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L'infâme

Chapter 4: III
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About This Book

The narrative depicts Parisian high society around a bourgeois household whose lavish displays provoke gossip about an ambiguous relationship with a newly wealthy heir. The story traces the origins and consequences of conspicuous consumption, inheritance, and social climbing as rumors, financial recklessness, and reciprocal dependence reshape reputations. Through satirical episodes and detailed social observation, it exposes hypocrisy, speculation, and the uneasy alliances linking fortune and respectability, following the effects on family dynamics and public opinion until the true arrangements behind the household's prosperity are revealed.

III

« Monsieur, dit Gautripon, vous m'écouteriez mal et d'un esprit prévenu, si je commençais mon récit par le commencement. Sachez d'abord quels sont mes moyens d'existence.

« Je suis teneur de livres aux Villes-de-Saxe et professeur de littérature française dans trois couvents de la rive gauche. Veuillez jeter les yeux sur ce petit dossier qui contient les noms des établissements qui m'emploient, la date de mon entrée en fonction, le chiffre de mes salaires annuels, les certificats de mon patron et de Mmes les supérieures, en un mot la preuve palpable que depuis sept années je travaille régulièrement dix heures par jour en moyenne pour gagner trois mille francs. »

Le marquis étendit nonchalamment la main, prit les papiers, les feuilleta du bout du doigt comme par acquit de conscience et les jeta sur la table en disant :

« Budget des recettes!

— J'entends, répondit l'infâme. C'est le budget des dépenses qui vous intéresse surtout.

— Naturellement.

— Tout est prévu, monsieur. Vous pensez bien qu'on n'affronte pas un examen de cette gravité sans s'y être préparé avec soin. Donc je vous prouverai que mes dépenses, à moi, n'excèdent pas mon humble revenu. Ma comptabilité privée est en ordre : c'est bien le moins quand on est comptable par état! Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit livre de dépenses, je prends la liberté d'appeler votre attention sur le métier pénible que je fais et sur la patience avec laquelle je l'exerce. Un homme qui travaille assidûment dix heures par jour pendant sept ans n'est pas ouvrier pour la forme ; on ne peut guère le confondre avec ces mendiants, ces voleurs et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un gagne-pain. Qu'en pensez-vous?

— Nous verrons bien.

— Voyez tout de suite. Voici tout le détail de mes dépenses annuelles, depuis le loyer de la mansarde que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'à la pension que je paye pour ma nourriture : trois cents francs pour mes déjeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au cabaret du Fidéle cocher ; douze cents francs pour mes dîners : potage, un plat de viande, pain à discrétion, à l'hôtel Gautripon, avenue des Champs-Élysées.

— Ma foi! dit le créole, voilà qui devient original. Puisque nous sommes en si bon chemin, monsieur, j'espère que vous allez tirer un troisième cahier de votre poche et me prouver, pièces en main, qu'avec vos douze cents francs Mme Gautripon fait marcher son ménage et place quelque chose à la caisse d'épargne.

— Jeune homme, vous m'étonnez. Je croyais en avoir assez dit pour obtenir au moins une trêve de plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air d'un élégant, vous savez si j'ai la réputation d'un viveur ; on ne vous a jamais conté que j'eusse touché une carte ; vous ne m'avez pas rencontré le cigare à la bouche ; vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car l'omnibus lui-même est un luxe que je m'interdis. Vous devez donc supposer, si vous avez un peu de logique, que ce n'est ni l'amour des plaisirs ni l'horreur du travail qui m'a fait accepter la position dont il s'agit. Serait-ce la vanité de paraître? Encore moins. Je sais ce qu'on pense de moi dans le monde, et bien avant l'injure publique que vous m'avez faite j'ai supporté plus de dédains polis et d'impertinences déguisées qu'il n'en faut pour user la patience d'un saint.

— Vous auriez dû nous dire tout de suite ou nous faire dire par deux sous-officiers que votre tolérance conjugale était vierge de spéculation. Si le monde est impitoyable pour certain genre de calculs, il est plein d'indulgence pour les plus étonnantes faiblesses de l'amour.

— Vous vous trompez obstinément, monsieur. Je n'ai pas d'amour pour la personne qui traîne mon nom à quatre chevaux. Non-seulement je ne lui suis rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. Si j'avais commis l'infamie de lui baiser seulement la main, je mériterais l'épithète dont on me gratifie dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas même mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment contre une pauvre créature mal dirigée. Les enfants sont miens de par la loi, qui n'en peut mais, de par l'église, qui n'est pas infaillible, de par mon affection, que je place où bon me semble ; mais vous n'avez pas fait une découverte bien subtile en devinant qu'ils sont nés de mon ami Bréchot.

— Votre ami?

— Mon ami, car je lui serrais encore la main il y a une demi-heure.

— Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que vous entriez dans la voie des explications catégoriques. Votre affaire ne m'avait jamais paru limpide ; mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible d'y rien comprendre.

— En effet ; mais le peu que je vous ai dit a suffi pour détendre un peu la raideur de votre premier accueil. Si vous n'êtes pas tout près de m'accorder votre estime, vous ne me méprisez plus aussi résolûment que ce matin. Votre mauvaise opinion n'est pas déracinée, je le vois, mais elle s'ébranle. Est-ce vrai?

— Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir où vous me conduisez.

— C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant écouter l'histoire de ma vie, et vous m'excuserez à l'avance, si le détail en est un peu long.

— Soit.

— Veuillez seulement me promettre deux choses.

— Qui sont?

— La première, de vous battre avec moi, si mon présent et mon passé vous paraissent absolument honorables, s'il n'y a pas dans ce récit une seule circonstance où vous vous seriez conduit mieux que moi.

— Ceci, monsieur, est trop élémentaire pour être mis en question. Après?

— Promettez-moi le secret absolu dans le cas où vous me rendriez toute votre estime. Si messieurs vos témoins voulaient savoir les faits qui m'ont réhabilité à vos yeux, vous leur répondriez seulement que vous me connaissez à fond, et que vous me tenez pour honnête homme.

— Volontiers.

— Merci, monsieur. Je commence. La condition où je suis né (vous l'avez peut-être entendu dire) n'était pas seulement humble, elle était misérable. Je ne dis pas cela dans l'intérêt de ma défense : la misère n'est qu'une excuse, et c'est une justification que j'entreprends ; mais il faut que nous suivions dès les premières étapes la fatalité qui m'a conduit ici. Ma mère faisait des ménages à Metz ; mon père était un de ces colporteurs qui roulent de village en village avec leur boutique au dos. Ni l'un ni l'autre ne savait lire : l'idée de m'envoyer à l'école ne leur vint pas même en esprit. Je voyais la bonne femme tous les matins et tous les soirs, le père une ou deux fois par semaine. Quelques voisines aussi pauvres que nous me gardaient pendant la journée, mais je leur échappais souvent. Sitôt la porte ouverte, je courais battre le pavé et patauger dans les ruisseaux de la ville. Récréation prophétique, pensez-vous. On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la boue! Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient jusqu'aux oreilles, tandis que la fange parisienne, où le destin pensait me noyer, n'a pas encore éclaboussé mon âme, Dieu merci!

J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mère fit une chute dans un escalier, fut portée à l'hôpital et mourut. Mon père ne pouvait plus me laisser à moi-même : il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna le métier, petit à petit. Nous vivions le long des routes, mangeant sur nos genoux et couchant tantôt ici, tantôt là, dans les granges plus souvent qu'à l'auberge. L'exercice et l'air des champs me fortifiaient à vue d'œil ; j'avais toujours du pain, quelquefois du lard, et ceux même qui ne nous achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est le seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je sentais mes jambes pousser, l'ambition me venait aussi : que dis-je? j'en avais plutôt deux qu'une. Je rêvais de gagner quelques sous par moi-même, ce qui ne tarda pas longtemps. Mon autre idée, c'était de m'élever au-dessus de mon état en apprenant à lire et à écrire. J'avais remarqué, chemin faisant, que dans presque tous les villages il y avait un maître d'école, et que cet homme était plus honnête et plus obligeant que les autres. Avec cela, nous avions une heure ou deux à perdre chaque soir, tandis que les paysans soupaient ou faisaient la veillée. Mon père employait ce temps à fumer sa pipe ou à compter les gros sous.

