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L'influence d'un livre: Roman historique

Chapter 13: (Légende canadienne)
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About This Book

A rural craftsman becomes consumed by secret alchemical experiments, laboring through midnight trials to transmute metals and escape poverty while enlisting a reluctant companion for risky schemes. His fevered hopes and dreamlike visions are set against the routines and gossip of provincial life, and the narrative moves between intimate domestic scenes, episodes of superstition and conjuring, street descriptions, and a darker medical interlude that probes mortality. The work assembles episodic vignettes that explore obsession, the lure of quick fortune, and the social consequences of credulity, balancing irony and vivid description to portray a community shaped by rumor, ambition, and imagination.

CHAPITRE SEPTIÈME

L'autopsie

Il n'a pas mauvaise mine; mais il a pourtant quelque chose de fâcheux dans le visage. Oui, ou toutes les règles de la métoposcopie et de la physionomie sont fausses, ou il devait être pendu. Ah! que j'aurai de plaisir à faire sur son corps une incision cruciale et à lui ouvrir le ventre depuis le cartilage xiphoïde jusqu'aux os pubis.

CRISPIN MÉDECIN.

On taille, sans pitié, dans les corps palpitants
Comme en des robes de momies.

BERTAUD.

Dans la ville de Québec, au bas de la côte du Palais, est une jolie petite rue, remarquable par sa grande propreté, qui s'appelle rue de l'Arsenal. Le no 2, au dehors, n'a rien de bien frappant.—Le jeune homme qui s'arrêterait, sous les jalousies vertes du premier étage, dans l'espérance de surprendre un sourire de femme, ou de voir un joli visage rose, serait bien trompé; car elle n'est habitée que par de squelettes hideux. La seule pièce qui compose cet appartement est le cabinet ostéologique et la chambre de dissection de la ville. Autour des murs sont d'immenses armoire vitrées où sont rangés, avec ordre, les squelettes des plu fameux criminels de la province. Si vous le visitiez, main tenant, vous y verriez Lepage, monté sur un cheval, tenant d'une main le marteau fatal au malheureux Guillemette. Il y a quelque chose d'attristant dans ce tableau et la première idée qui frappe le visiteur, en entrant, est celle de la fameuse peinture de la mort sur le cheval pâle. Est-ce la grande idée poétique de l'Apocalypse que les jeunes étudiants ont voulu rendre visible? ou est-ce une simple plaisanterie sortie de la tête de quelque étourdi qui ne comprenait pas la grandeur de sa pensée? Qui peut décider cette question dans un siècle où ceux qui se livrent à l'étude d l'anatomie en font une étude de calembours et vont folâtrer jusque sur les tombeaux? Au temps dont nous par Ions, c'était un fameux voleur du nom de Hart qui était à la tête du musée; mais les directeurs lui firent céder sa place Lepage, qu'ils séparèrent même d'avec les autres, mus parla même idée que Victor Hugo a depuis revêtue en si beaux vers:

Et que ton âme, errante au milieu de ces âmes,
Y soit la plus abjecte entre les plus infâmes:
Et lorsqu'ils te verront paraître au milieu d'eux
Ces fourbes, dont l'histoire inscrit les noms hideux
Que l'or tenta jadis, mais à qui, d'âge en âge,
Chaque peuple, en passant, vient cracher au visage,
Qui portent sur leurs lèvres un baiser venimeux:
Judas qui vend son Dieu, Leduc qui vend sa ville.
Groupe au louche regard, engeance ingrate et vile,
Tous en foule accourront—joyeux sur ton chemin.
Et Louvel indigné repoussera ta main.

Tout l'ameublement de cette pièce consistait en une table couverte d'un drap vert, une autre de bois de noyer et quelques chaises.

Dans une matinée fraîche du mois d'octobre, trois jeunes étudiants étaient assis près d'un petit feu de grille qui répandait une chaleur agréable dans cet appartement naturellement humide. À leur droite était une bouteille d'eau-de-vie, quelques verres sur la table et, du côté opposé, les débris d'un cadavre de femme et d'enfant.

—Nous allons donc avoir un sujet nouveau, Dimitry, dit le premier, qui s'appelait Leduc, en se versant à boire.

—Tant mieux, répondit celui-ci, car je t'avouerai que notre dernière expédition m'a dégoûté.

—Mais c'est vrai, je n'y étais pas, raconte-moi donc comment cela s'est passé.

—Est-il vrai que Young soit arrêté?

—Oui, et comme nous devions nous y attendre, en vrai gentilhomme, il se propose de porter la peine seul. Est-ce que tu ne le lui as pas raconté, Rogers?

—Non, dit celui-ci, en bâillant, je n'y ai pas songé depuis.

Tu connais bien, Leclerc, la petite fenêtre de la chambre d'autopsie de l'hôpital des Émigrés. Eh! bien, nous avions fait rentrer Kidd, qui est tout petit, comme tu sais, et il nous a passé les deux corps. Kidd était sorti et nous nous disposions à reprendre le chemin de notre demeure, lorsque nous rencontrâmes trois maudits WATCHMEN qui, nous voyant porter ce fardeau enveloppé dans un drap blanc, soupçonnèrent notre occupation et se mirent à notre poursuite, nous laissâmes tomber les corps et nous nous enfuîmes; mais ils ont reconnu Young, par malheur. Ils n'ont pas osé toucher aux cadavres; et tandis qu'ils allaient chercher du secours, nous avons réussi à les transporter ici.

Dans ce moment la porte s'ouvrit et laissa entrer un nouvel étudiant.

—Ah! bonjour donc, St-Céran, dit Rogers qui avait gardé le silence jusqu'alors; d'où viens-tu? Tu as froid, va prendre une nippe.

—Je viens de l'exécution, messieurs.

—Est-ce fait? dit Rogers.

—Oui, dans une heure, le corps sera ici. Il a beaucoup souffert en mourant! Et St-Céran, s'étant servi d'un verre d'eau-de-vie, s'approcha du feu en adressant la parole à Rogers.—Pourrais-tu me dire qui va présider à l'ouverture du corps?

—Je crois que ce sera le docteur F***, mais je n'en suis pas sûr. Enfin, peu importe, nous avons bien de l'ouvrage, pour une quinzaine de jours, au moins.—Oui, s'il n'y a pas d'études particulières.

—J'espère, Rogers, que tu n'emporteras pas les deux bras cette fois, et toi, Leclerc, la tête; j'ose croire que tu ne t'exposerais pas, Dimitry, à laisser tomber les poumons dans la rue comme cela t'est arrivé l'autre jour.

—Tenez, voilà le corps qui arrive, dit Leclerc, qui s'était approché de la fenêtre, et bien escorté; car voici une demi-douzaine de nos amis avec trois honorables membres de la faculté. Alors, St-Céran, silence sur les bras, têtes et poumons. Tu connais le proverbe anglais: no tales out of school.

La porte fut de suite ouverte par Rogers, et le corps fit son entrée accompagné de sa brillante escorte. Ceux qui le portaient, l'ayant déposé sur la table, sortirent aussitôt.

Avant de procéder, dit le docteur T***, qui venait de faire son entrée, si vous me le permettez, je vais vous donner la lecture d'une lettre que je viens de recevoir.—Avec plaisir, dirent tous les étudiants. Le docteur déploya alors sa lettre et lut dans ces termes.

Saint-Jean-Port-Joli,

2 octobre 18—

Mon cher ami,

Tu seras, peut-être, surpris de ce que, pour me débarrasser d'un fou, je te l'envoie. Mais, quand je t'aurai donné mes raisons, j'espère que tu voudras bien m'excuser. Le porteur de la présente s'appelle Charles Amand; il s'est mis dans la tête qu'avec une chandelle de graisse de pendu il doit trouver des trésors, et depuis longtemps il m'obsède pour que je lui en trouve une. Enfin, tant pour m'en délivrer que pour faire une œuvre de charité, je te l'adresse. Il est bon ouvrier et il gagne ce qu'il veut; mais il applique tout son argent sur des métaux, des poisons, etc., qu'il se procure. Dieu sait comment. Essaie donc de lui vendre une bonne chandelle de suif de mouton, pour quatre ou cinq piastres, et tu pourras donner l'argent aux pauvres. Je dois t'avertir de te défier de lui; car, si l'on met de côté sa manie, il est fin comme un renard; ainsi, si tu pouvais le mener dans votre muséum ce ne serait pas mauvais. En un mot, je te le livre.

Je suis ton ami, jusqu'à la mort.

T. L. B***

Dr T***, écuyer.

Québec

—Bon moyen de se venger du beau-père futur, se dit tout bas St-Céran. Docteur, ajouta-t-il haut, vous ne feriez peut-être pas mal d'attacher plusieurs chandelles à ces ossements dans les vitraux; il faudra alors, pour parler d'une manière technique, qu'il avale la pilule.

—Bien dit, St-Céran, s'écrièrent tous les étudiants.

—Messieurs, comme il commence à être tard et que le docteur F*** n'est pas encore arrivé, dit le docteur T***, nous ferions bien d'ajourner l'autopsie à demain; si vous vous trouvez ici, à neuf heures précises, vous aurez occasion de voir le conjurateur en question.

