—Je vois que je ne suis qu'un sot.
—Finis donc, malin; dis donc plutôt que tu manques de pratique; car un sot, vois-tu, c'est généralement un homme de monde. La raison en est bien simple. Il n'a rien autre chose dans la tête et, comme tu dis, il passe son temps à cherche des poses,—des idées c'est trop fatigant; or, vu que similis simili gaudet, il n'est pas surprenant qu'une femme de société soit tout étonnée qu'on lui parle raison; cela l'ennuie, et elle va répondre oui à celui qui, après s'être regardé dans une glace et avoir arrangé sa cravate, lui apprend la grande nouvelle: que la chambre est bien éclairée.
—À t'entendre parler, St-Céran, on croirait que tu es un cénobite parfait; et pourtant tu parais bien t'amuser autant que nous dans ces soirées, dont tu fais un si beau tableau.
—J'ai tout lieu d'être réjoui, puisque tous ces gens-là travaillent à ma fortune.
—Explique-toi? je ne te comprends pas.—C'est pourtant bien simple; tandis que les filles prennent des rhumes dans la salle de bal, les papas et les mamans ne s'amusent pas à manger des biscuits et à boire de l'eau en bas. C'est un curieux amalgame que notre société, et Jaffier a beau dire:
'Tis a base world and must reform.
Il n'y aura jamais que les habits qui changeront, et encore l'on revient toujours aux anciens.
—Je vois ton porte-manteau arrangé, près de ton armoire, vas-tu faire quelques voyages? dit-il. Dimitry, en se levant—C'est probable, où vas-tu toi?—J'ai besoin de prendre l'air; au plaisir.
Dès que la porte fut fermée:—En voilà un, comme dit Byron, qui trouve the cold reality too real, s'écria St-Céran, en se jetant sur le sofa.
CHAPITRE TREIZIÈME
Le mariage
Come dwell with me, come dwell with me,
And our home shall be, and our home shall be,
A pleasant cot, on a tranquil spot,
With a distant view of the changing sea.
Song.
Tiens, dira la jeune fille, en arrivant aux dernières pages de cet ouvrage, ils vont déjà se marier, et ils n'ont seulement pas eu un petit refroidissement,—c'est drôle. Ducray-Duminil sait bien mieux arranger une histoire—Je le veux bien, moi; mais je me suis promis de respecter la vérité, et en outre j'enseignerai une bonne recette à celles qui croient qu'on ne peut aimer sans se brouiller de temps à autre: elles n'ont qu'à voir leurs amants que tous les six mois, et pour deux ou trois jours seulement, et elles ne chercheront pas à se l'attacher en le tourmentant; et je crois, en outre, que cet ouvrage n'aurait pas fini par un mariage si Amélie avait suivi ce système; car St-Céran n'aimait pas les coquettes.
Le lendemain de son entrevue avec Dimitry, St-Céran écrivait la lettre suivante à son amante:
Ma chère Amélie,
Le temps est enfin venu de te rappeler tes promesses, et de tenir les miennes. Tu dois être à moi, tu me l'as juré, et je réclame ton serment. Ton père est peut-être mort; rien ne t'empêche de faire mon bonheur, et je pense que s'il vivait, il ne me refuserait pas ta main maintenant. Mais peu importe, je serai près de toi dans quelques jours; ainsi sois préparée à me suivre; je repartirai la même nuit de mon arrivée, car je ne veux pas que l'on sache que je suis à Saint-Jean. Trouve-toi vers minuit, le 18 courant, dans le bocage d'érables situé au bas de la côte du domaine; je ne me ferai pas attendre. Adieu, mon amie.
Ton amant jusqu'à la mort,
De ST. CÉRAN.
Trois jours après, il reçut la réponse suivante:
Mon Eugène, tout est découvert! mon père est arrivé depuis deux jours. J'ai reçu ta lettre devant lui, il m'a ordonné de la lui montrer, et j'ai été obligée de le faire; il l'a lue sans rien dire: puis, il s'est mis à sourire, de cette manière que tu sais,—j'allais dire de cette manière qui fait mal, mais tu me l'as défendu.—Puis il est parti, et je ne l'ai pas revu depuis. Je suis persuadée que tu ne viendras pas, dès que tu auras reçu cette lettre; aussi je n'irai pas au bocage. Écris-moi ce que je dois faire. Mon père ne m'a pourtant rien dit, et je suis néanmoins bien malheureuse.
Ton amante affectionnée,
AMÉLIE.
