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L'Île Des Pingouins cover

L'Île Des Pingouins

Chapter 55: CHAPITRE II
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About This Book

A playful pseudo‑history recounts how a community originating from seabirds becomes human and evolves into a complex society, narrated through mock archaeological finds, charters, chronicles, and learned commentary. The text lampoons the craft of historians and the malleability of sources while tracing episodes of political maneuvering, religious fervor, legal invention, and social hierarchy. Satirical sketches expose hypocrisy among elites and the credulity of the populace, using irony, parody, and learned pastiche to question how institutions and collective memory are created and justified.

—Mais quelle raison donnas-tu, Virgile, d'un refus si étrange?

—J'en donnai d'excellentes. Je dis à l'envoyé du dieu que je ne méritais point l'honneur qu'il m'apportait, et que l'on supposait à mes vers un sens qu'ils ne comportaient pas. En effet, je n'ai point trahi dans ma quatrième Églogue la foi de mes aïeux. Des juifs ignorants ont pu seuls interpréter en faveur d'un dieu barbare un chant qui célèbre le retour de l'âge d'or, prédit par les oracles sibylliens. Je m'excusai donc sur ce que je ne pouvais pas occuper une place qui m'était destinée par erreur et à laquelle je ne me reconnaissais nul droit. Puis, j'alléguai mon humeur et mes goûts, qui ne s'accordaient pas avec les moeurs des nouveaux cieux.

»—Je ne suis point insociable, dis-je à cet homme; j'ai montré dans la vie un caractère doux et facile. Bien que la simplicité extrême de mes habitudes m'ait fait soupçonner d'avarice, je ne gardais rien pour moi seul; ma bibliothèque était ouverte à tous, et j'ai conformé ma conduite à cette belle parole d'Euripide: «Tout doit être commun entre amis». Les louanges, qui m'étaient importunes quand je les recevais, me devenaient agréables lorsqu'elles s'adressaient à Varius ou à Macer. Mais au fond, je suis rustique et sauvage, je me plais dans la société des bêtes; je mis tant de soin, à les observer, je prenais d'elles un tel souci que je passai, non point tout à fait à tort, pour un très bon vétérinaire. On m'a dit que les gens de votre secte s'accordaient une âme immortelle et en refusaient une aux animaux: c'est un non-sens qui me fait douter de leur raison. J'aime les troupeaux et peut-être un peu trop le berger. Cela ne serait pas bien vu chez vous. Il y a une maxime à laquelle je m'efforçai de conformer mes actions: rien de trop. Plus encore que ma faible santé, ma philosophie m'instruisit à user des choses avec mesure. Je suis sobre; une laitue et quelques olives, avec une goutte de falerne, composaient tout mon repas. J'ai fréquenté modérément le lit des femmes étrangères; et je ne me suis pas attardé outre mesure à voir, dans la taverne, danser au son du crotale, la jeune syrienne [Note: Cette phrase semble bien indiquer que, si l'on en croyait Marbode, la Copa serait de Virgile.]. Mais si j'ai contenu mes désirs, ce fut pour ma satisfaction et par bonne discipline: craindre le plaisir et fuir la volupté m'eût paru le plus abject outrage qu'on pût faire à la nature. On m'assure que durant leur vie certains parmi les élus de ton dieu s'abstenaient de nourriture et fuyaient les femmes par amour de la privation et s'exposaient volontairement à d'inutiles souffrances. Je craindrais de rencontrer ces criminels dont la frénésie me fait horreur. Il ne faut pas demander à un poète de s'attacher trop strictement à une doctrine physique et morale; je suis Romain, d'ailleurs, et les Romains ne savent pas comme les Grecs conduire subtilement des spéculations profondes; s'ils adoptent une philosophie, c'est surtout pour en tirer des avantages pratiques. Siron, qui jouissait parmi nous d'une haute renommée, en m'enseignant le système d'Épicure, m'a affranchi des vaines terreurs et détourné des cruautés que la religion persuade aux hommes ignorants; j'ai appris de Zénon à supporter avec constance les maux inévitables; j'ai embrassé les idées de Pythagore sur les âmes des hommes et des animaux, qui sont les unes et les autres d'essence divine; ce qui nous invite à nous regarder sans orgueil ni sans honte. J'ai su des Alexandrins comment la terre, d'abord molle et ductile, s'affermit à mesure que Nérée s'en retirait pour creuser ses demeures humides; comment insensiblement se formèrent les choses; de quelle manière, tombant des nuées allégées, les pluies nourrirent les forêts silencieuses et par quel progrès enfin de rares animaux commencèrent à errer sur les montagnes innomées. Je ne pourrais plus m'accoutumer à votre cosmogonie, mieux faite pour les chameliers des sables de Syrie que pour un disciple d'Aristarque de Samos. Et que deviendrai-je dans le séjour de votre béatitude, si je n'y trouve pas mes amis, mes ancêtres, mes maîtres et mes dieux, et s'il ne m'est pas donné d'y voir le fils auguste de Rhéa, Vénus, au doux sourire, mère des Énéades, Pan, les jeunes Dryades, les Sylvains et le vieux Silène barbouillé par Églé de la pourpre des mûres.

»Voilà les raisons que je priai cet homme simple de faire valoir au successeur de Jupiter.

—Et depuis lors, ô grande ombre, tu n'as plus reçu de messages?

—Je n'en ai reçu aucun.

—Pour se consoler de ton absence, Virgile, ils ont trois poètes: Commodien, Prudence et Fortunat qui naquirent tous trois en des jours ténébreux où l'on ne savait plus ni la prosodie ni la grammaire. Mais dis-moi, ne reçus-tu jamais, ô Mantouan, d'autres nouvelles du Dieu dont tu refusas si délibérément la compagnie?

—Jamais, qu'il me souvienne.

—Ne m'as-tu point dit que je n'étais pas le premier qui, descendu vivant dans ces demeures, se présenta devant toi?

—Tu m'y fais songer. Il y a un siècle et demi, autant qu'il me semble (il est difficile aux ombres de compter les jours et les années), je fus troublé dans ma profonde paix par un étrange visiteur. Comme j'errais sous les livides feuillages qui bordent le Styx, je vis se dresser devant moi une forme humaine plus opaque et plus sombre que celle des habitants de ces rives: je reconnus un vivant. Il était de haute taille, maigre, le nez aquilin, le menton aigu, les joues creuses; ses yeux noirs jetaient des flammes, un chaperon rouge, ceint d'une couronne de lauriers, serrait ses tempes décharnées. Ses os perçaient la robe étroite et brune qui lui descendait jusqu'aux talons. Il me salua avec une déférence que relevait un air de fierté sauvage et m'adressa la parole en un langage plus incorrect et plus obscur que celui des Gaulois dont le divin Julius remplit les légions et la curie. Je finis par comprendre qu'il était né près de Fésules, dans une colonie étrusque fondée par Sylla au bord de l'Arnus, et devenue prospère; qu'il y avait obtenu les honneurs municipaux, mais que, des discordes sanglantes ayant éclaté entre le sénat, les chevaliers et le peuple, il s'y était jeté d'un coeur impétueux et que maintenant, vaincu, banni, il traînait par le monde un long exil. Il me peignit l'Italie déchirée de plus de discordes et de guerres qu'au temps de ma jeunesse et soupirant après la venue d'un nouvel Auguste. Je plaignis ses malheurs, me souvenant de ce que j'avais autrefois enduré.

