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L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I cover

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I

Chapter 3: LIVRE TROISIÈME
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About This Book

The narrative follows an aging country gentleman whose excessive reading of chivalric romances leads him to assume the identity of a knight-errant and embark on ill-fated, often comic quests. He enlists a practical peasant as his companion, and together they encounter a sequence of episodic adventures that expose the gap between lofty ideals and harsh reality. The work alternates satirical farce with moments of melancholy, examining illusion versus reality, the power and danger of stories, social hypocrisy, and the strains and consolations of friendship, while frequently adopting a playful, self-reflective narrative stance.

«Viens-tu par hasard, sauvage basilic de ces montagnes, dont le seul regard empoisonne, viens-tu voir si ta présence fera couler le sang des blessures de ce malheureux que ta cruauté a privé de la vie? Viens-tu t'applaudir et te glorifier des cruelles prouesses de ta bizarre humeur? ou bien voir, du haut de cette colline, comme un autre impitoyable Néron, l'incendie de sa Rome en flammes, ou fouler aux pieds ce misérable cadavre, comme la fille dénaturée de Tarquin foula celui de son père[102]? Dis-nous vite ce qui t'amène, et ce que tu souhaites de nous; car, sachant que jamais la volonté de Chrysostome ne cessa de t'obéir durant sa vie, je ferai en sorte, après sa mort, que tu sois également obéie par les volontés de tous ceux qui s'appelèrent ses amis.

— Je ne viens, ô Ambroise, répondit Marcelle, pour aucune des choses que tu as dites; je viens prendre moi-même ma défense, et prouver combien ont tort ceux qui m'accusent de leurs peines et de la mort de Chrysostome. Je vous prie donc, vous tous qui êtes ici présents, de m'écouter avec attention; il ne faut dépenser ni beaucoup de temps ni beaucoup de paroles pour démontrer une vérité aux esprits intelligents.

«Le ciel, à ce que vous dites, m'a faite belle, de telle sorte que, sans pouvoir vous en défendre, ma beauté vous force de m'aimer; et, en retour de l'amour que vous avez pour moi, vous dites et vous prétendez que je suis tenue de vous aimer. Je reconnais bien, par l'intelligence naturelle que Dieu m'a donnée, que tout ce qui est beau est aimable; mais je ne puis comprendre que, par la raison qu'il est aimable, ce qui est aimé comme beau soit tenu d'aimer ce qui l'aime, d'autant mieux qu'il pourrait arriver que ce qui aime le beau fût laid: or le laid étant digne de haine, il vient mal à propos de dire: Je t'aime parce que tu es belle; tu dois m'aimer quoique je sois laid. Mais supposons que les beautés soient égales: ce n'est pas une raison pour que les désirs soient égaux, car de toutes les beautés ne naît pas l'amour: il y en a qui réjouissent la vue sans soumettre la volonté. Si toutes les beautés touchaient et forçaient les coeurs, le monde serait une confusion où les volontés se croiseraient et s'entrechoqueraient sans savoir où se prendre et se fixer; car, rencontrant des beautés en nombre infini, les désirs seraient également infinis; et l'amour véritable, à ce que j'ai ouï dire, ne se divise point: il doit être volontaire et non forcé. S'il en est ainsi, comme je le crois, pourquoi voulez-vous que mon coeur cède à la contrainte, et seulement parce que vous dites que vous m'aimez bien? Mais, dites-moi, si le ciel, au lieu de me faire belle, m'eût faite laide, serait-il juste que je me plaignisse de vous parce que vous ne m'aimeriez pas? D'ailleurs, vous devez considérer que la beauté que j'ai, je ne l'ai pas choisie; telle qu'elle est, le ciel me l'a donnée par pure grâce, sans prière, sans choix de ma part; et, de même que la vipère ne mérite pas d'être accusée du venin qu'elle porte dans sa bouche, bien que ce venin cause la mort, parce que la nature le lui a donné, de même je ne mérite pas de reproches pour être née belle. La beauté, dans la femme honnête, est comme le feu éloigné, comme l'épée immobile; ni l'un ne brûle, ni l'autre ne blesse ceux qui ne s'en approchent point. L'honneur et la vertu sont des ornements de l'âme, sans lesquels le corps peut, mais ne doit point paraître beau. Eh bien, si l'honnêteté est un des mérites qui ornent et embellissent le plus le corps et l'âme, pourquoi la femme qu'on aime pour ses charmes devrait-elle la perdre, afin de correspondre aux désirs de l'homme qui, pour son plaisir seul, essaye, par tous les moyens, de la lui enlever? Libre je suis née, et, pour pouvoir mener une vie libre, j'ai choisi la solitude des champs. Les arbres de ces montagnes sont ma compagnie, les eaux claires de ces ruisseaux, mes miroirs; c'est aux arbres et aux ruisseaux que je communique mes pensées et mes charmes. Je suis un feu éloigné, une épée mise hors de tout contact. Ceux que j'ai rendus amoureux par ma vue, je les ai détrompés par mes paroles; et si les désirs ne s'alimentent que d'espérance, n'en ayant jamais donné la moindre ni à Chrysostome ni à nul autre, on peut dire que c'est plutôt son obstination que ma cruauté qui lui a donné la mort. Si l'on m'objecte que ses désirs étaient honnêtes, et que, pour cela, j'étais obligée de m'y rendre, je répondrai que quand, dans ce même endroit où l'on creuse à présent sa fosse, il me découvrit l'honnêteté de son intention, je lui dis que la mienne était de vivre en perpétuelle solitude, et que la terre seule possédât les dépouilles intactes de ma beauté; que si, malgré cet avis qui devait lui dessiller les yeux, il voulut s'obstiner contre l'espérance et naviguer contre le vent, est-il étonnant qu'il ait fait naufrage au milieu du golfe de son imprudence? Si je l'avais abusé, j'aurais été fausse; si je l'avais satisfait, j'aurais manqué à ma sainte résolution. Il s'opiniâtra, quoique détrompé; il se désespéra, sans être haï. Voyez maintenant s'il est juste qu'on m'accuse de ses tourments. Ai-je trompé quelqu'un, qu'il se plaigne; ai-je manqué à mes promesses, qu'il se désespère; l'ai-je appelé, qu'il prenne confiance; l'ai-je admis à mes faveurs, qu'il se glorifie. Mais doit-il me nommer cruelle et homicide, celui que je n'ai point trompé, point appelé, point choisi? Le ciel, jusqu'à présent, n'a pas voulu que j'aimasse par fatalité; croire que j'aimerai par choix, c'est une erreur. Que cet avertissement général serve à tous ceux qui me sollicitent pour leur goût particulier, et que l'on sache dorénavant que, si quelqu'un meurt pour moi, ce ne sera ni de jalousie ni de dédain; car celle qui n'aime personne ne peut donner de jalousie à personne, et détromper les gens n'est pas les dédaigner. Celui qui m'appelle basilic et bête féroce, qu'il me fuie comme une chose haïssable et dangereuse; celui qui m'appelle ingrate, qu'il ne me serve pas; étrange et impénétrable, qu'il ne cherche point à me connaître; cruelle, qu'il cesse de me poursuivre. Cette bête, ce basilic, cette ingrate, cette cruelle, cette impénétrable, ne veut les chercher, les suivre, les servir et les connaître en aucune façon. Si ses impatiences et ses ardents désirs ont fait périr Chrysostome, la faute en est-elle à ma conduite honnête et à ma circonspection? Si je conserve ma vertu parmi les arbres de ces solitudes, pourquoi veut-il me la faire perdre, celui qui veut que je la garde parmi les hommes? J'ai, comme vous le savez, des biens à moi; je ne convoite pas ceux des autres; ma situation me rend libre, et il ne me plaît pas de me faire esclave. Je n'aime ni ne hais personne. On ne peut dire que je trompe celui-ci, que je flatte celui-là, que je me raille de l'un et m'adoucis avec l'autre. L'honnête compagnie des bergères de ces villages et le soin de mes chèvres suffisent à mes plaisirs. Ces montagnes forment tout le domaine de mes désirs, et si parfois ils en franchissent les limites, c'est pour contempler la beauté du ciel, où l'âme doit diriger ses pas, comme à son premier et dernier séjour.»

En achevant ces mots, et sans attendre aucune réponse, la bergère se retourna, et disparut dans le plus épais d'un bois qui couvrait la montagne, laissant dans l'admiration, aussi bien de son esprit que de sa beauté, tous ceux qui l'avaient entendue. Quelques-uns de ceux qu'avait blessés la puissante flèche des rayons de ses beaux yeux firent mine de vouloir la suivre, sans mettre à profit l'avertissement qu'elle venait de leur donner. Mais aussitôt que don Quichotte s'aperçut de leur intention, il lui sembla que l'occasion était belle d'exercer sa chevalerie, en portant secours aux demoiselles qui en avaient besoin. Mettant la main à la garde de son épée, d'une voix haute et intelligible, il s'écria:

«Que personne, de quelque état et condition que ce soit, ne s'avise de suivre la belle Marcelle, sous peine d'éveiller mon indignation et d'encourir ma colère. Elle a prouvé, par d'éclatantes raisons, qu'elle est à peu près, ou plutôt tout à fait innocente de la mort de Chrysostome; elle a prouvé combien elle est éloignée de condescendre aux voeux d'aucun de ses amants. Au lieu donc d'être suivie et poursuivie, il est juste qu'elle soit estimée et honorée de toutes les âmes honnêtes qui peuplent le monde; car elle y est sans doute la seule femme qui passe sa vie en de si pures intentions.»