—J'y serai moi, dit St-Céran, et moi aussi, dit Rogers, et moi, et moi, répétèrent les autres; après s'être mutuellement souhaité une bonne nuit, les jeunes clercs se retirèrent. Le lendemain tous furent fidèles au rendez-vous, et le docteur et son patient, comme l'appelait Rogers, ne venaient pas. Le docteur F*** commença immédiatement l'autopsie. Après l'ouverture du corps et l'examen intérieur, il ordonna à Dimitry de lui couper un bras. L'opération étant finie, à la grande satisfaction de tous les étudiants, un domestique vint avertir le docteur qu'il était demandé immédiatement par un de ses malades; ces messieurs craignaient que son caractère sévère ne l'empêchât de goûter leur plaisanterie.

Midi sonnait, lorsque le docteur T*** et notre héros firent leur entrée au musée. Amand se trouva, tout à coup, transporté dans un monde nouveau. Il n'avait jamais eu l'idée de cet immense réceptacle de la mort, au milieu duquel il se trouvait. Tantôt ses yeux se portaient sur les grands vitraux garnis de squelettes, tantôt il regardait de côté le cadavre étendu sur la table, et il ressentit une joie soudaine en s'apercevant qu'un des bras avait été coupé. Le docteur T*** l'introduisit à chaque étudiant personnellement et leur dit ensuite, d'un air sérieux, quel était le but de la visite de M. Amand. Rogers décrocha, aussitôt, une chandelle suspendue au fémur de Hart et la présenta au docteur, qui la remit à Amand, celui-ci tira immédiatement de sa poche un mouchoir de coton tout neuf et l'ayant enveloppée, avec soin, il la serra dans son sein, après quoi il tira de son gousset cinq piastres qu'il remit en échange au médecin. Il demanda, ensuite, à la société la permission de faire le tour de la chambre; permission qui lui fut accordée sur-le-champ. Longues furent les questions dont il accabla les étudiants, et amples les explications burlesques de ceux-ci. Arrivé près du corps de Lepage, il se mit à leur raconter mille circonstances relativement au meurtre de l'infortuné Guillemette. Ils furent surpris de la facilité avec laquelle il s'énonçait et ils écoutèrent les détails minutieux qu'il leur donna avec une chaleur et une éloquence si admirables dans un homme dont l'éducation se bornait à savoir lire un peu, et qui encore était obligé d'épeler souvent. Il saisit un moment où tous les yeux étaient fixés sur lui pour s'emparer, sans remuer la vue, du bras qui était près de lui, qu'il glissa sous son manteau et, terminant son récit, il feignit d'être en grande hâte et sortit aussitôt.

—C'est dommage qu'il soit fou, dit Leclerc, car il a de l'esprit.—Cette observation resta sans réponse; car tous les étudiants réfléchissaient sur le malheur de cette âme énergique qui, par son ignorance, se trouvait réduite à poursuivre, toute sa vie, une chimère.

Nos jeunes gens étaient tous enveloppés dans leurs manteaux et prêts à laisser la salle lorsque Leclerc s'écria:—Young, ferme la porte; inspection générale avant de sortir.

—Qu'a-t-il donc? dit Rogers.

—Le bras, monsieur l'interrogateur, à commencer par vous, s'il vous plaît.

—Ah! sans doute, messieurs, rien de plus juste et je propose que celui sur lequel il sera trouvé paie un souper à l'assemblée.

—Adopté, s'écrièrent les étudiants.

La recherche fut faite, mais le bras ne se trouvait pas.

—Je gage, dit Dimitry, que chose l'aura emporté pour faire quelque sortilège.

La chambre retentit aussitôt d'un éclat de rire général.

—Fais-lui payer le souper, Rogers, dit St-Céran, et les étudiants se dispersèrent.

CHAPITRE HUITIÈME

Le retour

Que je regrette, au sein des villes,
La douce paix de nos hameaux,
Nos cieux d'azur, nos lacs tranquilles,
Nos jours de fête et nos travaux.

Chanson nouvelle.

Return to thy dwelling all lonely, return.

CAMPBELL.

Notre héros avait enfin accompli heureusement le but de son voyage; et comme le séjour de la ville n'avait rien de bien attrayant pour lui, il se proposait de partir le lendemain, avant le lever du soleil, pour regagner son humble toit aussitôt que possible. Une chose surtout lui faisait désirer, avec grande hâte, d'être de retour chez lui, il voulait préparer sa main-de-gloire, avant que le bras de Lepage ne fût en décomposition et il sentait bien qu'il ne pouvait trop se hâter; car il avait une distance de soixante-cinq milles à parcourir, à pied, dans des chemins très désavantageux. Il traversa donc le même soir à la Pointe-Lévi, afin d'être prêt à se mettre en route le lendemain avant l'aurore. Il se coucha après avoir mis sous son oreiller les deux objets de sa sollicitude, mais il essaya en vain de fermer la paupière; car si l'inquiétude l'avait empêché de dormir jadis, la joie qu'il éprouvait dans le moment lui faisait le même effet. Il entendit avec impatience la pendule sonner toutes les heures de la nuit et à trois il sauta hors de son lit, s'habilla à la hâte, souhaita le bonjour à ses hôtes et se mit en route. Le chemin que prit notre héros pour se rendre à Saint-Jean-Port-Joli n'était pas alors macadamisé, et le sol qui était extrêmement noir devenait boueux dans la saison des pluies. Amand avançait donc avec peine, suivant autant que possible le long des clôtures et glissant presque à chaque pas. Néanmoins, après une marche pénible de quatre heures, il arriva dans la paroisse de Beaumont, au bas d'une colline connue sous le nom de côte à Nollet. Au pied de cette côte, à un demi-arpent de la voie publique, dans un endroit renfoncé, est une petite chaumière presque en ruine: c'est la demeure de la vieille Nollet qui a donné son nom au coteau dont nous parlons. La femme Nollet se mêlait aussi de nécromancie et passait généralement, dans l'esprit des habitants, pour la plus grande sorcière du Canada. Si mon lecteur croyait que cette fée ressemblait à la fée aux miettes de Charles Nodier, il se tromperait fort, car l'amante de Michel, hormis les dents, n'avait rien de repoussant; tout dans celle-ci, au contraire, était ignoble: recourbée sur elle-même et traînant avec peine ses soixante-quinze années, lorsqu'elle vous regardait, au travers de son immense coiffe blanche, avec son œil terne et vert, sa bouche béante et édentée, elle ressemblait assez à ces magots que l'imagination vive de nos jeunes filles a placés sur leurs roues de fortune pour dicter, avec leur balai, accompagnement indispensable d'une sorcière, leurs succès futurs en amour. D'aussi loin que Charles aperçut la maison—J'entrerai là, se dit-il, et je me convaincrai par moi-même si elle est aussi versée dans les sciences occultes qu'on le dit et peut-être qu'elle pourra me prédire si je réussirai dans mes entreprises. Arrivé à la porte il avança donc, hardiment, et frappa deux petits coups; une jeune et jolie enfant d'une dizaine d'années lui ouvrit en lui demandant ce qu'il désirait.—Puis-je voir la mère Nollet? dit-il.

—Oui, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer.

La vieille mégère était assise, au coin du feu, le front appuyé dans ses deux mains et entièrement absorbée dans ses pensées. Croyant que c'était quelqu'un de ses voisins, elle ne leva pas même la tête quand Amand entra; mais la jeune fille l'ayant prise par son mantelet, en lui disant qu'un monsieur étranger voulait lui parler, elle se leva aussitôt en le regardant d'un air où perçait la méfiance.

Y a-t-il quelque chose à votre service? dit-elle d'une voix tremblante.

—Oui, la mère; je voudrais vous parler, un moment, en particulier.

—Alors, passez par ici, dit-elle, en ouvrant une porte qui donnait dans un petit appartement généralement nommé dans les campagnes bas côté. Si la première pièce était dans un état de délabrement complet, la seconde ne lui cédait en rien; le plancher en était si mauvais qu'avant d'y entrer notre héros le sonda plusieurs fois avec son pied; il s'appuya sur une vieille barrique défoncée, qui était dans un coin, et fixant sa compagne d'un air résolu:—Je voudrais savoir si je réussirai dans une grande entreprise que je suis sur le point de commencer.

—Vous allez être satisfait, répondit-elle, en tirant de sa poche un vieux jeu de cartes espagnoles qu'elle étala avec orgueil. Après les avoir fait couper trois fois elle les parcourut lentement, en divisa quelques-unes qu'elle garda dans ses mains:

—Vous êtes marié? dit-elle.

—Oui.

—Vous avez des enfants? Voyons, un, deux: attendez que je compte.

—Je n'ai qu'une fille.

—Oui, c'est justement cela.

—Permettez-moi, la mère, de vous prier d'en venir au fait immédiatement, dit notre héros, que ce préambule commençait à ennuyer fort.

—J'y viens. Vous cherchez fortune, dit-elle, en regardant l'habit râpé de son interrogateur impatient.

—Oui; mais pouvez-vous me dire par quels moyens je cherche à y parvenir?

—Tous les moyens vous sont indifférents, dit la vieille, pourvu que vous réussissiez.

—Elle a raison, se dit-il tout bas: Y parviendrai-je?