»Une âme audacieuse l'agitait sans cesse et son esprit nourrissait de vastes pensées, mais il témoignait, hélas! par sa rudesse et son ignorance, du triomphe de la barbarie. Il ne connaissait ni la poésie, ni la science, ni même la langue des Grecs et ne possédait sur l'origine du monde et la nature des dieux aucune tradition antique. Il récitait gravement des fables qui, de mon temps, à Rome, eussent fait rire les petits enfants qui ne payent pas encore pour aller au bain. Le vulgaire croit facilement aux monstres. Les Étrusques particulièrement ont peuplé les enfers de démons hideux, pareils aux songes d'un malade. Que les imaginations de leur enfance ne les aient point quittés après tant de siècles, c'est ce qu'expliquent assez la suite et les progrès de l'ignorance et de la misère; mais qu'un de leurs magistrats, dont l'esprit s'élève au-dessus de la commune mesure, partage les illusions populaires et s'effraie de ces démons hideux que, au temps de Porsena, les habitants de cette terre peignaient sur les murs de leurs tombeaux, voilà ce dont le sage lui-même peut s'attrister. Mon Étrusque me récita des vers composés par lui dans un dialecte nouveau, qu'il appelait la langue vulgaire, et dont je ne pouvais comprendre le sens. Mes oreilles furent plus surprises que charmées d'entendre que, pour marquer le rythme, il ramenait à intervalles réguliers trois ou quatre fois le même son. Cet artifice ne me semble point ingénieux; mais ce n'est pas aux morts à juger les nouveautés.

»Au reste, que ce colon de Sylla, né dans des temps infortunés, fasse des vers inharmonieux, qu'il soit, s'il se peut, aussi mauvais poète que Bavius et Maevius, ce n'est pas ce que je lui reprocherai; j'ai contre lui des griefs qui me touchent davantage. Chose vraiment monstrueuse et à peine croyable! cet homme, retourné sur la terre, y sema, à mon sujet, d'odieux mensonges; il affirma, en plusieurs endroits de ses poèmes sauvages, que je lui avais servi de compagnon dans le moderne Tartare, que je ne connais pas; il publia insolemment que j'avais traité les dieux de Rome de dieux faux et menteurs et tenu pour vrai Dieu le successeur actuel de Jupiter. Ami, quand, rendu à la douce lumière du jour, tu reverras ta patrie, démens ces fables abominables; dis bien à ton peuple que le chantre du pieux Énée n'a jamais encensé le dieu des Juifs.

»On m'assure que sa puissance décline et qu'on reconnaît, à des signes certains, que sa chute est proche. Cette nouvelle me causerait quelque joie si l'on pouvait se réjouir dans ces demeures où l'on n'éprouve ni craintes ni désirs.»

Il dit et, avec un geste d'adieu, s'éloigna. Je contemplai son ombre qui glissait sur les asphodèles sans en courber les tiges; je vis qu'elle devenait plus ténue et plus vague à mesure qu'elle s'éloignait de moi; elle s'évanouit avant d'atteindre le bois des lauriers toujours verts. Alors, je compris le sens de ces paroles: «Les morts n'ont de vie que celle que leur prêtent les vivants», et je m'acheminai, pensif, à travers la pâle prairie, jusqu'à la porte de corne.

J'affirme que tout ce qui se trouve dans cet écrit est véritable [Note: Il y a dans la relation de Marbode un endroit bien digne de remarque, c'est celui où le religieux de Corrigan décrit l'Alighieri tel que nous nous le figurons aujourd'hui. Les miniatures peintes dans un très vieux manuscrit de la Divine Comédie, le Codex venetianus, représentent le poète sous l'aspect d'un petit homme gros, vêtu d'une tunique courte dont la jupe lui remonte sur le ventre. Quant à Virgile, il porte encore, sur les bois du XVIe siècle, la barbe philosophique.

On n'aurait pas cru non plus que ni Marbode ni même Virgile connussent les tombeaux étrusques de Chiusi et de Corneto, où se trouvent en effet des peintures murales pleines de diables horribles et burlesques, auxquels ceux d'Orcagna ressemblent beaucoup. Néanmoins, l'authenticité de la Descente de Marbode aux enfers est incontestable: M. du Clos des Lunes l'a solidement établie; en douter serait douter de la paléographie.]

CHAPITRE VII

SIGNES DANS LA LUNE

Alors que la Pingouinie était encore plongée dans l'ignorance et dans la barbarie, Gilles Loisellier, moine fransciscain, connu par ses écrits sous le nom d'Aegidius Aucupis, se livrait avec une infatigable ardeur à l'étude des lettres et des sciences. Il donnait ses nuits à la mathématique et à la musique, qu'il appelait les deux soeurs adorables, filles harmonieuses du Nombre et de l'Imagination. Il était versé dans la médecine et dans l'astrologie. On le soupçonnait de pratiquer la magie et il semble vrai qu'il opérât des métamorphoses et découvrît des choses cachées.

Les religieux de son couvent, ayant trouvé dans sa cellule des livres grecs qu'ils ne pouvaient lire, s'imaginèrent que c'étaient des grimoires, et dénoncèrent comme sorcier leur frère trop savant. Aegidius Aucupis s'enfuit et gagna l'île d'Irlande où il vécut trente ans dans l'étude. Il allait de monastère en monastère, cherchant les manuscrits grecs et latins qui y étaient renfermés et il en faisait des copies. Il étudiait aussi la physique et l'alchimie. Il acquit une science universelle et découvrit notamment des secrets sur les animaux, les plantes et les pierres. On le surprit un jour enfermé avec une femme parfaitement belle qui chantait en s'accompagnant du luth et que, plus tard, on reconnut être une machine qu'il avait construite de ses mains.

Il passait souvent la mer d'Irlande pour se rendre dans le pays de Galles et y visiter les librairies des moustiers. Pendant une de ces traversées, se tenant la nuit sur le pont du navire, il vit sous les eaux deux esturgeons qui nageaient de conserve. Il avait l'ouïe fine et connaissait le langage des poissons. Or, il entendit que l'un des esturgeons disait à l'autre:

—L'homme qu'on voyait depuis longtemps, dans la lune, porter des fagots sur ses épaules est tombé dans la mer.

Et l'autre esturgeon dit à son tour:

—Et l'on verra dans le disque d'argent l'image de deux amants qui se baisent sur la bouche.

Quelques années plus tard, rentré dans son pays, Aegidius Aucupis y trouva les lettres antiques restaurées, les sciences remises en honneur. Les moeurs s'adoucissaient; les hommes ne poursuivaient plus de leurs outrages les nymphes des fontaines, des bois et des montagnes; ils plaçaient dans leurs jardins les images des Muses et des Grâces décentes et rendaient à la Déesse aux lèvres d'ambroisie, volupté des hommes et des dieux, ses antiques honneurs. Ils se réconciliaient avec la nature; ils foulaient aux pieds les vaines terreurs et levaient les yeux au ciel sans crainte d'y lire, comme autrefois, des signes de colère et des menaces de damnation.

À ce spectacle Aegidius Aucupis rappela dans son esprit ce qu'avaient annoncé les deux esturgeons de la mer d'Erin.

LIVRE IV

LES TEMPS MODERNES
TRINCO

CHAPITRE PREMIER

LA ROUQUINE

Aegidius Aucupis, l'Érasme des Pingouins, ne s'était pas trompé; son temps fut celui du libre examen. Mais ce grand homme prenait pour douceur de moeurs les élégances des humanistes et ne prévoyait pas les effets du réveil de l'intelligence chez les Pingouins. Il amena la réforme religieuse; les catholiques massacrèrent les réformés; les réformés massacrèrent les catholiques: tels furent les premiers progrès de la liberté de pensée. Les catholiques l'emportèrent en Pingouinie. Mais l'esprit d'examen avait, à leur insu, pénétré en eux; ils associaient la raison à la croyance et prétendaient dépouiller la religion des pratiques superstitieuses qui la déshonoraient, comme plus tard on dégagea les cathédrales des échoppes que les savetiers, regrattiers et ravaudeuses y avaient adossées. Le mot de légende, qui indiquait d'abord ce que le fidèle doit lire, impliqua bientôt l'idée de fables pieuses et de contes puérils.

