'il était déjà l'heure de rentrer au bureau.

—Il répondit que non, qu'il était à peine midi et demi.

Une fillette faisait des pâtés de sable au pied de leur banc; un petit garçon de sept à huit ans passa devant eux en gambadant. Tandis que sa mère cousait sur un banc voisin, il jouait tout seul au cheval échappé, et, avec la puissance d'illusion dont sont capables les enfants, il se figurait qu'il était en même temps le cheval et ceux qui le poursuivaient et ceux qui fuyaient épouvantés devant lui. Il allait se démenant et criant: «Arrêtez, hou! hou! Ce cheval est terrible; il a pris le mors aux dents.»

Caroline fit cette question:

—Croyez-vous que les hommes étaient heureux autrefois?

Son compagnon lui répondit:

—Ils souffraient moins quand ils étaient plus jeunes. Ils faisaient comme ce petit garçon: ils jouaient; ils jouaient aux arts, aux vertus, aux vices, à l'héroïsme, aux croyances, aux voluptés; ils avaient des illusions qui les divertissaient. Ils faisaient du bruit; ils s'amusaient. Mais maintenant….

Il s'interrompit et regarda de nouveau à sa montre.

L'enfant qui courait buta du pied contre le seau de la fillette et tomba de son long sur le gravier. Il demeura un moment étendu immobile, puis se souleva sur ses paumes; son front se gonfla, sa bouche s'élargit, et soudain il éclata en sanglots. Sa mère accourut, mais Caroline l'avait soulevé de terre, et elle lui essuyait les yeux et la bouche avec son mouchoir. L'enfant sanglotait encore; Clair le prit dans ses bras:

—Allons! ne pleure pas, mon petit! Je vais te conter une histoire.

»Un pêcheur, ayant jeté ses filets dans la mer, en tira un petit pot de cuivre fermé; il l'ouvrit avec son couteau. Il en sortit une furnée qui s'éleva jusqu'aux nues et cette fumée, en s'épaississant, forma un géant qui éternua si fort, si fort que le monde entier fut réduit en poussière….»

Clair s'arrêta, poussa un rire sec et brusquement remit l'enfant à sa mère. Puis il tira de nouveau sa montre et, agenouillé sur le banc, les coudes au dossier, regarda la ville.

À perte de vue, la multitude des maisons se dressaient dans leur énormité minuscule.

Caroline tourna le regard vers le même cotê.

—Que le temps est beau! dit-elle. Le soleil brille et change en or les fumées de l'horizon. Ce qu'il y a de plus pénible dans la civilisation, c'est d'être privé de la lumière du jour.

Il ne répondait pas; son regard restait fixé sur un point de la ville.

Après quelques secondes de silence, ils virent, à une distance de trois kilomètres environ, au delà de la rivière, dans le quartier le plus riche, s'élever une sorte de brouillard tragique. Un moment après, une détonation retentit jusqu'à eux, tandis que montait vers le ciel pur un immense arbre de fumée. Et peu à peu l'air s'emplissait d'un imperceptible bourdonnement formé des clameurs de plusieurs milliers d'hommes. Des cris éclataient tout proches dans le square.

—Qu'est-ce qui saute?

La stupeur était grande; car, bien que les catastrophes fussent fréquentes, on n'avait jamais vu une explosion d'une telle violence et chacun s'apercevait d'une terrible nouveauté.

On essayait de définir le lieu du sinistre; on nommait des quartiers, des rues, divers édifices, clubs, théâtres, magasins. Les renseignements topographiques se précisèrent, se fixèrent.

—C'est le trust de l'acier qui vient de sauter. Clair remit sa montre dans sa poche. Caroline le regardait avec une attention tendue et ses yeux s'emplissaient d'étonnement. Enfin, elle lui muramra à l'oreille.

—Vous le saviez? Vous attendiez?… C'est vous qui….

Il répondit, très calme:

—Cette ville doit périr.

Elle reprit avec une douceur rêveuse:

—Je le pense aussi.

Et ils retournèrent tous deux tranquillement à leur travail.

Section 3.

À compter de ce jour les attentats anarchistes se succédèrent durant une semaine sans interruption. Les victimes furent nombreuses, elles appartenaient presque toutes aux classes pauvres. Ces crimes soulevaient la réprobation publique. Ce fut parmi les gens de maison, les hôteliers, les petits employés et dans ce que les trusts laissaient subsister du petit commerce que l'indignation éclata le plus vivement. On entendait, dans les quartiers populeux, les femmes réclamer des supplices inusités pour les dynamiteurs. (On les appelait ainsi d'un vieux nom qui leur convenait mal, car, pour ces chimistes inconnus, la dynamite était une matière innocente, bonne seulement pour détruire des fourmilières et ils considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au moyen d'une amorce de fulminate de mercure.) Les affaires cessèrent brusquement et les moins riches se sentirent atteints les premiers. Ils parlaient de faire justice eux-mêmes des anarchistes. Cependant les ouvriers des usines restaient hostiles ou indifférents à l'action violente. Menacés, par suite du ralentissement des affaires, d'un prochain chômage ou même d'un lock-out étendu à tous les ateliers, ils eurent à répondre à la fédération des syndicats qui proposait la grève générale comme le plus puissant moyen d'agir sur les patrons et l'aide la plus efficace aux révolutionnaires; tous les corps de métiers, à l'exception des doreurs, se refusèrent à cesser le travail.