—Oui; si vous avez du cœur, de l'énergie et de la force.

—S'il ne faut que cela, mon coup est sûr. Tenez, voilà pour vos peines, dit-il, en lui donnant une pièce de monnaie. Je vous remercie; adieu. Elle est sorcière, pensa-t-il, et il reprit sa route.

—Du courage, de la force et de l'énergie, dit le héros, se parlant à lui-même, si vous en avez? m'a-t-elle dit, si j'en ai! Les ombres des cinq cents sauvages massacrés près de la grande caverne du cap au Corbeau pourront aller lui dire bientôt si j'en manque.

Amand hâta le pas afin de se rendre à un joli bosquet situé à une lieue de là, près d'une petite rivière, où il se proposait de se reposer quelques instants. Il était près de huit heures et demie lorsqu'il y parvint; il prit deux ou trois morceaux de planches, étendus çà et là, aux environs d'un vieux moulin à scie, s'en fit un siège et, s'étant jeté sur le côté, il tira de la poche de son gilet un morceau de pain qu'il se mit à manger de bon appétit. Lorsqu'il fut remis de sa fatigue il continua sa route aussi vite que les chemins le lui permirent dans le dessein d'arriver, avant le soleil couchant, chez un de ses oncles qui demeurait à Saint-Thomas, à sept lieues de là. Il pouvait être sept heures du soir lorsqu'il aperçut la fumée du toit hospitalier de Joseph Amand; cette vue le fit sourire, car il avait faim. Bonjour, mon oncle, dit-il, à un vieillard frais et rosé qui fumait sa pipe assis sur le seuil de la porte.

—Tiens, c'est toi, Charles, rentre mon garçon; tu es le bienvenu; tu arrives à propos ce soir; les jeunes gens me présentent une grosse gerbe et nous allons avoir un divertissement; tu ne seras pas de trop. D'où viens-tu?

—De la ville, mon oncle.

—Ah! Je suppose que tu es encore dans tes belles entreprises. Le mécontentement se peignit sur le visage d'Amand, le vieillard s'en étant aperçu ajouta: Allons, n'en parlons plus; puisque ça te fait de la peine. Je suis sûr que t'es fatigué, viens prendre un coup. Ils avaient à peine fini leurs verres qu'ils entendirent les chants des habitants qui revenaient du travail après avoir terminé la moisson du bon homme. Suivant le cérémonial d'usage, le vieillard fut s'asseoir au fond de la chambre dans un grand fauteuil placé pour l'occasion, et attendit d'un air joyeux et content l'arrivée de ses enfants et de ses petits-fils qui ne tardèrent pas à rentrer, en foule, précédés de l'aîné de la famille qui tenait d'une main un faisceau de superbes tiges de blé chargées de leurs épis et entourées d'une variété de boucles de ruban; et de l'autre côté, une carafe et un verre. Il s'avança jusqu'au siège du maître de la maison, lui présenta la gerbe, en lui souhaitant, chaque année de sa vie, une récolte aussi abondante; après quoi, il versa à boire à la compagnie. Le vieillard le remercia d'une voix émue, et avala d'un seul trait le verre qui lui était présenté. Le maître des cérémonies versa alors à boire, à la ronde, à toute la compagnie qui passa ensuite dans la pièce voisine, où un souper, composé de mouton, de laitage et de crêpes au sucre, était préparé. Si le Rapin qui imagina de faire dire à un gros Anglais, au pauvre qui lui dit qu'il n'a pas mangé depuis la veille: «Goddam, le coquin, il être bien heureux d'avoir faim», avait vu ces bonnes gens manger, il aurait assurément transporté son milord goutteux et envieux dans la salle du festin, et lui aurait fait dire au pluriel: «Goddam, les coquins, ils être bien heureux d'avoir faim.» Pour me servir de l'expression du vieillard qui présidait à la fête: ils pouvaient manger les pauvres gens; ils ne volaient pas leur nourriture. Le repas fini, la carafe d'eau-de-vie commença à circuler, et le jeune homme qui avait présenté la gerbe demanda à son père de leur chanter une chanson.

—Assurément qu'oui, mes enfants; je ne vous refuserai pas cela aujourd'hui, et je vais vous en chanter une drôle aussi. Et le vieillard commença aussitôt la chanson suivante:

Il y a pas sept ans que je suis parti
De la Nouvelle-France;
La nouvelle m'est arrivée,
    Tra la la la,
Que ma maîtresse était fiancée.

J'ai pris mes bottes et mes éperons,
Et ma cavale par la bride,
Chez ma maîtresse je m'en suis allé,
    Tra la la la.
Pour voir si elle était fiancée.

De tant loin qu'elle me vit venir
Son petit cœur soupire;
—Qu'avez-vous donc belle à tant soupirer,
    Tra la la la,
Puisque vous êtes fiancée?

—Oui, fiancée je le suis,
Maudit soit la journée:
C'est dimanche mon premier ban
    Tra la la la,
Venez-y mettre empêchement.

Le premier dimanche du mois
Le curé monte en chaire:
—Écoutez-moi, petits et grands,
    Tra la la la,
Je vais vous publier un ban.

Le beau galant qui était là
S'approche de la chaire.
—Ah! monsieur le curé, ne publiez pas ce ban,
    Tra la la la,
Je viens y mettre empêchement.

Il y a sept ans que je l'aimais,
Je l'aime bien encore.
—S'il y a sept ans que vous l'aimez,
    Tra la la la.
Il est bien juste que vous l'ayez.

Lorsque le vieillard eut terminé sa chanson, tous ses hôtes burent à sa santé. Il commençait à être tard et les jeunes filles désiraient beaucoup commencer la danse; mais aucune d'elles ne savait comment s'y prendre pour faire sortir les hommes de table. Une des petites-filles du bon homme s'en chargea:—Grand-papa, dit-elle, veux-tu que je te chante une chanson, aussi, moi?

—Sans doute, ma p'tite Élise; voyons voir ce que tu vas nous chanter. Elle commença aussitôt le bon curé de Béranger, et arrivé à ce couplet:

Et le soir, lorsque dans la plaine
Le hasard vous rassemblera,
Dansez gaîment sous un vieux chêne,
Et le bon Dieu vous bénira.

—N'est-ce pas, grand-papa, dit-elle, qu'on peut en faire autant; c'est l'bon curé qui l'dit.

—Oui, oui, mes enfants. Dites, vous autres les voisins, que ça n'a pas d'esprit, c't enfant-là. Viens m'embrasser, Élise.

Aussitôt que les jeunes gens furent retirés dans l'appartement voisin pour se livrer à la danse, ceux qui restaient des convives s'approchèrent de la cheminée et une conversation animée s'engagea entre eux.

CHAPITRE NEUVIÈME

L'homme de Labrador

(Légende canadienne)

Avaunt, and quit my sight! let the earth hide thee!
Thy bones are marrowless, thy blood is cold,
Thou hast no speculation in those eyes,
Which thou dost glare with.
.......................................
What man dare, I dare:
Approach thou like the rugged Russian bear,
The arm'd rhinoceros, or Hyrcanian tyger,
Take any shape but that, and my firm nerves
Shall never tremble: or be alive again,
And dare me to the desert with thy sword;
If trembling I inhibit, then protest me
The baby of a girl. Hence, terrible shadow!
Unreal mock'ry hence!

SHAKESPEARE.

Parmi les nombreux personnages groupés autour de l'âtre brûlant de l'immense cheminée, était un vieillard qui paraissait accablé sous le poids des ans. Assis sur un banc très bas, il tenait un bâton à deux mains, sur lequel il appuyait sa tête chauve. Il n'était nullement nécessaire d'avoir remarqué la besace, près de lui, pour le classer parmi les mendiants. Autant qu'il était possible d'en juger dans cette attitude, cet homme devait être de la plus haute stature. Le maître du logis l'avait vainement sollicité de prendre place parmi les convives; il n'avait répondu à ses vives sollicitations que par un sourire amer et en montrant du doigt sa besace. C'est un homme qui fait quelques grandes pénitences, avait dit l'hôte, en rentrant dans la chambre à souper, car malgré mes offres, il n'a voulu manger que du pain. C'était donc avec un certain respect que l'on regardait ce vieillard qui semblait absorbé dans ses pensées. La conversation s'engagea néanmoins, et Amand eut soin de la faire tourner sur son sujet favori. Oui, messieurs, s'écria-t-il, le génie et surtout les livres n'ont pas été donnés à l'homme inutilement! avec les livres on peut évoquer les esprits de l'autre monde; le diable même. Quelques incrédules secouèrent la tête, et le vieillard appuya fortement la sienne sur son bâton.

—Moi-même, reprit Amand, il y a environ six mois, j'ai vu le diable sous la forme d'un cochon.

Le mendiant fit un mouvement d'impatience et regarda tous les assistants.

—C'était donc un cochon, s'écria un jeune clerc notaire, bel esprit du lieu.

Le vieillard se redressa sur son banc, et l'indignation la plus marquée parut sur ses traits sévères.

—Allons, monsieur Amand, dit le jeune clerc notaire, il ne faudrait jamais avoir mis le nez dans la science pour ne pas savoir que toutes ces histoires d'apparitions ne sont que des contes que les grands-mères inventent pour endormir leurs petits-enfants.