Les saints et les saintes eurent à souffrir de cet état d'esprit. Un petit chanoine, notamment, très savant, très austère et très âpre, nommé Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d'être chômés, qu'on le surnomma le dénicheur de saints. Il ne pensait pas que l'oraison de sainte Marguerite, appliquée en cataplasme sur le ventre des femmes en travail, calmât les douleurs de l'enfantement.

La vénérable patronne de la Pingouinie n'échappa point à sa critique sévère. Voici ce qu'il en dit dans ses Antiquités d'Alca.

«Rien de plus incertain que l'histoire et même l'existence de sainte Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte qu'une femme du nom d'Orberose fut possédée par le diable dans une caverne où, de son temps encore, les petits gars et les petites garces du village venaient faire, en manière de jeu, le diable et la belle Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d'un horrible dragon qui désolait la contrée. Cela n'est guère croyable, mais l'histoire d'Orberose, telle qu'on l'a contée depuis, ne semble pas beaucoup plus digne de foi.

»La vie de cette sainte par l'abbé Simplicissimus est de trois cents ans postérieure aux prétendus événements qu'elle rapporte; l'auteur s'y montre crédule à l'excès et dénué de toute critique.»

Le soupçon s'attaqua même aux origines surnaturelles des Pingouins. L'historien Ovidius Capito alla jusqu'à nier le miracle de leur transformation. Il commence ainsi ses Annales de la Pingouinie:

«Une épaisse obscurité enveloppe cette histoire et il n'est pas exagéré de dire qu'elle est tissue de fables puériles et de contes populaires. Les Pingouins se prétendent sortis des oiseaux baptisés par saint Maël et que Dieu changea en hommes par l'intercession de ce glorieux apôtre. Ils enseignent que, située d'abord dans l'océan glacial, leur île, flottante comme Délos, était venue mouiller dans les mers aimées du ciel dont elle est aujourd'hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle les antiques migrations des Pingouins».

Au siècle suivant, qui fut celui des philosophes, le scepticisme devint plus aigu: je n'en veux pour preuve que ce passage célèbre de l'Essai moral:

«Venus on ne sait d'où (car enfin leurs origines ne sont pas limpides), successivement envahis et conquis par quatre ou cinq peuples du midi, du couchant, du levant, du septentrion; croisés, métissés, amalgamés, brassés, les Pingouins vantent la pureté de leur race, et ils ont raison, car ils sont devenus une race pure. Ce mélange de toutes les humanités, rouge, noire, jaune, blanche, têtes rondes, têtes longues, a formé, au cours des siècles, une famille humaine suffisamment homogène et reconnaissable à certains caractères dus à la communauté de la vie et des moeurs. »Cette idée qu'ils appartiennent à la plus belle race du monde et qu'ils en sont la plus belle famille, leur inspire un noble orgueil, un courage indomptable et la haine du genre humain.

»La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misères, de crimes et de folies. Cela est vrai de la nation pingouine comme de toutes les nations. À cela près son histoire est admirable d'un bout à l'autre.»

Les deux siècles classiques des Pingouins sont trop connus pour que j'y insiste; mais ce qui n'avait pas été suffisamment observé, c'est comment les théologiens rationalistes, tels que le chanoine Princeteau, donnèrent naissance aux incrédules du siècle suivant. Les premiers se servirent de leur raison pour détruire tout ce qui dans la religion ne leur paraissait point essentiel; ils laissèrent seuls intacts les articles de foi stricte; leurs successeurs intellectuels, instruits par eux à faire usage de la science et de la raison, s'en servirent contre ce qui restait de croyances; la théologie raisonnable engendra la philosophie naturelle.

C'est pourquoi (s'il m'est permis de passer des Pingouins d'autrefois au Souverain Pontife qui gouverne aujourd'hui l'Église universelle) on ne saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les études d'exégèse comme contraires à la vérité révélée, funestes à la bonne doctrine théologique et mortelles à la foi. S'il se trouve des religieux pour soutenir contre lui les droits de la science, ce sont des docteurs pernicieux et des maîtres pestilents, et si quelque chrétien les approuve, à moins que ce ne soit une grande linotte, je jure qu'il est de la vache à Colas.

À la fin du siècle des philosophes, l'antique régime de la Pingouinie fut détruit de fond en comble, le roi mis à mort, les privilèges de la noblesse abolis et la République proclamée au milieu des troubles, sous le coup d'une guerre effroyable. L'assemblée qui gouvernait alors la Pingouinie ordonna que tous les ouvrages de métal contenus dans les Eglises fussent mis à la fonte. Les patriotes violèrent les tombes des rois. On raconte que, dans son cercueil ouvert, Draco le Grand apparut noir comme l'ébène et si majestueux, que les violateurs s'enfuirent épouvantés. Selon d'autres témoignages, ces hommes grossiers lui mirent une pipe à la bouche et lui offrirent, par dérision, un verre de vin.

Le dix-septième jour du mois de la fleur, la châsse de sainte Orberose, offerte depuis cinq siècles, en l'église Saint-Maël, à la vénération du peuple, fut transportée dans la maison de ville et soumise aux experts désignés par la commune; elle était de cuivre doré, en forme de nef, toute couverte d'émaux et ornée de pierreries qui furent reconnues fausses. Dans sa prévoyance, le chapitre en avait ôté les rubis, les saphirs, les émeraudes et les grandes boules de cristal de roche, et y avait substitué des morceaux de verre. Elle ne contenait qu'un peu de poussière et de vieux linges qu'on jeta dans un grand feu allumé sur la place de Grève pour y consumer les reliques des saints. Le peuple dansait autour en chantant des chansons patriotiques.

Du seuil de leur échoppe adossée à la maison de ville, le Rouquin et la Rouquine regardaient cette ronde de forcenés. Le Rouquin tondait les chiens et coupait les chats; il fréquentait les cabarets. La Rouquine était rempailleuse et entremetteuse; elle ne manquait pas de sens.

—Tu le vois, Rouquin, dit-elle à son homme: ils commettent un sacrilège. Ils s'en repentiront.

—Tu n'y connais rien, ma femme, répliqua le Rouquin; ils sont devenus philosophes, et quand on est philosophe, c'est pour la vie.

—Je te dis, Rouquin, qu'ils regretteront tôt ou tard ce qu'ils font aujourd'hui. Ils maltraitent les saints qui ne les ont pas suffisamment assistés; mais les cailles ne leur tomberont pas pour cela toutes rôties dans le bec; ils se trouveront aussi gueux que devant et quand ils auront beaucoup tiré la langue, ils redeviendront dévots. Un jour arrivera, et plus tôt qu'on ne croit, où la Pingouinie recommencera d'honorer sa benoîte patronne. Rouquin, il serait sage de garder pour ce jour-là, en notre logis, au fond d'un vieux pot, une poignée de cendre, quelques os et des chiffons. Nous dirons que ce sont les reliques de sainte Orberose, que nous avons sauvées des flammes, au péril de notre vie. Je me trompe bien, si nous n'en recueillerons pas honneur et profit. Cette bonne action pourra nous valoir, dans notre vieillesse, d'être chargés par monsieur le curé de vendre les cierges et de louer les chaises dans la chapelle de sainte Orberose.

Ce jour même, la Rouquine prit à son foyer un peu de cendres et quelques os rongés et les mit dans un vieux pot de confitures, sur l'armoire.

CHAPITRE II

TRINCO

La Nation souveraine avait repris les terres de la noblesse et du clergé pour les vendre à vil prix aux bourgeois et aux paysans. Les bourgeois et les paysans jugèrent que la révolution était bonne pour y acquérir des terres et mauvaise pour les y conserver.

