SCENE III.
Diocletian. Aquillin. Anthenor. Pamphilie. Luciane. Aristide.
DIOCLETIAN.
Lasches complices!
C'est vous que je destine aux plus aspres suplices:
Vous l'avez suborné, vos propos l'ont seduit,
Mais de vos trahisons vous recevrez le fruit,
Ouy, je me vengeray d'un si sensible outrage,
Sans qu'on respecte en vous ny le sexe, ny l'âge,
Sans qu'aucune pitié flechisse mon couroux.
Aquillin.
LUCIANE.
Ha! Seigneur, j'embrasse tes genoux.
DIOCLETIAN.
Importune.
ANTHENOR.
Cesar.
DIOCLETIAN.
C'est en vain que vos larmes,
À ma juste rigueur pensent oster les armes;
Apres m'avoir bravé dans mon propre Palais,
Quelle grace osez vous esperer desormais?
Auriez vous bien pensé qu'apres tant d'insolence
Il suffise aujourd'huy d'implorer ma clemence?
Non, non, des crimes tels ne sont jamais remis
Aussi facilement qu'ils ont esté commis,
Et vostre impunité feroit des temeraires
Si je ne vous donnois des chastimens severes,
Il faut donc…
PAMPHILIE.
Ha, Cesar! Quel extreme malheur
Nous peut rendre aujourd'huy suspects à ta grandeur?
Qu'avons-nous fait, Seigneur, qui chocque ta puissance?
Sommes-nous criminels par nostre obeïssance?
Tu nous as commandé, nous t'avons obey:
Suivre tes volontez est-ce t'avoir trahy?
Quel est donc le forfait qui nous rend si coupables?
De quelles trahisons nous penses-tu capables?
Nous n'avons point chocqué ny les Dieux ny l'Estat,
Et nostre seul malheur est tout nostre attentat.
Ce n'est pas que je veuille en parlant de la sorte
Arrester les effets du courroux qui t'emporte
Au deplorable poinct où m'a mise le sort,
Je ne me promets plus de calme ny de port,
Et je croirois avoir une trop lasche envie
Si ma voix te parloit en faveur de ma vie:
Non, n'attends point de moy des sentimens si bas;
Prononce si tu veux l'arrest de mon trespas,
Tu me verras mourir & constante & contente;
Mais espargne, ô Cesar, une troupe innocente,
Qui dans tous ses desseins a tousjours prudemment
Regardé son devoir, & ton contentement.
DIOCLETIAN.
Quoy donc, vostre devoir consiste à me desplaire?
À promettre une chose, & tenir le contraire?
À venir suborner un sujet à mes yeux,
Et le forcer enfin d'abandonner nos Dieux?
Vous appellez peut estre une telle impudence
Un divertissement, un jeu plein d'innocence?
Mais croyez si ce traict se passe impunément
Que je suis sans memoire & sans ressentiment:
Non, non, perfides, non; apres un tel outrage
Ne vous figurez pas que je sois sans courage;
Ainsi que vostre sort vostre crime vous joint,
Qu'un destin different ne vous separe point,
Vous avez mesme but & mesme intelligence,
Et vous esprouverez une mesme vengeance.
ARISTIDE.
Cesar, au nom des Dieux, escoute moy parler,
Voy quels sont les objets que tu veux immoler;
Si ton juste courroux demande des victimes,
Prends garde pour le moins qu'elles soient legitimes,
Et qu'un injuste arrest aussi prompt que cruel,
Ne perde l'innocent avec le criminel.
AQUILLIN.
Il est vray qu'on pouroit avec quelque apparence,
Mettre entre leurs forfaits beaucoup de difference,
Anthenor, & sa fille…
ANTHENOR.
Invincible Empereur,
Permets qu'en quatre mots je te tire d'erreur,
Luciane, Seigneur, ne fut jamais ma fille,
Je n'eûs jamais d'enfans, je n'ay point de famille,
Et bien que nous ayons imité les Chrestiens,
Nous n'avons point pourtant d'autres Dieux que les tiens.
Tous ces noms supposez & de fils, & de pere,
Ses desirs simulez, & sa feinte colere,
N'estoient que des effets que nous avoit prescrits,
Ce traistre dont le change estonne nos esprits.
LUCIANE.
Non, Seigneur, si Genest contre nostre esperance,
A perdu le respect, & changé de creance,
Luy seul a faict son crime, & luy seul aujourd'huy,
En cette occasion doit respondre de luy,
Nous n'avons jamais pris de part en son audace,
Et nous n'en devons point avoir en sa disgrace,
Qu'il fasse l'insensé, l'insolent, le mutin,
Faut-il que son malheur change nostre destin?
Et devons nous icy passer pour ses complices,
Si nous n'avons jamais approuvé ses caprices?
Dez l'instant qu'il s'est mis du party des Chrestiens,
Nous avons separé nos interests des siens,
Et de ses passions nos ames desunies,
Ont plaint en mesme temps & blamé ses manies,
Condamné son orgueil, detesté sa fureur,
Et veû son insolence avec beaucoup d'horreur.
DIOCLETIAN.
De qui donc teniez vous ces coupables maximes,
Qui tantot des Chrestiens authorisoient les crimes?
LUCIANE.
D'un desir curieux qui ne te peut chocquer,
Puis que je ne l'avois qu'affin de m'en mocquer,
Et qu'encor aujourd'huy ces Illustres mensonges,
Passent dans mon esprit seulement pour des songes.
DIOCLETIAN.
Si tu repugnes tant aux abus des Chrestiens,
Fay nous voir des effets du discours que tu tiens,
Va t'en trouver Genest, & t'efforce d'abattre,
Par de vives raisons ce coeur opiniatre.
L'adresse de l'esprit jointe aux graces du corps,
Faict ordinairement d'admirables efforts:
Employe un peu tes yeux au secours de ta bouche,
Il n'est point de mutins qu'un bel objet ne touche;
Desja mon courroux cesse, & cede à tes attraits,
Fay que Genest encor en ressente les traits,
Et que son coeur vaincu par de si belles armes,
Nous rende redevable au pouvoir de tes charmes.
LUCIANE.
