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L'Île Des Pingouins cover

L'Île Des Pingouins

Chapter 70: CONCLUSION
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About This Book

A playful pseudo‑history recounts how a community originating from seabirds becomes human and evolves into a complex society, narrated through mock archaeological finds, charters, chronicles, and learned commentary. The text lampoons the craft of historians and the malleability of sources while tracing episodes of political maneuvering, religious fervor, legal invention, and social hierarchy. Satirical sketches expose hypocrisy among elites and the credulity of the populace, using irony, parody, and learned pastiche to question how institutions and collective memory are created and justified.

CHAPITRE IV

LA VICOMTESSE OLIVE

Les Pingouins avaient la première armée du monde. Les Marsouins aussi. Et il en était de même des autres peuples de l'Europe. Ce qui ne saurait surprendre pour peu qu'on y réfléchisse. Car toutes les armées sont les premières du monde. La seconde armée du monde, s'il pouvait en exister une, se trouverait dans un état d'infériorité notoire; elle serait assurée d'être battue. Il faudrait la licencier tout de suite. Aussi toutes les armées sont-elles les promières du monde. C'est ce que comprit, en France, l'illustre colonel Marchand quand, interrogé par des journalistes sur la guerre russo-japonaise avant le passage du Yalou, il n'hésita pas à qualifier l'armée russe de première du monde ainsi que l'armée japonaise. Et il est à remarquer que, pour avoir essuyé les plus effroyables revers, une armée ne déchoit pas de son rang de première du monde. Car, si les peuples rapportent leurs victoires à l'intelligence des généraux et au courage des soldats, ils attribuent toujours leurs défaites à une inexplicable fatalité. Au rebours, les flottes sont classées par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une première, une deuxième, une troisième et ainsi de suite. Aussi ne subsiste-t-il aucune incertitude sur l'issue des guerres navales.

Les Pingouins avaient la première armée et la seconde flotte du monde. Cette flotte était commandée par le fameux Chatillon qui portait le titre d'émiral ahr, et par abréviation d'émiral. C'est ce même mot, qui, malheureusement corrompu, désigne encore aujourd'hui, dans plusieurs nations européennes, le plus haut grade des armées de mer. Mais comme il n'y avait chez les Pingouins qu'un seul émiral, un prestige singulier, si j'ose dire, était attaché à ce grade.

L'émiral n'appartenait pas à la noblesse; enfant du peuple, le peuple l'aimait; et il était flatté de voir couvert d'honneurs un homme sorti de lui. Chatillon était beau; il était heureux; il ne pensait à rien. Rien n'altérait la limpidité de son regard.

Le révérend père Agaric, se rendant aux raisons de M. Bigourd, reconnut qu'on ne détruirait le régime actuel que par un de ses défenseurs et jeta ses vues sur l'émiral Chatillon. Il alla demander une grosse somme d'argent à son ami, le révérend père Cornemuse, qui la lui remit en soupirant. Et, de cet argent, il paya six cents garçons bouchers d'Alca pour courir derrière le cheval de Chatillon en criant: «Vive l'émiral!»

Chatillon ne pouvait désormais faire un pas sans être acclamé.

La vicomtesse Olive lui demanda un entretien secret. Il la reçut à l'Amirauté [Note: Ou mieux Émirauté.] dans un pavillon orné d'ancres, de foudres et de grenades.

Elle était discrètement vêtue de gris bleu. Un chapeau de roses couronnait sa jolie tête blonde, À travers la voilette ses yeux brillaient comme des saphirs. Il n'y avait pas, dans la noblesse, de femme plus élégante que celle-ci, qui tirait son origine de la finance juive. Elle était longue et bien faite; sa forme était celle de l'année, sa taille, celle de la saison.

—Émiral, dit-elle d'une voie délicieuse, je ne puis vous cacher mon émotion…. Elle est bien naturelle … devant un héros….

—Vous êtes trop bonne. Veuillez me dire, madame la vicomtesse, ce qui me vaut l'honneur de votre visite.

—Il y avait longtemps que je désirais vous voir, vous parler…. Aussi me suis-je chargée bien volontiers d'une mission pour vous.

—Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

—Comme c'est calme ici!

—En effet, c'est assez tranquille.

—On entend chanter les oiseaux.

—Asseyez-vous donc, chère madame.

Et il lui tendit un fauteuil.

Elle prit une chaise à contre-jour:

—Émiral, je viens vers vous, chargée d'une mission très importante, d'une mission….

—Expliquez-vous.

—Émiral, vous n'avez jamais vu le prince Crucho?

—Jamais.

Elle soupira.

—C'est bien là le malheur. Il serait si heureux de vous voir! Il vous estime et vous apprécie. Il a votre portrait sur sa table de travail, à côté de celui de la princesse sa mère. Quel dommage qu'on ne le connaisse pas! C'est un charmant prince, et si reconnaissant de ce qu'on fait pour lui! Ce sera un grand roi. Car il sera roi: n'en doutez pas. Il reviendra, et plus tôt qu'on ne croit…. Ce que j'ai à vous dire, la mission qui m'est confiée se rapporte précisément à….

L'émiral se leva:

—Pas un mot de plus, chère madame. J'ai l'estime, j'ai la confiance de la république. Je ne la trahirai pas. Et pourquoi la trahirais-je? Je suis comblé d'honneurs et de dignités.

—Vos honneurs, vos dignités, mon cher émiral, permettez-moi de vous le dire, sont bien loin d'égaler vos mérites. Si vos services étaient récompensés, vous seriez émiralissime et généralissime, commandant supérieur des troupes de terre et de mer. La république est bien ingrate à votre égard.

—Tous les gouvernements sont plus ou moins ingrats.

—Oui, mais les chosards sont jaloux de vous. Ces gens-là craignent toutes les supériorités. Ils ne peuvent souffrir les militaires. Tout ce qui touche la marine et l'armée leur est odieux. Ils ont peur de vous.

—C'est possible.

—Ce sont des misérables. Ils perdent le pays. Ne voulez-vous pas sauver la Pingouinie?

—Comment cela?

—En balayant tous ces fripons de la chose publique, tous les chosards.

—Qu'est-ce que vous me proposez là, chère madame?

—De faire ce qui se fera certainement. Si ce n'est pas par vous, ce sera par un autre. Le généralissime, pour ne parler que de celui-là, est prêt à jeter tous les ministres, tous les députés et tous les sénateurs dans la mer et à rappeler le prince Crucho.

—Ah! la canaille, la crapule! s'écria l'émiral.

—Ce qu'il ferait contre vous, faites-le contre lui. Le prince saura reconnaître vos services. Il vous donnera l'épée de connétable et une magnifique dotation. Je suis chargée, en attendant, de vous remettre un gage de sa royale amitié.

En prononçant ces mots, elle tira de son sein une cocarde verte.

—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda l'émiral.

—C'est Crucho qui vous envoie ses couleurs.

—Voulez-vous bien remporter ça?

—Pour qu'on les offre au généralissime qui les acceptera, lui!… Non! mon émiral, laissez-moi les mettre sur votre glorieuse poitrine.

Chatillon écarta doucement la jeune femme. Mais depuis quelques minutes il la trouvait extrêmement jolie; et il sentit croître encore cette impression quand deux bras nus et les paumes roses de deux mains délicates le vinrent effleurer. Presque tout de suite il se laissa faire. Olive fut lente à nouer le ruban. Puis, quand ce fut fait, elle salua Chatillon, avec une grande révérence, du titre de connétable.