Les législateurs de la République firent des lois terribles pour la défense de la proprité et édictèrent la mort contre quiconque proposerait le partage des biens. Mais cela ne servit de rien à la république. Les paysans, devenus propriétaires, s'avisaient qu'elle avait, en les enrichissant, porté le trouble dans les fortunes et ils souhaitaient l'avènement d'un régime plus respectueux du bien des particuliers et plus capable d'assurer la stabilité des institutions nouvelles.

Ils ne devaient pas l'attendre longtemps. La république, comme
Agrippine, portait dans ses flancs son meurtrier.

Ayant de grandes guerres à soutenir, elle créa les forces militaires qui devaient la sauver et la détruire. Ses législateurs pensaient contenir les généraux par la terreur des supplices; mais s'ils tranchèrent quelquefois la tête aux soldats malheureux, ils n'en pouvaient faire autant aux soldats heureux qui se donnaient sur elle l'avantage de la sauver.

Dans l'enthousiasme de la victoire, les Pingouins régénérés se livrèrent à un dragon plus terrible que celui de leurs fables qui, comme une cigogne au milieu des grenouilles, durant quatorze années, d'un bec insatiable les dévora.

Un demi-siècle après le règne du nouveau dragon, un jeune maharajah de Malaisie, nommé Djambi, désireux de s'instruire en voyageant, comme le scythe Anacharsis, visita la Pingouinie et fit de son séjour une intéressante relation, dont voici la première page:

VOYAGE DU JEUNE DJAMBI EN PINGOUINIE

Après quatre-vingt-dix jours de navigation j'abordai dans le port vaste et désert des Pingouins philomaques et me rendis à travers des campagnes incultes jusqu'à la capitale en ruines.

Ceinte de remparts, pleine de casernes et d'arsenaux, elle avait l'air martial et désolé. Dans les rues des hommes rachitiques et bistournés traînaient avec fierté de vieux uniformes et des ferrailles rouillées.

—Qu'est-ce que vous voulez? me demanda rudement, sous la porte de la ville, un militaire dont les moustaches menaçaient le ciel.

—Monsieur, répondis-je, je viens, en curieux, visiter cette île.

—Ce n'est pas une île, répliqua le soldat.

—Quoi! m'écriai-je, l'île des Pingouins n'est point une île?

—Non, monsieur, c'est une insule. On l'appelait autrefois île, mais depuis un siècle, elle porta par décret le nom d'insule. C'est la seule insule de tout l'univers. Vous avez un passeport?

—Le voici.

—Allez le faire viser au ministère des relations extérieures.

Un guide boiteux, qui me conduisait, s'arrêta sur une vaste place.

—L'insule, dit-il, a donné le jour, vous ne l'ignorez pas, au plus grand génie de l'univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous; cet obélisque, dressé à votre droite, commémore la naissance de Trinco; la colonne qui s'élève à votre gauche porte à son faîte Trinco, ceint du diadème. Vous découvrez d'ici l'arc de triomphe dédié à la gloire de Trinco et de sa famille.

—Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco? demandai-je.

—La guerre.

—Ce n'est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment, nous autres Malais.

—C'est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous les pays et de tous les temps. Il n'a jamais existé d'aussi grand conquérant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, à l'est, une île volcanique, en forme de cône, de médiocre étendue, mais renommée pour ses vins, Ampélophore, et, à l'ouest, une île plus spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue rangée de dents aiguës; aussi l'appelle-t-on la Mâchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de cuivre. Nous les possédions toutes deux avant le règne de Trinco; là se bornait notre empire. Trinco étendit la domination pingouine sur l'archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du pôle et dans les sables brûlants du désert africain. Il levait des troupes dans tous les pays qu'il avait conquis et, quand défilaient ses armées, à la suite de nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues, à des écrevisses dressées sur leurs queues; des hommes rouges coiffés de plumes de perroquets, tatoués de figures solaires et génésiques, faisant sonner sur leur dos un carquois de flèches empoisonnées; des noirs tout nus, armés de leurs dents et de leurs ongles; des pygmées montés sur des grues; des gorilles, se soutenant d'un tronc d'arbre, conduits par un vieux mâle qui portait à sa poitrine velue la croix de la Légion d'honneur. Et toutes ces troupes, emportées sous les étendards de Trinco par le souffle d'un patriotisme ardent, volaient de victoire en victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moitié du monde connu.

—Quoi, m'écriai-je, vous possédez la moitié du monde!

—Trinco nous l'a conquis et nous l'a perdu. Aussi grand dans ses défaites que dans ses victoires, il a rendu tout ce qu'il avait conquis. Il s'est fait prendre même ces deux îles que nous possédions avant lui, Ampélophore et la Mâchoire-du-Chien. Il a laissé la Pingouinie appauvrie et dépeuplée. La fleur de l'insule a péri dans ses guerres. Lors de sa chute, il ne restait dans notre patrie que les bossus et les boiteux dont nous descendons. Mais il nous a donné la gloire.

—Il vous l'a fait payer cher!

—La gloire ne se paye jamais trop cher, répliqua mon guide.

CHAPITRE III

VOYAGE DU DOCTEUR OBNUBILE

Après une succession de vicissitudes inouïes, dont le souvenir est perdu en grande partie par l'injure du temps et le mauvais style des historiens, les Pingouins établirent le gouvernement des Pingouins par eux-mêmes. Ils élurent une diète ou assemblée et l'investirent du privilège de nommer le chef de l'État. Celui-ci, choisi parmi les simples Pingouins, ne portait pas au front la crête formidable du monstre, et n'exerçait point sur le peuple une autorité absolue. Il était lui-même soumis aux lois de la nation. On ne lui donnait pas le titre de roi; un nombre ordinal ne suivait pas son nom. Il se nommait Paturle, Janvion, Truffaldin, Coquenpot, Bredouille. Ces magistrats ne faisaient point la guerre. Ils n'avaient pas d'habit pour cela.

Le nouvel État reçut le nom de chose publique ou république. Ses partisans étaient appelés républicanistes ou républicains. On les nommait aussi chosards et parfois fripouilles; mais ce dernier terme était pris en mauvaise part.

La démocratie pingouine ne se gouvernait point par elle-même; elle obéissait à une oligarchie financière qui faisait l'opinion par les journaux, et tenait dans sa main les députés, les ministres et le président. Elle ordonnait souverainement des finances de la république et dirigeait la politique extérieure du pays.

Les empires et les royaumes entretenaient alors des armées et des flottes énormes; obligée, pour sa sûreté, de faire comme eux, la Pingouinie succombait sous le poids des armements. Tout le monde déplorait ou feignait de déplorer une si dure nécessité; cependant les riches, les gens de négoce et d'affaires s'y soumettaient de bon coeur par patriotisme et par ce qu'ils comptaient sur les soldats et les marins pour défendre leurs biens et acquérir au dehors des marchés et des territoires; les grands industriels poussaient à la fabrication des canons et des navires par zèle pour la défense nationale et afin d'obtenir des commandes. Parmi les citoyens de condition moyenne et de professions libérales, les uns se résignaient sans plainte à cet état de choses, estimant qu'il durerait toujours; les autres en attendaient impatiemment la fin et pensaient amener les puissances au désarmement simultané.

L'illustre professeur Obnubile était de ces derniers.

—La guerre, disait-il, est une barbarie que le progrès de la civilisation fera disparaître. Les grandes démocraties sont pacifiques et leur esprit s'imposera bientôt aux autocrates eux-mêmes.

Le professeur Obnubile, qui menait depuis soixante ans une vie solitaire et recluse, dans son laboratoire où ne pénétraient point les bruits du dehors, résolut d'observer par lui-même l'esprit des peuples. Il commença ses études par la plus grande des démocraties et s'embarqua pour la Nouvelle-Atlantide.