Soit que les menaces de don Quichotte leur imposassent, soit qu'Ambroise les priât de remplir jusqu'au bout leur devoir envers son ami, aucun des bergers ne fit un pas pour s'éloigner jusqu'à ce que, la fosse creusée, et les papiers de Chrysostome brûlés, ils eussent déposé son corps dans la tombe: ce qui ne s'acheva point sans arracher des larmes à tous les assistants. On couvrit la fosse d'un large éclat de rocher, en attendant qu'on eût achevé une pierre tumulaire sur laquelle, à ce que dit Ambroise, il pensait faire graver ces vers pour épitaphe:

«Ci-gît le corps glacé d'un amant malheureux, qui fut un berger de troupeaux, et que perdit un refus d'amour[103].

«Il mourut sous les coups de la rigueur d'une ingrate beauté par qui l'Amour étend la tyrannie de son empire.»

On répandit ensuite sur la sépulture une infinité de fleurs et de branchages, et tous les bergers, ayant témoigné à leur ami Ambroise la part qu'ils prenaient à sa douleur, lui dirent successivement adieu. Vivaldo et son compagnon en firent autant, et, de son côté, don Quichotte prit congé de ses hôtes et des voyageurs, lesquels le conviaient à les accompagner à Séville, lieu si fécond en aventures, lui disaient-ils, qu'on en trouve plus au coin de chaque rue qu'en nulle autre ville du monde. Don Quichotte les remercia de leur conseil et de la bonne grâce qu'ils montraient à lui rendre service; mais il ajouta qu'il ne voulait ni ne devait aller à Séville avant qu'il eût purgé toutes ces montagnes des bandits dont elles passaient pour être infestées.

Les voyageurs, le voyant en cette bonne résolution, ne voulurent pas l'importuner davantage. Au contraire, après lui avoir dit une autre fois adieu, ils poursuivirent leur chemin, pendant lequel les sujets d'entretien ne leur manquèrent pas, ayant à converser sur l'histoire de Marcelle et de Chrysostome, et sur les folies de don Quichotte. Celui-ci résolut d'aller à la recherche de la bergère Marcelle, et de s'offrir à son service. Mais les choses n'arrivèrent point comme il l'imaginait, ainsi qu'on le verra dans la suite de cette véridique histoire, dont la seconde partie se termine en cet endroit.

LIVRE TROISIÈME

Chapitre XV

_Où l'on raconte la disgracieuse aventure que rencontra don Quichotte en rencontrant quelque Yangois__[104]__ dénaturés_

Le sage Cid Hamet Ben-Engeli raconte qu'aussitôt que don Quichotte eut pris congé de ses hôtes et de tous ceux qui s'étaient trouvés à l'enterrement de Chrysostome, il entra, suivi de son écuyer, dans le bois où ils avaient vu disparaître la bergère Marcelle; mais, après avoir erré çà et là pendant deux heures, la cherchant de toutes parts, sans avoir pu la rencontrer, ils arrivèrent à une prairie couverte d'herbe fraîche, au milieu de laquelle coulait un doux et limpide ruisseau. Conviés par la beauté du lieu, ils résolurent d'y passer les heures de la sieste; car l'ardeur de midi commençait à se faire rudement sentir.

Don Quichotte et Sancho mirent pied à terre, et, laissant l'âne et Rossinante paître tout à leur aise l'herbe abondante que le pré leur offrait, ils donnèrent l'assaut au bissac, et, sans cérémonie, en paix et en bonne société, maître et valet se mirent à manger ensemble ce qu'ils y trouvèrent.

Sancho n'avait pas songé à mettre des entraves à Rossinante; car il le connaissait pour si bonne personne et si peu enclin au péché de la chair, que toutes les juments des herbages de Cordoue ne lui auraient pas donné la moindre tentation. Mais le sort ordonna, et le diable aussi, qui ne dort pas toujours, que justement dans ce vallon se trouvassent à paître un troupeau de juments galiciennes que menaient des muletiers yangois, lesquels ont coutume de faire la sieste avec leurs bêtes dans les endroits où se trouvent l'herbe et l'eau. Celui où s'était arrêté don Quichotte était donc fort à leur convenance. Or, il arriva que Rossinante sentit tout à coup le désir d'aller folâtrer avec mesdames les juments, et sortant, dès qu'il les eut flairées, de ses habitudes et de ses allures naturelles, sans demander permission à son maître, il prit un petit trot coquet, et s'en alla leur communiquer son amoureuse envie. Mais les juments, qui avaient sans doute plus besoin de paître que d'autre chose, le reçurent à coups de pieds et à coups de dents, si bien qu'en un moment elles rompirent les sangles de la selle, et le laissèrent tout nu sur le pré. Mais une autre disgrâce l'attendait, plus cuisante encore: les muletiers, voyant qu'il voulait faire violence à leurs juments, recoururent aux pieux qui servaient à les attacher, et lui assenèrent une telle bastonnade, qu'ils l'eurent bientôt jeté les quatre fers en l'air.

Cependant don Quichotte et Sancho, qui voyaient la déconfiture de Rossinante, accouraient tout haletants, et don Quichotte dit à son écuyer:

«À ce que je vois, ami Sancho, ces gens-là ne sont pas des chevaliers, mais de la vile et basse canaille. Ainsi, tu peux, en toute sûreté de conscience, m'aider à tirer une vengeance légitime de l'outrage qu'ils ont fait devant nos yeux à Rossinante.

— Quelle diable de vengeance avons-nous à tirer, répondit Sancho, s'ils sont plus de vingt, et nous seulement deux, ou plutôt un et demi?

— Moi, j'en vaux cent,» répliqua don Quichotte; et, sans plus de discours, il mit l'épée à la main et fondit sur les Yangois. Sancho fit de même, excité par l'exemple de son maître.

À la première attaque, don Quichotte porta à l'un des muletiers un si grand coup d'épée, qu'il lui fendit un pourpoint de cuir, dont il était vêtu, et, de compagnie, un bon morceau de l'épaule. Les Yangois, qui se virent malmener par deux hommes seuls, étant si nombreux, accoururent avec leurs gourdins, et, enfermant au milieu de la troupe les deux téméraires, se mirent à jouer du bâton sur leurs reins avec une merveilleuse diligence. Il est vrai qu'à la seconde décharge ils avaient jeté Sancho sur le carreau, et que don Quichotte, en dépit de son adresse et de son courage, n'avait pas été quitte à meilleur marché. Son étoile voulut même qu'il allât tomber aux pieds de Rossinante, qui ne s'était pas encore relevé: tableau qui démontre bien avec quelle fureur officie le bâton entre des mains grossières et courroucées. Les Yangois, voyant donc la méchante besogne qu'ils avaient faite, se dépêchèrent de charger leurs bêtes, et s'éloignèrent en toute hâte, laissant les deux aventuriers en mauvaise mine et en pire état.

Le premier qui reprit ses sens fut Sancho Panza, lequel, se trouvant tout auprès de son maître, lui dit d'une voix plaintive et dolente:

«Seigneur don Quichotte, aïe! aïe! seigneur don Quichotte!

— Que veux-tu, mon frère Sancho? répondit le chevalier d'un accent aussi lamentable.

— Je voudrais bien, si c'était possible, répondit Sancho, que Votre Grâce me donnât deux gorgées de ce breuvage du _Fier-Blas, _si elle en a par hasard sous la main; peut-être sera-t-il aussi bon pour les os rompus que pour la chair ouverte.

— Ah! si j'en avais, malheureux que je suis, répondit don Quichotte, que nous manquerait-il? Mais je te jure, Sancho Panza, foi de chevalier errant, que deux jours ne se passeront pas, si la fortune n'ordonne autre chose, sans que j'aie ce baume en mon pouvoir, ou j'aurai perdu l'usage des mains.

— Deux jours! répliqua Sancho; mais en combien donc Votre Grâce croit-elle que nous aurons recouvré l'usage des pieds?

— Pour mon compte, reprit le moulu chevalier, je ne pourrais trop en dire le nombre. Mais je crois que de ce malheur toute la faute est à moi: je ne devais pas tirer l'épée contre des hommes qui ne fussent pas armés chevaliers; et c'est pour avoir violé les lois de la chevalerie que le Dieu des batailles a permis que je reçusse ce châtiment. C'est pourquoi, mon frère Sancho, il est bon que je t'avertisse d'une chose qui importe beaucoup au salut de tous deux; à savoir, que, dès que tu verras qu'une semblable canaille nous fait insulte, tu n'attendes pas que je tire l'épée pour les châtier, ce que je ne ferai plus d'aucune façon; mais toi, mets l'épée à la main, et châtie-les tout à ton aise; et si des chevaliers accourent à leur aide et défense, alors je saurai bien te défendre et les repousser de la bonne manière, car tu as vu déjà, par mille preuves et expériences, jusqu'où s'étendent la force et la valeur de ce bras invincible.»

Tant le pauvre gentilhomme avait conservé d'arrogance depuis sa victoire sur le vaillant Biscayen!

Mais Sancho ne trouva pas tellement bon l'avis de son maître, qu'il ne crût devoir y répondre:

«Seigneur, dit-il, je suis un homme doux, calme et pacifique, et je sais dissimuler toute espèce d'injures, parce que j'ai une femme à nourrir et des enfants à élever. Ainsi, que Votre Grâce reçoive également cet avis, puisque je ne peux dire cet ordre, que je ne mettrai d'aucune manière l'épée à la main, ni contre vilain, ni contre chevalier, et que, dès à présent jusqu'au jugement dernier, je pardonne toutes les offenses qu'on m'a faites ou qu'on pourra me faire, qu'elles soient venues, viennent ou doivent venir de personne haute ou basse, de riche ou de pauvre, d'hidalgo ou de manant, sans excepter aucun état ni condition.»