Fâcheux contretemps! dit le jeune homme en jetant la lettre sur son bureau, et se promenant à grands pas dans sa chambre. Tout s'en mêle; il y avait quatre ou cinq ans qu'on n'en entendait plus parler, il faut qu'il ressuscite sept à huit jours trop tôt. Patience,—ajouta-t-il, en allumant son cigare (c'était son remède universel),—patience, il faut retarder un peu; voilà tout. Ou peut être ferais-je mieux de lui parler; il doit être pauvre comme un rat d'église; je lui offrirai de l'argent, il ne pourra résister!—tout en parlant ainsi, St-Céran s'avança jusqu'auprès de la fenêtre, où il s'arrêta, tout à coup, avec un mouvement de surprise; néanmoins, l'habitude qu'il avait de se commander lui-même lui fit bientôt reprendre son visage calme.—Le proverbe est vrai, dit-il,—parlons du diable, et on en voit la tête. C'était en effet Charles Amand lui-même, qui entra d'un pas ferme, l'air assuré, la tête haute, avec toute l'importance que donne un bon habit, et trois ou quatre cents piastres dans la poche de celui qui depuis longtemps est privé de ces avantages sans lesquels un homme est rarement bien vu dans le monde. Si mon lecteur ne croit pas que ces deux choses ont une grande influence sur le moral d'un homme, qu'il aille le demander à tous ces jeunes commis et écrivains, qui le plus souvent sont sans place, et qui connaissent parfaitement ce qu'on appelle en anglais les—up's and down's of human life;—et s'il ne veulent pas l'avouer, c'est que ces messieurs brillent dans le moment. Or, donc, Amand entra comme je viens de le dire—Bonjour M. de St-Céran, dit-il du même air de confiance.
—Charmé de vous voir, Amand, asseyez-vous. Notre héros parut chagrin, son orgueil était froissé; il lui sembla que son interlocuteur aurait bien pu dire monsieur Amand:—un habit, cela change tant un homme—néanmoins l'intérêt personnel, ce grand mobile des actions humaines, comme dit Volney, l'empêcha de s'en plaindre; car il venait pour se débarrasser de sa fille, et il n'aurait pas voulu tout gâter.
—Vous avez voyagé depuis notre dernière entrevue, continua le jeune médecin, bon succès, j'espère?
—Ah! oui, monsieur, répondit Amand; fameux pays d'où je viens, on sait payer le mérite là; j'y serais bien resté, car je faisais ma fortune rapidement; mais j'ai une famille, et vous sentez que l'idée de la croire malheureuse suffisait pour empoisonner mon existence: cela joint avec l'amour du pays qui m'a pris, m'a décidé à revenir. Mais j'y retournerai, vous pouvez en être sûr, s'il y a quelque moyen de s'y rendre.
—Vous avez donc été visiter la vieille Europe.
—Non, mais j'ai été un peu en deçà; changeons de conversation. Je suis venu pour vous consulter sur quelques métaux dont je désirerais faire l'acquisition: savez-vous si je pourrais me procurer de l'étain de Cornwall en ville?
—Je ne pourrais vous dire exactement si c'est de l'étain de Cornwall, mais il ne manque pas d'étain ici—il y en a beaucoup plus que d'argent.
—Je crois bien, mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse. Si j'en trouve, j'ai enfin découvert le véritable moyen de le changer en argent.
—Ah! tant mieux pour vous, dit St-Céran,—bon secret celui-là.
—Vous seriez bien plus étonné, continua l'alchimiste, si je vous disais que s'il ne me manquait pas un livre, qu'un Français m'a promis, j'en ferais de l'or piment; et peut-être que vous ne savez pas que les plus fameux orfèvres ont de la peine à reconnaître l'or piment d'avec l'or ordinaire; ainsi, avec bien peu de peine, on parvient à leur faire prendre le change. Vous avez beau sourire—ajouta-t-il, en s'apercevant que St-Céran souriait en l'entendant terminer. Pour toute réponse, le jeune médecin fut prendre un dictionnaire de l'Académie dans sa bibliothèque.
—Je vais vous montrer, mon cher Amand, dit-il, ce que c'est que votre or piment,—et il lui lut l'article suivant:
ORPIMENT, s. m: Arsenic jaune qu'on trouve tout formé dans les terres; on s'en sert pour peindre en jaune: on le nomme aussi orpin.
Le héros le lut et le relut:—Maudit Français, menteur—murmura-t-il, entre ses dents,—et moi qui croyais tous le temps qu'il disait vrai—c'est égal, quant à en faire de l'argent, cela j'en suis sûr—à propos, dit-il, désirant changer la conversation,—vous avez écrit à Amélie, dites-le donc, vous lui proposez là un joli coup.
—Nous y voilà, se dit tout bas St-Céran, que voulez-vous, mon cher Amand, vous ne voulez pas consentir à mon mariage, et il me faut Amélie à moi.
—Me l'avez-vous demandée? est-ce que vous croyiez que j'allais vous l'offrir?—Hein! fit St-Céran, non, pas tout à fait.—Mais vous lui aviez défendu de me parler pour toujours.