Après quinze jours de navigation son paquebot entra, la nuit, dans le bassin de Titanport où mouillaient des milliers de navires. Un pont de fer, jeté au-dessus des eaux, tout resplendissant de lumières, s'étendait entre deux quais si distants l'un de l'autre que le professeur Obnubile crut naviguer sur les mers de Saturne et voir l'anneau merveilleux qui ceint la planète du Vieillard. Et cet immense transbordeur chariait plus du quart des richesses du monde. Le savant pingouin, ayant débarqué, fut servi dans un hôtel de quarante-huit étages par des automates, puis il prit la grande voie ferrée qui conduit à Gigantopolis, capitale de la Nouvelle-Atlantide. Il y avait dans le train des restaurants, des salles de jeux, des arènes athlétiques, un bureau de dépêches commerciales et financières, une chapelle évangélique et l'imprimerie d'un grand journal que le docteur ne put lire, parce qu'il ne connaissait point la langue des Nouveaux Atlantes. Le train rencontrait, au bord des grands fleuves, des villes manufacturières qui obscurcissaient le ciel de la fumée de leurs fourneaux: villes noires le jour, villes rouges la nuit, pleines de clameurs sous le soleil et de clameurs dans l'ombre.

—Voilà, songeait le docteur, un peuple bien trop occupé d'industrie et de négoce pour faire la guerre. Je suis, dès à présent, certain que les Nouveaux Atlantes suivent une politique de paix. Car c'est un axiome admis par tous les économistes que la paix au dehors et la paix au dedans sont nécessaires au progrès du commerce et de l'industrie.

En parcourant Gigantopolis, il se confirma dans cette opinion. Les gens allaient par les voies, emportés d'un tel mouvement, qu'ils culbutaient tout ce qui se trouvait sur leur passage. Obnubile, plusieurs fois renversé, y gagna d'apprendre à se mieux comporter: après une heure de course, il renversa lui-même un Atlante.

Parvenu sur une grande place, il vit le portique d'un palais de style classique dont les colonnes corinthiennes élevaient à soixante-dix mètres au-dessus du stylobate leurs chapiteaux d'acanthe arborescente.

Comme il admirait immobile, la tête renversée, un homme d'apparence modeste, l'aborda et lui dit en pingouin:

—Je vois à votre habit que vous êtes de Pingouinie. Je connais votre langue; je suis interprète juré. Ce palais est celui du Parlement. En ce moment, les députés des États délibèrent. Voulez-vous assister à la séance?

Introduit dans une tribune, le docteur plongea ses regards sur la multitude des législateurs qui siégeaient dans des fauteuils de jonc, les pieds sur leur pupitre.

Le président se leva et murmura plutôt qu'il n'articula, au milieu de l'inattention générale, les formules suivantes, que l'interprète traduisit aussitôt au docteur:

—La guerre pour l'ouverture des marchés mongols étant terminée à la satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les comptes à la commission des finances….

»Il n'y a pas d'opposition?…

»La proposition est adoptée.

»La guerre pour l'ouverture des marchés de la Troisième-Zélande étant terminée à la satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les comptes à la commission des finances….

»Il n'y a pas d'opposition?…

»La proposition est adoptée.

—Ai-je bien entendu? demanda le professeur Obnubile. Quoi? vous, un peuple industriel, vous vous êtes engagés dans toutes ces guerres!

—Sans doute, répondit l'interprète: ce sont des guerres industrielles. Les peuples qui n'ont ni commerce ni industrie ne sont pas obligés de faire la guerre; mais un peuple d'affaires est astreint à une politique de conquêtes. Le nombre de nos guerres augmente nécessairement avec notre activité productrice. Dès qu'une de nos industries ne trouve pas à écouler ses produits, il faut qu'une guerre lui ouvre de nouveaux débouchés. C'est ainsi que nous avons eu cette année une guerre de charbon, une guerre de cuivre, une guerre de coton. Dans la Troisième- Zélande nous avons tué les deux tiers des habitants afin d'obliger le reste à nous acheter des parapluies et des bretelles.

À ce moment, un gros homme qui siégeait au centre de l'assemblée monta à la tribune.

—Je réclame, dit-il, une guerre contre le gouvernement de la république d'Émeraude, qui dispute insolemment à nos porcs l'hégémonie des jambons et des saucissons sur tous les marchés de l'univers.

—Qu'est-ce que ce législateur? demanda le docteur Obnubile.

—C'est un marchand de cochons.

—Il n'y a pas d'opposition? dit le président. Je mets la proposition aux voix.

La guerre contre la république d'Emeraude fut votée à mains levées à une très forte majorité.

—Comment? dit Obnubile à l'interprète; vous avez voté une guerre avec cette rapidité et cette indifférence!…

—Oh! c'est une guerre sans importance, qui coûtera à peine huit millions de dollars.

—Et des hommes….

—Les hommes sont compris dans les huit millions de dollars.

Alors le docteur Obnubile se prit la tête dans les mains et songea amèrement:

—Puisque la richesse et la civilisation comportent autant de causes de guerres que la pauvreté et la barbarie, puisque la folie et la méchanceté des hommes sont inguérissables, il reste une bonne action à accomplir. Le sage amassera assez de dynamite pour faire sauter cette planète. Quand elle roulera par morceaux à travers l'espace une amélioration imperceptible sera accomplie dans l'univers et une satisfaction sera donnée à la conscience universelle, qui d'ailleurs n'existe pas.

LIVRE V

LES TEMPS MODERNES
CHATILLON

CHAPITRE PREMIER

LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE

Tout régime fait des mécontents. La république ou chose publique en fit d'abord parmi les nobles dépouillés de leurs antiques privilèges et qui tournaient des regards pleins de regrets et d'espérances vers le dernier des Draconides, le prince Crucho, paré des grâces de la jeunesse et des tristesses de l'exil. Elle fit aussi des mécontents parmi les petits marchands qui, pour des causes économiques très profondes, ne gagnaient plus leur vie et croyaient que c'était la faute de la république, qu'ils avaient d'abord adorée et dont ils se détachaient de jour en jour davantage.

Tant chrétiens que juifs, les financiers devenaient par leur insolence et leur cupidité le fléau du pays qu'ils dépouillaient et avilissaient et le scandale d'un régime qu'ils ne songeaient ni à détruire ni à conserver, assurés qu'ils étaient d'opérer sans entraves sous tous les gouvernements. Toutefois leurs sympathies allaient au pouvoir le plus absolu, comme au mieux armé contre les socialistes, leurs adversaires chétifs mais ardents. Et de même qu'ils imitaient les moeurs des aristocrates, ils en imitaient les sentiments politiques et religieux. Leurs femmes surtout, vaines et frivoles, aimaient le prince et rêvaient d'aller à la cour.

Cependant la république gardait des partisans et des défenseurs. S'il ne lui était pas permis de croire à la fidélité de ses fonctionnaires, elle pouvait compter sur le dévouement des ouvriers manuels, dont elle n'avait pas soulagé la misère et qui, pour la défendre aux jours de péril, sortaient en foule des carrières et des ergastules et défilaient longuement, hâves, noirs, sinistres. Ils seraient tous morts pour elle: elle leur avait donné l'espérance.

Or, sous le principat de Théodore Formose, vivait dans un faubourg paisible de la ville d'Alca un moine nommé Agaric, qui instruisait les enfants et faisait des mariages. Il enseignait dans son école la piété, l'escrime et l'équitation aux jeunes fils des antiques familles, illustres par la naissance, mais déchus de leurs biens comme de leurs privilèges. Et, dès qu'ils en avaient l'âge, il les mariait avec les jeunes filles de la caste opulente et méprisée des financiers.