—J'ai été ambitieux comme les camarades, répondit l'homme de mer, je ne le cache pas; je le suis peut-être encore; mais, ma parole d'honneur, en vous voyant, le seul souhait que je forme c'est une chaumière et un coeur.

Elle fit tomber sur lui les rayons charmants des saphirs qui brillaient sous ses paupières.

—On peut avoir cela aussi…. Qu'est-ce que vous faites là, émiral?

—Je cherche le coeur.

En sortant du pavillon de l'Amirauté, la vicomtesse alla tout de suite rendre compte au révérend père Agaric de sa visite.

—Il y faut retourner, chère madame, lui dit le moine austère.

CHAPITRE V

LE PRINCE DES BOSCENOS

Matin et soir, les journaux aux gages des dracophiles publiaient les louanges de Chatillon et jetaient la honte et l'opprobre aux ministres de la république.

On criait le portrait de Chatillon sur les boulevards d'Alca. Les jeunes neveux de Rémus, qui portent des figures de plâtre sur la tête, vendaient, à l'abord des ponts, les bustes de Chatillon.

Chatillon faisait tous les soirs, sur son cheval blanc, le tour de la prairie de la Reine, fréquentée des gens à la mode. Les dracophiles apostaient sur le passage de l'émiral une multitude de Pingouins nécessiteux, qui chantaient: «C'est Chatillon qu'il nous faut». La bourgeoisie d'Alca en concevait une admiration profonde pour l'émiral. Les dames du commerce murmuraient: «Il est beau». Les femmes élégantes, dans leurs autos ralenties, lui envoyaient, en passant, des baisers, au milieu des hourrahs d'un peuple en délire.

Un jour, comme il entrait dans un bureau de tabac, deux Pingouins qui mettaient des lettres dans la boîte, reconnurent Chatillon et crièrent à pleine bouche: «Vive l'émiral! À bas les chosards!» Tous les passants s'arrêtèrent devant la boutique. Chatillon alluma son cigare au regard d'une foule épaisse de citoyens éperdus, agitant leurs chapeaux et poussant des acclamations. Cette foule ne cessait de s'accroître; la ville entière, marchant à la suite de son héros, le reconduisit, en chantant des hymnes, jusqu'au pavillon de l'Amirauté.

L'émiral avait un vieux compagnon d'armes dont les états de service étaient superbes, le sub-émiral Volcanmoule. Franc comme l'or, loyal comme son épée, Volcanmoule, qui se targuait d'une farouche indépendance, fréquentait les partisans de Crucho et les ministres de la république et disait aux uns et aux autres leurs vérités. M. Bigourd prétendait méchamment qu'il disait aux uns les vérités des autres. En effet il avait commis plusieurs fois des indiscrétions fâcheuses où l'on se plaisait à voir la liberté d'un soldat étranger aux intrigues. Il se rendait tous les matins chez Chatillon, qu'il traitait avec la rudesse cordiale d'un frère d'armes.

—Eh bien, mon vieux canard, te voilà populaire, lui disait-il. On vend ta gueule en têtes de pipe et en bouteilles de liqueur, et tous les ivrognes d'Alca rotent ton nom dans les ruisseaux…. Chatillon, héros des Pingouins! Chatillon défenseur de la gloire et de la puissance pingouines!… Qui l'eût dit? Qui l'eût cru?

Et il riait d'un rire strident. Puis changeant de ton:

—Blague à part, est-ce que tu n'es pas un peu surpris de ce qui t'arrive?

—Mais non, répondait Chatillon.

Et le loyal Volcanmoule sortait en faisant claquer les portes.

Cependant, Chatillon avait loué, pour recevoir la vicomtesse Olive, un petit rez-de-chaussée au fond de la cour, au numéro 18 de la rue Johannès-Talpa. Ils se voyaient tous les jours. Il l'aimait éperdument. En sa vie martiale et neptunienne, il avait possédé des multitudes de femmes, rouges, noires, jaunes ou blanches, et quelques-unes fort belles; mais avant d'avoir connu celle-là, il ne savait pas ce que c'est qu'une femme. Quand la vicomtesse Olive l'appelait son ami, son doux ami, il se sentait au ciel, et il lui semblait que les étoiles se prenaient dans ses cheveux.

Elle entrait, un peu en retard, posait son petit sac sur le guéridon et disait avec recueillement:

—Laissez-moi me mettre là, à vos genoux.

Et elle lui tenait des propos inspirés par le pieux Agaric; et elle les entrecoupait de baisers et de soupirs. Elle lui demandait d'éloigner tel officier, de donner un commandement à tel autre, d'envoyer l'escadre ici ou là.

Et elle s'écriait à point:

—Comme vous êtes jeune, mon ami!

Et il faisait tout ce qu'elle voulait, car il était simple, car il avait envie de porter l'épée de connétable et de recevoir une riche dotation, car il ne lui déplaisait pas de jouer un double jeu, car il avait vaguement l'idée de sauver la Pingouinie, car il était amoureux.

Cette femme délicieuse l'amena à dégarnir de troupes le port de La Crique, où devait débarquer Crucho. On était de la sorte assuré que le prince entrerait sans obstacle en Pingouinie.

Le pieux Agaric organisait des réunions publiques, afin d'entretenir l'agitation. Les dracophiles en donnaient chaque jour une ou deux ou trois dans un des trente-six districts d'Alca, et, de préférence, dans les quartiers populaires. On voulait conquérir les gens de petit état, qui sont le plus grand nombre. Il fut donné notamment, le quatre mai, une très belle réunion dans la vieille halle aux grains, au coeur d'un faubourg populeux plein de ménagères assises sur le pas des portes et d'enfants jouant dans les ruisseaux. Il était venu là deux mille personnes, à l'estimation des républicains, et six mille au compte des dracophiles. On reconnaissait dans l'assistance la fleur de la société pingouine, le prince et la princesse des Boscénos, le comte Cléna, M. de la Trumelle, M. Bigourd et quelques riches dames israélites.

Le généralissime de l'armée nationale était venu en uniforme. Il fut acclamé.

Le bureau se constitua laborieusement. Un homme du peuple, un ouvrier, mais qui pensait bien, M. Rauchin, secrétaire des syndicats jaunes, fut appelé à présider, entre le comte Cléna et M. Michaud, garçon boucher.

En plusieurs discours éloquents, le régime que la Pingouinie s'était librement donné reçut les noms d'égout et de dépotoir. Le président Formose fut ménagé. Il ne fut question ni de Crucho ni des prêtres.

La réunion était contradictoire; un défenseur de l'État moderne et de la république, homme de profession manuelle, se présenta.

—Messieurs, dit le président Rauchin, nous avons annoncé que la réunion serait contradictoire. Nous n'avons qu'une parole; nous ne sommes pas comme nos contradicteurs, nous sommes honnêtes. Je donne la parole au contradicteur. Dieu sait ce que vous allez entendre! Messieurs, je vous prie de contenir le plus longtemps qu'il vous sera possible l'expression de votre mépris, de votre dégout et de votre indignation.

—Messieurs, dit le contradicteur….

Aussitôt il fut renversé, foulé aux pieds par la foule indignée et ses restes méconnaissables jetés hors de la salle.

Le tumulte grondait encore lorsque le comte Cléna monta à la tribune. Aux huées succédèrent les acclamations et, quand le silence se fut rétabli, l'orateur prononça ces paroles:

—Camarades, nous allons voir si vous avez du sang dans les veines. Il s'agit d'égorger, d'étriper, de décerveler les chosards.