Pour avoir de l'argent à moi, je lui dis que ma compagnie ne lui servait de rien, tandis qu'en courant les villages pour mon compte je gagnerais au moins ma nourriture. Il commença par répondre que j'étais trop petit, mais je parvins à le convaincre : il demanda crédit pour moi à un marchand de demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur à huit ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent plus, sur mes petites épaules. En été, je débitais de l'amadou, des briquets, des chapeaux de paille. En hiver, c'était presque toujours un baril de harengs, qui me coûtaient un sou la pièce et que je vendais deux. Ma petite taille appelait l'attention, et ma grande volonté de réussir intéressait tout le monde. Les paysans me tiraient doucement par l'oreille et disaient : « Tu dois être Juif ; il n'y a que les Juifs pour être marchands de si bonne heure. » Je répondais en faisant le signe de la croix, et les femmes venaient m'embrasser. Quelques-unes me glissaient deux liards dans la main, mais j'étais déjà trop fier pour recevoir l'aumône. Bien m'en a pris, monsieur, car, si j'avais empoché des liards à huit ans, j'eusse accepté des millions à vingt-huit, et je n'aurais plus le droit de me couper la gorge avec vous.

Le premier jour où je possédai deux francs d'argent mignon, je les portai gaillardement à un vieux maître d'école. Je croyais, dans mon innocence, qu'étant plus âgé que les autres, il devait en savoir plus long. « Je veux, lui dis-je, m'instruire selon mes moyens : voici tout ce que j'ai pour le moment ; combien de lettres apprend-on pour quarante sous? » Ce vieillard était un digne homme ; il rit de la naïveté, me rendit mon argent, me donna un abécédaire et me dit : « Toutes les fois que tu passeras par chez nous, je te promets une leçon d'une heure, et nous allons commencer dès ce soir. » Je répondis fièrement que je ne voulais rien pour rien. « Petit bêta! s'écria-t-il, sache que l'instruction n'est pas une marchandise, car personne, pas même le roi, ne pourrait la payer ce qu'elle vaut. »

Tous les maîtres à qui je m'adressai ne furent pas si généreux ; il est vrai qu'ils n'avaient pas tous de quoi vivre. L'important, c'est qu'en deux ou trois mois mes petits relais scolastiques furent installés dans les villages où mon négoce me conduisait. Le père se fâcha lorsqu'il sut que j'avais gaspillé plus de cinquante francs dans les écoles ; mais, quand il me vit prendre un almanach sur la fenêtre de l'auberge et lire couramment la première page, il se mit à pleurer de joie comme un vrai père qu'il était.

Pardonnez-moi, monsieur, la prolixité de ces détails. Voilà plus de sept ans que je vis en moi-même sans pouvoir m'ouvrir à personne. L'homme est un animal sociable après tout. Quand il n'a pas un ami sérieux à qui parler, il montrerait le fond du sac à son plus mortel ennemi.

Trois ans d'étude à bâtons rompus et de lecture sur le pouce m'élevèrent au modeste niveau de mes maîtres. J'en savais autant qu'eux ; ils le disaient eux-mêmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement je lisais l'imprimé et le manuscrit, mais j'écrivais passablement ; je calculais vite et de tête ; j'avais une teinture d'histoire ; je possédais la géographie des quatre-vingt-six départements ; un jeune desservant de la Lorraine allemande m'avait mis au latin et commençait à m'embaucher pour le séminaire. Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais bien voulu devenir un gros curé de village, salué sur les routes à grands coups de chapeau! Mais le devoir me défendait d'abandonner le père, maintenant que je lui rapportais cinq ou six francs par mois sans lui coûter un sou.

J'étais bien décidé à lui taire les avances qu'on m'avait faites ; mais lui-même m'apprit un jour qu'il avait disposé de moi. J'avais bientôt douze ans ; c'était au milieu de septembre ; nous nous trouvions au village de Magny-sur-Seille, et nous venions de nous coucher ensemble, ce qui nous arrivait tous les huit jours environ. Le bonhomme me conta que plusieurs personnages, entre autres un conseiller de préfecture, avaient entendu parler de moi, que les autorités pensaient à faire quelque chose pour un petit garçon qui s'était si bravement élevé lui-même, et que le proviseur du collége royal m'attendait le lundi pour me tâter à fond.

« S'il est content de toi, dit mon père, tu seras éduqué, nourri, logé, tout enfin, jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans, et alors, en travaillant encore un peu plus, tu pourras devenir quelque chose de grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un puissant sous-préfet, avec l'aide de Dieu. »

L'idée de m'élever si haut me fit rire et rougir à la fois.

« Mais, papa, répondis-je, si l'on me faisait capitaine, qu'est-ce que vous seriez donc? Colonel ou général?

— Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu'à présent, car je ne pourrai plus porter la balle ; mais tu me prendras avec toi, et tu ne me laisseras manquer de rien. Maintenant je gagne ma vie ; je peux donc me passer de mon fils et le prêter au gouvernement pour qu'on l'instruise. »

Je remerciai mon père de ses bontés, et le lundi suivant je comparus devant le proviseur de Metz. Les vieux bâtiments du collége étaient imposants ; de ma vie je n'étais entré dans une maison si haute. Mon père s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit dans une salle écrasante, où cinq ou six messieurs m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout cela m'éblouit sans m'intimider ; je répondis aux questions comme un vaillant petit homme. Quelque chose de vif et d'impétueux comme un battement d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'après avoir subi plusieurs affronts immérités. Mon examen fut magnifique : le proviseur et ceux qui siégeaient avec lui déclarèrent que j'irais loin. On fit chercher mon père, qui entra pâle et tremblant et fléchit le genou, sans y penser, devant la table verte comme devant un maître-autel. M. Coubertin, le proviseur, lui dit qu'on m'admettait à bourse entière avec le trousseau complet, qu'il aurait seulement à payer mes menus plaisirs.

« Quant à ça, répondit-il naïvement, il saura bien le gagner lui-même : permettez-lui seulement d'ouvrir une boutique en récréation. »

Pauvre bonhomme de père! il ne me quitta plus jusqu'au jour de la rentrée, et il me conduisit lui-même de village en village chez tous les maîtres qui m'avaient ouvert la porte du collége. Je fus fêté, Dieu sait! et régalé à la ronde. L'homme aux quarante sous me demanda ma protection, si jamais je devenais ministre. Le curé qui m'avait appris la grammaire latine crut devoir me prémunir contre les entraînements du monde. Braves gens! mais, monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous attendrir.

J'ai passé quatre années au collége de Metz, toujours premier dans ma classe, et comblé de prix à la distribution. Mes camarades me considéraient et m'aimaient, les professeurs étaient pleins de bonté pour moi ; le préfet, le général et les premiers magistrats de la cour royale s'intéressaient à ce bambin miraculeux et se disputaient le plaisir de le protéger. Le principal libraire de la ville, qui était le meilleur et le plus généreux des hommes, me faisait sortir le dimanche ; il retenait mon père à dîner ce jour-là, quand par hasard il se trouvait à Metz : autrement le père et le fils auraient mangé au cabaret. Je m'ébattais au milieu des beaux livres comme un poulain dans le foin fraîchement coupé ; bref, j'étais le plus heureux gamin de la terre, et je ne désirais rien au-delà de ce que j'avais. Seulement, le jour des prix, le préfet me décernait sur sa cassette un bel ouvrage doré sur tranche, et M. le proviseur, dans un petit discours de dix lignes, louait la générosité de M. le préfet, la sienne, celle des autorités et la magnificence du gouvernement, qui appelait le fils d'un misérable porte-balle aux bienfaits de l'instruction classique. Certes, je n'avais pas le cœur assez bas pour renier mon père ou pour rougir du métier qui nous avait nourris ; mais je ne comprenais pas pourquoi tous ces messieurs ravalaient en public un honnête homme sous prétexte d'honorer son fils. Le père Gautripon n'était pas susceptible ; cependant, la troisième fois qu'il vint assister à ma gloire, il me dit en sortant du collége :

« Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent toujours de moi? Je suis colporteur, on le sait bien. J'aimerais mieux être rentier, d'autant plus que les jambes n'iront pas toujours ; mais pour ça il me manque une chose indispensable, les rentes. »

Cela lui vint plus tôt qu'il ne pensait, et, grâce à moi, dont je conçus un orgueil légitime.