Ici, le mendiant ne put se contenir davantage:

—Et moi, monsieur, je vous dis qu'il y a des apparitions, des apparitions terribles, et j'ai lieu d'y croire, ajouta-t-il, en pressant fortement ses deux mains sur sa poitrine.

—À votre âge, père, les nerfs sont faibles, les facultés affaiblies, le manque d'éducation, que sais-je, répliqua l'érudit.

—À votre âge! à votre âge! répéta le mendiant, ils n'ont que ce mot dans la bouche. Mais, monsieur le notaire, à votre âge, moi, j'étais un homme; oui, un homme. Regardez, dit-il, en se levant avec peine à l'aide de son bâton; regardez, avec dédain même, si c'est votre bon plaisir, ce visage étique, ces yeux éteints, ces bras décharnés, tout ce corps amaigri; eh bien, monsieur, à votre âge, des muscles d'acier faisaient mouvoir ce corps qui n'est plus aujourd'hui qu'un spectre ambulant. Quel homme osait alors, continua le vieillard, avec énergie, se mesurer avec Rodrigue, surnommé Bras-de-fer? et quant à l'éducation, sans avoir mis, aussi souvent que vous, le nez dans la science, j'en avais assez pour exercer une profession honorable, si mes passions ne m'eussent aveuglé; eh bien, monsieur, à vingt-cinq ans une vision terrible, et il y a de cela soixante ans passés, m'a mis dans l'état de marasme où vous me voyez. Mais, mon Dieu, s'écria le vieillard, en levant vers le ciel ses deux mains décharnées: si vous m'avez permis de traîner une si longue existence, c'est que votre justice n'était pas satisfaite! je n'avais pas expié mes crimes horribles! Qu'ils puissent enfin s'effacer, et je croirai ma pénitence trop courte!

Le vieillard, épuisé par cet effort, se laissa tomber sur son siège, et des larmes coulèrent le long de ses joues étiques.

—Écoutez, père, dit l'hôte, je suis certain que monsieur n'a pas eu intention de vous faire de la peine.

—Non, certainement, dit le jeune clerc, en tendant la main au vieillard, pardonnez-moi; ce n'était qu'un badinage.

—Comment ne vous pardonnerais-je pas, dit le mendiant, moi qui ai tant besoin d'indulgence.

—Pour preuve de notre réconciliation, dit le jeune homme, racontez-nous, s'il vous plaît, votre histoire.

—J'y consens, dit le vieillard, puisque la morale qu'elle renferme peut vous être utile, et il commença ainsi son récit:

—À vingt ans j'étais un cloaque de tous les vices réunis: querelleur, batailleur, ivrogne, débauché, jureur et blasphémateur infâme. Mon père, après avoir tout tenté pour me corriger, me maudit, et mourut ensuite de chagrin. Me trouvant sans ressources, après avoir dissipé mon patrimoine, je fus trop heureux de trouver du service comme simple engagé de la compagnie de Labrador. C'était au printemps de l'année 17—, il pouvait être environ midi, nous descendions dans la goélette La Catherine, par une jolie brise; j'étais assis sur la lisse du gaillard d'arrière, lorsque le capitaine assembla l'équipage et lui dit: ah ça, enfants, nous serons, sur les quatre heures, au poste du diable; qui est celui d'entre vous qui y restera? Tous les regards se tournèrent vers moi, et tous s'écrièrent unanimement: ce sera Rodrigue Bras-de-fer. Je vis que c'était concerté; je serrai les dents avec tant de force que je coupai en deux le manche d'acier de mon calumet, et frappant avec force sur la lisse où j'étais assis, je répondis dans un accès de rage: oui, mes mille tonnerres, oui, ce sera moi; car vous seriez trop lâches pour en faire autant; je ne crains ni Dieu, ni diable, et quand Satan y viendrait je n'en aurais pas peur. Bravo! s'écrièrent-ils tous. Huzza! pour Rodrigue. Je voulus rire à ce compliment; mais mon ris ne fut qu'une grimace affreuse, et mes dents s'entrechoquèrent comme dans un violent accès de fièvre. Chacun alors m'offrit un coup, et nous passâmes l'après-midi à boire. Ce poste de peu de conséquence était toujours gardé, pendant trois mois, par un seul homme qui y faisait la chasse et la pêche, et quelque petit trafic avec les sauvages. C'était la terreur de tous les engagés, et tous ceux qui y étaient restés, avaient raconté des choses étranges de cette retraite solitaire; de là, son nom de poste du diable—en sorte que depuis plusieurs années on était convenu de tirer au sort pour celui qui devait l'habiter. Les autres engagés qui connaissaient mon orgueil savaient bien qu'en me nommant unanimement, la honte m'empêcherait de refuser, et par là, ils s'exemptaient d'y rester eux-mêmes, et se débarrassaient d'un compagnon brutal, qu'ils redoutaient tous.

Vers les quatre heures, nous étions vis-à-vis le poste dont le nom me fait encore frémir, après un laps de soixante ans, et ce ne fut pas sans une grande émotion que j'entendis le capitaine donner l'ordre de préparer la chaloupe. Quatre de mes compagnons me mirent à terre avec mon coffre, mes provisions et une petite pacotille pour échanger avec les sauvages, et s'éloignèrent aussitôt de ce lieu maudit. Bon courage! bon succès! s'écrièrent-ils, d'un air moqueur, une fois éloignés du rivage. Que le diable vous emporte tous mes!... que j'accompagnai d'un juron épouvantable. Bon, me cria Joseph Pelchat, à qui j'avais cassé deux côtes, six mois auparavant; bon, ton ami le diable te rendra plus tôt visite qu'à nous. Rappelle-toi ce que tu as dit. Ces paroles me firent mal. Tu fais le drôle, Pelchat, lui criais-je; mais suis bien mon conseil, fais-toi tanner la peau par les sauvages; car si tu me tombes sous la patte dans trois mois, je te jure par... (autre exécrable juron) qu'il ne t'en restera pas assez sur ta maudite carcasse pour raccommoder mes souliers. Et quant à toi, me répondit Pelchat, le diable n'en laissera pas assez sur la tienne pour en faire la babiche. Ma rage était à son comble! Je saisis un caillou, que je lançai avec tant de force et d'adresse, malgré l'éloignement de la terre, qu'il frappa à la tête le malheureux Pelchat et l'étendit, sans connaissance, dans la chaloupe. Il l'a tué! s'écrièrent ses trois autres compagnons, un seul lui portant secours tandis que les deux autres faisaient force de rames pour aborder la goélette. Je crus, en effet, l'avoir tué, et je ne cherchai qu'à me cacher dans le bois, si la chaloupe revenait à terre; mais une demi-heure après, qui me parut un siècle, je vis la goélette mettre toutes ses voiles et disparaître. Pelchat n'en mourut pourtant pas subitement, il languit pendant trois années, et rendit le dernier soupir en pardonnant à son meurtrier. Puisse Dieu me pardonner, au jour du jugement, comme ce bon jeune homme le fit alors.

Un peu rassuré, par le départ de la goélette, sur les suites de ma brutalité; car je réfléchissais que si j'eusse tué ou blessé Pelchat mortellement, on serait venu me saisir, je m'acheminai vers ma nouvelle demeure. C'était une cabane d'environ vingt pieds carrés, sans autre lumière qu'un carreau de vitre au sud-ouest; deux petits tambours y étaient adossés, en sorte que cette cabane avait trois portes. Quinze lits, ou plutôt grabats, étaient rangés autour de la pièce principale. Je m'abstiendrai de vous donner une description du reste; ça n'a aucun rapport avec mon histoire.

J'avais bu beaucoup d'eau-de-vie pendant la journée, et je continuai à boire pour m'étourdir sur ma triste situation; en effet, j'étais seul sur une plage éloignée de toute habitation; seul avec ma conscience! et, Dieu, quelle conscience! je sentais le bras puissant de ce même Dieu, que j'avais bravé et blasphémé tant de fois, s'appesantir sur moi; j'avais un poids énorme sur la poitrine. Les seules créatures vivantes, compagnons de ma sollicitude, étaient deux énormes chiens de Terre-Neuve: à peu près aussi féroces que leur maître. On m'avait laissé ces chiens pour faire la chasse aux ours rouges, très communs dans cet endroit.

Il pouvait être neuf heures du soir. J'avais soupé, je fumais ma pipe près de mon feu, et mes deux chiens dormaient à mes côtés; la nuit était sombre et silencieuse, lorsque, tout à coup, j'entendis un hurlement si aigre, si perçant, que mes cheveux se hérissèrent. Ce n'était pas le hurlement du chien ni celui plus affreux du loup; c'était quelque chose de satanique. Mes deux chiens y répondirent par des cris de douleur, comme si on leur eût brisé les os. J'hésitai; mais l'orgueil l'emportant, je sortis armé de mon fusil chargé à trois balles; mes deux chiens, si féroces, ne me suivirent qu'en tremblant. Tout était cependant retombé dans le silence et je me préparais déjà à rentrer lorsque je vis sortir du bois un homme suivi d'un énorme chien noir; cet homme était au-dessus de la moyenne taille et portait un chapeau immense, que je ne pourrais comparer qu'à une meule de moulin, et qui lui cachait entièrement le visage. Je l'appelai, je lui criai de s'arrêter; mais il passa, ou plutôt coula comme une ombre, et lui et son chien s'engloutirent dans le fleuve. Mes chiens tremblant de tous leurs membres s'étaient pressés contre moi et semblaient me demander protection.