Ce discours déchaîna un tel tonnerre d'applaudissements que le vieux hangar en fut ébranlé et qu'une épaisse poussière, sortie des murs sordides et des poutres vermoulues, enveloppa l'assistance de ses acres et sombres nuées.

On vota un ordre du jour flétrissant le gouvernement et acclamant
Chatillon. Et les assistants sortirent en chantant l'hymne libérateur:
«C'est Chatillon qu'il nous faut».

La vieille halle n'avait pour issue qu'une longue allée boueuse, resserrée entre des remises d'omnibus et des magasins de charbon. La nuit était sans lune; une bruine froide tombait. Les gardes de police, assemblés en grand nombre, fermaient l'allée au niveau du faubourg et obligeaient les dracophiles à s'écouler par petits groupes. Telle était en effet la consigne qu'ils avaient reçue de leur chef, qui s'étudiait à rompre l'élan d'une foule en délire.

Les dracophiles maintenus dans l'allée marquaient le pas en chantant: «C'est Chatillon qu'il nous faut». Bientôt, impatients de ces lenteurs, dont ils ne connaissaient pas la cause, ils commencèrent à pousser ceux qui se trouvaient devant eux. Ce mouvement, propagé le long de l'allée, jetait les premiers sortis contre les larges poitrines des gardes de police. Ceux-ci n'avaient point de haine contre les dracophiles; dans le fond de leur coeur ils aimaient Chatillon; mais il est naturel de résister à l'agression et d'opposer la violence à la violence; les hommes forts sont portés à se servir de leur force. C'est pourquoi les gardes de police recevaient les dracophiles à grands coups de bottes ferrées. Il en résultait des refoulements brusques. Les menaces et les cris se mêlaient aux chants.

—Assassins! Assassins!… «C'est Chatillon qu'il nous faut!» Assassins!
Assassins!

Et, dans la sombre allée: «Ne poussez pas,» disaient les plus sages. Parmi ceux-là, dominant de sa haute taille la foule agitée, déployant parmi les membres foulés et les côtes défoncées, ses larges épaules et ses poumons robustes, doux, inébranlable, placide, se dressait dans les ténèbres le prince des Boscénos. Il attendait, indulgent et serein. Cependant, la sortie s'opérant par intervalles réguliers entre les rangs des gardes de police, les coudes, autour du prince, commençaient à s'imprimer moins profondément dans les poitrines; on se reprenait à respirer.

—Vous voyez bien que nous finirons par sortir, dit ce bon géant avec un doux sourire. Patience et longueur de temps….

Il tira un cigare de son étui, le porta à ses lèvres et frotta une allumette. Soudain il vit à la clarté de la flamme la princesse Anne, sa femme, pâmée dans les bras du comte Cléna. À cette vue, il se précipita sur eux et les frappa à grands coups de canne, eux et les personnes qui se trouvaient alentour. On le désarma, non sans peine. Mais on ne put le séparer de son adversaire. Et, tandis que la princesse évanouie passait, de bras en bras, sur la foule émue et curieuse, jusqu'à sa voiture, les deux hommes se livraient à une lutte acharnée. Le prince des Boscénos y perdit son chapeau, son lorgnon, son cigare, sa cravate, son portefeuille bourré de lettres intimes et de correspondances politiques; il y perdit jusqu'aux médailles miraculeuses qu'il avait reçues du bon père Cornemuse. Mais il asséna dans le ventre de son adversaire un coup si formidable, que le malheureux en traversa un grillage de fer et passa, la tête la première, par une porte vitrée, dans un magasin de charbon.

Attirés par le bruit de la lutte et les clameurs des assistants, les gardes de police se précipitèrent sur le prince, qui leur opposa une furieuse résistance. Il en étala trois pantelants à ses pieds, en fit fuir sept autres, la mâchoire fracassée, la lèvre fendue, le nez versant des flots vermeils, le crâne ouvert, l'oreille décollée, la clavicule démise, les côtes défoncées. Il tomba pourtant, et fut traîné sanglant, défiguré, ses vêtements en lambeaux, au poste voisin, où il passa la nuit, bondissant et rugissant.

Jusqu'au jour, des groupes de manifestants parcoururent la ville en chantant: «C'est Chatillon qu'il nous faut», et en brisant les vitres des maisons habitées par les ministres de la chose publique.

CHAPITRE VI

LA CHUTE DE L'ÉMIRAL

Cette nuit marqua l'apogée du mouvement dracophile. Les monarchistes ne doutaient plus du triomphe. Les principaux d'entre eux envoyaient au prince Crucho des félicitations par télégraphe sans fil. Les dames lui brodaient des écharpes et des pantoufles. M. de Plume avait trouvé le cheval vert.

Le pieux Agaric partageait la commune espérance. Toutefois, il travaillait encore à faire des partisans au prétendant.

—Il faut, disait-il, atteindre les couches profondes.

Dans ce dessein, il s'aboucha avec trois syndicats ouvriers.

En ce temps-là, les artisans ne vivaient plus, comme au temps des Draconides, sous le régime des corporations. Ils éîaient libres, mais ils n'avaient pas de gain assuré. Après s'être longtemps tenus isolés les uns des autres, sans aide et sans appui, ils s'étaient constitués en syndicats. Les caisses de ces syndicats étaient vides, les syndiqués n'ayant pas coutume de payer leur cotisation. Il y avait des syndicats de trente mille membres; il y en avait de mille, de cinq cents, de deux cents. Plusieurs comptaient deux ou trois membres seulement, ou même un peu moins. Mais les listes des adhérents n'étant point publiées, il n'était pas facile de distinguer les grands syndicats des petits.

Après de sinueuses et ténébreuses démarches, le pieux Agaric fut mis en rapport, dans une salle du Moulin de la Galette, avec les camarades Dagobert, Tronc et Balafille, secrétaires de trois syndicats professionnels, dont le premier comptait quatorze membres, le second vingt-quatre et le troisième un seul. Agaric déploya, dans cette entrevue, une extrême habileté.

—Messieurs, dit-il, nous n'avons pas, à beaucoup d'égards, vous et moi, les mêmes idées politiques et sociales; mais il est des points sur lesquels nous pouvons nous entendre. Nous avons un ennemi commun. Le gouvernement vous exploite et se moque de vous. Aidez-nous à le renverser; nous vous en fournissons autant que possible les moyens; et vous pourrez, au surplus, compter sur notre reconnaissance.

—Compris. Aboulez la galette, dit Dagobert.

Le révérend père posa sur la table un sac que lui avait remis, les larmes aux yeux, le distillateur des Conils.

—Topez là, firent les trois compagnons.

Ainsi fut scellé ce pacte solennel.

Aussitôt que le moine fut parti, emportant la joie d'avoir acquis à sa cause les masses profondes, Dagobert, Tronc et Balafille sifflèrent leurs femmes, Amélie, Reine et Mathilde, qui, dans la rue, guettaient le signal, et tous les six, se tenant par la main, dansèrent autour du sac en chantant:

  J'ai du bon pognon;
  Tu n' l'auras pas, Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

Et ils commandèrent un saladier de vin chaud.