Je suis preste, ô Cesar! de suivre aveuglément,
Et tes intentions, & ton commandement,
Bien que je ne sois pas assez presomptueuse
Pour en ozer attendre une fin glorieuse:
Pourtant, puis qu'il te plaist, je ne m'en deffends pas,
Et j'emploiray l'adresse au deffaut des appas:
Mais enfin souvien toy, Seigneur, que Pamphilie,
A sur luy dez long-temps sa puissance establie,
Et que l'heureux effort de ce coup glorieux,
Appartient à sa langue aussi bien qu'à ses yeux.
PAMPHILIE.
Ha! change de discours, & cesse Luciane,
De vanter un pouvoir dont l'effect te condamne:
Son funeste projet ne m'a que trop appris,
Que je suis à ses yeux un objet de mespris,
Et que la passion que tu crois qui le dompte
N'est plus qu'un foible feu qui ne luit qu'à ma honte,
Que veux tu donc enfin que je fasse aujourd'huy?
Quoy? que ma lacheté m'abaisse contre luy?
Qu'apres son changement je flatte son audace?
Que je verse des pleurs? Que j'implore sa grace?
Non, non, sa trahison le rend trop odieux,
Et je me veux venger aussi bien que nos Dieux.
Cesar, si cet ingrat ne change de courage,
Espargne tes boureaux, il suffit de ma rage,
Tu ne le peux fraper d'un coup plus inhumain;
Laisse donc desormais cét office à ma main,
Et tu reconnoistras que le fer, & la flame,
N'ont rien de comparable au couroux d'une femme,
À qui par imprudence, ou par legereté,
On a manqué d'amour, ou de fidelité.
DIOCLETIAN.
J'approuve ton courage aussi bien que ton zele;
He bien! ne vas point voir cet Amant infidele;
Mais si dans sa fureur il demeure obstiné,
Je veux qu'à ton courroux il soit abandonné,
Que tout chargé de fers à tes pieds on l'ameine,
Et puis s'il ne se rend, qu'on l'immole à ta hayne.
Fin du troisiesme Acte.
ACTE QUATRIESME.
SCENE PREMIERE.
Pamphilie. Aristide.
PAMPHILIE.
Quoy, rien ne peut flechir ce courage obstiné?
ARISTIDE.
Non, bientost devant vous il doit estre amené,
Je vous en donne advis.
PAMPHILIE.
Où?
ARISTIDE.
Dedans cette salle,
Affin que s'il se peut, cette ame desloyale
Renonce son erreur dedans les mesmes lieux,
Où son crime a chocqué l'Empereur & les Dieux.
PAMPHILIE.
Comment le sçavez vous?
ARISTIDE.
De l'ordre de Rutile,
Qui voyant qu'on prenoit une peine inutile,
Et que tous nos efforts agissoient vainement,
Pour guerir cet esprit de son aveuglément,
M'a dit qu'il vous alloit envoyer ce rebelle,
Et que je vous en vinsse apporter la nouvelle,
Affin que vostre esprit se puisse preparer,
À luy lancer des traicts qu'il ne puisse parer.
PAMPHILIE.
En cette occasion que feray-je Aristide?
ARISTIDE.
Vous sçavez mieux que moy l'humeur de ce Perfide.
PAMPHILIE.
Il m'a pourtant trompée autant & plus que vous.
ARISTIDE.
C'est de vous seule aussi dont il craint le courroux.
PAMPHILIE.
Il me craint.
ARISTIDE.
Je le crois.
PAMPHILIE.
Et sur quelle apparence?
Ne me traitte-t-il pas avec indifference,
Et ne luy suis-je pas un objet de mespris?
ARISTIDE.
Vostre nom toutesfois touche encor ses esprits,
Car il n'a pu jamais au recit de vos charmes,
Estouffer ses soupirs ny retenir ses larmes.
PAMPHILIE.
Apres ses trahisons & des mespris si grands,
Ses pleurs & ses souspirs sont de foibles garands:
Il a changé l'ingrat, & quoy que l'on presume,
Ce qu'il fit par amour il le fait par coustume.
ARISTIDE.
Pour complaire à Cesar, il le faut esprouver,
C'est l'ordre de Rutile.
PAMPHILIE.
He bien va le trouver
Et dis que pour dompter ce superbe courage,
Ma hayne & mon amour mettront tout en usage.
Va laisse moy resver à ce fascheux soucy.
ARISTIDE.
Adieu, dans un moment vous le verrez icy.
SCENE II.
PAMPHILIE.
Aveugles Tyrans de mon ame,
Qui regnez sur moy tour à tour,
Hayne, mespris, vengeance, Amour,
Où se termineront mes fureurs, ou ma flame?
Hayne, dois-je suivre tes loix?
Amour dois-je escouter ta voix?
Dois-je courir à la vengeance?
Ou par un plus noble mespris,
Chercheray-je mon allegeance
Dans l'oubly des ardeurs dont mon coeur est epris?
Ha! dieux que je suis incertaine,
De mon choix, & de mes desirs,
Que de larmes, & de souspirs,
S'opposeroient encore à la fin de ma peine!
Non mes yeux ne le voyons pas,
Laissons le trainer au trespas,
Rendons nostre hayne assouvie;
Ou puis qu'il vous nommoit à tort,
Jadis les Astres de sa vie,
Soyez doresnavant les flambeaux de sa mort.
Mais, Helas! quelle est mon envie?
Quel est mon aveugle transport?
Puis-je consentir à sa mort,
Sans qu'au mesme moment je renonce à ma vie?
Non, retire toy ma fureur,
Malgré son crime & son erreur,
Je sens bien encor que je l'ayme,
Et je reconnois aujourd'huy,
Que je t'arme contre moy-mesme,
Lors que ma cruauté t'anime contre luy.
Mais voicy cét ingrat, cachons nostre foiblesse,
Ha! cet abord me tue.
SCENE III.
Pamphilie. Genest. Deux gardes.
PAMPHILIE.
He bien! ame traistresse,
Te voila dans les fers, & ces honteux liens,
Sont plus chers à tes yeux & plus doux que les miens?