Je venais d'achever ma troisième, et j'étais en vacances chez l'excellent libraire, qui ne se vantait pas de ses bienfaits. Un matin, mon père arriva, plus animé qu'à l'ordinaire, avec une pointe de vin dans l'œil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, ce qui n'est guère dans l'habitude des pauvres gens :

« Nous irons à Paris, me dit-il, et tu travailleras sous les premiers maîtres du monde. Ceux d'ici ne sont que des ânes ; je leur ferai cadeau de ma balle, et ils se l'accommoderont comme un bât. Au diable le commerce! au diable les Messins!… excepté vous, monsieur Alcan! »

L'exception était pour mon hôte. Je crus d'abord que le pauvre bonhomme avait perdu la raison, mais il s'expliqua : nous comprîmes que deux maîtres de pension étaient venus de Paris à Metz en remonte, que M. Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents bien connus, avaient livré un grand combat autour de ma petite personne, et que j'appartenais au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids M. Mathey avait jeté dans la balance : il assurait six cents francs par an à mon père jusqu'à la fin de mon éducation. C'était plus que nous n'avions gagné à nous deux dans notre meilleure année.

Vous êtes riche, monsieur, vous l'étiez avant de naître. Ce chiffre de six cents francs, qui fut la source de tous mes malheurs, ne représente à votre esprit qu'une poignée d'or, un présent du 1er janvier, une bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets chez la fleuriste. Pour un pauvre petit garçon comme j'étais, cela représentait la fortune et la gloire. Je voyais mon vieux père exempté du travail, affranchi du besoin jusqu'au moment où je pourrais choisir un état. J'étais fier de devoir son indépendance à moi seul ; je m'admirais de soutenir le chef de ma famille dans un âge où mes camarades coûtaient à leurs parents. Mon travail valait donc bien cher? J'étais donc un enfant d'un mérite hors ligne, puisqu'on achetait à grand prix l'honneur de me donner des leçons? M. Mathey s'était engagé envers nous par-devant notaire ; il avait payé six mois d'avance et donné cent francs pour notre voyage, qui n'en coûtait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville et d'annoncer à tous les passants une si magnifique aubaine. Le père me défendit d'en parler. Nous n'avons pas besoin, dit-il, de conter nos affaires à ces grigous de Messins.

Lorsqu'il eut liquidé son commerce, vendu ses quelques meubles et payé ce qu'il devait, il lui resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet homme, qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de côté dans une vie si rude. Nous n'aurions eu d'autres bagages que ses souliers de rechange et mes livres de prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, n'eût envoyé à la diligence tout mon trousseau, qu'il me donnait. Mon père s'installa dans le haut du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva jusqu'à sa mort la même petite chambre au fond d'une cour sans soleil, et c'est là que j'allais l'embrasser tous les dimanches entre les deux repas de ma pension.

Je fus bien accueilli des maîtres et des élèves, parmi lesquels était déjà Léon Bréchot. Mes premières relations avec lui datent du jour même de la rentrée. Je le vois encore debout devant la petite boutique où la portière vendait des billes et des gâteaux. Une poignée d'or et d'argent qu'il étalait m'effraya ; je me demandai s'il n'avait pas volé son père : il me semblait impossible qu'un garçon de notre âge possédât honnêtement un tel trésor. Du reste, il était le plus grand de la moyenne cour ; je ne l'ai dépassé que vers la rhétorique ; à quinze ans, il avait presque la tête de plus que moi. Sa figure était déjà fort agréable ; il riait à tout propos et disait ce qui lui passait par la tête. Tout le monde l'aimait, d'autant plus qu'il régalait tout le monde. Du plus loin qu'il m'aperçut, il me cria :

« Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux manger? C'est moi qui paye! »

J'allais répondre fièrement que je n'avais besoin de personne, et je cherchais le papier où mon père m'avait enveloppé quelques sous, lorsqu'un large morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre mon œil. Je sautai sur Bréchot pour lui apprendre à vivre, mais il était plus fort que moi. Il me roula par terre et profita de son avantage pour me fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable avec. Je me relevai tout honteux, les yeux pleins de larmes, et les courtisans du vainqueur commençaient à me huer ; mais il me tendit la main avec une bonne grâce irrésistible, et me dit :

« Tu es un petit brave, et je suis une grande bête. Pardonne-moi, et touche là. Comment t'appelles-tu?

— Gautripon.

— Ah! Gautripon le fort?

— Oui. Comment sais-tu ça?

— Parce que tout se sait. Tu arrives de province pour rafler tous les prix.

— Je suis de Metz.

— Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence. Je ne travaille qu'en gymnastique, et je ne suis fort qu'au trapèze. Tu me feras mes versions, veux-tu?

— Je veux bien.

— Et je te payerai des gâteaux.

— Je ne veux pas.

— Du cœur et de l'honneur? Vive la Lorraine! Aristide Gautripon, tu seras mon ami.

— Quand je te connaîtrai, Alcibiade! »

Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de trois mois, mais il était trop bon enfant pour m'en garder rancune. Ce fut moi qui le tins à distance et qui répondis froidement à toutes les avances qu'il me fit. Quelque chose me disait que l'amitié n'est possible qu'entre égaux, que ce grand garçon cousu d'or était trop au-dessus de moi par la fortune, que j'étais trop supérieur à lui par le goût du travail et le sérieux de l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions de le fréquenter cette année-là, car je passais presque toutes les récréations à l'étude. Mes premières places au collége n'avaient pas été bonnes ; mon professeur disait : Il ira bien, mais il est en retard sur les élèves de Paris. J'avais à cœur de soutenir ma réputation et de payer ma dette : je fis de tels efforts que le patron qui n'était pas tendre me conseilla de me ménager. Je promis tout ce qu'on voulut, mais je travaillai de plus belle, si bien qu'aux vacances de Pâques j'étais premier en tout sans conteste, comme Bréchot était dernier sans rival. Tous les prix du collége m'appartenaient par avance, et l'on ne doutait pas que je ne fisse merveille au concours général.

Mais M. Mathey commit une imprudence au moment décisif. La première fois qu'il nous conduisit à la Sorbonne, il me prit à part dans la rue, et m'expliqua, chemin faisant, qu'il était content de moi, que j'avais fait des efforts méritoires, mais que tout cela n'était rien, si je ne réussissais pas au concours. Il me rappela les sacrifices qu'il s'imposait, non-seulement pour moi, mais pour ma famille.

« Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six pauvres prix du collége ne sauraient payer tout cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des prix du collége, et remportés souvent par des élèves qui payent dix-huit cents francs de pension. Ce qui pose une maison, c'est le succès au concours ; c'est pour cela et non pour autre chose que nous allons chercher jusque dans les bas-fonds de la société trois ou quatre sujets que nous payons au poids de l'or. Voici Baudelocque qui débouche sur la place à la tête de ses troupes. Baudelocque est un vieil avare ; il aurait pu vous enrôler l'année dernière, et il s'est tenu à quelques pièces de cent sous. Macte animo, generose puer! Faites-lui honte de son avarice en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il nous battait, après ce qui s'est passé à Metz, il pourrait dire que j'ai jeté mon argent par les fenêtres. »

Cet encouragement féroce aurait exaspéré un jeune homme moins docile ou moins consciencieux que je n'étais. Mon respect et ma reconnaissance pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent pas de le juger : il me sembla que le devoir en personne m'avait parlé par sa bouche ; mais le but fut dépassé. Il se trouva que M. Mathey m'avait administré une trop forte dose de bon vouloir. Son exhortation éveilla chez moi tout un monde de sentiments et d'idées dont je n'avais que faire pour traduire en français une demi-page de grec. Je perdis la moitié du temps à m'éperonner moi-même, à me dire qu'il s'agissait d'engagements sacrés, et que l'honneur de la famille était au bout de ma plume. A force de vouloir me surpasser, je tombai tout à fait au-dessous de moi-même, et je n'obtins pas seulement le huitième accessit. Ce triste résultat se connut dans les vingt-quatre heures ; j'en fus tellement accablé que je faillis tomber malade et renoncer forcément aux autres épreuves du concours. Le patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase à jamais mémorable :

« N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 août la santé est votre premier devoir! »

La conscience et la volonté vinrent en aide à ma jeunesse : je guéris, et je pris part à toutes les compositions de fin d'année, mais avec un succès constamment négatif. Deux ou trois de mes camarades, classés bien après moi par les professeurs du collége, se virent couronnés en Sorbonne. Mon nom n'y fut pas prononcé : pas plus de Gautripon que de Bréchot! Léon trouvait cela très-comique ; il disait :

« Je réclame! si Gautripon, qui va au concours et qui est fort, n'a pas de prix, je dois les avoir tous, moi qui n'ai pas concouru et qui suis cancre. »

Le sort qui m'avait fait ces tristes débuts ne se lassa guère de me poursuivre. Un effort soutenu, un travail acharné, sans récréations ni vacances n'aboutit qu'à deux ou trois demi-succès sans proportion avec les sacrifices que la pension faisait pour moi. Je conservais au collége une supériorité écrasante : mes moyens me trahissaient au concours : tout ce que j'avais acquis s'échappait de ma tête comme d'un vase fêlé. Le souvenir des échecs précédents venait encore aggraver ma faiblesse : je ressemblais à ces soldats qui sont vaincus avant de se battre, parce qu'ils n'ont jamais livré bataille sans être vaincus.