Quand il entendit cela, son maître répondit:

«Je voudrais avoir assez d'haleine pour parler posément, et que la douleur dont je souffre à cette côte brisée se calmât un peu, pour te faire comprendre, ô Panza! dans quelle erreur tu es. Or çà, pécheur impénitent, si le vent de la fortune, jusqu'à présent si contraire, tourne en notre faveur et remplit les voiles de notre désir, pour nous faire, sans plus de tempêtes, prendre port en quelqu'une des îles que je t'ai promises, qu'arrivera-t-il de toi, si, quand j'aurai conquis cette île, je veux t'en faire seigneur? Tu vas m'en empêcher, parce que tu ne seras pas chevalier, et que tu ne veux pas l'être, et que tu n'as ni courage ni point d'honneur pour venger tes injures et défendre ta seigneurie: car il faut que tu saches que, dans les provinces ou royaumes nouvellement conquis, les esprits des naturels ne sont pas tellement tranquilles, ni tellement dans le parti de leur nouveau maître, qu'on ne doive craindre qu'ils ne veuillent encore brouiller les affaires, et, comme on dit, tenter fortune. Il faut donc que le nouveau possesseur ait assez d'entendement pour savoir se gouverner, et assez de valeur pour prendre, en tout événement, l'offensive et la défensive.

— Dans celui qui vient de nous arriver, répondit Sancho, j'aurais bien voulu avoir cet entendement et cette valeur que vous dites. Mais je vous jure, foi de pauvre homme, qu'à cette heure j'ai plus besoin d'emplâtres que de sermons. Voyons, que Votre Grâce essaye de se lever, et nous aiderons ensuite Rossinante, bien qu'il ne le mérite guère, car c'est lui qui est la cause principale de toute cette pluie de coups. Jamais je n'aurais cru cela de Rossinante, que je tenais pour une personne chaste et pacifique autant que moi. Enfin, on a bien raison de dire qu'il faut bien du temps pour connaître les gens, et que rien n'est sûr en cette vie. Qui aurait dit qu'après les grands coups d'épée que Votre Grâce a donnés à ce malheureux errant, viendrait si vite à leur suite cette grande tempête de coups de bâton qui est venue fondre sur nos épaules?

— Encore les tiennes, Sancho, répliqua don Quichotte, sont-elles faites à de semblables averses; mais pour les miennes, élevées dans la fine toile de Hollande, il est clair qu'elles sentiront bien plus longtemps la douleur de cette triste aventure; et si je n'imaginais, que dis-je, imaginer! si je n'étais certain que toutes ces incommodités sont attachées forcément à la profession des armes, je me laisserais mourir à cette place de honte et de dépit.»

À cela l'écuyer répondit:

«Seigneur, puisque ces disgrâces sont dans les revenus de la chevalerie, pourriez-vous me dire si elles arrivent tout le long de l'année, ou si elles ont des époques fixes, comme les moissons? car il me semble que si nous faisons deux récoltes comme celle-ci, nous ne serons guère en état d'en faire une troisième, à moins que Dieu ne nous prête le secours de son infinie miséricorde.

— Sache donc, ami Sancho, répondit don Quichotte, que la vie des chevaliers errants est sujette à mille dangers et à mille infortunes; mais aussi qu'ils sont incessamment en passe de devenir rois et empereurs, comme l'a prouvé l'expérience en divers chevaliers, dont je sais parfaitement les histoires; et je pourrais maintenant, si la douleur me le permettait, te conter celles de quelques-uns d'entre eux qui, par la seule valeur de leur bras, sont montés jusqu'au trône. Eh bien! ces mêmes chevaliers s'étaient vus avant et se virent depuis plongés dans les malheurs et les misères. Ainsi le valeureux Amadis de Gaule se vit au pouvoir de son mortel ennemi, l'enchanteur Archalaüs, et l'on tient pour avéré que celui-ci, le tenant prisonnier, lui donna plus de deux cents coups de fouet avec les rênes de son cheval, après l'avoir attaché à une colonne de la cour de son château[105]. Il y a même un auteur secret et fort accrédité qui raconte que le chevalier de Phébus, ayant été pris dans une certaine trappe qui s'enfonça sous ses pieds dans un certain château, se trouva en tombant dans un profond souterrain, les pieds et les mains attachés; que là, on lui administra un remède d'eau de neige et de sable, qui le mit à deux doigts de la mort; et que s'il n'eût été secouru dans cette transe par un sage, son grand ami, c'en était fait du pauvre chevalier. Ainsi je puis bien passer par les mêmes épreuves que de si nobles personnages; car ils eurent à souffrir de plus grands affronts que celui que nous essuyons à cette heure. Et je veux en effet t'apprendre, Sancho, que les blessures faites avec les instruments qui se trouvent sous la main ne causent point d'affront, et cela se trouve écrit en termes exprès dans la loi du duel. «Si le cordonnier, y est-il dit, en frappe un autre avec la forme qu'il tient à la main, bien que véritablement cette forme soit de bois, on ne dira pas que celui qui a reçu le coup soit bâtonné.» Je te dis cela pour que tu ne t'avises pas de penser qu'ayant été moulus dans cette rencontre, nous ayons aussi été outragés; car les armes que portaient ces hommes, et avec lesquelles ils nous ont assommés, n'étaient autre chose que leurs pieux, et nul d'entre eux, si j'ai bonne mémoire, ne portait épée, poignard ou coutelas.

— Ma foi, répondit Sancho, ils ne m'ont pas donné le temps d'y regarder de si près; car à peine eus-je mis ma tisonne[106] au vent, qu'ils me chatouillèrent les épaules avec leurs rondins, tellement qu'ils m'ôtèrent la vue des yeux et la force des pieds, et qu'ils me jetèrent juste à l'endroit où je suis encore gisant; et ce qui m'y donne de la peine, ce n'est pas de penser si les coups de pieux m'ont ou non causé d'outrage, mais bien la douleur que m'ont laissée ces coups, qui resteront aussi longtemps gravés dans ma mémoire que sur mes épaules.

— Avec tout cela, répondit don Quichotte, je dois te rappeler, mon frère Panza, qu'il n'y a point de ressentiment que le temps n'efface, ni de douleur que la mort ne guérisse.

— Oui-da, répliqua Sancho; mais quel plus grand mal peut-il y avoir que celui qui doit attendre le temps pour s'effacer et la mort pour se guérir? Si du moins notre mal d'aujourd'hui était de ceux que guérit une paire d'emplâtres, patience; mais je commence à croire que tous les cataplasmes d'un hôpital ne suffiraient pas seulement pour nous remettre sur pied.

— Allons, Sancho, reprit don Quichotte, cesse de te plaindre, et fais contre fortune bon coeur; je te donnerai l'exemple. Et voyons un peu comment se porte Rossinante; car il me semble que le pauvre animal a reçu sa bonne part de l'orage.

— Il n'y a pas de quoi s'en étonner, répondit Sancho, puisqu'il est aussi chevalier errant. Mais ce qui m'étonne, c'est que mon âne en soit sorti sain et sauf, et qu'il n'ait pas perdu un poil où nous avons, comme on dit, laissé la toison.

— Dans le malheur, reprit don Quichotte, la fortune laisse toujours une porte ouverte pour en sortir. Je dis cela, parce que cette bonne bête pourra suppléer au défaut de Rossinante, et me porter d'ici à quelque château où je sois pansé de mes blessures. D'autant plus que je ne tiendrai pas une telle monture à déshonneur; car je me rappelle avoir lu que ce bon vieux Silène, le père nourricier du dieu de la joie, se prélassait à cheval sur un bel âne quand il fit son entrée dans la ville aux cent portes.

— Il devait être à cheval, en effet, comme dit Votre Grâce, répondit Sancho; mais il y a bien de la différence entre aller de cette manière, jambe de çà, jambe de là, ou bien être étendu de travers comme un sac de farine.

— Les blessures qui se reçoivent dans les batailles, repartit gravement don Quichotte, donnent de l'honneur loin de l'ôter. Ainsi donc, ami Panza, ne réplique pas davantage; mais, au contraire, comme je te l'ai dit, lève-toi du mieux qu'il te sera possible, mets-moi sur ton âne de la manière qu'il te conviendra le plus, et partons d'ici, avant que la nuit nous surprenne dans cette solitude.

— Mais j'ai souvent ouï dire à Votre Grâce, répondit Sancho, qu'il est très-habituel aux chevaliers errants de coucher dans les déserts à la belle étoile, et qu'ils s'en font un vrai plaisir.

— Cela arrive, reprit don Quichotte, quand ils ne peuvent faire autrement, ou quand ils sont amoureux. Et tu as si bien dit vrai, qu'il y a eu tel chevalier qui est resté sur une roche, exposé au soleil, à l'ombre et à toutes les inclémences du ciel, pendant deux années entières, sans que sa dame le sût. Et l'un de ceux-là fut Amadis, lorsque s'étant appelé Beau-Ténébreux[107], il se gîta sur la Roche-Pauvre, et y passa je ne sais pas trop si ce fut huit ans ou huit mois, car le compte m'en est échappé; il suffit de savoir qu'il y resta en pénitence pour je ne sais quelle rebuffade qu'il avait essuyée de sa dame Oriane. Mais laissons tout cela, Sancho, et finissons-en, avant qu'une autre disgrâce arrive à l'âne comme à Rossinante.