Peut estre qu'à ton coeur mon joug estoit trop rude,
Je payois tes devoirs avec ingratitude,
Je recevois tes voeux avec trop de froideur,
Ou je t'importunois d'une trop vive ardeur.
Ha! je l'avois bien dit, que tes lasches contraintes,
Non plus que tes souspirs n'estoient rien que des feintes,
Et que ton desespoir conceû hors de saison,
Tendoit secrettement à quelque trahison!
Mais ne presume pas, desloyal, que j'endure,
Que l'on fasse à mes voeux cette sensible injure,
Je veux qu'un châtiment aussi rude que prompt,
Dans ton perfide sang en efface l'affront,
Et montre que par moy ton destin sera pire:
Que pour avoir chocqué ny les Dieux ny l'Empire.
GENEST.
He bien! executez cét illustre courroux;
C'est pour ce sujet seul que je suis devant vous.
Me voila prest Madame, & victime enchaisnée,
Sans regret, à vos pieds j'attends ma destinée:
Vos yeux pour cét effect aydans vostre rigueur,
Montreront à vos mains le chemin de mon coeur,
Ou s'ils ne veulent pas se donner cette peine,
Armez vous, le voila, frappez belle inhumaine,
Aussi bien de vos Dieux les foudres impuissans,
Ont ils de foibles traits pour estonner mes sens,
Achevez, Pamphilie, achevez vostre ouvrage,
Mon coeur ne tremble point pour un si foible orage,
Vous le voyez naguere amoureux & brulant,
Pour vous mieux contenter voyez le tout sanglant,
Mais si je puis encore esperer quelque grace,
Souffrez qu'auparavant le coup qui me menace,
J'ose vous demander quel estrange forfaict,
Vous anime, Madame, à ce cruel effect?
PAMPHILIE.
Quel forfaict, desloyal? ô Dieux quelle impudence!
Il est la vertu mesme; & la mesme innocence,
Il n'a jamais manqué ny d'amour ny de foy,
Il n'a jamais trahy ny l'Empereur ny moy,
Il ne parla jamais en faveur du Baptesme,
Sa bouche n'a jamais proferé de blasphéme,
Des crimes, justes Dieux! il n'en a point commis,
Et vous avez grand tort d'estre ses ennemis:
Insolent, est-ce ainsi que tu veux qu'on te flatte?
GENEST.
Non, non, que contre moy vostre courroux esclatte,
Et s'il ne suffit pas pour vous vanger assez,
Joignez y l'Empereur & vos Dieux offencez,
Mais quand vous me traittez de traistre & de parjure,
Je ne sçaurois souffrir l'une ny l'autre injure,
Veu qu'icy malgré vous les cieux me sont tesmoins,
Que jamais mon amour ne les merita moins,
Il est vray qu'autrefois je meritois ce blame,
Quand pour flatter vos yeux je trahissois vostre ame,
Et portois vos esprits à des impressions,
Qui n'estoient en effect que des illusions,
Ouy, je vous trahissois, quand mon ame aveuglée,
Ne concevoit pour vous qu'une ardeur dereglée,
Et subornant mon coeur par d'injustes desirs,
Vous aymoit beaucoup moins que ses propres plaisirs,
Mais, Madame, aujourd'huy que ma flame est plus pure,
Que le feu n'est là haut au lieu de sa nature,
Qu'un veritable amour me porte à vous cherir,
Jusqu'à vouloir pour vous tout quitter & mourir;
Me pouvez vous sans tort appeller infidele,
Traistre, parjure, ingrat, inconstant, & rebelle?
PAMPHILIE.
Quels noms penses tu donc qu'on te doive donner,
Quand on te void tout fuir, & tout abandonner?
Quand pressé des vapeurs de ta melancolie,
Pour des illusions tu quittes Pamphilie?
Quand tu pers tout respect? quand tu changes de loy?
Quand tu trahis tes Dieux, & ton Prince, & ta foy?
GENEST.
Ha! que la trahison est innocente & belle!
Et la fidelité blamable & criminelle,
Quand leur effect regarde un Tyran, & des Dieux,
Qui n'ont rien que d'horrible & de pernicieux,
Qu'il est doux de sortir d'un joug si detestable,
Pour entrer soubs les loix d'un Monarque adorable
Qui tient dedans les Cieux son Palais & sa Cour;
Et qui n'est que douceur, que justice, & qu'amour.
Ha! si vous connoissiez, ma chere Pamphilie,
La nuit où vostre erreur vous tient ensevelie,
Et si par le secours de cét astre charmant,
Dont l'esclat m'a tiré de mon aveuglement,
Vous pouviez recevoir un rayon de la grace,
Qui met dedans mon coeur une si noble audace
Qu'au prix de vostre sort vous beniriez le mien,
Que vous estimeriez le bonheur d'un Chrestien?
Et que pour en porter les glorieuses marques,
Vous feriez peu d'estat de celles des Monarques.
C'est par ce beau moyen que je veux en ce jour,
Vous témoigner, Madame, un veritable amour,
Et vous faire advouer que je ne fus volage,
Qu'affin de vous cherir à present davantage,
Seigneur, si ta bonté daigne escouter mes voeux,
Accorde à Pamphilie.
PAMPHILIE.
Arreste malheureux,
Que veux tu demander?
GENEST.
Que sa bonté supréme,
Sauve l'autre moitié qui reste de moy-mesme,
Et souffre pour le moins qu'auparavant ma mort,
Je luy tende la main pour la mener au port.
Si j'obstiens dessus vous cette illustre victoire,
Que son heureux effect augmentera ma gloire!
Que mon sort sera doux, que je mouray content,
Si je puis achever ce dessein important,
Ne le differons point, escoutez moy Madame.
PAMPHILIE.
Tu fais de vains efforts pour seduire mon ame.
GENEST.
Ha! croyez seulement, & lors le Roy des Cieux
Levera le bandeau qui vous couvre les yeux,
Et vous descouvrira ces clartez nompareilles,
Dont on ne sçauroit trop admirer les merveilles,
Servez vous aujourd'huy du flambeau de la foy.
Ou s'il vous esblouit, du moins escoutez moy:
Mais examinez bien le poids de mes paroles,
Dites moy quels effects produisent vos idoles?