Le soir, ils allèrent tous les six, de troquet en troquet, modulant leur chanson nouvelle. Elle plut, car les agents de la police secrète rapportèrent que le nombre croissait chaque jour des ouvriers chantant dans les faubourgs:

  J'ai du bon pognon;
  Tu n' l'auras pas, Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

L'agitation dracophile ne s'était pas propagée dans les provinces. Le pieux Agaric en cherchait la raison, sans pouvoir la découvrir, quand le vieillard Cornemuse vint la lui révéler.

—J'ai acquis la preuve, soupira le religieux des Conils, que le trésorier des dracophiles, le duc d'Ampoule, a acheté des immeubles en Marsouinie avec les fonds qu'il avait reçus pour la propagande.

Le parti manquait d'argent. Le prince de Boscénos avait perdu son portefeuille dans une rixe, et il était réduit à des expédients pénibles, qui répugnaient à son caractère impétueux. La vicomtesse Olive coûtait très cher. Cornemuse conseilla de limiter les mensualités de cette dame.

—Elle nous est très utile, objecta le pieux Agaric.

—Sans doute, répliqua Cornemuse. Mais, en nous ruinant, elle nous nuit.

Un schisme déchirait les dracophiles. La mésintelligence régnait dans leurs conseils. Les uns voulaient que, fidèle à la politique de M. Bigourd et du pieux Agaric, on affectât jusqu'au bout le dessein de réformer la république; les autres, fatigués d'une longue contrainte, étaient résolus à acclamer la crête du Dragon et juraient de vaincre sous ce signe.

Ceux-ci alléguaient l'avantage des situations nettes et l'impossibilité de feindre plus longtemps. Dans le fait, le public commençait à voir où tendait l'agitation et que les partisans de l'émiral voulaient détruire jusque dans ses fondements la chose commune.

Le bruit se répandait que le prince devait débarquer à La Crique et faire son entrée à Alca sur un cheval vert.

Ces rumeurs exaltaient les moines fanatiques, ravissaient les gentilshommes pauvres, contentaient les riches dames juives et mettaient l'espérance au coeur des petits marchands. Mais bien peu d'entre eux étaient disposés à acheter ces bienfaits au prix d'une catastrophe sociale et d'un effondrement du crédit public; et ils étaient moins nombreux encore ceux qui eussent risqué dans l'affaire leur argent, leur repos, leur liberté ou seulement une heure de leurs plaisirs. Au contraire les ouvriers se tenaient prêts, comme toujours, à donner une journée de travail à la république; une sourde résistance se formait dans les faubourgs.

—Le peuple est avec nous, disait le pieux Agaric.

Pourtant à la sortie des ateliers, hommes, femmes, enfants, hurlaient d'une seule voix:

  À bas Chatillon!
  Hou! hou! la calotte!

Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indécision, cette mollesse, cette incurie ordinaires à tous les gouvernements, et dont aucun n'est jamais sorti que pour se jeter dans l'arbitraire et la violence. En trois mots, il ne savait rien, ne voulait rien, ne pouvait rien. Formose, au fond du palais présidentiel, demeurait aveugle, muet, sourd, énorme, invisible, cousu dans son orgueil comme dans un édredon.

Le comte Olive conseilla de faire un dernier appel de fonds et de tenter un grand coup tandis qu'Alca fermentait encore.

Un comité exécutif, qui s'était lui-même élu, décida d'enlever la
Chambre des députés et avisa aux voies et moyens.

L'affaire fut fixée au 28 juillet. Ce jour-là le soleil se leva radieux sur la ville. Devant le palais législatif les ménagères passaient avec leurs paniers, les marchands ambulants criaient les pêches, les poires et les raisins, et les chevaux de fiacre, le nez dans leur musette, broyaient leur avoine. Personne ne s'attendait à rien; non que le secret eût été gardé, mais la nouvelle n'avait trouvé que des incrédules. Personne ne croyait à une révolution, d'où l'on pouvait induire que personne n'en souhaitait une. Vers deux heures, les députés commencèrent à passer, rares, inaperçus, sous la petite porte du palais. À trois heures, quelques groupes d'hommes mal habillés se formèrent. À trois heures et demie des masses noires, débouchant des rues adjacentes, se répandirent sur la place de la Révolution. Ce vaste espace fut bientôt submergé par un océan de chapeaux mous, et la foule des manifestants, sans cesse accrue par les curieux, ayant franchi le pont, battait de son flot sombre les murs de l'enceinte législative. Des cris, des grondements, des chants montaient vers le ciel serein. «C'est Chatillon qu'il nous faut! À bas les députés! À bas la république! Mort aux chosards!» Le bataillon sacré des dracophiles, conduit par le prince des Boscénos, entonna le cantique auguste:

  Vive Crucho,
  Vaillant et sage,
  Plein de courage
  Dès le berceau!

Derrière le mur le silence seul répondait.

Ce silence et l'absence de gardes encourageait et effrayait tout à la fois la foule. Soudain, une voix formidable cria:

—À l'assaut!

Et l'on vit le prince des Boscénos dressant sur le mur armé de pointes et d'artichauts de fer sa forme gigantesque. Derrière lui ses compagnons s'élancèrent et le peuple suivit. Les uns frappaient dans le mur pour y faire des trous, d'autres s'efforçaient de desceller les artichauts et d'arracher les pointes. Ces défenses avaient cédé par endroits. Quelques envahisseurs chevauchaient déjà le pignon dégarni. Le prince des Boscénos agitait un immense drapeau vert. Tout à coup la foule oscilla et il en sortit un long cri de terreur. La garde de police et les carabiniers de la république, sortant à la fois par toutes les issues du palais, se formaient en colonne sous le mur en un moment désassiégé. Après une longue minute d'attente, on entendit un bruit d'armes, et la garde de police, la baïonnette au fusil, chargea la foule. Un instant après, sur la place déserte, jonchée de cannes et de chapeaux, régnait un silence sinistre. Deux fois encore les dracophiles essayèrent de se reformer, deux fois ils furent repoussés. L'émeute était vaincue. Mais le prince des Boscénos, debout sur le mur du palais ennemi, son drapeau à la main, repoussait l'assaut d'une brigade entière. Il renversait tous ceux qui s'approchaient. Enfin, secoué, déraciné, il tomba sur un artichaut de fer, et y demeura accroché, étreignant encore l'étendard des Draconides.

Le lendemain de cette journée, les ministres de la république et les membres du parlement résolurent de prendre des mesures énergiques. En vain, cette fois, le président Formose essaya-t-il d'éluder les responsabilités. Le gouvernement examina la question de destituer Chatillon de ses grades et dignités et de le traduire devant la Haute- Cour comme factieux, ennemi du bien public, traître, etc.

À cette nouvelle, les vieux compagnons d'armes de l'émiral, qui l'obsédaient la veille encore de leurs adulations, ne dissimulèrent pas leur joie. Cependant Chatillon restait populaire dans la bourgeoisie d'Alca et l'on entendait encore retentir sur les boulevards l'hymne libérateur: «C'est Chatillon qu'il nous faut.»

Les ministres étaient embarrassés. Ils avaient l'intention de traduire Chatillon devant la Haute-Cour. Mais ils ne savaient rien; ils demeuraient dans cette totale ignorance réservée à ceux qui gouvernent les hommes. Ils se trouvaient incapables de relever contre Chatillon des charges de quelque poids. Ils ne fournissaient à l'accusation que les mensonges ridicules de leurs espions. La participation de Chatillon au complot, ses relations avec le prince Crucho, restaient le secret de trente mille dracophiles. Les ministres et les députés avaient des soupçons, et même des certitudes; ils n'avaient pas de preuves. Le procureur de la république disait au ministre de la justice: «Il me faut bien peu pour intenter des poursuites politiques, mais je n'ai rien du tout; ce n'est pas assez.» L'affaire ne marchait pas. Les ennemis de la chose en triomphaient.