Grand, maigre, noir, Agaric se promenait sans cesse, son bréviaire à la main, dans les corridors de l'école et les allées du potager, pensif et le front chargé de soucis. Il ne bornait pas ses soins à inculquer à ses élèves des doctrines absconses et des préceptes mécaniques, et à leur donner ensuite des femmes légitimes et riches. Il formait des desseins politiques et poursuivait la réalisation d'un plan gigantesque. La pensée de sa pensée, l'oeuvre de son oeuvre était de renverser la république. Il n'y était pas mû par un intérêt personnel. Il jugeait l'état démocratique contraire à la société sainte à laquelle il appartenait corps et âme. Et tous les moines ses frères en jugeaient de même. La république était en luttes perpétuelles avec la congrégation des moines et l'assemblée des fidèles. Sans doute, c'était une entreprise difficile et périlleuse, que de conspirer la mort du nouveau régime. Du moins Agaric était-il à même de former une conjuration redoutable. À cette époque, où les religieux dirigeaient les castes supérieures des Pingouins, ce moine exerçait sur l'aristocratie d'Alca une influence profonde.

La jeunesse, qu'il avait formée, n'attendait que le moment de marcher contre le pouvoir populaire. Les fils des antiques familles ne cultivaient point les arts et ne faisaient point de négoce. Ils étaient presque tous militaires et servaient la république. Ils la servaient, mais ils ne l'aimaient pas; ils regrettaient la crête du dragon. Et les belles juives partageaient leurs regrets afin qu'on les prît pour de nobles chrétiennes.

Un jour de juillet, en passant par une rue du faubourg qui finissait sur des champs poussiéreux, Agaric entendit des plaintes qui montaient d'un puits moussu, déserté des jardiniers. Et, presque aussitôt, il apprit d'un savetier du voisinage qu'un homme mal vêtu, ayant crié: «Vive la chose publique!» des officiers de cavalerie qui passaient l'avaient jeté dans le puits où la vase lui montait par-dessus les oreilles. Agaric donnait volontiers à un fait particulier une signification générale. De l'empuisement de ce chosard, il induisit une grande fermentation de toute la caste aristocratique et militaire, et conclut que c'était le moment d'agir.

Dès le lendemain il alla visiter, au fond du bois des Conils, le bon père Cornemuse. Il trouva le religieux en un coin de son laboratoire, qui passait à l'alambic une liqueur dorée.

C'était un petit homme gros et court, coloré de vermillon, le crâne poli très précieusement. Ses yeux, comme ceux des cobayes, avaient des prunelles de rubis. Il salua gracieusement son visiteur et lui offrit un petit verre de la liqueur de Sainte-Orberose, qu'il fabriquait et dont la vente lui procurait d'immenses richesses.

Agaric fit de la main un geste de refus. Puis, planté sur ses longs pieds et serrant contre son ventre son chapeau mélancolique, il garda le silence.

—Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, lui dit Cornemuse.

Agaric s'assit sur un escabeau boiteux et demeura muet.

Alors, le religieux des Conils:

—Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos jeunes élèves. Ces chers enfants pensent-ils bien?

—J'en suis très satisfait, répondit le magister. Le tout est d'être nourri dans les principes. Il faut bien penser avant que de penser. Car ensuite il est trop tard…. Je trouve autour de moi de grands sujets de consolation. Mais nous vivons dans une triste époque.

—Hélas! soupira Cornemuse.

—Nous traversons de mauvais jours….

—Des heures d'épreuve.

—Toutefois, Cornemuse, l'esprit public n'est pas si complètement gâté qu'il semble.

—C'est possible.

—Le peuple est las d'un gouvernement qui le ruine et ne fait rien pour lui. Chaque jour éclatent de nouveaux scandales. La république se noie dans la honte. Elle est perdue.

—Dieu vous entende!

—Cornemuse, que pensez-vous du prince Crucho?

—C'est un aimable jeune homme et, j'ose dire, le digne rejeton d'une tige auguste. Je le plains d'endurer, dans un âge si tendre, les douleurs de l'exil. Pour l'exilé le printemps n'a point de fleurs, l'automne n'a point de fruits. Le prince Crucho pense bien; il respecte les prêtres; il pratique notre religion; il fait une grande consommation de mes petits produits.

—Cornemuse, dans beaucoup de foyers, riches ou pauvres, on souhaite son retour. Croyez-moi, il reviendra.

—Puissé-je ne pas mourir avant d'avoir jeté mon manteau devant ses pas! soupira Cornemuse.

Le voyant dans ces sentiments, Agaric lui dépeignit l'état des esprits tel qu'il se le figurait lui-même. Il lui montra les nobles et les riches exaspérés contre le régime populaire; l'armée refusant de boire de nouveaux outrages, les fonctionnaires prêts à trahir, le peuple mécontent, l'émeute déjà grondant, et les ennemis des moines, les suppôts du pouvoir, jetés dans les puits d'Alca. Il conclut que c'était le moment de frapper un grand coup.

—Nous pouvons, s'écria-t-il, sauver le peuple pingouin, nous pouvons le délivrer de ses tyrans, le délivrer de lui-même, restaurer la crête du Dragon, rétablir l'ancien État, le bon État, pour l'honneur de la foi et l'exaltation de l'Église. Nous le pouvons si nous le voulons. Nous possédons de grandes richesses et nous exerçons de secrètes influences; par nos journaux crucifères et fulminants, nous communiquons avec tous les ecclésiastiques des villes et des campagnes, et nous leur insufflons l'enthousiasme qui nous soulève, la foi qui nous dévore. Ils en embraseront leurs pénitents et leurs fidèles. Je dispose des plus hauts chefs de l'armée; j'ai des intelligences avec les gens du peuple; je dirige, à leur insu, les marchands de parapluies, les débitants de vin, les commis de nouveautés, les crieurs de journaux, les demoiselles galantes et les agents de police. Nous avons plus de monde qu'il ne nous en faut. Qu'attendons-nous? Agissons!

—Que pensez-vous faire? demanda Cornemuse.

—Former une vaste conjuration, renverser la république, rétablir Crucho sur le trône des Draconides.

Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Puis il dit avec onction:

—Certes, la restauration des Draconides est désirable; elle est éminemment désirable; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon coeur. Quant à la république, vous savez ce que j'en pense…. Mais ne vaudrait-il pas mieux l'abandonner à son sort et la laisser mourir des vices de sa constitution? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric, est noble et généreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux pays, de le rétablir dans sa splendeur première. Mais songez-y: nous sommes chrétiens avant que d'être pingouins. Et il nous faut bien prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises politiques.

Agaric répliqua vivement:

—Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous resterons dans l'ombre. On ne nous verra pas.

—Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils.

Et, coulant sur son compère ses fines prunelles de rubis:

—Prenez garde, mon ami. La république est peut-être plus forte qu'il ne semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant de la molle quiétude où elle repose à cette heure. Sa malice est grande: si nous l'attaquons, elle se défendra. Elle fait de mauvaises lois qui ne nous atteignent guère; quand elle aura peur, elle en fera de terribles contre nous. Ne nous engageons pas à la légère dans une aventure où nous pouvons laisser des plumes. L'occasion est bonne, pensez-vous; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le régime actuel n'est pas encore connu de tout le monde et ne l'est autant dire de personne. Il proclame qu'il est la chose publique, la chose commune. Le populaire le croit et reste démocrate et républicain. Mais patience! Ce même peuple exigera un jour que la chose publique soit vraiment la chose du peuple. Je n'ai pas besoin de vous dire combien de telles prétentions me paraissent insolentes, déréglées et contraires à la politique tirée des Ecritures. Mais le peuple les aura, et il les fera valoir, et ce sera la fin du régime actuel. Ce moment ne peut beaucoup tarder. C'est alors que nous devrons agir dans l'intérèt de notre auguste corps. Attendons! Qui nous presse? Notre existence n'est point en péril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolérable. La république manque à notre égard de respect et de soumission; elle ne rend pas aux prêtres les honneurs qu'elle leur doit. Mais elle nous laisse vivre. Et, telle est l'excellence de notre état que, pour nous, vivre, c'est prospérer. La chose publique nous est hostile, mais les femmes nous révèrent. Le président Formose n'assiste pas à la célébration de nos mystères; mais j'ai vu sa femme et ses filles à mes pieds. Elles achètent mes fioles à la grosse. Je n'ai pas de meilleures clientes, même dans l'aristocratie. Disons-nous-le bien: il n'y a pas au monde un pays qui, pour les prêtres et les moines, vaille la Pingouinie. En quelle autre contrée trouverions-nous à vendre, en si grande quantité et à si haut prix, notre cire vierge, notre encens mâle, nos chapelets, nos scapulaires, nos eaux bénites et notre liqueur de Sainte-Orberose? Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent écus d'or un geste de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lèvres? Pour ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidèle et docile Pingouinie, à extraire l'essence d'une botte de serpolet, que je ne le saurais faire en m'époumonnant à prêcher quarante ans la rémission des péchés dans les États les plus populeux d'Europe et d'Amérique. De bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un commissaire de police me viendra tirer hors d'ici et conduire dans un pyroscaphe en partance pour les îles de la Nuit?

Ayant ainsi parlé, le religieux des Conils se leva et conduisit son hôte sous un vaste hangar où des centaines d'orphelins, vêtus de bleu, emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des étiquettes. L'oreille était assourdie par le bruit des marteaux mêlé aux grondements sourds des colis sur les rails.

—C'est ici que se font les expéditions, dit Cornemuse. J'ai obtenu du gouvernement une ligne ferrée à travers le bois et une station à ma porte. Je remplis tous les jours trois voitures de mon produit. Vous voyez que la république n'a pas tué toutes les croyances.

Agaric fit un dernier effort pour engager le sage distillateur dans l'entreprise. Il lui montra le succès heureux, prompt, certain, éclatant.

—N'y voulez-vous point concourir? ajouta-t-il. Ne voulez-vous point tirer votre roi d'exil?

—L'exil est doux aux hommes de bonne volonté, répliqua le religieux des Conils. Si vous m'en croyez, bien cher frère Agaric, vous renoncerez pour le moment à votre projet. Quant à moi je ne me fais pas d'illusions. Je sais ce qui m'attend. Que je sois ou non de la partie, si vous la perdez, je payerai comme vous.

Le père Agaric prit congé de son ami et regagna satisfait son école, Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire réussir, et donnera de l'argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était, en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d'un seul d'entre eux les engageaient tous. C'était là, tout à la fois, le meilleur et le pire de leur affaire.

CHAPITRE II

LE PRINCE CRUCHO

Agaric résolut de se rendre incontinent auprès du prince Crucho qui l'honorait de sa familiarité. À la brune, il sortit de l'école, par la petite porte, déguisé en marchand de boeufs et prit passage sur le Saint-Maël.

Le lendemain il débarqua en Marsouinie. C'est sur cette terre hospitalière, dans le château de Chitterlings, que Crucho mangeait le pain amer de l'exil.

Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec deux demoiselles. À cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le prince arrêta sa machine.

—C'est vous, Agaric? Montez donc! Nous sommes déjà trois; mais on se serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux.

Le pieux Agaric monta.

—Quelles nouvelles, mon vieux père? demanda le jeune prince.

—De grandes nouvelles, répondit Agaric. Puis-je parler?

—Vous le pouvez. Je n'ai rien de caché pour ces deux demoiselles.

—Monseigneur, la Pingouinie vous réclame. Vous ne serez pas sourd à son appel.

Agaric dépeignit l'état des esprits et exposa le plan d'un vaste complot.

—À mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulèveront à la fois. La croix à la main et la robe troussée, vos vénérables religieux conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles. Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trône que nous aurons préparé.

Le prince répondit simplement:

—J'entrerai dans Alca sur un cheval vert.

Agaric prit acte de cette mâle réponse. Bien qu'il eût, contrairement à ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime hauteur d'âme le jeune prince d'être fidèle à ses devoirs royaux.

—Monseigneur, s'écria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez un jour que vous avez été tiré de l'exil, rendu à vos peuples, rétabli sur le trône de vos ancêtres par la main de vos moines et couronné par leurs mains de la crête auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous égaler en gloire votre aïeul Draco le Grand!

Le jeune prince ému se jeta sur son restaurateur pour l'embrasser; mais il ne put l'atteindre qu'à travers deux épaisseurs de demoiselles, tant on était serré dans cette voiture historique.

—Mon vieux père, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entière fût témoin de cette étreinte.

—Ce serait un spectacle réconfortant, dit Agaric.

Cependant l'auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs, écrasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards, pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes.

Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix, sortant de derrière la demoiselle, exprima cette pensée:

—Il faudra de l'argent, beaucoup d'argent.

—C'est votre affaire, répondit le prince.

Mais déjà la grille du parc s'ouvrait à l'auto formidable.

Le dîner fut somptueux. On but à la crête du Dragon. Chacun sait qu'un gobelet fermé est signe de souveraineté. Aussi le prince Crucho et la princesse Gudrune son épouse burent-ils dans des gobelets couverts comme des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins rouges et blancs de Pingouinie.

Crucho avait reçu une instruction vraiment princière: il excellait dans la locomotion automobile, mais il n'ignorait pas non plus l'histoire. On le disait très versé dans les antiquités et illustrations de sa famille; et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses connaissances à cet égard. Comme on parlait de diverses particularités singulières remarquées en des femmes célèbres:

—Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte le nom, avait une petite tête de singe au-dessous du nombril.

Agaric eut dans la soirée un entretien décisif avec trois vieux conseillers du prince. On décida de demander des fonds au beau-père de Crucho, qui souhaitait d'avoir un gendre roi, à plusieurs dames juives, impatientes d'entrer dans la noblesse et enfin au prince régent des Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis héréditaires de son peuple.

Les trois vieux conseillers se partagèrent entre eux les trois premiers offices de la cour, chambellan, sénéchal et pannetier, et autorisèrent le religieux à distribuer les autres charges au mieux des intérêts du prince.

—Il faut récompenser les dévouements, affirmèrent les trois vieux conseillers.

—Et les trahisons, dit Agaric.

—C'est trop juste, répliqua l'un d'eux, le marquis des Septplaies, qui avait l'expérience des révolutions.

On dansa. Après le bal, la princesse Gudrune déchira sa robe verte pour en faire des cocardes; elle en cousit de sa main un morceau sur la poitrine du moine, qui versa des larmes d'attendrissement et de reconnaissance.

M. de Plume, écuyer du prince, partit le soir même à la recherche d'un cheval vert.

CHAPITRE III

LE CONCILIABULE

De retour dans la capitale de la Pingouinie, le révérend père Agaric s'ouvrit de ses projets au prince Adélestan des Boscénos, dont il connaissait les sentiments draconiens.

Le prince appartenait à la plus haute noblesse. Les Torticol des Boscénos remontaient à Brian le Pieux et avaient occupé sous les Draconides les plus hautes charges du royaume. En 1179, Philippe Torticol, grand émiral de Pingouinie, brave, fidèle, généreux, mais vindicatif, livra le port de La Crique et la flotte pingouine aux ennemis du royaume, sur le soupçon que la reine Crucha, dont il était l'amant, le trompait avec un valet d'écurie. C'est cette grande reine qui donna aux Boscénos la bassinoire d'argent qu'ils portent dans leurs armes. Quant à leur devise, elle remonte seulement au XVIe siècle; en voici l'origine. Une nuit de fête, mêlé à la foule des courtisans qui, pressés dans le jardin du roi, regardaient le feu d'artifice, le duc Jean des Boscénos s'approcha de la duchesse de Skull, et mit la main sous la jupe de cette dame qui n'en fit aucune plainte. Le roi, venant à passer, les surprit et se contenta de dire: «Ainsi qu'on se trouve.» Ces quatre mots devinrent la devise des Boscénos.