Qu'ont elles icy bas jamais executé,
Qui marque leur puissance, ou leur divinité?
Pensez vous que des Dieux de bois, d'or ou de pierre,
Et dont l'estre est borné dans l'ombre qui l'enserre,
Des Dieux qui ne sont rien que corps inanimez,
Que la main d'un mortel & le fer ont formez,
Ayent pu d'une parolle en miracles feconde,
Créer l'homme, le Ciel, l'air, & la terre & l'onde,
Regler les elemens, semer d'astres les Cieux,
Faire tant de beautez qui brillent à nos yeux,
Et par tout establir cet ordre incomparable,
Qui maintient l'Univers & le rend admirable,
Non, non, tous ces demons, tous ces Dieux impuissans,
À qui si vainement vous offrez vos encens,
N'ont jamais, quelque appuy qu'ait eu leur imposture,
Produit un seul atosme en toute la nature,
Et cét ouvrage enfin si grand & si parfaict,
De ce Dieu que j'adore est un illustre effect,
Ouy, Madame, il en est & l'auteur & le maistre,
Je l'ignorois tantost, il me l'a faict connoistre,
Et pourveu que vostre ame ayt desir de le voir,
Cette mesme faveur est en vostre pouvoir,
Ne la refusez point, ma chere Pamphilie,
Que par elle vostre ame à la mienne s'allie,
Et souffrez qu'aujourd'huy par un si beau lien,
J'unisse pour jamais vostre coeur & le mien,
Voyez combien pour vous mon amour est extréme.
PAMPHILIE.
Tu m'aimes.
GENEST.
Ouy, Madame, & bien plus que moy-mesme,
Puisque pour vous sauver & pour vous acquerir,
Quelques rudes tourmens qu'il me faille souffrir,
Quelque suplice affreux que la rage desploye,
On m'y verra courir avec beaucoup de joye,
Pourveu que par mon sang je vous puisse achepter,
Un bonheur qu'avec moy vous devez souhaiter.
PAMPHILIE.
Helas!
GENEST.
Vous souspirez, ha! sans doute la crainte,
Combat vostre desir, & le tient en contrainte,
Vous redoutez la mort, un Tyran vous faict peur.
PAMPHILIE.
Non, non, ne pense pas que je manque de coeur,
Ce souspirs qu'a produit une sainte tendresse
Montre mon repentir, & non pas ma foiblesse,
Je te suy, cher Amant, je te cede, & je croy;
Ton Dieu regne en mon coeur, & triomphe de moy.
Desja de ce bonheur je suis toute ravie,
Et regardant tes fers avec un oeil d'envie,
Je brule qu'un Tyran n'ordonne à ses boureaux,
De passer en mes mains ces illustres fardeaux.
Ne pouvant les ravir qu'au moins je les soustienne,
Ouy ces fers sont mes fers, cette chaine est la mienne,
Puisque par les effects d'une douce rigueur,
Elle passe à present de tes mains à mon coeur.
GENEST.
Pamphilie, ô transports qui me comblez de gloire!
SCENE IV.
Diocletian. Aquillin. Rutile. Genest. Anthenor. Aristide.
Luciane. & les Gardes.
RUTILE, à l'Empereur.
Seigneur elle a sans doute emporté la victoire,
Une visible joye esclatte dans ses yeux.
DIOCLETIAN, à Pamphilie.
He bien! qu'avez vous faict en faveur de nos Dieux.
PAMPHILIE.
Plus que je ne devois.
DIOCLETIAN.
C'est orgueilleux peut estre,
À peine de fleschir & de se reconnoistre.
Et d'autant que vos voeux ne sont pas achevez,
Vous dites avoir faict plus que vous ne devez.
Il est vray qu'on fait trop pour un esprit coupable,
Alors qu'il ne veut pas se rendre raisonnable,
Et qu'au mesme moment qu'il refuse à ceder,
Une extréme rigueur le doit persuader:
Mais quoy que vos raisons combattans ce rebelle,
N'ayent pas rendu son coeur plus humble ou plus fidelle,
Je ne veux point pourtant vous desrober le prix
Que nous devons aux soins que vous en avez pris,
Comme vous, Anthenor, Luciane, Aristide,
Ont fait de vains efforts aupres de ce perfide,
Et j'ay rendu pourtant leur sort si glorieux
Qu'ils ne se plaindront pas ny de moy ny des Dieux.
ARISTIDE.
Non, Seigneur, le haut rang où nous met ta puissance
Tesmoigne ta grandeur & ta magnificence,
Et nous serions ingrats envers les Dieux & toy
Si nous manquions jamais ou de zele ou de foy:
Ouy, commande, Cesar, nous suivrons ton envie,
Fallust-il mille fois exposer nostre vie,
Et chercher au plus fort des plus aspres combas
Parmy tes ennemis un glorieux trespas.
Admire avecque nous, admire Pamphilie,
Les adorables noeuds dont l'Empereur nous lie,
Son Espargne est pour nous prodigue de presens,
Nous sommes honorez parmi ses Courtisans,
Et par une bonté qu'à peine je puis croire
Nous passons du neant au faiste de la gloire.
PAMPHILIE.
Esclave volontaire, & timide flateur,
Qui mesme des deffauts te rends adorateur,
J'ay honte de penser à la bassesse infame
Qui pour un faux bonheur te fait trahir ton ame,
Au lieu de te flatter d'un credit si puissant
N'avance qu'avec peur dans un pas si glissant,
Aux pieds des grands Rochers sont les grands precipices,
Et souvent le regret suit de prés les delices.
Plaints au lieu d'admirer ces presents criminels,
Qui te vont procurer des malheurs eternels,
Et d'un coeur genereux rejette cette pompe
Dont le funeste esclat vous seduit & vous trompe,
Ou si tu ne peux pas detacher tes desirs
De ces honteux honneurs, de ces lasches plaisirs,
Adore si tu veux la chaine qui te lie,
Mais voicy les liens que cherit Pamphilie.
Liens que tu devrois comme moy desirer,
Et soubs qui nous serions trop heureux d'expirer.