M. Mathey, c'est une justice à lui rendre, ne me reprochait pas en face un malheur si obstiné. Il assistait à mes efforts et voyait par ses yeux que je ne me ménageais guère ; quelquefois il m'appelait son pauvre Gautripon ; voilà tout. L'affaire ne lui semblait pas absolument désespérée ; je pouvais tout réparer en un jour, apporter à la pension un de ces prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres d'or sur l'enseigne de sa boutique. En attendant, l'habile industriel exploitait mes insuccès mêmes qui donnaient à sa conduite une couleur de générosité. Lorsqu'un père se plaignait de payer quatre francs un carreau de vingt sous, le patron prenait un air modeste et disait :

« Nous supportons des charges assez lourdes. Il y a de pauvres garçons que j'élève gratis, dont la famille même est nourrie à mes frais. Qu'est-ce qu'ils me donnent en échange? Un accessit par-ci par-là. Voyez l'élève Gautripon. »

Les subalternes de la pension n'imitaient pas la réserve et la délicatesse du maître. Quand mon père venait toucher son semestre, le caissier lui disait :

« Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la bonne affaire en nous colloquant votre fruit sec! Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos trois cents francs ; mettez votre croix là, sur la marge. »

Quand par malheur une table se mutinait au réfectoire à propos d'un gigot trop mûr ou d'une omelette brûlée, l'inspecteur de service ne manquait jamais de crier :

« Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur famille n'ont pas toujours eu du pain noir. »

Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de Léon Bréchot, se mettaient à guerroyer contre un maître d'étude, le malheureux se vengeait en nous disant d'un air de menace :

« Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera pas forcé, pour vivre, de se faire pion comme moi? »

En été, quand la chaleur devenait accablante, la pension allait deux fois par semaine aux bains froids. Tous les baigneurs s'inscrivaient d'avance sur une liste, mais le préfet des études effaçait avant l'appel les noms des élèves punis. Cet homme n'était pas méchant, il n'était pas injuste, mais il aimait à faire du zèle et à défendre ostensiblement les intérêts de son patron. Il me raya de toutes les listes à partir de la seconde année. C'était une économie annuelle de cinq ou six francs pour le budget de M. Mathey. Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes au double de ma valeur?

La lingère se mit à rivaliser d'économie avec le préfet des études. Au lieu de me donner du linge neuf et des habits faits pour moi, elle m'adjugeait les mises bas de mes camarades, sans se donner la peine de les démarquer. Je me battis un jour avec Bréchot pour un de ses pantalons qu'il avait reconnu sur moi, et qu'il voulait me reprendre au milieu de la cour, histoire de rire! J'étais dans une telle fureur et je frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y avait six mois que nous ne nous parlions pas lorsque mon père mourut.

Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il fût malade, mais j'avais pu remarquer qu'il vieillissait à vue d'œil. J'ai compris par réflexion qu'il était mort de langueur : la vie étroite et renfermée qu'il menait dans sa mansarde ne pouvait guère convenir à un marcheur comme lui ; il s'étiola tout doucement faute d'exercice et de grand air. Peut-être aussi les privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire avancèrent-elles son dernier moment. Son logeur m'a conté depuis que les fameux six cents francs de M. Mathey le nourrissaient bien juste. Après avoir tout payé rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit mois, il avait eu besoin de recourir au crédit et de manger son semestre d'avance. Une chose à laquelle nous n'avions songé ni l'un ni l'autre, c'est qu'on vit mieux avec trois cents francs dans nos villages de Lorraine qu'avec le double à Paris. Dans tous les cas, j'étais la cause innocente de sa mort ; s'il était resté au pays, il eût gagné dix ans et peut-être davantage.

Ce fut M. Mathey qui m'annonça l'événement un matin que nous revenions du collége.

« Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous de courage : vous n'avez plus d'autre père que moi. Voici votre exeat ; allez rendre les derniers devoirs à ce brave homme. Je vous donne votre liberté jusqu'à mardi matin ; il suffit que vous soyez rentré pour la composition. »

J'étouffais, les sanglots me serraient la gorge ; j'avais un nuage devant les yeux. Par un mouvement instinctif, je voulus me jeter dans les bras du vieillard : n'était-il pas le seul appui qui me restât sur la terre? Il m'éloigna doucement et me dit :

« Allez, mon pauvre ami, je comprends votre douleur, j'ai passé par là ; mais il y a des parents qui m'attendent au salon : le devoir avant tout ; allez, mon brave, et ne vous faites pas trop de mal! »

Et en même temps il me poussait vers la porte.

....... .......... ...

L'infâme Gautripon fit une pause, essuya la sueur qui coulait de son front, et dit au marquis de la Ferrade :

« Vous avez de l'esprit, monsieur ; vous comprendrez la pudeur qui m'arrête à ce point de mon récit. Je suis venu chez vous pour vous livrer tous mes actes, sans restriction. Quant à mes larmes, je les garde pour moi. »

Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui était presque du respect. Gautripon reprit la parole :

« Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est que mon pauvre père avait passé du sommeil à la mort sans mettre ordre à ses affaires. Il laissait une quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, livre en main, en réclamait cent soixante. Pas un meuble de la chambre n'était à nous ; les hardes et mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des funérailles à payer, quelques mètres de terre à acquérir dans un coin de cimetière! Cette pauvre machine humaine qui avait travaillé, souffert, aimé, n'était plus qu'un embarras dans la maison ; le cabaretier demandait qu'on l'en délivrât au plus vite. Les logeurs de tout étage, grands et petits, riches et pauvres, ne sont que durs aux vivants ; ils sont impitoyables aux morts. Le mien nous connaissait depuis longtemps ; il avait professé quelque amitié pour mon père : eh bien! il se lamentait devant moi d'avoir à le garder vingt-quatre heures ; il l'eût jeté tout chaud dans la fosse commune.

Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuité de la fosse commune me faisait horreur. Il n'y a pas de logique qui tienne contre la violence d'un sentiment naturel. On a beau se dire à soi-même que tous les corps organisés se fondent dans la nature et retournent par molécules au grand réservoir ; on sait aussi que les tombeaux de marbre et les caisses de chêne doublé de plomb n'ont jamais arrêté cette grande victorieuse qui s'appelle la décomposition : n'importe! Quelque chose se débat en nous contre les vérités les plus évidentes et les raisonnements les plus serrés. On ne veut pas tout abandonner de ceux qui nous ont été chers ; on se cramponne à rien, à moins que rien ; on étreint avec passion le néant lui-même sous les espèces les plus navrantes ; on marchande à la terre ce restant de chair et d'os qui bientôt, qui demain ne sera plus même un cadavre!

Ma mère était morte à l'hôpital, loin de nous ; je ne pouvais penser qu'avec un doute affreux à sa sépulture inconnue. J'avais besoin de conserver au moins une pierre taillée, un monticule étouffé sous l'herbe, quelque chose de visible qui me représentât mon vieux père absent pour toujours. Songez, monsieur, que je n'avais ni parents, ni amis intimes, que mon enfance s'était éparpillée le long des grandes routes, que la pension n'était pour moi qu'un petit bagne pédagogique, que ma ville natale était loin, qu'un arrêté préfectoral avait démoli depuis longtemps la baraque insalubre où j'avais poussé mon premier cri. Peut-être alors excuserez-vous la prétention du petit misérable qui voulait acheter un terrain pour y loger les restes de son père.

Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de me dire que j'étais fou. Il me prouva que l'enterrement le plus modeste, le tombeau le plus simple et la location de deux mètres carrés pour dix ans me coûteraient trois cent cinquante francs au bas prix.

« Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir à rendre à ce pauvre bonhomme est de payer les dettes qu'il vous laisse. Savez-vous où trouver cinq cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y! »

Ce jour-là, je me serais vendu corps et âme pour cinq cents francs, si je m'étais appartenu.

Je ne songeai pas un moment à puiser dans la bourse de M. Mathey, quoiqu'il nous dût un plein trimestre et que la mort de mon père à ma première année de rhétorique lui fit une économie de quinze cents francs environ. Ce vieil industriel n'avait plus qu'une petite part à mon estime : j'étais plus préoccupé des moyens de me libérer envers lui que de contracter une nouvelle dette. Mais alors à qui m'adresser? Hors du collége et de la pension, je ne connaissais personne. Je me lançai dans Paris comme un fou, rêvant tout éveillé et livré sans défense aux hallucinations de la fièvre. Les projets les plus incohérents me tiraillaient l'esprit en tout sens. Je courus jusqu'aux Tuileries, jurant de me frayer un chemin jusqu'à la reine, qui était la providence de tous les malheureux ; mais au premier geste de la sentinelle je m'enfuis. L'idée me vint d'écrire à un riche banquier de la rue Lafitte, qui faisait aussi beaucoup de bien ; mais je m'avisai par réflexion qu'il devait recevoir cent demandes par jour, et que, dans l'hypothèse la plus favorable, son argent m'arriverait trop tard. Il fallait découvrir sur l'heure un homme riche, bienfaisant, et qui sût mon nom, qui ne fût pas exposé à me confondre avec tous ces aventuriers dont Paris fourmille. Je songeai au père Bréchot : on le disait inculte et bourru, mais bonhomme ; il m'avait vu couronner au collége ; il avait entendu parler de moi par son fils. Cependant n'était-il pas plus simple de m'adresser à Léon lui-même, à ce garçon qui faisait sonner l'argent dans ses poches et qui jouait au bouchon avec des pièces de cinq francs? Nous étions brouillés, il est vrai, mais en présence des grands malheurs les petits dissentiments s'éclipsent tout à coup, comme la lueur d'une cigarette devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour la première fois que les hommes sont bien fous de se quereller, de se haïr et de se combattre en présence de l'horrible nécessité qui les menace tous. Je repris le chemin de la pension, soutenu par une noble espérance : il faut avoir dix-huit ans et se sentir capable de tout ce qui est bien pour croire ainsi, les yeux fermés, à la générosité d'autrui.

Lorsque j'entrai, les élèves étaient à l'étude et Léon dans sa chambre. Je monte tout droit chez lui, j'entre sans frapper, il se lève en lançant son livre sous le lit, et me crie d'une voix émue et menaçante :

« Qu'est-ce que c'est? »

Je lui répondis sans me troubler :

« Bréchot, mon père est mort ; je n'ai pas de quoi le faire enterrer : peux-tu me prêter cinq cents francs? »

Il se jeta dans mes bras et se mit à pleurer avec moi.

A compter de ce moment, monsieur, je ne fus plus seul dans le monde : j'avais un ami.

Léon ne me prêta pas toute la somme qu'il me fallait ; son tiroir et ses poches vidés, il réunit à peine une douzaine de louis. Son père était absent, en Espagne, en Italie, je ne sais où, canalisant je ne sais plus quelle rivière ; impossible de recourir à lui. On pouvait s'adresser au caissier de la pension, qui aurait avancé n'importe quelle somme ; mais Léon ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence.

« Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chaîne, ses breloques et la bague armoriée qu'il portait au petit doigt. Vends tout cela et ne t'embarrasse de rien : mon père me rendra dix fois ce que je te donne! »

Et comme j'hésitais un peu, il comprit mon scrupule et me dit :

« Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte aux pommes?

« Tu te demandes déjà quand et comment tu pourras t'acquitter? Eh! grosse bête, c'est moi qui suis ton débiteur depuis quatre minutes. Tu m'as fait découvrir au fond de ma carcasse une mine de sensibilité que je n'y soupçonnais pas.

— C'est égal ; je voudrais…

— Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer la méthode. La première fois que tu auras cinq cents francs d'économies, tu les donneras de ma part à un brave garçon aussi digne et aussi malheureux que toi. »

Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du monde eût trouvé à répondre. Pour moi, je ne pus que pleurer, que serrer ces mains généreuses, et jurer que mon amitié, ma reconnaissance et mon dévouement ne finiraient qu'avec ma vie.

« A tout âge, à toute heure, dispose de moi. Commande, et j'obéirai ; fais-moi du mal, et je te bénirai ; le jour où ma mort pourra te servir en quelque chose, tue-moi : nous ne serons pas encore quittes! »

Vous souriez, monsieur : cette véhémence de sentiments vous paraît tant soit peu ridicule ; mais songez que j'avais dix-huit ans, que Léon me rendait le plus grand service et le plus désintéressé que j'eusse reçu de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prétexte de se remettre au travail, j'éprouvais l'ineffable soulagement de l'homme qui sort d'un gouffre. Je me sentais moins seul au monde ; il me semblait que mon pauvre père n'était plus tout à fait aussi mort.

Quand j'eus rempli mon triste devoir, Léon me reçut comme un frère ; son amitié pour moi s'était développée plus vite, s'il se peut, que mon amitié pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulièrement tourné : il sait gré des services qu'il a rendus, et ce qu'il pardonne le moins, c'est le mal qu'il a fait lui-même. Nous fûmes bientôt inséparables. J'allais travailler dans sa chambre pendant toutes les récréations ; j'essayais de l'intéresser aux études classiques, si ingrates et si rebutantes pour quatre-vingt-dix élèves sur cent. J'obtins souvent le sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, j'empêchai plus d'un punch, j'éloignai les petits viveurs précoces qui venaient boire et fumer en contrebande avec lui. Il m'échappait à chaque instant et retournait à ses habitudes ; il fallait un effort continu pour fixer cette nature excellente, mais mobile et insaisissable par sa légèreté.

M. Bréchot revint en France ; il voulut savoir à quel mont-de-piété Léon avait confié ses bijoux. Le fait raconté simplement, avec modestie, le rendit tout fier. L'heureux père remplaça la montre et la bague et tout ce que son fils m'avait abandonné ; il joignit à ces présents un cheval de mille écus, un phaéton et un groom. Tout cela ne servait que le dimanche, mais l'élève en chambre avait le droit d'y penser toute la semaine. Léon sollicita quelque chose de plus : il voulut que son père me fît sortir de temps à autre, maintenant que je n'avais plus de correspondant à Paris. La requête fut octroyée d'enthousiasme, et je vois encore le moment où je fis mon premier pas dans le monde sur les tapis du père Bréchot. C'était un dimanche, à deux heures ; je ne sais quel travail à terminer m'avait retenu à la pension jusque-là. Aussitôt que le domestique eut entendu mon nom, il courut m'annoncer à M. Léon, qui se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au salon. Le déjeuner finissait à peine, on fermait les portes de la salle à manger. Je tombai au milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous ensemble et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard seul avait rassemblé ces gens de tous pays et de toute condition, fonctionnaires, marchands, ingénieurs, aventuriers, un prêtre, un capitaine en uniforme, un voyageur anglais en déshabillé de route. C'était tous les jours pareille fête ; M. Bréchot tenait table ouverte matin et soir. Il vint à moi, rouge comme une pivoine, l'œil émerillonné comme un faune ; il m'écrasa la main dans cette poigne étonnante qui faisait depuis tant d'années les gros ouvrages de la civilisation. Il me força de prendre du café ; il me versa de l'eau-de-vie dans un verre et dans la manche. Je le crus ivre d'abord, mais j'ai vu par la suite qu'il était toujours ainsi, même à jeun.

Dans la journée, il me parla très-posément de son fils, de ses espérances, de ses craintes, de ses projets. La légèreté de Léon lui faisait peur ; il l'avait mis chez M. Mathey pour obéir à la mode, mais il regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter par les jésuites.