Je rentrai dans ma cabane, saisi d'une frayeur mortelle; je fermai et barricadai mes trois portes avec ce que je pus me procurer de meubles; et ensuite mon premier mouvement fut de prier ce Dieu que j'avais tant offensé et lui demander pardon de mes crimes: mais l'orgueil l'emporta, et repoussant ce mouvement de la grâce, je me couchai, tout habillé, dans le douzième lit, et mes deux chiens se placèrent à mes côtés. J'y étais depuis, environ, une demi-heure, lorsque j'entendis gratter sur ma cabane comme si des milliers de chats, ou autres animaux, s'y fussent cramponnés avec leurs griffes; en effet je vis descendre dans ma cheminée, et remonter avec une rapidité étonnante, une quantité innombrable de petits hommes hauts d'environ deux pieds; leurs têtes ressemblaient à celles des singes et étaient armées de longues cornes. Après m'avoir regardé, un instant, avec une expression maligne, ils remontaient la cheminée avec la vitesse de l'éclair, en jetant des éclats de rires diaboliques. Mon âme était si endurcie que ce terrible spectacle, loin de me faire rentrer en moi-même, me jeta dans un tel accès de rage que je mordais mes chiens pour les exciter, et que saisissant mon fusil je l'armai et tirai avec force la détente, sans réussir pourtant à faire partir le coup. Je faisais des efforts inutiles pour me lever, saisir un harpon et tomber sur les diablotins, lorsqu'un hurlement plus horrible que le premier me fixa à ma place. Les petits êtres disparurent, il se fit un grand silence, et j'entendis frapper deux coups à ma première porte: un troisième coup se fit entendre, et la porte, malgré mes précautions, s'ouvrit avec un fracas épouvantable. Une sueur froide coula sur tous mes membres, et pour la première fois depuis dix ans, je priai, je suppliai Dieu d'avoir pitié de moi. Un second hurlement m'annonça que mon ennemi se préparait à franchir la seconde porte, et au troisième coup, elle s'ouvrit comme la première, avec le même fracas. Ô mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je, sauvez-moi! sauvez-moi! Et la voix de Dieu grondait à mes oreilles, comme un tonnerre, et me répondait: non, malheureux, tu périras. Cependant un troisième hurlement se fit entendre et tout rentra dans le silence; ce silence dura une dizaine de minutes. Mon cœur battait à coups redoublés; il me semblait que ma tête s'ouvrait et que ma cervelle s'en échappait goutte à goutte; mes membres se crispaient et lorsqu'au troisième coup la porte vola en éclats sur mon plancher, je restai comme anéanti. L'être fantastique que j'avais vu passer entra alors avec son chien et ils se placèrent vis-à-vis de la cheminée. Un reste de flamme qui y brillait s'éteignit aussitôt et je demeurai dans une obscurité parfaite.

Ce fut alors que je priai avec ardeur et fis vœu à la bonne sainte Anne que, si elle me délivrait, j'irais de porte en porte, mendiant mon pain le reste de mes jours. Je fus distrait de ma prière par une lumière soudaine; le spectre s'était tourné de mon côté, avait relevé son immense chapeau, et deux yeux énormes, brillants comme des flambeaux, éclairèrent cette scène d'horreur. Ce fut alors que je pus contempler cette figure satanique: un nez lui couvrait la lèvre supérieure, quoique son immense bouche s'étendît d'une oreille à l'autre, lesquelles oreilles lui tombaient sur les épaules comme celles d'un lévrier. Deux rangées de dents noires comme du fer et sortant presque horizontalement de sa bouche se choquaient avec un fracas horrible. Il porta son regard farouche de tous côtés et, s'avançant lentement, il promena sa main décharnée et armée de griffes sur toute l'étendue du premier lit; du premier lit il passa au second, et ainsi de suite jusqu'au onzième, où il s'arrêta quelque temps. Et moi, malheureux! je calculais, pendant ce temps-là, combien de lits me séparaient de sa griffe infernale. Je ne priais plus; je n'en avais pas la force; ma langue desséchée était collée à mon palais et les battements de mon cœur, que la crainte me faisait supprimer, interrompaient seuls le silence qui régnait, autour de moi, dans cette nuit funeste. Je lui vis étendre la main sur moi; alors, rassemblant toutes mes forces, et par un mouvement convulsif, je me trouvai debout, et face à face avec le fantôme dont l'haleine enflammée me brûlait le visage. Fantôme! lui criais-je, si tu es de la part de Dieu, demeure, mais si tu viens de la part du diable je t'adjure, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de t'éloigner de ces lieux. Satan, car c'était lui, messieurs, je ne puis en douter, jeta un cri affreux, et son chien, un hurlement qui fit trembler ma cabane comme l'aurait fait une secousse de tremblement de terre. Tout disparut alors, et les trois portes se refermèrent avec un fracas horrible. Je retombai sur mon grabat, mes deux chiens m'étourdirent de leurs aboiements pendant une partie de la nuit, et ne pouvant enfin résister à tant d'émotions cruelles, je perdis connaissance. Je ne sais combien dura cet état de syncope; mais lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais étendu sur le plancher, me mourant de faim et de soif. Mes deux chiens avaient aussi beaucoup souffert; car ils avaient mangé mes souliers, mes raquettes et tout ce qu'il y avait de cuir dans la cabane. Ce fut avec beaucoup de peine que je me remis assez de ce terrible choc pour me traîner hors de mon logis, et lorsque mes compagnons revinrent, au bout de trois mois, ils eurent de la peine à me reconnaître: j'étais ce spectre vivant que vous voyez devant vous.

—Mais, mon vieux, dit l'incorrigible clerc notaire.

—Mais... mais... que... te serre.... dit le colérique vieillard, en relevant sa besace; et malgré les instances du maître il s'éloigna en grommelant.

—Eh bien, monsieur le notaire, dit Amand d'un air de triomphe, qu'avez-vous à répondre, maintenant?

—Il me semble, dit l'étudiant, esprit fort, que le mendiant nous en a assez dit pour expliquer la vision d'une manière très naturelle; il était ivrogne d'habitude, il avait beaucoup bu ce jour-là; sa conscience lui reprochait un meurtre atroce. Il eut un affreux cauchemar, suivi d'une fièvre au cerveau causée par l'irritation du système nerveux et... et...

—Et c'est ce qui fait que votre fille est muette, dit Amand impatienté.

CHAPITRE DIXIÈME

La caverne du cap au Corbeau

Quels sont ces monts hardis, ces roches inconnues,
Leur pied se perd sous l'onde et leur front dans les nues.

CASIMIR DELAVIGNE.

Au milieu s'élevait un rocher d'où tombait, goutte à goutte, une eau noirâtre, et le bruit faible et sourd des gouttes qui tombaient était le seul bruit qu'on entendît.

LAMENNAIS.

Le rusé Dousterswivel de Sir Walter Scott cherchait ses trésors dans les ruines des monastères; mais notre héros avait des idées toutes différentes: c'était sur les rives des lacs, dans les cavernes les plus sombres et au fond de la mer, où se portaient toutes ses espérances. Sans avoir lu les ouvrages de M. Galland et de M. Petit de Lacroix, son imagination transformait en palais de porphyre, à créneaux d'or, la demeure des reptiles les plus immondes. Un serpent était pour lui le génie qui gardait un trésor enfoui. Arrivé chez lui, tout fut bientôt préparé, et dès le lendemain il devait traverser le fleuve pour se rendre à la caverne du cap au Corbeau. Celui qui l'eût vu la veille de son départ se promener, à grand pas, près de sa demeure, aurait pu s'écrier avec le poète:

Ah qui plaindra jamais cet ennui dévorant,
Les extases d'espoir, les fureurs solitaires,
D'un grand homme ignoré qui lui seul se comprend.

CASIMIR DELAVIGNE.

Il l'avait conçu, lui, cette idée, avant le poète, et que de consolations ne lui donnait-elle pas au milieu d'un monde railleur et méprisant. La nécessité, le malheur l'avaient rendu morose. Il répondait un jour, avec une amère ironie, à un sarcasme qui lui était adressé: «Continuez, continuez, le mépris vaut mieux que la pitié au malheur qu'on ne soulage pas.» Sheridan Knowles sentait-il, comme lui, la force de cette vérité lorsqu'il a fait dire à saint Pierre:

Nay cuff again, that they may fall the heaven
Satisfied that he who does brain thee, Poverty,
Does thee a thousand times the good he does the ill.

The Wife.