Ouy, voila mon espoir, voila ma recompence,
Accorde les, Cesar, à mon impatience,
Et par ce beau present que tu dois à mes voeux
Tu feras plus pour moy que tu n'as fait pour eux.
Je suis Chrestienne.
LUCIANE.
Helas!
ANTHENOR.
Le traistre l'a charmée.
DIOCLETIAN.
De quelle rage, ô Dieux, est mon ame enflammée!
Quoy? loing de nous servir on se mocque de nous?
On nous joue? on nous brave? ha! c'est trop, mon couroux,
C'est trop se retenir, lance, lance la foudre,
Frappe ces insolens, & les reduits en poudre
Va, Rutile.
RUTILE.
Où, Seigneur?
DIOCLETIAN.
Emmener ce mutin,
Tu sçais mon ordre.
RUTILE.
Allons.
GENEST.
Ô trop heureux destin!
Ma Pamphilie, Adieu.
SCENE V.
Diocletian. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. Aquillin.
PAMPHILIE.
Quoy donc, on nous separe?
DIOCLETIAN.
Non, non, vous le suivrez.
PAMPHILIE.
Pourquoy donc, ô Barbare!
Ne me permets-tu point d'accompagner ses pas?
Croy-tu que tes grandeurs ayent pour moy des appas.
Non, non, ce faux bonheur flatte peu mon envie,
Il va finir ses jours, finis aussi ma vie,
Aussi bien verras-tu, quoy qu'il faille endurer,
Que ce qu'amour a joint ne se peut separer.
DIOCLETIAN.
Tu ferois beaucoup mieux d'implorer ma clemence.
PAMPHILIE.
Ta fureur a pour moy trop peu de violence:
Quelle raison, Tyran, en retarde l'effet?
DIOCLETIAN.
C'est donc là ton desir? il sera satisfait,
Mais apres ce refus n'espere plus de grace,
Un mesme sort suivra vostre commune audace,
Et puis qu'un mesme crime a bien pû vous unir,
Un mesme chastiment vous peut aussi punir.
PAMPHILIE.
Comme mesmes tourmens, nous aurons mesme gloire.
AQUILLIN.
Mais avant le combat tu chantes la victoire,
La mort aux plus hardis donne de la terreur.
PAMPHILIE.
Les lasches comme toy l'ont tousjours en horreur,
Son seul nom te fait peur, mais un noble courage
En affronte les traicts sans changer de visage.
DIOCLETIAN.
Tu te fies peut estre au secours de ce Dieu
Qu'un fourbe comme luy t'a promis en ce lieu:
Mais ton espoir est vain en ce peril extreme,
Il feroit plus pour toy qu'il ne fit pour luy-mesme,
S'il t'ostoit d'un trespas qu'il ne pût eviter
Et que de mon pouvoir tu devrois redouter.
PAMPHILIE.
Collosse de boue & d'argile,
Qu'idolatre un peuple fragile,
Ozes-tu bien tenir ce propos criminel?
Ozes-tu mesurer ta grandeur à la sienne,
Et ne connois-tu pas, miserable mortel,
Qu'il faut que sa bonté soustienne
Que ce Dieu te peut mettre en poudre dés demain
En retirant sa main?
Vous qu'il a faits à son image,
Roys qui luy ravissez l'hommage
Qu'on rend à ses Autels par un juste devoir,
Pour un petit bandeau qui couronne vos testes
Osez-vous, orgueilleux, oublier son pouvoir,
Et sans connoistre qui vous estes
Faire comparaison de vostre qualité
Avec sa Majesté?
Est-ce à vous petits Salmonées
À gouverner les destinées?
Est-ce à vous à regir les hommes & leur sort?
Avez-vous le pouvoir de leur rendre la vie
Vous qui prenez celuy de leur donner la mort
Pour satisfaire à vostre envie,
Et quel droit vous permet d'affermir vos projets
Du sang de ses subjets?
La terre qu'il a suspendue,
A-t-elle dans son estendue,
Des corps que vostre voix puisse faire mouvoir?
Et vous qui ne sçauriez en toute la nature,
Produire un seul atosme avec vostre pouvoir,
Vous deffaites sa creature,
Tous les jours à ses yeux vous brisez inhumains
L'ouvrage de ses mains.
Mais le sang qui se mesle aux larmes
De ceux qui tombent soubs tes armes
Pousse leurs justes cris jusqu'à son tribunal,
Ses sujets oppressez reclament sa justice,
Et leur plainte va faire ouvrir son arsenal
Pour en tirer un tel supplice,
Que tu seras contraint d'advouer en ce lieu
Que luy seul est ton Dieu.
DIOCLETIAN.
Et mon juste couroux te fera reconnoistre
Que je suis malgré luy ton Seigneur, & ton Maistre:
Despeschez, Aquillin, qu'on l'oste promptement,
Et qu'on l'aille esgorger aux yeux de son Amant.
Fin du quatriesme Acte.
ACTE CINQUIESME.
SCENE PREMIERE.
Anthenor. Luciane. Aristide.
ANTHENOR.
Si proche d'adjouster à tant de recompences,
L'effect de vos desirs, & de vos esperances,
Dans un si haut degré de gloire & de faveur
Qui vous rend Aristide aujourd'huy si resveur?
Quel soudain changement abat vostre courage?
Vous regardez les Cieux, vous changez de visage,
Vous soupirez,
ARISTIDE.
Helas!
ANTHENOR.
À quelle occasion,
Pouvez vous tesmoigner tant d'alteration,
Le destin qui vous fut autresfois si contraire,
N'a pour vous desormais ny hayne, ny colere,
Et la bonté des Dieux vous l'a rendu si doux,
Que vos prosperitez produisent des jaloux.
Que vous manque-t-il plus pour un bonheur extreme?
L'empereur vous cherit, Luciane vous ayme,
Et ce divin object de vos affections
Respond avec ardeur à vos intentions:
Qui peut donc vous causer cette humeur importune,
Et qui convient si mal avec vostre fortune?
Cher Aristide au moins tirez nous de soucy,
Obligez Anthenor, & Luciane aussi.
ARISTIDE.
Ha! que cette demande est ridicule & vaine!