« Je n'ai aucune estime pour ces gens-là, mais il faut leur rendre justice : ils vous matent en dix-huit mois le gaillard le plus récalcitrant. Enfin! quand mon drôle sera bachelier, je le prendrai en main, et il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord et qu'il apprenne par lui-même combien l'argent est difficile à gagner. Tous ces godelureaux de Paris qui jettent les millions par les avant-scènes seraient plus ménagers de l'épargne d'autrui, s'ils avaient seulement usé douze fonds de culottes dans une boutique comme la nôtre. Je ne veux pas que le garçon se prive, j'ai passé par là, c'est mauvais. Il aura de l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus tard, dame! on verra. Quand il sera rangé, marié, père de famille, libre à lui de faire peau neuve et de greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche des Bréchot. »

Ce prolétaire était entiché de noblesse, comme presque tous les parvenus de notre temps. Par une contradiction bizarre, mais commune, il se vantait de s'être fait lui-même, et il se désolait de n'être pas fils de quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout au moins de haute fantaisie, il avait acheté un titre : il était comte à l'étranger, je ne sais où. L'air natal le dégrisa subitement de sa noblesse : il cacha ses parchemins neufs avant la visite du douanier. Le pauvre homme n'osa ni demander ni prendre en France le nouveau nom qui lui coûtait assez cher ; il n'entreprit pas même une démarche pour surcharger l'état civil de Léon. Tout son effort se réduisit à commander la fameuse bague que j'avais livrée au fondeur ; mais l'ambition a la vie dure quand elle se nourrit de millions. M. Bréchot ne désespérait de rien ; seulement il avait changé sa tactique. A mesure que Léon s'avançait vers l'âge d'homme, son père enregistrait avec soin les vicomtés, les marquisats, les duchés qui tombaient en quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau jour l'héritière de quelque grand nom ne vînt se prendre au piége de sa cassette. Nous l'enlevons avec armes sans bagages, disait-il en riant gros. Il avait le malheur de croire que tout s'achète : une longue expérience des hommes expliquait ce préjugé navrant sans l'excuser, à mon avis. La transformation d'un Bréchot en Rohan lui paraissait vraisemblable dès qu'il était décidé à y mettre le prix. Quant aux formes légales qui régissaient cette espèce d'avatar, il ne faisait qu'en rire.

« Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais pas un garde des sceaux qui eût besoin de cent mille écus. »

Je frémis en écoutant ces théories, et je compris que les affaires avaient faussé tout un côté de son esprit.

Au demeurant, notre première entrevue fut la seule où il s'ouvrit un peu devant moi. Je retournai chez lui cinq ou six fois jusqu'à la fin de l'année, et je ne le vis jamais qu'à table, au milieu d'une cohue de solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances arrivèrent, il m'invita dans un de ses châteaux ; mais j'avais été malheureux au concours selon mon habitude, et le patron m'engageait formellement à fuir les distractions. Je gardai la pension en compagnie d'un Brésilien de dix ans et d'un Valaque de quatorze. L'année suivante, Léon n'était plus dans ma classe : il préparait son baccalauréat, et je doublais ma rhétorique. Notre amitié n'en fut pas refroidie, mais nos heures n'étaient plus les mêmes. Il sortait plus souvent, sous prétexte de suivre un cours particulier, mais en réalité pour s'ébattre au bois de Boulogne lorsque son père était en voyage. C'est à peine si je trouvai moyen de dîner trois fois à l'hôtel Bréchot, quelques instances que l'on fît pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un moment décisif ; chacune de mes minutes était due au drapeau de l'institution Mathey.

Le mois d'août 184… vit Léon bachelier et le prix d'honneur de rhétorique enlevé par la pension Baudelocque. J'avais le second prix, c'est-à-dire le désespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! Il ne me restait plus qu'une année pour payer tous les sacrifices que mon maître exaspéré me jetait décidément au visage. Donc je pris moins de vacances que jamais, et la rentrée me trouva rompu de fatigue. J'empaumai la philosophie avec autant de résolution que si j'étais sorti d'un long repos ; je travaillai dix mois d'arrache-pied, et je terminai mes études par un fiasco qui me laissait insolvable, après cinq années de pension.

Léon Bréchot m'avait fait en un an plus de quarante visites. Nous nous aimions plus que jamais ; d'ailleurs il n'était pas fâché d'arriver en voiture avec son groom et de jeter son cigare à l'entrée de la première cour. Le travail des bureaux paternels ne l'absorbait pas tout entier ; j'en eus souvent la preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient mis en feu toute âme moins philosophique que la mienne. Les femmes de ce temps-là goûtaient encore un peu la poésie ; elles vendaient au prix de quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une autre monnaie. Je passais pour poëte, ayant rimé deux ou trois compliments à la Saint-Charlemagne ou à la fête du proviseur. Léon m'institua son rimeur ordinaire ; je chantai la brune et la blonde, les demoiselles des Variétés et les dames de la Chaussée-d'Antin, selon le vent qui soufflait ; je fus classique, romantique, byronien, plastique, anacréontique, suivant les besoins de la cause ou les caprices de mon ami. Il n'était pas ingrat ; je ne le vis pas un jour sans qu'il m'offrît tous ses services, mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant quelque chose de lui.

Quand je fus bachelier à mon tour et prêt à quitter le collége, Léon revint flanqué de son père et m'entreprit sérieusement sur le choix d'un état. On m'offrait un emploi rétribué dans la maison Bréchot, un poste de confiance, honorable dès le début, et qui pouvait devenir très-lucratif. Le chef n'était pas seul à s'enrichir dans ses énormes entreprises ; il associait tout son monde aux profits, le caissier s'était fait, en tout bien tout honneur, quarante mille livres de rente. Une offre si généreuse ne pouvait manquer de m'émouvoir : je remerciai chaudement le père et le fils, mais j'avais disposé de ma personne. J'alléguai le vide profond de l'enseignement universitaire, qui m'avait rendu impropre à tous les travaux, sauf un : j'étais inscrit parmi les candidats à l'École normale et résolu de rendre aux générations suivantes l'ennui docte et futile que j'avais absorbé.

Ma décision paraissait si bien prise que ces messieurs m'abandonnèrent à mon sort. Je franchis en me jouant tous les obstacles qui gardaient l'entrée de l'école, et quand je fus admis, quand la pension eut exploité le fait dans ses réclames, je donnai ma démission tout net, et je vins dire à M. Mathey : « Vous m'avez eu cinq ans à votre charge, et je n'ai pas trouvé moyen de m'acquitter envers vous ; je vous dois donc cinq ans de ma vie, prenez-les! »

Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres choses l'humble métier que j'ai choisi ce jour-là. Vous apprécierez les motifs qui m'ont induit à refuser coup sur coup deux professions honorées, pour m'enrôler dans la bohême enseignante.

M. Mathey n'était pas homme à refuser mon sacrifice. Il répondit que je m'exagérais mes devoirs ; que l'exemple de mon travail et mes petits succès de collége l'avaient payé dans une certaine mesure ; qu'il n'avait pas le droit de me fermer sa porte, s'il me plaisait de rentrer au bercail, mais qu'il entendait payer largement mes services, me faire un ample loisir, et me pousser par des chemins de traverse au but définitif où l'école m'aurait conduit.

Je le crus à moitié : c'était faire bien trop d'honneur à sa parole. Le vieux coquin n'eut pas même la pudeur de me ménager pendant un mois. Il usa et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon vouloir à toute sauce et m'imposant la besogne de trois répétiteurs. J'étais sur pied dès cinq heures du matin, et je ne me couchais pas avant dix heures ; j'avais du reste un dortoir à surveiller en dormant. Je prenais mes repas au réfectoire avec les élèves ; seulement on m'accordait beaucoup moins de récréations. A peine si j'avais une demi-journée par quinzaine pour aller reprendre courage sur la tombe que vous savez. Les galères ne sont qu'une aimable plaisanterie auprès du métier que je fis. De travailler pour moi, de préparer un examen, je n'en eus pas même l'idée. Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et que j'acceptais tout sans me plaindre, ce fut à qui se déchargerait sur moi. Je fis la police du lavoir et de la gymnastique, je conduisis la promenade le long des quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey m'ouvrit sa bourse, c'est-à-dire qu'au lieu de me payer un salaire fixe il me permit de lui demander vingt francs de temps à autre, lorsque mes souliers bayaient à la neige ou que mon chapeau se défonçait. Le seul confort que j'obtins fut dans le respect et la sympathie des élèves. Cet âge est sans pitié, dit-on ; je puis témoigner qu'il n'est pas sans droiture. Léon venait de temps à autre, un peu plus rarement que jadis ; je rimais encore au besoin pour son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il ne se privait pas de blâmer mon sacrifice, qu'il traitait de suicide physique et intellectuel. Je tenais bon, j'étais décidé à faire mon temps, il ne me restait plus que six mois à souffrir ; mais M. Mathey commit la faute de me traiter publiquement comme un nègre, et je repris ma liberté. Vous avouerez sans doute que je l'avais bien gagnée : les années pouvaient compter double au service de cet homme-là.