La police fit de nombreuses arrestations. Des troupes, appelées de tous les points de la confédération nationale, gardèrent les immeubles des trusts, les hôtels des milliardaires, les établissements publics, les banques et les grands magasins. Une quinzaine se passa sans une seule explosion. On en conclut que les dynamiteurs, une poignée selon toute vraisemblance, peut-être moins encore, étaient tous tués, pris, cachés ou en fuite. La confiance revint; elle revint d'abord chez les plus pauvres. Deux ou trois cent mille soldats, logés dans les quartiers populeux, y firent aller le commerce; on cria «Vive l'armée!»

Les riches, qui s'étaient alarmés moins vite, se rassuraient plus lentement. Mais à la Bourse le groupe à la hausse sema les nouvelles optimistes, et par un puissant effort enraya la baisse; les affaires reprirent. Les journaux à grand tirage secondèrent le mouvement; ils montrèrent, avec une patriotique éloquence, l'intangible capital se riant des assauts de quelques lâches criminels et la richesse publique poursuivant, en dépit des vaines menaces, sa sereine ascension; ils étaient sincères et ils y trouvaient leur compte. On oublia, on nia les attentats. Le dimanche, aux courses, les tribunes se garnirent de femmes chargées, apesanties de perles, de diamants. On s'aperçut avec joie que les capitalistes n'avaient pas souffert. Les milliardaires, au pesage, furent acclamés.

Le lendemain la gare du sud, le trust du pétrole et la prodigieuse église bâtie aux frais de Thomas Morcellet sautèrent; trente maisons brûlèrent; un commencement d'incendie se déclara dans les docks. Les pompiers furent admirables de dévouement et d'intrépidité. Ils manoeuvraient avec une précision automatique leurs longues échelles de fer et montaient jusqu'au trentième étage des maisons pour arracher des malheureux aux flammes. Les soldats firent avec entrain le service d'ordre et reçurent une double ration de café. Mais ces nouveaux sinistres déchaînèrent la panique. Des millions de personnes, qui voulaient partir tout de suite en emportant leur argent, se pressaient dans les grands établissements de crédit qui, après avoir payé pendant trois jours, fermèrent leurs guichets sous les grondements de l'émeute. Une foule de fuyards, chargée de bagages, assiégeait les gares et prenait les trains d'assaut. Beaucoup, qui avaient hâte de se réfugier dans les caves avec des provisions de vivres, se ruaient sur les boutiques d'épicerie et de comestibles que gardaient les soldats, la baïonnette au fusil. Les pouvoirs publics montrèrent de l'énergie. On fit de nouvelles arrestations; des milliers de mandats furent lancés contre les suspects.

Pendant les trois semaines qui suivirent il ne se produisit aucun sinistre. Le bruit courut qu'on avait trouvé des bombes dans la salle de l'Opéra, dans les caves de l'Hôtel de Ville et contre une colonne de la Bourse. Mais on apprit bientôt que c'était des boîtes de conserves déposées par de mauvais plaisants ou des fous. Un des inculpés, interrogé par le juge d'instruction, se déclara le principal auteur des explosions qui avaient coûté la vie, disait-il, à tous ses complices. Ces aveux, publiés par les journaux, contribuèrent à rassurer l'opinion publique. Ce fut seulement vers la fin de l'instruction que les magistrats s'aperçurent qu'ils se trouvaient en présence d'un simulateur absolument étranger à tout attentat.

Les experts désignés par les tribunaux ne découvraient aucun fragment qui leur permît de reconstituer l'engin employé à l'oeuvre de destruction. Selon leurs conjectures, l'explosif nouveau émanait du gaz que dégage le radium; et l'on supposait que des ondes électriques, engendrées par un oscillateur d'un type spécial, se propageant à travers l'espace, causaient la détonation; mais les plus habiles chimistes ne pouvaient rien dire de précis ni de certain. Un jour enfin, deux agents de police, en passant devant l'hôtel Meyer, trouvèrent sur le trottoir, près d'un soupirail, un oeuf de métal blanc, muni d'une capsule à l'un des bouts; ils le ramassèrent avec précaution, et, sur l'ordre de leur chef, le portèrent au laboratoire municipal. À peine les experts s'étaient-ils réunis pour l'examiner, que l'oeuf éclata, renversant l'amphithéâtre et la coupole. Tous les experts périrent et avec eux le général d'artillerie Collin et l'illustre professeur Tigre.