Le 18 septembre, au matin, la nouvelle courut dans Alca que Chatillon avait pris la fuite L'émoi, la surprise étaient partout. On doutait, on ne pouvait comprendre.

Voici ce qui s'était passé:

Un jour qu'il se trouvait, comme par hasard, dans le cabinet de M. Barbotan, ministre des affaires internes, le brave subémiral Volcanmoule dit avec sa franchise coutumière:

—Monsieur Barbotan, vos collègues ne me paraissent pas bien dégourdis; on voit qu'ils n'ont pas commandé en mer. Cet imbécile de Chatillon leur donne une frousse de tous les diables.

Le ministre, en signe de dénégation, fendit avec son couteau à papier l'air sur toute l'étendue de son bureau.

—Ne niez pas, répliqua Volcanmoule. Vous ne savez pas comment vous débarrasser de Chatillon. Vous n'osez pas le traduire devant la Haute- Cour, parce que vous n'êtes pas sûr de réunir des charges suffisantes. Bigourd le défendra, et Bigourd est un habile avocat…. Vous avez raison, monsieur Barbotan, vous avez raison. Ce procès serait dangereux….

—Ah! mon ami, fit le ministre d'un ton dégagé, si vous saviez comme nous sommes tranquilles…. Je reçois de mes préfets les nouvelles les plus rassurantes. Le bon sens des Pingouins fera justice des intrigues d'un soldat révolté. Pouvez-vous supposer un moment qu'un grand peuple, un peuple intelligent, laborieux, attaché aux institutions libérales qui….

Volcanmoule l'interrompit par un grand soupir:

—Ah! si j'en avais le loisir, je vous tirerais d'affaire; je vous escamoterais mon Chatillon comme une muscade. Je vous l'enverrais d'une pichenette en Marsouinie.

Le ministre dressa l'oreille.

—Ce ne serait pas long, poursuivit l'homme de mer. En un tournemain je vous débarasserais de cet animal…. Mais en ce moment, j'ai d'autres chiens à fouetter…. Je me suis flanqué une forte culotte au bec. Il faut que je trouve une grosse somme. L'honneur avant tout, que diable!…

Le ministre et le subémiral se regardèrent un moment en silence. Puis
Barbotan dit avec autorité:

—Subémiral Volcanmoule, débarrassez-nous d'un soldat séditieux. Vous rendrez un grand service à la Pingouinie et le ministre des affaires internes vous assurera les moyens de payer vos dettes de jeu.

Le soir même, Volcanmoule se présenta devant Chatillon et le contempla longtemps avec une expression de douleur et de mystère.

—Pourquoi fais-tu cette tête-là? demanda l'émiral inquiet.

Alors Volcanmoule lui dit avec une mâle tristesse:

—Mon vieux frère d'armes, tout est découvert. Depuis une demi-heure, le gouvernement sait tout.

À ces mots, Chatillon atterré s'écroula.

Volcanmoule poursuivit:

—Tu peux être arrêté d'un moment à l'autre. Je te conseille de ficher le camp.

Et, tirant sa montre:

—Pas une minute à perdre.

—Je peux tout de même passer chez la vicomtesse Olive?

—Ce serait une folie, dit Volcanmoule, qui lui tendit un passeport et des lunettes bleues et lui souhaita du courage.

—J'en aurai, dit Chatillon.

—Adieu! vieux frère.

—Adieu et merci! Tu m'as sauvé la vie….

—Cela se doit.

Un quart d'heure après, le brave émiral avait quitté la ville d'Alca.

Il s'embarqua de nuit, à La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile pour la Marsouinie. Mais, à huit milles de la côte, il fut capturé par un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Iles- Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour fatal.

CHAPITRE VII

CONCLUSION

Nunc est bibendum. Délivré de ses craintes, heureux d'avoir échappé à un si grand péril, le gouvernement résolut de célébrer par des fêtes populaires l'anniversaire de la régénération pingouine et de l'établissement de la république.

Le président Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du
Sénat étaient présents à la cérémonie.

Le généralissime des armées pingouines s'y rendit en grand uniforme. Il fut acclamé.

Précédées du drapeau noir de la misère et du drapeau rouge de la révolte, les délégations des ouvriers défilèrent, farouches et tutélaires.

Président, ministres, députés, fonctionnaires, chefs de la magistrature et de l'armée, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelèrent l'antique serment de vivre libres ou de mourir. C'était une alternative dans laquelle ils se mettaient résolument. Mais ils préféraient vivre libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants.

Après le départ des représentants de l'État, la foule des citoyens s'écoula à flots lents et paisibles, en criant: «Vive la république! Vive la liberté! Hou! hou! la calotte!»

Les journaux ne signalèrent qu'un fait regrettable dans cette belle journée. Le prince des Boscénos fumait tranquillement un cigare sur la prairie de la Reine quand y défila le cortège de l'État. Le prince s'approcha de la voiture des ministres et dit d'une voix retentissante: «Mort aux chosards!» Il fut immédiatement appréhendé par les agents de police, auxquels il opposa la plus désespérée résistance. Il en abattit une multitude à ses pieds; mais il succomba sous le nombre et fut traîné, contus, écorché, tuméfié, scarifié, méconnaissable, enfin, à l'oeil même d'une épouse, par les rues joyeuses, jusqu'au fond d'une prison obscure.

Les magistrats instruisirent curieusement le procès de Chatillon. On trouva dans le pavillon de l'Amirauté des lettres qui révélaient la main du révérend père Agaric dans le complot. Aussitôt l'opinion publique se déchaîna contre les moines; et le parlement vota coup sur coup une douzaine de lois qui restreignaient, diminuaient, limitaient, délimitaient, supprimaient, tranchaient et retranchaient leurs droits, immunités, franchises, privilèges et fruits, et leur créaient des incapacités multiples et dirimantes.

Le révérend père Agaric supporta avec constance la rigueur des lois par lesquelles il était personnellement visé, atteint, frappé, et la chute épouvantable de l'émiral, dont il était la cause première. Loin de se soumettre à la mauvaise fortune, il la regardait comme une étrangère de passage. Il formait de nouveaux desseins politiques, plus audacieux que les premiers.

Quand il eut suffisamment mûri ses projets, il s'en alla un matin par le bois des Conils. Un merle sifflait dans un arbre, un petit hérisson traversait d'un pas maussade le sentier pierreux. Agaric marchait à grandes enjambées en prononçant des paroles entrecoupées.

Parvenu au seuil du laboratoire où le pieux industriel avait, au cours de tant de belles années, distillé la liqueur dorée de Sainte-Orberose, il trouva la place déserte et la porte fermée. Ayant longé les bâtiments, il rencontra sur le derrière le vénérable Cornemuse, qui, sa robe troussée, grimpait à une échelle appuyée au mur.

—C'est vous, cher ami? lui dit-il. Que faites-vous là?

—Vous le voyez, répondit d'une voix faible le religieux des Conils, en tournant sur Agaric un regard douloureux. Je rentre chez moi.

Ses prunelles rouges n'imitaient plus l'éclat triomphal du rubis; elles jetaient des lueurs sombres et troubles. Son visage avait perdu sa plénitude heureuse. Le poli de son crâne ne charmait plus les regards; une sueur laborieuse et des plaques enflammées en altéraient l'inestimable perfection.