Pouvez-vous ignorer le sujet de ma peine?
Les traits qui m'ont blessé ne vous touchent-ils pas?
Vostre Compagne, ô Dieux! est proche du trespas,
Et celuy qui pour vous avoit tantost des charmes
L'accompagne à la mort, & vos yeux sont sans larmes.
Ô ciel, qu'un foible effort change nostre destin
S'il ne peut estre ferme & constant un matin!
Quoy donc, brave Genest, & rare Pamphilie,
On vous laisse mourir, de plus on vous oublie!
Et par des laschetez que je ne puis souffrir
On censure mes pleurs quand je vous voids perir,
Mesme on veut que mon front tesmoigne de la joye.
Mais que plutost le Ciel à vos yeux me foudroye,
Et perce de ses traits cét insensible coeur
Qu'on m'impute jamais une telle rigueur.
Non, non, ce coeur est grand, mais il n'est point barbare,
Et le sort des objets de qui l'on nous separe
Est trop infortuné pour ne pas arracher
Des regrets qu'ils pourroient attendre d'un Rocher.
LUCIANE.
Certes ces sentimens ont beaucoup de tendresse,
Et si je ne me trompe encore plus d'adresse,
Puis qu'ils sçavent si bien desguiser en ce jour
D'un masque de pitié ta feinte, & ton amour.
Mais c'est en vain ingrat que ton ame insensée
Presume me cacher le traict qui l'a blessée,
Ton alteration ne me fait que trop voir
La cause de ta flame & de ton desespoir,
Quand par des coups si grands un coeur se sent atteindre
Il est bien malaisé de souffrir & de feindre,
La langue quelquefois peut bien dissimuler,
Mais quand elle se tait, les yeux sçavent parler,
Et le coeur trop pressé des ardeurs de sa flame
Montre par ses souspirs les blessures de l'ame.
ARISTIDE.
C'est ainsi qu'autresfois n'osant vous declarer
L'ardeur qui me faisoit sans cesse souspirer,
Mes yeux & mes transports vous firent reconnoistre
Bien mieux que mes discours que vous l'avez fait naistre.
LUCIANE.
C'est ainsi qu'autrefois tes feintes passions
Trompoient mon innocence, & mes affections:
C'est ainsi qu'autrefois Luciane abusée,
N'estoit à ton esprit qu'un objet de risée,
Cependant que ton coeur autre-part arresté,
Brusloit secretement pour une autre beauté:
Mais enfin aujourd'huy ma raison mieux reglée
Dechire le bandeau qui m'avoit aveuglée,
Et s'il me reste encor quelque feu dans le sein,
J'en conserve l'ardeur pour un autre dessein.
Ayme, ayme desloyal, ayme ta Pamphilie,
Suy mesme apres sa mort la chaine qui te lie,
Et si ta lascheté n'empesche un coup si beau,
Va, malheureux amant la rejoindre au tombeau:
Va, que differes-tu? ne croy plus me surprendre.
ARISTIDE.
Ha! Madame, escoutez.
LUCIANE.
Je ne te puis entendre.
Je n'ay que trop ouy ce langage trompeur
Qui m'avoit cy-devant mis l'amour dans le coeur,
Et qui par les effets d'un trop visible outrage
Y produit à present le despit & la rage.
Mais suy moy, deloyal, tu verras mon projet,
Tu n'as jusques icy regretté qu'un objet,
Tu pourras bien encore en regretter un autre,
Tu sçais le sort de l'un, viens apprendre le nostre,
Et si comme tu dis ton coeur est genereux
Vien par un noble effort les imiter tous deux,
Adieu.
SCENE II.
Aristide. Anthenor.
ARISTIDE.
De quelle foudre est mon ame frappée,
Quoy donc pour une plainte à ma bouche eschappée,
Et quelques sentimens d'une juste pitié
Qu'exigeoit de mon coeur une longue amitié,
Luciane, bons Dieux, me traitte de perfide?
Attendez, belle ingratte, attendez Aristide,
Et son coeur arraché que vous blasmez à tort
Vous fera voir au moins mon amour par ma mort.
Mais je l'appelle en vain, allons, allons la suivre,
Et la desabusons, ou bien cessons de vivre.
Allons.
ANTHENOR.
Ha! moderez ce transport qui vous nuit,
Laissez, laissez passer ce torrent qui s'enfuit:
Son orgueil s'enfleroit par vostre resistance,
Et porteroit son cours à plus de violence:
Souffrez que sa fureur se puisse reposer,
Vous verrez ces grands flots d'eux mesme s'appaiser,
Et faire succeder à ce facheux orage
Un calme dont l'effet vous plaira davantage
Provenant d'un esprit vaincu par la raison
Que par mille transports produits hors de saison.
ARISTIDE.
Ha! tu ne connois pas combien cette inhumaine
A l'humeur orgueilleuse, insensible & hautaine,
On ne la dompte pas ainsi facilement;
Ce mespris serviroit à son ressentiment,
Et luy feroit sans doute un certain tesmoignage
De tout ce qu'elle croit à mon desavantage.
Allons donc, aussi bien avec cette fureur,
Ne veux-je point paroistre aux yeux de l'Empereur,
Le voila, passons viste.
ANTHENOR.
Allons.
SCENE III.
Diocletian. Rutile. & suitte.
DIOCLETIAN.
Enfin, Rutile,
Les tourmens n'ont produit qu'un effet inutile,
Et ce desesperé souffre sans murmurer
Tout ce que sans mourir on sçauroit endurer?
RUTILE.
Ouy, Cesar, il endure & brave les supplices.
On diroit que son coeur y trouve des delices,
Et qu'alors que son sang coule de tous costez
Il nage dans un bain parmy des voluptez.
Il n'est point de tourment qu'on n'ait mis en usage,
Il les a tous soufferts sans changer de visage,
Et la flame & le fer qui l'ont sçeu dechirer,
N'ont pas pû seulement le faire souspirer.
Son courage s'augmente, & s'accroit par les gesnes,
Les boureaux plus que luy sont touchez de ses peines,
Et tandis que chacun plaint ou pleure son sort,
Luy seul void sans trembler l'appareil de sa mort.