Léon Bréchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de plain-pied dans les bureaux de son père ; mais j'étais fatigué, ahuri, battu de l'oiseau, mon cerveau s'était comme paralysé, grâce au régime stupéfiant de la pension. La grande activité de la maison Bréchot, le mouvement rapide et décidé qui nous emportait tous à travers les affaires, le bruit des millions qui sortaient, qui rentraient, qui tantôt s'éparpillaient aux quatre vents, tantôt s'empilaient dans la caisse comme des pièces de cent sous, l'importance des moindres détails, la confiance aveugle qu'on avait en moi, la responsabilité qui s'ensuivait, tout cela me fit peur, et je demandai grâce. Léon ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux garçon frétillait d'aise dans ce milieu fiévreux ; deux heures lui suffisaient pour bâcler sa besogne ; il consacrait le reste de son temps à l'amourette, et la maison n'en allait pas plus mal. Quant à moi, je ne pus ni ne voulus pousser l'épreuve au delà de six semaines. Je lui dis franchement :

« Ma place n'est pas ici ; j'y perdrais en six mois le peu de tête qui me reste. Trouve-moi un travail doux, facile, assis, régulier, monotone et surtout irresponsable, en un mot une occupation qui calme et qui repose, si tant est qu'il existe rien de pareil ici-bas…

— S'il existe?… répondit-il en riant ; mais on ne trouve que ça dans les bureaux des ministères. Ces grandes manufactures de papier noirci ne servent qu'à bercer quelques milliers de citoyens dans un travail sans fatigue et sans conséquence, qui est le frère légitime du repos.

— Et tu pourrais me placer là?

— Nous le pouvons : choisis ton ministère, et sous huit jours au plus tard, je t'installe.

— Mais s'il n'y a pas de place à donner?

— Tiens! Nous en ferons créer une! Mon ami, quand on distribue un million par an sous forme d'actions libérées, on a crédit partout pour une place de dix-huit cents francs. »

Il ne calomniait pas son époque. Je fus placé dans les huit jours. J'avais pour voisin de bureau un surnuméraire qui attendait depuis plus d'un an. Mon travail consistait à copier des lettres inutiles. J'arrivais tard, je partais tôt, et les trois quarts du temps rien à faire : moyennant quoi j'étais payé comme deux maîtres d'étude et demi.

Ce régime calmant par excellence me rétablit peu à peu. J'étais riche, en ce sens que mon revenu dépassait mes besoins. Pour la première fois de ma vie, j'occupais une chambre à moi seul, et si haut qu'elle fût perchée, je l'aimais avec son carreau de brique rouge et ses meubles d'occasion payés l'un après l'autre sur mon premier argent. Je m'équipai de linge et de vêtements propres ; une table d'hôte à bas prix, qui m'étonnait par l'abondance et la qualité des mets, rétablit mon corps épuisé et rehaussa de bonne mine mon visage déjà flétri. Je ne cite que pour mémoire les banquets pantagruéliques de la maison Bréchot. Je traversais ce luxe en étranger, comme un aéronaute parcourt une région de nuages, sans concevoir l'idée d'y bâtir. Quand Léon venait me chercher au ministère, quand il me faisait inspecter du haut de son phaéton la grande allée du bois de Boulogne et l'avenue des Champs-Élysées, je n'éprouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu pour une heure ; je me rappelais fermement ce que j'étais, et je me remettais moi-même à ma place.

Six mois se passèrent ainsi, et il n'en fallut pas davantage pour transformer le paria de l'université en un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Le changement se fit pour ainsi dire à vue d'œil ; il frappa les cinq ou six désœuvrés qui garnissaient notre bureau de ministère. Personne ne me faisait mauvais visage, pas même le surnuméraire, à qui mon intrusion coupait l'herbe sous le pied : la faveur obtient plus de respect que le mérite dans ce monde spécial où elle peut tout. Mes compagnons étaient de braves gens, gais sans beaucoup d'esprit et railleurs sans trop de malice. Ils prenaient grand plaisir à signaler mes moindres progrès ; deux ou trois fois par semaine j'étais porté, par manière de plaisanterie, à l'ordre du jour du bureau. « Gautripon a mis des bottes neuves ; Gautripon s'est fait couper les cheveux ; Gautripon se remplume visiblement ; Gautripon a fait un mot : son esprit dégèle ; Gautripon a l'œil électrique ; la comtesse de B. s'est mise à la fenêtre pour voir passer Gautripon ; M. Babinet lit dans les astres que Gautripon doit faire un beau mariage. »

Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela que j'étais un homme, que j'avais probablement un cœur construit comme les autres, que je pouvais aimer, être aimé, posséder une femme, élever des enfants, toutes choses qui m'auraient paru absurdes et criminelles quand je battais le pavé de Paris en marge de la pension Mathey.

J'étais libre ; je pouvais honnêtement fonder une famille. Tout mon être comprimé, froissé, meurtri, s'épanouissait à cette idée ; je sentais l'espace s'élargir autour de moi.

Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. Mon ami, cet autre moi-même, Bréchot pour tout dire, semblait rongé d'un secret ennui. Son père n'en soupçonnait rien, mais l'amitié devine bien des choses qui échappent à l'amour paternel. Depuis un mois, la pétulance de Léon s'éteignait par intervalles ; je le voyais tantôt sombre et abattu, tantôt plus agité que de raison. Sa gaieté, lorsqu'elle éclatait, faisait des explosions inquiétantes. Il riait en malade et s'amusait comme un homme qui a besoin de s'étourdir. Cette inégalité d'humeur m'était vaguement expliquée par un amour heureux, mais contrarié, dont il m'avait touché deux mots. J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais qu'un ennemi farouche, probablement quelque mari, se jetait parfois à la traverse et changeait le bonheur en désespoir. Cependant j'ignorais tous les détails de l'aventure ; Léon ne me disait plus tout, soit que la discrétion lui fût venue avec l'âge, soit que le rang de la dame commandât des ménagements inusités.

Un soir que je venais de souffler ma bougie, il frappa violemment à ma porte en criant :

« Ouvre! c'est moi, Léon! »

Je rallume, je vais ouvrir, et à ses traits bouleversés, à la contraction de ses lèvres, je crois comprendre qu'un malheur lui est arrivé ou qu'un danger le menace. Il voit mon émotion, et part d'un grand éclat de rire :

« As-tu l'air assez bête! dit-il. Recouche-toi bien vite, et prête-moi ton feu pour mon cigare.

— Léon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que tu es monté jusqu'ici.

— Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes dans ma poche, mais rien ne vaut le feu de l'amitié, vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au lit! mes principes me défendent de fumer devant un homme en chemise. »

J'obéis. Il se mit à cheval sur une chaise, me souffla quelques bouffées à la figure, et dit d'un ton dogmatique :

« Décidément, la vie est un bourbier infect.

— Pourquoi?

— Pour rien. Oh! je ne tiens pas à ma phrase. Nous dirons, si tu veux, que la vie est un lac de pommade au jasmin et de crème au chocolat… où pataugent un milliard trois cent cinquante millions de crocodiles, d'après le dernier recensement.

— Mon ami, j'en étais bien sûr! Tu souffres!

— Peuh! On trouverait peut-être, en cherchant bien, un damné plus à plaindre que moi ; mais on n'en trouverait pas deux par exemple! Ah! Jean-Pierre! Jean-Pierre! que je suis malheureux! »

Il pleurait. Sa douleur me gagna ; je me mis à sangloter sans savoir pourquoi.

« Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je.

— Oh! si!

— Vous êtes découverts?

— Non.

— Qu'est-ce alors?

— Je ne peux pas le dire, même à toi.

— Mais à ton père?

— Mon père est un vieux fou.

— Qui t'aime.

— Lui! Il n'aime que ses écus.

— Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait à ce point?

— Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix ans de ma vie pour être pauvre. »

Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais plus l'interroger.

« Écoute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier mouvement t'a conduit ici, j'ai le droit de supposer que je peux te rendre un service.