—Je ne comprends pas, dit Agaric.

—C'est pourtant facile à comprendre. Et vous voyez ici les conséquences de votre complot. Visé par une multitude de lois, j'en ai éludé le plus grand nombre. Quelques-unes, pourtant, m'ont frappé. Ces hommes vindicatifs ont fermé mes laboratoires et mes magasins, confisqué mes bouteilles, mes alambics et mes cornues; ils ont mis les scellés sur ma porte. Il me faut maintenant rentrer par la fenêtre. C'est à peine si je puis extraire en secret, de temps en temps, le suc des plantes, avec des appareils dont ne voudrait pas le plus humble des bouilleurs de cru.

—Vous souffrez la persécution, dit Agaric. Elle nous frappe tous.

Le religieux des Conils passa la main sur son front désolé:

—Je vous l'avais bien dit, frère Agaric; je vous l'avais bien dit que votre entreprise retomberait sur nous.

—Notre défaite n'est que momentanée, répliqua vivement Agaric. Elle tient à des causes uniquement accidentelles; elle résulte de pures contingences. Chatillon était un imbécile; il s'est noyé dans sa propre ineptie. Écoutez-moi, frère Cornemuse. Nous n'avons pas un moment à perdre. Il faut affranchir le peuple pingouin, il faut le délivrer de ses tyrans, le sauver de lui-même, restaurer la crête du Dragon, rétablir l'ancien État, le Bon-État, pour l'honneur de la religion et l'exaltation de la foi catholique. Chatillon était un mauvais instrument; il s'est brisé dans nos mains. Prenons, pour le remplacer, un instrument meilleur. Je tiens l'homme par qui la démocratie impie sera détruite. C'est un civil; c'est Gomoru. Les Pingouins en raffolent. Il a déjà trahi son parti pour un plat de riz. Voilà l'homme qu'il nous faut!

Dès le début de ce discours, le religieux des Conils avait enjambé sa fenêtre et tiré l'échelle.

—Je le prévois, répondit-il, le nez entre les deux châssis de la croisée: vous n'aurez pas de cesse que vous ne nous ayez fait tous expulser jusqu'au dernier de cette belle, amène et douce terre de Pingouinie. Bonsoir, Dieu vous garde!

Agaric, planté devant le mur, adjura son bien cher frère de l'écouter un moment:

—Comprenez mieux votre intérêt, Cornemuse! La Pingouinie est à nous. Que nous faut-il pour la conquérir? Encore un effort, … encore un léger sacrifice d'argent, et….

Mais, sans en entendre davantage, le religieux des Conils retira son nez et ferma sa fenêtre.

LIVRE VI

LES TEMPS MODERNES
L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN

Zeu pater, alla su rusai up aeeros uias Axhkion, poiaeson d'aithraen, dos d'ophthai moisin idesthai en de phaei kai olesson, epei nu toi euaden outos.

(Iliad., XVII, v. 645 et seq.)

CHAPITRE PREMIER

LE GÉNÉRAL GREATAUK, DUC DU SKULL

Peu de temps après la fuite de l'émiral, un juif de condition médiocre, nommé Pyrot, jaloux de frayer avec l'aristocratie et désireux de servir son pays, entra dans l'armée des Pingouins. Le ministre de la guerre, qui était alors Greatauk, duc du Skull, ne pouvait le souffrir: il lui reprochait son zèle, son nez crochu, sa vanité, son goût pour l'étude, ses lèvres lippues et sa conduite exemplaire. Chaque fois qu'on cherchait l'auteur d'un méfait, Greatauk disait:

—Ce doit être Pyrot!

Un matin, le général Panther, chef d'état-major, instruisit Greatauk d'une affaire grave. Quatre-vingt mille bottes de foin, destinées à la cavalerie, avaient disparu; on n'en trouvait plus trace.

Greatauk s'écria spontanément:

—Ce doit être Pyrot qui les a volées!

Il demeura quelque temps pensif et dit:

—Plus j'y songe et plus je me persuade que Pyrot a volé ces quatre- vingt mille bottes de foin. Et où je le reconnais, c'est qu'il les a dérobées pour les vendre à vil prix aux Marsouins, nos ennemis acharnés. Trahison infâme!

—C'est certain, répondit Panther; il ne reste plus qu'à le prouver.

Ce même jour, passant devant un quartier de cavalerie, le prince des
Boscénos entendit des cuirassiers qui chantaient en balayant la cour;

  Boscénos est un gros cochon;
  On en va faire des andouilles,
  Des saucisses et du jambon
  Pour le réveillon des pauv' bougres

Il lui parut contraire à toute discipline que des soldats chantassent ce refrain, à la fois domestique et révolutionnaire, qui jaillissait, aux jours d'émeute, du gosier des ouvriers goguenards. À cette occasion, il déplora la déchéance morale de l'armée et songea avec un âpre sourire que son vieux camarade Greatauk, chef de cette armée déchue, la livrait bassement aux rancunes d'un gouvernement antipatriote. Et il se promit d'y mettre bon ordre, avant peu.

—Ce coquin de Greatauk, se disait-il, ne restera pas longtemps ministre.

Le prince des Boscénos était le plus irréconciliable adversaire de la démocratie moderne, de la libre pensée et du régime que les Pingouins s'étaient librement donné. Il nourrissait contre les juifs une haine vigoureuse et loyale et travaillait en public, en secret, nuit et jour, à la restauration du sang des Draconides. Son royalisme ardent s'exaltait encore par la considération de ses affaires privées, dont le mauvais état empirait d'heure en heure; car il ne pensait voir la fin de ses embarras pécuniaires qu'à l'entrée de l'héritier de Draco le Grand dans sa ville d'Alca.

De retour en son hôtel, le prince tira de son coffre-fort une liasse de vieilles lettres, correspondance privée, très secrète, qu'il tenait d'un commis infidèle, et de laquelle il résultait que son vieux camarade Greatauk, duc du Skull, avait tripoté dans les fournitures et reçu d'un industriel, nommé Maloury, un pot-de-vin, qui n'était pas énorme et dont la modicité même ôtait toute excuse au ministre qui l'avait accepté.

Le prince relut ces lettres avec une âpre volupté, les remit soigneusement dans le coffre-fort et courut au ministère de la guerre. Il était d'un caractère résolu. Sur cet avis que le ministre ne recevait pas, il renversa les huissiers, culbuta les ordonnances, foula aux pieds les employés civils et militaires, enfonça les portes et pénétra dans le cabinet de Greatauk étonné.

—Parlons peu, mais parlons bien, lui dit-il. Tu es une vieille crapule. Mais ce ne serait encore rien. Je t'ai demandé de fendre l'oreille au général Monchin, l'âme damnée des chosards, tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé de donner un commandement au général des Clapiers qui travaille pour les Draconides et qui m'a obligé personnellement; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé de déplacer le général Tandem, qui commande à Port-Alca, qui m'a volé cinquante louis au bac et m'a fait mettre les menottes quand j'ai été traduit devant la Haute-Cour comme complice de l'émiral Chatillon; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé la fourniture de l'avoine et du son; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé une mission secrète en Marsouinie; tu n'as pas voulu. Et non content de m'opposer un invariable refus, tu m'as signalé à tes collègues du gouvernement comme un individu dangereux qu'il faut surveiller, et je te dois d'être filé par la police, vieux traître! Je ne te demande plus rien et je n'ai qu'un seul mot à te dire: Fous le camp; on t'a trop vu. D'ailleurs, pour te remplacer, nous imposerons à ta sale chose publique quelqu'un des nôtres. Tu sais que je suis homme de parole. Si dans vingt-quatre heures tu n'as pas donné ta démission, je publie dans les journaux le dossier Maloury.