La société capitaliste ne se laissa point abattre par ce nouveau désastre. Les grands établissements de crédit rouvrirent leurs guichets, annonçant qu'ils opéreraient leurs versements partie en or, partie en papiers d'État. La bourse des valeurs et celle des marchandises, malgré l'arrêt total des transactions, décidèrent de ne pas suspendre leurs séances.

Cependant l'instruction concernant les premiers prévenus était close. Peut-être les charges réunies contre eux eussent, en d'autres circonstances, paru insuffisantes; mais le zèle des magistrats et l'indignation publique y suppléaient. La veille du jour fixé pour les débats, le Palais de Justice sauta; huit cents personnes y périrent, dont un grand nombre de juges et d'avocats. La foule furieuse envahit les prisons et lyncha les prisonniers. La troupe envoyée pour rétablir l'ordre fut accueillie à coups de pierres et de revolvers; plusieurs officiers furent jetés à bas de leur cheval et foulés aux pieds. Les soldats firent feu; il y eut de nombreuses victimes. La force publique parvint à rétablir la tranquillité. Le lendemain la Banque sauta.

Dès lors, on vit des choses inouïes. Les ouvriers des usines, qui avaient refusé de faire grève, se ruaient en foule sur la ville et mettaient le feu aux maisons. Des régiments entiers, conduits par leurs officiers, se joignirent aux ouvriers incendiaires, parcoururent avec eux la ville en chantant des hymnes révolutionnaires et s'en furent prendre aux docks des tonnes de pétrole pour en arroser le feu. Les explosions ne discontinuaient pas. Un matin, tout à coup, un arbre monstrueux, un fantôme de palmier haut de trois kilomètres s'éleva sur l'emplacement du palais géant des télégraphes, tout à coup anéanti.

Tandis que la moitié de la ville flambait, en l'autre moitié se poursuivait la vie régulière. On entendait, le matin, tinter dans les voitures des laitiers les boîtes de fer blanc. Sur une avenue déserte, un vieux cantonnier, assis contre un mur, sa bouteille entre les jambes, mâchait lentement des bouchées de pain avec un peu de fricot, Les présidents des trusts restaient presque tous à leur poste. Quelques-uns accomplirent leur devoir avec une simplicité héroïque. Raphaël Box, le fils du milliardaire martyr, sauta en présidant l'assemblée générale du trust des sucres. On lui fit des funérailles magnifiques; le cortège dut six fois gravir des décombres ou passer sur des planches les chaussées effondrées.

Les auxiliaires ordinaires des riches, commis, employés, courtiers, agents, leur gardèrent une fidélité inébranlable. À l'échéance, les garçons survivants de la banque sinistrée allèrent présenter leurs effets par les voies bouleversées, dans les immeubles fumants, et plusieurs, pour effectuer leurs encaissements, s'abîmèrent dans les flammes.

Néanmoins, on ne pouvait conserver d'illusions: l'ennemi invisible était maître de la ville. Maintenant le bruit des détonations régnait continu comme le silence, à peine perceptible et d'une insurmontable horreur. Les appareils d'éclairage étant détruits, la ville demeurait plongée toute la nuit dans l'obscurité, et il s'y commettait des violences d'une monstruosité inouïe. Seuls les quartiers populeux, moins éprouvés, se défendaient encore. Des volontaires de l'ordre y faisaient des patrouilles; ils fusillaient les voleurs et l'on se heurtait à tous les coins de rue contre un corps couché dans une flaque de sang, les genoux pliés, les mains liées derrière le dos, avec un mouchoir sur la face et un écriteau sur le ventre.

Il devenait impossible de déblayer les décombres et d'ensevelir les morts. Bientôt la puanteur que répandaient les cadavres fut intolérable. Des épidémies sévirent, qui causèrent d'innombrables décès et laissèrent les survivants débiles et hébétés. La famine emporta presque tout ce qui restait. Cent quarante et un jours après le premier attentat, alors qu'arrivaient six corps d'armée avec de l'artillerie de campagne et de l'artillerie de siège, la nuit, dans le quartier le plus pauvre de la ville, le seul encore debout, mais entouré maintenant d'une ceinture de flamme et de fumée, Caroline et Clair, sur le toit d'une haute maison, se tenaient par la main et regardaient. Des chants joyeux montaient de la rue, où la foule, devenue folle, dansait.

—Demain, ce sera fini, dit l'homme, et ce sera mieux ainsi.

La jeune femme, les cheveux défaits, le visage brillant des reflets de l'incendie, contemplait avec une joie pieuse le cercle de feu qui se resserrait autour d'eux:

—Ce sera mieux ainsi, dit-elle à son tour.

Et, se jetant dans les bras du destructeur, elle lui donna un baiser éperdu.