Quelles pouvaient être les pensées qui l'occupaient dans ce moment? Il songeait à son élévation future; car il n'avait plus un doute. Tout dépendait de lui seul maintenant! Il y avait près d'une heure qu'il était enseveli dans ses rêveries, lorsqu'un homme sortit, tout à coup, du bois qui entourait sa chaumière et lui frappa sur l'épaule. Le nouvel arrivé était d'une taille médiocre, mais assez bien proportionnée; sa figure ouverte annonçait une assurance ferme en ses propres forces, son visage n'avait rien de repoussant, mais sa bouche était loin de l'embellir. Le dix-neuvième siècle est convenu d'appeler monstre tout ce qui est extraordinaire, et les écrivains de ce siècle fécond se servent toujours du mot type; or cette bouche était une bouche monstre: le type de toutes les bouches monstres. Ceux qui en doutent peuvent en voir la dimension au presbytère de Saint-Jean-Port-Joli; car moyennant un minot de pois, il a consenti à la laisser mesurer, au compas, et le rayon en est encore marqué sur la porte. Passons à ses qualités intellectuelles: il savait à peine lire: ce qui ne l'empêchait pas d'avoir la modestie de se croire un homme des plus scientifiques et de trancher toutes les questions qu'on lui présentait, sans difficulté. Amand seul avait su lui en imposer; parce qu'il savait des mots plus longs et plus difficiles à prononcer que lui. Notre héros s'était trouvé dans la nécessité de lui confier son secret; car ne pouvant conduire une chaloupe, il lui fallait quelqu'un pour le traverser à la côte nord-ouest du fleuve. Il lui avait donc expliqué le but de son voyage à la capitale, et lui avait fait promettre de l'accompagner à son retour.

—Eh bien, Amand, dit-il, en l'abordant, as-tu tout ce qu'il te faut?

—Chut, Capistrau, parle plus bas; je ne t'ai pas vu dans le bois; d'autres pourraient bien nous entendre à notre insu. Rentrons.

—Partons-nous demain?

—Sans doute; où est la chaloupe?

—Je l'ai laissée dans l'anse, prête à faire voile quand tu voudras.

—Allons, c'est bien, demain, à la marée montante, si le vent est bon.

—Dans ce cas-là, dit le Capistrau, je vais me jeter sur ton lit, car je suis fatigué.

—Moi aussi, dit Amand; j'ai fait sept lieues aujourd'hui.

Sans aucun autre préparatif, les amis se jetèrent sur le mauvais grabat, et le sommeil ne tarda pas à clore leurs paupières.

Le lendemain, vers les six heures du matin, deux hommes étaient occupés à mettre une embarcation à l'eau, dans l'anse aux Pierre-Jean, et une demi-heure après, la chaloupe, couverte de toutes ses voiles, filait huit nœuds à l'heure vers la côte du nord. Vers une heure, nos deux aventuriers distinguèrent, près de la baie Saint-Paul, le cap au Corbeau. Ce cap a quelque chose de majestueux et de lugubre. À quelque distance on le prendrait pour un de ces immenses tombeaux jetés au milieu des déserts de l'Égypte par la folle vanité de quelque chétif mortel. Une nuée d'oiseaux, enfants des tempêtes, voltigent, continuellement, autour de son front couronné de sapins et semblent, par leur croassement sinistre, entonner le glas funèbre de quelque mourant. Le fleuve s'engloutit avec fracas dans sa base en forme de caverne, où la voix de l'homme n'a jamais retenti. Or, c'était dans cette caverne qu'Amand voulait pénétrer. Il aurait bien voulu porter immédiatement vers cet endroit; mais son compagnon, plus prudent, s'efforça de l'en dissuader, en lui persuadant qu'ils feraient mieux de mettre à terre le long de la côte, et de se rendre à pied jusqu'à la caverne pour la visiter avant la nuit. Il lui raconta, en outre, plusieurs vieilles légendes touchant certains vaisseaux qui, conduits par des ilotes imprudents, s'étaient engouffrés, à pleine voile, sous son immense voûte, et n'avaient jamais reparu. Amand était si confiant dans les précieux talismans qu'il portait sur lu qu'il ne voulait rien entendre; mais il fut obligé de céder son compagnon qui était pour le moins aussi entêté que lu et qui s'obstinait à faire route vers la côte voisine. Trois quarts d'heures après, ils abattaient leurs voiles et jetaient l'ancre à deux brasses sur un bon fond de sable. Aussitôt que notre héros impatient eut mis pied à terre, il s'achemina immédiatement vers le cap qui pouvait être à une demi-lieue de distance. Capistrau, après avoir mis tout en ordre dans la chaloupe, hâta le pas pour le rejoindre, si bien qu'ils arrivèrent ensemble, après dix minutes de marche, au lieu tant désiré. Il était impossible de parvenir à la caverne, de ce côté, sans monter à une hauteur de quatre cents pieds par un sentier rude et tortueux tracé sur le flanc de la montagne par les voyageurs curieux qui visitent souvent cette curiosité naturelle. Après bien des peines et des sueurs, nos deux aventuriers parvinrent au sommet, presque exténués; mais l'épuisement physique ne fut rien comparé à la consternation qui s'empara du cœur de notre héros lorsqu'il découvrit qu'il était impossible d'arriver à l'ouverture autrement que par le fleuve et qu'il vit le courant impétueux qui, semblable à une chute, s'y précipitait avec fracas. Il jeta un regard douloureux sur son compagnon et soupira en se croisant les bras. Capistrau prit la parole:—Tiens, Amand, dit-il, tu dois être persuadé qu'il est impossible de rentrer là-dedans; quant à moi je n'y ai jamais eu de confiance; crois-m'en, nous ferons mieux de chercher ailleurs, aussi bien, je me rappelle d'avoir entendu dire à mon grand-père qu'un seigneur qui passait pour très riche était mort dans cette paroisse et que, malgré toutes les recherches qu'on a pu faire, on n'a jamais trouvé un sol chez lui; et beaucoup de personnes ont dit qu'il avait coutume d'enterrer son argent dans le bois qui avoisinait son domaine. Si tu veux m'en croire nous allons nous rendre aux maisons pour nous reposer, en attendant la nuit, et vers minuit nous irons faire une recherche. Pour que personne ne se doute de nous, nous dirons que nous voulons coucher dans la chaloupe où nous retournerons après la veillée.

—C'est bon, je le veux bien; car je te dirai la vérité, je crois que l'embarras ne serait pas de rentrer dans ce trou-là, mais plutôt d'en sortir, dit notre héros, qui avait toujours eu la vue attachée sur le gouffre pendant le discours de son compagnon. Ils commencèrent à descendre, aussitôt, le flanc de la montagne et dirigèrent leurs pas vers les maisons situées sur le haut des coteaux voisins.

Leur préoccupation et une touffe de saules les avaient empêchés de distinguer deux jeunes étudiants étendus sur l'herbe près de là. Aussitôt qu'ils furent éloignés, l'un d'eux dit à l'autre:—Que le diable m'emporte, Théodore, je crois que ces deux corps-là cherchent des trésors: si tu veux dire comme moi, nous allons leur en faire trouver un, ce soir?

—Comment?

—Ne dis rien, promets-moi seulement de faire tout ce que je voudrai, et tu verras comme nous allons rire.

—Allons, je le veux bien; explique-moi ce que nous allons faire?

—Écoute, il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse, savoir: s'ils vont se servir d'une chandelle dite magique. S'ils le font, la seule difficulté serait de la faire éteindre à l'endroit propice. Je crois que j'en viendrai à bout avec ma canne à air. Suis-moi, nous allons aller les sonder un peu, après quoi, nous préparerons ce qui est nécessaire. Une bonne chose c'est que nous savons où doit se faire la cérémonie,—allons, viens. Et les deux étudiants suivirent de loin les traces de notre héros, et arrivèrent chez eux, quelques minutes après lui. Tous leurs efforts furent inutiles pour tirer, comme ils le disaient, les vers du nez des deux magiciens. Ils résolurent néanmoins d'essayer à tout risque, et se séparèrent pour faire les apprêts nécessaires.

Vers les neuf heures du soir, comme ils en étaient convenus, les deux étrangers se retirèrent, sous prétexte de garder leur chaloupe pendant la nuit; Charles, surtout, attendait avec impatience. Enfin, l'heure arriva, et ils s'acheminèrent vers le bosquet. Tirer un briquet et allumer la chandelle fut l'affaire d'un moment, et ils commencèrent tous deux une marche lente et majestueuse. Après plusieurs détours, ils arrivèrent près de l'endroit où étaient cachés les deux jeunes gens. Adolphe tira, aussitôt, son coup, l'air passa près du visage d'Amand, mais n'éteignit pas la lumière. Ce dernier tressaillit:—Bonne place, dit-il, à son compagnon: cherchons. Un second coup de la canne eut plus d'effet, ils se trouvèrent dans les ténèbres. Le héros eut immédiatement recours, de nouveau, au briquet, alluma une autre chandelle et se mit aussitôt en besogne. Qui pourrait peindre sa joie lorsque d'un coup de sa bêche il frappa le haut d'un baril; il ne put prononcer que ces mots:—Capistrau, notre fortune est faite: travaillons, mon garçon. Ils le tirèrent avec peine, et regagnèrent, en grande hâte, l'embarcation. Le précieux fardeau n'y fut pas plutôt déposé qu'Amand, armé d'une hache, en fit sauter le couvert. Il resta stupéfait et laissa tomber l'instrument; quant à son compagnon, qui avait lus de sang-froid, il se hâta de faire sauter le contenu et le contenant par-dessus le bord.

Ah! les mauvais plaisants!