Mais Greatauk, plein de calme et de sérénité:

—Tiens-toi donc tranquille, idiot. Je suis en train d'envoyer un juif au bagne. Je livre Pyrot à la justice comme coupable d'avoir volé quatre-vingt mille bottes de foin.

Le prince des Boscénos, dont la fureur tomba comme un voile, sourit.

—C'est vrai?…

—Tu le verras bien.

—Mes compliments, Greatauk. Mais comme avec toi il faut toujours prendre ses précautions, je publie immédiatement la bonne nouvelle. On lira ce soir dans tous les journaux d'Alca l'arrestation de Pyrot….

Et il murmura en s'éloignant:

—Ce Pyrot! je me doutais qu'il finirait mal.

Un instant après, le général Panther se présenta devant Greatauk.

—Monsieur le ministre, je viens d'examiner l'affaire des quatre-vingt mille bottes de foin. On n'a pas de preuves contre Pyrot.

—Qu'on en trouve, répondit Greatauk, la justice l'exige. Faites immédiatement arrêter Pyrot.

CHAPITRE II

PYROT

Toute la Pingouinie apprit avec horreur le crime de Pyrot; en même temps, on éprouvait une sorte de satisfaction à savoir que ce détournement, compliqué de trahison et confinant au sacrilège, avait été commis par un petit juif. Pour comprendre ce sentiment, il faut connaître l'état de l'opinion publique à l'égard des grands et des petits juifs. Comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire dans cette histoire, la caste financière, universellement exécrée et souverainement puissante, se composait de chrétiens et de juifs. Les juifs qui en faisaient partie, et sur lesquels le peuple ramassait toute sa haine, étaient les grands juifs; ils possédaient d'immenses biens et détenaient, disait-on, plus d'un cinquième de la fortune pingouine. En dehors de cette caste redoutable, il se trouvait une multitude de petits juifs d'une condition médiocre, qui n'étaient pas plus aimés que les grands et beaucoup moins craints. Dans tout État policé, la richesse est chose sacrée; dans les démocraties elle est la seule chose sacrée. Or l'État pingouin était démocratique; trois ou quatre compagnies financières y exerçaient un pouvoir plus étendu et surtout plus effectif et plus continu que celui des ministres de la république, petits seigneurs qu'elles gouvernaient secrètement, qu'elles obligeaient, par intimidation ou par corruption, à les favoriser aux dépens de l'État, et qu'elles détruisaient par les calomnies de la presse, quand ils restaient honnêtes. Malgré le secret des caisses, il en paraissait assez pour indigner le pays, mais les bourgeois pingouins, des plus gros aux moindres, conçus et enfantés dans le respect de l'argent, et qui tous avaient du bien, soit beaucoup, soit peu, sentaient fortement la solidarité des capitaux et comprenaient que la petite richesse n'est assurée que par la sûreté de la grande. Aussi concevaient-ils pour les milliards israélites comme pour les milliards chrétiens un respect religieux et, l'intérêt étant plus fort chez eux que l'aversion, ils eussent craint autant que la mort de toucher à un seul des cheveux de ces grands juifs qu'ils exécraient. Envers les petits, ils se sentaient moins vérécondieux, et s'ils voyaient quelqu'un de ceux-là à terre, ils le trépignaient. C'est pourquoi la nation entière apprit avec un farouche contentement que le traître était un juif, mais petit. On pouvait se venger sur lui de tout Israël, sans craindre de compromettre le crédit public.

Que Pyrot eût volé les quatre-vingt mille bottes de foin, personne autant dire n'hésita un moment à le croire. On ne douta point, parce que l'ignorance où l'on était de cette affaire ne permettait pas le doute qui a besoin de motifs, car on ne doute pas sans raisons comme on croit sans raisons. On ne douta point parce que la chose était partout répétée et qu'à l'endroit du public répéter c'est prouver. On ne douta point parce qu'on désirait que Pyrot fût coupable et qu'on croit ce qu'on désire, et parce qu'enfin la faculté de douter est rare parmi les hommes; un très petit nombre d'esprits en portent en eux les germes, qui ne se développent pas sans culture. Elle est singulière, exquise, philosophique, immorale, transcendante, monstrueuse, pleine de malignité, dommageable aux personnes et aux biens, contraire à la police des États et à la prospérité des empires, funeste à l'humanité, destructive des dieux, en horreur au ciel et à la terre. La foule des Pingouins ignorait le doute: elle eut foi dans la culpabilité de Pyrot, et cette foi devint aussitôt un des principaux articles de ses croyances nationales et une des vérités essentielles de son symbole patriotique.

Pyrot fut jugé secrètement et condamné.

Le général Panther alla aussitôt informer le ministre de la guerre de l'issue du procès.

—Par bonheur, dit-il, les juges avaient une certitude, car il n'y avait pas de preuves.

—Des preuves, murmura Greatauk, des preuves, qu'est-ce que cela prouve?
Il n'y a qu'une preuve certaine, irréfragable: les aveux du coupable.
Pyrot a-t-il avoué?

—Non, mon général.

—Il avouera: il le doit. Panther, il faut l'y résoudre; dites-lui que c'est son intérêt. Promettez-lui que, s'il avoue, il obtiendra des faveurs, une réduction de peine, sa grâce; promettez-lui que, s'il avoue, on reconnaîtra son innocence; on le décorera. Faites appel à ses bons sentiments. Qu'il avoue par patriotisme, pour le drapeau, par ordre, par respect de la hiérarchie, sur commandement spécial du ministre de la guerre, militairement…. Mais dites-moi, Panther, est-ce qu'il n'a pas déjà avoué? Il y a des aveux tacites; le silence est un aveu.

—Mais, mon général, il ne se tait pas; il crie comme un putois qu'il est innocent.

—Panther, les aveux d'un coupable résultent parfois de la véhémence de ses dénégations. Nier désespérément c'est avouer. Pyrot a avoué; il nous faut des témoins de ses aveux, la justice l'exige.

Il y avait dans la Pingouinie occidentale un port de mer nommé La Crique, formé de trois petites anses, autrefois fréquentées des navires, maintenant ensablées et désertes; des lagunes recouvertes de moisissures s'étendaient tout le long des côtes basses, exhalant une odeur empestée, et la fièvre planait sur le sommeil des eaux. Là, s'élevait au bord de la mer une haute tour carrée, semblable à l'ancien Campanile de Venise, au flanc de laquelle, près du laîte, au bout d'une chaîne attachée à une poutre transversale, pendait une cage à claire voie dans laquelle, au temps des Draconides, les inquisiteurs d'Alca mettaient les clercs hérétiques. Dans cette cage, vide depuis trois cents ans, Pyrot fut enfermé, sous la garde de soixante argousins qui, logés dans la tour, ne le perdaient de vue ni jour ni nuit, épiant ses aveux, pour en faire, à tour de rôle, un rapport au ministre de la guerre, car, scrupuleux et prudent, Greatauk voulait des aveux et des suraveux. Greatauk, qui passait pour un imbécile, était, en réalité, plein de sagesse et d'une rare prévoyance.