Le prince Adélestan n'était point dégénéré de ses ancêtres; il gardait au sang des Draconides une inaltérable fidélité et ne souhaitait rien tant que la restauration du prince Crucho, présage, à ses yeux, de celle de sa fortune ruinée. Aussi entra-t-il volontiers dans la pensée du révérend père Agaric. Il s'associa immédiatement aux projets du religieux et s'empressa de le mettre en rapport avec les plus ardents et les plus loyaux royalistes de sa connaissance, le comte Cléna, M. de la Trumelle, le vicomte Olive, M. Bigourd. Ils se réunirent une nuit dans la maison de campagne du duc d'Ampoule, à deux lieues à l'est d'Alca, afin d'examiner les voies et moyens.

M. de La Trumelle se prononça pour l'action légale:

—Nous devons rester dans la légalité, dit-il en substance. Nous sommes des hommes d'ordre. C'est par une propagande infatigable que nous poursuivrons la réalisation de nos espérances. Il faut changer l'esprit du pays. Notre cause triomphera parce qu'elle est juste.

Le prince des Boscénos exprima un avis contraire. Il pensait que, pour triompher, les causes justes ont besoin de la force autant et plus que les causes injustes.

—Dans la situation présente, dit-il avec tranquillité, trois moyens d'action s'imposent: embaucher les garçons bouchers, corrompre les ministres et enlever le président Formose.

—Enlever Formose, ce serait une faute, objecta M. de la Trumelle. Le président est avec nous.

Qu'un Dracophile proposât de mettre la main sur le président Formose et qu'un autre dracophile le traitât en ami, c'est ce qu'expliquaient l'attitude et les sentiments du chef de la chose commune. Formose se montrait favorable aux royalistes, dont il admirait et imitait les manières. Toutefois, s'il souriait quand on lui parlait de la crête du Dragon, c'était à la pensée de la mettre sur sa tête. Le pouvoir souverain lui faisait envie, non qu'il se sentît capable de l'exercer, mais il aimait à paraître. Selon la forte expression d'un chroniqueur pingouin, «c'était un dindon».

Le prince des Boscénos maintint sa proposition de marcher à main armée sur le palais de Formose et sur la Chambre des députés.

Le comte Cléna fut plus énergique encore:

—Pour commencer, dit-il, égorgons, étripons, décervelons les républicains et tous les chosards du gouvernement. Nous verrons après.

M. de la Trumelle était un modéré. Les modérés s'opposent toujours modérément à la violence. Il reconnut que la politique de M. le comte Cléna s'inspirait d'un noble sentiment, qu'elle était généreuse, mais il objecta timidement qu'elle n'était peut-être pas conforme aux principes et qu'elle présentait certains dangers. Enfin, il s'offrit à la discuter.

—Je propose, ajouta-t-il, de rédiger un appel au peuple. Faisons savoir qui nous sommes. Pour moi, je vous réponds que je ne mettrai pas mon drapeau dans ma poche.

M Bigourd prit la parole:

—Messieurs, les Pingouins sont mécontents de l'ordre nouveau, parce qu'ils en jouissent et qu'il est naturel aux hommes de se plaindre de leur condition. Mais en même temps, les Pingouins ont peur de changer de régime, car les nouveautés effraient. Ils n'ont pas connu la crête du Dragon; et, s'il leur arrive de dire parfois qu'ils la regrettent, il ne faut pas les en croire: on s'apercevrait bientôt qu'ils ont parlé sans réflexion et de mauvaise humeur. Ne nous faisons pas d'illusions sur leurs sentiments à notre égard. Ils ne nous aiment pas. Ils haïssent l'aristocratie tout à la fois par une basse envie et par un généreux amour de l'égalité. Et ces deux sentiments réunis sont très forts dans un peuple. L'opinion publique n'est pas contre nous parce qu'elle nous ignore. Mais quand elle saura ce que nous voulons, elle ne nous suivra pas. Si nous laissons voir que nous voulons détruire le régime démocratique et relever la crête du Dragon, quels seront nos partisans? Les garçons bouchers et les petits boutiquiers d'Alca. Et même ces boutiquiers, pourrons-nous bien compter sur eux jusqu'au bout? Ils sont mécontents, mais ils sont chosards dans le fond de leurs coeurs. Ils ont plus d'envie de vendre leurs méchantes marchandises que de revoir Crucho. En agissant à découvert nous effrayerons.

»Pour qu'on nous trouve sympathiques et qu'on nous suive, il faut que l'on croie que nous voulons, non pas renverser la république, mais au contraire la restaurer, la nettoyer, la purifier, l'embellir, l'orner, la parer, la décorer, la parfumer, la rendre enfin magnifique et charmante. Aussi ne devons-nous pas agir par nous-mêmes. On sait que nous ne sommes pas favorables à l'ordre actuel. Il faut nous adresser à un ami de la république, et, pour bien faire, à un défenseur de ce régime. Nous n'aurons que l'embarras du choix. Il conviendra de préférer le plus populaire et, si j'ose dire, le plus républicain. Nous le gagnerons par des flatteries, par des présents et surtout par des promesses. Les promesses coûtent moins que les présents et valent beaucoup plus. Jamais on ne donne autant que lorsqu'on donne des espérances. Il n'est pas nécessaire qu'il soit très intelligent Je préférerais même qu'il n'eût pas d'esprit. Les imbéciles ont dans la fourberie des grâces inimitables. Croyez-moi, messieurs, faites renverser la chose publique par un chosard de la chose. Soyons prudents! La prudence n'exclut pas l'énergie. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez toujours à votre service.

Ce discours ne laissa pas que de faire impression sur les auditeurs. L'esprit du pieux Agaric en fut particulièrement frappé. Mais chacun songeait surtout à s'allouer des honneurs et des bénéfices. On organisa un gouvernement secret, dont toutes les personnes présentes furent nommées membres effectifs. Le duc d'Ampoule, qui était la grande capacité financière du parti, fut délégué aux recettes et chargé de centraliser les fonds de propagande.

La réunion allait prendre fin quand retentit dans les airs une voix rustique, qui chantait sur un vieil air:

  Boscénos est un gros cochon;
  On en va faire des andouilles
  Des saucisses et du jambon
  Pour le réveillon des pauv' bougres.

C'était une chanson connue, depuis deux cents ans, dans les faubourgs d'Alca. Le prince des Boscénos n'aimait pas à l'entendre. Il descendit sur la place et s'étant aperçu que le chanteur était un ouvrier qui remettait des ardoises sur le faîte de l'église, il le pria poliment de chanter autre chose.

—Je chante ce qui me plaît, répondit l'homme.

—Mon ami, pour me faire plaisir….

—Je n'ai pas envie de vous faire plaisir.

Le prince des Boscénos était placide à son ordinaire, mais irascible et d'une force peu commune.

—Coquin, descends ou je monte, s'écria-t-il d'une voix formidable.

Et, comme le couvreur, à cheval sur la crête, ne faisait pas mine de bouger, le prince grimpa vivement par l'escalier de la tour jusqu'au toit et se jeta sur le chanteur qui, assommé d'un coup de poing, roula démantibulé dans une gouttière. À ce moment sept ou huit charpentiers qui travaillaient dans les combles, émus par les cris du compagnon, mirent le nez aux lucarnes et, voyant le prince sur le faîte, s'en furent à lui par une échelle qui se trouvait couchée sur l'ardoise, l'atteignirent au moment où il se coulait dans la tour et lui firent descendre, la tête la première, les cent trente-sept marches du limaçon.