CHAPITRE ONZIÈME

La tempête

O'er the glad waters of the dark blue sea
Our thoughts as boundless and out souls as free,
Oh! who can tell, not thou luxurious slave
Whose souls would sicken o'er the heaving wave.

BYRON.

Sur l'océan, sur l'océan.

Le Pirate.

Le vent soufflait avec violence du nord-est, et la mer était houleuse dans le golfe Saint-Laurent; tous les vaisseaux qui avaient pu se réfugier dans quelque havre y étaient à l'abri. Deux goélettes seules louvoyaient, avec toutes leurs voiles hautes: la Sirène et le King Fisher; c'est que, voyez-vous, cette dernière avait de bonnes raisons, à elle connues, pour donner la chasse à l'autre, et la Sirène croyait qu'il était fort de ses intérêts de s'exempter de la visite de la première. Or, la Sirène était à une demi-lieue, à peu près, de la côte du Nord lorsque le capitaine qui se tenait près du timonier s'écria, de toute la force de sa voix: «About ship boys—hardlee—Tacks and sheets—Main sail haul—let go and haul» et la goélette, vive comme un poisson volant, décrivait un demi-cercle avec une telle rapidité qu'elle présenta toute sa quille hors de l'eau. Dès qu'elle se fut redressée sur elle-même et reprit son élan, le capitaine regarda l'autre en murmurant entre ses dents: Tu ne passeras pas au vent à ce coup-ci, ma mignonne, et puis à l'autre bordée il fera noir; ainsi, adieu mademoiselle, votre serviteur; pas pour ce coup-ci, s'il vous plaît.

La Sirène était commandée par le capitaine Clenricard, véritable type de la pensée de l'auteur du Corsaire:

He knew himself a villain—but he deemd
The rest no better than the thing he seem'd.

BYRON.

Il était d'une haute stature, et avait quelque chose de repoussant et de féroce dans les traits; ses immenses sourcils croisés, au-dessus de son nez aquilin, le faisaient paraître comme constamment occupé d'une arrière-pensée. Il n'avait rien, en outre, de ressemblant à Conrad, si ce n'est que, comme lui, il savait qu'il était un scélérat: si ce mot peut rendre l'expression du poète britannique. C'était plutôt le Vautrin de De Balzac sur mer, calculant tout l'or qu'il pourrait retirer des infortunes de ses semblables. Il était placé sur l'île d'Anticoste pour prêter secours aux malheureux naufragés:—ses secours, à lui, c'était le pillage; et malheur à ceux que le destin jetait sur cette plage. Il faisait aussi la contrebande, et était chargé de pelleteries au temps où nous parlons. Le King Fisher, qui s'en doutait depuis longtemps, avait enfin réussi à acquérir la certitude que, dans le moment même, il faisait voile vers Québec, avec une riche cargaison. Or, Clenricard ne se fut pas plus tôt aperçu que la goélette du gouvernement portait sur lui qu'il rebroussa chemin, et chercha son salut dans la fuite.

—Il faut ôter la voile de fortune immédiatement, Michel, dit-il, car nous forçons trop à la mer.

—Oui, capitaine.

—Viens prendre la barre quand ce sera fait, car j'ai froid; il faut que je descende un peu dans la chambre.

À peine était-il descendu, et avait-il avalé un verre de rhum de la Jamaïque, qu'il sentit la goélette bondir sur elle-même et entendit un bruit semblable à la détonation d'un coup de canon: d'un saut il se trouva au haut de l'escalier de la chambre.—Filez les écoutes de la grande voile et de la misaine,—s'écria-t-il d'une voix terrible—deux hommes au hunier—et il remonta aussitôt sur le pont. Le vent avait changé tout à coup et, frappant avec force contre la voile du hunier, l'avait fendue en deux; ce qui causa le bruit qu'il avait entendu. Dès que la manœuvre qu'il avait commandée fut exécutée, l'ordre se rétablit sur la Sirène qui filait alors dix nœuds, vent arrière. Un sourire inexprimable erra, quelques instants, sur les lèvres de Clenricard qui, tenant sa lunette d'approche appuyée sur l'étai du grand mât, regardait le King Fisher, dont le mât de hune était renversé sur le tillac:—Crois-tu, Michel, que c'est dommage pour nos amis de là-bas. Ce petit accident va les retarder un peu.

—Oui, capitaine, et je ne crois pas qu'ils nous retrouvent demain, la nuit commence déjà à tomber.

—C'est bon, dès que nous les aurons perdus de vue, tu feras allumer un fanal au beaupré et tu fileras ainsi trois quarts d'heure, après quoi tu le feras éteindre, et tu pique ras ensuite sur la côte du Sud: ces messieurs sont de fin matois; mais il faudra pourtant qu'ils avalent celle-là quant à moi, il faut que j'aille me coucher. Tu te fera relever par Benjamin aussitôt que tu auras dirigé ta cours à l'est.

—C'est bien, capitaine.

Vers les neuf heures du soir la tempête devint horrible; il ne restait plus que l'empointure d'une seule voile; et néanmoins la goélette menaçait, à chaque instant, de s'engloutir. Deux hommes étaient attachés au gouvernail et pouvaient à peine la faire gouverner. Tous les panneau étaient cloués et chaque vague balayait le pont de toute sa longueur et, sans les cordages auxquels les matelots étaient attachés, les aurait infailliblement engloutis.

—Tord mon âme au bout d'un piquet, mes enfants, dit le capitaine, si nous avons échappé à ces marauds-là; je ne crois pas que nous évitions ce petit grelin-ci. Tenons ferme toujours; que nous n'ayions pas de reproches à nous faire: s'il faut que nous allions au diable, tant pis; mais que ce ne soit pas de notre faute.

Sur les trois heures du matin le vent calma, et la goélette put reprendre sa route; le King Fisher n'était plus visible sur l'horizon. Ils avaient à peine fait sept à huit milles, lorsque le capitaine aperçut un point noir à quelque distance de lui, il dirigea sa lunette sur cet endroit.

—Gouverne là-dessus, Michel, dit-il aussitôt, il y a un individu là-bas qui n'est pas trop à son aise. En peu de temps la goélette y fut rendue et un câble fut jeté à un malheureux qui grelottait de froid sur la quille d'une chaloupe. Il ne fut pas plutôt à bord qu'il demanda un cou à boire.

—Ce n'est pas l'embarras, mon brave, dit Clenricard, on en prendrait à moins.

—Benjamin, apporte une tasse et une bouteille ici comment vous appelez-vous?

—Je m'appelle Amand, dit le nouvel arrivé, aussitôt qu'il eut bu, et je vous assure que j'ai passé une nuit chenue.

—Étiez-vous seul?

—Non, j'avais un ami avec moi, mais son biscuit est fait à lui.

—D'où étiez-vous parti?

—De la baie Saint-Paul, quand le vent de sud-ouest a pris, nous n'avons pu tenir auprès du vent, et nous avons été obligés de faire vent largue. Nous allions d'un train du diable, quand tout d'un coup, nous avons fait un saut en l'air, puis flan, renversé.—Je crois que nous avons passé sur quelque morceau de bois; quant à mon ami, je ne l'ai pas revu. En chavirant, par bonheur, j'ai attrapé une écoute, à l'aide de laquelle j'ai remonté sur la chaloupe.

—Il va falloir que vous veniez jusqu'à l'île d'Anticoste avec moi.

—Tant mieux, dit notre héros, car c'était lui, ça s'adonne bien, car j'y ai affaire—sommes-nous loin?

—Un peu, vous avez le temps de faire sécher vos habits avant que nous arrivions, dit le capitaine en riant, descendez toujours dans la chambre, il y a du feu.

Malgré tous les efforts de Clenricard, Amand ne voulut jamais ôter ses habits pour les faire sécher; il craignait qu'on ne s'aperçût de sa main-de-gloire qu'il portait attachée sur sa poitrine, et à laquelle il croyait devoir son salut dans cette occasion.

Huit jours après ils étaient arrivés au port, et notre héros fut mis à terre, sans un seul sol dans sa poche, dans une île presque déserte. Dès que Clenricard sut qu'il était ouvrier, il lui proposa de l'employer, ce qu'il fut obligé d'accepter, quoiqu'il eût préféré s'occuper de ses recherches chéries; mais la nécessité l'y força, car il lui eût été difficile de vivre dans cet endroit, sans travailler. il y resta cinq années, faisant le moins d'ouvrage qu'il pouvait, et passant le reste de son temps à faire des recherches près des rochers où il croyait qu'il avait péri quelques vaisseaux. Ses perquisitions ne furent pas inutiles, un jour il trouva, à trois brasses d'eau, une petite caisse qu'il retira, avec des peines infinies; en l'ouvrant, il y trouva cinq cents piastres qu'il enterra promptement dans le sable; car il savait bien que si son patron la découvrait jamais, sa portion serait petite. Depuis ce temps, il s'occupa sans cesse à chercher les moyens de s'échapper de l'île; ce qui n'était pas très facile, car Clenricard qui avait intérêt à l'y garder ne lui laissait pas grande liberté. Enfin, après mille difficultés, il réussit à s'embarquer avec son trésor dans une barge qui revenait de la pêche à la morue, et il se trouva de nouveau libre, et plein d'espérances de se rendre chez lui.