Cependant Pyrot, brûlé du soleil, dévoré de moustiques, trempé de pluie, de grêle et de neige, glacé de froid, secoué furieusement par la tempête, obsédé par les croassements sinistres des corbeaux perchés sur sa cage, écrivait son innocence sur des morceaux de sa chemise avec un cure-dents trempé de sang. Ces chiffons se perdaient dans la mer ou tombaient aux mains des geôliers. Quelques-uns pourtant furent mis sous les yeux du public. Mais les protestations de Pyrot ne touchaient personne, puisqu'on avait publié ses aveux.

CHAPITRE III

LE COMTE DE MAUBEC DE LA DENTDULYNX

Les moeurs des petits juifs n'étaient pas toujours pures; le plus souvent, ils ne se refusaient à aucun des vices de la civilisation chrétienne, mais ils gardaient de l'âge patriarcal la reconnaissance des liens de famille et l'attachement aux intérêts de la tribu. Les frères, demi-frères, oncles, grands-oncles, cousins et petits-cousins, neveux et petits-neveux, agnats et cognats de Pyrot, au nombre de sept cents, d'abord accablés du coup qui frappait un des leurs, s'enfermèrent dans leurs maisons, se couvrirent de cendre et, bénissant la main qui les châtiait, durant quarante jours gardèrent un jeûne austère. Puis ils prirent un bain et résolurent de poursuivre, sans repos, au prix de toutes les fatigues, à travers tous les dangers, la démonstration d'une innocence dont ils ne doutaient pas. Et comment en eussent-ils douté? L'innocence de Pyrot leur était révélée comme était révélé son crime à la Pingouinie chrétienne; car ces choses, étant cachées, revêtaient un caractère mystique et prenaient l'autorité des vérités religieuses. Les sept cents pyrots se mirent à l'oeuvre avec autant de zèle que de prudence et firent secrètement des recherches approfondies. Ils étaient partout; on ne les voyait nulle part; on eût dit que, comme le pilote d'Ulysse, ils cheminaient librement sous terre. Ils pénétrèrent dans les bureaux de la guerre, approchèrent, sous des déguisements, les juges, les greffiers, les témoins de l'affaire. C'est alors que parut la sagesse de Greatauk: les témoins ne savaient rien, les juges, les greffiers ne savaient rien. Des émissaires parvinrent jusqu'à Pyrot et l'interrogèrent anxieusement dans sa cage, aux longs bruits de la mer et sous les croassements rauques des corbeaux. Ce fut en vain: le condamné ne savait rien. Les sept cents pyrots ne pouvaient détruire les preuves de l'accusation, parce qu'ils ne pouvaient les connaître et ils ne pouvaient les connaître parce qu'il n'y en avait pas. La culpabilité de Pyrot était indestructible par son néant même. Et c'est avec un légitime orgueil que Greatauk, s'exprimant en véritable artiste, dit un jour au général Panther: «Ce procès est un chef-d'oeuvre: il est fait de rien». Les sept cents pyrots désespéraient d'éclaircir jamais cette ténébreuse affaire quand tout à coup ils découvrirent, par une lettre volée, que les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais existé, qu'un gentilhomme des plus distingués, le comte de Maubec, les avait vendues à l'État, qu'il en avait reçu le prix, mais qu'il ne les avait jamais livrées, attendu que, issu des plus riches propriétaires fonciers de l'ancienne Pingouinie, héritier des Maubec de la Dentdulynx, jadis possesseurs de quatre duchés, de soixante comtés, de six cent douze marquisats, baronnies et vidamies, il ne possédait pas de terres la largeur de la main et qu'il aurait été bien incapable de couper seulement une fauchée de fourrage sur ses domaines. Quant à se faire livrer un fétu d'un propriétaire ou de quelque marchand, c'est ce qui lui eût été tout à fait impossible, car tout le monde, excepté les ministres de l'État et les fonctionnaires du gouvernement, savait qu'il était plus facile de tirer de l'huile d'un caillou qu'un centime de Maubec.

Les sept cents pyrots ayant procédé à une enquête minutieuse sur les ressources financières du comte de Maubec de la Dentdulynx, constatèrent que ce gentilhomme tenait ses principales ressources d'une maison où des dames généreuses donnaient à tout venant deux jambons pour une andouille. Ils le dénoncèrent publiquement comme coupable du vol des quatre-vingt mille bottes de foin pour lequel un innocent avait été condamné et mis en cage.

Maubec était d'une illustre famille, alliée aux Draconides. Il n'y a rien que les démocraties estiment plus que la noblesse de naissance. Maubec avait servi dans l'armée pingouine et les Pingouins, depuis qu'ils étaient tous soldats, aimaient leur armée jusqu'à l'idolâtrie. Maubec avait, sur les champs de bataille, reçu la croix, qui est le signe de l'honneur chez les Pingouins, et qu'ils préfèrent même au lit de leurs épouses. Toute la Pingouinie se déclara pour Maubec et la voix du peuple, qui commençait à gronder, réclama des châtiments sévères contre les septs cents pyrots calomniateurs.

Maubec était gentilhomme: il défia les sept cents pyrots à l'épée, au sabre, au pistolet, à la carabine, au bâton.

«Sales youpins, leur écrivit-il dans une lettre fameuse, vous avez crucifié mon Dieu et vous voulez ma peau; je vous préviens que je ne serai pas aussi couillon que lui et que je vous couperai les quatorze cents oreilles. Recevez mon pied dans vos sept cents derrières.»

Le chef du gouvernement était alors un villageois nommé Robin Mielleux, homme doux aux riches et aux puissants et dur aux pauvres gens, de petit courage et ne connaissant que son intérêt. Par une déclaration publique, il se porta garant de l'innocence et de l'honneur de Maubec et déféra les sept cents pyrots aux tribunaux correctionnels, qui les condamnèrent, comme diffamateurs, à des peines afflictives, à d'énormes amendes et à tous les dommages et intérêts que réclamait leur innocente victime.

Il semblait que Pyrot dût rester à jamais enfermé dans sa cage où se perchaient les corbeaux. Cependant tous les Pingouins voulant savoir et prouver que ce juif était coupable, les preuves qu'on en donnait n'étaient pas toutes bonnes et il y en avait de contradictoires. Les officiers de l'état-major montraient du zèle et certains manquaient de prudence. Tandis que Greatauk gardait un admirable silence, le général Panther se répandait en intarissables discours et démontrait tous les matins, dans les journaux, la culpabilité du condamné. Il aurait peut- être mieux fait de n'en rien dire: elle était évidente; l'évidence ne se démontre pas. Tant de raisonnements troublaient les esprits; la foi, toujours vive, devenait moins sereine. Plus on apportait de preuves à la foule, plus elle en demandait.

Toutefois le danger de trop prouver n'eût pas été grand s'il ne s'était trouvé en Pingouinie, comme il s'en trouve partout ailleurs, des esprits formés au libre examen, capables d'étudier une question difficile, et enclins au doute philosophique. Il y en avait peu; ils n'étaient pas tous disposés à parler; le public n'était nullement préparé à les entendre. Pourtant ils ne devaient pas rencontrer que des sourds. Les grands juifs, tous les milliardaires israélites d'Alca, quand on leur parlait de Pyrot, disaient: «Nous ne connaissons point cet homme»; mais ils songeaient à le sauver. Ils gardaient la prudence où les attachait leur fortune et souhaitaient que d'autres fussent moins timides. Leur souhait devait s'accomplir.