—J'avais mes raisons, dit le héros.
—Alors, si je vous la demandais, me la refuseriez-vous?
—Qui sait?
St-Céran lui fit aussitôt une demande, dans toutes les formes, de la main d'Amélie, à laquelle Amand se hâta d'acquiescer. Le jeune médecin le pria d'accepter un petit présent de noces, ajoutant que connaissant sa soif de la science, il le priait de trouver bon que son don fût tout à fait littéraire. En conséquence, il lui présenta le Dictionnaire des merveilles de la nature, en trois volumes, magnifiquement reliés, ouvrage qu'il lui assura avoir été écrit par des philosophes comme lui. Il y ajouta une vingtaine de manuels des différents arts et métiers. Amand, au comble de la joie, se retira avec son trésor, et l'on dit même qu'il fut consulter son Français, pour savoir si ce n'était pas une édition contrefaite du Dictionnaire des merveilles de la nature qu'on lui avait donnée; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il partit le lendemain avec St-Céran pour Saint-Jean-Port-Joli, où le mariage fut célébré dans l'église paroissiale, avec beaucoup de pompe et de solennité.
Ainsi, mes lecteurs ne doivent plus avoir aucune inquiétude sur le compte de St-Céran et d'Amélie, qui sans aucun doute doivent avoir coulé des jours pleins de prospérité et de bonheur... En un mot vous savez.
CHAPITRE QUATORZIÈME
Charles Amand
Mon âme, aujourd'hui solitaire,
Sans objet, comme sans désirs
S'égare et cherche à se distraire
Dans les songes de l'avenir.
LA HARPE.
L'épouse d'Amand, dont nous n'avons fait nulle mention dans le cours de cet ouvrage, parce qu'elle ne prit aucune part aux événements que nous avons décrits, mourut peu de temps après le mariage d'Amélie. Amand se trouva donc seul dans le monde. Semblable à l'étudiant ambitieux de Bulwer, il aurait pu s'enfermer dans son cabinet, méditer sur les poètes, et regarder avec tristesse le soleil levant; mais lui, il n'avait pas de cabinet, ni de fenêtres
Aux longs panneaux de soie;
aussi se livra-t-il à ses études alchimiques près de l'âtre de l'humble chaumière où nous l'avons trouvé en commençant cette histoire, et où il mourra probablement; car, voyez-vous, son âme à lui, c'est dans ce foyer. Ne l'accusez pas de folie, au moins dans cela, car le foyer, c'est le royaume des illusions, c'est la source des rêves de bonheur. Vous tous, nés au sein de l'aisance, ne faites-vous pas consister une partie des délices de la vie à être couchés près d'un feu pétillant, en vous reposant de ce que vous appelez les fatigues de la journée. N'est-ce pas parmi ces brasiers, aux images fantastiques, que votre imagination cherche une autre existence qui puisse vous dédommager d'un monde où vous ne trouvez que des intérêts plus vils les uns que les autres, et qui s'entrechoquent sans cesse? N'est-ce pas près du foyer que la jeune Canadienne, que l'éducation n'a pas encore perfectionnée, se demande si parmi cette foule d'hommes élégants qui l'entourent, elle ne trouvera pas une âme poétique, dont les cordes vibrent à l'unisson de la sienne? Enfin, n'est-ce pas le temple du souvenir? Eh bien, lui, s'il n'a pas une de ces magnifiques grilles qui décorent nos salons ennuyeux, il peut néanmoins savourer la même jouissance; car c'est en contemplant un métal brillant qui reluit au fond d'un creuset, entouré de quelques petits charbons ardents, qu'il cherche à jeter dans l'oubli toute l'amertume de l'existence; pour me servir de l'idée du poète anglais, c'est ce qui le fait ramper entre le ciel et la terre.
Amand se livra donc entièrement à l'étude des merveilles de la nature, dont St-Céran lui avait donné la clef, à ce qu'il disait, et s'il perdit le goût de faire des conjurations, cela ne l'empêchait pas souvent, soit qu'il se trouvât la nuit dans un bois, ou sur le rivage, de s'entretenir avec quelques gnomes solitaires (qu'il décorait du nom pompeux de gognomes) cachés dans quelque taillis ou gémissant sur quelques rochers que la marée montante allait ensevelir: c'était les seules distractions qu'il se permettait, et encore assurait-il que c'était purement par accident qu'il rencontrait ces esprits infortunés.
Tranquille et sans inquiétude,
Il coulait ses jours, sans soucis,
La nature était son étude,
Et les livres ses seuls amis.
LA HARPE.
Il y a quelques années que l'auteur ne l'a pas vu; il a seulement entendu dire qu'il cherche toujours la pierre philosophale, et qu'il lit, sans cesse, Le petit Albert, ouvrage qui a décidé du sort de sa vie.