CHAPITRE DOUZIÈME

Un jeune médecin

JAFFIER. I'm thinking, Pierre how that damn'd starving quality,
Call'd honesty, got footing in the world.

PIERRE. Why, powerful villainy first set it up,
For its own ease and safety. Honest men
Are the soft easy cushions on which knaves
Repose and fatten.

OTWAY.

Oh! la jolie chambre que celle d'un étudiant, surtout s'il a les moyens de la meubler à son goût. Un tapis élégant, un sofa, quelques chaises, une table, une bibliothèque en acajou, un grand fauteuil, une lampe de nuit, un lit de camp, avec deux rideaux attachés à une flèche au haut, qui lui donnent un air tout à fait oriental, un feu de grille; car l'étudiant n'aime pas le poêle, il n'y a rien de poétique dans un poêle, et une armoire, voilà de quoi le rendre heureux. C'était par une belle matinée d'avril, St-Céran était admis à pratiquer la médecine depuis six mois: or, ce jour-là, il avait approché son sofa de la grille et, mollement étendu auprès du feu, un livre d'une main et un cigare de l'autre, il se reposait des fatigues d'un grand bal, où il avait passé la nuit la veille, tantôt lisant, tantôt se parlant à lui-même.

«Oh! ruines! je retournerai vers vous prendre vos leçons, je me replacerai dans la paix de vos solitudes, et là, éloigné du spectacle affligeant des passions, j'aimerai les hommes sur des souvenirs: je m'occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de l'idée de l'avoir hâté.»

Vous auriez fait là une fameuse sottise M. le comte de Chasseboeuf, dit-il, en jetant le livre sur la table qui était près de lui, car outre qu'il faut avoir l'imagination bien disposée pour aimer les hommes sur des souvenirs, je crois qu'il est à peu près inutile de s'occuper de leur bonheur comme vous l'entendez.—C'est dommage, il est pourtant gentil le monde, qui aurait pu le croire que moi qui ne valait rien, il y a quatre ou cinq ans, je suis si charmant à présent? Mais c'est connu, et il se mit à chanter.

Autrefois Jean n'avait rien,
On disait, c'est un vaurien;
Mais, depuis son héritage,
On dit, c'est un garçon sage.

C'est vrai, vingt à trente visites par jour, c'est bien commencer, et déjà ma grosse écriture est bonne à figurer dans l'album d'Hortense.—Elle n'a pourtant pas changé depuis deux ans; non, c'est moi qui ai changé. C'est tout naturel, un jeune homme sans avenir, ça ne doit pas avoir de sentiment, aussi la visite finie—crac, la page au feu. Ce n'est pas le plus drôle; ce qui m'amuse le plus, c'est que, dans ce temps-là, je ne m'y attendais pas.—Après tout, c'est désespérant de voir qu'il faille tout apprendre par la pratique.—Ce pauvre Dimitry, s'il savait comment sa jolie note et son panier à ouvrage ont été reçus hier.—Il serait assez fou de se mettre en colère—c'était pourtant aimable, ce billet.

—Mademoiselle, pardonnez-moi de différer une seule fois d'opinion avec vous. Vous m'avez dit, hier, au bazar, que si je gagnais le panier qui accompagne ce billet, de le donner à la plus laide; je ne veux pas suivre votre avis, je l'offre à la plus belle, et j'espère que vous voudrez bien l'accepter.

Tout à vous,

Dimitry.

Ce tout à vous est charmant, a dit cette chère Adeline. Grand merci du présent, monsieur, je renoncerais à tout plutôt. Mais elle a gardé le panier—c'est dans les convenances.—Je parie qu'il y rêve encore à cette heure; je le désabuserai. Comme dit Eugène Sue:—Encore un qui verra vrai.

Puis, ce farceur de Rogers qui va demander à Julia de danser avec lui, j'aurais cru qu'il y a assez longtemps qu'il est dans le monde pour savoir que madame appartient exclusivement à la quadrille militaire. Était-elle touchante avec son: je suis fâchée, monsieur, mais je suis engagée pour cette danse—puis lui—à la prochaine donc, madame—Engagée—À la troisième s'il vous plaît—à ce coup-là, il l'a eu au moins. Quel air de charmante indifférence!—je crains que je suis trop profondément engagée pour danser avec vous ce soir.—Il faut être philosophe comme lui pour lui avoir souri, après toutes ces réponses si élégantes. On voit bien que Lucas ne connaissait pas la société, lorsqu'il appelle Sganarelle le docteur des perroquets, parce qu'il portait un habit jaune et vert; il aurait dû l'appeler le médecin des dames.—Brown était admirable, avec sa voix de stentor, quand il expliquait à Armenia ce qu'il ferait s'il était à la tête du pouvoir.—En effet quelle jolie phrase:—Si j'étais gouverneur en chef des provinces du Haut et du Bas-Canada, et commandant de toutes les forces de Sa Majesté, je réserverais l'Esplanade exclusivement pour le militaire et pour les dames. Bertaud avait bien raison de dire:

Quand au sein du vieux monde éclôt une autre idée,
Il faut un prêtre fort pour la prendre en sa main,
Et l'épandre en rosée au cœur du genre humain.

—Diable, qui va là? entrez, dit-il, à quelqu'un qui frappait à la porte.

—Tiens, Dimitry, je pensais à toi—tu arrives à propos; prends un cigare, et jette-toi dans ce fauteuil.

—J'ai fait furieusement le galant hier, St-Céran.

—Pas possible—tu badines?

—Parole d'honneur. J'ai envoyé un joli panier à Adeline.

—Elle n'a pas voulu accepter.

—Quoi, le panier?

—Non, le tout à vous.

—Que diable veux-tu dire?

—Mademoiselle, permettez-moi de différer une seule fois d'opinion avec vous, etc.

—Ah! ça, St-Céran, dit Dimitry en rougissant, où as-tu pris cela?

—J'y étais, mon cher, elle s'est moquée de toi.

—Merci, je m'en vengerai. Oh! la scélérate!

—Voyons, Dimitry, ne fais donc pas le petit Mayeux.

—Adieu, femmes perfides et trompeuses! jamais, non jamais.

—Grâce, grâce, Dimitry, je t'en prie, pas de pathétique sur un sujet aussi ridicule. Si tu veux que je t'écoute, donne-moi du Brutus—pas de Zaïre pour aujourd'hui, as-tu jamais lu Venise sauvée?—Non—Eh bien, lis cet ouvrage, si tu veux désormais connaître la société. C'était le livre de Trompe-la-mort; à cause de l'amitié qui existe entre Pierre et Jaffier. Moi j'y admire les idées si justes du premier sur le monde.

Dimitry jeta son cigare dans la cheminée.—L'amour d'une femme qui vient de s'évaporer, dit St-Céran.

—Je crois que tu as raison, répondit nonchalamment son ami. À présent je vais spéculer sur leur amour.

—Ne le dis pas à tout le monde, au moins; car tu seras bien vite signalé.

—As-tu jamais aimé, St-Céran?

—Oui, et j'aime encore, et ce qui t'étonnera le plus, c'est que l'objet de mon amour est incapable de figurer parmi nos modèles de perfection, tu lui donnerais en vain un lorgnon; elle n'oserait jamais fixer avec impertinence ceux qui l'environnent. Elle ne sait pas valser, sourire en montrant ses dents, et par bonheur, elle est bien faite; car elle eût peut-être deviné, par instinct, l'usage du coton. Sa devise est:

Aimons sans art, sans art sachons plaire;
Doux sentiment veut la simplicité,
Et c'est assez que son feu nous éclaire,
Pour arriver à la félicité.

—Au moins jusqu'à présent, j'ai tout lieu de le croire.—Je pourrais me tromper; elle est femme; mais il faut une compagne à l'homme, j'en ai choisi une, et je suivrai la maxime de La Bruyère: c'est un bijou précieux que je cacherai. Comme tu es rêveur! Il est onze heures; ouvre cette armoire, et donne-nous deux verres et cette carafe de vin.—À ta santé, puisses-tu être bientôt guéri. As-tu jamais remarqué, dit St-Céran, en posant son verre sur la table, un jeune homme quand il fait sa première entrée dans un grand bal?—Sais-tu ce qui l'occupe le plus?

—Oui, il est bien embarrassé, et il cherche des poses.

—Tu te trompes, il est dans un état de colère concentrée tout le temps; il croit que tout le monde l'observe et le critique, il voudrait pouvoir leur demander explication à tous; mais il sent qu'il aurait trop à faire, ainsi il se contente de désirer que ce soit bientôt fini, et quoiqu'il soit loin d'être à l'aise, il reste. Au contraire, lorsqu'il est dans la rue, il croit que tous les passants l'admirent. Vois-tu, c'est qu'alors il est dans son élément, il y est accoutumé, il a de l'aplomb, et il est satisfait de lui-même. Si tu n'éprouves pas sa gêne dans le premier cas, tu as son orgueil dans le second; tu sais que tu ne manques pas d'esprit, tu t'es dit: un présent et un joli billet, cela doit faire une impression. Cela était nouveau pour toi; mais elle est blasée sur les présents et les jolis billets; voilà toute la différence.