DIOCLETIAN.
Sans doute il s'est muny de la force des charmes:
Mais qu'a fait Pamphilie en ses tristes alarmes?
RUTILE.
Te le pourray-je dire, & pourras-tu l'ouïr?
Il faut ou te desplaire, ou te desobeïr:
Et je crains, ô Cesar, que mon obeïssance
Ne soit contrainte icy de commettre une offence,
Si ma bouche te fait le recit ennuyeux
E'un spectacle où j'ay peine à bien croire mes yeux.
Pourtant puis qu'il te plaist, escoute une advanture
Inouye & nouvelle à toute la nature.
Suivant l'ordre & l'arrest par toy-mesme donnez,
Desja nos criminels au suplice menez,
Et suivis des boureaux & de la populace,
Estoient l'un devant l'autre exposez sur la place,
Quand Genest destournant ses yeux de toutes parts,
A dessus Pamphilie arresté ses regards,
Qui sans estre troublée, & sans parestre emeue,
A mutuellement sur luy jetté la veue:
Ces muets truchemens des esprits plus adroits,
Ayant faict quelque temps l'office de leur voix,
Ont fait tréve à la fin & permis à leur langue,
De proferer tout haut cette triste harangue.
Voids, a dit Pamphilie, ô merveilleux vainqueur,
Voids, ô mon cher Amant, si je manque de coeur,
Si proche du trespas regarde si je tremble.
Non, non, je ne crains rien, mourons, mourons ensemble,
Et puis qu'un sainct Hymen nous doit joindre là haut,
Que nostre sang versé sur ce cher eschaffaut
En signe les accords, & soit le premier gage
Que nous aurons donné de nostre mariage.
Ces fers nous tiendront lieu de joyaux precieux,
Ce funebre appareil de lit delicieux,
Les boureaux d'Officiers, & toute l'assistance
De pompe, d'ornement, & de magnificence.
À ces mots son amant d'un visage serain
A reparty des yeux, & luy tendant la main
A fait connoistre assez qu'il avoit agreable
De ce superbe objet la constance admirable:
Enfin estans tous deux en estat de souffrir
On les void à l'envy l'un & l'autre s'offrir,
Et comme en un combat plein d'honneur & de gloire
Se disputer tous deux cette triste victoire
Dont le sanglant effet estonne les esprits,
Et de qui le trespas est la fin & le prix.
D'abord pour effrayer cette jeune arrogante,
L'executeur en main prend une torche ardente,
Et sur Genest enfin commençant ses efforts
Fait agir sans pitié la flame sur son corps,
Le feu court, & produit un effet pitoyable;
Il touche tout le monde horsmis ce miserable,
Qui d'une vive ardeur à demy consumé
Semble au lieu d'en mourir en paroistre animé.
Nous restons tous confus, le boureau perd courage.
DIOCLETIAN.
Et je creve en mon coeur de despit & de rage
Que de mes propres mains ne le puis-je estouffer.
RUTILE.
Alors apres la flame on a recours au fer,
À coup d'ongles d'acier un Soldat le dechire,
Le sang jallit à flots sur celuy qui le tire:
Mais la mesme couleur dont chaque objet rougit
Sur le peuple estonné differemment agit.
Quelques-uns de pitié sentent leur ame atteinte,
Les autres sont touchez ou d'horreur, ou de crainte,
Et parmi tant de gens interdits à ce point,
Le coupable est le seul qui ne s'en emeut point.
Voyant de ce costé nos ordonnances vaines,
Nous exposons l'ingrat à de nouvelles peines,
Et pour le tourmenter avec plus de rigueur
Nous cherchons par ses yeux le chemin de son coeur.
Mais inutilement nous tentons cette voye,
Comme luy Pamphilie en tressaille de joye,
Et voyant approcher les boureaux sans horreur
Tasche par ses discours d'exciter leur fureur.
On diroit que d'abord cette beauté les charme,
Que malgré leur rigueur sa grace les desarme,
Et que ce fier orgueil qu'on void en son aspect
Loing de les irriter leur donne du respect.
Toutesfois leur devoir ou ma voix les anime,
Et de leur deité faisant une victime,
L'un d'eux hausse le bras, & d'un soudain effort
Acheve en un moment & sa vie & son sort.
Genest s'impatiente, & brule de la suivre,
Il dit que de ses maux le plus grand est de vivre,
Et je crois, ô Cesar, qu'il n'en faut pas douter:
Mais d'ailleurs s'il ne meurt il est à redouter;
Et je crains que le peuple esmeu de sa constance
Ne se porte à la fin à quelque violence,
Voila l'occasion qui me rameine icy.
DIOCLETIAN.
Retourne, & sur le champ qu'on l'expedie aussi,
Delivre promptement Rome de cette peste
Avant qu'à nos Estats elle soit plus funeste.
Va.
RUTILE.
J'obey, Seigneur.
SCENE IV.
Diocletian. & suitte.
DIOCLETIAN.
Quoy donc ces enragez
Ayment mieux estre ensemble en public esgorgez,
Que d'adorer nos Dieux, que d'implorer ma grace,
Et parmy les douceurs d'une heureuse bonace
Vivre dans les plaisirs, les honneurs, & les biens?
Ha! Dieux, quelle fureur agite les Chrestiens?
Ils respandent leur sang, ils prodiguent leur vie,
Et dez qu'un faux espoir a charmé ces impies
Il n'est point de supplice, il n'est point de tourment
Qui les puisse tirer de leur aveuglement.
Si faut-il toutesfois ou dompter leur audace,
Ou jusques au dernier en esteindre la race.
Mais que veut Aquillin? il paroit tout esmeu.
SCENE V.
Diocletian. Aquillin. & suitte.
AQUILLIN.
Cesar, je suis confus apres ce que j'ay veu.
DIOCLETIAN.
Qu'est-ce donc? parle-tost, qu'est-ce que tu consultes?
Les Chrestiens ont-ils fait naistre quelques tumultes?
Quelques seditieux se sont-ils revoltez
Au mespris de mon ordre & de mes volontez?
Parle, ne me tiens pas plus long-temps en balance.