— Ce serait bien le diable,» répliqua Sancho; puis, poussant trente soupirs, soixante aïe! aïe! et cent vingt jurons ou malédictions contre qui l'avait amené là, il finit par se mettre sur pied; mais, s'arrêtant à mi-chemin de la besogne, il resta ployé comme un arc, sans pouvoir achever de se redresser.

Dans cette douloureuse posture, il lui fallut rattraper et harnacher l'âne, qui avait pris aussi quelque distraction, à la faveur des libertés de cette journée. Ensuite il releva Rossinante, lequel, s'il eût eu une langue pour se plaindre, aurait bien tenu tête au maître et au valet. Finalement, Sancho accommoda don Quichotte sur la bourrique, attacha Rossinante en arrière-garde, et, tirant sa bête par le licou, il s'achemina du côté où il lui semblait que pouvait se trouver le grand chemin. En effet, au bout d'une petite heure de marche, la fortune, qui menait de mieux en mieux ses affaires, lui présenta tout à coup la grande route, sur laquelle il découvrit une hôtellerie, qui, malgré lui, mais au gré de don Quichotte, devait être un château. Sancho soutenait que c'était une hôtellerie, et don Quichotte un château; et la querelle dura si longtemps, qu'avant de l'avoir terminée, ils étaient à la porte de la maison, où Sancho entra, sans autre vérification, avec toute sa caravane.

Chapitre XVI

De ce qui arriva à l'ingénieux hidalgo dans l'hôtellerie qu'il prenait pour un château

L'hôtelier qui vit don Quichotte mis en travers sur un âne, demanda à Sancho quel mal s'était fait cet homme. Sancho répondit que ce n'était rien; qu'il avait roulé du haut d'une roche en bas, et qu'il venait avec les reins tant soit peu meurtris. Cet hôtelier avait une femme qui, bien au rebours de celles d'un semblable métier, était naturellement charitable et s'apitoyait sur les afflictions du prochain. Aussi elle accourut bien vite pour panser don Quichotte, et se fit aider par une fille qu'elle avait, jeune personne avenante et de fort bonne mine.

Il y avait encore, dans la même hôtellerie, une servante asturienne, large de face, plate du chignon, camuse du nez, borgne d'un oeil et peu saine de l'autre. À la vérité, l'élégance du corps suppléait aux défauts du visage. Elle n'avait pas sept palmes des pieds à la tête, et ses épaules, qui chargeaient et voûtaient quelque peu son dos, lui faisaient baisser les yeux à terre plus souvent qu'elle n'aurait voulu. Cette gentille personne vint aider la fille de la maison, et toutes deux dressèrent un méchant lit à don Quichotte dans un galetas qui, selon toutes les apparences, avait servi de longues années de grenier à paille. Dans la même pièce logeait aussi un muletier, qui avait son lit un peu plus loin que celui de notre don Quichotte; et, quoique le lit du manant fût fait des bâts et des couvertures de ses mules, il valait cent fois mieux que celui du chevalier: car c'étaient tout bonnement quatre planches mal rabotées posées sur deux bancs inégaux; un matelas, si mince qu'il avait l'air d'une courtepointe, tout couvert d'aspérités qu'on aurait prises au toucher pour des cailloux, si l'on n'eût vu, par quelques trouées, que c'étaient des tapons de laine; deux draps en cuir de buffle, et une couverture dont on aurait compté les fils, sans en échapper un seul. Ce fut dans ce méchant grabat que s'étendit don Quichotte; et tout aussitôt l'hôtesse et sa fille vinrent l'oindre d'onguent des pieds à la tête, à la lueur d'une lampe que tenait Maritornes, car c'est ainsi que s'appelait l'Asturienne.

Pendant l'opération, l'hôtesse, voyant don Quichotte noir et meurtri en tant d'endroits:

«Ceci, dit-elle, ressemble plus à des coups qu'à une chute.

— Ce ne sont pourtant pas des coups, répondit Sancho; mais la roche où il est tombé avait beaucoup de pointes, et chacune a marqué sa place.»

Puis il ajouta:

«Faites en sorte, madame, s'il plaît à Votre Grâce, qu'il reste quelques étoupes; je sais quelqu'un qui saura bien en tirer parti, car les reins me cuisent aussi quelque peu.

— Vous êtes donc aussi tombé? demanda l'hôtesse.

— Non vraiment, répliqua Sancho; mais de la frayeur et de la secousse que j'ai eues en voyant tomber mon maître, le corps me fait si mal qu'on dirait que j'ai reçu cent coups de bâton.

— Cela pourrait bien être, interrompit la jeune fille; car il m'est arrivé souvent de rêver que je tombais du haut d'une tour en bas, et que je ne finissais jamais d'arriver jusqu'à terre; et, quand je me réveillais, j'étais aussi lasse et aussi brisée que si je fusse tombée réellement.

— Voilà justement l'affaire, mademoiselle, s'écria Sancho; et moi, sans rien rêver du tout, et plus éveillé que je ne le suis à présent, je me trouve presque autant de marques noires et bleues sur le corps que mon seigneur don Quichotte.

— Comment appelez-vous ce cavalier? demanda l'Asturienne
Maritornes.

— Don Quichotte de la Manche, répondit Sancho Panza; c'est un chevalier errant, l'un des plus braves et des plus dignes qu'on ait vus de longtemps sur la terre.

— Qu'est-ce qu'un chevalier errant? répliqua la gracieuse servante.

— Quoi! reprit Sancho, vous êtes si neuve en ce monde que vous ne le sachiez pas? Eh bien! sachez, ma soeur, qu'un chevalier errant est quelque chose qui, en un tour de main, est bâtonné ou empereur; aujourd'hui, c'est la plus malheureuse créature du monde, et la plus affamée; demain, il aura trois ou quatre couronnes de royaumes à donner à son écuyer.

— Comment alors, interrompit l'hôtesse, puisque vous êtes celui de ce bon seigneur, n'avez-vous pas au moins quelque comté?

— Il est de bonne heure encore, répondit Sancho; car il n'y a pas plus d'un mois que nous sommes à chercher les aventures, et, jusqu'à présent, nous n'en avons pas encore rencontré qui valût la peine de s'appeler ainsi. Il arrive quelquefois de chercher une chose et d'en trouver une autre. Mais que mon seigneur don Quichotte guérisse de cette blessure, ou de cette chute, et que je n'en reste pas moi-même estropié, et je ne troquerais pas mes espérances pour la meilleure seigneurie d'Espagne.»

Tout cet entretien, don Quichotte l'écoutait de son lit avec grande attention; se mettant comme il put sur son séant, il prit tendrement la main de l'hôtesse, et lui dit:

«Croyez-moi, belle et noble dame, vous pouvez vous appeler heureuse pour avoir recueilli dans votre château ma personne, qui est telle que, si je ne la loue pas, c'est parce qu'on a coutume de dire que la louange propre avilit; mais mon écuyer vous dira qui je suis. Je veux seulement vous dire que j'aurai éternellement gravé dans la mémoire le service que vous m'avez rendu, pour vous en garder reconnaissance autant que durera ma vie. Et plût au ciel que l'amour ne me tînt pas assujetti à ses lois, et ne m'eût pas fait l'esclave des yeux de cette belle ingrate que je nomme entre mes dents; car ceux de cette aimable damoiselle seraient maintenant les maîtres de ma liberté.»

L'hôtesse, sa fille et la bonne Maritornes restaient toutes confuses aux propos du chevalier errant, qu'elles n'entendaient pas plus que s'il eût parlé grec. Elles devinaient bien pourtant que tout cela tirait à des remercîments et à des galanteries; mais, peu faites à semblable langage, elles le regardaient et se regardaient, et don Quichotte leur semblait un tout autre homme que les autres. Après l'avoir remercié de ses politesses en propos d'hôtellerie, elles le quittèrent, et Maritornes alla panser Sancho, qui n'en avait pas moindre besoin que son maître.

Or il faut savoir que le muletier et l'Asturienne avaient comploté de prendre ensemble cette nuit leurs ébats. Celle-ci lui avait donné sa parole qu'aussitôt que les hôtes seraient retirés et ses maîtres endormis, elle irait le trouver pour lui faire plaisir en tout ce qu'il lui commanderait. Et l'on raconte de cette bonne fille que jamais elle ne donna semblable parole sans la tenir, l'eût-elle donnée au fond d'un bois, et sans aucun témoin; car elle se piquait d'avoir du sang d'hidalgo dans les veines, et ne se tenait pas pour avilie d'être servante d'auberge, disant que des malheurs et des revers de fortune l'avaient jetée dans cet état.