— Merci ; mais non : les dieux eux-mêmes ne pourraient rien pour moi.

— Les dieux sont loin, et je suis là. Tu n'as pas oublié que je t'appartiens corps et âme?

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout ça?

— Peu de chose, mais enfin il est quelquefois agréable d'avoir un homme à soi. Autrement, crois-tu qu'on aurait inventé l'esclavage? Tu veux escalader un mur, ton homme te fait la courte échelle, et tu montes. Tu veux traverser un fossé, ton homme se jette en avant, et tu vis.

— C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-là!

— Et même mieux, car il parle mal, et il aime bien.

— Allons, bonsoir et que le ciel préserve les cœurs faibles de rencontrer de pareils dévouements!

— Pourquoi?

— Parce qu'on se laisserait tenter à la fin, et qu'on prendrait les gens au mot, et qu'on se conduirait comme une franche canaille! Adieu. Je n'oublierai jamais cette soirée : tu peux donc te dispenser de m'en reparler jamais. »

Je le conduisis à son corps défendant jusqu'au bout de mon corridor : il chancelait comme un homme ivre. En arrivant à l'escalier, il se retourna brusquement, me saisit par les épaules, m'embrassa et me dit d'une voix étranglée :

« Vieux, encore une fois merci ; mais non! Ah! pour ça, non! »

Il me laissa fort ému, vous le croiriez sans peine. Dès le lendemain, après une nuit inquiète, je courus prendre de ses nouvelles. Son serviteur particulier m'assura qu'il venait de partir pour la campagne et qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus qu'il était à se battre, et je laissai percer mon appréhension malgré moi ; mais le valet, qui devait en savoir long sur les secrets de son maître, s'empressa de me rassurer. Il me laissa comprendre que Léon n'était pas toujours d'accord avec M. Bréchot, que le père et le fils avaient eu trois discussions violentes en vingt-quatre heures, et qu'ils étaient partis chacun de son côté pour se rafraîchir le sang.

Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin, je trouvai Léon dans sa chambre. Il paraissait calme et reposé.

« C'est donc fini? lui dis-je.

— Quoi?

— Tes misères?

— Absolument. J'ai pris un parti.

— Tant mieux ; mais à présent il faut te distraire.

— Mon père m'a suggéré une idée qui m'occupera un mois ou deux. Je spécule. Devine sur quoi?

— Que sais-je?

— Sur l'impossible, mon cher.

— Qu'entends-tu par l'impossible?

— Mais, par exemple, le dévouement, la reconnaissance, le désintéressement, l'héroïsme, le sublime en action, sur toutes les belles choses qu'on admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre jamais.

— Sceptique!

— Naïf! Penses-tu sérieusement qu'un homme puisse se sacrifier pour un autre?

— Non-seulement j'en suis sûr, mais fournis l'occasion, et je te le prouverai.

— On se croit meilleur que l'on n'est.

— Grand merci de ta confiance! »

Il pirouetta sur ses talons et me dit :

« Parlons d'autre chose. Si ma combinaison réussit, je passerai pour un homme très-fort. Si j'échoue, le monde entier me jettera la pierre.

— Excepté moi.

— Savoir!… Viens déjeuner au cabaret… »

Je déclinai l'invitation, et je m'en fus au ministère. Les propos énigmatiques de Léon, sa voix acerbe et sa gaieté nerveuse m'avaient profondément attristé. Le pauvre garçon me semblait bien mal guéri. Tandis que je creusais ce problème en trottinant, les mains ballantes, un bras se glissa sous le mien : c'était Léon qui me rejoignait.

« Décidément, dit-il, tu ne veux pas déjeuner avec moi?

— Le ministère!

— Soit. Tu dois à l'État de lire ton journal en ses augustes bureaux ; mais quand dînerons-nous ensemble?

— Aujourd'hui, si tu veux.

— Non, je suis engagé ; mais dimanche? Le dimanche est le libérateur des employés vertueux. Il dételle les cinq cent mille chevaux à deux pieds qui traînent le char emblématique ; et par un phénomène inexpliqué jusqu'à ce jour, le char continue à ne pas marcher lorsqu'il n'est traîné par personne. A dimanche! J'irai te prendre vers six heures ; garde-moi ta soirée entière pour aller au spectacle, si le cœur nous en dit. »

Il fut exact ; il arriva même à cinq heures et demie, lui qui pratiquait l'habitude de manquer deux rendez-vous sur trois. Cette exception m'aurait pu mettre en garde, si j'avais été capable de soupçonner un ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, devant un dîner fin, véritable chère de gourmets, et Dieu sait les efforts qu'il fit pour m'entraîner à boire ; mais l'horrible vin bleu de la pension m'avait voué à l'eau pour la vie : c'est l'unique service que M. Mathey m'ait rendu. Je laissai donc l'amphitryon se monter la tête à lui seul, et je gardai presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, la vapeur d'un plum-pudding, la fumée du cigare répandue dans l'air que je respirais, ébranla légèrement mon cerveau ; cependant je n'étais pas plus ivre qu'aujourd'hui. Quant à lui, il était fort ému, tant du vin qu'il avait pris que du mal qu'il allait faire. Le fil de ses idées se rompait par moments, et ses paroles s'égrenaient au hasard. Je l'entendis répéter plusieurs fois à propos de rien :

« Il le faut! il le faut! »

En prenant son café, il me dit sans préambule :

« Je ne sais pas où j'avais l'esprit lorsque je t'ai proposé d'aller ce soir au théâtre. Le dimanche, il n'y a que des spectacles impossibles et des salles de portiers. A moins pourtant que l'Opéra ne joue ce soir par extraordinaire ; mais non. »

Je répondis naïvement :

« Mais si! »

J'avais passé un quart d'heure devant les affiches ; car je n'étais guère blasé sur les plaisirs du spectacle, et l'honnête public du dimanche ne m'inspirait aucun dégoût. L'Opéra donnait Robert le Diable, un chef-d'œuvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il fût chanté par des doublures, je me disais depuis le matin :

« Voilà ce que j'aimerais à entendre aujourd'hui! »

Léon ne me crut pas sur parole ; il se fit apporter le journal, vérifia le fait et me dit :

« Malheureusement il est trop tard pour faire louer deux orchestres.

— Mais la loge de ton père?

— Je ne crois pas qu'il la garde pour ces représentations-là.

— On pourrait s'en assurer : nous sommes à cent pas du théâtre.

— Tu as donc bien envie d'aller à Robert?

— Dame!

— Eh bien! allons. Il le faut. »

A tout hasard, je m'étais mis en tenue. Il en fit la remarque et me dit :

« Je comprends! on ne veut pas s'être fait beau pour des prunes. Sais-tu, Jean-Pierre, que tu tournes au gentleman?

— Un gentleman à bon marché.

— Et par-dessus le marché, tu embellis, mon cher, il n'y a pas à s'en défendre.

— Laisse-moi donc tranquille!

— Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de cotillon qui font florès au bal ne t'iraient pas à la cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le monde, maintenant que tes soirées sont à toi?

— Qu'est-ce que j'y ferais?

— Des conquêtes, parbleu!

— Tu m'ennuies.

— Franchement, personne ne s'est encore jeté à ta tête?

— Personne. Et, comme de mon côté j'ai toujours été trop discret pour me jeter à la tête des femmes, tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui est un homme absolument neuf.

— Prodigieux! Et dire qu'on a prêché ce matin dans plus de trente mille églises contre la corruption des mœurs! A toi seul, tu réhabilites ton siècle ; mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps de ballet! Tu vas voir quelques paires de jambes qui pourront te trotter dans la tête.

— Cher ami, répondis-je, je me sens incapable d'aimer une femme que je n'estimerais pas. »

Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le péristyle. Le contrôleur, interrogé, lui dit :

« La loge est à M. Bréchot, même pour les dimanches. »

Trois minutes après, nous étions installés, et je dévorais la fin du premier acte.

Vous êtes abonné de l'Opéra, monsieur, vous connaissez la loge où mon ami m'avait mené. C'est celle où Mme Gautripon se montre trois fois par semaine. Elle est sur le côté, plus près de l'amphithéâtre que de la scène.

Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la salle vaguement, en étranger, plus attentif aux splendeurs de l'architecture qu'aux toilettes dominicales et aux médiocres beautés de l'assistance, lorsque Léon me dit :