AQUILLIN.
Non, Seigneur, tout le peuple ayme ou craint ta puissance,
Et la peur du trespas, ou le respect des Dieux,
Tiendra dans le devoir les plus audacieux.
Aussi n'est-ce pas là le sujet qui me trouble,
Mais un triste accident.
DIOCLETIAN.
Quel? ma crainte redouble.
Je tremble en mesme temps, & brusle de sçavoir
Quels estranges malheurs te peuvent esmouvoir.
AQUILLIN.
Rends le calme à tes sens, & bannis cette crainte
Dont icy sans sujet ta belle ame est atteinte:
Ce que j'ay veu, Cesar, me touche au dernier point,
Mais ce triste accident ne te regarde point,
Si la compassion peut estre ne t'engage
À plaindre comme moy ceux qu'un excez de rage
Dans le Tibre à mes yeux vient de faire perir,
Sans que jamais aucun les ait pû secourir.
Apres avoir conduit Pamphilie à la place
Où son trespas devoit expier son audace,
Je retournois icy quand j'ay veu devant moy
Un spectacle d'horreur, de tendresse & d'effroy.
De quelque desplaisir Luciane blessée
S'est du plus haut du pont dans le Tybre eslancée,
Où son corps quelques temps roulant au gré des flots,
A fait quoy que tout mort naistre d'autres complots,
Aristide voyant par un malheur extréme,
Perir ce qu'il aymoit à l'esgal de luy-mesme,
Veut suivre son destin, & par un mesme effort,
Cherche dessoubs les eaux une pareille mort.
Anthenor qui prevoit un projet si funeste,
Oppose à sa fureur la vigueur qui luy reste,
Mais comme elle est plus forte en un corps furieux,
Le desespoir d'un seul les emporte touts deux,
Attachez l'un à l'autre ils tombent soubs les ondes,
Leur cheute fait ouvrir leurs entrailles profondes,
Qui les ayant trois fois & rendus & repris,
Pour jamais à la fin estouffent leurs esprits,
Voila ce que j'ay veu, juge s'il est possible
De voir un tel malheur & paroistre insensible,
Non, Cesar, & quiconque a du coeur & des yeux,
Ne void point sans pitié ces coups prodigieux.
DIOCLETIAN.
Je l'advoue avec toy, cette estrange adventure
Auroit esté sensible à l'ame la plus dure,
Et le coeur d'un barbare en cette occasion,
Eust eu tes sentimens, & ta compassion,
Mais oublie, Aquillin, une pitié si tendre,
Dont pour quelques sujets tu n'as pu te deffendre,
Et reserve ta voix, tes souspirs, & tes pleurs,
À plaindre desormais l'excez de mes malheurs,
Ouy, ouy garde à mon sort ta pitié toute entiere,
Elle ne peut avoir de plus ample matiere.
Puis que ceux que le ciel void d'un oeil rigoureux
Peuvent au prix de moy se reputer heureux.
Ouy, malgré mes grandeurs & les pompes de Rome,
Je connois, Aquillin, enfin que je suis homme,
Mais homme abandonné, mais un homme odieux,
Mais un homme l'horreur des hommes & des Dieux.
AQUILLIN.
Que dites vous, Seigneur, quelle douleur si forte
Peut si soudainement vous troubler de la sorte?
Tout vous craint, tout flechit, tout revere vos loix,
Et seul vous commandez à la Royne des roys,
Chassez donc la frayeur dont vostre ame est atteinte,
Le trosne est un azile où ne va pas la crainte,
Tout le monde sur vous ayant les yeux ouvers
Vous ne sçauriez perir qu'avec tout l'univers.
DIOCLETIAN.
Ha! que pour me guerir du mal qui me possede
Un langage flatteur est un foible remede,
Et que pour m'arracher aux douleurs que je sens
Les soins de mes sujets sont des soins impuissans.
En vain je porte un sceptre, en vain une couronne,
En vain un monde entier me suit & m'environne,
En vain je suis Monarque, & Monarque vainqueur,
Si tous mes ennemis sont desja dans mon coeur,
Si je sens en mon ame une guerre cruelle,
Si je me suis moy-mesme à moy-mesme rebelle,
Et si par tout en fin je traine avecque moy
L'horreur, le desespoir, le remords & l'effroy,
Tout me paroit fatal, tout me semble funeste,
Le jour troublé d'esclairs, l'air infecté de peste,
Le ciel rouge de feux, & la terre de sang,
Le Soleil sans lumiere & sorty de son rang.
Ô Dieux! ne vois-tu pas ces fantosmes terribles
Qui font autour de moy des hurlemens horribles?
Entends-tu comme moy ces longs gemissemens
Dont les tristes accens troublent mes sentimens?
Ô rage, ô desespoir, ô douleur qui me tue!
Mais quel astre nouveau brille dans cette nue?
Quelle divinité plus belle que le jour
Daigne encore esclairer ce funeste sejour?
Ha! ma douleur s'appaise & ma frayeur s'oublie,
Au ciel je vois Genest avecque Pamphilie,
De mille beaux objets tous deux environnez,
Tous deux la palme en main, & tous deux couronnez.
Cheres ombres, pardon, & du ciel où vous estes
Calmez de mon esprit les horribles tempestes,
Je fus en vostre endroit cruel, & furieux;
Mais je vous vay ranger au nombre de nos dieux.
Je vay vous eslever d'illustres mausolées
Qui toucheront du faiste aux voultes estoilées,
Et serviront de marque aux siecles à venir,
Et de vostre innocence, & de mon repentir.
Mais, helas! tout à coup ces clartez disparoissent,
Mon desespoir revient, & mes craintes renaissent:
Ô Dieux, injustes Dieux, qui voyez mes ennuis,
Qui voyez mes tourmens, & l'horreur où je suis,
Moderez, inhumains, les douleurs que j'endure,
J'ay vangé vos autels, j'ay vangé vostre injure,
Et si vous ne voulez qu'on vous croye impuissans
Vous devez appaiser les tourmens que je sens.
Mais s'il faut, Dieux ingrats, enfin que je perisse,
Achevez vos rigueurs, & hastez mon supplice.