Le lit dur, étroit, chétif et traître sur lequel reposait don Quichotte, se trouvait le premier au milieu de cet appartement d'où l'on voyait les étoiles. Auprès de lui, Sancho fit le sien, tout bonnement avec une natte de jonc et une couverture qui semblait plutôt de crin que de laine. À ces deux lits succédait celui du muletier, fabriqué, comme on l'a dit, avec les bâts et tout l'attirail de ses deux meilleurs mulets; et il en menait douze, tous gras, brillants et vigoureux, car c'était un des riches muletiers d'Arevalo, à ce que dit l'auteur de cette histoire, lequel fait dudit muletier mention particulière, parce qu'il le connaissait très-intimement, et l'on assure même qu'il était tant soit peu son parent[108]. Cid Hamet Ben-Engeli fut, en effet, un historien très-curieux et très-ponctuel en toutes choses, ce que prouvent assez celles qu'il a rapportées jusqu'à présent, puisque, si communes et chétives qu'elles soient, il n'a pas voulu les passer sous silence. De lui pourront prendre exemple les historiens sérieux et graves, qui nous racontent les actions de leurs personnages d'une façon si courte et si succincte, qu'à peine le goût nous en touche les lèvres, et qui laissent dans l'encrier, par négligence, ignorance ou malice, le plus substantiel de l'ouvrage. Loué soit mille fois l'auteur de _Tablante de Ricamonte, _et celui du livre qui rapporte les faits et gestes du _Comte Tomillas! _Avec quelle exactitude tout est décrit par eux!

Je dis donc, pour en revenir à notre histoire, que le muletier, après avoir visité ses bêtes et leur avoir donné la seconde ration d'orge, s'étendit sur ses harnais, et se mit à attendre sa ponctuelle Maritornes. Sancho Panza était bien graissé et couché; mais, quoiqu'il fît tout ce qu'il put pour dormir, la douleur de ses côtes l'en tenait empêché, et quant à don Quichotte, avec la douleur des siennes, il avait les yeux ouverts comme un lièvre. Toute l'hôtellerie était ensevelie dans le silence, et il n'y avait pas, dans la maison entière, d'autre lumière que celle d'une lampe qui brûlait suspendue sous le portail. Cette merveilleuse tranquillité, et les pensées qu'entretenait toujours en l'esprit de notre chevalier le souvenir des événements qui se lisent à chaque page dans les livres auteurs de sa disgrâce, lui firent naître en l'imagination l'une des plus étranges folies que de sang-froid l'on pût imaginer. Il se persuada qu'il était arrivé à un fameux château, puisque toutes les hôtelleries où il logeait étaient autant de châteaux à ses yeux, et que la fille de l'hôtelier était la fille du châtelain, laquelle, vaincue par sa bonne grâce, s'était éprise d'amour pour lui, et résolue à venir cette nuit même, en cachette de ses parents, le visiter dans son alcôve.

Prenant toute cette chimère, qu'il avait fabriquée, pour réelle et véritable, il commença à se troubler et à s'affliger, en pensant à l'imminent péril que sa chasteté courait; mais il résolut au fond de son coeur de ne commettre aucune déloyauté contre sa dame Dulcinée du Toboso, quand la reine Genièvre elle-même, assistée de sa duègne Quintagnonne, viendrait l'en solliciter.

En continuant de rêver à ces extravagances, le temps passa, et l'heure arriva, pour lui fatale, où devait venir l'Asturienne, laquelle, en chemise et pieds nus, les cheveux retenus dans une coiffe de futaine, se glissa à pas de loup dans l'appartement où logeaient les trois hôtes, à la quête de son muletier. Mais à peine eut-elle passé la porte, que don Quichotte l'entendit, et, s'asseyant sur son lit, en dépit de ses emplâtres et de son mal de reins, il étendit les bras pour recevoir sa charmante damoiselle l'Asturienne, qui, toute ramassée et retenant son haleine, allait les mains en avant, cherchant à tâtons son cher ami. Elle vint donner dans les bras de don Quichotte, qui la saisit fortement par un poignet, et, la tirant vers lui sans qu'elle osât souffler mot, la fit asseoir sur son lit. Il tâta sa chemise, qui lui sembla, bien qu'elle fût de toile à faire des sacs, de la plus fine percale de lin. Elle portait aux bras des espèces de bracelets en boules de verre qui lui parurent avoir le reflet des perles orientales; ses cheveux, qui tiraient un peu sur la nature et la couleur du crin, il les prit pour des tresses d'or fin d'Arabie, dont l'éclat obscurcissait celui du soleil, et son haleine, qui sentait assurément la salade à l'ail marinée de la veille, lui parut répandre une odeur suave et parfumée. Finalement, il se la peignit dans son imagination avec les mêmes charmes et les mêmes atours que cette autre princesse qu'il avait lu dans ses livres être venue visiter de nuit le chevalier blessé, vaincue par l'amour dont elle s'était éprise. Tel était l'aveuglement du pauvre hidalgo, que rien ne pouvait le détromper, ni le toucher, ni l'haleine, ni certaines autres choses qui distinguaient la pauvre fille, lesquelles auraient pourtant fait vomir les entrailles à tout autre qu'un muletier; au contraire, il croyait serrer dans ses bras la déesse des amours, et, la tenant amoureusement embrassée, il lui dit d'une voix douce et tendre:

«Je voudrais bien, haute et charmante dame, me trouver en passe de payer une faveur infinie comme celle que, par la vue de votre extrême beauté, vous m'avez octroyée; mais la fortune, qui ne se lasse pas de persécuter les bons, a voulu me jeter dans ce lit, où je gis moulu et brisé, tellement que si ma volonté voulait correspondre à la vôtre, elle n'en aurait pas le pouvoir. Mais à cette impossibilité s'en ajoute une plus grande: c'est la foi que j'ai promise et donnée à la sans pareille Dulcinée du Toboso, unique dame de mes plus secrètes pensées. Certes, si ces obstacles ne venaient pas à la traverse, je ne serais pas un assez niais chevalier pour laisser passer en fumée l'heureuse occasion que m'offre votre infinie bonté.»

Maritornes était dans une mortelle angoisse de se voir retenue si fortement par don Quichotte, et, ne prêtant nulle attention aux propos qu'il lui tenait, elle faisait, sans dire mot, tous les efforts possibles pour se dégager.

Le bon muletier, que tenaient éveillé ses méchants désirs, avait aussi entendu sa nymphe dès qu'elle eut passé le seuil de la porte. Il écouta très-attentivement tout ce que disait don Quichotte, et, jaloux de ce que l'Asturienne lui eût manqué de parole pour un autre, il se leva, s'approcha davantage du lit de don Quichotte, et se tint coi pour voir où aboutiraient ces propos qu'il ne pouvait entendre. Mais quand il vit que la pauvre fille travaillait à se dépêtrer, tandis que don Quichotte s'efforçait de la retenir, le jeu lui déplut; il éleva le bras tout de son long, et déchargea un si terrible coup de poing sur les étroites mâchoires de l'amoureux chevalier, qu'il lui mit la bouche tout en sang; et, non content de cette vengeance, il lui monta sur la poitrine, et, d'un pas un peu plus vite que le trot, il lui parcourut toutes les côtes du haut en bas. Le lit, qui était de faible complexion et de fondements peu solides, ne pouvant supporter la surcharge du muletier, s'enfonça et tomba par terre. Au bruit de ses craquements, l'hôtelier s'éveilla, et bientôt il s'imagina que ce devait être quelque démêlé de Maritornes, car, quoiqu'il l'appelât à tue-tête, elle ne répondait pas. Dans ce soupçon, il se leva, alluma sa lampe à bec, et s'avança du côté d'où venait le tapage. La servante, entendant venir son maître, dont elle connaissait l'humeur terrible, toute troublée et tremblante, alla se réfugier dans le lit de Sancho Panza, qui dormait encore, et s'y tapit, recoquillée comme un peloton. L'hôtelier entra en disant:

«Où es-tu, carogne? car, à coup sûr, ce sont ici de tes équipées.»

En ce moment, Sancho entr'ouvrit les yeux, et, sentant cette masse sur son estomac, il crut qu'il avait le cauchemar; il se mit donc à allonger des coups de poing de droite et de gauche dont la meilleure partie attrapèrent Maritornes, laquelle, excitée par la douleur, et perdant avec la patience toute retenue, rendit à Sancho la monnaie de sa pièce, et si dru, qu'elle eut bientôt achevé de l'éveiller. Sancho, se voyant traiter ainsi, sans savoir par qui ni pourquoi, se releva du mieux qu'il put, et, prenant Maritornes à bras le corps, ils commencèrent entre eux la plus acharnée et la plus gracieuse escarmouche qu'on ait jamais vue. Cependant le muletier, voyant à la lueur de la lampe la transe où se trouvait sa dame, laissant enfin don Quichotte, accourut lui porter le secours dont elle avait tant besoin. L'hôtelier fit de même, mais dans une intention différente, car il voulait châtier l'Asturienne, croyant bien qu'elle était l'unique cause de cette diabolique harmonie. Et de même qu'on a coutume de dire le chien au chat, et le chat au rat, le muletier tapait sur Sancho, Sancho sur la fille, la fille sur Sancho et l'hôte sur la fille; et tous les quatre y allaient de si bon coeur et de si bon jeu, qu'ils ne se donnaient pas un instant de répit. Le meilleur de l'affaire, c'est que la lampe de l'hôtelier s'éteignit, et, comme ils se trouvèrent tout à coup dans les ténèbres, les coups donnés à tâtons roulaient si impitoyablement à tort et à travers, que, partout où portaient leurs mains, ils ne laissaient ni chair saine ni morceau de chemise.

Par hasard logeait cette nuit dans l'hôtellerie un archer de ceux qu'on appelle de la Sainte-Hermandad vieille de Tolède[109]. Quand il entendit l'étrange vacarme de la bataille, il empoigna sa verge noire et la boîte de fer-blanc qui contenait ses titres; puis, entrant à tâtons dans la pièce où se livrait le combat:

«Holà! s'écria-t-il, arrêtez au nom de la justice, au nom de la
Sainte-Hermandad!»

Le premier qu'il rencontra sous sa main fut le déplorable don Quichotte, qui était encore sur les débris de sa couche, étendu la bouche en l'air, et sans aucune connaissance. L'archer, l'empoignant par la barbe, ne cessait de crier:

«Main-forte à la justice!»

Mais, voyant que celui qu'il tenait à poignée ne bougeait ni ne remuait le moins du monde, il s'imagina qu'il était mort et que les autres étaient ses meurtriers. Dans cette croyance, il haussa encore la voix, et s'écria:

«Qu'on ferme la porte de la maison, et qu'on ait soin que personne ne s'échappe. On vient de tuer un homme ici.»

Ce cri effraya tous les combattants; chacun d'eux laissa la bataille indécise, et justement au point où l'avait trouvée la voix de l'archer. L'hôtelier se retira dans sa chambre, la servante dans son taudis, le muletier sur ses harnais entassés; les deux malheureux don Quichotte et Sancho furent les seuls qui ne purent bouger de la place. L'archer, lâchant enfin la barbe de don Quichotte, sortit pour aller chercher de la lumière et revenir arrêter les coupables; mais il n'en trouva pas une étincelle, l'hôtelier ayant exprès éteint la lampe du portail en se retirant. L'archer fut donc obligé de recourir à la cheminée, où ce ne fut qu'à force de patience et de temps perdu qu'il trouva moyen de rallumer une autre mèche.

Chapitre XVII

Où se poursuit l'histoire des innombrables travaux qu'eut à supporter le brave don Quichotte avec son bon écuyer Sancho Panza, dans l'hôtellerie qu'il avait crue, pour son malheur, être un château

Dans cet intervalle, don Quichotte était enfin revenu de son évanouissement; et, de ce même accent plaintif avec lequel il avait appelé la veille son écuyer, quand il était étendu dans la vallée des Gourdins, il se mit à l'appeler de nouveau:

«Sancho, mon ami, dors-tu? Dors-tu, mon ami Sancho?

— Que diable voulez-vous que je dorme, répondit Sancho, plein de désespoir et de dépit, si tous les démons de l'enfer se sont déchaînés cette nuit contre moi?

— Ah! tu peux bien le croire en effet, reprit don Quichotte; car, ou je ne sais pas grand'chose, ou ce château est enchanté. Il faut que tu saches… Mais, avant de parler, je veux que tu me jures que tu tiendras secret ce que je vais te dire, jusqu'après ma mort.

— Oui, je le jure, répondit Sancho.

— Je te demande ce serment, reprit don Quichotte, parce que je hais de faire tort à l'honneur de personne.

— Puisque je vous dis que je le jure, répéta Sancho, et que je tairai la chose jusqu'à la fin de vos jours! Mais plût à Dieu que je pusse la découvrir dès demain!

— Est-ce que je me conduis si mal envers toi, Sancho, répondit don Quichotte, que tu veuilles me voir sitôt trépassé?

— Ce n'est pas pour cela, répliqua Sancho, c'est que je n'aime pas garder beaucoup les secrets: je craindrais qu'ils ne se pourrissent dans mon estomac d'être trop gardés.

— Que ce soit pour une raison ou pour une autre, reprit don Quichotte, je me confierai plus encore à ton affection et à ta courtoisie. Eh bien! sache donc qu'il m'est arrivé cette nuit une des plus étranges aventures dont je puisse tirer gloire; et, pour te la conter le plus brièvement possible, tu sauras qu'il y a peu d'instants je vis venir près de moi la fille du seigneur de ce château, qui est bien la plus accorte et la plus ravissante damoiselle qu'on puisse trouver sur une grande partie de la terre. Que pourrais-je te dire des charmes de sa personne, des grâces de son esprit, et d'autres attraits cachés que, pour garder la foi que je dois à ma dame Dulcinée du Toboso, je laisserai passer sans y toucher, et sans en rien dire! Je veux te dire seulement que, le ciel se trouvant envieux du bonheur extrême que m'envoyait la fortune, ou peut-être, ce qui est plus certain, ce château, comme je viens de dire, étant enchanté, au moment où j'étais avec elle dans le plus doux, le plus tendre et le plus amoureux entretien, voilà que, sans que je la visse, ou sans que susse d'où elle venait, une main qui pendait au bras de quelque géant démesuré m'assena un si grand coup de poing sur les mâchoires, qu'elles sont encore toutes baignées de sang; puis ensuite le géant me battit et me moulut de telle sorte, que je suis en pire état qu'hier, lorsque les muletiers, à propos de l'incontinence de Rossinante, nous firent l'affront que tu sais bien. D'où je conjecture que le trésor de la beauté de cette damoiselle doit être confié à la garde de quelque More enchanté, et qu'il n'est pas réservé pour moi.

— Ni pour moi non plus, s'écria Sancho; car plus de quatre cents Mores m'ont tanné la peau de telle manière que la mouture d'hier sous les gourdins n'était que pain bénit en comparaison. Mais dites-moi, seigneur, comment appelez-vous belle et rare cette aventure qui nous laisse dans l'état où nous sommes? Encore, pour Votre Grâce, le mal n'a pas été si grand, puisqu'elle a tenu dans ses bras cette incomparable beauté. Mais moi, qu'ai-je attrapé, bon Dieu, sinon les plus effroyables gourmades que je pense recevoir en toute ma vie? Malheur à moi et à la mère qui m'a mis au monde! Je ne suis pas chevalier errant, et je n'espère jamais le devenir; et de toutes les mauvaises rencontres j'attrape la meilleure part!

— Comment, on t'a donc aussi gourmé? demanda don Quichotte.

— Qu'il en cuise à ma race! s'écria Sancho; qu'est-ce que je viens donc de vous dire?

— Ne te mets pas en peine, ami, reprit don Quichotte; je vais préparer tout à l'heure le baume précieux avec lequel nous guérirons en un clin d'oeil.»

En ce moment, l'archer de la Sainte-Hermandad, qui venait d'allumer sa lampe, rentra pour visiter celui qu'il pensait avoir été tué. Quand Sancho le vit entrer, en chemise, un mouchoir roulé sur la tête, sa lampe à la main, et, pardessus le marché, ayant une figure d'hérétique, il demanda à son maître:

«Seigneur, ne serait-ce pas là, par hasard, le More enchanté qui revient achever la danse, si les mains et les pieds lui démangent encore?

— Non, répondit don Quichotte, ce ne peut être le More, car les enchantés ne se font voir de personne.

— Ma foi, reprit Sancho, s'ils ne se font pas voir, ils se font bien sentir; sinon, qu'on en demande des nouvelles à mes épaules.

— Les miennes pourraient en donner aussi, répondit don Quichotte; mais ce n'est pas un indice suffisant pour croire que celui que nous voyons soit le More enchanté.»

L'archer s'approcha, et, le trouvant en si tranquille conversation, s'arrêta tout surpris. Il est vrai que don Quichotte était encore la bouche en l'air, sans pouvoir bouger, de ses coups et de ses emplâtres. L'archer vint à lui.

«Eh bien, dit-il, comment vous va, bonhomme?

— Je parlerais plus courtoisement, reprit don Quichotte, si j'étais à votre place. Est-il d'usage, dans ce pays, de parler ainsi aux chevaliers errants, malotru?»

L'archer, qui s'entendit traiter de la sorte par un homme de si pauvre mine, ne put souffrir son arrogance; et, levant la lampe qu'il tenait à la main, il l'envoya avec toute son huile sur la tête de don Quichotte, qui en fut à demi trépané; puis, laissant tout dans les ténèbres, il s'enfuit aussitôt.

«Sans aucun doute, seigneur, dit Sancho Panza, c'est bien là le More enchanté: il doit garder le trésor pour d'autres; mais pour nous, il ne garde que les coups de poing et les coups de lampe.

— Ce doit être ainsi, répondit don Quichotte; mais il ne faut faire aucun cas de tous ces enchantements, ni prendre contre eux dépit ou colère: comme ce sont des êtres invisibles et fantastiques, nous chercherions vainement de qui nous venger. Lève-toi, Sancho, si tu peux; appelle le commandant de cette forteresse, et fais en sorte qu'il me donne un peu d'huile, de vin, de sel et de romarin, pour en composer le baume salutaire. En vérité, je crois que j'en ai grand besoin maintenant, car je perds beaucoup de sang par la blessure que m'a faite ce fantôme.»

Sancho se leva, non sans douleur de la moelle de ses os, et s'en fut à tâtons chercher l'hôte; et, rencontrant sur son chemin l'archer, qui s'était arrêté près de la porte, inquiet de savoir ce que devenait son ennemi blessé:

«Seigneur, lui dit-il, qui que vous soyez, faites-nous la grâce et la charité de nous donner un peu de romarin, d'huile, de vin et de sel, dont nous avons besoin pour panser un des meilleurs chevaliers errants qu'il y ait sur toute la surface de la terre, lequel gît à présent dans ce lit, grièvement blessé par les mains du More enchanté qui habite cette hôtellerie.»

Quand l'archer entendit de semblables propos, il prit Sancho pour un cerveau timbré; mais, le jour commençant à poindre, il alla ouvrir la porte de l'hôtellerie, et appela l'hôte pour lui dire ce que ce bonhomme voulait. L'hôte pourvut Sancho de toutes les provisions qu'il était venu chercher, et celui-ci les porta bien vite à don Quichotte, qu'il trouva la tête dans ses deux mains, se plaignant du mal que lui avait causé le coup de lampe, qui ne lui en avait causé d'autre pourtant que de lui faire pousser au front deux bosses assez renflées; car ce qu'il prenait pour du sang n'était que l'huile de la lampe mêlée à la sueur qu'avaient fait couler de son front les angoisses de la tempête passée. Finalement, il prit ses drogues, les mêla dans une marmite et les fit bouillir sur le feu jusqu'à ce qu'il lui semblât qu'elles fussent à leur point de cuisson. Il demanda ensuite quelque fiole pour y verser cette liqueur; mais, comme on n'en trouva point dans toute l'hôtellerie, il se décida à la mettre dans une burette d'huile en fer-blanc, dont l'hôte lui fit libéralement donation. Puis il récita sur la burette plus de quatre-vingts _Pater noster, _autant d'_Ave Maria, _de _Salve _et de _Credo, _accompagnant chaque parole d'un signe de croix en manière de bénédiction. À cette cérémonie se trouvaient présents Sancho, l'hôte et l'archer, car le muletier avait repris paisiblement le soin et le gouvernement de ses mulets.

Cela fait, don Quichotte voulut aussitôt expérimenter par lui-même la vertu de ce baume, qu'il s'imaginait si précieux. Il en but donc, de ce qui n'avait pu tenir dans la burette et qui restait encore dans la marmite où il avait bouilli, plus d'une bonne demi- pinte. Mais à peine eut-il fini de boire qu'il commença de vomir, de telle manière qu'il ne lui resta rien au fond de l'estomac; et les angoisses du vomissement lui causant, en outre, une sueur abondante, il demanda qu'on le couvrît bien dans son lit et qu'on le laissât seul. On lui obéit, et il dormit paisiblement plus de trois grandes heures, au bout desquelles il se sentit, en s'éveillant, le corps tellement soulagé et les reins si bien remis de leur foulure, qu'il se crut entièrement guéri; ce qui, pour le coup, lui fit penser qu'il avait vraiment trouvé la recette du baume de Fierabras, et qu'avec un tel remède il pouvait désormais affronter sans crainte toute espèce de rencontres, de querelles et de batailles, quelque périlleuses qu'elles fussent. Sancho Panza, tenant aussi à miracle le soulagement de son maître, le pria de lui laisser prendre ce qui restait dans la marmite, et qui n'était pas une faible dose. Don Quichotte le lui abandonna, et Sancho, prenant le pot à deux anses de la meilleure foi du monde, comme de la meilleure grâce, s'en versa dans le gosier presque autant que son maître.

Or, il arriva que l'estomac du pauvre Sancho n'avait pas sans doute toute la délicatesse de celui de son seigneur; car, avant de vomir, il fut tellement pris de sueurs froides, de nausées, d'angoisses et de haut-le-coeur, qu'il pensa bien véritablement que sa dernière heure était venue; et, dans son affliction, il maudissait, non-seulement le baume, mais le gredin qui le lui avait fait prendre. Don Quichotte, le voyant en cet état, lui dit gravement:

«Je crois, Sancho, que tout ce mal te vient de ce que tu n'es pas armé chevalier, car j'ai l'opinion que cette liqueur ne doit pas servir à ceux qui ne le sont pas.

— Malédiction sur moi et sur toute ma race! s'écria Sancho; si Votre Grâce savait cela d'avance, pourquoi donc me l'a-t-elle seulement laissé goûter?»

En ce moment, le breuvage fit enfin son opération, et le pauvre écuyer commença à se vider par les deux bouts, avec tant de hâte et si peu de relâche, que la natte de jonc sur laquelle il s'était recouché, et la couverture de toile à sac qui le couvrait furent à tout jamais mises hors de service. Il faisait, cependant, de tels efforts et souffrait de telles convulsions, que non-seulement lui, mais tous les assistants, crurent qu'il y laisserait la vie. Cette bourrasque et ce danger durèrent presque deux heures, au bout desquelles il ne se trouva pas soulagé comme son maître, mais, au contraire, si fatigué et si rompu, qu'il ne pouvait plus se soutenir.

Mais don Quichotte, qui se sentait, comme on l'a dit, guéri radicalement, voulut aussitôt se remettre en route à la recherche des aventures; car il lui semblait que tout le temps qu'il perdait en cet endroit, c'était le faire perdre au monde et aux malheureux qui attendaient son secours, surtout joignant à cette habituelle pensée la confiance qu'il mettait désormais en son baume. Aussi, dans son impatient désir, il mit lui-même la selle à Rossinante, le bât à l'âne de Sancho; puis aida Sancho à se hisser sur l'âne, après l'avoir aidé à se vêtir. Ayant ensuite enfourché son cheval, il s'avança dans un coin de la cour de l'hôtellerie, et prit une pique de messier qui était là pour qu'elle lui servît de lance. Tous les gens qui se trouvaient dans l'hôtellerie, et leur nombre passait vingt personnes, s'étaient mis à le regarder. La fille de l'hôte le regardait aussi, et lui ne cessait de tenir les yeux sur elle, jetant de temps à autre un soupir qu'il tirait du fond de ses entrailles; mais tout le monde croyait que c'était la douleur qui le lui arrachait, ceux du moins qui l'avaient vu graisser et emplâtrer la veille.

Dès qu'ils furent tous deux à cheval, don Quichotte, s'arrêtant à la porte de la maison, appela l'hôtelier, et lui dit d'une voix grave et posée:

«Grandes et nombreuses, seigneur châtelain, sont les grâces que j'ai reçues dans votre château, et je suis étroitement obligé à vous en être reconnaissant tous les jours de ma vie. Si je puis les reconnaître et les payer en tirant pour vous vengeance de quelque orgueilleux qui vous ait fait quelque outrage, sachez que ma profession n'est pas autre que de secourir ceux qui sont faibles, de venger ceux qui reçoivent des offenses, et de châtier les félonies. Consultez donc votre mémoire, et, si vous trouvez quelque chose de cette espèce à me recommander, vous n'avez qu'à le dire, et je vous promets, par l'ordre de chevalerie que j'ai reçu, que vous serez pleinement quitte et satisfait.»

L'hôte lui répondit avec le même calme et la même gravité:

«Je n'ai nul besoin, seigneur chevalier, que Votre Grâce me venge d'aucun affront; car, lorsque j'en reçois, je sais bien moi-même en tirer vengeance. J'ai seulement besoin que Votre Grâce me paye la dépense qu'elle a faite cette nuit dans l'hôtellerie, aussi bien de la paille et de l'orge données à ses deux bêtes que des lits et du souper.

— Comment! c'est donc une hôtellerie? s'écria don Quichotte.

— Et de très-bon renom, répondit l'hôtelier.

— En ce cas, reprit don Quichotte, j'ai vécu jusqu'ici dans l'erreur; car, en vérité, j'ai pensé que c'était un château, et non des plus mauvais. Mais, puisque c'est une hôtellerie et non point un château, ce qu'il y a de mieux à faire pour le moment, c'est que vous renonciez au payement de l'écot; car je ne puis contrevenir à la règle des chevaliers errants, desquels je sais de science certaine, sans avoir jusqu'à ce jour lu chose contraire, que jamais aucun d'eux ne paya logement, nourriture, ni dépense d'auberge. En effet, on leur doit, par droit et privilège spécial, bon accueil partout où ils se présentent, en récompense des peines insupportables qu'ils se donnent pour chercher les aventures de nuit et de jour, en hiver et en été, à pied et à cheval, avec la soif et la faim, sous le chaud et le froid, sujets enfin à toutes les inclémences du ciel et à toutes les incommodités de la terre.

— Je n'ai rien à voir là dedans, répondit l'hôtelier: qu'on me paye ce qu'on me doit, et trêve de chansons: tout ce qui m'importe, c'est de faire mon métier et de recouvrer mon bien.

— Vous êtes un sot et un méchant gargotier,» repartit don Quichotte; puis, piquant des deux à Rossinante, et croisant sa pique, il sortit de l'hôtellerie sans que personne le suivît; et, sans voir davantage si son écuyer le suivait, il gagna champ à quelque distance.

L'hôtelier, voyant qu'il s'en allait et ne le payait point, vint réclamer son dû à Sancho Panza, lequel répondit que, puisque son maître n'avait pas voulu payer, il ne le voulait pas davantage; et qu'étant écuyer de chevalier errant, il devait jouir du même bénéfice que son maître pour ne payer aucune dépense dans les auberges et hôtelleries. L'hôte eut beau se fâcher, éclater, et menacer, s'il ne le payait pas, de lui faire rendre gorge d'une façon qui lui en cuirait, Sancho jura, par la loi de chevalerie qu'avait reçue son maître, qu'il ne payerait pas un maravédi, dût- il lui en coûter la vie.

«Car, disait-il, ce n'est point par mon fait que doit se perdre cette antique et excellente coutume des chevaliers errants, et je ne veux pas que les écuyers de ceux qui sont à venir au monde aient à se plaindre de moi pour me reprocher la violation d'un si juste privilège»

La mauvaise étoile de l'infortuné Sancho voulut que, parmi les gens qui avaient couché dans l'hôtellerie, se trouvassent quatre drapiers de Ségovie, trois merciers de Cordoue et deux marchands forains de Séville, tous bons diables et bons vivants, aimant les niches et la plaisanterie. Ces neuf gaillards, comme poussés d'un même esprit, s'approchèrent de Sancho, le firent descendre de son âne, et, l'un d'eux ayant couru chercher la couverture du lit de l'hôtesse, on jeta dedans le pauvre écuyer. Mais, en levant les yeux, ils s'aperçurent que le plancher du portail était trop bas pour leur besogne. Ils résolurent donc de sortir dans la basse- cour, qui n'avait d'autre toit que le ciel; et là, ayant bien étendu Sancho sur la couverture, ils commencèrent à l'envoyer voltiger dans les airs, se jouant de lui comme on fait d'un chien dans le temps du carnaval[110].

Les cris que poussait le malheureux berné étaient si perçants, qu'ils arrivèrent jusqu'aux oreilles de son maître, lequel, s'arrêtant pour écouter avec attention, crut d'abord qu'il lui arrivait quelque nouvelle aventure; mais il reconnut bientôt que c'était son écuyer qui jetait ces cris affreux. Tournant bride aussitôt, il revint de tout le pesant galop de son cheval à l'hôtellerie, et, la trouvant fermée, il en fit le tour pour voir s'il ne rencontrerait pas quelque passage. Mais il ne fut pas plutôt arrivé devant les murs de la cour, qui n'étaient pas fort élevés, qu'il aperçut le mauvais jeu qu'on faisait jouer à son écuyer. Il le vit monter et descendre à travers les airs, avec tant de grâce et d'agilité, que, si la colère ne l'eût suffoqué, je suis sûr qu'il aurait éclaté de rire. Il essaya de grimper de son cheval sur le mur; mais il était si moulu et si harassé, qu'il ne put pas seulement mettre pied à terre. Ainsi, du haut de son cheval, il commença à proférer tant d'injures et de défis à ceux qui bernaient Sancho, qu'il n'est pas possible de parvenir à les rapporter. Mais, en dépit de ses malédictions, les berneurs ne cessaient ni leur besogne ni leurs éclats de rire, et le voltigeur Sancho ne cessait pas non plus ses lamentations, qu'il entremêlait tantôt de menaces et tantôt de prières; rien n'y faisait, et rien n'y fit, jusqu'à ce qu'ils l'eussent laissé de pure lassitude.

On lui ramena son âne, et l'ayant remis dessus, on le couvrit bien de son petit manteau. Le voyant si harassé, la compatissante Maritornes crut lui devoir le secours d'une cruche d'eau, et l'alla tirer du puits pour qu'elle fût plus fraîche. Sancho prit la cruche, et l'approcha de ses lèvres; mais il s'arrêta aux cris de son maître, qui lui disait:

«Sancho, mon fils, ne bois pas de cette eau; n'en bois pas, mon enfant, elle te tuera. Vois-tu, j'ai ici le très-saint baume (et il lui montrait sa burette); avec deux gouttes que tu boiras, tu seras guéri sans faute.»

À ces cris, Sancho tourna les yeux tant soit peu de travers, et répondit en criant plus fort:

«Est-ce que, par hasard, Votre Grâce oublie déjà que je ne suis pas chevalier, et veut-elle que j'achève de vomir le peu d'entrailles qui me restent d'hier soir? Gardez votre liqueur, de par tous les diables! et laissez-moi tranquille.»

Achever de dire ces mots et commencer de boire, ce fut tout un; mais voyant, à la première gorgée, que c'était de l'eau, il ne voulut pas continuer, et pria Maritornes de lui apporter du vin, ce qu'elle fit aussitôt de très-bonne grâce, et même elle le paya de sa poche; car on dit d'elle, en effet, que quoiqu'elle fût réduite à cet état, elle avait encore quelque ombre éloignée de vertu chrétienne.

Dès que Sancho eut achevé de boire, il donna du talon à son âne, et, lui faisant ouvrir toute grande la porte de l'hôtellerie, il sortit, enchanté de n'avoir rien payé du tout, et d'être venu à bout de sa résolution, bien que c'eût été aux dépens de ses cautions ordinaires, c'est-à-dire de ses épaules. Il est vrai que l'hôtelier garda son bissac en payement de ce qui lui était dû; mais Sancho s'était enfui si troublé qu'il ne s'aperçut pas de cette perte. Dès qu'il le vit dehors, l'hôtelier voulut barricader la porte, mais les berneurs l'en empêchèrent; car c'étaient de telles gens que, si don Quichotte eût été réellement un des chevaliers de la Table-Ronde, ils n'en auraient pas fait cas pour deux liards de plus.

Chapitre XVIII

Où l'on raconte l'entretien qu'eurent Sancho Panza et son seigneur don Quichotte, avec d'autres aventures bien dignes d'être rapportées

Sancho rejoignit son maître, si abattu, si affaissé, qu'il ne pouvait plus seulement talonner son âne. Quand don Quichotte le vit en cet état:

«Pour le coup, bon Sancho, lui dit-il, j'achève de croire que ce château, ou hôtellerie si tu veux, est enchanté sans aucun doute. Car enfin ceux qui se sont si atrocement joués de toi, que pouvaient-ils être, sinon des fantômes et des gens de l'autre monde? Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est que, tandis que je regardais les actes de ta déplorable tragédie par-dessus l'enceinte de la cour, il ne me fut possible ni de monter sur les murs, ni de les franchir, ni même de descendre de cheval. Sans doute ils me tenaient moi-même enchanté; car je te jure, par la foi d'un homme tel que je suis, que si j'avais pu monter au mur ou mettre pied à terre, je t'aurais si bien vengé de ces félons et mauvais garnements, qu'ils auraient à tout jamais gardé le souvenir de leur méchant tour, quand bien même j'eusse dû, pour les châtier, contrevenir aux lois de la chevalerie, qui ne permettent pas, comme je te l'ai déjà dit maintes fois, qu'un chevalier porte la main sur celui qui ne l'est pas, sinon pour la défense de sa propre vie et en cas d'urgente nécessité.

— Chevalier ou non, répondit Sancho, je me serais, pardieu! bien vengé moi-même, si j'avais pu, mais le mal est que je ne pouvais pas. Et pourtant je jurerais bien que ces gens-là qui se sont divertis à mes dépens n'étaient ni fantômes ni hommes enchantés, comme dit Votre Grâce, mais bien de vrais hommes de chair et d'os tout comme nous; et je le sais bien, puisque je les entendais s'appeler l'un l'autre pendant qu'ils me faisaient voltiger, et que chacun d'eux avait son nom. L'un s'appelait Pedro Martinez; l'autre, Tenorio Fernandez, et l'hôtelier, Jean Palomèque le gaucher. Ainsi donc, seigneur, si vous n'avez pu sauter la muraille, ni seulement mettre pied à terre, cela venait d'autre chose que d'un enchantement. Quant à moi, ce que je tire au clair de tout ceci, c'est que ces aventures que nous allons cherchant nous mèneront à la fin des fins à de telles mésaventures, que nous ne saurons plus reconnaître quel est notre pied droit. Ce qu'il y a de mieux à faire et de plus raisonnable, selon mon faible entendement, ce serait de nous en retourner au pays, maintenant que c'est le temps de la moisson, et de nous occuper de nos affaires, au lieu de nous en aller, comme on dit, de fièvre en chaud mal, et de l'alguazil au corregidor.

— Que tu sais peu de chose, Sancho, répondit don Quichotte, en fait de chevalerie errante! Tais-toi, et prends patience: un jour viendra où tu verras par la vue de tes yeux quelle grande et noble chose est l'exercice de cette profession. Sinon, dis-moi, quelle plus grande joie, quel plus doux ravissement peut-il y avoir dans ce monde, que celui de remporter une victoire et de triompher de son ennemi? Aucun, sans doute.

— Cela peut bien être, repartit Sancho, encore que je n'en sache rien; mais tout ce que je sais, c'est que, depuis que nous sommes chevaliers errants, ou Votre Grâce du moins, car je ne mérite pas de me compter en si honorable confrérie, nous n'avons jamais remporté de victoire, si ce n'est pourtant contre le Biscayen: encore Votre Grâce en est-elle sortie en y laissant une moitié d'oreille et une moitié de salade. Depuis lors, tout a été pour nous coups de poing sur coups de bâton, et coups de bâton sur coups de poing; mais j'ai reçu, pardessus le marché, les honneurs du bernement, et encore de gens enchantés, dont je ne pourrais tirer vengeance pour savoir jusqu'où s'étend, comme dit Votre Grâce, le plaisir de vaincre son ennemi.

— C'est bien la peine que je ressens, répondit don Quichotte, et celle que tu dois ressentir aussi. Mais sois tranquille; je vais dorénavant faire en sorte d'avoir aux mains une épée forgée avec tant d'art, que celui qui la porte soit à l'abri de toute espèce d'enchantement. Il se pourrait même bien que la fortune me fît présent de celle que portait Amadis quand il s'appelait le _chevalier de l'Ardente-Épée__[111]__, _laquelle fut une des meilleures lames que chevalier posséda jamais au monde; car, outre qu'elle avait la vertu dont je viens de parler, elle coupait comme un rasoir, et nulle armure, quelque forte ou enchantée qu'elle fût, ne résistait à son tranchant.

— Je suis si chanceux, moi, reprit l'écuyer, que, quand même ce bonheur vous arriverait, et qu'une semblable épée tomberait en vos mains, elle ne pourrait servir et profiter qu'aux chevaliers dûment armés tels, tout de même que le baume; et quant aux écuyers, bernique.

— N'aie pas cette crainte, Sancho, reprit don Quichotte; le ciel en agira mieux avec toi.»

Les deux aventuriers s'entretenaient ainsi, quand, sur le chemin qu'ils suivaient, don Quichotte aperçut un épais nuage de poussière qui se dirigeait de leur côté. Dès qu'il le vit, il se tourna vers Sancho, et lui dit: